‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 3 sur 77 · ES GO · texte numérisé non relu

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A la Bibliothèque de l’Arsenal, nous avons pu prendre copie d’autres lettres de Bugeaud ; elles font partie de la collection Enfantin. Le Père, envoyé en Afrique comme membre de la Commission scientifique.de 1839, y avait séjourné deux ans, promenant sa curiosité avisée à travers les villes de la côte et de l’intérieur, et rêvant d’appliquer à la nouvelle colonie sa méthode saint-simonienne de l’organisation du travail. A la fin de son séjour, il se rencontra à Alger avec Bugeaud. Mais ce ne fut qu'après la bataille d’Isly que des relations suivies s’établirent entre le rédacteur du journal l'Algérie et le glorieux vainqueur. Des échanges de vues eurent lieu ; c’est la discussion courtoise avant l’ardente polémique. On y parle de l’administration des Européens et des Indigènes, des futures colonies militaires, des travaux de l’armée ; la lecture de cette correspondance laisse supposer d’abord qu'une entente est possible entre ces deux hommes, car les similitudes se révèlent réelles et profondes entre le militarisme de Bugeaud et le saint-simonisme d'Enfantin. Puis les dissentiments s’agoravent, les articles de journaux succèdent aux lettres. Dans cette même collection sont contenues, — qui se serait attendu à pareille trouvaille ! — maintes dépêches du Gouverneur au Ministre, et, parmi elles, les plus confidentielles de toutes, celles qui se rapportent à la disgrâce de Changarnier, à l’attitude de Cavaignae et à l’insuflisance de Marey ; quelques lettres de ces officiers touchent aussi à des : problèmes de colonisation.

Que ces documents soient aux Archives d'Alger et de Paris ou dans les bibliothèques de ces deux villes, à peu près tous étaient demeurés inédits. A les recueillir, à les rapprocher les uns des autres, à les mettre en œuvre ont tendu tous nos efforts. N’était-ce pas le seul moyen de présenter un tableau vivant et fidèle de la colonisation militaire sous Bugeaud ? Non pas que nous ‘ayons pu avoir la pensée d’écarter tout ce qui était connu ou avait été publié en cette matière. Nous -avons mis à profit les livres de Lingay et de Moll, les plaidoyers de Blondel et de Foucher, les requêtes de l’abbé Landmann, les opus-

-cules de Leblanc de Prébois, de Czynski, de Bonnal, de Blanqui, du colonel de Bourjolly, les philippiques de Desjobert. Nous avons lu tous les débats parlementaires qui ont eu lieu sur l’Algérie tant à la Chambre des Pairs qu’à celle des Députés et nous av ons étudié minutieusement les rapports faits par M. Vatout, le général de Bellonet, M. Magne, M. de Tocqueville sur les crédits supplémentaires et la . question d'Afrique. Pouvions-nous négliger aussi les ouvrages d’ensemble qui ont été publiés sur Bugeaud, comme celui du comte d’Ide-

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ville : le Maréchal Bugeaud d'après sa correspondance intime, ou des histoires générales sur lé règne de Louis-Philippe comme telle de Thureau-Dangin ? Pouvions-nous aussi méconnaître la valeur documentaire des Mémoires de Guizot, de l'ouvrage de Louis Blanc, de la correspondance de Saint-Arnaud, ete. ?

- Tout cela ne valait pas, du moins pour l'exposé de sa doctrine, une simple lettre confidentielle de Bugeaud au Ministre. Que de détails entrent dans une lettre qui nesauraient trouver leur place dans une brochure ? En 1842, le livre de |’ Algérie venait de paraître ; Bugeaud s ÿy était élevé contre la multiplication des postes qui affaiblissait son armée et l’immobilisait. Or, à quelque temps de là, il demanda à Soult d'en créer plusieurs et,- éomme le Ministre s’étonnait de cette contradiction, il lui écrivit (1).

On me dira peut-être : « Mais pourquoi n'avoir pas dit cela dans votre brochure? « Vous êtes ici en contradiction avec vous-même, car vous êtes l'ennemi de la multi- «plication des postes». Je réponds que, si je ne l’ai pas dit dans ma brochure, c’est, d’un côté, que l’on n’ose pas dire toute sa pensée, quand seulement une partie doit heurter fortement des idées et des espérances établies depuis longtemps, c’est aussi en partie parce que l’on ne voit pas tout du premier coup d'œil.

C’est donc Bugeaud lui-même qui s'élève contre l'interprétation de ses méthodes et de son système par ceux qui ne connaîtront que ses brochures ; voilà pourquoi nous puiserons de préférence aux sources vives de sa correspondance.

Là, n’est point d’ailleurs la seule raison de notre choix. Un système de colonisation est une chose fort complexe dont toutes les parties n'apparaissent pas, selon le mot de Bugeaud, au premier coup d’ œil. Vouloir l’enfermer dans quelques formules rigides dont se sert un auteur écrivant pour le public, c’est risquer de lui enlever son caractère vivant. Combien est-il préférable d’en suivre le développement organique dans la correspondance journalière de celui qui Fa conçu ? La précaution est d'autant plus nécessaire qu’il s’agit de Bugeaud ; nous montrerons que les conceptions de ce Gnéral, tout en se mainte- . nant dans le cadre de la colonie militaire, ont sensiblement varié sous l'influence des événements qui se précipitaient tant dans la métropole que dans la colonie. Et puis, n'est-il pas vrai qu’une simple réflexion, un mot échappé à la plume, découvrent parfois les causes : profondes d'un détail en apparence inexplicable ? Si l’histoire doit (1) Bugeaud à Soult, 25 janvier 1843, Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Bugeaud.

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être une résurrection du passé, encore faut-il que cette résurrection soit complète et qu’elle ne laisse point échapper le changement qui est la loi de la vie,

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Considérations générales sur la Colonisation Militaire. La Légion

Le système de la colonisation militaire de Bugeaud comprend tout un ensemble d'idées, de faits et de tendances ; ces trois éléments se pénètrent et sont liés les uns aux autres d’une façon indissoluble.: On peut seulement les dissocier par l’analyse et pour les besoins d'un exposé méthodique. Les idées, quelques-unes très générales sur les conditions d’une colonisation européenne en Afrique, d’autres sur ‘le rôle que doit y jouer le soldat colon, forment ce que l’on peut appe-

ler sa théorie des colonies militaires. Les faits sont les essais de réalisation de ces idées, tentatives rapides, incomplètes et toutes provisoires, que, sans attendre l'approbation ministérielle, l'initiative du Gouverneur sut entreprendre, ou que certains de ses lieutenants accomplirent avec son approbation et son appui. Idées et faits ont enfin leurs origines dans deux tendances, en apparence inconciliables et pourtant fortement unies dans l'esprit du Maréchal : Pamour de l’agriculture et le culte de l’armée.

Dans le cours de cette étude, nous serons appelé à étudier les diverses parties de cet ensemble ; mâäis en ce moment il convient, ne serait-ce que pour donner une idée générale de la colonie militaire, d’esquisser les lignes générales du système, d’ébaucher le portrait de la légion et surtout de montrer que cette conception qui a déconcerté les contemporains de Bugeaud répondait à des exigences réelles du milieu africain et à une évolution curieuse des idées coloniales en France. os |

Par l'épée et par la charrue, toutes deux entre les mains &u soldat laboureur, la colonisation de l'Algérie est possible, mais elle n’est possible qu'à cette condition. Sur ce point, les convictions du général n'ont Jamais varié. Ë

Le climat (1), la nature du sol, la rareté des eaux, le caractère guerrier et pillard des indigènes, écrivait-il, sont des obstacles immenses. Il faut, pour colo-

(1) Bugeaud : Mémoire sur notre Etablissement dans la province d'Oran, p-. 16.

niser, une population guerrière, habituée aux travaux des champs, organisée à peu près comme le sont les tribus arabes, cultivant et défendant le sol.

IL propose à ce moment la ligion colonisatrice. Dix ans plus tard,

en 1847, toujours la même conception, mais présentée sous une eutre forme. æ Ë

Quand on à la prétention de dominer (1), de modifier, de civiliser un peuple aussi guerrier que le peuple arabe, quand on veut introduire dans le sein de ce peuple un peuple nouveau qui s’empare des localités et des terres les mieux situées et les plus riches, il serait bien imprudent et bien insensé de poser devant lui, en première ligne, une population débile comme celle qui a été introduite jusqu'ici. Pour dominer, modifier et civiliser, il faut que nous soyons plus forts, plus moraux, mieux constitués et plus habiles que les indigènes. Quiconque les a vus de près reconnaîtra qu’ils sont supérieurs en force physique et en organisation pour la guerre à la masse de la population française. Ce n’est donc que dans l’armée composée d'hommes de choix que nous pouvons trouver le cadre d’une population plus forte ou du moins aussi forte que celle des Arabes.

Et il offre aux Députés et aux Pairs son projet des Camps Agrico-

4 R 5 ss LIte a “ ; 5 :

les. La colonisation militaire serait donc une nécessité du climat africain, de l’organisation guerrière arabe et de l’hostilité musulmane.

Parmi les précédents historiques cités par Bugeaud, il en est deux qui viennent à l’appui de cette déduction ; ce fut avec des popula-

tions agricoles militarisées comme les Cosaques russes, ou bien avec des groupes de soldats devenus agriculteurs comme les Régimentsfrontière d'Autriche que les nations chrétiennes de l'Orient ont pu faire reculer l’Islam.

L'établissement d’une colonie militaire répondait aussi à l'état

- très particulier dans lequel s’immobilisaient nos possessions africai-

nes. Depuis plus de dix années, les colons civils avaient bien construit quelques fermes, défriché des terres, essayé des cultures ; ils avaient, grâce aux capitaux qu’ils possédaient, loué la main-d'œuvre indigène et même tenté une collaboration loyale avec lés Arabes. Mais, soit que leurs ambitions aient été hors de proportion avec les capitaux qu'ils possédaient, soit que la compétence de certains d’entre eux ait été au-dessous du médiocre, soit qu’enfin ils aient méconnu les conditions spéciales d'habitation et de culture qui s’imposaient aux environs d'Alger, il est prouvé aujourd’hui, — les rapports de l’Intendant Bresson (2) en sont un témoignage formel, — que cette première

(1) Bugeaud : La Colonisation de l'Algérie, page 34.

(2) Voir aux Archives Politiques d'Alger ces rapports qui mettent fin à la légeride que l’on à essayé de propager sur l'importance et le succès de cette forme de colonisation.

colonisation spontanée et libre était restée singulièrement débile et qu'en 1838 elle reculait plus qu’elle ne progressait dans le Sahel et la Métidja. L’incursion des réguliers d'Abdelkader acheva de la ruiner. Les propriétaires européens rendirent responsables de leurs déboires les chefs militaires qui, d'Alger, s'étaient refusés à envoyer de nombreux bataillons les défendre eux et leurs propriétés ; les militaires, de leur côté, accusèrent de témérité et de suffisance ces civils qui, maloré les avertissements qu’on ne leur avait pas ménagés, s'étaient obstinés à installer des fermes iso!ées sur des points difficiles à protéger et prétendaient faire passer leurs intérêts particuliers : avant les intérêts généraux. Les dires des uns et des autres, quelle qu’en fut la divergence, démontraient qu'il était d’une nécessité vitale pour l’œuvre de la France en ce pays d'Afrique de concentrer la population européenne au lieu de la disperser. Plus de fermes éparses et malaisées à défendre (1) mais de gros villages avec de bons murs d'enceinte et des hommes vigoureux et disciplinés comme gardiens. L’obstacle continu, ce mur de Chine en miniature, destiné à enclore le pare de la colonisation algérienne, n’était qu'une pré” caution insuflisante ; que les colons soient nombreux, forts, bien encadrés et bien armés, et ils n’auront plus rien à redouter. Répondant à ce besoin de l'Algérie, le peuplement de l’ancienne Régence par des éléments nationaux plus denses, et sur lesquels l’État aurait une prise directe, ne répugnait plus à la France. Comme les idées se modifient vite chez un peuple ! L'intervention de l'Etat, en matière de colonisation, avait été souvent condamnée par les Chambres ; il avait sufli, lors du grand débat de 1834, de laisser entendre que le crédit, proposé par le Maréchal Clauzel, servirait à la colonisation officielle pour que la somme fût rejetée et l'existence de nos Etablissements africains sérieusement compromise. Or, la doctrine du laissez-faire, dont quelques libéraux attendaient la transformation économique de la colonie, dont certains autres plus avertis se servirent comme d’une arme pour la mieux frapper (2), avait été, à l'expérience, reconnue impuissante à attirer dans les campagnes algériennes des groupes importants de cultivateurs. Ce que l'initiative privée n'avait pas su faire, l'Etat ne pouvait-il pas le tenter avec beaucoup plus de chances de succès ? Là où l’égoiïsme des individus avait été sans force contre un retour offensif de l'hostilité musulmane, (1) Enfantin : Colonisation de l'Algérie. Passim.

(2) Voir notre Mémoire sur Les Préventions de Berthezène sur la Colonisdtion d'Alger.

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la solidarité imposée et réglée par l'administration serait peut-être suflisante pour surmonter tous les obstacles, qu'ils vinssent du climat, du sol ou des naturels du pays. DSjà en France, avec le Ministre de la Guerre, Soult, et en Afrique, avec le Maréchal Valée, la conception étatiste de la colonisation avait triomphé ; des colons, dont plusieurs avaient été choisis parmi les vieux soldats, furent dirigés sur Cherchell et les postes de la Métidija.

En même temps que le principe du peuplement par les colons officiels était admis et n’allait pas tarder à se substituer complètement à celui de la colonisation libre, lutilité sociale de ce peuplement l’'emportait sur l'intérêt économique de lexploitation. Dans toute entreprise coloniale, il y a toujours deux questions, l’une politique et l’autre industrielle ; selon le point de vue auquel on se placera, les méthodes changeront du tout au tout. L'auteur de la brochure sur les Camps Agricoles, interprète fidèle de la pensée de Bugeaud, insiste sur ces deux systèmes, souvent modifiés dans leur forme et leur nom, mais répondant toujours le premier à l’idée politique du peuplement, le second à l’idée industrielle du produit : « Dans la première caté- «gorie, dit-il (1), se rangent : la propriété morcelée, les petites con- «cessions, les avances et secours en nature, les villages bâtis par «l'Etat, enfin le projet de colonisation militaire. La seconde renfer- «me les grandes concessions à titre onéreux ou gratuit, les appels «aux capitalistes et aux compagnies, enfin la conception des villages «agricoles fondés par entreprise. En somme, l’un des systèmes tend «de plus en plus à l’action directe de l'Etat, l’autre s’efforce d’arri- «ver au laissez-faire». Plus tard, l’histoire des progrès de la colonie sera radicalement modifiée (2), suivant que le gouvernement adoptera l’une ou l’autre de ces politiques. À l’‘poque où Bugeaud fut nommé Gouverneur de l'Algérie, il est hors de doute que l’on est beaucoup plus préoccupé du problème du peuplement que de celui de la mise en valeur.

Or, une concentration suffisante des colons, le choix des immigrants par l'Etat, leur organisation défensive, toutes ces obligations, sans imposer la seule colonisation militaire, la suggéraient, ou mieux la provoquaient. Du moment où l’on revenait à l’ancienne doctrine éta- tiste qui avait duré autant que la monarchie et que la tradition napoléonienne ne devait pas détruire, doctrine dont les manifestations

(1) X.: Camps agricoles de l'Algérie ou Colonisation civile par l emploi de l’armée ; page 5. | (2) La Chapelle : De la Colonisation en Algérie.

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reparurent souvent pendant la Restauration (1), on se rapprochait peu à peu du rêve de Bugeaud. Il suffisait qu’à la tête de l'Algérie fût placé un général, doublé d’un agriculteur, pour que le système prît corps. La Légion colonisatrice n’avait donc rien dans ses origines qui pût plus particulièrement surprendre ; elle n'avait rien d’illogique non plus dans ses détails d'organisation. %k CRE

La colonie militaire, telle que l'entend Bugeaud, se présente toujours sous la même forme ; quels que soient les noms qu’on lui donne, légion colonisatrice, camp agricole ou colonisation civile par l'emploi de l’armée, on peut la définir aussi exactement que possible : l'alliance de la force militaire et de la production agricole. Le soldat laboureur saura se défendre et défendre la colonie, et il saura en même temps cultiver le sol et le rendre productif. En 1841, le maintien de la domination française en Afrique ne semblait possible qu’à une double condition : accroître notre puissance au point que nous n’aurions plus à craindre les attaques des tribus arabes et que nous pourrions les dominer sur tout le territoire, développer notre production agricole dans des proportions assez fortes pour que les revenus de la colonie apportassent quelque compensation aux dépenses grandissantes de l’occupation militaire. Or, l’on tournait dans un cercle vicieux ; si les colons étaient des civils, ils semblaient incapables de se protéger eux-mêmes, tant ils restaient faibles et sans solidarité -

les uns avec les autres ; si les militaires devenaient colons, ils ne pour- raient probablement pas produire pour se suffire. Bugeaud crut résoudre la difficulté en fondant la Légion.

Cette Légion représente la force sous toutes ses cs physique, morale et sociale, et elle représente la production organisée et multipliée. Elle sera composée exclusivement d'éléments jeunes, vigoureux et robustes. Qu'on n’y accepte que des soldats en activité et des militaires libérés ou qu’on l’ouvre à des engagés volontaires, la règle sera de n’y admettre que des hommes dans la pleine vigueur physique. Tous devront s'entraîner aux fatigues corporelles, afin qu'ils puissent se livrer aux durs travaux des champs. Combien un groupement pareil sera différent de cette cohue de civils, foule de vieillards, d’enfants, d'infirmes et de femmes ! Les vaineus n’oseront s'attaquer à

(1) Schelfer, La France moderne et le Problème colonial, Paris, Félix Alcan, in-8, 1907, Passim.

ces Légions, d’autant plus que l’autorité militaire ne commettra pas la faute de les morceler en de nombreux bataillons.

Forts physiquement, ces soldats colons le seront moralement et socialement, car ils resteront soumis à la discipline militaire.

Si j'ai adopté la colonie militaire (1), c’est que la discipline militaire est ce qu’il y à de plus fort au monde pour obliger les hommes et centraliser les forces individuelles. Si j'avais connu quelque chose de plus robuste, je l’aurais adopté, car il faut être fort vis-à-vis des Arabes, et les institutions civiles, soumises aux progrès de nos jours, sont quelque chose de très faible,

Pourtant, la Légion ne sera ni l’armée qui contient des éléments peu susceptibles de faire de bons colons, ni même une partie de cette armée puisqu'on pourra y adjoindre des engagés volontaires civils ; mais elle gardera ce qui constitue la puissance de l’organisme militairé: le culte du principe d'autorité, le respect de la discipline et de la hiérarchie.

Dans ces conditions, elle devra réussir quand elle entreprendra un travail producteur. Comment ne sauraient-ils pas défricher le sol et le mettre en état de porter d’abondantes moissons ces soldats colons, eux qui sont les fils de propriétaires, de métayers ou d'ouvriers agricoles ? Les bras nécessaires aux cultures ne feront pas défaut, les travaux s’exécuteront aux époques voulues, car il suffira d’un ordre donné par un officier pour que tous et en commun prennent la bêche ou la pioche ; et voici une des plus intéressantes nouveautés du système de Bugeaud, une de celles qui le rapprocheront des théories saint-simoniennes et fouriéristes ; ces légionnaires, vivant en commun, travailleront en commun.

L'obligation du travail en commun, écrit-il dans son rapport sur les débuts de la colonie de Fouka (2), est une nécessité que l’on commence à comprendre. Le ù régime militaire et la communauté donnent à cette agglomération une COnsistance qu’on ne trouve pas dans les établissements peuplés seulement par les

colons civils.

Plus tard, à la suite de la Révolution de 1848, lorsque les aspirations socialistes tendront à se réaliser et que sera prôné le régime communautaire du travail, Bugeaud rappellera que l'essai 21 fut fait par lui dans des conditions éminemment favorables puisqu'il le tentait avec des soldats. En ce moment, il en parlera en termes si

(1) Bugeaud à Soult : 2 Avril 1843. A. G.G. A. (2) Bugeaud à Soult. Lettre sur Fouka, 30 octobre 1842. Dossier de Fouka.

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amers que l’on peut tenir la constatation de son échec pour une des grandes désillusions de sa vie. Cependant, tant qu'il est Gouverneur, il ne renonce pas à imposer à ses colons militaires une tâche commune: aux périodes pendant lesquelles le travail des champs est suspendu, les compagnies reformées aecompliront les travaux d'utilité publique et elles les exécuteront sans subvention particulière de l'Etat ; tant il est vrai que, sous une forme plus ou moins généralisée, cette besoone en commun, conséquence du régime militaire, resta une des règles de cette forme de colonisation.

A combien d'hommes s’élèvera l'effectif de la Légion ? Quel sera le nombre de ces Légions ? Les chiffres fournis ont beaucoup varié et ils ne pouvaient que varier. Quand il ne s'agissait que d’occuper les environs de Mostaganem ou d’Arzew, quelques légions de mille hommes chacune suffisaient ; mais lorsqu'on se fut décidé à conquérir toute la Régence et que les campagnes de 1843 et de 1844 eurent déterminé la soumission des principales tribus, alors ce fut une véritable armée de colons militaires que réclama le Marchal ; il ne parla de rien moins que de 100 à 150.000 hommes ; le contingent constitutif de la légion grossit, on l’évalua à 15 ou 18.000 soldats. En colonisation comme en.guerre, il convient d'aller vite, le succès est à ce prix.

Ces soldats laboureurs se marieront ; dès qu’ils font partie de la Légion, ils ne peuvent plus rester célibataires. Coloniser sans la famille n’est pas seulement une utopie, c’est une naïveté. Mais comment marier ces Africains ? La difficulté est d'autant plus grande que Bugeaud veut les faire entrer en ménage de suite et leur faire épouser des Françaises. Il va même jusqu’à leur chercher des femmes ; quand il leur laisse ce soin, il ne leur accorde qu’un délai tort court de six mois. Les Françaises se décideront-elles à des unions qui les obli-

geront à séjourner en Afrique ? L’objection est sérieuse ; elle n "est pas insurmontable.

Mais, dira-t-on, c’est (1) parce que les futurs sont propriétaires en Afrique, que les femmes refuseront, ne voulant pas s’expatrier. Cela, j’en conviens, pourra en arrêter quelques-unes, mais non le plus grand nombre. Les femmes sont en général aventureuses ; et, du reste, s’il arrive qu’il y ait des difficultés à faire les premiers mariages, il me paraît bien certain qu’une fois l'exemple donné, les obstacles disparaîtront, et qu’on trouvera autant de femmes qu’on en voudra :; elles s’entraîneront les unes les autres. Si, contre mon attente, hos soldats ne

trouvaient pas de femmes, mon système serait sapé par la base ; il faudrait y renoncer.

(1) Bugeaud : De la Colonisation de l'Algérie (1847) ; page 46.

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En effet, dans ce système de Bugeaud où la question du peuplément prime toutes les autres, le problème des mariages est essentiel ; ses soldats doivent être des procréateurs d’enfants vigoureux et sains.

C’est pour rendre possibles ces unions autant que pour recruter la plus grande quantité de soldats volontaires que l'Etat consentira aux futurs ménages tous les avantages possibles : maisons bien construites, terres fertiles et vastes, rations de vivre assurées pendant plusieurs années, outils agricoles, ustensiles de ménage, semences, bestiaux, bref tout ce qui peut assurer l'existence dela famille. Plus alléchantes seront les promesses, et plus nombreux seront les soldats qui s’offriront et les femmes qui les épouseront. Une autre mesure essentielle que les fouvoirs publics doivent prendre : l'Etat s’engagera par une loi.

. Si mon prédécesseur, dit Bugeaud en 1841 (1), n’a pas trouvé des colons mili- - taires, c’est qu’il n’a promis et ne pouvait promettre rien de semblable à ce que je viens d’énoncer ; mais avec une loi qui accorderait au soldat la faculté de se créer une propriété incommutable et une famille, il est permis de croire qu’il s’en présenterait beaucoup.

‘Quant à la place de ces Légions, elle est logiquement là où l’établissement des colons civils est dangereux, c’est-à-dire dans l’intérieur. Elles s’échelonneront sur les principales voies de communication ou formeront à la limite du Tell une chaîne ininterrompue qui arrétera les incursions des nomades et protégera les centres européens du littoral. En ces régions, du moins, l’espace ne manque pas, les terres domaniales sont étendues ; aussi le problème des propriétés à distribuer à la race conquérante ne s’y pose pas avec le même caractère de gravité que sur la côte. D'ailleurs, les Arabes, peuple de guerriers, préfèrent voir leurs champs passer entre les mains de soldats qu'entre celles de spéculateurs et d’usuriers. Peut-être ne sera-t-il pas nécessaire de spolier. ces fiers indigènes ; l’on se contentera des fermes beylicales ou, si l’on est contraint de resserrer les tribus, on traitera avec elles à l’amiable et on leur donnera en compensation des routes, des barrages, des canaux d'irrigation. Une politique imdigène bien comprise rendra partout ces tractations avantageuses aux deux parties.

“' Tout paraît done cohérent dans ce système, pourvu que l’on ac-

(1) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. A.G.G.A.

éepte les prémisses posées par Bugeaud et ses prétérences militaires ; on ne laisse pas non plus d’être séduit par les perspectives qu’il ouvre sur l'avenir de l’Algérie et par les avantages qu'il offre à la France.

Est-il une méthode de coloniser plus rapide ? Ne libère-t-elle pas, et dans les délais les plus courts, notre pays du fardeau de l'aventure algérienne ?

Tant que nous serons en Afrique dans une situation précaire (1), tant que nous serons contraints d'y laisser 75.000 hommes de notre armée permanente, nous n’aurons pas en Europe la prépondérance à laquelle nous avons le droit de prétendre, et les paroles ambitieuses des publicistes et des orateurs populaires ne changeront rien à l’état des choses produit par ce grand fait... L'armée ne peut être libérée que par une puissante colonisation. Or, il faut qu’elle soit libérée pour que le danger disparaisse : elle ne pourra l'être presque entièrement que par l’établissement de 150.000 colons, constitués avec force. :

En est-il aussi qui soit plus économique ? Quelque fortes que puissent paraître les dépenses immédiates qu'elle entraînera, elles seront toujours moins élevées que celles auxquelles on sera condamné

si on procède par demi-mesures incomplètes et lentes. On ne tait rien

de grand et de définitif avec des moyens médiocres.

L'intérêt financier (2) est ici d’accord avec la politique. Ce sont les guerres longues, les demi-mesures en tout genre qui ruinent les nations et perdent les gouvernements... Pour ne pas s’effrayer de la dépense (3), ilne faut pas perdre de vue qu'il s’agit ici de se libérer d’une charge annuelle de 100 millions. Dût-on consacrer quelques cents millions à la création de ce cadre vigoureux de colonisation dont je crois avoir démontré la nécessité, ce serait là un bon calcul financier et aucune dépense publique n’aurait jamais été plus productive.

C’est aussi la mesure la plus politique que l’on puisse adopter ;

car les Légions domineront le peuple arabe et le dissocicront en désu-

nissant les tribus et en brisant tous leurs liens politiques : «Il serait beau, dit la brochure sur les Camps Agricoles (4), de réussir à jeter ces grandes digues vivantes au sein d’un peuple plus mobile, plus agiti que les flots de la mer, mais il est nécessaire pour cela de comprendre quels matériaux choisis, quels éléments indestructibles doivent composer la base d’un pareil édifice».

Enfin, la colonie militaire est la seule pratique ; l’armée est toute puissante en Afrique ; en dehors d’elle et pour le moment, il n’y à

(1) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. A.G.G.A. (2) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. A.G.G.A. (3) Bugeaud : La Colonisation de l'Algérie ; page 23. (4) X. : Camps agricoles de l Algérie ; page 10.

que faiblesse, lenteur et confusion. Avec ses milliers dé bras disponibles, elle peut aller vite, elle peut faire grand. Pourquoi, après lui FEU 9 . À S avoir demandé de conquérir l'Algérie, n’accepterait-on pas qu’elle ; : Aa en fécondât le sol ? Elle recevrait ainsi la récompense nationale de ses efforts.

TITI Plan de l’ouvrage

Du cadre théorique où l’on a l'habitude d’enfermer un système, il convient de le séparer et de le replacer dans la réalité au milieu delaquelle il a $volué. Agir autrement, ce serait se condamner à laisser la partie vivante d’une doctrine et raisonner dans l’abstraction. Alors, ce qui paraît simple se complique, les objections se précisent, les difficultés se multiplient. On est en présence de tendances, d'idées et d’essais. Pour permettre d’en mieux saisir le développement historique, il importe de considérer chaque partie ; le plan s’impose. Rappeler les tendances de l’esprit de Bugeaud et leurs effets sur la politique : africaine de ce général, ce sera marquer les origines du système ; suivre dans sa correspondance, dans ses ouvrages, dans ses déclarations au Ministre et aux Chambres les exposés successifs qu'il fit de ses principes et les multiples réponses qu'il adressa à ses nombreux con-. tradicteurs, ce sera en indiquer les variations ; étudier les essais qu'il dirigea personnellement ou par l'intermédiaire de ses lieutenants, ce sera enfin en déterminer les conséquences.

Les origines de ce système, il n’est guère possible de les chercher ailleurs que dans l’amour de l’agriculture et le culte de l’armée, les deux plus puissants mobiles auxquels ait obéi ce général. Sans doute, à plusieurs reprises et tout particulièrement dans ses premières brochures, il a cité les Sotnias de Cosaques et les Régiments-frontière d'Autriche comme des formations dont la France pourrait s’inspirer pour organiser ses colonies militaires ; il a rappelé l'exemple de Rome, créant en Afrique des groupements de vétérans afin de consolider sa conquête et de dissocier les tribus turbulentes de la Maurétanie. Mais, de bonne heure aussi, cette prétention d’appuyer sur des précédents historiques sa propre conception a été combattue ; la Commission d'Afrique du duc Decazes (1) la rejettera en disant que dans cette

(1) Voir plus loin l’Historique du 1° Projet. Livre IL, chap. I.

assimilation on se trompe sur les mots et sur les mœurs ; des savants et des publicistes, comme Dureau de la Malle (1) et Enfantin (2), essaieront de démontrer que, si l'Afrique du Nord a été civilisée par les Romains, s'ils sont parvenus à y faire prédominer leurs institutions politiques et municipales, leurs coutumes sociales et leur langue, ils n’y ont pas modifié profondément la race par l'apport de leur sang ; les vétérans ne se mariaient pas ou n’avaient pas d'enfants. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, puisait dans la lecture des Mémoires du lieutenant de Courtigis (3) sur les Régiments-frontière d'Autriche la conviction qu'entre la situation des pays autrichiens, à l’époque où furent créés ces régiments, et l’état de l’Algérie et de la France au XI1X£® siècle, les différences étaient si profondes qu’on ne pouvait rien attendre d’utile d’une telle imitation. Au surplus, M. de Tocqueville, dans son rapport sur les Camps Agricoles (4), envisageant la question d’une façon plus générale et étudiant d’autres précédents plus récents empruntés à notre histoire, démontrait que les colonies militaires, projetées en Afrique, ne ressemblaient ni à ce

qui avait été tenté à l'étranger, ni à ce que l’on avait imaginé chez

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nous. D'ailleurs, Bugeaud lui-même n’en avait jamais parlé que d’une façon très générale et simplement pour les citer ; il s’abstenait d'y faire allusion dans son dernier appel aux Chambres françaises. Sans retenir ces exemples historiques, nous puiserons aux sources vives d’où ont Jjailli les préférences du Maréchal. Avant de devenir Gouverneur, il s'était appelé, du haut de la tribune de la Chambre, le soldat-laboureur. L'amour des champs ou plutôt de leurs cultures et de leurs produits semble avoir été inné chez ce fils de gentilhomme campagnard et il était si vif qu'après ses rudes expéditions d'Afrique, chaque fois qu’il revenait à la Durantie, ce Maréchal de France se levait avant le jour et expédiait sa correspondance pour ne pas dérober à ses terres les meilleures heures de la journée. L'amour de l’armée était au contraire acquis ; le jeune vélite de la garde ne se fit pas sans quelque répugnance à la vie de caserne, l'officier goûta davantage

(1) Enfantin : Colonisation de l'Algérie, Note qu termine louvrage et qui est attribuée à Dureau de la Malle.

(2) Colonisation de l'Algérie ; et aussi de nombreuses notes manuscrites que lon trouvera dans le fonds Enfantin, Bibliothèque de lArsenal.

(3) Ces Mémoires doivent être au Ministère de la Guerre. Il existe aux Archives d'Alger un long rapport analytique, fait au Ministre et concluant à l’i impossibilité de constituer en Afrique des régiments semblables.

(4) Etudes économiques, politiques et littéraires. VII. Paris, Lévy, 1876.

le métier militaire ; le général en arriva à ne rien troùver de plus beau que l’organisation de l’armée, sa discipline, sa hiérarchie. Ces deux sentiments, qui empliront l’âme de Bugeaud, lui suggèreront des conceptions originales. En regardant l’armée d'Afrique à travers ces deux prismes, il la verra tantôt portant le glaive, tantôt conduisant la charrue ; elle tera la guerre et préparera une paix féconde. En considérant la société par les mêmes moyens, il l’imaginera sans doute absorbée par les occupations de l’agriculture, les métiers de l’industrie et les entreprises du commerce, mais en même temps disciplinée, militarisée, prête à toutes les éventualités de la guerre. Armée agricole, société militarisée, c’est presque la colonie militaire ou c’est du moins la voie qui y conduit. Avant toute chose, nous essaicrons de montrer à quels travaux il a soumis ses troupes et à quelle discipline il a voulu assujettir les civils.

Puis, nous étudierons les trois formes qu’il fut amené à donner à son projet de colonisation. Tout système ressemble à un organisme vivant ; pour se réaliser, il a besoin de s’adapter au milieu physique, politique et social qui l’entoure. Variations à peu près inévitables, étant donné que la Régence fut sous le gouvernement de Bugeaud le théâtre de très importants événements militaires qui la modifièrent profondément et que, pendant ce même laps de temps, l'opinion du Ministère et des Chambres en France, relative à l’utilisation de la conquête algérienne, se montra souvent hésitante et presque toujours hostile aux hardiesses militaires du Maréchal. Quelle que fut la conviction du Gouverneur dans l’excellence de ses méthodes, il lui était malaisé de les maintenir dans toute leur rigidité sans tenir compte des difficultés administratives, financières et politiques qu’elles soulevaient. Et nous verrons que le système s’est à la fois élargi, précisé et adapté.

Il s’est élargi, a pris des proportions de plus en plus vastes, au fur et à mesure que la conquête française s’est étendue dans le Nord de l'Afrique. Pour maintenir notre autorité sur quelques points du lit-

toral, il suffisait de rares légions placées en des points bien choisis de la côte ; pour garder les abords de l'obstacle continu et en interdire le passage aux bédouins pillards, quelques gros villages de libérés auraient pu, à la rigueur, assurer cette surveillance. Mais, lorsque, après les dures campagnes de 1842 et de 1843, presque tout le Tell eût été

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éonquis, quand on atteignit en 1844 les Hauts-Plateaux, lorsqu’enfin on eût réprimé en 1845 et 1846 les dangereux soulèvements de Bou- Maza et d’Abdelkader, le territoire à coloniser s'agrandit, et, avec le cadre qui s’élargissait, le nombre des colonies militaires à fonder se multiplia et leur importance s’accrut.

Le but aussi se précise, ainsi que les moyens à employer pour l’atteindre. Les colons militaires seront non seulement le meilleur moyen de conserver notre conquête et de libérer une partie de l’armée ; mais ils seront en même temps des producteurs de richesses et des procréateurs d’enfants. Seuls, ils seront capables de mettre en valeur les terres éloignées dans des régions encore peu sûres parce qu'ils ne craindront pas les Arabes et qu’ils accompliront les travaux publics indispensables à une bonne exploitation.

Le système s’est enfin adapté aux contingences politiques. L’opinion parlementaire se montra de bonne heure opposée aux suggestions de Bugeaud ; une Commission, présidée par le duc Decazes et composée en majorité de députés et de pairs, se prononça par deux fois contre elles ; le Ministre de la Guerre substitua au plan proposé par le Gouverneur un contreprojet établi par ses bureaux et il s’y tint avec ténacité malgré les pressantes sollicitations qui lui venaient d’Alger ; la Chambre des Députés rejeta maintes fois tout crédit pour la colonisation militaire. Or, le Maréchal, bien qu’il s’irritât de cette opposition, était bien forcé d’entrer en accommodement avec des adversaires qui détenaient le pouvoir et dont dépendaient les moyens financiers d'aboutir ; il s’'employa à dissiper chez les uns ce qu'il appelle des préjugés et à calmer chez les autres d’injustes défiances.

Nous serons donc amené à exposer les trois projets qu’il a successivement soutenus ; les deux premiers, celui de 1841-1848 et celui de 1844-1845, veulent créer des Légions militaires et on les connaît sous ce nom ; le troisième a été appelé d’un terme un peu différent : les Camps Agricoles. Or, ce qui ressortira le plus nettement de cet examen, ce sera l’antagonisme grandissant entre les prétentions militaristes de Bugeaud et de ses bureaux d’Alger et les aspirations civiles des Ministres et des milieux parlementaires de Paris.

Les essais constituent la partie la plus curieuse et la plus vivante de l’œuvre du Gouverneur. Ils ont été en nombre assez restreint,

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Non pas que l'autorité militaire n’ait point désiré les multiplier et que, dans l’intérieur, là où elle était absolument maîtresse, elle n’ait relevé de leurs ruines plusieurs villes : Mascara, Miliana, Médéa, Cherchell ; non pas qu’elle n’ait point fondé des fermes, des camps, même d'assez vastes agglomérations : Orléansville, Ténès, El-Arrouch, Mais la plupart de ces établissements devaient être complétés plus tard, quand les Légions ou les Camps Agricoles seraient enfin approuvés par le Gouvernement.

Les créations les plus réputées furent celles que, personnellement ou par ses lieutenants, Bugeaud dirigea aux environs d’Alger sur les côteaux du Sahel ou dans la plaine de la Métidja ; elles sont aussi les mieux connues. Leur proximité de la ville permettait d’y suivre les plus petits incidents de la vie de ces centres, leur territoire se trouvait compris dans la zone de la colonisation civile où les Européens commençaient à arriver. La surveillance jalouse, exercée de Paris par le Ministre de la Guerre et par ses bureaux, assurée à Alger par les enquêtes discrètes du comte Guyot, a contribué à accumuler les documents sur l’existence de ces villages.

Puis, quelques-uns d’entre eux ont posé des problèmes singulièrement graves, celui de la famille et celui du travail communautaire. Dans les centres civils, des familles entières, par conséquent toutes formées, viennent s'installer ; dans les colonies militaires, les ménages n’existant pas puisque les Légions comprendront en majorité des soldats qui sont libérés de la veille, ou auxquels il reste encore plusieurs années de service sous les drapeaux, il est urgent de les créer. L'autorité sera-t-elle apte à provoquer et à conclure ces unions nécessaires ? L'expérience d’Aïn-Fouka avec ses mariages au tambour a-t-elle réussi et quels enseignements comporte-t-elle ?

Les essais de Mahelma et de Beni-Mered, ce dernier notamment, évoquent plutôt les images de la propriété collective et du travail communautaire. Au lendemain du jour où s'étaient produites en France tant de controverses sur l’origine de la propriété, alors qu’on était en Algérie sous l'impression des attaques violentes lancées contre l’individualisme égoïste et impuissant des premiers colons, on assiste brusquement à une expérience vraiment originale d’un collectivisme agraire. Essai très limité puisqu'il ne portera que sur deux compagnies de soldats de soixante hommes chacune, essai tout provisoire qui, dans la pensée de son auteur, devait lui donner quelques indications utiles, mais essai néanmoins fort intéressant dont on s'étonne de ne pas trouver les échos dans la presse de l'époque. Pour

quelles raisons cette indifférence et cet oubli, il ne sera pas sans intérêt de le rechercher. Nous indiquerons en même temps les tentatives analogues que, par une coïncidence naturelle, suggérèrent ou ébauchèrent alors les partisans des communautés religieuses, de la famille saint-simonienne et du phalanstère de Fourier.

Encore une nouveauté et une nouveauté militaire que l'emploi de la main-d'œuvre pénitentiaire à la construction de maisons pour les immigrants ! Les heures les plus difficiles et les plus critiques dans la vie des colons sont celles de leur premier établissement sur une terre qu’ils ne connaissent pas, au milieu d’une nature qui leur paraît étrange et à côté d’indigènes hostiles. Que de familles se sont découragées et sont parties parce qu’elles n’avaient pas d’abri à leur arrivée ! Que d’autres qui sont restées et ont été cruellement décimées pour n’avoir pas pu se protéger immédiatement contre les atteintes cruelles d’un climat auquel elles n’étaient pas habituées ! Le remède à ces maux, le colonel Marengo, un intime de Bugeaud, vient l’offrir : c’est le travail des condamnés au boulet. Avec eux, il prépare le logis du colon, il défriche quelques hectares de terre aux environs. Sur l’ordre qui lui en est donné d’Alger, il installe ses chantiers à Saint- Ferdinand, à Sainte-Amélie, au Marabout d’Aumale, puis à la Trappe de Staouéli. Qu’advint-il de l’œuvre du colonel ? Etait-ce là, ainsi qu'il le prétendait et comme l’affirmait après lui le Maréchal, la solution par l’armée de tout le problème de la colonisation africaine ? Suffisait-il d’édifier de pauvres maisons, si mal disposées au demeurant qu'elles ne répondaient pas du tout aux besoins d’une ferme, de louer ou de vendre ces bâtisses, pour proclamer bien haut que la démonstration. était faite et l’‘quation résolue ? Dans quelle mesure la Trappe de Staouili, un monastère ect une ferme, œuvre des soldats autant que des religieux, a-t-elle réussi ? |

Toute colonisation, qu’elle soit civile où militaire, doit se préoccuper de ne pas léser les intérêts des indigènes qui, dans l'Afrique du Nord, détiennent le sol et le cultivent ; or, il était inéluctable, du moment où il fut décidé d’implanter des Européens en Afrique, qu’on serait contraint d’empiéter sur les propriétés des autochtones. Tant qu'on se maintint près de la côte, le danger n’apparut pas dans toute sa gravité ; lorsqu'on gagna l’intérieur, bien vite on s’aperçut que le problème de la colonisation était intimément lié à celui de la poli-

tique indigène et qu'il fallait résoudre l’un en même temps que l’autre.

- Malgré dix ans d’ de Cbation. on connaissait peu les Arabes ; Bugeaud lui-même n ‘avait pas été des mieux inspirés en traitant avec Abdelkader ; : il l’avoue dans sa lettre de 1841 (1):

Dans notre ardeur peu réfléchie, nous avons dès l’abord pénétré dans les terres, sans but, sans plan et avec des moyens trop minimes pour mettre à exécution des projets, si nous en avions eu, ou pour imposer du respect à un peuple fier, fanatique et belliqueux. Dès lors, l’état d’hostilité est devenu flagrant. Comme nous faisions la guerre sans en comprendre la portée et les difficultés, nous avons voulu, avec un peu de troupes, faire marcher de front la colonisation et les opérations militaires ; nous avons occupé toutes les villes de la côte et quelques-unes de l’intérieur ; afin de protéger la culture, nous avons multiplié les camps et les postes qui ont été non seulement impuissants pour la protection, mais qui ont encore paralysé nos forces et fait périr nos soldats. Il en est résulté que nous n’avons rien produit en colonisation et que nous avons fait une guerre molle, incertaine qui n’a eu d’autre effet que celui de créer une nationalité arabe. Un homme qu'a fait surgir la nécessité s’est emparé du pouvoir; il a discipliné les Arabes si indociles et les à soumis à son autorité absolue, depuis les monts Djurdjura jusqu’aux frontières du Maroc. Bientôt, il a eu une armée permanente, des postes de guerre, des dé— pôts, des fabriques d'armes, une monnaie, un système d’impôt et un gouvernement très simplement organisé, mais fonctionnant bien.

.C’est sur une connaissance plus complète et plus sûre des milieux indigènes que le Gouverneur va fonder sa politique musulmane. Il rejette, comme le rêve d’un esprit faible, la conception d’un obstacle continu qui était fondée sur la conviction de l'impossibilité de faire cohabiter les indigènes et les européens. Au contraire, il veut que les deux races vivent l’une à côté de l’autre et qu’elles apprennent à s’estimer d’abord et même à associer leurs efforts pour la plus grande prospérité de la colonie. Mais il veut aussi que les colons français donnent aux Arabes l'impression qu'ils sont plus forts, plus disciplinés, plus travailleurs qu'eux. Or, la colonie militaire seule peut leur apporter cette salutaire impression.

Si énergique et si habile que soit cette politique, elle se heurtera

à l’hostilité en apparence irréductible des habitants du pays et à leur volonté inébranlable de garder leurs propriétés. Ce fut le double écueil ; pour léviter, le Gouverneur dut rappeler à une prudence plus réfléchie ses deux lieutenants, Lamoricière et Bedeau. Les dernières années du séjour de Bugeaud en Afrique furent remplies, en dehors

(1) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. Lettre déjà citée,

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