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autres, s’ils attaquent, non pas même ses ennemis, mais simplement ceux qui ne pensent pas comme lui, il leur laisse alors toute liberté. Soult avait déjà souligné cette attitude. Le gouverneur s'était plaint un jour au Ministre des diatribes passionnées dirigées contre lui par le journal parisien L'Algérie ; il avait saisi l’occasion que lui offrait l'autorisation accordée à M. Carette, collaborateur de ce journal, d'aller faire un voyage en Algérie, pour reprocher au Ministre de subventionner une presse hostile. Il s’attira cette ferme réponse : « Vous «avez (1)sur les journaux de l'Algérie une autorité et une faculté de «contrôle dont je suis totalement privé à l'égard de ceux qui se pu- «blient en France et je ne m'aperçois pas que vous en fassiez usage «dans les occasions légitimes qui vous en seraient offertes. Je recom- «mande à votre attention un article, inséré dans le courrier d'Afrique «du 14 juin courant, relatif aux grandes concessions et dont les ter- «mes dépassent les limites mêmes de la licence. On y trouve le pas- «sage suivant : (On ne sait pas en vérité de quel côté il faut voir le «plus d'audace de la part de ceux qui demandent de telles faveurs ou de «la part de ceux qui les accordent». Celui (et non pas ceux) qui autorise - cet ra atifie les concessions, vous ne l’ignorez pas, Monsieur le Maré- « chal, est le Ministre de la Guerre et je ne m'explique pas comment «un pareil langage n'ait pas tout au moins été combattu et flétri «par l’un des journaux qui sont vos plus habituels organes». La leçon, certes, est méritée ; car Bugeaud qui, quoi qu'il en dise, dirigeait en maître la presse algérienne et écrivait des articles dans le Moniteur ou corrigeait ceux du comte Guyot, qui de plus inspirait la presse subventionnée ou censurée, usa et abuse des journaux quand ils le servent ; ii en médit quand ils l’attaquent.
«C’est un des traits de la dictature militaire, comme de toute «autre tyrannie, dit Gustave de Beaumont (2),de ne pas se comprendre «elle-même et de croïre trop heureux ceux qui lui sont soumis». Celle de Bugeaud s’ignore comme les autres. Le Maréchal estime que son gouvernement est aussi doux, aussi paternel que celui de l’'administration civile ; les colons sont choyés, comblés par lui ; sur l'heure et avec le moins de formalités possible, on les installe dans une mai-
(1) Le Maréchal Soult à Bugeaud, 1845, (confidentielle). Archives du Ministère de la Guerre. Cette lettre ne porte pas de date, mais, comme elle est une réponse à une autre lettre très confidentielle de Bugeaud, datée du 14 juin 1845, nous Ja supposons de la même année et probablement du même mois.
(2) Gustave de Beaumont : Etat de la question d'Afrique. Paris, in-8, 1845, Page 22.
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son, on leur procure des terres défrichées, des instruments, des sémences ; qu'ils ne s’avisent point cependant de dire qu’ils ne sont pas heureux, de critiquer les actes des chefs militaires, de se plaindre à des journalistes. La colère du Maréchal est alors terrible ; on sera surveillé. Et c’est précisément cette surveillance quotidienne, compagne de l’absolutismr, qui a créé à Alger une atmosphère de défiance générale et jeté un fâchcux renom sur la colonie. « En arrivant «à Alger (1), en touchant la te re d'Afrique, malgré cette splencide «nouveauté d’un rivage enchanteur, d’une végétation merveilleuse, «d’une couleur admirable, le Français, le Parisien plus que vous, se «sent aussitôt froid au cœur, comme aux approches de ce quai de la «Seine où se trouve la Préfecture de la Seine... On est vraiment ici «sous la surveillance ».
Pas d’inquisition violente, pas de système de terreur ; ni bâton, ni knout ; mais une menace perpétuelle, une contrainte de tous les instants qui finit par fatiguer et exaspérer. Confusément, on craint pour sa liberté, pour ses biens, pour ses idées. Bientôt, on appellera de tous ses vœux un changement politique, voire une révolution. L'auteur de l’article remarquait très Justement que le résultat de cette surveillance était le développement des idées d'opposition, des idées républicaines ; on lisait Le Siècle, Le National, La Réforme, beaucoup plus que les journaux gouvernementaux. Entre l’autoritarisme du gouverneur et les aspirations libérales des Algériens, l'opposition au lieu de s’atténuer ne fit que grandir et elle s’accrut non pas tant par les mesures vexatoires qu’il prit réellement que par ses préférences marquées pour le despotisme militaire. *
TITI Précautions prises par Soult contre cet autoritarisme du L Gouverneur :
Ces prétentions, ces tendances, Soult, président du Conseil, les avait prévues. Il connaissait trop Bugeaud pour ne pas avoir pris ses précautions. Avant même que ce général ait débarqué dans son nouveau gouvernement, il fait signer au Roi une ordonnance qui lui confère, à lui Ministre de la Guerre, le pouvoir de régler, par des
(1) L'Algérie, numéro du 2 juin 1844,
arrêtés spéciaux, les rapports de son département avec le gouverneur général de l’Algérie. La disposition paraît à première vue sans grande portée administrative, mais, à lire les considérants de cette ordonnance, On saisit bien vite la pensée de celui qui l’avait provoquée ; elle ne visait à rien moins qu’à réserver à Soult la direction effective des Affaires de l'Algérie, ou du moins à lui permettre de la disputer à Bugeaud.
Le rapport, fait au Roi (1), nn a eflet que depuis trop longtemps le contrôle nécessaire du département de la guerre ne s’exerçait plus sur le gouvernement des possessions françaises d'Afrique, que le Ministre avait cessé d’être informé de tout ce qui s’y passait, que ses instructions n'étaient point exécutées, et souvent même n'étaient pas transmises. Aussi, que de parties négligées dans cette administration algérienne, colonisation, population, travaux publics, finances, justice, législation ! De tout cela, on s'était peu occupé. Cette situation ne saurait persister sans dangér ; c’est sous le contrôle averti et sous la dépendance réelle de l'administration de la Guerre que doit être désormais placé le gouvernement d'Afrique.
Sans doute, il ne s’agit point de diminuer la haute juridiction du gouverneur général, ni de lui enlever son autorité sur les fonctionnaires placés sous ses ordres ; rien, en Algérie, ne doit se faire à son insu et surtout contre sa volonté ; il continuera à tout connaître. Mais «il faut aussi que, pour répondre de l’Algérie, le Ministre soit «toujours assuré que ce qui $ y passe est bien son œuvre et qu'on «n’y dévie pas du système adopté par le Gouvernement, qu'il puisse «en suivant pas à pas les faits et les événements apprécier leurs con- «séquerices prochaines ou éloignées, ‘sur les demandes à faire d'hom- «mes et d'argent. Il faut qu'il connaisse dans leurs plus infimes dé- «tails l’état et les progrès du pays ; que les moyens de juger ce qu'il «eonvient d'autoriser ou de prescrire lui arrivent par toutes les «voies ; que chaque grande division administrative, du point de vue «et avee la langue qui lui sont propres, l’entretienne des besoins et
«des ressources de chaque service spécial. Il faut enfin ne pas perdre «de vue que les nécessités et les motifs de résolution étant, à soixante «heures de la côte française, singulièrement analogues à ce qui s’ob- «serve en France, on he saurait de longtemps renfermer dans les seuls «rapports d’un officier général, si éclairé qu’on le suppose, des commu-
(1) Baudicourt : La colonisation de l'Algérie, pages 60, 61 et 62, Ce TODLON y est en partie reproduit.
«nications correspondant aux attributions des sept départements «ministériels dans la Métropole». ;
Les intentions du Maréchal Soult sont très clairement exprimées : ilentend intervenir constamment dans les Affaires'Algériennes. Ainsi, au moment même où l’on remplaçait un gouverneur irrésolu et sans initiative par un général énergique et entreprenant, se fait sentir le besoin de mettre un frein à l’exercice de ce pouvoir et au développement de cette initiative. Les premiers actes du général Bugeaud donnent raison à la prudence ministérielle. Mais qui ne pressent que ce sera là l’origine de conflits d’autant plus graves qu’ils vont mettre aux prises deux hommes également jaloux de leur autorité et dont les idées, fort dissemblables, soit en matière d'administration, soit . au sujet de la colonisation, se-heurteront violemment sans profit pour la colonie ?
La division des Affaires de l'Algérie au Ministère de la Guerre est toute désignée pour centraliser les affaires africaines, les étudier, proposer au Ministre les décisions à prendre, exercer sur les actes du Gouverneur une surveillance utile. Désormais, il n’est si petite question à régler qui ne soit transmise à Paris, si modeste décision du Gouverneur, du moins en ce qui concerne l’administration des Européens et la colonisation, qui ne comporte la sanction ministérielle. C'était en cette double matière, en effet, que le Ministre redoutait l'initiative de Bugeaud. On lui laissa pleine liberté pour les opérations militaires, pour l’administration des Indigènes, pour le choix des caïds,-pour leur révocation, pour les amendes à infliger aux tribus ; mais, s’il s’avise de prendre une mesure qui intéresse les Européens, elle ne peut être exécutée que lorsque les bureaux métropolitains l’auront examinée et le Ministère approuvée. La colonisation fut ainsi un domaine que se disputèrent longtemps les ambitions rivales du Ministre et du Gouverneur. L'arrêté du 18 avril 1841 réservait au Gouverneur général le droit d'ouvrir aux colons un territoire déterminé et d’y créer des centres ; toutefois, avant que sa décision né fût exécutée, la sanction ministérielle était nécessaire. Rien ne se fit qui ne fût dirigé de Paris et, comme on se heurtait souvent au mauvais vouloir de Bugeaud, on le dépouilla en détail des pouvoirs qu’en bloc, au début, on lui avait: conférés. L’ordonnance du 21 juillet 1845 substitua la concession par ordonnance royale ou par arrêté ministériel à la concession par arrêté gubernatorial. Bugeaud s’en plaignit vivement ; elle fut maintenue dans toute sa rigueur. Soult, conseillé par M. Urtis, pensait qu’Alger était encore trop puissant et
Paris pas assez. Le directeur des Finances ne conserva pas le droit d'autoriser les locations aux enchères publiques des immeubles domaniaux ; le Directeur de l'Intérieur n'eut plus qualité pour accorder aux colons des villages les autorisations de substitutions et d’emprunts hypothécaires et les prorogations de délai pour l'achèvement de leurs travaux. Le Gouverneur se vit enfin retirer le pouvoir d’autoriser les affectations d'immeubles à divers services publics, les baux ou prorogations de baux de gré à gré d'immeubles domaniaux pour une durée de trois ans, le placement des colons dans les villages et la délivrance des titres provisoires de concession.
Lorsque Moline de Saint-Yon succéda à Soult, l’occasion parut favorable au Maréchal de reprendre ce qui lui avait été enlevé. Dans un voyage qu'il fit en France au cours de l’été de 1846, il exposa au Ministre les graves inconvénients de la centralisation à Paris d’une multitude de petites choses qui seraient plus vite et mieux solutionnées sur place que dans les bureaux du ministère ; on perdait du
temps et quelques chances de succès : j
Sous tous les rapports, aller vite, disait-il (1), sans négliger cependant certaines mesures de prudence est une des premières raisons de succès de notre œuvre. Dans le principe, on paraissait convaineu de cette vérité ; mais, depuis quelques années, avant votre avènement au ministère, on s’étudiait à concentrer sur la direction centrale de Paris les petites affaires. Les facilités données à l’administration locale furent successivement supprimées et tout dut se résoudre à Paris, après avoir passé à Alger par plusieurs filières. Par une singulière anomalie, en même temps que par l'ordonnance du 15 avril on élargissait d’une manière démesurée, selon moi, l'administration locale, on l’amoindrissait dans ses attributions au point de n’en faire qu’une réunion de commis. Si je réclame contre cet ordre de choses, si en désaccord avec l’intérêt de notre œuvre, ce n’est pas, Croyezle bien, en vue d'étendre mon autorité. Je n’ai pas, vous le savez, la prétention ni le désir de rester longtemps en Afrique et, si je devais y prolonger mon commandement, je serais fort aise d’être départarsé de l'administration des Européens et de n’avoir à m'occuper que de les protéger, de maintenir les Arabes sous notre domination et de les gouverner; laissant à un administrateur civil le soin de tous les détails d'administration et de colonisation des Européens civils. Mais -ce départ d’attributions n’est pas encore possible. II faut que le gouverneur mili-
taire soit au sommet de tout.
- Justes étaient les constatations du Gouverneur. Moline de Saint- Yon n’en persista pas moins dans la politique de son prédécesseur et,
(1) Bugeaud à Moline de Saint-Y on (Lettre confidentielle). 23 septembre 1846 A.G.G.A,
quand M. de Tocqueville rédigea son rapport en 1847 (1), il constata que la centralisation des Affaires Algériennes à Paris était beaucoup plus grande que celle d’un département de la métropole, qu'elle s’y étendait en tout cas beaucoup plus-loin et y descendait beaucoup plus bas. « En France, observe-t-il, il y a un grand nombre de ques- «tions administratives qui peuvent être tranchées sur place par les «fonctionnaires secondaires. Les préfets et les maires sont autant de «pouvoirs intermédiaires qui arrêtent les affaires au passage et les «décident sauf recours. En Afrique, la vie municipale et départe- «mentale n’existant pas, tout est régi par l’autorité centrale et doit «aboutir tôt ou tard au centre. Les budgets de la plupart de nos com- «munes sont définitivement réglés dans le département ; mais, en «Algérie, les moindres dépenses locales ne sauraient être autorisées «que par M. le Ministre de la Guerre. À vrai dire, et sauf quelques «exceptions rares, tous les actes quelconques de lautorité publique «en Afrique, quelque minimes qu’on les imagine, tous les détails de «l’existence sociale, quelque misérables qu’on les suppose, relèvent «des bureaux de Paris. C’est ce qui explique que dans l’année 1846 «la seule Direction de l'Algérie ait reçu plus de 24.000 dépêches et. «en ait expédié plus de 28.000».
Etant donné le nombre de plus en plus grand des affaires qu’elle traitait, la Division devint en 1844 une Direction du Ministère de la Guerre. En 1841 et en 1842, elle n’avait que deux bureaux, l’un chargé des affaires politiques et civiles avec M. Fellmann comme chef, l'autre de l’administration et de la comptabilité avec M. Vallet de Chevieny. Tantôt un civil, M. Laurence, conseiller d'Etat, tantôt un militaire, M. Melcion d'Arc, intendant militaire, en avait assumé la direction difficile. Dès 1843, cette organisation ne suffit plus ; on créa un troisième bureau et la répartition des services fut modifiée. Il fallut, en effet, vu le développement de la colonisation et la gravité des problèmes de législation et de contentieux administfatif qui étaient quotidiennement soulevés, confier à un homme compétent l'étude de toutes ces questions ; on choisit M. Urtis, l'avocat défenseur d'Alger, et on créa le second bureau. La politique, l’administration générale et le personnel des services civils dépendirent de M. Fellmann, chef du premier bureau ; les travaux publics, la comptabilité
(1) De Tocqueville : Rapport sur le projet de loi relatif aux crédits extraordinaires de l'Algérie, 27 mai 1847. (Edition Calmann Lévy). Pages 447, 448, 449 dans Etudes Economiques.