‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 33 sur 77 · LES CAMPS AGRICOLES · texte numérisé non relu

LES CAMPS AGRICOLES

La grande insurrection de 1845-1846. Sa répression,

I. — L'administration civile et l’administration militaire. — Les préférences de Bugeaud. — Discussion à la Chambre, juin 1846 (Lamartine, de Tocqueville et Dufaure). — Voyage du Ministre de l’Instruction publique. — La Commission d'enquête parlementaire : ses impressions fâcheuses.

IT. — Les camps agricoles. — Nouvelle brochure sur la colonisation en Algérie. — Mémoires de Pétrus Borel. — Les localités choisies pour l’établissement de ces camps.

III. — Le projet de loi. — Comment il fut élaboré. — Rapport de Moline de Saint-Yon. — Election d’une Commission hostile : les discussions, les légendes.

IV. — Maladie de Bugeaud.— La campagne des adresses. — Echec définitif du projet. — Démission du Gouverneur.

Sans attendre l’arrivée du Gouverneur, Lamoricière, à la nouvelle du désastre de Sidi-Brahim, avait regagné en toute hâte sa division d'Oran ; il y apprenait un autre malheur, la surprise d’un bataillon de 200 hommes et sa capture par les Arabes. Rassemblant les troupes disponibles, il va renforcer les garnisons d’Aïn-Témouchent, de Tlem-

-cen, de Sebdou, puis se porte sur les Traras et les bat sous les yeux même d’Abdelkader : l'Emir pins la fuite. Premier échec infligé aux insurgés.

Toutefois, la défaite de Sidi-Brahim et la prise de 200 hommes avaient réveillé les éspérances des Arabes et provoqué des soulèvements sur plusieurs points de la colonie. Maîtrisé sur la frontière marocaine, l'incendie s’allumait dans le Dahra, dans l'Ouarsenis, au Djebel Dira, en grande Kabylie, jusque dans le Hodna et sur le Belezma.

Bugeaud, revenu à Alger le 15 octobre, organise rapidement la répression de la révolte ; malgré son âge — il avait 62 ans — il montre une activité incroyable. Dix-huit colonnes mobiles sont mises en mouvement et couvrent d’un bouclier vivant les villes et les campagnes du Tell. Celle que commande le Maréchal, forte de 2.500 baïonnettes et de 400 sabres, se dirige vers l’'Ouarsenis où elle doit contenir les tribus récemment soumises et où l’on compte rencontrer l’Emir. Il y était en effet, mais ne se laissa pas approcher. Ce fut une série de marches et de contremarches des plus fatigantes pour les soldats et les chefs dans des régions accidentées et en plein hiver.

Bugeaud pressentait bien que l’Emir chercherait à pénétrer dans la Métidja, la plaine de la grande colonisation et le centre des richesses européennes. Mais il espérait lui en interdire l’entrée, quand brusquement il apprit qu'Abdelkader, passant à travers les mailles dü filet, s’avançait avec ses deux mille cavaliers par la vallée de l’Isser. Il fallut faire marcher la milice et former un bataillon de condamnés. Alerte très vive à Alger, mais qui dura peu. Six bataillons, débarqués récemment de France, et un autre venant de Djidjelli furent dépêchés sur l’Isser ; ils surprirent les cavaliers arabes et faillirent s'emparer d’Abdelkader. Celui-ci, abandonné et repoussé par les Kabyles, s’enfuit dans le Sud, et s’y heurta, entre Boghar et Berrouaghia, à une colonne française : elle lui enleva son camp, ses bagages, ses transports. Il se réfugia chez les Oulad-Nayl, ensuite chez les Oulad Sidi- Cheik, et, traqué.de tous côtés, harcelé par nos colonnes, il fut contraint enfin de s'enfuir une fois de plus au Maroc. Avant de quitter l'Algérie, il fit ou laissa égorger les .70 Français qu’au début de la guerre il avait fait prisonniers. Sanglant défi que le vaincu jetait à. son vainqueur ! :

Pendant ce temps, Bou-Maza n’avait pas eu une existence moins agitée que celle du chef auquel il s'était rallié. Le général de Bourjolly et le colonel de Saint-Arnaud le poursuivaient de retraite en retraite, châtiaient ses partisans. Le marabout, battu à plusieurs reprises, gravement blessé, se cacha dans les montagnes les moins accessibles du massif de l’Ouarsenis et se réfugia enfin comme Abdelkader au Maroc. Plus rapides encore furent les succès de nos armes dans la prevince de Constantine ; les généraux Herbillon et Levasseur frappèrent les Oulad Soltan et les Oulad Sellam dont l’agitation menaçait de se propager en dehors du Belezma ; le Hodna fut pacifié.

«De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action mili- «taire éclatante, dit le général Trochu, le Maréchal parlait souvent

rires

«avec complaisance (1), et c'était à bon droit ; elle fut l’une des plus «grandes crises, la plus grande crise peut-être de sa carrière algé- «rienne. Quand il rentra dans Alger avec une capote militaire usée «jusqu’à la corde, entouré d’un Etat-major dont les habits étaient «en lambeaux, marchant à la tête d’une colonne de soldats bronzés, «amaigris, à figures résolues et portant fièrement leurs guenilles, « l'enthousiasme de la population fut au comble. Le vieux maréchal «en jouit pleinement. C’est qu’il venait d’apercevoir de très près le «cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes renom- «mées et les grandes carrières, à un âge (62 ans) où, quand ce cheveu «est rompu, il est difficile de le renouer ». Puis, au sortir de cette rude campagne, Bugeaud, infatigable, projette d’en entreprendre une nouvelle plus longue peut-être. Abdelkader, réfugié au Maroc, était un danger constant pour la sécurité de nos établissements. Il fallait l’y poursuivre, et, s’il en était besoin: recommencer la guerre contre le sultan de Fez. Sans se soucier des relations diplomatiques que la France entretient avec des puissances européennes comme l'Angleterre, le Gouverneur ne voit qu’un but, celui de se débarrasser de l’Emir. Tous les ordres sont donnés et les troupes prêtes à s’embarquer, A Alger, on n'attend plus que l’autorisation du gouvernement et, à défaut d'autorisation formelle, la simple permission de laisser faire : «Ni l’une (2), ni l’autre de ces propo- «sitions, dit Guizot, ne pouvait convenir à un gouvernement sérieux «et décidé à respecter le droit des gens et sa propre dignité. Nous «venions de conclure avec le Maroc un traité de paix et un traité de « délimitation de la frontière des deux Etats ; nous en réclamions de «l'Empereur marocain la stricte observation ; nous devions et nous « voulions l’observer nous-mêmes, dût notre lutte contre l’insurrec- «tion en Algérie en être quelque temps prolongée ». Aussi le Ministre des Affaires Etrangères lui envoie-t-il précipitamment Léon Roches afin de le détourner de son dessein ; puis, dans une longue dépêche, il lui expose les raisons majeures pour lesquelles la France devait éviter de soulever à ce moment la question marocaine. Bugeaud s’incline à regret ; le 30 avril, il en donne l’assurance à Guizot :

Ce que vous me dites (3) de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc

(1) D’Ideville. III, page 83.

(2) Guizot : Mémoires. VII, page 212.

(3) Bugeaud à Guizot, 30 avril 1846. Lettre citée par Guizot dans ses Mémoires. VII, page 223.

me paraît d'une grande justesse, me plaçant à votre point de vue, et c’est là qu’il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considérant que la question militaire et le succès de notre entreprise en Afrique, je raisonnerais autrement... Ainsi n’ayez aucune inquiétude ; il sera fait comme vous l’entendez.

L'Administration civile et l'Administration militaire

Du moment où son activité ne fut plus occupée par les soins à donner à une guerre infiniment compliquée et que son attention fut détournée de l’entreprise marocaine, il revint à la seconde des idées qui lui tenait le plus à cœur, à son système de colonies militaires. Est-il bien juste de dire qu'il y revint ? N°y avait-il pas pensé constamment, même au cours de $es longues marches et dans les veillées du bivouac ? N’avait-il pas dès le début attribué les causes de cette révolte à l’extension inopportune de l'administration et de la colonisation civiles ?

Il est fort à craindre (1) que ce ne soit une forte guerre à recommencer. Hélas, les événements ne donnent que trop raison à l'opposition que je faisais au système qui étendait sans nécessité l'administration civile et diminuait l’armée pour couvrir les dépenses de cette extension. J’ai le cœur navré de douleur de tant de malheurs et de tant d’aveuglement de la part des gouvernants et de la presse, qui nous gouverne bien plus qu’on n’ose l’avouer.

Il avait, dès son arrivée à Alger, accepté les suggestions du Directeur des Affaires Arabes ; le colonel Daumas lui répétait sans cesse que la cause de tout le mal était dans les empiétements des colons européens. Un des premiers ordres qu’il donna au comte Guyot fut celui d’arrêter les études préparatoires pour la création de Dosene centres dans la Métidja.

Tout est pour lui prétexte à comparaison désobligeante entre l’œuvre civile et l’œuvre militaire ; cela devient une obsession de son esprit, une habitude de penser et de raisonner. Durant cette guerre, le moment le plus critique fut celui où l’on apprit la pointe audacieuse dirigée par Abdelkader sur l’Isser. De Boghar où il se trouvait, le Maréchal avait télégraphié au général de Bar de convoquer deux bataillons de la milice et d’armer une compagnie de condamnés. Il ajoutait :

() Bugeaud à M. de Marcillac, préfet de la Dordogne, 6 octobre 1845 : citée par d’Ideville. III, page 53.

na ; ”

Si, contre toute attente (1), et malgré nos efforts, les circonstances devenaient

pressantes, le sentiment général applaudirait à cette mesure de prudence. Il est

possible qu’elle cause, dans le premier moment, une certaine émotion ; dans peu

de jours on y sera accoutumé et l’on reconnaîtra qu’elle est de nature à prévenir

et non à susciter les alarmes.

Ce télégramme, publié par le Moniteur, provoqua une très forte émotion dans tout Alger ; on s’y crut menacé par les cavaliers d’Abdelkader. Bugeaud avait bien prévu la panique (2), et ce fut pour lui un nouvel argument contre la population et la colonisation civiles, argument dont il se servit de suite dans sa COR ORIente avec le * Ministre. Il aimait plus tard à y revenir. Ces civils, qu’un ordre de mobilisation effraie, «sont-ee là des dominateurs du peuple arabe, si prompt à la révolte, si belliqueux, toujours préparé pour la «guerre ?»

Bugeaud est si pénétré des avantages des calonies militaires et si irrité des refus qui lui ont été-opposés qu’il en arrive à arrêter la marche de la colonisation civile. Sous le prétexte, fourni par Daumas, que les Arabes se sont révoltés parce que les colons leur ont enlevé leurs terres, alors que les Français avaient pris l'engagement de respecter les propriétés des indigènes, on suspendra le travail des géomètres, on arrêtera les recherches entreprises sur l’état de la propriété dans la Métidja ; on remettra à plus tard l'exécution de tous les projets déjà étudiés. La Direction des Affaires Arabes obtient un droit de regard, presque un droit de surveillance et de contrôle, sur toutes les opérations de création de centres ; or, avec l'esprit qui animait les officiers des bureaux arabes, cette simple mesure était le plus sûr moyen d’entraver la marche de la colonisation civile. D’autre part, tous les dossiers des grandes concessions restent en souffrance ; le Ministre a beau les réclamer, aucun ne lui est transmis. Il se fâche, 1l accuse de mauvais vouloir et d'inertie M. Blondel, directeur des Finances dont dépend le service des concessions de fermes, 1l le blâme et même le relève de ses fonctions. Or, M. Blondel n’a point de peine à se justifier ; les dossiers qu’on lui réelame, 1l les à fait étudier en temps voulu, il les a adressés au Gouverneur, qui les détient et ne veut point s’en dessaisir. La situation devient déconcertante et presque comique. Pas de colons militaires, a dit la Chambre et a ordonné

(1) Moniteur Algérien, 10 février 1846.

(2) Sur cet incident, il insiste longuement dans la Colonisation de l'Algérie, 1847, pages 11 et suivantes.

le Ministre de la Guerre ; pas de colons civils, riposte Bugeaud. C’était une impasse, d’où l’on risquait de ne point sortir sans quelque éclat scandaleux.

Survient en juin la discussion du projet de loi, tendant à ouvrir au Ministre de la Guerre sur l'exercice de 1846 divers crédits extraordinaires pour les dépenses de l’Algérie. Les débats furent ardents ; pour la première fois, ils éveillèrent l’attention publique. La question d'Afrique n'avait jamais été jusqu'alors une question politique et pour mieux dire de ministère. Beaucoup de députés le regrettaient, car, l’existence du gouvernement n'étant point menacée par les votes qui intervenaient soit sur une demande de crédits, soit sur une mesure administrative, les débats s’en ressentaient ; ils se traînaient péniblement et n’offraient guère d'intérêt. Seules y prenaient part des personnalités de second plan. Brusquement, cette question d’Afrique devint nationale ; elle fut considérée dès lors comme l’une des plus sérieuses et des plus graves que la Chambre eût à résoudre. Symptôme significatif, elle ne sera plus réservée à quelques orateurs qui se sont fait une spécialité des problèmes africains, elle sera abordée par les chefs de parti et par des députés dont la notoriété et le talent sont connus : les de Tocqueville, les Dufaure, les Lamartine, les de Corcelle, les Ferdinand Barrot, les Gustave de Beaumont, tous hommes habitués à ne pas se payer de mots.

A l’ouverture du débat, le lieutenant-général Moline de Saint- Yon avait cru devoir faire un exposé très optimiste de l’état de l’Algérie ; il avait jeté un voile sur les dissensions fâcheuses qui s'étaient élevées entre le Maréchal et le Ministère de la Guerre à propos de la colomsation militaire. C’était trop de mystère ou trop d’habileté aux yeux des députés ; tous se rappelaient les termes de la lettre de Bugeaud à M. de Marcillac et la plupart n’ignoraient pas la situation intolérable où l’on s’immobilisait. Brusquement M. de Tocqueville révéla toute la vérité : « Vous avez entendu hier (1) M. le Ministre de «la Guerre, au nom du gouvernement, vous assurer qu’il était le plus «obéi de tous les gouvernements. Qu'est-ce que tout cela, Messieurs ? «Je ne voudrais pas dire le mot, mais cela ressemble terriblement à . «une comédie parlementaire. Qu'est-ce qui fait qu’on se calme au-

€jourd’hui ? La chose n’est pas difficile à dire ; c’est qu’à l'approche «des Chambres on a découvert qu'il pourrait être aussi nuisible à

(1) Discours de M. de Tocqueville à la Chambre des Députés. Moniteur Universel, 10 juin 1846, page 1723,

(lun qu’à l’autre de paraître en guerre et que conséquemment c’é- «tait une sage mesure de paraître en paix. L’est-on, Messieurs, l’est- «on réellement ? Nullement. Savez-vous,-Messieurs, pourquoi on ne « désobéit plus en Afrique ? La raison en est bien simple : c’est qu’on «n'y commande plus. I y a dans ce moment-ei un parfait équilibre «entre le Gouverneur général et le gouvernement de France ; l’un «veut la colonisation militaire et il faut reconnaître qu’il ne peut pas «la faire ; l’autre veut la colonisation civile ; il ne peut pas non plus «y réussir ; de telle sorte que, comme je le disais tout à l’heure, les « deux pouvoirs se tiennent en échec et on arrive paisiblement à « l’impuissance ».

Cette déclaration courageuse marque en termes saisissants le conflit actuel et déchire le voile. De moins en moins, la Chambre paraît disposée à céder aux fantaisies du Gouverneur. Le rapporteur, M. Dufaure, n’avait consacré dans son exposé que quelques mots assez dédaigneux aux colonies militaires, jugeant cette conception plus théorique que pratique, et rappelant qu’elle n'avait jamais été admise par le Ministère de la Guerre, que, d'autre part, plusieurs Commissions l’avaient examinée et condamnée. «Notre opinion, affirme-t-1il (1), «est absolument la même ; la majorité de votre Commission est con- «vaineue qu'après d'énormes dépenses pour mettre ce système en

«pratique, on s’apercevrait qu'il repose sur des illusions». Et, dans la discussion, M. Desjobert se donna le malin plaisir de compter toutes les condamnations encourues : en 1843, M. Vatout la jugeait, après le Ministre de la Guerre, inconciliable avec l’état actuel de la législation militaire ; en 1844, le général de Bellonet avait renchéri sur cette opinion et l'avait appuyée de l'autorité qui s’attachait à son expérience militaire africaine, et, en 1845, M. Magne l'avait repoussée pour des motifs d'ordre financier et d'organisation intérieure.

Fallait-il, en cette année 1846, que l’on reprit une fois encore le procès de cette forme de colonisation ? M. de Lamartine parla contre elle avec sa fougue et son éloquence habituelle. Les colonies militaires ! mais elles ne sauraient retenir ni les soldats en activité, ni les soldats libérés : elles ne sont possibles qu'avec les conditions de la civilisation ancienne ; elles demandent des îlotes et la France n’a à leur offrir que des citoyens. «Et quel est le soldat français (2), em- «pressé de rentrer dans sa patrie, dans sa famille, sur son sol, dans

(1) Moniteur Universel, 11 juin 1846, page 1739. (2) Moniteur Universel, 11 juin 1846, page 1735.

«son climat, dans sa religion, dans sa langue, qui irait volontiers se «condamner à un exil signé, à un exil authéntique, par devant no- «taire, pour satisfaire les caprices de colonisation d’un général ?» Ces colonies sont d’un autre temps et d'une autre civilisation. Jusqu’à M. Ferdinand Barrot qui, sans repousser toute idée de colonisation militaire, l'entend cependant comme Soult l avait comprise, c’est-à-dire comme l’utilisation de l’armée, son emploi aux travaux publics et même à l'établissement de militaires libérés et méritants- Ce fut donc un concert de critiques, presque une unanimité dans la condamnation. Seul, le gouvernement tint un autre langage ; mal gré le vague et l’imprécision de ses déclarations, la Chambre se rendit compte qu'il voulait ménager le Gouverneur et rendre possible un essai de son système. Le Ministre de la Guerre avait dit, après avoir parlé des villages civils : « Mais il ne faut pas exclure non plus la colonisation militaire». Guizot avait affirmé de son côté que le gouvernement avait pris le parti de n’épouser aucun mode de colonisation» mais de les favoriser tous : «Il prête (1) son appui à ceux qui sont «spontanés, qui se produisent eux-mêmes ; et quant à ceux qui sont «l’œuvre du gouvernement, il en fera certains essais ; ceci s'applique «surtout aux modes de colonisation militaire... Il y a le système du «Maréchal Bugeaud, celui du général Bedeau, celui du général La- «moricière, celui de l'administration centrale de Paris. Il y a quelque «chose de bon dans chacun, il y a des essais à faire de chacun. » Le gouvernement était donc à cette époque décidé à donner satisfaction au Gouverneur en autorisant un essai. La promesse que Guizot, après le Roi, avait faite au Maréchal, il voulait la tenir ; il y préparait la Chambre.

Mais celle-ei semblait intransigeante : ne serait-ce point provoquer un conflit ? Les dernières paroles, jetées dans ce débat, furent particuhèrement graves : «Les débats (2) auxquels a donné lieu cette «année la question d'Afrique ont éveillé hautément l'attention pu- Cblique : cette attention, nous osons l’espérer, ne s’endormira pas Cet, à la prochaine session, quelque parti que le gouvernement ait Cpris, il lui sera demandé compte ou de son inaction ou de ses actes, . Cet 1] doit s'attendre à obtenir de tous les partis dans cette Chambre «ou plutôt de tous les Membres de cette Chambre, sans distinction

(1) Moniteur Universel, 11 juin 1846, page 1738. (2) Moniteur Universel, 11 juin 1846, page 1740. Discours de Dufaure.

«de parti, ou un blâme sévère ou une franche et loyale approbation ». L’avertissement serait.il entendu ?

Bugeaud parut l'entendre. Son projet n'avait quelque chance d’être voté par la Chambre que si uné Commission spéciale, composée de parlementaires, venait en Algérie, y séjournait pendant un temps plus ou moins prolongé, et étudiait sur place le meilleur mode de colonisation. Il se persuadaït que, pour si prévenus qu’ils pussent être, ces hommes politiques seraient vite convaincus de la nécessité des colons militaires. Que le gouvernement, de son côté, se prononçât catégoriquement en faveur d’un essai de quelque importance et la cause serait gagnée. Déjà, avant les événements d'octobre 1845, le Maréchal avait insisté auprès de Soult pour le choix et l’envoi de cette Commission spéciale ; après la défaite des insurgés, vers le milieu de 1846, il réitéra sa demande à Moline de Saint-Yon. Il obtint double satisfaction ; on lui envoya un Ministre en juillet et quatre députés en novembre.

Sans doute, le comte de Salvandy, Ministre de l’Instruction publique, se rendit à Alger pour assister au mariage de son beau-frère, le commandant Féray, officier d'ordonnance du Gouverneur, avec la fille cadette du Maréchal, mais cette visite de famille n’était pas le seul motif de son déplacement. Il avait reçu du gouvernement la mission de parcourir nos provinces africaines, celles de l'Est et de l'Ouest comme celle du centre, afin de renseigner exactement le Conseil du Roi sur leur situation. Et, de fait, après une quinzaine de jours passés à Alger, il se rendit à Constantine. Vraisemblablement, le comte de Salvandy devait aussi pressentir le Gouverneur sur ses intentions de se démettre de ses fonctions ou de rester à son poste, et au besoin faire pression sur lui pour qu'il gardât son commandement. Le Ministère préférait maintenir éloigné de Paris un adversaire qui lui créerait, par ses projets et par l’ardeur avec laquelle il les soutiendrait, bien des embarras. Peut-être même, certains engagements furent-ils pris au sujet des colonies militaires.

Le Maréchal avait organisé le voyage du Ministre à Alger et dans l'intérieur de manière à lui faire voir de préférence les travaux de l’armée. À Alger, on visita les casernes, les fortifications. À travers la Métidja (1), on lui montra Beni-Mered et Blida, puis la caravane

(1) Voir sur ce voyage ministériel la France Algérienne. Le récit en a été reproduit par le Moniteur Algérien dans son numéro du 17 juillet 1846.

pre

officielle admira les gorges de la Chiffa et là comme par hasard, trouva des détachements nombreux de soldats, armés de pioches et de pelles et occupés à la réfection de la route. Le Ministre félicita ces soldats terrassiers. À Médéa, où on devait coucher, 1l fut reçu avec de grands honneurs militaires ; on parcourut la ville, ses, établissements, ses jardins, sa pépinière ; tout était dû à la main-d'œuvre militaire. Aussi le soir, dans un banquet, M. de Salvandy exaltait les mérites de cette armée d'Afrique et son œuvre splendide ; il parlait de la longue et rude campagne de l'hiver dernier comme d’une. seconde conquête de l'Algérie ; il avouait que jamais il n’eût estimé à leur juste valeur les travaux de nos soldats, s’il ne fût venu les juger par lui-même sur le sol africain. « L'armée, dit-il, vient de tra- «verser une belle et glorieuse carrière de combats ; il lui en reste «une autre à parcourir, plus vaste et non moins difficile, celle de la «colonisation ».

Et, se tournant vers le Maréchal, il rendit Justice à son indomptable énergie, à son activité, à sa haute inteMigence. A Alger et sous la seule impression que lui avaient laissée les éléments civils européens, il avait dû suspendre son jugement ; mais aujourd’hui, après avoir vu toutes les créations de l’armée et'constaté la grande autorité dont elle jouit sur les populations indigènes, «il pourrait apporter une conviction éclairée à l'appui des pressentiments du Cabinet». Le Maréchal, dit-il en terminant, dédaigneux d’impuissantes attaques, se doit à lui-même comme à son pays de supporter encore ce grand fardeau des Affaires de l'Algérie auquel l’avenir attachera son nom d’une manière impérissable. Le Gouverneur répondit qu'il ne pouvait demeurer sourd à un appel aussi direct du Roi et du gouvernement, et qu'il mettait au service du pays un dévouement dont la persévérance n'aurait d'autre limite que celle de ses forces. La mission du comte de Salvandy était terminée ; Bugeaud restait Gouverneur et il recevait la promesse que/le gouvernement se prononcerait pour un essai de colonisation militaire. Le Ministre, après une nouvelle chevauchée dans la région de Ténès et d’Orléansville où s'était marquée exclusivement l’empreinte militaire, quittait Alger pour la province de l'Est. Il avait été le premier Ministre, visitant officiellement l’Algérie (1).

Quelques mois après, en novembre, débarquait la députation par-

(1) Le comte de Salvandy avait débarqué à Al:er le 7 juillet et il en repartit le 18 du même mois.

lementaire. Elle se composait de quatre députés appartenant au centre gauche, MM. de Tocqueville, de Lavergne, Plichon et Bechameil, Le Gouverneur les reçut avec empressement et se mit personnellement à leur disposition pour leur faire parcourir l’intérieur. Eux auraient désiré pouvoir effectuer leur enquête librement, en se promenant seuls, ou du moins sans cortège officiel, dans les environs d'Alger, puis en se rendant, avec une faible escorte, dans les villes de l'intérieur. C'était précisément ce que ne voulait point le Gouverneur ; celui-ci espérait par quelques manifestations théâtrales et par un accaparement de tous les jours ne leur permettre de voir de l'Algérie que ce qu'il voulait qu’il leur fût montré. Il insista tant et si bien qu'il les entraîna. M. de Tocqueville, l'âme de la Commission, avait essayé de garder son indépendance ; il fut obligé de céder. Quelques heures après avoir consenti, il disait à M. Bussière, rédacteur à la Revue des Deux-Mondes, qui se trouvait à Alger et qu’il venait de rencontrer : « Malheureusement (1), il faudra tout aussitôt «nous quitter. Le Maréchal veut nous faire voir l’intérieur du pays: «J'aurais eu beaucoup de choses à voir auparavant ; mais le jour du « départ est fixé, les ordres donnés sur tout le trajet d'Alger à Oran. «C’est un bien curieux voyage, n'est-ce pas, et une occasion unique «de le faire ? Mais j'ÿ pense, puisque vous êtes venu dans ce pays « pour y faire des études, peut-être vous serait-il agréable d’y ajouter «aussi le complément ? Si la proposition vous plaît, je demanderai « l'agrément du Maréchal ainsi que l’autorisation de vous présenter ». La présentation eut lieu. M. Bussière fut admis, et c’est ce qui nous a valu le récit complet de ce voyage, publié par la Revue des Deux- Mondes du 127 novembre 1853, après la mort de Bugeaud. Un autre homme de lettres, de Broe, de la rédaction des Débats, fut adjoint au petit groupe. On partit le 19 novembre ; l'itinéraire, fixé par Bugeaud, était presque le même que celui que l’on avait suivi avec le comte de Salvandy. On traversa les villages du Sahel sans s’y arrêter. « Le but «du Maréchal dans ce voyage, dit Bussière (2), était de faire ressortir «les avantages que son système d'administration et de colonisation «militaires avait sur toute espèce d'institutions civiles. Or, nous ne «devions rencontrer l'administration que dans les territoires dits «militaires, et la colonisation qu’au village de Beni-Mered entre

( 1) Le Maréchal Bugeaud et la Colonisation de l'Algérie. Revue des Deux-Mondes, 1°" novembre 1853, page 454.

(2) Même article. Page 455.

«Boufarik et Blida». La première halte sérieuse fut donc à Beni- Mered. Le Maréchal montra avec complaisance et en détail tout le village, les maisons de ses soldats colons, leurs rs leurs récoltes ; il expliqua son système et fit l'historique du centre sans trop insister sur la mésaventure du travail en commun. A Blida on ne fit que coucher ; on laissa les voitures et on monta à cheval. On quittait en effet, le territoire civil avec ses routes, ses villages, et ses fermes, pour entrer dans ce que lon appelait le-territoire mixte «qui était déjà le «véritable pays arabe, pays sans routes, sans village et sans ponts ».

La petite caravane escalade le col de Mouzaïa, accompagnée d’une faible escorte. Personne sur la route. Pourtant, on croise deux Français qui allaient seuls et sans armes de Médéa à Blida. Le Maréchal les interpelle. Pourquoi s’aventurer ainsi ? Pourquoi ne pas avoir attendu un convoi ? Mais ils répondent qu’ils sont pressés et que la route est sûre. Leur réponse était attendue ; elle flatte le Gouverneur. «Quatre députés (1) pourraient donc rendre témoignage à la France « du respect que le gouvernement inspirait déjà aux indigènes et de «la confiance que les Européens avaient dans sa force. Cet incident «fournit à la conversation pendant une partie de la route »."

A Médéa, on entrait en plein dans le gouvernement militaire. Bugeaud a hâte de montrer l’excellence de son système. Tout y était | confié à l’armée ; le commandant de la place, investi des pouvoirs administratif et judiciaire, remplissait les fonctions de maire et de sous-préfet, un officier sous ses ordres celles de juge. Donc, adminis-tration gratuite, justice gratuite. Le soir, après le repas, des toasts furent échangés, et, comme tout pendant cette journée semblait avoir été la consécration de son mode d'administration militaire, le duc d’Isly, fort heureux, parla de l’armée. En quels termes, il est aisé de le deviner. « Les développements (2) qu'il lui donna étaient «gros de taquineries et presque de colères. Il parla des services de «l’armée comme si quelqu'un les avait contestés. Il vanta sa disci- «pline, sa résignation, son courage, vus avec ingratitude par les uns, «avec indifférence par les autres. Il jeta çà et là des rapprochements «malveillants, des allusions aux colons, aux Chambres, au gouverne- «ment. Personne ne fut épargné. Avec beaucoup de tact et de finesse «M. de T... sut dans sa réponse éviter tout ce qui eût pu donner à un «simple toast le caractère d’une polémique ; il reprit l’éloge de l’ar-

(1) Même article. Page 462.

(2) Même article. Page 468.

«mée, mais il sépara ce que le Maréchal avait confondu, écarta les «allusions, et, après avoir jeté dans la péroraison quelques traits «heureux, qui enlevèrent le Maréchal lui-même, il finit en proposant un toast à l’union du civil et de l’armée. Le Maréchal, très froncé «au commencement de ee petit discours, s'était déridé peu à peu en «l’écoutant, et, après le toast porté, il dit en s’y associant de bon «cœur : «S'il en est ainsi, je n’ai plus rien à dire». Ces mots révé- «laient tout, car où le Maréchal avait-il pris qu’il n’en fût pas ainsi ?»

De Médéa, la caravane gagna Miliana en deux étapes. Le soir du premier Jour, on coucha chez Bou-Alem, le bach-agha du Djendel.

Deux magnifiques compagnies de grenadiers et de voltigeurs fournirent l’escorte ; elles firent à pied le chemin que la caravane faisait à cheval, soit une distance de 15 lieues. Voilà l’occasion pour le Gouverneur de vanter l'endurance et la mobilité des troupes d’Afrique É il expliqua comment il était parvenu à rendre si légère et si mobile son infanterie, comment il la débarrassait de ses impedimenta pour lui permettre de gagner de vitesse les Arabes, comment il lui avait donné une tente merveilleuse. A Miliana, ce fut une répétition de ce qui s'était passé à Médéa. Pourtant, quelqu'un troubla la fête : « Les «civils (2) formèrent une députation qui vint présenter au Maréchal «les hommages de la population et lui faire connaître ses besoins. « Parmi ces besoins se trouvait celui d’un commissaire civil pour «Fadministration municipale et d’un juge de paix pour l’adminis- «tration de la justice. C’était blesser Achille au talon. Quatre députés «étaient là qui entendaient ce vœu officiellement formulé, en dépit «de toutes les théories du Maréchal, et qui en pouvaient rendre té- «moignage à la France. Le Maréchal accueillit les envoyés à peu près « comme il avait reçu les colons de Beni-Mered demandant la dissolu- «tion de la communauté, avec cette différence cependant qu'il ne «leur accorda pas, en forme de punition, l’objet de leur demandé. « Il leur exposa sa théorie des avantages d’une administration gra- «tuite et expéditive, d’une justice gratuite et fondée sur le bon sens, «sinon sur la connaissance des lois ; il leur reprocha leur ingratitude «envers les officiers qui se dévouaient-à une tâche pénible et étran- «gère à leur carrière, sans avoir rien à y gagner ; puis il les congédia «avec assez d'humeur ».

Cette intempestive supplique des civils de Miliana avait rompu le charme de l’expédition:: la figure du Gouverneur devint grave et

(1) Même article. Page 469.

soucieuse, sa conversation languit. Et, quand il parlait, il revenait constamment sur l'attitude des habitants de Miliana. On arriva à Orléansville, l'établissement militaire par excellence où tout avait été fondé, organisé, réglementé par l’armée. Là, au moins, pareille incartade n'était pas à craindre. Le colonel de Saint-Arnaud commandant à Orléansville, de tous les officiers d'Afrique le plus aïmé de Bugeaud, fit les honneurs de la ville ; il accompagna les députés partout ; on traversa le camp, puis on se rendit à un quart de lieue admirer le beau jardin et la pépinière que la garnison avait établis et qu'elle entretenait avec soin. Toujours au débotté, en changeant seulement de cheval — car ceux qui avaient couru toute la journée étaient fourbus — on passa le pont du Chéliff et on se laissa conduire à une grande ferme militaire, véritable exploitation agricole, toujours cultivée par les soldats. Cette fois, les députés devaient être édifiés sur l’excellence des résultats obtenus, et, le soir, le Maréchal revint sur cette malheureuse députation de Miliana. Il ne comprenait rien (1) à cette manie. «Que veulent-ils ? Sont-ils fous ? Ils ont «besoin de nous à chaque instant ; ils ne peuvent rien faire sans «NOUS ; en tout, pour tout, 1ls ont recours à nous et les voilà qui veu- «lent se séparer de nous ! Où trouveront-ils dans l’autorité civile les «ressources et l'assistance que leur fournit constamment l’autorité «militaire ? Voyons, colonel Saint-Arnaud, puisque nous en som- «mes là, dites-nous ce que vous avez fait pour la population civile ? «Le colonel Saint-Arnaud, dont la modestie était mise en jeu, s’en Ctira par des saillies qui ne répondaient pas précisément aux inten- «tions du Maréchal. Il vanta la superbe organisation qu'il avait don- «née à la milice, la rigueur disciplinaire qu’il y maintenait, la beauté «vraiment militaire qu’il avait donnée à ce corps, et dont on allait « juger à l'instant, si le Maréchal en témoignait le désir. « Mais aussi, « ajouta-t-1l, à la moindre négligence, je les mets dans le silo la tête «la première. Voilà ce que ÿ ai fait pour eux ». On ne pouvait tenir «à une pareille conclusion, et le Maréchal pas plus que les autres, «quoiqu'il n’y trouvât pas Son compte : il y eut un rire universel ; «chacun en riant étudiait cependant le rire de son voisin. La bou- «tade emportait sa leçon ; elle ne fut pas perdue pour les députés et «léloge de l'administration de Saint-Arnaud, fait par un de ses «officiers, ne pouvait la faire oublier ».

Autre incident, tout aussi comique et non moins suggestif : il

(1) Même article. Page 471. ù

termina cette soirée et acheva la leçon. On voulait instruire Messieurs les Parlementaires, mais on désirait aussi les égayer, les amuser, pour se les rendre plus favorables. Il y avait à Orléansville un théâtre, et un théâtre où les premiers rôles étaient tenus par des militaires. Les rôles d’amoureuses étaient confiés à des femmes « quasi militaires » de la population civile. « La représentation qu’on nous y donna, «dit M. Bussière (1), me fournit une occasion personnelle de consta- «ter comment d’échelon en échelon et de délégation en délégation

«l’omnipotence militaire finissait par devenir une poussière d’auto- «rité extrêmement incommode pour ceux qui y étaient exposés. « Pendant l’entr’acte j'étais descendu prendre l’air au pied du monu- «ment. Un sergent en bonnet de police vint à passer par là. Le ser- «gent qui devait être un personnage d'importance, peut-être le «greffier du ressort, m'avait à peine aperçu qu’il m’apostropha de sa «voix la plus rude et dans les termes les plus militaires. «Allez-vous «en, me dit-il, et au plus vite, ou sinon je vous mets dedans». Ceci eme parut un peu fort, et, pour me trouver en territoire mixte, je «ne me croyais pas encore eñ puissance de sergent. «Et qui done «êtes-vous, lui dis-je à mon tour, pour traiter ainsi les gens ? Etes- «vous factionnaire ? Non, puisque vous n'êtes pas en tenue de ser- «vice. Passez donc votre chemin et ne poussez pas la plaisanterie «trop loin, ou sinon ce serait vous qui seriez mis dedans ». Le sergent «se rappela alors que le Maréchal était entré ee jour-là même dans «la ville, entouré de quelques figures semblables à la mienne, et il «se retira en balbutiant des excuses. Nous rîmes beaucoup le soir, « M..de T... et moi, de cette petite aventure. Nous avions déjà com- «menté plus d’une fois ces divisions en territoire civil, mixte et arabe, «Je sais maintenant, lui dis-je, ce que c’est qu’un territoire mixte : «c’est un territoire mêlé de sergents ». <

Les députés et surtout M. de Tocqueville en savaient assez. Ce

dernier prétexta des raisons de famille, exigeant son retour à Al-

ger ; ils partirent donc pour Ténès avec une escorte sous les ordres du lieutenant Canrobert. Là, sur les instances pressantes du commandant du Caméléon qui leur proposait de-les conduire à Oran, ils se décidèrent à aller dans cette ville, où ils furent reçus par le général Lamoricière et les officiers des bureaux arabes. Ils n’y restèrent que peu de temps, puis se rembarquèrent sur le bateau faisant le service ordinaire de la côte. À Mostaganem, ils profitèrent de l’escale pour

(1) Même article. Page 473.

descendre quelques instants, mais, ayant appris que le Maréchal allait bientôt y entrer, ils se rembarquèrent précipitamment afin d'éviter la rencontre.

De retour à Alger, M. de Tocqueville se sentit Dee plus libre ; le Maréchal était absent. Il put visiter en toute indépendance les environs d'Alger avec M. Bussière (1), s’arrêtant dans chaque village, questionnant les colons, recueillant une ample moisson de renseignements. Quand il quitta l'Afrique, il était armé pour prendre part à la discussion de la question d'Alger ; or, ainsi que l’avait déclaré M. Dufaure, elle devait être décisive. Ce fut lui qui fut nommé rapporteur du projet de loi relatif aux crédits extraordinaires demandés pour l'Algérie en 1847, lui aussi qui rapporta cet autre projet de loi sur les camps agricoles auquel étaient attachées les destinées de la colonisation militaire de Bugeaud. Dans ce dernier rapport, il conclut catégoriquement au rejet du crédit de trois millions et obligea le gouvernement à le retirer. En demandant l’envoi en Afrique d’une Commission parlementaire, en la conduisant lui-même à Beni-Méred, Médéa, Miliana, Orléansville le Gouverneur ne se doutait guère qu il préparait l’échec définitif de son système,

Pourtant, après les incidents qui avaient marqué le voyage des députés à à l’intérieur et dont quelques-uns n'étaient pas entièrement

connus de lui, il ne se faisait pas illusion sur les impressions qu’ils en avaient rapportées. Il avait appris aussi l'enquête minutieuse, menée par M. de Tocqueville autour d'Alger, et connu le nom des personnes qu'il avait fréquentées. Aussi, dans une lettre confidentielle du 21 janvier 1847 au général de la Rue, il écrit :

MM. les Députés (2), quoi que j’aie pu faire, sont partis d’ici avec des idées ou fausses ou très exagérées sur l’administration civile. Ils ont cru de leur devoir ou de leur honneur de ne pas se borner à puiser des renseignements près de moi et près des chefs de l’administration civile. Ils se sont entourés de ces hommes inquiets, chagrins et toujours prêts à médire de tout pouvoir, de toute administration.. Je dis qu'ils se sont entourés, parce que les hommes de cette nature sont toujours ceux qui se présentent aux députés ou aux voyageurs de quelque importance. Or, comme il est impossible qu’il n’y ait pas de mécontentements individuels au milieu de ce tohu-bohu d’affaires et de prétentions diverses, ces hom-

mes d’opposition quand même présentent quelques cas particuliers comme fondant une situation générale.

(1) L'article de M. Bussière contient de très précieux renseignements sur la situation de la colonisation à cette époque. Nous lui avons emprunté notamment ceux qu’il donne sur le centre de Mahelma. Ê

(2) Bugeaud au Général de la Rue, 21 janvier 1847, (Confidentielle). Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Bugeaud. A.G.G.A.

L’attitude de M. de Tocqueville surtout lui laisse présager quelque hostilité :

J’ai souvent (1) engagé MM. les Députés à se méfier de ces diseurs outrecuidants et à ne les écouter que sous bénéfice d’inventaire. Il paraît que mes avertissements n’auront pas été bien fructueux sur quelques-uns, et particulièrement sur M. de Tocqueville, qui évitait, autant qu’il le pouvait, de se trouver en contact avec nous et que j’ai eu toutes les peines du monde à entraîner jusqu’à Orléansville. Il craignait d’être imprégné de nos idées et cependant je mettais cartes sur table, et je lui faisais observer les faits. Il a reconnu la vérité de plusieurs choses, premièrement, la puissance gouvernementale que nous exerçons sur les Arabes et qui l’a beaucoup étonné ; secondement, les grandes créations faites -en tout genre par l’armée. Mais, en ce qui touche l'administration des Européens, il soutenait toujours qu’elle était mauvaise et qu’il y avait anarchie dans les pouvoirs.

Toutefois, s’il ne lui avait pas échappé que M. de Tocqueville était défavorablement impressionné par les lacunes et les imperfections des rouages administratifs de la colonie, il n’avouait pas au général de la Rue, il ne voulait peut-être pas s’avouer à lui-même que c “était surtout l’omnipotence du régime militaire qui avait déplu, ainsi que sa prétention de mieux administrer et de mieux coloniser que les autorités civiles. Il ne s’attendait point en tout cas à ce que l’opposition des députés se tournât contre son projet des camps agricoles et qu’elle serait assez forte pour en entraîner le rejet par la Chambre tout entière. .

IT

Les Camps Agricoles

Or, ce projet des camps agricoles(2), le troisième qu'il ait présenté durant son commandement en Afrique, venait d’être adopté en janvier par le Conseil du Roi : il devait être incessamment déposé sur le bureau de la Chambre.

Après quelles hésitations et quelles longues résistances les Ministres s'étaient décidés à donner satisfaction à Bugeaud, il n’est point inutile de le préciser ici. L'intervention personnelle du Roï et celle de Guizot furent nécessaires. En septembre, le Gouverneur avait quitté momentanément l'Algérie et était venu passer deux mois en France entre les voyages du comte de Salvandy et de la députation

(1) Même lettre.

(2) Le terme de Camps Agricoles se trouve pour la première fois employé dans le projet de loi déposé le 24 février 1847 par le Ministre de la guerre, Moline de Saint-Yon. Il fut repris et vulgarisé dans la brochure de Fabar,

= gd —

parlementaire. Il vit le Roi, l’entretint de l'importance des colonies militaires” pour consolider notre conquête. Comme l’année précédente, Louis-Philippe laissa entendre qu’il partageait l'opinion du Maréchal et il l’engagea à voir Guizot et à obtenir de ce ministre l'engagement formel de poser la question devant les Chambres, dès l'ouverture de la session. Cet engagement fut pris. Aussi Bugeaud comptait-il sur le succès, puisqu'il avait l’assentiment du Roi et celui du Ministre le plus influent du Cabinet.

En novembre, il rentrait en Algérie et prenait la direction de la caravane parlementaire. Il poussait ensuite jusqu'à Mostaganem et Oran. Quand il fut de retour à Alger, il apprit indirectement, au mois de décembre, qu'après une longue délibération le Conseil des Ministres avait ajourné toute décision sur son projet. Inquiet au sujet des résultats de son voyage en compagnie des députés, irrité contre le Ministère, aigri et désabusé, il se décida à écrire au Roi pour lu; rappeler son assentiment au moins tacite et à FU sa promesse formelle :

Est-ce une fin de non-recevoir, dit-il au Roi (1), ou bien seulement de la tactique parlementaire ? J'ai demandé des explications sur ce point à M. le Ministre des Affaires Etrangères. Si c’est une fin de non-recevoir, votre Majesté voudra bien se rappeler les paroles que j’eus l'honneur de lui adresser lorsqu'elle insistait pour mon retour en Afrique ; ces paroles, les voici : «Sire, j’obéis ; mais je supplie votre Majesté de faire que j’aie quelque chose de grand, de décisif à exé- - cuter en colonisation. Après avoir fait les grandes choses qui ont résolu les deux premières questions, la conquête du pays et l’organisation du gouvernement des Arabes, je ne voudrais pas m’user dans les misères d’un peuplement impuissant qui, ne pouvant satisfaire en aucun point les impatiences publiques, me ferait chaque jour assaillir par des critiques et même par des outrages ». Et il terminait en priant le Roi d’agréer une copie d’un mémoire qu’il avait éomposé sur la colonisation : «Si ce travail ne me rallie pas la majorité du Conseil, il ne me restera plus qu’à faire des vœux pour qu’on trouve de meilleurs moyens d’assurer l’avenir de l’Algérie ». à

Est-ce la lecture de ce mémoire ? N'est-ce pas plutôt la menace de sa démission prochaine qui emporta les dernières hésitations ministérielles ? Toujours est-il que le Ministre de la Guerre lui annonçait le 7 janvier qu’il avait obtenu du Conseil «qu'il serait demandé un crédit de 3 millions pour la colonisation militaire», et il lui faisait part de sa ferme volonté de défendre le projet devant les Chambres

«de tous ses moyens». Bugeaud s’en montre ravi et lui répond :

(1) Bugeaud au Roi, 30 décembre 1846. Lettre citée par d’Ideville, LIL, pages 141-142. : à

Vous réussirez, j'en ai la conviction, parce qu’il me paraît impossible (1) que là vérité, soutenue par vous et les hommes de talent que renferme le Ministère, ne triomphe pas. Le succès au Parlement et sur le théâtre de l'Algérie sera, n’en doutez pas M. le Ministre, l’un de vos plus beaux titres à la reconnaissance du pays ; car vous serez entré dans la véritable voie de la consolidation de nôtre conquête. Je ne sais si je pourrai vous seconder de ma faible voix devant la Chambre, mais,ce sur quoi vous pouvez compter, c’est sur mon zèle et mon activité à commencer la colonisation militaire de manière à en assurer la réussite dans le présent et dans l’avenir.

Certes, il n'aurait pas été aussi affirmatif s’il avait mieux connu les incertitudes du Ministère et les sentiments de la députation parlementaire. Mais il était pleinement convaincu de l’immense supériorité de son mode de colonisation, il l'avait dit, il l'avait démontré une fois de plus dans son Mémoire et, comme tout ce qu'il disait et écrivait lui semblait indiscutable, il espérait que la lecture de sa brochure aurait la vertu magique de lui concilier la majorité des Chambres.

Il avait pris toutes ses précautions. En 1842, il n'avait présenté qu’un projet incomplet, imparfaitement étudié, et la publication de son ouvrage L'Algérie, moyens d'utiliser et de conserver notre conquête, paru sans autorisation expresse du Ministre et ne contenant que des développements assez vagues sur la colonisation militaire, n'eut pour résultat que d’éveiller les susceptibilités de Soult sans lui attirer les sympathies de l’opinion publique ; en 1844, il s'était contenté d'écrire un rapport général au gouvernement, à lui communiquer des statistiques et un projet de règlement, et tout s'était borné à des discussions verbales, à des échanges de lettres. En 1846 et en 1847, il ne commet ni l’imprudence de livrer au public son système sans autorisation préalable du gouvernement, ni celle de le confier seulement à un ministre hostile ou à des bureaux prévenus et malveillants. Avec l'agrément du gouvernement, il adresse à tous les membres des deux Chambres une brochure intitulée : De la Colonisation de l'Algérie, où il expose l’ensemble de ses idées sur cette question.

Dans l’avant-propos (2), il s’y reconnaît l’auteur d’une autre brochure anonyme qui avait été distribuée aux Pairs et aux Députés en 1846 : Quelques réflexions sur trois questions fondamentales de notre

(1) Bugeaud à Moline de Saint- Yon, janvier 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Bugeaud. A.G.G.A.

(2) Bugeaud : De la Colonisation de l'Algérie. Paris, Guyot, 1847,

établissement en Afrique. Il convient aussi qu’elle eut peu de succès. D'ailleurs, il en reproduit dans son nouveau mémoire toute la partie concernant la colonisation ; ce qui prouve que les idées exprimées sont les mêmes. Quelques confessions, jetées habilement au début, sur ses velléités de se démettre de son commandement pour soutenir ses propres convictions, devaient dans sa pensée éveillér la curiosité, prédisposer en faveur d’un homme qui avait assez de courage et de désintéressement pour préférer ses opinions à sa haute fonction :

Je pensais (1) que je pourrais bien mieux servir la grande cause algérienne, en portant à la Chambre comme député le tribut de mon expérience de six années et je sacrifiais patriotiquement à cette pensée le plus beau commandement du royaume. Le Roi et son gouvernement n’en ont pas jugé ainsi.

Du moins, lui est-il permis, au moment où va être discuté ce grand problème, d'exprimer toutes ses préférences. Et 1l les développe dans une centaine de pages. Sont-elles bien nouvelles ces idées ? Le projet qu’il présente diffère-t-il sensiblement de celui qu'il avait élaboré deux ans auparavant ?

Non, il reprend en un exposé plus systématique les opinions qu'il a souvent émises dans sa correspondance, dans ses discours, dans ses écrits précédents. À peine s’il les corrobore d’un fait nouveau, s’il y ajoute un argument original. Dit-il que l’œuvre de la colonisation est grande, difficile et lente, qu’on n’improvise pas une grande société, qu'il y faut l'œuvre du temps et les moyens dont dispose le gouvernement ?:

Chose étrange (2) ! Le public s’étonne et s’afflige que la colonisation n’avance pas plus vite, et, cependant, on exprime l’opinion qu’il faut la livrer à sa marche naturelle. L’honorable M. Dufaure, rapporteur des derniers crédits supplémentaires, veut qu’elle soit abandonnée aux intérêts individuels. Il appelle factice tout ce qui a été fait jusqu’à présent par les mains du gouvernement, soit avec l’armée, soit avec l’administration civile.

Et il continue en attaquant M. Bignon, M. de Barante, autres parlementaires.

Parle-t-il de l'impuissance de la colonisation civile à contenir les Arabes ? Il rappelle l'ordre qu'il avait expédié de Boghar d’armer les condamnés et de mobiliser deux bataillons de la milice pour les opposer aux cavaliers de l’émir.

(1) Bugeaud : (De la Colonisation de l’ Algérie). Avant-propos, page 4. (2) Ibidem, page 9.

Vous avez entendu (1) les clameurs qu'excita cet ordre. Il était, disait-on, plus funeste que la guerre elle-même : il allait faire baisser le crédit, arrêter les capitaux sur l’autre rive de la Méditerranée, produire des banqgueroutes et porter la désolation dans toutes les familles. Avant d’exécuter la mesure, on fit écrire au Gouverneur général par tous ses amis pour le supplier d’en révoquer l’ordre. Il tint bon, mais il fallut 12 jours pour mobiliser, sur le papier, les deux bataillons.

Et, dece fait, il tire cette conclusion qu’en présence des dangers incessants et multipliés qui menacent le peuple nouveau, il faut le

constituer militairement.

Fixe-t-il à nouveau la limite méridionale du Fm tre de la colonisation civile à une douzaine de lieues de la côte ? C’est une simple leçon que lui enseigne la dernière"campagne, puisque les tribus arabes,

nos alliées, n’ont même pas pu dans ces limites échapper, ellés si mo-

biles, aux coups de surprise d'Abdelkader. Seules les colonies militaires auraient été à même de résister avec succès.

Répond-il à l’objection des charges fiscales qu’entraînera l'essai d’une colonie militaire ? Que seront-elles vraiment comparées aux cent millions de dépenses annuelles sans profit pour la France et pour l'Algérie ? Et puis l'Etat récupérera sous forme d'impôts une partie de ses débours actuels. On peut, au surplus, imaginer telle combinaison qui lui permette de rentrer un jour dans son capital:

Il y a d’ailleurs (2) un autre moyen pour que l’Etat récupère une bonne partie de ses avances, c’est de lui réserver dans le périmètre de chaque village un sixtème de la surface. Ainsi, dans un village de 50 feux, à dix hectares par famille, la propriété du, Domaine serait de 100 hectares. Cet espace, quoique réservé, serait livré à la culture des colons où au pacage de leurs troupeaux, jusqu’à ce que le domaine en voulut disposer autrement. Il est permis de penser qu’une fois le village prospère et la colonisation individuelle multipliée à l’entour, les 100 hectares réservés pourraient avoir acquis une valeur de 100.000 francs.

Cette combinaison n’avait rien d’original ; elle avait été proposée déjà pour les villages construits par les condamnés militaires. Si elle est formulée ici, c’est que Bugeaud a un réel intérêt à faire espérer que l'Etat rentrera un jour dans ses dépenses. Il ajoute que le devoir du Gouverneur est aujourd’hui d'éclairer le pays sur la vérité des faits, autant qu'il était naguère de vaincre et d'organiser le peuple arabe.

(1) Méme ouvrage, page 11.

(2) Même ouvrage, page 17. Ce passage ne faisait pas partie de la brochure de 1846. Nous avons eu en mains les épreuves typographiques de celle de 1847, et il y est spécifié en marge que ces lignes ont été ajoutées,

Le projet qu'il présente n’est donc pas nouveau. Pourtant, il diffère des deux premiers par quelques concessions faites à ce que le Maréchal appelle les préjugés du temps : préjugé militaire, préjugé fiscal, préjugé administratif.

Souvent, dans ses précédentes lettres, le Maréchal s’était plaint des préventions que l’on avait contre l’armée et même contre toutes les institutions qui avaient une apparence ou un nom militaire. Souvent aussi il s’était demandé s’il ne ferait pas mieux de donner à ses colonies de soldats un nom qui ne rappelât pas expressément leur origine. C’est probablement à cette considération qu'il a cédé en choisissant celui de camps agricoles, bien qu’il ne lui convînt pas beaucoup.

Si j'avais pu trouver d’autres mots (1) que ceux de colonisation militaire pour désigner le peuplement d’une portion du pays au moyen de l’élément qu'offre l'armée, je les aurais employés dans la crainte d’effrayer certains esprits qui ont de la répugnance à voir fonder une société régie en partie par les lois militaires.

Les conditions qu'il offre aux soldats sont, aujourd’hui, celles qu’il proposait, hier, lorsqu'il adressa sa circulaire. Ils recevront un congé de six mois pour se marier et seront autorisés à ramener avec leur femme quelques membres de leur famille auxquels, comme à eux, l'Etat accordera l’indemnité de route et le passage gratuit sur ses. navires, Même obligation de rester soumis à la discipline militaire jusqu’à leur libération définitive, puis «ils rentreront sous le régime établi aujourd’hui pour les territoires mixtes ». Bugeaud ne dit plus sous le régime civil. On accordera aux parents, que ramèneront les soldats, les rations de vivres aussi longtemps qu'aux cofons, ce qui pouvait singulièrement multiplier les dépenses. Pendant la durée de leur congé, leurs camarades créeront les villages et commenceront les cultures ; ils s’adjoindront, détail nouveau, des ouvriers civils qu'on rétribuera conformément au tarif adopté pour les travaux du génie. Au surplus, même solde, même habillement, même mobilier, mêmes instruments de travail, même quantité de bestiaux.

Malgré les dépenses nouvelles, le Maréchal calculait que chaque famille de colons militaires ne coûterait que 2.600 francs.

IS, A] t-11 (2 16 ai Das fai rar d :

Mais, ajoute-t-il (2), comme je n'ai pas fait entrer en ligne de compte les vivres, pour les membres de la famille du colon militaire qui viendraient avec lui, ni les frais de route, ainsi que quelques autres faux-frais imprévus, je pense qu’il est sage de porter la dépense à la somme de 3.000 francs. (1) Même ouvrage, page 33.

(2) Même ouvrage, page 65.

Le calcul semble donc être très large et ne comporter aucun aléa. Comment se fait-il cependant que la somme de 3.500 francs, jugée nécessaire un an auparavant, ait été diminuée ? Oh ! par un simple artifice, dont seuls pourraient être dupes ceux qui n’ont pas suivi les variations des méthodes de calcul adoptées par l'administration militaire algérienne. En 1844, l'Etat promettait les rations de vivres: la solde, les prestations en nature et en argent pour trois ans et on les évaluait en prenant pour ‘base ce délai de trois années. Maintenant on le diminue, on le ramène à dix-huit mois. Bugeaud estime en effet qu’il ne faut pas limiter le temps d’une manière uniforme et

absolue parce que, dit-il(1),

Il ne saurait y avoir d’uniformité dans les circonstances où se trouvent les colons. Il est telle localité où on pourra les abandonner à eux-mêmes dès la fin de la première année, tandis que, sur d’autres points, il faudra les nourrir en: partie pendant dix-huit mois, deux ans et peut-être trois ans.

Le maximum serait de trois ans, mais la moyenne — du moins on le fait espérer — serait de dix-huit mois. Les Chambres se laisserontelles tromper par cette habileté de calcul ?

Quant aux grandes difficultés, au mariage des soldats, à la situation des veuves et des orphelins, aux charges que l’on imposera aux colons militaires après leur libération, Bugeaud ne les trouve nullement insurmontables ; il en joue. Des femmes, comment les soldats n’en trouveraient-ils pas lorsqu'ils se présenteront dans leur village.

Ayant à la main l'extrait (2) de la loi ou de l'ordonnance, rendue en vertu d’une

loi, qui leur garantira une propriété de dix hectares, une maison bâtie par leurs camarades, aux frais de l'Etat, les outils aratoires essentiels, quelques bestiaux,

les vivres.

Et Bugeaud, qui prétend connaître les villageoiïses, de s’écrier (1) : Quelle est donc la villageoise sans fortune, ou n’ayant que très peu de chose, qui refuserait d’épouser un propriétaire de dix hectares ? Ne sait-on pas que

l'amour de la propriété est la passion la plus constante de l’homme des champs ? C’est elle qui me fera trouver des colons militaires à volonté ; c’est elle qui leur fera trouver des femmes.

Et qu’on ne dise pas que la crainte de s’expatrier les arrêtera ; ne . Q LA LA 5 D sait-on pas, riposte-t-il que les femmes sont en général aventureuses ? Le psychologue vient au secours du stratège.

(1) Même ouvrage, page 5.

(2) Ibidem, page 40.

(3) Ibidem, page 45 et 46.

Des veuves, des orphelins, sans doute il y en aura dans les colonies militaires ; mais ces veuves sont encore de jeunes femmes. Eh bien ! elles n’auront que des facilités pour se remarier. Et si elles ne le veulent pas ? Le Gouverneur ne s’est même pas posé la question ; il l’a probablement entrevue, mais, quand la réponse est difficile, 1l l’élude, se rejette aussitôt sur les centres civils et fait un tableau très sombre de l’état des familles qu’ils contiennent. Au Fondouk, il y a déjà une trentaine d’orphelins et d’orphelines, leurs pères et mères ayant été enlevés par la maladie dès leur arrivée dans ce pays malsain. À la Stidia, les Prussiens ont subi de grandes pertes en adultes, en hommes et en femmes mariées ; que deviendront les familles qui ont perdu leur chef ? L'argument n’a guère de valeur ; ear les misères de la colonisation civile ne sauraient faire oublier celles de la colonisation

militaire. Et puis, dans un village civil, la veuve conserve la propriété

de la terre concédée à son mari ; en sera-t-il de même pour la veuve d'un militaire dans un camp agricole ? Le projet de loi ne le dit pas, la difficulté reste donc entière et spéciale au système de Bugeaud.

Pour ce qui est des charges à imposer aux colons militaires lorsqu'ils seront libérés, le Gouverneur, qui, en 1844 et en 1845, avait décidé de les faire fixer par une ordonnance, y renonce maintenant ; car le régime administratif, tel qu’il a été établi depuis le 15 avril 1845, lui donne pleine satisfaction. L'Algérie a été divisée en trois zones, l’une civile, l’autre mixte, la dernière indigène. Or, la zone dans laquelle se trouvent les communes mixtes et où seront fondées les colonies militaires, est administrée par des officiers :

Le régime civil (1), auquel seraient ramenés après trois ans lés colons militaires, devra-t-il être immédiatement le même que celui des territoires civils actuels ? Je ne le perse pas. Je crois qu’il sera bon de les tenir encore longtemps sous l’autorité militaire qui régit en ce moment les territoires mixtes. Ainsi des officiers seraient administrateurs et juges. Ce serait dans l’intérêt des administrés comme dans celui de l'État. Les sociétés nouvelles demandent une administration simple, une justice prompte et sans frais.

Tout au plus le Maréchal voudrait-il maintenir chez ces colons une discipline rigoureuse par une loi de milice «un peu plus forte que la. loi actuelle des milices dans les territoires civils». On aura le temps d'y réfléchir.

Aïnsi, le dernier projet des Camps Agricoles ne contenait pas de dispositions sensiblement différentes de celles que Bugeaud avait

(1) Même ouvrage que ci-dessus, page 47.

fait connaître au Ministre deux ans auparavant à propos des légions. Légèrement remanié, mis au point pour ainsi dire et appuyé sur des considérations empruntées aux derniers événements, c’est à peine s’il se présentait sous une forme moins militaire et partant plus acceptable par les Chambres et par l'opinion publique. Et toujours le Gouverneur, dont les concessions sont plus apparentes que réelles — ce qu'il sent bien — en arrive à ne vouloir qu’un essai limité :

Je prie le gouvernement, conclut-il, de demander le plus promptement aux Chambres une allocation pour faire une expérience de colonisation militaire avec mille colons. Il serait à désirer que cette mesure fût adoptée dans le courant de janvier ou les premiers jours de février, afin de pouvoir mettre la main à l'œuvre dès le mois de mars. L’allocation qui serait de trois millions devrait être divisée er deux années, deux millions pour 1847, parce que l’année de la création des villages est la plus dispendieuse, et un million pour 1848.

Cette brochure de Bugeaud n’était pas le seul document dont la lecture devait édifier les membres du gouvernement et les députés sur la valeur de son système. Quand le Maréchal comparait les villages militaires et civils, il restait en somme dans les généralités, et il eût désiré présenter des faits particuliers, rapportés par un homme du métier. Il chargea de ce soin un inspecteur de colonisation (1), Petrus Borel, sur lequel il croyait pouvoir compter pour exalter les mérites des colonies militaires et contester les avantages des créations civiles. Il importait surtout de démontrer que le colon civil ne coûtait pas seulement à l'Etat 2.500 ou 2.600 francs. Par ordre du Maréchal duc d’Isly, M. Petrus Borel se mit donc à l'ouvrage ; il écrivit trois mémoires, (2) intitulés l’un Beni Mered et Draria, le second Prix de revient d'un village civil, exemple Draria, enfin le troisième De la colonisation militaire et de la colonisation civile, aperçu comparatif.

(1) Voici d’après d’Ideville la curieuse biographie de cet inspecteur :

Pierre Borel d'Hauterive, plus connu souse nom de Pétrus Borel, naquit à Lyon en 1809. Son père, issu d’une famille noble, émigra en Suisse, après le siège de Lyon en 1792. Pétrus entra à 15 ans chez un architecte ; mais, malgré ses efforts, il ne put se cantonner dans l'architecture. Il était poète et fit partie de la pléiade ultra-romantique de 1830. De plusilétait républicain. Ses Rhapsodies, 1832, le mirent en lumière ; il publia encore Madame Putiphar, Champavert. Les lettres ne pouvant le nourrir, il obtint, grâce à son ami Th. Gautier, une place d’Inspecteur de la colonisation à Mostaganem. Il est mort en 1859.

(2) Ces trois mémoires $e trouvent dans les Archives de la Colonisation Algériennie.

Le parallèle entre Beni-Mered et Draria décèlerait à lui seul l'intervention personnelle du Maréchal, si l’on ne savait pas d’une façon pertinente que c’est sur son initiative et d’après ses propres Indications que le mémoire fut écrit. Constamment, depuis 1845, l’image de l’un de ces villages était associée à celle de l’autre. Draria était un. centre civil du Sahel d'Alger dont l’origine remontait aux premières années de la direction du comte Guyot et à la première application de l'arrêté du 18 avril 1841 sur l'établissement des villages agricoles. Fondé alors que la guerre s’était à peine éloignée des environs d'Alger, placé sur un territoire de faible étendue (584 hectares) que couvraient des broussailles, sans autre richesse en eau que quelques sources peu abondantes, peuplé enfin de colons fort pauvres, il eut à surmonter des difficultés sans nombre. Pourtant, il devint vite prospère. Au 31 décembre 1846, il comptait 365 habitants, 85 miliciens, 240 hectares défrichés et cultivés, 65 maisons bâties d’une valeur de 238.000 francs. Ces maisons avaient toutes été élevées par les colons. En somme, Draria n’avait nécessité l'intervention de l'Etat que pour son enceinte, les nivellements intérieurs, l’adduction des eaux, les plantations, les chemins. Cependant, des secours en matériaux, semences et arbres avaient été distribués aux colons. |

Beni-Mered fut créé à peu près à la même époque, puisqu'il remontait au moment où fut entrepris l’obstacle continu. Commencé par le service du Génie, il fut achevé par les travailleurs militaires aux frais exclusifs du budget. Les colons, tous soldats du 48€ de ligne, comptant encore à ce corps pour les frais de leur entretien, n’eurent pas la moindre dépense à faire. Depuis quatre années, ils recevaient les rations de vivres ; car le Maréchal, après la grande scène de da suppression du travail en commun (1), n'avait pas mis à exécution ses menaces. L'autorité militaire se contenta à cette époque de les associer, mais elle continua à les nourrir. Et même, lorsqu’en 1846 sonna, pour 23 d’entre eux, l'heure de la libération, Bugeaud ordonna à l’Intendant militaire de la Division d'Alger de leur maintenir les prestations en nature sur les fonds de la colonisation civile. De cette largesse estimée superflue, les bureaux du Ministère furent surpris ; Moline de Saint-Yon réclama des renseignements. Alors, le Gouverneur se fâcha tout rouge (2) et répartit qu'il rembourserait sur sa

(1) Voir le récit de cette scène. Les Essais, Livre III, ch. 2, Beni-Mered.

(2) Bugeaud à Moline de Saint-Yon, 1°: juillet 1846. Archives de la colonisation Algérienne. Dossier de Beni-Mered. A.G.G.A.

«Je saisis cette occasion, dit Bugeaud, pour vous faire remarquer que la tep-

cassette le prix de ces rations, ne voulant pas soumettre une mesure qu'il avait prise et qui était exécutée au contrôle d’un inspecteur de colonisation. Les soldats de Beni-Mered continuèrent done à vivre aux frais de l'Etat. Nul n’ignorait pourtant que le territoire de ce centre était formé d’excellentes terres, faciles à cultiver, labourées autrefois par une tribu, bien arrosées, fertiles ; il comptait 150 habitants seulement et possédait 347 hectares défrichés.

Voilà donc les centres que M. Pétrus Borel devait comparer ; et, sans avoir eu la précaution de rappeler les origines de chacun d’eux, sans avoir mis en lumière les conditions si différentes dance lesquelles ils avaient dû se développer, il proclamait d’abord qu’en toutes choses Draria cédait le pas à Beni-Mered. Pour le prouver, il nie les chiffres officiels contenus dans les publications administratives qu'il désigne couramment sous le nom de livres bleus, sans doute pour rappeler les contes bleus. D’après les états communiqués au Ministère et aux Commissions des Finances, la valeur des constructions particulières à Draria s'élevait à 838.000 francs ; il la réduit à 140.000. Le chiffre officiel des terres cultivées était de 240 hectares ; il le ramène à beaucoup moins, sous prétexte qu’il est enflé outre mesure et qu’il ne mérite, d’après lui, aucune créance. Il ne parle qu'avec un scepticisme moqueur de l’évaluation des récoltes, et pourtant elles n'étaient estimées qu’à 33.000. Il conteste même que l'effectif de la population atteigne 365 individus ; il n’en a compté, lui, à son passage que 230 ; que celui de la milice soit de 85 hommes, il n’en a vu que 50. Jusqu'au chiffre de 40 pores qu'il ne dispute à ces malheureux habitants de Draria ! Il taille, il coupe, il rapetisse tout.

Que M. Petrus Borel passe au village de Beni-Mered et la méthode

«dance générale des bureaux est de réduire le rôle du Gouverneur fort au-dessous «de celui d’un Préfet de France. Il peut bien remuer à volonté 100.000 hommes «frapper des contributions de guerre sur les Arabes ; mais il ne peut pas prendre «la plus petite mesure administrative sans passer par une foule de filières qui «lui font perdre un temps précieux ; il ne peut pas substituer un colon à un «autre. Cela dit, je vais vous donner des explications sur la mesure. Si j’ai «accordé des rations de vivres aux militaires libérés de Mered et de Mahelma, «ee rest pas qu’ils er. eussent réellement besoin.., mais, je le répète, parce que «je voulais leur donner ure petite récompense de leurs anciens services. Ce n’é- «tait pas, j'en conviens, conforme aux prescriptions établies, mais je crovais «qu’il pouvait être permis au Gouverneur général de faire de loin en loin, quel- «ques actes gracieux de cette nature et je les ai pratiqués plusieurs fois avec des «colons civils, en leur donnant des bestiaux que je prélevais en partie sur les «prises des soldats ». -

change. I ajoute, il enfle, il grossit tout. II ne dit pas que ce centre est divisé en deux parties, que l’une est le village militaire et l’autre l’agglomération civile ; pour. les besoins de sa démonstration, 1l rapporte au premier ce qui appartient au second. C’est ainsi qu'il attribue aux bâtiments édifiés par les colons militaires une valeur de 179.000 francs, tandis que la majeure partie de cette somme représente le prix des constructions faites par les colons civils (110.000). C'est ainsi encore qu'il porte le contingent de la milice à 73 hommes, alors qu’il n’est réellement que de 67. Dans cette comparaison, tout est à l'avenant. Quelle confiance avoir dans un travail inspiré par un parti pris évident ou plutôt pas le désir de plaire à un maître que l’on. sait ombrageux ?

Le second mémoire avait-il plus de valeur Ÿ La tactique n'est-elle pas d’une naïveté déconcertante ? Et vraiment quels résultats attendre d’une argumentation aussi maladroite ? Le Directeur de l'Intérieur avait évalué à 2.562 francs le coût moyen de chacune des familles établies dans les villages civils du Sahel. Afin d'éviter toute cause d'erreur, il avait fait porter ses recherches et ses calculs sur plusieurs centres. M. Pétrus Borel contredit les affirmations de son chef ; le chiffre de 2.562 francs est bien au-dessous de la réalité et il assure, lui, que le coût moyen d’un colon de Draria est de 5.114 francs ; car, dit-il, la dépense, occasionnée par ce seul village, monte à 342.696 francs. Et il cite une longue série de gros chiffres, tous empruntés à des documents officiels, donc indiscutables, maintenant qu'ils lui paraissent favorables à sa thèse. Or, ces chiffres représentaient autre chose que des dépenses particulières à Draria. Si le comte Guyot avait eu la précaution de réunir les dépenses de plusieurs centres pour arriver à une moyenne, on en devine aisément la raison ; dans chacun d’eux, on n'avait pas élevé un presbytère, une église, une école, une gendarmerie. Les bâtiments dont on avait embelli Draria servaient à d’autres localités des ‘environs, à Saoula, Crescia, El-Achour. Pourquoi dès lors vouloir mettre ces dépenses au compte exclusif de ce village ?

Un grand nombre de chemins rayonnaient aussi de ce point vers les communes voisines, vers El-Achour et Dély-Ibrahim, vers Crescia et Douéra. Ils desservaient donc toute la contrée et leur ouverture avait coûté 100.000 francs. Que fait M. Pétrus Borel ? Il impute la dépense entière à Draria ; il lui impute aussi les 23.000 francs qu'a nécessités la création d’une maison d'école, pourtant commune à tous les enfants des centres environnants. Le procédé était si visible

et si maladroit qu'on se demande en vérité comment le Gouverneur a pu prendre au sérieux un semblable caleul. L'élève ne risquait-il pas de compromettre le maître ?

Néañmoins, Bugeaud, en envoyant ces deux premières études,

-insistait auprès du général de la Rue pouiequ'’elles fussent communiquées aux membres de la Commission, chargée d'examiner le projet de loi sur les camps agricoles, Il est souffrant et est obligé de faire écrire : É

M. le Maréchal vous prie (1) instamment de mettre sous les yeux de la Commission le Mémoire qu’il vous à fait remettre par M. de la Rue (Beni-Mered et Draria) et l’un de ceux qu’il vous envoie aujourd’hui, c’est-à-dire celui qui établit le prix de revient de Draria...M. le Maréchal croit fort utile de le mettre sous les yeux de la Commission, car il importe, pour l'adoption du projet de colonisation militaire, que l’on sache bien que la colonisation civile a coûté plus cher qu’on ne demande pour la colonisation militaire, qu’elle n’a donné que de faïbles résultats.

Au contraire, bien qu’il transmette le troisième mémoire, l’aperçu comparatif des deux modes de colonisation, il lui paraît impossible et même dangereux d’en donner connaissance aux députés. Ce dernier rapport en effet était une virulente diatribe contre les procédés du comte Guyot et une attaque passionnée des colons civils qu’il avait implantés en Afrique.

M. Pétrus Borel, généralisant quelques faits particuliers, traçait de cette population civile du Sahel le tableau le plus sombre. Il parlait «d’un troupeau de gens démoralisés, fatigués, pauvres ou appau- «vris, étrangers les uns aux autres, sans lien, sans cohésion, séparés «d'ordinaire par les habitudes et même par le langage, sans disei- «pline et sans chef, disséminant leurs efforts, s’épuisant dans tous «les sens, ayant tout à faire à la fois, maison, défrichement, acclima- «tement, éducation agricole, et plus encore, à travailler sans subsis- «tance, à vivre sans moyen d'existence et à soutenir en même «temps leur famille». Ces malheureux étaient victimes sans doute des intempéries et des maux de toutes sortes qui les assaillaient sur cette terre africaine ; ils l’étaient aussi des procédés de l’administration à leur égard. A leur arrivée, ils avaient un petit pécule; mais com: bien vite ils le dissipaient pendant leur séjour à Alger ! « Quand ils «quittent le dépôt des arrivants, ils sont pour la plupart au bout de «leurs ressources. Voilà donc des gens dans le besoin, les uns décou- «érags par les empêchements et les retardements qu’ils ont rencon-

(1) Bugeaud à Moline de Saint- Yon. (Sans date, probablement février 1847). Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Bugeaud. À .G.G.A.

«trés, les autres démoralisés au dépôt des ouvriers civils par le con- «tact des malades sortant des hôpitaux ou par des habitudes de pa- «resse et d’ivrognerie contractées dans l’oisiveté et dans l'ennui de «l'attente ». $

Alors, dans ce dénuemeat, dans cette détresse physique et morale, ils sont jetés sur leur concession, c’est-à-dire sur la part de broussailles qui leur revient. Ils commencent une lutte longue et pénible dont l'issue ne peut être que plus ou moins malheureuse. Maints d’entre: eux se mettent au travail et peinent ; surviennent les maladies ; les familles sont décimées et, amputées parfois de leur chef, elles tombent aux frais de l'Etat. D’autres que rebute le labeur quotidien, et dont les moyens d’existence restent problématiques, se laissent vivre, «ne faisant rien le jour, vendant les outils qu’on leur donne, les bes- «tiaux qu’on leur prête, les semences qu’on leur distribue». Et cet inspecteur de colonisation, témoin de tant de misères, en vient à applaudir à la mesure draconienne que la haute administration a prise : elle a décidé de ne plus accorder de secours aux immigrants, à seule fin d'empêcher l’arrivée de nouveaux colons pauvres.

Vers la fin de cette diatribe, M. Pétrus Borel a l'impression qu'il a poussé trop au noir les couleurs de ce tableau ; il se ravise et découvre le but qu'il poursuivait. S'il a plaidé contre la colonisation civile, c’est uniquement pour qu’on ne condamne pas sans procès la colonisation militaire. La conclusion est au moins inattendue : «Nous ne «voulons pas dire que l'Administration civile n'arrive jamais à rien «ou ne puisse arriver à la longue avec de grands débours d'argent et «d'hommes à une fin convenable dans ses créations ; nous voulons «seulement faire sentir ici qu’un système qui sème l’or pour avoir «du billon, du grain pour avoir des broussailles, qui sacrifie cinq ou «six cents âmes, comme au Fondouk, pour obtenir un chiffre de (145 habitants, qui fait des veuves, des orphelins, des malades, et «par conséquent crée de la misère et des charges pour le pays, qui «fonde des hameaux, des bourges, des villages désertés ou déserts, «n'est pas un système tellement supérieur. qu'il ne puisse permetetre qu'à ses côtés d’autres expérimentations se fassent quand sur- «tout ces expérimentations ont déjà produit leur exemple probant cet d'excellents fruits». N’est-il pas vrai que ce Monsieur Pétrus Borel, qui a asséné de si grands coups sur la colonisation civile et qui cependant ne lui veut aucun mal, ressemble beaucoup à l'ours de la

fable. Le pavé qu’il avait lancé d’une rude main de lutteur risquait fort de tuer la colonisation tout entière.

flatterie.

SN re

C’est pour cette raison que Bugeaud ne veut point que le dernier mémoire de cet inspecteur soit communiqué aux Chambres : tou- Jours malade, il fait écrire :

Elles seraient en droit de nous dire : pourquoi avez-vous continué pendant si longtemps une chose si onéreuse pour le Trésor et donnant des résultats si peu avantageux ? Il y aurait sans doute de très bonnes raisons à donner : l’impatience publique qui nous pressait, l'incertitude des idées, l’inexpérience et l’impossibilité d'employer de meilleurs éléments, ete. Mais, comme on ne tient jamais compte au gouvernement des difficultés des circonstances, ces raisons ne paraîtraient pas suffisamment bonnes. C’est donc à vous seul que le Maréchal adresse le Mémoire dans lequel il y a Aus erreurs, mais qui est bien vrai au fond.

Le Ministre jugea comme Bugeaud ; l'aperçu comparatif de M. Pétrus Borel demeura confidentiel ; ses deux autres rapports restèrent aussi secrets. Le gouvernement ne se résolut pas à les divulguer. Ils n’eussent d’ailleurs convaincu personne ; ils n'auraient eu, selon toute vraisemblance, d'autre résultat que de soulever des débats violents au sein de la Commission, sans profit pour personne, pas même pour M. Pétrus Borel dont la complaisance aurait été taxée de

En même temps qu’il faisait distribuer sa brochure aux Députés et Pairs et qu’il adressait au Ministère ces trois Mémoires, le Gouverneur donnait à ses officiers des ordres pour préparer d'urgence plusieurs projets de camps agricoles ; c’étaient des pièces essentielles dont la production viendrait à l’appui du crédit de trois millions. A négliger cette précaution, il s’exposait de la part des Chambres à un refus semblable à celui du Maréchal Soult en 1845. Dans sa brochure, en effet, il s'était contenté de les situer par région sans spécifier l’endroit exact où il les placerait. I1 y a de beaux espaces, assurait-il, entre Médéa et le versant Sud du Djurdjura et aussi le long du Chéliff supérieur ; on les fixera sur ces plateaux, en des pays salubres et riches. Peut-être sera-t-il prudent de leur réserver, pendant quelque

temps du moins, le Dahra dont les tribus sont si remuantes. Dans la

province de Constantine, ces colonies militaires s’imposent ni ee lignes de communication entre les villes de la côte et celles de 1 intérieur ; elles s’échelonneront le long des routes de Bône à Constantine, de Constantine à Sétif, de Constantine à Batna. Dans la province d'Oran enfin, même dispositif afin de maintenir toujours ouvertes

nos relations avec Mascara et Tlemcen.

Ces indications étaient insuffisantes ; en ces contrées ou sur cés routes, il y avait des points à choisir. Le chef d’escadron Durrieu reçut la mission de déterminer les plus favorables au Sud d'Alger ; il proposa Auzia et Borougia. À Auzia, existait déjà un poste militaire auquel on avait donné le nom d’Aumale ; tout autour les terres étaient riches et libres. Nul doute que 230 familles de militaires, réparties en trois villages, n’y réussissent. À Borougia, les propriétés du domaine occupaient aussi une étendue considérable et consistaient en excellentes terres ; de plus, ce point servait de gîte d'étape dans deux directions vers Boghar et vers Aumale. 120 familles y vivraient aisément. Les propositions de cet officier étaient accompagnées de plans, de devis, de rapports détaillés. Bugeaud les envoya le 30 décembre ; la lettre qu'il écrivit à ce propos est un nouveau et long plaidoyer en faveur de la colonisation militaire, simple répétition de ce qu'il a déjà dit plusieurs fois. Un détail original cependant s il composera les colons de ces camps de la manière suivante : 9/10 de laboureurs et 1/10 d’artisans indispensables à l’agriculture, un peu agriculteurs eux-mêmes comme le sont dans les villages de France les charpentiers, les maçons, les taillandiers, les charrons.

Nos villages civils sont loin d’avoir, dit-il (1), une composition aussi avantageuse pour la colonisation rurale. On ÿ voit aussi plus de cabaretiers, de marchands et d’artisans que de laboureurs. C’est que les laboureurs ne manquent pas de place en France et qu’ils ne viendront en Afrique qu'avec la garantie d'y trouver des avantages au moins égaux à ceux que je veux faire à mes colons mili-

taires au moyen d’une allocation du budget et du secours puissant que leur donneront leurs camarades.

Le Ministre répond le 7 janvier (2) que les positions sue sont excellentes ; 1l ne doute pas que des colonies militaires n’y soient d'un grand secours pour assurer la tranquillité du pays.

Le 25 janvier, autre envoi de projets. Le Gouverneur transmet les dossiers de la province de Constantine que lui fait parvenir le général Bedeau. Trois points y étaient désignés comme se prêtant à l’installation de colons militaires : El-Aria (Sillat), Aïn-el-Bordj (Aïn-Kebira), et Tedjemount (El-Memera). Sur chacun d’eux on construirait un village de 150 feux ; ce qui faisait 450 familles. L'un de ces projets, celui d'El-Aria, ne paraît pas heureux au Gouverneur. La position est.

(1) Bugeaud à Moline de Saint- Yon, 30 décembre 1846. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Aumale. A.G.G.A.

(2) Bugeaud à Moline de Saint-Yon, 7 janvier 1847. Mêmes archives.

NO

éloignée de Constantine et trop au milieu des tribus kabyles. Si on y place des soldats colons, il faudra que leur nombre soit plus considérable, Au reste, suivant Bugeaud, ce ne sont là que des projets qui ont pour objet d'appuyer par des pièces la demande de crédit. Dans l'application, on modifiera bien des choses ; lui-même, si son système est admis par les Chambres, se propose d’aller visiter toutes les localités avant de commencer les travaux.

Enfin, le 10 février partait d'Alger le dossier d’ Ones le-Pont. Bugeaud avait désigné ce point à la Commission d'études. Il s’agissait d’un village de 110 maisons, situé à 5 lieues environ de Mostaganem et de l'embouchure du Chéliff, en avant du pont qui permet de traverser ce fleuve et au centre d’une belle plaine. En appuyant cette dernière proposition, le Gouverneur reconnaît que ce village se trouvera dans la zone civile telle qu’il l’a tracée, et s’en excuse:

Comme le pont du Chéliff (1) est sur la frontière du Dahra, pays très turbulent, il serait périlleux d’y mettre en ce moment des familles civiles. Plus tard, cette colonisation s’y portera, attirée par la fertilité des terres et le voisinage de la rivière. Alors, le village militaire pourra devenir civil, conime Mered, Mahelma et Fouka le sont devenus.

Donc, à la fin du mois de février, le Ministère a tous les projets de villages, bien suffisants pour appuyer sa demandé de crédits. Bugeaud en attend encore deux autres de la province d'Oran, mais ils tardent à arriver. Il semble d’ailleurs que le général Lamoricière et les officiers de la division d'Oran aient mis fort peu d’empressement à entreprendre cette enquête ; ils désiraient sans doute réserver cette province à l’essai du système de colonisation par les grandes entreprises capitalistes.

Le projet de loi :

Sans attendre l’arrivée de ces derniers rapports, le Ministre de la guerre déposa le projet de loi sur le bureau de la Chambre, le 27 févner 1847. L'élaboration en avait été particulièrement longue ; les membres du Cabinet avaient délibéré près de deux mois avant de tomber-d’accord. La preuve en est dans les multiples ébauches aux-

(1) Bugeaud à Moline de Saint-Yon, 10 février 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Orléans-le-Pont. A.G.G.A.

=— 258 — quelles donna lieu la rédaction de ce projet ministériel. Toutes, une dizaine au moins, de dates différentes, ont été conservées dans les Archives Algériennes ; toutes sont retouchées et accompagnées de notes du Ministre ou du chef directeur.

L'étude en fut commencée par le Conseil des Ministres, le 8 décembre. Deux propositions, conçues à peu près dans les mêmes termes, furent présentées : l’une peuplait les futures colonies militaires d'officiers retraités et de soldats libérés, l’autre les formait d'officiers et de soldats en activité de service. Pour la première comme pour la seconde, les mêmes considérants étaient invoqués : services rendus par l’armée dans cette laborieuse campagne, récompense bien méritée due à tous les militaires qui y avaient pris part, nécessité d'installer une vigoureuse population européenne au milieu des indigènes, protection des centres civils : « L'armée, disait-on (2), à qui a été confiée «la noble tâche de conquérir l'Algérie et d’en faire une terre à jamais «française, a, en toutes circonstances, bien mérité de la France par «la continuité, par l'éclat et le désintéressement de ses services. Le «moment est veau de récompenser ses services... Déjà une pensée «analogue avait dirigé le gouvernement de 1803, lorsqu'il décréta «les camps de Juliers et d'Alexandrie, La situation actuelle en Afri- «que appelle avec beaucoup plus de raison une création du même «genre : ouvrir à des militaires la carrière agricole, les attacher au «sol de l'Algérie, ce sera tout à la fois récompenser l’armée et la faire «concourir à la fertilisation et au peuplement d’un pays qui ne sera «véritablement conquis que lorsqu'il sera occupé par une population «européenne et fortement constituée ».

Puisque l'admission dans ces camps agricoles était une récompense nationale, il eût été plus logique de la réserver aux soldat: libérés : eux avaient rendu des services en Afrique. Pour quelle raison y placer des nouveaux venus qui venaient à peine de débarquer ? La plupart des Ministres préféraient ce dernier système dont l'avantage était de ne point soulever de grandes difficultés et auquel les Chambres se rallieraient aisément. Mais il y avait Bugeaud, Bugeaud envers lequel le Roi, Guizot, Moline de St-Yon, le comte de Salvandy, s’étaient engagés, Bugeaud qui ne voulait entendre parler que de soldats en activité de service. Et puis quelqu'un fit remarquer que ces retraités, ces libérés pouvaient être considérés comme colons civils et

(2) Voir les nombreux rapports qui témoignent de l'indécision du gouvernement et de l’hostilité des bureaux.

placés dans les villages civils, que leur mélange avec les soldats non libérés présentait de multiples inconvénients. «La première pensée «du gouvernement du Roi (1) avait été d’associer aux uns et aux «autres (officiers et soldats en activité) des soldats libérés. Mais un «plus mûr examen lui a démontré que ce dernier élément, attendu «la difficulté pratique de l’assujettir, aussi bien que les soldats non «libérés, au régime transitoire des camps, condition sans laquelle «son admission amoindrirait nécessairement les forces actives de «chaque camp, devrait être utilisé de préférence pour la colonisation « hbre autour des villes des territoires mixtes, ce qui a déjà été com- «mencé avec succès ».

Cet avis prévalut et il fut décidé vers la fin de décembre que l’on s’en tiendrait aux soldats et aux officiers en activité de service, ainsi que le réclamait le Maréchal. On créerait trois camps, de 300 hommes environ chacun, qui seraient placés d’après les indications du Gouverneur général à Sour-Gozlam ou Aumale, à Borouguia et à Aïn- Témouchent. Le crédit à demander fut fixé à 3.500.000 francs ; on le justifierait en rappelant, sans trop y insister (2), les principales dispositions du système du Maréchal. Le Roi pensait que le moyen le plus sûr d’assurer le succès de la demande était de former une grande Commission que l’on composerait des membres des deux Chambres et qui serait chargée d'examiner les détails du projet. Il pensait aussi qu'il serait bon d’appeler Bugeaud pour qu’il prît lui-même la défense d’une proposition qui était la sienne. e

Les lignes générales ayant été fixées, les bureaux furent chargés

de mettre la dernière main au rapport. Véritable travail de Pénélope !

Seule la Direction générale de l'Algérie avait reçu les confidences et les instructions du Ministre. Elle s’appliqua à retrancher du rapport tout ce qui visait trop personnellement le Gouverneur général, tout ce qui rappelait son système. Puis, sous prétexte d'éviter les difficultés, on supprima la partie traitant des charges imposées aux colons ; on enleva toute précision sur les points à coloniser. Le rapport se réduisait de plus en plus ; ce ne fut bientôt qu’un rapport squelette. Aussi quand, en dernier lieu, il arriva au bureau du contrôle et de la comptabilité générale, le chef multiplia les critiques, se plaignit des

(1) Rapport annexe. Dans le dossier sont compris de nombreux rapports ou de simples notes, adressées d’un bureau à un autre, parfois sans date et sans nom d'auteur. A.G.G.A.:

(2) Autre rapport annexe. AÀ.G.G.A.

obseurités, releva des lacunes. Et la Direction de répondre : « La «Comptabilité générale croit-elle que ces observations nous aient «échappé ? Elle ne sait pas, il est vrai, que la Direction des Affaires «de l’Algérie avait reçu l’ordre de retrancher des projets de loi toutes «les dispositions de cette nature et plus tard même celles concernant «la position des officiers, sous-ofliciers et soldats». Le mot d'ordre avait été exécuté à la lettre ; rien ne fut éclairei ; au dernier moment, on biffa même le mot qui NA, tout son sens au projet, le mot d'essai de colonisation. I y était dit en effet : «C’est dans cette'vue «(de fonder une population nombreuse) que le Roi nous a chargés de «vous présenter un projet de loi ayant pour objet d'obtenir un crédit «extraordinaires pécialement destiné à fonder, comme essai de colo- «nisation, et à titre de récompense nationale, des camps qui ensem- «ble comprendraient mille hommes». En rayant ce mot, on se donnait l'apparence de ne point poursuivre l'exécution du plan du Maréchal Bugeaud, et c'était l'impression que l’on voulait donner.

A force de suppressions, le rapport ne fut plus présentable devant les Chambres. On le refit done et on tomba dans l’excès contraire. On lui donna des proportions qu'il ne comportait pas. Dans l'exposé des motifs qui fut publié, les bureaux firent entrer de longs développements sur les progrès de la colonisation sous toutes ses formes, sur les projets du général Lamoricière, du général Bedeau, et enfin sur celui de Bugeaud. Celui-là arrivait bon dernier quoiqu'il füt le seul en cause ; encore, au lieu de le présenter franchement, de démontrer son utilité et son urgence, ,s’appliquait-on surtout à répondre aux objections possibles ou probables. Grande colère de Bugeaud, quand il le connut ! Il est malade, il a besoin d’une personne qui lui fasse cette lecture :

Je viens, écrit-il à Guizot le 9 mars (1), de me faire lire l'exposé des motifs ; si je ne comptais que sur cet exposé, le projet serait bien malade ; je n’ai rien vu de plus pâle, de plus timide et de plus incolore que ce discours du Ministre de la guerre ; on y a mêlé l'historique incomplet de la colonisation, le système du général Lamoricière, celui du général Bedeau ; enfin, le mien arrive comme accessoire. On ne l’appuie par aucune des grandes considérations ; on lui donne la plus petite partie possible, on l’excuse bien plus qu ’on. ne le Pere et qu’on en démontre l’utilité.

Les seuls développements intéressants que l’on rencontrait dans cette compilation assez lourde étaient les réponses faites aux préten-

(1) Bugeaud à Guizot, 9 mars 1847. Voir les Mémoires de Guizot, VII, page 281.

dues difficultés de la colonisation militaire. On dit que la dépense sera onéreuse, mais dans aucun cas elle ne sera improductive : si l'essai réussit, la réduction de l’armée compensera tous les sacrifices consentis ; s’il échoue, les travaux effectués serviront aux colons civils. On objecte aussi que les familles ne pourront se constituer ou se maintenir dans les camps agricoles : «Cette objection (1), pleine «de force contre l’ancien projet, n’en conserve aucune contre le projet «nouveau. Avec le régime militaire permanent qui formait la base «de l’ancien système, il y.avait sous ce rapport d’insurmontables «obstacles. Avec le régime civil qui doit être considéré, d’après le «système nouveau, comme le régime normal des camps agricoles, «puisque c’est celui qu’on entend leur appliquer aussitôt qu’ils «seront définitivement établis, il ne reste plus à cet égard d’obstacle «sérieux». Le Ministre affirme que les femmes des militaires, en cas de décès de leurs maris, conserveront la plénitude de leurs droits à la succession du concessionnaire, et cela à quelque époque que le décès se produise et alors même qu’il aurait lieu avant la libération de service du défunt : « Cette substitution s’opérera à leur profit, à la seule «eondition de Dur les propriétés en valeur et sans les assujettir «en aucune manière à l’obligation impossible de remplacer leur au- «teur dans l’accomplissement de ses devoirs militaires ».

Quant aux incompatibilités présumées de la colonie militaire avec les lois sur le recrutement et l’organisation de l’armée, elles ne peuvent plus être opposées au nouveau projet, car il ne crée pas de régime -exceptionnel ; et, chose fort inattendue, le Ministre actuel Moline de Saint-Yon reprend presque textuellement l’ancienne proposition de son prédécesseur le Maréchal Soult. Il ne s’agit plus en somme que de fonder « des postes permanents dans des localités éloignées dont « l'intérêt de notre puissance exige l’occupation, et de faire tourner «cette création au profit des intérêts de la colonie en concentrant «dans les postes ainsi établis des soldats approchant du terme de «leur carrière militaire et décidés à y rester à demeure fixe après leur «libération ». C’est ici que se traduit l’intention bien nette du Ministre ; il s'efforce de marquer les différences qui séparent les camps agri- coles des anciennes légions, car — il ne saurait en douter — à cette condition seulement, la Chambre pourra les accueillir avec quelque faveur. Et que fait-il ? En s’ingéniant à prouver aux Députés et aux Pairs les avantages de la proposition qui leur est soumise, il

(1) Moniteur Universel du 28 février 1847.

s'éloigne de plus en plus de la conception de Bugeaud et se rapproche de celle de Soult. Tant il est vrai que, lorsqu'on cherche à défendre les idées d'autrui sans les partager, on arrive toujours à les soutenir par des arguments qui tendent à les dénaturer ou à les déformer.

L’échec du projet. Ses causes et ses conséquences

A la séance de la Chambre, le 27 février, le Ministre déposa le projet de loi ; une courte disçussion s’engagea. Elle fut provoquée par ce fait que le gouvernement avait cru devoir apporter, en même temps que ce projet, les cahiers de crédits extraordinaires pour l’Afrique en 1847. Fâcheuse coïncidence ! Plusieurs députés firent remarquer qu'il était désirable de renvoyer l’une et l’autre étude à une Commission unique, à la condition toutefois qu’elle fit des rapports séparés. Le Ministre, se rangeant à cet avis, suggéra l’idée de doubler le nombre des membres dont se composerait cette Commission, ce qui lui paraissait la garantie d’un examen sérieux et approfondi et soulignait la gravité des résolutions à prendre. Il fut donc décidé que cha que bureau de la Chambre nommerait deux commissaires.

Le 6 mars, la désignation eut lieu ; presque tous les députés élus étaient hostiles. Cinq se recommandaient par des études spéciales sur l'Algérie : MM. Dufaure, de Tocqueville, de Corcelles, Gustave de Beaumont et Plichon ; mais, dans ces études ou dans leurs discours à la Chambre, ils s'étaient publiquement déclarés contre le système de Bugeaud. MM. de Tracy, Desjobert et Jules de Lasteyrie repoussaient toute idée de colonisation algérienne, sous quelque forme qu’on la leur présentât. MM. de Morny, Oudinot et Allart en étaient encore au regret du programme de l’occupation restreinte. Pour MM. Abraham-Dubois, Béchameil, Schneider, de la Guiche, d'Oraison, de Boblaye et de Chasseloup-Laubat, ils ne pouvaient passer pour des spécialistes ni des questions africaines, ni des problèmes coloniaux ; parmi ces derniers, quelqués-uns furent élus parce qu'eux aussi avaient manifesté leur hostilité.

Au moment de clore sa lettre du 9 mars, le Maréchal apprend les résultats de plusieurs bureaux ; il ne s’illusionne pas sur leur signification. Ce qui l’étonne, c’est l’ UE du gouvernement et il ne peut s'empêcher d'ajouter ce post-scriptum :

apprends par une lettre particulière (1) les noms des commissaires de sept bureaux de la Chambre pour les crédits d'Afrique, Je crois la majorité d’entre eux très peu favorable, Le gouvernement qui est si fort dans les bureaux n’a donc pas cherché à faire prévaloir les candidats de son choïx ?

L’attitude des membres du gouvernement ne parut étrange qu’à Bugeaud ; on savait à Paris que le Ministère avait déposé le projet parce que des engagements avaient été pris par plusieurs de ses membres, mais qu’une fois leur promesse tenue, ceux-ci ne feraient point de son adoption une question de confiance : « Nous n'avions pas « fait (£), avoue Guizot dans ses Mémoires, une question de cabinet ; «quelque importante que fût l'affaire, notre politique générale n’y «était nullement engagée ; c'était une de ces occasions dans lesquel- «les un gouvernement sensé doit laisser à son propre parti une assez «grande latitude et, si nous avions agi autrement, nos plus fidèles «amis se seraient justement récriés ».

Cette neutralité et presque cette indifférence étaient bien faites pour amener un échec ; seule, l’intervention énergique et sur place de Bugeaud aurait pu enlever le vote. Mais le Gouverneur était assez gravement malade. Son départ pour Paris, fixé au milieu de mars, dut être reculé ; il’annonce ainsi ce retard à Guizot : 0

C’est encore de mon lit de douleur (3) que je vous écris. Ayant besoin de guérir vite, j’ai supplié le docteur de m’appliquer les remèdes les plus énergiques pour dissiper ma violente maladie de poitrine ; les pommades révulsives, les vésicatoires, les purgations, les compresses camphrées, l’eau sédative, rien n’a été négligé ; on m’a martyrisé ; ma poitrine n’est qu’une plaie et cependant il n’y a pas d’amélioration dans mon état intérieur. Je commence à craindre sérieusement de ne pas être en état de me rendre à Paris avant la fin du mois, et, dès

lors, qu'irais-je y faire ? Les partis seront pris, la Comnrission aura fait son rapport ; s’il est favorable, la chose ira probablement bien ; s’il ne l'était pas, ce ne

serait pas moi qui ferai changer le résultat. :

L'état de sa santé ne $’améliora que lentement ; quand il fut rétabli, le temps utile de sa présence à Paris était passé. Il ‘abandonna donc son projet de voyage : c'était condamner en même temps son projet de colonisation.

La Commission choisit pour président M. Dufaure, celui-là même qui, dans la session précédente et à propos de la discussion des crédits: extraordinaires, s'était hautement prononcé contre les colonies de

(1) Bugeaud à Guizot, 9 mars 1847. Déjà citée.

(2) Guizot : Mémoires, VII, page 235.

(3) Guizot : Mémoires, VII, page 231.

Bugeaud. Elle nomma un peu plus tard, en avril, comme rapporteur, M. de Tocqueville dont l'opposition raisonnée, dogmatique, était plus redoutable encore ; au cours de son récent voyage d'enquête en Afrique, ce député s’était renseigné sur les rouages de l’administration militaire et les sentiments qu’éprouvait pour elle la population civile. Dès les premières séances, il fut évident que la Commission se prononcerait contre les camp; agricoles ; elle se refusa à les distinguer, ainsi qu’on l'y invitait, des légions agricoles. Tous les arguments, même les plus inattendus, même les plus controuvés, arguments de fait, arguments de droit, rencontrèrent quelque faveur dans ce milieu nettement défavorable.

M. Desjobert cita le chiffre de 800 millions comme celui auquel s’élèverait la dépense totale ; il parla même d’un milliard. Et l’on se trouvait alors en pleine crise financière. Après les années de grande prospérité du début du règne, où l’argent était si abondant que, suivant un mot du Ministre des Finances à cette époque, on ne savait pas comment le dépenser, après la période des excédents de recettes qu'absorbaient régulièrement chaque anhée les crédits extraordinaires, l'équilibre du budget venait d’être inopinément rompu. Les uns en accusaient la politique fiscale du Ministère, coupable selon eux d’avoir laissé s’enfler démesurément les dépenses ; les autres y voyaient un simple effet de la mauvaise récolte de 1846 ; beaucoup estimaient que l’on avait été trop vite dans la construction des voies ferrées ét que l’on aurait dû échelonner les dépenses sur un plus grand nombre d'années. La chose certaine était le déficit du budget, s’élevant à 200 millions ; de plus, vers le même temps, l'intérêt des bons du Trésor montait de 2 à 4 0/0 et l’argent se raréfiait. En jetant dans le débat, et au début, la menace d’une dépense totale de 800 millions, dont le crédit de 3 millions était l’amorce, M. Desjobert rappelait à ses collègues les embarras financiers de l’heure présente et leur parlait un langage qu'ils comprenaient trop bien.

Leur donner par ailleurs (1) des motifs plus avouables qui serviraient devant l'opinion à repousser l'essai demandé, c'était leur permettre de colorer leur retraite et de rejeter sur d’autres la responsabilité d’un tel geste. M. Genty de Bussy affirma que les essais de vil-. lages militaires avaient complètement échoué et, parmi les causes de ces échecs, M. Dufaure conta l’histoire des mariages au tambour.

(1) Voir dans le Journal des Débats (9 mars 1848) un long compte rendu des discussions qui eurent lieu au sein de cette Commission.

En 1842, aurait-il dit d’après les journaux du temps (2), 500 soldats s'étaient rendus à Toulon pour se marier, 499 mariages avaient été célébrés civilement et religieusement et tous, sans en excepter un seul, avaient été dissous dans les six mois qui suivirent. Le même député laissait entendre, sans le dire expressément, que les femmes, épousées par les libérés d’Ain-Fouka, avaient été choisies dans la classe la plus basse de la société. De ce récit curieux et romanesque, tous les Journaux s’emparèrent ; ils brodèrent là-dessus audacieuse- ment, sans se soucier de l’opprobre dont ils couvraient les femmes de ce village : « Le spirituel député de la Charente, écrivait Le National, «aurait rappelé l’histoire des colons de Fouka, envoyés pour racoler «à Toulon toutes les filles de bonne volonté. Après quelques mois de € mariage, lasses de la vie pastorale et militaire, ces femmes auraient «levé le camp pour aller soupirer, loin de leurs maris, avec les Love- «laces de notre infanterie légère». Le thème était inépuisable ; la presse quotidienne l’agrémenta de détails plus ou moins piquants, aussi bien d’ailleurs la presse ministérielle que la presse opposante. En Algérie, Le Moniteur, organe officiel du Gouverneur, eut beau essayer de rectifier les faits ; L’Akhbar, dont les attaches officieuses n'étaient ignorées de personne à Alger, publia une longue lettre du capitaine Blanchet, premier maire de Fouka. Mais que faire contre la pointe du ridicule ? L'histoire des mariages au tambour, présentée sous cette forme humoristique par tous les journalistes, contribua à discréditer définitivement la colonisation militaire dans l'opinion publique et ce discrédit facilita la tâche de la Commission.

A la lecture de ce qu'il appelle des «billevesées », le Maréchal s’irrite, se révolte ; il attaque les députés, il s’en prend au gouvernement. Aux députés qui reprochent à la colonisation militaire de ne point tenir compte de la situation des enfants et des veuves, il répond que la perfection n’est pas de ee monde, que des veuves et des orphelins existent dans les villages civils, et il s’emporte, et il crie à ces opposants de parti-pris :

Vous voyez (1) une paille qui est dans l’œil de votre voisin et vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. Un système de colonisation qui réponde à tous les besoins de notre situation. ! vous ne le trouverez jamais. Vous n’avez à choisir qu’entre des inconvénients. Prenez ce qu’il y a de moins imparfait.

(1) Voir plus loin lhistorique d’Ain-Fouka, XIL, chap. 1 (2) Bugeaud à Moline de Saint-Yon, 17 mars 1847, Archives de la colonisation Algérienne. Dossier Bugeaud, A,G.G.A,

Au gouvernement qui, impassible, assiste à ce colportage d'idées fausses et de faits erronés, il fait part de sa douloureuse surprise :

Le silence de deux Ministres (1) dans le premier bureau, en présence des assertions si extraordinaires de M. Dufaure, a lieu de m’étonner beaucoup. Messieurs les Ministres pouvaient ne pas connaître exactement les faits cités ; car, malheureusement, excepté le Ministre de la guerre, ils ne s’occupent pas beaucoup dès affaires d'Afrique, mais l’exorbitance des faits cités aurait dû, ce me semble, provoquer de leur part l’expression du doute et la demande qu’on allât aux informations près du Ministre de la Guerre. Y a-t-il rien de plus incroyable au monde que le fait de 499 mariages contractés civilement et religieusement et se dissolvant dans le cours de l’année ?... Les militaires ne sont donc pas propres | au mariage ? Que deviennent alors nos 60.000 libérés de chaque année ? Restentils célibataires ? Serait-ce le climat d'Afrique qui produit ce miraculeux esprit de désunion ? On observe tout le contraire ; comme il y a peu de choix pour les femmes, on garde celle que l’on a, même à l’état de concubine, et je n’ai pas entendu parler d’un seul divorce. Il est vraiment ridicule qu’on oppose de tels faits, et les arguments qu’on en tire, à la colonisation militaire, et il y a de quoi faire désespérer de l’avenir d'Afrique.

S'il ne désespérait pas encore complètement de cet avenir, du moins il prévoyait l’échec de son projet. Par amour-propre et par une sorte de coquetterie d'auteur, il désirait seulement qu’une voix, en dehors de la sienne, s’élevât pour le défendre avant toute condamnation et que cette voix partît d'Afrique. |

Vers la fin de ce même mois de mars (2), le Gouverneur général recevait les membres de la Société Agricole d'Alger et leur exposait les avantages des camps agricoles ; il le fit en termes tels que personne ne se méprit sur son désir ; il leur demandait de prendre parti pour son projet de colonisation militaire et de publier en sa faveur un ma: nifeste que l’on adresserait aux Chambres. Même démarche, mêmes sollicitations furent faites auprès d’autres sociétés algériennes, qui acceptèrent de se Joindre au mouvement. On eut pendant quelque temps l’espoir de réunir de nombreuses signatures. C’eût été, proclamée par les intéressés, la preuve de l'utilité du projet en discussion et surtout une satisfaction pour l’amour-propre du Maréchal, qu’avaient froissé les critiques acerbes de la presse métropolitaine.

Une adresse (3) fut donc rédigée immédiatement par la Société

(1) Même lettre, 17 mars 1847.

(2) Akhbar du 27 mars 1847.

(3) Akhbar du 8 avril 1847.

Agricole ; elle débutait ainsi : « Nous vous le disons, MM. les Députés, «avec une entière, avec une profonde conviction, la création de Ccamps agricoles nous paraît être une mesure de la plus haute im- Cportance pour la domination paisible de l'Algérie et les progrès de «la colonie. Nous désirons vivement que cette mesure soit par vous «accueillie favorablement». Et elle insistait sur les services que ces camps, «colonisation d'avant-garde», rendraient aux colons civils, sur les bienfaits de ces «sentinelles avancées de la civilisation européenne » qui, en rapports constants avec les tribus arabes, les prépareraient à recevoir au milieu d’elles des Européens, enfin sur la justice de ces créations en faveur de soldats ainsi associés aux bénéfices de la conquête. Mais cette adresse ne put réunir que... 24 signatures !

Presque à la même date, circula dans la ville d'Alger une nouvelle pétition (1), celle-là plus générale ; elle n’était pas réservée aux agriculteurs. Dans la pensée de ses auteurs, elle devait être considérée comme exprimant les désirs de tous les civils. On y affirmait que le projet de Monsieur le Maréchal Bugeaud était de tous ceux présentés jusqu’à ce jour le mieux adapté aux besoins du pays. La population d'Afrique avait, y était-il dit, mis son espoir dans ces camps qu’elle considérait comme le premier acie sérieux et bien entendu de colonisation : « Habitants de l’Algérie, nous avons été à même d'étudier et . «de connaître la situation et les besoins réels du pays, et c’est parce «que nous avons reconnu, et la population avec nous, que le projet «des camps agricoles, se liait très utilement à tous les projets de colo- «nisation, que nous adressons nos vœux à la Chambre. En garantis- «sant le territoire laissé derrière eux et livré à la colonisation civile, «les camps agricoles, d’abord militaires, et bientôt civils eux-mêmes, «seraient comme les avant-postes de la colonisation ».

Or, cette campagne d’adresses avait à peine commencé à Alger, que les représentants des véritables colons lançaient de leur côté une protestation contre l'établissement de ces mêmes camps et décidaient de la transmettre immédiatement à leurs délégués alors à Paris ; ceux-ci, en effet, désignés par une Commission dite Commission Algérienne, s'étaient rendus dans la Métropole quelques mois auparavant pour y combattre les dispositions de la loi du 21 juillet 1846 sur la propriété en Algérie. On leur envoya sans perdre de temps le texte de là protestation : « La Commission proteste contre des manifesta- «tions faites par toute autre réunion qui, n’ayant pas reçu de mandat

(1) Cette nouvelle adresse fut reproduite dans lAkhbar du 11 avril 1847.

«de la généralité des colons et des colons convoqués régulièrement, «n’a aucun droit de parler au nom du pays. Elle déclare repousser «à l'unanimité la colonisation militaire, sous quelque dénomination «qu’elle se produise et quel que soit le patronage qui la couvre, et «décide que copie de cette délibération sera immédiatement adres- «sée à MM. les délégués avec prière de la rendre publique par la voix «de la presse et de la faire parvenir au gouvernement du Roi et aux «Chambres ».

Votée le 2 avril, elle était communiquée d'urgence aux délégués, MM. le baron de Vialar et le comte de Franclieu, et ceux-ci publiaient aussitôt dans les journaux de la métropole une déclaration qui fit grand bruit et coupa court aux manœuvres des autorités militaires algériennes : «Les soussignés, délégués des colons à Alger à l'effet de «demander au gouvernement du Roi et aux Chambres des institu- «tions et des lois pour cette contrée et sa réunion à la France, — con- «vaincus que la création d’une colonisation militaire sous le nom de «Camps Agricoles, prolongerait la durée du régime exceptionnel qui «nous opprime et nous désespère, qui empêche le développement du «pays et perpétue les sacrifices de la France, — déclarent adhérer à «la délibération de la Commission Algérienne... Ils supplient le gou- «vernement et les Chambres d’amender le projet de loi en date du «24 février dernier et d'accorder, sur l'exercice de 1847, le crédit de (3.500.000 francs demandé par le projet, mais sous la condition «très expresse qu'il sera appliqué à des travaux très urgents d'utilité «publique et à former immédiatement des ateliers d’ouvriers civils ».

Aiïnsi, les sollicitations de Bugeaud à l'adresse de la Société Agricole et d’une partie de la population civile tournaient à sa confusion. La France, le Parlement, l'opinion publique apprenaient à cette occasion par les journaux qu’en Algérie les colons civils se plaignaient amèrement du régime administratif qu’on leur avait imposé, et qu’ils

repoussaient de toutes leurs forces un essai de colonie militaire.

Le procès de la colonisation militaire était jugé avant même qu’il fût ouvert. La presse de combat n’était plus la seule à l’attaquer ; de grandes revues, réputées pour leur esprit prudent et pondéré, publiaient des articles où les idées du Gouverneur étaient vivement discutées et réfutées.

M. André Cochut écrivit pour la Revue des Deux-Mondes, en février

1847, une étude dont la documentation abondante, sinon toujours exacte, s’alliait à une argumentation vigoureuse et à un sens historique très sûr. Si ce publiciste faisait état de renseignements incomplets pour apprécier l’état de la colonie à la fin de 1846, il démontrait cependant, avec une grande force d’argument, que le système de Bugeaud s'était «formulé et modifié à la longue (1), un peu au hasard, suivant le cours des événements et le choc de la contradiction ». Il s’efforçait aussi de prouver qu’en dehors des objections essentielles et souvent répétées — énormité de la dépense, difficulté pour les colons de trouver à se marier, impossibilité pour ces mêmes soldats de fonder en trois années leur existence future, — la colonisation militaire du Maréchal ne répondait plus à son nom ; elle n’instituait pas à proprement parler des colonies militaires : «Cette conception, «ajoutait-il (2), suppose:que le revenu d’un lot de terrain remplace «la solde militaire et que quiconque vivra au moyen de ce revenu «devra, en retour, être prêt à répondre à l’appel du chef». Or si, au début, Bugeaud avait eu l'intention d'établir la perpétuité de la discipline et du service dans les familles des concessionnaires en associant d’une manière indissoluble l’obligation du service militaire à la propriété d’un lot de terre, il n'avait pas tardé à renoncer à cette idée, si manifestement «opposée aux principes. et aux instincts de «notre société ». |

M. de Tocqueville, un autre historien, observateur sincère et avisé des faits et gestes de l’administration algérienne et des résultats de la colonisation, déposa en mai et juin les deux rapports dont la Commission des 18 l’avait chargé. Le premier, concernant le crédit de trois millions pour les camps agricoles, se terminait ainsi : « L’ensem- « ble de toutes ces considérations, qui viennent d’être successivement «reproduites (1), a convaincu, Messieurs, votre Commission ; le pro- «jet de loi ne lui a paru pouvoir être adopté dans la forme que le gou- «vernement lui a donnée. Cette résolution a été prise à l’unanimité

(1) A. Cochut : De la Colonisation de l'Algérie. Revue des Deux-Mondes, 1er février 1847, pages 519-523. | à

(2) Ibidem. «Les colonies militaires que les Romains opposèrent aux barbares, le régime féodal qui ne fut qu’une admirable généralisation du principe romain, et, dans les temps modernes, l’indelia ou année rurale de la Suède, les régiments-frontière de l'Autriche, quelques campements en Russie, sont des formes diverses de cette organisation ; mais ce régime n’est praticable qu'avec des hommes en état de servitude légale ou du moins faisant le sacrifice volontaire de leur liberté». |

«des membres présents». Or, le projet ainsi repoussé, c'était le projet de Bugeaud, le projet des camps agricoles.

Ces camps agricoles, le rapporteur les condamnait pour deux raisons qui parurent des plus concluantes : la première — et l’objection est, sous une forme peu différente, celle que soulevait A. Cochut, c'était que la conception du Maréchal, bien que militaire dans ses origines et par son esprit, avait perdu ses caractères propres à la suite des concessions obligées du Gouverneur aux mœurs actuelles et aux institutions civiles de la France. La colonie militaire était ainsi devenue une forme pervertie de la colonisation officielle et la plus dangereuse de toutes pour le budget de l'Etat. Puis, M. de Tocqueville, admirateur des institutions politiques des Etats-Unis et du développement matériel de ce peuple, reprochait à Bugeaud de méconnaître un des principes les moins contestés de l’économie politique : l'intervention de l'Etat doit se boïner, en matière de colonisation, à faire exécuter les travaux publics, délimiter les zones de peuplement et d'exploitation, acheter les terres aux indigènes et les revendre aux Européens, délivrer les titres de propriété. Que l’Administration algérienne laisse les particuliers s'installer librement en Algérie, qu’elle assure simplement le jeu normal des institutions (1). L'école libérale se dressait ainsi en face de l’école étatiste et lui faisait échec.

La Commission se divisa sur le point de savoir s’il y avait lieu de substituer à la proposition du Gouverneur celle que le Ministère avait étudiée et qui consistait à favoriser les soldats libérés. Quelques commissaires demandèrent l'ouverture d’un crédit d’un million à cet effet ; on l’emploierait à installer dans la colonie des militaires, de

(1) De Tocqueville : Rapport sur les Camps Agricoles. Edition Calman- LEA Œuvres complètes, VII, p. 508-509.

«Il ne faut pas imaginer que la méthode à suivre diffère beaucoup de celle qui doit être suivie pour que les anciennes sociétés prospèrent. Voulez-vous attirer et retenir les Européens dans un pays nouveau ? Faites qu'ils y rencontrent les institutions qu’ils trouvent chez eux ou celles qu’ils désirent y trouver. Que la liberté civile et religieuse ÿ règne, que l'indépendance individuelle y soit assurée ; que la propriété s’y acquière facilement et soit bien garantie, que le travail y soit libre, l'administration simple et prompte, la justice impartiale et rapide, les impôts légers, le commerce libre ; que les conditions économiques \4 soient telles que l’on puisse facilement s’y procurer l’aisance et y atteindre souvent la richesse, faites en un mot qu’on y soit aussi bien et, s’il se peut, mieux qu’en Europe, et la population ne tardera pas à y venir et à s’y fixer. Tel est le secret, Messieurs ; il n’y en a point d’autres».

préférence des africains et des hommes mariés, militaires de toutes armes, aussi bien des armées de terre que de mer ; mais la majorité des membres de la Commission, décidée à en finir avec ces tentatives de colonisation militaire et persuadée que les fonds déjà inscrits au budget étaient suffisants, elle ne crut pas utile de suivre le Ministre dans cette voie.

D'ailleurs, cette concession eût-elle été votée, Bugeaud l'aurait jugée insuffisante. Ses idées étaient condamnées ; il n'avait plus qu’à se retirer. À la fin de mai, il envoya sa démission de Gouverneur général et, vers la même époque, il la confirmait en ces termes à Guizot :

Le Ministre de la Guerre a sans doute fait connaître (1) au Conseil ma détermi- -pation de me retirer devant l’accueil que la Chambre a fait au projet de loi sur les colonies militaires. Je suis sûr qu'in petto vous approuverez ma résolution. De même que vous ne voudriez pas en gouvernement défendre les idées qui ne sont pas les vôtres, vous penserez que je ne dois pas plus vouloir appliquer en Afrique des systèmes de colonisation et de gouvernement qui répugnent à ma raison pratique, et partant à mon patriotisme.

Cette démission lui était donc dictée par son échec en matière de colonisation.

Plus d’un historien a affirmé que le véritable motif de la retraite de Bugeaud avait été l’expédition de Kabylie, entreprise malgré la défense formelle du gouvernement. Or, avant que les troupes françaises aient pénétré dans la vallée de l’oued Sahel, une transaction — nous en avons découvert les preuves — était intervenue entre le Maréchal et le Ministre. D’autres ont supposé qu'il avait abandonné ses fonctions à cause des violentes critiques de la presse et des attaques de la tribune ; c’eût été plutôt une raison de rester à son poste afin de les braver et de les combattre. En réalité, — et toutes ses lettres le prouvent, celles surtout qu’il a écrites après sa démission — il s’est retiré parce que son projet de colonisation avait échoué devant les Chambres et qu’il ne voulait pas avoir à appliquer des idées qu'il désapprouvait. En peut-on désirer une preuve plus décisive que cette confidence faite à un journaliste de ses amis, le 21 juin 1847 : «Je «me retire, lui écrit-il (2), uniquement à cause des fausses idées en «colonisation qui règnent dans la majorité des Chambres. Je ne veux «pas être l'éditeur responsable de systèmes que ma raison réprouve

(1) Bugeaud à Guizot, 21 mars 1847. Mémoires de Guizot, VII, page 234.

(2) Bugeaud à X., journaliste, 21 juin 1847. Bibliothèque de l’Arsenal : collection Enfantin, Le nom du journaliste est illisible.

- S «parce qu’elle les juge impuissants pour résoudre le problème et dan- «gereux pour le maintien de la conquête. L’aveuglement sur les vé- «ritables intérêts de l'Algérie est bien affligeant pour l'homme pa- - «triote qui croit comprendre la question ».

Ainsi, en 1847, il échoue auprès des Chambres comme il a échoué en 1843 auprès de la Commission d'Afrique et en 1845 auprès de Soult. A trois reprises, ses efforts se sont brisés contre des convictions aussi ardentes que les siennes. Mais, cette fois, il n’a plus d'espoir dans le succès et il ne veut plus continuer la lutte, d'autant qu'il se sent abandonné par tous. Il ne lui reste plus qu’une attitude à prendre : il demeurera fidèle à son système, et il sacrifiera à ses convictions, comme il l’a annoncé plusieurs fois, le beau ONE RE NIeRE d'A: frique. Ce dernier geste est tout à son honneur.

Page 1