‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 31 sur 77 · LE SECOND PROJET · texte numérisé non relu

LE SECOND PROJET

Situation militaire de 1843 à 1844, — Due de Bugeaud.

1. — Le Mémoire du 15 janvier 1844.— Ses principales dispositions. — Le devis estimatif du 22 novembre 1844. — Le projet d'organisation intérieure des Légions (décembre 1844) : ses précisions.

IT. — Le contre-projet du Ministère, — La colonisation militaire administrative. — Ses facilités politiques, militaires et financières.

III. — Le conflit à propos de ces deux systèmes : 1) à la Chambre ; 2) au Conseil des Ministres ; 3) à la Commission des crédits supplémentaires.

IV.— Continuation des hostilités : le rejet des deux projets de Bugeaud et de Soult par la Chambre. — Les cireulaires du Gouverneur (9 août et 15 août). — Campagne de la presse parisienne : affaire des Ouled Riah, affaire des circulaires, . affaire de la lettre au Préfet de la Dordogne. — Retraite de Soult. — Insurrection générale de 1845.

Jamais Bugeaud, même au moment où était le plus aigu le conflit soulevé entre le Ministre de la Guerre et lui à propos de Beni-Mered et de Mahelma, n'avait abandonné ses préférences pour la colonisation militaire. Il gardait l'espoir — et il le disait à Soult — qu'un avenir meilleur leur était réservé, que les expériences poursuivies confirmeraient ses prévisions et que le gouvernement et les Chambres finiraient par se rallier à son système, Il comptait surtout sur son prestige militaire qui grandissait chaque jour.

L'année 1843 avait été particulièrement glorieuse pour nos armes et féconde en résultats politiques. Au printemps, le Dahra, soulevé par le lieutenant de l'Emir, Berkani, avait été parcouru et pacifié une première fois par les troupes des généraux Changarnier, Saint- Arnaud et de Bar. Puis Bugeaud était venu diriger en personne les opérations et, pour éviter le retour de nouvelles défections, avait fondé El-Esnam, la future Orléansville, occupé Ténès'et construit une route entre ces deux points. La dangereuse tribu des Sbéah fut pourchassée et punie. Dans le Sud, le jeune duc d’Aumale, lancé à la poursuite de la Smala, la surprenait aux sources de Taguin et, malgré l’infériorité numérique de sa petite troupe de cavaliers, fondait sur elle à l’improviste et profitait du premier moment de sur-

prise et d’effroi pour mettre en déroute cette masse humaine, en faire prisonnière une partie et chasser le reste.

Mêmes succès retentissants en Oranie. Le 21 juin, le colonel Géry remportait une brillante victoire sur les troupes de l’Emir à Djeda, s'emparait de son camp et de ses bagages ; Abdelkader n’échappa qu'avec quelques partisans. Deux mois après, l’Emir subissait une nouvelle défaite non loin de Saïda ; là encore, il faillit être pris. Enfin, le 11 novembre, dans la région de Tlemcen, le colonel Tempoure livrait une véritable bataille rangée à Ben-Allal, le plus habile et le plus brave des lieutenants d’Abdelkader, tuait p'us de 400 réguliers -et-en faisait 364 autres prisonn'ers : Ben-Allal restait au nombre des morts. s

Par le système de guerre qu'il avait instauré en Algérie, par la mobilité de ses colonnes, l’habileté de ses combinaisons, la hardiesse de ses marches, puis par une activité incroyable, Bugeaud était venu à bout de l'hostilité des Arabes. Sans cesse harcelées, obligées de fuir dans toutes les directions, frappées dans leurs intérêts immédiats, cultures et troupeaux, les tribus se soumettaient. La puissance de l’Emir était abattue. Quelle différence entre les années 1841 et 1843 ! Il y avait deux années à peine, Abdelkader possédait 9.000 soldats réguliers d'infanterie et 2.400 cavaliers, sans compter les 6 à 8.000 hommes de la tribu des Hachem ; il avait six petites places fortes à la lisière du Tell, des dépôts d’armes et de munitions, des ateliers de réparations, une fabrique de canons. Maintenant il a tout perdu ; à peine s’il peut compter sur quelques tribus éloignées, restées fidèles. Aussi le Gouverneur était-il fondé à dire, dans un banquet public qui lui fut offert à cette époque, et sans trop d’exagération :

Après la campagne du printemps (1), j'aurais pu proclamer que l’Algérie était domptée et soumise ; j’ai préféré rester au-dessous de la vérité. Mais aujourd’hui, après le beau combat du 11 de ce mois, qui a détruit les restes de l’infanterie de PEmir et fait tomber son premier lieutenant, je vous dis hardiment que la guerre sérieuse est finie. Abdelkader pourra bien encore, avec la poignée de cavaliers qui lüi reste, exécuter quelques coups de main sur les Arabes soumis de la frontière ; mais il ne peut rien tenter d’important. —On peut donc affirmer, répétait-il en janvier 1844, que la question de la conquête est résolue.

Le moment semblait donc opportun pour résoudre définitivement la question de colonisation. Bien que la crise dés villages de Beni-

(1) Moniteur Algérien, 30 novembre 1843. Ces paroles furent prononcées au cours d’un banquet offert au duc d’Aumale.

Méred: et de Mahelma, toute proche, ne fût point oubliée, l'attention du Ministre avait été attirée ailleurs sur un système de travaux coloniaux auquel l’administration militaire algérienne reconnaissait les plus grands avantages : c'était la construction des villages et le. défrichement de quelques hectares de terres au profit des futurs colons par les condamnés militaires du colonel Marengo. Simple préparation de l'œuvre coloniale, dira-t-on, procédé heureux pour favoriser les colonies militaires ou les colonies civiles ; et c'était bien ainsi que l'avait envisagée le Ministre et en ce sens qu’il en avait approuvé l'application à plusieurs centres projetés dans toutes les provinces algériennes. Mais ce n’était point sous cette forme que Bugeaud la considérait ; il y voyait le triomphe de la colonisation militaire sur la colonisation civile. 11 ne parlait de rien moins que de confier tous les travaux coloniaux au colonel Marengo et à ses condamnés ; aucun village ne serait désormais établi, aucune maison construite que sous

Ja direction d’un officier et par des militaires : c'était le militarisme dans la colonisation en attendant la colonisation militaire.

On n’attendit pas longtemps ; en 1844, Bugeaud se sentait assez fort pour obliger le Ministre à un examen approfondi et peut-être même à l’adoption de nouvelles propositions. Le projet de 1844 devalt nécessairement tenir compte et des résultats obtenus par les essais tentés à Fouka, Beni-Mered et Mahelma, et de l’occupation à peu près complète de l’ancien territoire de la Régence. Ce fut un projet élargi.

Il est développé dans un long mémoire daté du 15 janvier 1844 et portant comme titre : Les moyens d’affermir et d'utiliser la conquête de l'Algérie. Ce mémoire ne fut pas publié (1) ; on en tira seulement quelques copies qui furent distribuées aux membres de la Commission de colonisation du due Decazes où communiquées aux chefs de service du Ministère. Bugeaud n’y détaillait pas son système ; comme pour son premier projet, il s'était contenté au début d’en indiquer les lignes générales. Lorsque, vers la fin de l’année, les nouveaux suceès du Maréchal sur la frontière marocaine, et surtout la bataille d’Isly, eurent jeté un nouveau lustre sur sa personne et attiré une plus grande considération à ses idées, lorsqu'il vint à Paris jouir de son triomphe et défendre son projet de colonie militaire, on lui demanda de le compléter par quelques précisions financières et admi-

(1) Il fut simplement autographié suredu papier à en-tête du Ministère de la Guerre. Il comprenait 26 pages grand format.

nistratives. C’est ainsi que furent ajoutés au rapport général du 15 janvier deux autres documents, fort importants l’un et l’autre ; d’abord une note indiquant les dépenses approximatives d’un colon militaire et de sa femme pour installation, logement, solde, vivres, habillement pendant trois ans ; puis un projet d'organisation des colons militaires en trois titres spécifiant les avantages qui leur sont consentis, les obligations qu'ils contractent et enfin le régime intérieur auquel ils seront soumis. Mémoire, note et règlement, bien qu'élaborés à des dates différentes, ne sauraient être séparés ; ils forment un tout, un exposé complet de la pensée de Bugeaud pendant cette période de 1843 à 1845. |

Le projet élargi

Le mémoire initial, à côté de quelques propositions nouvelles, renfermait peu de développements originaux ; il revient sur des questions déjà anciennes et longuement débattues, par exemple sur les trois systèmes de possession dans l'Afrique du Nord : la prise de quelques villes le long de la côte, l’occupation restreinte et la conquête. absolue. Cette dernière solution, Bugeaud l’avait préconisée en 1840 ; il montre par l’histoire des faits de guerre, accomplis en ces deux dernières années, que seule elle était réalisable. |

Il insiste — thèse qu’il avait développée — sur la nécessité d’opposer au peuple arabe, fier, fanatique, vigoureux, admirablement préparé pour la guerre et prompt à la révolte, une population forte, vigi-: lante, entraînée et bien disciplinée, capable de réprimer toute insurrection. Les colonies militaires, en établissant sûr le sol algérien des hommes jeunes et résistants, peuvent répondre à ces nécessités. Les fonder en quantité suffisante sera l’œuvre d'environ dix années.

J’ai calculé (1) que chacune de nos Divisions d'Oran, d’Alger et de Constantine pourrait établir chaque année de 3.000 à 4.000 familles de colons militaires. Donnons-en 3.000 à la Division d'Oran, 3.000 à celle de Constantine, 4.000 à celle d'Alger ; ce serait 10.000 chaque année. Je ne crois pas exagérer les possibilités. Nos troupes ne séront désormais que faiblement occupées par la guerre ; elles ont en elles-mêmes de grands moyens d’action, beaucoup d'ouvriers, beaucoup de moyens de transport.

Éd (1) Mémoire du 15 janvier 1844, page 15.

Dix mille soldats colons chaque année c’est peut-être excessif ! Mais le Gouverneur est convaincu que dans l’armée française, com posée en général de prolétaires qui n'ont pas l'espoir de devenir propriétaires en France, il suffit de promettre au soldat dix ou douze hectares de bonne terre et une maison, de lui fournir les moyens de se marier, pour que beaucoup acceptent. On en trouvera plus de 20.000, affirme-t-il, et il ne lui en faut que 10.000. Puis, quand on fait des suppositions et des calculs, on est toujours porté à voir le possible plus que le réel, le maréchal Bugcaud rêve d’une Algérie peuplée dans dix ans de 100.000 colons à l’intérieur ; que dis-je, de 400.000, car chaque famille, par les enfants ou les parents qui viendront la compléter, comprendra 4 personnes aumoins. De son côté, la colonisation civile aura grandi. Dans 10 ans seulement la population européenne, fixée à demeure sur la côte et dans les landes algériennes, s’élèvera donc à 600.000 personnes. Voilà le projet qui g grandit, grossit et prend des proportions inattendues !

S’il multiplie le nombre de ses soldats,colons, il élargit le périmètre des terres qu’il leur réserve et restreint d'autant celui des colons eivils, Sa lettre du 25 janvier 1843 avait laissé prévoir cette conséquence et contribué au rejet de son premier projet. Cet échec n’a nullement modifié ses convictions ; il les a fortifiées. Au lieu de présenter simplement comme désirables l'extension de la zone militaire et la réduetion de la zone civile, il affirme maintenant qu’elles sont nécessaires, Les colons du comte Guyot se contenteront des terres de la côte, une lisière sans largeur, un peu plus large pourtant aux environs d'Alger, Même là, leurs progrès seront limités par l’exiguité des terres vacan-

| tes dont dispose l'Etat ; il ne faut pas spolier les Arabes et les pousser au désespoir ; car, depuis que les indigènes sont revenus et se sont réinstallés dans leurs anciennes propriétés, avec le consentement de l'autorité militaire qui pourtant en avait prononcé le séquestre, non seulement il n’est plus question de les refouler, mais il faut leur faire une place convenable. La politique nous le commande. Bugeaud revient par étapes à sa conception de 1838 ; bientôt, il parlera de colonisation arabe ; il enlèvera contre toute légalité à des propriétaires européens (la Société du comte de Fleury) le Haouch (le Guerouaou pour y établir la tribu des Beni Khéhl.

L’avenir de la colonisation civile autour d’Alger est done borné(1), quant à présent, par la force des choses, par les droits que le temps a consacrés, par les

(1) Mémoire du 15 Janvier 1844.

nécessités politiques, et, je dirai même, par la presque impossibilité d'opérer la spoliation de £es fiers Arabes, que nos théoriciens de France n’ont pas pris assez au sérieux, et dont ils n’ont même nulle notion, ainsi qu’ils l’ont montré dans l'exposé de leurs idées spéculatives.

La zone de la colonisation militaire est au contraire grande, de plus en plus grande ; c’est l'Algérie à peu près tout entière. Elle comprend les riches et très vastes propriétés domaniales de l’intérieur ; au besoin, on y fera entrer maintes terres, appartenant aux indigènes, le dépouillement de ces « fiers » Arabes n'étant plus dangereux quand il s’agit de leur substituer des soldats.

A l'agrandissement de leur territoire, à l’accroissement de leurs effectifs, s’ajoutera pour ces colonies militaires dans le nouveau projet de Bugeaud une autre condition de succès, et ce sera le meilleur choix des localités où on les installera. Depuis que le Gouverneur, à la tête de ses colonnes, parcourt l'Algérie dans tous les sens, il la connaît mieux ; il y a rencontré un peu partout des régions fertiles et salubres. Il répète qu’il en a vues dans la vailée du Chéliff, dans la. plaine de la Mina et de l’Habra, sur le plateau entre Hamza et Médéa, même à la limite du petit désert. À ce moment s’élabore dans son esprit tout un système de défense de la colonie par trois lignes de postes s’échelonnant du littoral aux hauts plateaux ; plusieurs de ces postes pourront être occupés par des détachements de soldats colons. Le siège de chaque légion sera placé dans les villes existant déjà : Tlemcen, Sidi-bel-Abbès, Mascara, Tiaret, Teniet-el-Haâd, Boghar, Orléansville, Médéa, Miliana, Sétif, Constantine et Guelma. La liste s’allonge, comme on le voit, des villes de l’intérieur jalousement réservées aux légionnaires'; et pourtant il n’y aura là que le quartier général de chacune d'elles avec une petite réserve de troupes régulières. Le gros des légions essaimera tout autour dans des centres, construits au milieu des terres occupées.

Lorsque le plan de Bugeaud sera entièrement exécuté, les familles de militaires ferméront le Tell et le mettront à l’abri d’une invasion ; ce sera, si l’on veut, un ‘obstacle continu, mais un obstacle vivant. Or, pour élever cet obstacle, pour achever rapidement ce plan, le Gouverneur réclame le maintien de son armée à l'effectif auquel elle a été portée ; elle doit rester forte et nombreuse ; seule, elle est capable du grand effort qu’exigera cette œuvre. En la diminuant aujourd'hui, on compromettrait à la fois la colonisation et la conquête.

L’économie (1) dans cette grande question, comme dans beaucoup d’autres, consiste à faire largement les choses pour arriver promptement au but. Il serait bon de ne réduire l’armée actuelle qu Ppres avoir établi 100.000 familles de colons militaires.

Ainsi, le projet se précise et en même temps s’élargit ; il prévoit, autant du moins que les prévisions sont possibles en pareille matière, le nombre des soldats colons, les moyens de les recruter, le temps nécessaire à l'établissement des légions, les localités où elles seront placées, enfin le concours de l’armée pour les installer et les faire prospérer pendant les premières années. \

A-t-il prévu les moyens financiers indispensables à sa réalisation ? A combien s’élèveront les crédits qu’il faudra obtenir des Chambres ? Plus le projet est grandiose, plus les dépenses paraîtront excessives. Le Maréchal, suivant sa coutume, passait légèrement sur cette difficulté, estimant sans doute que trouver l’argent indispensable à cette entreprise était l’affaire du Ministre, le calculer la tâche des bureaux. : Il répétait qu’il fallait faire les choses largement. Pourtant, comme il sentait bien que l’énormité de la dépense pourrait être la pierre d’achoppement, il répondait par avance à l’objection qui ne manquerait pas de lui être faite,'en rappelant les frais qu’occasionnait la colonisation civile. à

Je réponds que, d’après l’expérience que nous faisons en petit (2), l’installation de la colonisation militaire ne coûtera pas plus cher que celle de la colonisation civile, car les colons militaires travailleront, en partie du moins, à la construction des villages sans être payés, puisqu'ils travailleront pour eux. J’évalue à 1.500 francs au plus ce que coûtera l'établissement de chaque famille de colons militaires, mais il est juste d’ajouter, à la dépense du colon militaire, les trois années de solde et de vivres qu’il touchera, ce qui doublera les frais.

Trois mille francs par colon ! Pour 100.000 colons, 300 milions, telle est l’évaluation globale dans toute sa brutalité. Répartie sur dix années, la dépense ressort encore à 30 millions par an. Les Chambres voteront-elles les crédits spéciaux qu’on leur demandera? Comment oser l’espérer ? Elles ont à plusieurs reprises manifesté leur

(1) Mémoire de 1844. Page 15.

(2) Ibidem. Page 17.

répugnance pour la colonisation militaire, considérée par elles à tort ou à raison comme trop onéreuse. C'onstamment, elles ont témoigné leurs préférences pour la colonisation civile. Il n’était pas éloigné le moment où le fait d’avoir inscrit dans le budget une somme pour la colonisation avait provoqué une sérieuse opposition. On a donc oublié que ces débats s'étaient produits — si paradoxal que cela puisse paraître — l’année précédente et qu’alors le crédit demandé fut réduit de 772.009 à 500.000 francs ; députés et pairs avaient peur de l’inconnu. Leur demandera-t-on aujourd'hui avec quelques chances de succès de voter 300 millions, surtout en faveur d’un mode de colonisation qu'ils ont repoussé jusqu'iei ?

De quelle manière d’ailleurs le gouvernement motiverait-il un chiffre si élevé ? Il serait amené, comme Bugeaud dans son mémoire, à exalter la colonisation militaire aux dépens de la colonisation civile. C’est par l’inefficacité, le néant de celle-ci qu’on s’efforcerait de justi- fier la nécessité de celle-là: Le résultat probable ? Oh !'il ne fallait pas être grand clerc pour deviner la réponse des Chambres : « Vous «nous démontrez parfaitement l'impuissance de la colonisation ci- «vile : nous n'en voulons plus. Mais les chances de la colonisation mili- «taire n’en sont pas pour cela mieux établies ; l'expérience que vous «voulez en faire au prix de 300 millions serait beaucoup trop coû- «teuse ; nous n'en voulons pas».

Pareilles appréhensions semblaient légitimes. Nous les trouvons exprimées dans le rapport fait au Ministre, le 27 février 1844, par le chef du deuxième bureau, M. Urtis. 11 était question d’adresser pour examen et avis à la Commission de colonisation le mémoire de Bugeaud. Ce fonctionnaire estime qu'il y a « danger (1) à communiquer certains passages qui renferment des critiques contre la colonisation civile ; critiques fort exagérées, ajoute-t-il, ét qui, sans faire triompher la colonisation militaire, pourraient gravement compromettre la cause de la colonisation civile ».. A quoi il fut répondu par le Ministre et le Directeur des Affaires Algériennes, l’intendant militaire Vauchelle, qu'il y avait d'autant moins d’inconvénients à communiquer à la Commission le mémoire de M. le Gouverneur général in extenso, que, plus il y avait d’exagération dans ses propositions, mieux serait démontrée l'impossibilité matérielle-et morale d’en faire l’ap-

(1) Rapport de M. Urtis au Ministre de la Guerre, 27 février 1844, pt de la Colonisation Algérienne. Dossier Bugeaud. A.G.G.A.

plication. Dès lors, le système suivi par le gouvernement en in d'autant mieux justifié.

Quelque excessive que parût aux Chambres cette somme de 300 * millions, la dépense réelle ne dépasserait-elle pas ce chiffre ? Sur quelles bases reposaient donc les calculs du Maréchal ? Il importait d'autant plus de les connaître qu’à quelques mois d'intervalle ses évaluations avaient beaucoup varié. Par sa dépêche du 25 janvier 1843, dans laquelle il proposait l'établissement de 6.000 éolons militaires, le Gouverneur limitait la dépense à 1.500 francs par homme. Rar sa dépêche du 15 janvier 1844, il la double, la porte à 3.000 francs. II y avait done eu des omissions, des oublis. Qui garantit au gouvernement qu'il n’y en a pas encore dans le dernier caleul ? Aussi demandet-il à Bugeaud de détailler cette évaluation, de préciser l’origine et la nature de chaque dépense. Longtemps le Gouverneur fit attendre ce devis estimatif ; il se décida enfin à l’envoyer par M. Blondel (1), Directeur des Affaires civiles, qui le remit au Ministère le 22 novembre

Une fois encore les chiffres se trouvaient modifiés et grossis. Au lieu de 3.000 franes, il dévait en coûter à l'Etat 3.383 fr. 21 par colon militaire et 338 millions pour toutes les légions. Ce DocUteene mérite d’ être cité:

Dépenses approæimatives d’un colon militaire avec sa femme pour installation, logement, solde, vivres et habillement, etc. etc. pendant trois ans.

1° Solde pour le mari, 365 jours par an, 1.095 jours

pour trois ans, à 0 fr. 25 par jour, ...... :... 278 75 autre 20 1.095 jours de prime pour masse indi- TOO HOT RSR ME RS Sr 164 25 20 Portion de masse d'entretien affectée aux réparations d’ habillement, etc. etc. (4 francs par-an):...., 4. 1225) 39 Vivres pour le mari et la femme pendant trois ans : 2.190 pour les deux à 45 em,70 la LARG Ne Fan 1.000 83 4° Valeur du fusil avec sa baïonnette qu’on laissera au Colon aprés ses Cros ans nee en eee dt 37 43 | AETÉDORLET Lee .. 1.488 26

(1) Ce devis estimatif, conservé dans les Archives de la Colonisation Algérienne, porte la mention qu’il à été remis par ce fonctionnaire à cette date, 1PEOPSBIE ment pour en certifier l'authenticité.

| Réport: Le AANTIEe 1.488 26

59 Valeur de la cartouchière, bretelle de fusil, fourreau débaionnette. 11m MNT NE Ue Re RE ETATS 6 05

6° Valeur de l'habillement pour trois ans............ 100 90

70 Couverture de campement, hamac et matelas de ha-

mac dont on évalue la durée à,trois ans......,.:....... 36 » 89 Marmite, gamelle, bidon, durée évaluée à trois ans... ) EE ToraL de la dépense au compte du budget de la Guerre. 1.643 21 1° Deux bœufs de labour à 100 francs................ 200 » 20 Quatre jeunes vaches ou génisses à 50 franes....... 200 » 30 Trente brebis et un bélier....... RON EIRE PP 200 » 4° Construction de la maison (bois et fer seulement)... 700 »

5° 600 journées de soldats pour travaux supplémentaires de construction, préparation de terres, etc.. à 0,40 l’un. 240 » 69 Outils aratoires 4:20 u0 0. CA AR A PA 200 » ToraL des dépenses de colonisation... 1.740 »

Dépenses de solde, vivres, habillement, armement et campement fn. RSR le etre tone tete 1.643 21 Dépénses:de colonisation sue er en ere 1.740 » TOTAL GÉNÉRALE RE NN Ac EE 3.383 21

A-t-on vraiment tout prévu ? Pas encore. Par sa lettre du 14 décembre 1844, Bugeaud reconnaît avoir oublié les frais de route du soldat et ceux de sa jeune femme lorsqu'il la ramènera de France. Il porte alors la dépense à la somme ronde de 3.500 franes. De telles variations, et en si peu de temps, avaient quelque chose de déconcertant, et cela engendrait la méfiance ou le scepticisme. Au Ministère, on avait appris par l’expérience des colonies militaires de Fouka et de Beni-Mered à ne tenir qu’un compte relatif des calculs de Bugeaud, et les résultats que l’on commençait à entrevoir, au point de vue fiscal, des essais du colonel Marengo étaient, eux aussi, peu encourageants. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de l'attitude réservée de Soult et de l'hostilité des Chambres.

Aussi graves que ces embarras fiscaux, étaient les difficultés provenant de l’organisation intérieure des légions. Dans sa lettre du 15 janvier, Bugeaud les avait encore évitées en n’en parlant que pour les renvoyer à l'étude d’une Commission compétente,

Après avoir exposé les grandes considérations générales qui militent en faveur des colonies militaires, il vous paraîtra peut-être, Monsieur le Maréchal, que j'aurais dû présenter un projet d'ordonnance constitutive des légions colonisatrices. Vous comprendrez, Monsieur le Maréchal, qu'avec des occupations aussi étendues que les miennes, je ne puisse pas entrer ici dans tous les détails. Je ne for-

mulerai pas non plus un projet d'ordonnance pour la constitution des légions, ni un règlement d'administration publique sur leur discipline et leur régime intérieur. Ce n’est pas en courant que l’on peut faire un tel travail d’une manière satisfaisante ; il demande du temps, de la réflexion et des lumières de plusieurs hommes spéciaux. Si le moment arrive de s’en occuper sérieusement, j’offrirai volontiers pour cette œuvre le concours de mon expérience de l’armée et des choses d’Afrique ; mais ici je ne puis que jeter un coup d’œil sur les points prineipaux de cette création.

Simple coup d'œil en effet, et qui ne permet guère de discerner l’image réelle de la future légion. Sera-t-elle composée exclusivement de soldats de l’armée active ? Non, on y admet encore ceux de la réserve, les libérés et même «les hommes du civil, âgés de moins de 35 ans; jouissant d’une santé robuste et d’une réputation de bonne vie et mœurs ».. Mais il semble que de plus en plus cette tolérance n’est placée ici que pour la forme. L'ordonnance, assure le Gouverneur, énumèrera les avantages garantis aux colons, mais rien n’indique pour le moment quels seront ces avantages. Elle règlera le sort des veuves et des enfants mineurs, leurs droits sur la propriété de la concession, mais dans quel sens ? Aucune indication ne le laisse soupçonner. Elle soumettra les légionnaires à l'obligation du régime militaire pendant un temps indéfini. A part la question, secondaire en somme, de la situation militaire des officiers et de leur avancement, sur laquelle Bugeaud s'étend longuement, — ce qui tendrait à prouver que les oppositions les plus sérieuses à ses idées venaient de l’armée, — les autres problèmes sont à peine soulevés.

C'était bien cependant le devoir du promoteur de la légion de les envisager et de les résoudre ; on le fit comprendre à Bugeaud. Vers la fin de l’année, le nouveau due d’Isly se décida enfin à transmettre à Paris un projet d'organisation, divisé en trois titres ; le premier traitait des avantages faits aux colons, le second des obligations qui leur étaient imposées et le dernier de l'administration (1).

(1) Ce projet d’organisation des colonies militaires est généralement connu. Il fut reproduit dans les circulaires que le Gouverneur adressa l’année suivante, le 9 août, aux généraux sous ses ordres, pour leur demander de recueillir parmi leurs hommes les noms de ceux qui accepteraient de faire partie des colonies militaires. On le trouve aussi, légèrement remanié, dans la brochure des camps agricoles.

PA

«Les sous-officiers et soldats, qui seront choisis pour la colonisa- «tion militaire, recevront, dit l'Article Ï, un congé de six mois pour «aller se marier. Eux et leurs femmes jouiront de l'indemnité de «route pour aller et retour. Leurs effets et leur mobilier seront trans- «portés aux frais de l'Etat ». La nécessité de la famille, comme fondement de la colonisation, est done proclamée dès le début ; nécessité inéluctable que le général a constämment reconnue. I] le dit et le répète à Soult ; il n’a jamais voulu coloniser avec l’armée telle qu’elle est constituée, mais avec des individus tirés de l’armée, ce qui est tout différent. Et c’est précisément, parce qu'il est convaincu qu'il faut la famille, qu'il veut former des légions de colonisateurs, à part l’armée, avec une autre constitution. Mais d'ores et déjà il abandonne ses mariages au tambour : les soldats se choisiront des compagnes à leur gré et, pour les trouver, on leur donnera six mois. Un délai de six mois ! Le délai est-il suffisant ? Et puis, 10.000 troupiers qui iront en France chercher des épouses, est-ce possible ?Ils‘risquent fort de ne pas les découvrir, car ils ne leur offrent rien de bien séduisant. De maison, ils n’en possèdent point encore ; de champs, ils n’ont que des terres en friche qu’ils ne connaissent même pas ; comme argent, queiques maigres économies si tant est qu'ils en ont fait au régiment. Cela ne saurait suflire pour monter un ménage. Et quel avenir pour ces jeunes femmes ? Leurs maris soumis au régime militaire, toujours exposés par conséquent aux dangers de la guerre. l’existence au milieu d’un camp, les produits de la terre africaine ! Vraiment, en est-il beaucoup qui auront le courage ou la naïveté d'accepter ? S'il s'en trouve, ce ne sera qu’en petit nombre et de la dernière qualité.

Sans doute l'Etat promet d’être généreux ; il multiplie les avantages accordés à ces colons militaires. Il prend l'engagement de se - charger de tous les frais de construction et d'installation ; il donne à chaque ménage une paire de bœufs de labour, une paire de vaches, ‘ dix brebis, une truie, une charrette, deux charrues et les menus outils aratoires (Art. III). Il fournit les vivres, la solde, l'habillement, l'équipement et toutes les prestations de l’infanterie pendant trois ans au soldat colon et, durant ce même laps de temps, il assure aussi à la femme les vivres de campagne (Art. IV). Il concède au colon, en un ou plusieurs lots, dix hectares de terres cultivables, dont ce dernier sera propriélaire, sitôt marié et installé sur la propriété (Art. V). Des arbres, des <emences lui seront délivrés gratuitement (Art. VI) ; peut-être même lui consentira-t-on une avance de 400 franes

en mobilier, pourvu qu’il s'engage à la rembourser plus tard en argent (Art. VIT). Enfin, au bout de trois années, les habits, les armes, les effets d'équipement de ces soldats deviendront Jeur propriété (Art. IX).

Un dernier article (Art. X) autorisait les colons à ramener avec eux quelques membres de leur famille. Mais lésquels et combien ? Leur vieux père, leur vieille mère ? Ou bien leurs jeunes frères et sœurs ? Que devenait dans ce cas la colonie militaire qui, pour être forte et en même temps capable de repousser les Arabes, devait se composer d'éléments adultes et vigoureux ? D'ailleurs, l’autorité militaire ne paraît pas tenir beaucoup à cette immigration ; elle prévoit le cas où le soldat reviendra seulement avec sa femme ; elle les associe alors pour la culture avec un camarade à leur choix réciproque et sympathique. Cette association à trois ou quatre, si ce sont deux ménages, voilà tout ce qui reste de la fameuse communauté, pratiquée au début par les colons militaires. Ur

En retour de ces avantages, l'Etat impose de nombreuses obligations. Il fixe les conditions exigées des soldats et des officiers pour être admis dan: la légion : les soldats seront choisis parmi ceux qui sont sous les drapeaux depuis deux ans au moins et auxquels il restera encore trois ans de service à accomplir. Tant qu'ils demeureront astreints au service, ils resteront sous le régime militaire ; libérés, ils rentreront sous le régime civ il. Bugeaud a donc renoncé à imposer, ainsi qu'il en avait l’intention, la discipline militaire à ses colons pendant un temps illimité. Peu à peu, au cours de cette année 1844, ses idées se modifient. Après avoir parlé en janvier de cette durée illimitée, il la réduit à une période de 25 à 30 ans en Avril, mais il | reconnaît que c’est très long ; puis, de concession en concession, il en arrive à ne la conserver que pendant trois années, Juste le temps . pendant lequel les soldats seraient restés sous les drapeaux, s'ils - n'étaient pas devenus colons.

Toutefois, — et c’est sur ce point que son projet fut vivement combattu, — il s’arroge le droit de prévenir pour le; uns la libération ou de la retarder pour les autres afin de rendre uniforme l’époque de l'admission sous le régime civil : «Comme les soldats ne p:uvent «être tous dans le même village libérables à la fois, dit le paragraphe 2 «de l’article IIT (Titre IT), le Gouverneur pourra par un arrêté faire «rentrer sous le régime civil ceux qui ne seraient pas libérables au «bout de-trois ans, ou bien prolonger pour tous le régime militaire «pendant un an seulement. Cela dépendra du plus ou moins d’avan-

«cement des travaux d'utilité publique de la localité». Comment laisser cette latitude à un chef militaire, même dans des circonstances exceptionnelles, sans porter atteinte à la loi sur le service militaire, à la plus importante et à la plus inviolable des lois françaises ? La dérogation est jugée inadmissible par les hommes politiques ; un contemporain, un juriste (1), écrit que ce serait là un monstrueux pouvoir accordé à un général.

Nouvelle dérogation non moins contestable : que les soldats pendant la période de trois années qu’ils doivent au service actif soient tenus d'exécuter gratuitement, et dans les moments perdus pour l’agriculture, les travaux d'utilité publique, mtéressant leurs villages, la chose est naturelle et l'autorité militaire a le droit de les y occuper. Mais, lorsqu'ils seront rendus au régime civil, est-il admissible qu'ils ne bénéficient pas complètement du droit commun et qu’une ordonnance royale puisse intervenir pour exiger d’eux des corvées supplémentaires ? Ils seront donc civils sans l’être. Régime d’apparence civile peut-être, régime exceptionnel quand même. |

Le titre III de ce règlement confirme ce caractère anormal du régime. Il dit bien que le territoire sera divisé en communes, que plusieurs communes formeront un canton, et plusieurs eantons un arrondissement. Mais qu'est cela, sinon un simple cadre administratif ? Quels seront les chefs qui administreront ces arrondissements, ces cantons, ces communes ? « Quand les colons seront rentrés sous le «régime civil, ils seront administrés jusqu’à nouvel ordre comme le «sont actuellement les populations civiles sur les territoires mixtes ». Oui, mais précisément les territoires mixtes étaient à ce moment sous l'administration exclusive des militaires. Là, s’exerçait sans entrave l’autorité du Gouverneur. Quelques mois plus tard, quand Bugeaud, diseutant avec Soult, livrera toute sa pensée, il écrira :

Ce qui distingue la colonisation militaire (2) de la colonisation civile, c’est la législation et le régime d'administration intérieure. C’est le service militaire que devraient les colons en échange des avantages qui leur seraient faits. C’est la faculté de leur faire exécuter les travaux d'utilité générale pour eux, dans les

moments perdus pour l’agriculture, toutes choses que vous ne pouvez demander à la population vivant sous les lois civiles.

Durant les trois premières années, la législation qui règle la vie intérieure de ces colonies est toute militaire, et puis, quand la légis-

(1) Lingay : La France en Afrique, page 199.

(2) Bugeaud à Soult, 15 mars 1844, Archives de la SOS Algérienne. Dossier Bugeaud. A.G.G.A. #

ee POLE

lation civile la remplacera, ce sera l'administration m Ætaire que l’on chargera de l'appliquer ; or, cette dernière étant animée d’un esprit de discipline et d'autorité, il est à présumer qu'elle respectera peu les principes civils de liberté et d'égalité.

Le contre-projet du Ministère

Le second projet de colonisation militaire est donc achevé à la fin de 1844. Bugeaud en avait tracé les lignes générales et fixé les principes directeurs au mois de janvier ; il en avait indiqué les charges financières en novembre, enfin, il venait d’en proposer le règlement intérieur. Toutes les circonstances sont favorables à son adoption ; le grand succès militaire, qu’il a remporté, aux bords de l’Isly, sur les Marocains, a accru son prestige et fondé sa popularité. Aussi bien à son débarquement à Marseille qu’à son arrivée à Paris, on . lui fait un accueil triomphal ; mêmes ovations dans les réunions publiques et dans la Chambre. L'intérêt, si bienveillant que l’on porte à sa personne et à son œuvre, ne s’attachera-t-il pas à son système de colonisation ? Il est disposé à le croire puisque ses déclarations à la tribune sont couvertes d’applaudissements ; il touche au but et déjà le saisit, quand ce but s’évanouit ou plutôt se transforme en un projet si différent du sien qu'il ne le reconnaît plus et le repousse de toutes ses forces.

© Quels furent les auteurs de ce nouveau projet ? A n’en pas douter, les chefs de bureau du Ministère de la Guerre, sans que l’on puisse spécifier qui de MM. Vauchelle, Caillé ou Urtis y eut le plus de part. L'exposé complet est daté du 30 novembre 1844 et ne porte pas de signature. Peut-être même le Ministre ne fut-il point étranger à son élaboration ; pourtant,- dans une note jointe au manuscrit, il en parle comme d’une proposition intéressante dont il vien de prendre connaissance : « L’aperçu ci-joint sur la colonisation militaire (1) en « Algérie est de nature à être pris en grande considération ; il devra « y être donné suite successivement, à mesure que les situat ons de «service et de localités le permettront. Je n’ai jamais compris autre-

(1) Le Mémoire est simplement intitulé : Colonisation militaire. Le manuscrit est écrit sur du papier à en-tête du Ministère de la Guerre et est daté du 30 novembre 1844. A côté de la note du Ministre, s’en trouve une autre du chef du

2e Bureau, prescrivant une étude approfondie.

Taper.

«ment la colonisation militaire et j'étais dans cette pensée lorsque, « par diverses dispositions, j'ai autorisé la troupe à cultiver à portée «des camps et des établissements qu'elle a successivement occupés. «Comprise de cette manière, je n'ai point cessé d’encourager la colo- «nisation militaire et plus que jamais je suis disposé à la favoriser». Les propositions contenues dans ce mémoire se rapprochaient donc assez des instructions ministérielles pour que Soult leur donnât d’abord son adhésion ; elles devaient par suite s'éloigner de celles de Bugeaud.

Cependant, afin de mieux combattre celles-ci, elles partaient des mêmes principes et leur empruntaient leurs évaluations de dépense. Le principe de la colonisation militaire est excellent, y est-il dit, lorsqu'on l’applique à la zone de l’intérieur. Le territoire de l'Algérie se divise naturellement en trois parties distinctes : 1° le territoire civil affecté à la colonisation civile et se développant le long du littoral ; 20 Je territoire mixte, où l'élément européen n’est admis qu’exceptionnellement et qui s’offre à la’ colonisation militaire ; 3° le territoire arabe, réservé aux indigènes.et sur lequel on se borne à exercer la domination politique. Le Gouverneur a raison de prétendre que le territoire mixte, contenant une ligne de villes intérieures, est le domaine réservé aux colonies militaires ; il à raison aussi d'affirmer qu'ainsi placées, les compagnies de soldats colons contiendront les tribus ou contribueront à réprimer les tentatives de révolte, si elles se produisent ; elles formeront en tout cas un rempart plus solide que. l'obstacle continu, mettront en valeur les landes algériennes et prépareront enfin pour un avenir plus ou moins éloigné la réduction de l’armée active dans la colonie. a

Mais, si le principe est excellent, le mode d'exécution que l’on a proposé jusqu'ici a été défectueux. Au système du due d’Isly, deux reproches peuvent être adressés qui le rendent inapplicable sous sa forme actuelle : on ne peut que par une loi enlever le soldat au drapeau trois années avant sa libération du service ; ce n’est aussi que par un vote des Chambres que seront accordés les crédits indispensa- bles pour exécuter le projet. Or, le Gouvernement ne veut pas proposer une semblable dérogation aux dispositions essentielles de la loi militaire et il ne veut pas davantage demander aux députés et aux pairs la somme énorme de 350 millions. Le voudrait-il qu’il se heurterait sûrement — l’opinion des membres des deux Chambres n’étant point

douteuse — à une hostilité irréductible et compromettrait peut-être toute l’œuvre française en Algérie.

Cette double difficulté n’est pas insurmontable. Il est possible de l’éviter ou de la tourner habilement. L'auteur du mémoire s’ingénie à découvrir une solution pratique et il y parvient si bien que le Ministre fait bientôt sien ce système et que désormais on opposera au système de Bugeaud celui du Maréchal Soult. Toutes les différences entre les deux projets — et elles seront grandes —— proviennent de la date à laquelle sera réellement constituée la colonie militaire. Le Gouverneur distinguait avec raison’entre le temps nécessaire pour mettre en état de production les fermes destinées aux militaires — temps évalué à trois ans pendant lesquels le soldat et sa femme étaient entretenus par l'Etat, — et l’époque à laquelle la ferme, étant mise en rapport, le colon vivait de ses produits et n’avait plus besoin d’être subventionné. Or, la dépense d’entretien durant trois ans ne devait être imputée à des crédits spéciaux que parce que, dans la pensée de Bugeaud, le colon militaire, installé sur sa propriété, n’appartenait plus de fait à l’armée. Quel intérêt réel y avait-il à établir le soldat colon dans une ferme qui n’était encore qu’en projet, et à le marier prématurément avant qu’il fût à même de suffire par son travail aux besoins de sa famille ? Qu’on recule. seulement de trois ans l’époque de son installation et celle de son mariage ; que, pendant ce temps, le futur soldat colon défriche les terres puis construise les maisons avec ses camarades ; que, tout en se livrant à ces travaux, il ne cesse pas d’appartenir à son corps, et l’on supprime à la fois la plus grande partie des. dépenses spéciales et la nécessité d’avoir recours à une disposition législative particulière.

Autour des villages et camps retranchés, situés en dehors des territoires civils et à proximité desquels il y à des terres labourables, on placera les soldats de bonne volonté ; durant les intervalles des opérations militaires, ils cultiveront. Comme logement, on leur donnera les baraques du camp ou les postes établis dans le voisinage. C’est d’ailleurs ce qui se pratique sur quelques points de l'Algérie, et les essais ont donné de bons résultats, notamment à El-Arouch où les troupes du commandant Peyssard ont édifié, sans aucun frais pour la colonie, de vastes baraquements et ont défriché les champs d’alentour. Il ne s'agirait donc en quelque sorte que de régulariser et d'étendre ces essais, Bien entendu, pendant ces trois années jugées nécessaires pour la mise en rapport des fermes, les soldats travailleront en commun ; aucune maison ne sera construite qu'à partir de la quatrième année et ce ne sera qu’à cette époque que la ferme sera concédée, et le soldat libéré mis en possession. Pas de dépense à imputer sur des crédits

spéciaux au cours de cette première période triennale ; des 350 millions, réclamés par le Maréchal Bugeaud, l’auteur du Mémoire est donc en droit de défalquer près de la moitié, 162 millions.

A partir de la quatrième année, l'établissement des colons militaires exigera des dépenses plus fortes, frais de construction des logements, frais d'installation des nouveaux ménages. Comment couvrir ces dépenses supplémentaires ? C’est ici que la combinaison devient ingénieuse. Tant que les soldats travailleront en commun et pour la masse, les bénéfices seront versés à une caisse de réserve, ils s’accroîtront, ils seront même d'autant plus importants qu’ils n’auront été grevés d’aucun frais d'entretien des hommes. À ce moment le colonel Charon, directeur des fortifications, dans un rapport, écrit à propos d’une grande ferme que l’armée avait créée à Orléansville, estimait la valeur productive de la journée militaire à 1 fr. 28. Ramenez-la, si vous voulez, à 1 fr. 25 ; calculez maintenant ce que rapporte ce soldat pendant un an, puis pendant trois ; multipliez le chiffre obtenu par le nombre de soldats qui auront été occupés et vous connaîtrez le capital ainsi amassé. Il est important, si important même, qu’il vous permettra de subvenir aux dépenses de logement et d'installation de vos premiers colons militaires ; vous aurez assez d'argent pour poursuivre l’opération jusqu’à la fin de la sixième année sans rien réclamer à l'Etat.

On objectera que le soldat, n’étant pas intéressé, travaillera mal ct produira peu. L’objection a été prévue. De la masse commune, on

. fera deux parts : une première, s’élevant au quart, sera répartie entre tous les travailleurs, sans distinction de ceux qui deviendront ultérieurement concessionnaires et de ceux qui quitteront le pays à leur libération. Dans ces conditions, tout militaire aura droit à une rémunération et on compte qu’il se montrera actif et plein d’entrain. L'autre part — les 3/4 restant — servira à l'établissement des colons.

Des chiffres sont ici nécessaires ; on raisonnera sur une compagnie de 1.000 hommes, employés pendant 300 jours dans l’année :

4® Année. — Le capital, mis en réserve, sera de 300.000 journées à 1 fr. 25, soit 375.000 X 3....... 1.125.000 ». À déduire-un quart de Le125/000% A0 RU 843.700 » La dépense s’élèvera à : | | Prix de la maison 1.000 x 250, AA AS ALES EU 250.000 » Prix d'installation du colon 856, 79 X 250. PR 214.197 50

ToraL des nee ÉCRAN 464.197 50

À la fin de la quatrième année, il restera donc

OO OA LOT OPEL RS AA ae ar 379.552 50 52 Année. — Capital reliquat. . bien à AU eve 379.552 50 Produit du travail collectif de la “Aude année :

EL Se A A A En NA EE SN 281.250 »

1 MOD AM A a A A RE AN TAPER si er 660 :802: 50 Dépenses ........ EE CR NT eee, 464.197 50 LEE RAC RARE RE een ice LOG: 608 0 OfAences Capital /reliquat sen, à 196.605 »

Produit du travail dans lé 5e année..:.....,24..1 281.250 »

OPA NA NES GEL NS A pee PAR ARE NE 477.855. » HICDORSES TL IR DA En RER CE AR ef 464.197 50

Page 1