AO AR
de fait. La première des objections de principe n’a pas échappé à la perspicacité du Gouverneur puisqu'il demande que ses légions soient établies par une ordonnance ou une loi ; il reconnaît donc qu'il peut y avoir là une dérogation au grand principe d'égalité qui domine nos institutions militaires. Beaucoup d'écrivains, la plupart d'anciens officiers. avaient contesté la légalité de l'emploi des soldats aux travaux publics autres que les travaux de défense. Que diront-ils quand il s'agira de colonies militaires, qui, elles, ne pourront se constituer d’une manière stable qu’au moyen d'obligations imposées en dehors de celles que prévoit le service militaire ? Et n'était-ce pas une autre objection de principe que la nécessité d'augmenter d’une façon quelconque le recrutement ? La sous-commission a le courage de le dire : «Au fond de ces projets ce qu’il y a de plus clair, c’est la nécessité «d’une grande augmentation d’effectif comme conséquence, comme «moyen et peut-être comme but de ce système de colonisation». Or, quelle que soit l'opinion de la Commission, les Chambres n’admettront jamais un mode {le coloniser qui se fonderait avant tout sur l'obligation pour la France d'accroître de 20.000, de 40.000 hommes peut-être, l’armée qu’elle entretient aujourd’hui en Algérie.
Autre empêchement, l'excès même de la dépense ! Encore une difficulté que le Gouverneur a prévue mais dont il ne saurait donner une solution satisfaisante, Rien que le fait d’avoir réduit sa proposition à un essai de 6.000 hommes et à une dépense de 9 millions prouve que ie Gouverneur est revenu à une appréciation plus exacte des exigences financières de son système. Ses évaluations reposent sur des bases incomplètes et peu solides ; elles paraïssent, en tout cas au général de Berthois, fort au-dessous de la réalité et nul ne pouvait mieux que lui, officier du Génie, vérifier ces calculs. Il n’avait été tenu compte n1 des familles des soldats, ni des distances. «Si ces soldats «doivent être mariés, affirme à son tour le général de Bellonet (1), «ce n’est plus sur 3.000 hommes qu'il faut établir les calculs, mais «sur 3.000 femmes aussi et sur les enfants, c’est-à-dire sur 12.000 «individus environ. 1l faudra donc abriter, nourrir et fournir de tout «le nécessaire ces 12.000 arrivants, et cela à 20 ou 30 lieues d'Alger, «lorsque nous voyons qu'aujourd'hui encore il faut, à Miliana, tout
(1) Même rapport. Le général de Bellonet paraît d’ailleurs avoir été un des adversaires les plus résolus des idées de Bugeaud. Il sera nommé rapporteur de la Commission des crédits extraordinaires pour l’Algérie en 1844 et saisira cette occasion pour combattre l’extension trop rapide de la conquête et la multiplication des postes.
| PR NA Le
«porter d’Alcer ? Ce sera exposer ces familles à une détresse et à un «abandon presque certains, sans parler des expéditions et des dé- «penses qui seront nécessaires pour de pareils ravitaillements». Ces craintes de dépassement étaient légitimes ; à ce moment, pour ravitailler des garnisons à, 20 lieues d'Alger, l’État payait de 54 à 62 francs le transport d'un quintal métrique de blé. De combien faudrait-il done grossir la somme de 1.500 francs, indiquée par le Gouverneur ? La doubler, la tripler, qui aurait pu le dire ?
Les bases financières paraissent donc bien fragiles. Les autres moyens d'exécution sont-ils mieux étudiés ? Le Gouverneur les indique à peine et le peu qu’il en révèle soulève de graves objections. Il renvoie à une brochure, déjà ancienne, et dont le cours des événements a dû modifier les données premières. Après avoir pris connaissance de ce travail, tous les membres de la sous-Commission restèrent convaincus que les anciennes formules proposées dans la brochure étaient aussi inapplicables que les moyens indiqués dans la lettre du 25 janvier.
Ainsi, dans ce plan, rien ne trouve grâce à leurs yeux, rien ou plutôt peu de chose. Ils se bornent à ne point condamner les essais que l’on avait tentés. « Un peu de pratique vaut mieux que beaucoup de « théorie». Que l’on fasse donc un x illage militaire modèle, mais en le réduisant à des proportions praticables. Qu'on se défie d’une systématisation absolue ; le pays ne comporte pas cette uniformité- M. Lingav conclut ainsi : «Que veut-on (1) ? Des colons en état de «se défendre ? C’est ce que nous voulons aussi. Nous n’avons jamais «entendu que la colonisation civile fût désarmée. En dehors de la «protection de nos troupes, nous l'avons exhortée à compter aussi «sur elle-même. Nous voulons des colons qui manient le fusil comme, «la bêche. Nous voulons des cultivateurs en état de défense : cela «ne signifie pas des colonies militaires. Au contraire, la colonisation, «comme nous l’entendons, au lieu d’ augmenter l'effectif, tendrait à «en préparer la réduction ».
inspirée ou dictée par des généraux, la réponse avait une netteté, voire une brutalité toute militaire. La sous-commission décidait en somme de décliñer l'examen d’un système à peine ébauché et elle proposait à la Commission générale de ne pas même ouvrir la discussion sur ce sujet. Or, deux autres sous-commissions avaient, elles aussi, pris connaissance de la lettre de Bugeaud et elles avaient été
(1) Même rapport.
appelées à en délibérer. L'une d'elles. la quatrième, chargée d’examiner les problèmes de production, de culture, de commerce et de douanes, venait de donner mission à son Président, le baron Charles Dupin, de déposer un rapport favorable à un essai de colonie militaire: Ecarter, par une motion d'ordre, tout d‘bat sur le projet de Bugeaud, c’eût été prendre une attitude peu digne et peu convenable à l’Sgard du Ministre et du Gouverneur général. Le due Decazes était d'avis de passer à un second examen ; son avis prévalut et la discussion s'engagea dans la séance du 28 f'vrier 1843.
Le baron Dupin parle le premier ; il constate tout d’abord que les membres de la Commission sont unanimes à repousser le système général de colonisation militaire ; là où les divergences commencent, c’est sur un essai réduit à deux compagnies spéciales. Cet essai est en cours d'exécution et il doit se poursuivre. Liberté entière de le diriger selon ses vues doit être laissée au Gouverneur, «car il s’agit (1) «d’un système exceptionnel demandé par un homme très intelligent «en agriculture, qui certainement poursuivra le succès par tous les «moyens en son pouvoir et qui d’ailleurs est dans la meilleure posi- «tion possible pour mener à bonne fin cette entreprise. Une pareille «tentative n'engage pas l’avenir et je ne vois pas en vérité pour «quelles raisons on en repousserait l’idée, lorsque surtout les résul- «tats qu’elle à produits déjà sont attestés de toutes parts et dernière- «ment encore par le parti si remarquable qu’a su tirer M. le colonel « Marengo des condamnés militaires ». Partisan de cet essai, le baron Charles Dupin est partisan aussi des cultures par V'armée autour des camps qu’elle occupe : les soldats y trouvent une amélioration sensible à leur ordinaire et une distraction agréable. Mais, ces concessions faites, il est obligé de convenir qu’une colonie militaire a peu de chances de succès, étant donné que le soldat français, admirable d’inergie et d’audace dans les combats, aspire incessamment au jour de sa libération, et qu'il souhaite au plus haut degré, pour le reste de sa vie, la liberté, l’affranchissement de tout appel, de toute contrainte, de toute punition. C’est de tous les hommes le moins propre à se constituer de bonne grâce, et pour un temps plus ou moins prolongé, en colon militaire, c’est-à-dire en laboureur soumis à la régularité d’un campement et aourbé sous la discipline du service. Aussi doit-on faire peu de cas des précédents tirés des légions romaines, des colo-
(1) Compte-rendu officiel de la Séance de la Commission, 28 février 1843, Archi- -ves Nationales, F. 80.
CNET
nies militaires fondées en Russie par le tzar Alexandre et des peuplements autrichiens. Le rapporteur de la quatrième Commission est done tout prêt à reprendre pour son compte la Iormule déjà arrêtée : «On s’est mépris sur les mots et sur les mœurs».
En définitive, ce qui séparait les deux sous-commissions se bornait à une différence de tactique et à une appréciation légèrement divergente des essais de colonie militaire. Or, le débat ainsi engagé donnait satisfaction à ceux qui ne voulaient pas répondre par un geste
brutal à la demande courtoise du Ministre. De plus, les deux tentatives de Bugeaud ne portaient que sur un maximum de deux cents hommes ; question incidente, dit M. Lingay ; chose peu sérieuse, sans intérêt, sans valeur réelle pour la solution du problème de la colonisation, ajoute le général Bellonet ; le Gouverneur lui-même la juge sans grande importance, conclut M. Gustave de Beaumont, puisqu'il n’y consacre que trois lignes dans sa dernière lettre. Au reste, nul ne demande qu’il suspende ces essais.
Après une intervention de M. de Corcelles, qui, bien qu’entretenant des relations amicales avec le général Bugeaud, combattit lui aussi les colonies militaires à cause de leur inaptitude à fonder des familles, la Commission passa au vote. À l’unanimité, elle adopta la résolution suivante : « La Commission, trouvant au plan de colonisa- «tion militaire, développé par M. le Gouverneur général de l’Algérie «dans son rapport du 25 janvier dernier, de grosses difficultés pour «lesquelles son auteur n’a pas présenté de solutions satisfaisantes, ne «croit pas devoir en proposer l’adoption, — la Commission n’enten- «dant, au surplus, rien préjuger sur l’opinion qu’elle pourra avoir à «émettre ultérieurement relativement à la participation de l’armée «aux travaux et au système à adopter pour la colonisation euro- «péenne ; — la Commission se réservant aussi d'examiner la question «souievée par M. le Gouverneur général dans la même dépêche relati- «vement au retour dans la plaine des tribus indigènes qui s’en étaient
4 éloignées depuis quelques mois ».
Pa Le Ministre fait connaître au Gouverneur, le 22 mars 1843, que la Commission se refuse à proposer l’adoption des colonies militaires. Il accompagne cette communication de commentaires personnels, trop courts au gré de Bugeaud qui n’y voit qu'un commencement de réponse à son Mémoire. Soult y déclarait que la mise en œuvre du
projet présenté serait d’une difficulté insurmontable et que ces colonies deviendraient plus onéreuses que des établissements civils : cette dernière raison suffisait à les faire écarter, sans qu’il fut besoim d’en peser d’une façon plus précise les avantages et les inconvénients.
Bugeaud se montra tout particulièrement irrité du Jugement défavorable de la Commission. (‘était un échec, un échec personnel, sur la gravité duquel il lui était impossible de se méprendre
Ma position, écrit-il au Maréchal Soult (1) le 2 avril 1843, est vraiment bien pénible ; je n’ai pas seulement à lutter contre les difficultés matérielles de tous genres qui se dressent à chaque pas devant moi ; il faut encore que je combatte sans cesse contre les idées que propagent les écrivains superficiels, les orateurs et beaucoup d’autres hommes qui n’ont pas été en position de s’éclairer réellement sur cette vaste et épineuse question.
Et, comme, chaque fois qu’il éprouve une déconvenue, il songe à se démettre de ses fonctions ou que simplement il pense au temps où il ne les exercera plus, 1l dit (2):
Je lutterai comme Gouverneur ; quand je ne le serai plus — et c’est un poste où l’on ne reste pas longtemps — je lutterai à la tribune. On verra bientôt peutêtre que mes idées ne tiennent pas à ma position, qu’elles sant fondées sur une conviction profonde et sur un patriotisme ardent.
I ne sait pas se défendre sans attaquer ; et lui qui a pourtant à ménager la Commission d'Afrique part en guerre contre ses membres. Qu'elle soit composée d'hommes d’esprit et de talent, il n’en disconvient pas. Mais, parmi eux, combien y en a-t-il qui ont vu l'Afrique ? Et parmi ceux qui prétendent l'avoir visitée, combien n’ont aperçu que quelques points de la côte ? Le Ministre ne peut hésiter entre leur opinion et la sienne. Pour pouvoir juger comme Jui, il aurait fallu que ces censeurs impitoyables aient parcouru le pays dans tous les. sens et se soient renseignés sur le nombre, la constitution guerrière et le fanatisme des tribus arabes ; alors ils auraient appris que ce peuple est un des plus difficiles à soumettre et à contenir qu'il y ait sur la terre et qu'il est indispensable d'en tenir compte dans tout système de colonisation.
(1) Bugeaud à Soult, 2 avril 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier spécial à Bugeaud. A.G.G.A.,
(2) Même lettre : « J’y vois, répète-t-il à propos de la colonie militaire, la solution de la question, jy vois FuRIaue moyen de débarrasser mon pays d’un fardeau qui pourrait l’écraser ; j'y vois aussi la plus forte des garanties pour la eolonisation civile de la côte ; car c’est à tort que l’on prétend qu: Je suis exclusif »,
5 175 — Aussi, bien qu'il ait été un instant découragé, il se reprend à espérer (1) :
Ma conviction est si grande que je me sens la force de lutter longtemps en faveur des colonies militaires.
Et il continue la lutte. Quelles sont donc les difficultés pour lesquelles il n’a pas présenté de solutions satisfaisantes ? Il les ignore ; dès qu’il les connaîtra, il s’expliquera. Serait-on effrayé des mots de militaire et de légion ? Qu'on les abandonne et qu’on prenne les noms de communes, de clans, de tribus. La concession est un peu
naïve, comme l’est cette autre (2) :
Mes colonies pourraient avoir en même temps toutes les institutions civiles ; elles auraient, si l’on voulait, un maire, un juge de paix, un tribunal, mais en même temps elles obéiraient rigoureusement à leur chef militaire. N
Mais du moment où le chef militaire serait tout-puissant, que deviendraient un maire, un juge ? Des fantoches sans autorité ! De véritables personnages de comédie ou de vaudeville. Trop souvent, Bugeaud, pour reprendre un mot de la Commission, mêle les noms et
les situations. ,
Le Ministre étant en somme le seul qui puisse permettre la création des colonies militaires, c’est le Ministre qu'il s'efforce de convaincre, c’est le siège de Soult qu'il va faire. Ceux qui repoussent la colonisation militaire disent d’abord : vous ne trouverez pas de colons militaires et, si vous en trouvez, vous ne les conserverez pas, Puis ils ajoutent : c’est beaucoup trop cher. Le recrutement, riposte Bugeaud, est assuré ; sa connaissance des agriculteurs de France, de leur amour de la.propriété, de leur attachement à la terre fécondée par eux, lui est un sûr garant qu'ils accepteront en masse les lots qu’on leur offrira et qu'une fois établis ils ne les quitteront pas. C’est bien le soldat-laboureur qui écrit :
Nos soldats (3) sont en général des prolétaires qui n’ont presque aucun espoir de devenir propriétaires en France. Comment ne préfèreraient-ils pas à toutes les vicissitudes de la guerre les soins de se marier, de se bâtir une maison, de mettre en rapport 12 ou 15 hectares de terres devenues leur propriété et, enfin, d'élever leurs enfants ? Si la loi était rendue aujourd’hui, j’en trouverais demain 10.000 dans l’armée d’Afrique et je les enverrai successivement en congé pour
chercher des femmes.
(GG) Même lettre du 2 Avril 1848.
(2) Même lettre.
(3) Même.lettre,
. Là EMA ke , Sa confiance est si robuste qu'elle n’a nullement été ébranlée par l'échec de son appel aux libérés et qu’il garde l'espoir de voir des civils s'engager dans ses colonies militaires. Redoutera-t-on la déser-
tion de ces colons quand ils auront fini leur temps légal de service ? “
C’est bien peu connaître(1) le cœur humain ! Rien n’attache comme la propriété. Quand un colon militaire aura bâti une maison, quand il aura cultivé sa propriété pendant 4 ou 5 ans, quand il aura planté et vu grandir des arbres, quand il aura vu naître et prospérer deux ou trois enfants sur cette terre qui est à lui, il n’est pas possible de croire qu'il quittera une situation, aisée pour sa famille, pour aller se faire prolétaire en France. Lui et sa descendance seront à jamais fixés sur le sol.
Non, les colons militaires ne quitteront pas l'Afrique, et leur recrutement sera aisé. Ils coûteront trop cher, dira-t-on. Encore une affirmation qui n’est vraie qu'à moitié. Les calculs de Bugeaud. serrent de plus près la réalité. Nous apprenons qu’à cette époque un soldat d'infanterie en Afrique était porté sur le budget pour une dépense annuelle de 405 francs ; que, si tous les grades sont confondus, la dépense s’élèvera à 534 francs. Donc, à ajouter 1.500 francs en moyenne pourla subsistance du soldat pendant trois ans aux 1.500 qui représentaient l'établissement de la famille, on obtient 3.000 francs, ou 3.100 francs si l’on veut. Les colons civils reviennent à 2.500 francs. La colonisation militaire sera donc, au début, un peu plus
chère que la colonisation civile. Mais aux yeux de Bugeaud, quelle différence dans les résultats !
Par la colonie militaire (2), la famille et la société seront plus fortement constituées, le pays sera mieux défendu et mieux gardé ; l’armée permanente sera diminuée d'environ la moitié de l’effectif des légions colonisatrices, les dépenses de l'Etat seront réduites dans la même proportion et l’on verra disparaître l’inconvénient politique d’avoir toutes les garanties de conservation dans une grosse armée prise sur l'effectif de celle qui est jugée nécessaire à la France pour faire respecter à l’Europe ses intérêts et sa dignité.
Tout cela est si clair, si vrai, si évident pour Bugeaud que, vers la fin de sa lettre, il compte sur un revirement d'opinion chez les membres de la Commission d'Afrique. Qu'ils viennent en Algérie,
(1) Même lettre du 2 Avril 1843. x
(2) Dans cette même lettre, il dit encore : « Ce serait une insigne folie de vouloir calquer la constitution du nouveau peuple de l’Afrique sur celle de la France.
Attendons du moins que les situations soient semblables et je garantis que nous attendrons longtemps.