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Au mois de janvier 1842, la Commission est nommée et Bugeaud en a été averti. C’est le moment, pour lui, de pousser plus avant son système, et de l’étayer au besoin d'arguments nouveaux. Il connaît assez les sentiments des Députés, ses collègues, pour savoir ce qui emportera leur vote. Les Chambres de cette époque envisageaient toutes choses à un point de vue purement fiscal ; or, l'installation de colonies militaires devait coûter fort cher. C’est pour répondre à ces pr‘occupations que yers la fin de l’année 1842 il composa son livre L'Algérie (1), et qu'au début de 1842 il adressa au Ministre sa lettre confidentielle du 23 janvier. Si les nouvelles observations, qu'il y développe et qui n’ont pas pu entrer dans sa brochure, ne parviennent pas à convaincre le gouvernement, il espère que L'Algérie aura un grand retentissement dans le pays, qu’elle ÿ produira un large courant d'opinion favorable à son projet, et par là il compte exercer une véritable pression sur le Ministère, Tous deux, lettre et mémoire, ont donc le même objet : il s’agit de démontrer la nécessité d’un effort financier important, d'en mesurer la valeur et de prouver au surplus que les ressources actuelles de la colonie seront vite accrues, et dans de notables proportions, par les travaux de ces colonies militaires.
Parcourez les quelques centaines de pages de son ouvrage ; vous n’en verrez qué fort peu consacrées à la colonisation civile et pas da-
(1) Bugeaud : L'Algérie : Des Moyens de conserver et d'utiliser cette conquête, Dentu, Paris, 1842.
vantage à la colonisation militaire. Il semble que ce soit là un problème qu’on doive à peine effleurer quand on écrit pour le public. Mais remarquez en même temps les diveloppements que l’on allonge à plaisir sur les richesses de l'Afrique, sur le produit des cultures faites par l’armée, sur le: impôts et revenus actuels, sur le commerce et la navigation, sur les produits des contributions directes. Que de statistiques à seule fin de détruire l'opinion que, quelques années auparavant, ce même général avait hautement propage !
Mêmés préocupations d’ordre économique se trouvent dans la lettre du 23 Janvier (1).
Les dépenses énormes d’Abdelkader pour soutenir la guerre, examen que nous avons pu faire cette année des riches territoires de l’intérieur, les états statistiques de plusieurs officiers de mérite, tout m’a prouvé que l’Algérie offre plus de ressources que je ne l’avais cru lors de ma première campagne de 1836.
D'un excès il tombe dans l’autre : le désert lui-même est réhabilité.
J’ai appris aussi que le désert est au moins aussi peuplé que l'Algérie, qu'il y a beaucoup de villes, qu’on peut faire avec lui un grand commerce de laine, de chevaux et de bétail. L’ordre et la force après la victoire nous donneront tout cela.
L'ordre et la force, voilà les mérites de la colonisation militaire. Elle seule peut conserver et produire, elle seule garder et utiliser notre conquête. Elle gardera d’abord l’Algérie mieux que la colonisation civile ; parmi tous les arguments qu'il multiplie à l'appui de ea thèse, on trouve déjà cette idée curieuse.
Les Arabes, écrit-il le 23 janvier, seraient beaucoup moins blessés de voir des corps constitués militairement prendre possession d’un territoire que si l’envahissement est opéré par des hommes du civil, en général peu recommandables et peu énergiques ; ils respectent davantage les premiers ; ils y verront un droit de la guerre qui déjà est exercé, car nous avons pris autour de nos camps et de nos places de vastes terrains pour nos troupeaux et nos fourrages. Ils mépriseseront les seconds et. considèreront leur établissement comme un vol.
Elle utilisera mieux aussi l'Algérie et en définitive à moins de frais, car les soldats laboureurs se défendront eux-mêmes et de plus feront produire le sol qu’on leur aura concédé. Si le principe des légions est adopté, on pourra en former successivement huit de 9 à 10.000 hom-
(1) Bugeaud à Soult, 23 janvier 1842, Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A. La lettre, ayant été écrite à la même époque que la brochure de L'Algérie, contient comme un canevas de cet ouvrage, mais renferme aussi des détails nouveaux, ;
LAVAL RNA
mes chacune ; on les placera sur nos lignes de communications les plus importantes et tout autour des places de Tlemcen, de Mascara, de Médéa et de Sétif. La dépense totale s’élèvera à environ 180 millions.
C’était là un bien gros chiffre et le Gouverneur ne se dissimulait pas le fâcheux effet qu’il allait produire sur les membres de la Commission. Aussi, s’efforce-t-il de l'atténuer ; sa lettre du 23 janvier 1842 n'a pas d’autre but.
Il se peut que la Commission, formée pour examiner les questions de colonisation, soit effrayée de la dépense d'installation des colonies militaires, parce qu’elle ne serait pas suffisamment touchée de cette vérité, que la colonisation militaire doit successivement remplacer l’armée en très grande partie, étreindre le pays, former la base d’une population robuste et guerrière, plus militairement constituée que les Arabes, et donner ainsi les seules garanties durables et économiques de la possession du pays dont nous faisons si chèrement la conquête. Il pourrait donc être nécessaire de dire à la Commission qu’il faut choisir entre une grosse armée à toujours et nécessairement improductive d'autre chose que de la sécurité, ce qui est beaucoup assurément, ou bien les colonies militaires qui rendront les services que j’ai indiqués dans le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser.
La somme de 180 millions, indiquée par le Gouverneur, ne fut probablement pas connue de la Commission, à laquelle le Ministre ne communiqua pas cette lettre trop personnelle et où au surplus il, était question des moyens à CRIE? pour la convaincre. Cette divulgation n'aurait d’ailleurs servi qu’à augmenter l'hostilité à peu près générale dans les Chambres et dans la nation contre le projet de Bugeaud. Les journaux se prononçaient de plus en plus en faveur de la colonisation civile. Bugeaud erut alors politique de réduire ses prétentions et de les limiter à un simple essai de 6.000 hommes. Ce
ne fut qu’en janvier 1843, une année après, qu'il entretint le Ministre
de cet amendement à son projet primitif ; il le fit d’une façon assez maladroite. Les commentaires dont il l’accompagna, notamment en ce qui concernait les terres disponibles dans la colonie, indiquaient que cet essai pouvait et devait être suivi à bref délai de réalisations beaucoup plus vastes, aux dépens des créations civiles.
Des propriétés beylicales, le Gouverneur faisait deux parts : l’une qu’il réservait aux colons civils et restreignait le plus possible, l’autre dont il faisait bénéficier les colons militaires et qu’il étendait démesurément. Le périmètre de la colonisation civile ne comprenait que le Sahel et une partie de la Métidja. Encore les terrains, dont l'Etat français pouvait disposer dans cette partie de l’Algérie, étaient-ils
de peu d’étendue et cela par la faute de l’administration algérienne ; elle vient, en effet, de laisser plusieurs fractions de tribus se réinstaller sur les territoires qu’elles avaient quittés. Par suite, il n'existe plus qu’un petit nembre de terres domaniales autour de nos villes de la côte et dans la plaine : la colonisation civile sera donc réduite à une lisière sans épaisseur. Le périmètre de la colonisation militaire est au contraire très vaste ; il s'étend sur tout l’intérieur et là il y a des domaines importants : |
Nous en avons qui occupent (1) en un seul teñant plusieurs milliers d'hectares ; elles (ces propriétés) sont en général très bonnes. J'ai visité plusieurs de ces surfaces dont la fertilité égale au moins celle de la bonne Beauce ; j’en ai vu dans la vallée du Chéliff, dans la plaine de la Mina et de l’Habra, dans la plaine de Hamza à Médéa, et sur le cours de l’Isser. Il y en a de plus ou moins considérables chez presque toutes les tribus. Elles proviennent des anciennes confiscations qu'avaient faites les Turcs, soit sur des particuliers qui avaient commis contre eux des actes de grande hostilité, soit sur les tribus qui avaient été détruites par la guerre. Ces terrains, nous pouvons en disposer, à très peu d’exceptions près, comme nous l’entendons.
L'espace ne manquera donc pas à ces colonies militaires ; elles formeront sur la limite du Tell un réseau de postes agissants. Ce n’est plus seulement à Tlemcen, Mascara, Médéa et Sétif qu’il en prévoit ; il en ajoute deux sur le Chéliff, deux autres sur la ligne de Mascara à Miliana, une autre encore entre Tlemcen et Mascara. Il en fonde même jusqu’à la bordure du désert : «Je voudrais des colonies militaires sur la lisière du Sahara». Quand toutes seront établies, alors il sera temps de parler de diminuer les effectifs de l’armée.
Quel rôle assigne-t-il à ces postes ? Celui de remplacer les anciens camps et de prêter main-forte aux troupes actives. De plus en plus Bugeaud perd de vue la culture pour ne considérer que la défense militaire. Les soldats colons garderont les magasins, les hôpitaux, les abris, et rendront ainsi disponibles toutes les forces régulières. Ils feront même davantage : dans bien des cas, ils renforceront les colonnes combattantes quand elles opèreront dans leur voisinage et, grâce à eux, l'effectif des troupes françaises sera grossi d’un bon tiers et peut-être de la moitié.
(1) Bugeaud à Soult, 25 janvier 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier spécial à Bugeaud.
Cette lettre, une des plus longues qu’il ait écrites, est un-ardent plaidoyer en faveur de ses colonies militaires. Il y expose les idées qu’il n’a pas cru devoir publier dans son ouvrage.
Sa PTE ee
Les Arabes, dit Bugeaud, PATRAEEE Pe à l’Emir (1) au moins les deux tiers de leurs combattants. Nous n’en demandons pas autant à nos colons, parce que nous voulons qu’ils travaillent et que leur agriculture prospère. Nous voulons aussi qu’ils servent de modèles et de moniteurs aux Arabes.
Il est vrai que cette garde qu’on leur confie les immobilisera derrière les fossés de leur camp et que, diminués de moitié au moment peut-être où les travaux agricoles exigent impérieusement tous les bras, 1ls seront incapables d’assurer la bonne marche de l'exploitation. Il est vrai aussi qu’à vouloir prendre exemple sur les Arabes, comme le Gouverneur à trop de tendance à le faire, la culture européenne risque fort de devenir une culture arabe, négligée et irrégulière et par
suite peu productive. Et puis, chez ces soldats laboureurs, le militaire réparaîtra trop souvent et le colon s’effacera, si tant est qu'il reste quelque chose en lui du cultivateur.
Bugeaud ne songe pas un seul instant à de telles éventualités ; la colonisation militaire reste à ses yeux le seul moyen de conserver et d'utiliser notre conquête ; il le croit, il le déclare, il s’étonne que tout le monde ne soit pas convaineu comme lui ; non, affirme-t-il, sans cela on ne pourra rien faire de solide et de durable en Algérie.
Quand on veut (2) faire les grandes choses, il faut vouloir les grands moyens. Des efforts de pygmées s'accordent mal avec nos imaginations gigantesques. Oui, nos colonies militaires coûteront, mais cette dépense momentanée sera PQUCENE en puissance et même" à la longue en résultats financiers;
I ne raisonne plus, tant la démonstration lui paraît évidente. IT se contente de faire appel au sentiment, à l’amour dont la France entoure ses soldats.
‘a; ’ajouterai en faveur de la création des colonies militaires une considération qui me paraît d’une grande importance ; jusqu'ici, nous sommes en présence d’un fait qui blesse la raison et la justice. Derrière l’armée qui fait la conquête avec tant de labeurs et tant de dangers, qui perd chaque année par les maladies ou par le fer de l'ennemi six à sept mille hommes, pendant qu’un pareil nombre rentre en France dans un état de santé délabré, on voit des spéculateurs qui ont acheté à vil prix une grande quantité d’immeubles précieux autour de nos villes et de la côte. Ils recueillent tous les fruits de la guerre, sans y avoir le moins du monde participé. Eh bien ! la colonisation des colonies militaires ferait cesser ce contraste révoltant. Les térres que nous possédons dans l’intérieur, nous les donnerions à ceux de nos soldats et de nos officiers qui n’ont pas de fortune en France et qui auront le désir de devenir citoyens de l’Afrique.
(1) Même lettre du 25 janvier 1843.
(2) Même lettre du 25 janvier 1843.
Enfin, pour emporter toutes les convictions, même celles des gens qu’effaroucherait le-terme de militaire ajouté à celui de colonie, il prédit la rapide transformation des légions ; il prévoit — et c’est pour le regretter — que la colonisation militaire ne deviendra que trop tôt civile : le: mariage, les enfants, le partage des successions, les transactions de toute nature formeront bientôt une masse d’intérêts assez puissante pour imposer d’autres institutions. Pourvu que la discipline s'y maintienne pendant quelques années !
Tant d'arguments ramassés, pressés, lancés à l'assaut des convictions, comme les bataillons à l’assaut d’une forteresse, vont-ils assurer une victoire complète ? Est-ce le système tout entier qui va triompher ? Bugeaud demande-t-il réellement huit légions de 10.000 hommes chacune et 180 millions de crédit ? Non, il hésite lui-même, et
à nouveau finit par réclamer un simple essai avec six mille hommes. Il termine ainsi sa lettre du 25 janvier 1848 :
Quelle que soit ma conviction sur lefficacité des colonies militaires, sur la facilité de les recruter, sur la possibilité de les établir et d’assurer leur existence en trois ans, je n’oserais cependant pas demander qu’on fit cette entreprise tout de suite sur une grande échelle, mais je désire ardemment que, dès cette année, on fasse un essai avec six mille colons militaires que je pourrais établir moitié dans la province d'Oran, moitié dans celle d'Alger. Je pense que l'établissement de chaque colon et de sa famille dans les trois années ne coûterait pas au-delà de 1.500 francs. Je crois même que cette évaluation est large ; car, en fait, il n’y aura que les matériaux à fournir puisque l’on trouvera dans la lésion ou dans Parmée les ouvriers d'art et les travailleurs nécessaires ; ceux de la légion, travaillant pour leur avenir, ne seraient point payés, et ceux de l’armée, on le sait, ne reçoivent qu’un très modique salaire. Six mille soldats à quinze cents franes coûteraient donc neuf cent mille francs, qu’il faudrait diviser en deux annuités, parce que les villages doivent être construits dans le cours des deux premières années. Je ne compte ni la solde, ni l'entretien de ces soldats qui appartiennent
à l’armée jusqu'à l'expiration des trois années ; je n’évalue que les frais de leur établissement.
Tactique habile, dira-t-on, que cette réduction à des proportions réalisables ét pratiques d’un PIDIÈE grandiose. En demandant auparavant le plus, le Gouverneur n’a-t-il voulu que faire passer mainte-
nant le moins ? Ou bien, devant la responsabilité d’un échec qui
aurait compromis l'avenir de 70 à 80.000-hommes, sa conscience
a-t-elle hésité ? On ne sera pas éloigné de le croire si l’on remarque les expressions qu’il emploie : je n’oserais pas, je pense, je crois. Elles sont fort éloignées des termes catégoriques dont il se servait un an avant pour trancher les plus graves difficultés. Et cette hésitation devait faire naître le doute sur la fermeté de ses convictions. D'autant
que l'erreur de calcul qu’il commettait ingénûment à la fin de sa lettre ne laissait pas de rendre les Ministres et les membres de la Commission assez sceptiques sur la justesse de ses évaluations de dépenses. Le Maréchal Soult le lui fit remarquer.
Vous me dites, Monsieur le Maréchal (1), riposta Bugeaud, que j'ai commis une très grosse erreur de compte qui a dû frapper la Commission, en n’évaluant qu’à 900.000 francs la dépense de 6.000 colons militaires à 1.500 francs l’un. Il est certain que l’erreur serait grossière si elle appartenait à l’esprit. Mais n’estil pas évident qu’elle est toute matérielle, qu’elle n’appartient qu’à la plume du copiste et qu’elle m'a échappé quand j'ai signé la copie ? Je sais assez compter pour savoir que 1.500 multiplié par 6.000 donnent neuf millions au produit. C’est bien neuf millions que j’ai voulu dire.
| SR CTIT
La Commission de Colonisation
La Commission de colonisation de l’Algérie, nommée par le Maréchal Soult sur le désir manifesté par Bugeaud et chargée d’examiner le projet de colonisation militaire, se prononça deux fois contre son adoption en 1842 et 1843. Le Ministre lui avait renvoyé les opuscules et mémoires, publiés par ce Général, et aussi plusieurs lettres et rapports venus d'Alger. Ce fut à la troisième sous-commission, à laquelle avait été réservée la discussion des problèmes, intéressant la sécurité, la salubrité, les desséchements, les villages et enceintes, que tous ces documents furent transmis.
Il n’est pas sans intérêt, avant de parler des débats que le projet de Bugeaud y provoqua, puis des résolutions qu'elle fut amenée à prendre, de dire de quelles personnes était composée la sous-commission, puisqu'elle devait, elle, se prononcer la première. Pour en faire partie, on avait désigné de préférence des généraux, soit qu'ils l’aient demandé formellement, soit que, ayant presque tous commandé en Afrique, ils aient été jugés par leurs collègues plus capables de résoudre les questions purement africaines. A eux seuls, ils formaient la majorité : c'était le lieutenant-général comte Schramm, lequel avait rempli les fonctions de Gouverneur général par intérim après le départ du Maréchal Valée jusqu’à l’arrivée de Bugeaud, puis le général
(1) Bugeaud à Soult, 2 avril 1843. Dossier spécial à Bugeaud. A.G.G.A,
baron de Berthois, l’auteur et le constructeur de l’obstacle continu, le général Lyautey, le général Bellonet. Les civils n'étaient représentés que par un député, M. Desmousseaux de Givré, et un maître des requêtes, M. Lingay. Le choix de ces hommes semblait donner cette varantie au Ministère et au Gouverneur que tout projet de colonisation militaire serait examiné avec bienveillance et par des hommes apparemment fort compétents.
Or, dès le 3 juin 1842, elle concluait ainsi dans un premier rapport provisoire (1): «On s’est mépris sur les mots et sur les mœurs. La «colonisation militaire proprement dite suppose les mœurs militaires «romaines, ou les conditions sociales russes. Rien de semblable en «France ; rien de pareil n’est possible avec des Français. Si l'on veut «parler de culture préparée par des militaires, c’est une idée plus «vraie et plus praticable. Ainsi, autour de nos centres d'occupation, «rien de mieux que de livrer des terrains cultivables à nos soldats. CA l’approche des libérations, accordons toute facilité, toute faveur Caux militaires qui voudront se fixer en Afrique comme cultivateurs ; «mais cela fait des militaires colons et non pas des colonies militaires. «Les villages, situés sur la ligne de l’obstacle, devront même se recru- «ter préférablement de colons de ce genre, dans l'intérêt de la dé- «fense, et les anciens soldats y seront attirés de préférence par les «primes attribuées au service de la garde. A notre avis, voilà la colo- «nisation militaire, telle qu’on peut l’entendre en Algérie, et la «seule possible ». : DAT
A lire cette déclaration très ferme dont tous les termes semblent avoir été pesés et arrêtés après müre réflexion, on peut déjà prévoir que la sous-commission ne reviendra pas sur sa décision. Adversaire
xréductible de la colonisation militaire, telle que la proposait Bugeaud, elle ne pousse pas l’intransigeance jusqu’à se refuser à admettre, comme l’y conviaient certains officiers généraux, les cultures par l’armée ; elle admet aussi que l’on donne la préférence aux soldats libérés pour peupler les villages situés sur la ligne de l’obstacle, mais elle n'ira pas plus loin. Le Ministre le sait ; pourtant, lorsqu'il reçut, en janvier 1843, une nouvelle lettre plus pressante du Gouverneur, il
(1) Rapport du 3 juin 1842, fait par la Sous-Commission à la Commission plénière. Nous n’avons pas pu retrouver ce premier rapport, mais la partie que nous citons se trouve reproduite dans le second rapport dont nous parlons plus loin. Tous deux furent écrits par M: Lingay ; on en retrouve les idées et les termes dans son ouvrage La France en Afrique.
crut devoir la communiquer au due Decazes, président de la Commission, et demander un second avis. La sous-Commission consultée déposa bientôt un autre rapport plus complet que le premier, et non moins catégorique ; elle y disait en terminant : «Quelle que fut
«notre opinion arrêtée, nous nous sommes pénétrés, par une lecture
«attentive, des propositions de M. le Gouverneur général et, après
«en avoir délibéré, nous avons déeidé à l'unanimité de tous les mem-
Cbres présents (un seul manquait à la séance) de vous proposer d’é- Ccarter ce projet par des considérations préjudicielles autant que «par des objections de principe et de fait (1)».
Parmi les considérations préjudicielles auxquelles il est fait ici allusion, deux se rapportaient à des demi-confidences du Gouverneur qui avaient beaucoup étonné les anciens généraux africains. Comment Bugeaud pouvait-il songer sérieusement à reculer la frontière militaire de notre occupation jusqu’au Sahara ? Ne voulait-il même pas, chose encore plus incroyable, porter à la lisière du désert ses colonies militaires ? Leur vieille expérience africaine dictait leur. réponse : ils tenaient pour une véritable folie une si sotte prétention de leur collègue. En outre, n’était-ce pas de sa part une suprême imprudence que d’avoir permis le retour et la réinstallation dans la Métidja des tribus indigènes qui s’en étaient éloignées ? Selon eux, la colonisation doit rester exclusivement européenne, sans mélange avec les indigènes ; à cette condition seulement, la sécurité est possible : « Comment se fier (2) aux populations arabes et les introduire «au milieu de nous entre nos positions avancées et celles du littoral ? «Comment nous exposer, dans les jours d'épreuves, à être coupés « par l'ennemi ? C’est nous créer d’avance des difficultés et des dangers. « Vous avez compris et presque décidé, Messieurs, que nous pour- «rions admettre quelques agglomérations “indigènes, à l'abri de nos «postes militaires, dans une proportion restreinte, et avec de grandes «précautions. Il y a loin de ces idées au vaste système de tolérance «et d'admission préconisé et prématurément mis en action par M. le «« Gouverneur général».
Mais ces considérations ne touchaient qu’indireetement au projet de Bugeaud ; bien plus graves sont les objections de principe et cellés
(1) Deuxième Rapport de la Sous-Commission. Il est daté du 28 février 1843. Archives Nationales, F. 80. |
(2) Même rapport. Le rapporteur ajoute un peu plus loin : « Indiquer cette nécessité, Messieurs, c’est donc vous révéler une impossibilité ».