LES ESSAIS DE COLONISATION MILITAIRE
Toute pensée se traduit en acte chez Bugeaud. A peine son premier projet de colonie militaire eut-il pris quelque consistance qu’il voulut en essayer la réalisation. Fort de ses propres convictions, jaloux de son autorité de Gouverneur qu’il voulait sans entrave, il ne consulta même pas le Ministre ; il fonda ainsi trois colonies militaires à Aïn- Fouka, Beni-Mered et Mahelma. Or, ces centres, créés hâtivement et d’une façon irrégulière, surtout les derniers, se ressentirent de leurs origines ; si le Gouverneur leur prêta constamment une assistance effective, ils furent au contraire de la part des Ministres et de celle des bureaux de Paris l’objet d’une surveillance parfois hostile, toujours prévenue. |
Aïn-Fouka fut peuplé le premier ; puis, plusieurs mois après, ce fut le tour de Beni-Mered et de Mahelma. Un de ces villages a donc reçu sa population avant les deux autres et il n’y a pas là un simple intérêt de curiosité historique : cette succession chronologique répond à une évolution dans les idées de Bugeaud. A Aïn-Fouka, avaient été établis des soldats libérés qui acceptèrent de rester soumis au régime de la communauté militaire ; or, les faits ne tardèrent point à démontrer que cette compagnie se désagrégeait, se fondait littéralement, et, comme il n’était guère possible de maintenir malgré eux les libérés désireux de la quitter, force fut au Gouverneur pour les autres centres projetés de chercher ailleurs des colons ; il s’adressa alors à des soldats encore sous les drapeaux. Sur ceux-là au moins, l’autorité militaire avait plein pouvoir, tant qu’ils continuaient à appartenir à l’armée. Beni-Mered et Mahelma reçurent done chacun une compagnie de soldats colons, avant encore trois années de service à accomplir,
Les conditions d’existence dans, ces trois centres furent identiques. Même organisation militaire, même travail en commun, même absence de familles au début, Aussi serions-nous exposés à des redites si nous voulions raconter ici la vie particulière de chacun d’eux ; nous nous bornerons à rappeler, en ee qui concerne les deux derniers, les détails les plus remarquables de leur établissement, nous réservant
d’insister de préférence sur la communauté'de travail et sur ses conséquences. Pourtant, l'étude plus complète et, pour ainsi dire, plus vi-
vante de l’un de ces villages s’imposait. Nous avons choisi Aïn-Fouka,,
d'abord parce que les documents que renferment les diverses archives sur l'existence de ce centre sont les plus complets et les plus précis, puis parce que son histoire soulève la question des mariages dans les colonies militaires. Fondation des familles, organisation du travail furent, en effet, les deux grands problèmes. Fouka nous montrera
comment le Gouverneur essaya, assez maladroitement toutefois, de
résoudre le premier ; Beni-Mered comment il échoua dans la solution du second. Ces insuccès, il les dissimulera, il les contestera ; son esprit trop systématique s’est toujours mépris sur la signification des faits quand ils ne concordaient point avec ses prévisions. Mais, pour ceux qui suivirent ces ébauches de colonisation militaire, il était avéré que le système de Bugeaud sortait de ces épreuves singulièrement dimi: nué et pour mieux dire condamné.
Ces trois villages furent les créations personnelles du Gouverneur ; mais là ne se borna pas l'œuvre de la colonisation militaire sous son commandement. L'exemple, quand il vient de haut, est contagieux ; les inférieurs s'efforcent de suivre les pas de leur supérieur. Le colonel Marengo imagina un mode d'emploi des condamnés militaires qui séduisit le Gouverneur : les condamnés construiraient les villages, traceraient les routes, défricheraient les champs ; voilà le triomphe de la main-d'œuvre militaire. Le Maréchal voyait l’armée, avec ses milliers de bras, accomplir le grand œuvré de la mise en valeur de la colonie. Tout devait donc être militarisé et Marengo allait évincer le comte Guyot. Il ne sera pas sans intérêt de préciser par quelles suggestions Bugeaud en arriva à prendre ce qui n’est qu'un moyen de coloniser pour la colonisation elle-même ; il sera plus curieux encore, en puisant dans la correspondance du comte Guyot avee Kellmann, de montrer jusqu'à quel degré d’acuité s’éleva à ce moment le conflit entre les partisans des colonies militaires et les défenseurs des villages civils, conflit si grave et\si persistant qu'il compromit et finit par arrêter les progrès de la colonie.
Saint-Ferdinand, Sainte-Amélie, la Consulaire, le Marabout d'Aumale avaient été élevés par les soldats du colonel Marengo et peuplés par des civils ; la Trappe de Staouéli fut un couvent, doublé d’ une ferme, que ete à peu près exclusivement les militaires et que dirigèrent des Trappistes venus d’Aiguebelle. La participation de l’armée à tous les travaux, à la construction de ce monastère comme à
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l'aménagement de ce domaine, fut bien plus considérable qu’on né l'avait cru jusqu'ici ; aussi, sans vouloir diminuer la part des religieux dans cette fondation, il est équitable de faire celle de nos soldats et de nos officiers dont ce fut une des œuvres principales. D'ailleurs, si, personnellement et au début, Bugeaud parut peu enthousiaste de ectte entreprise, il changea plus tard d’avis et prit tellement à cœur son succès que ce fut sur ses ordres formels que les troupes prêtèrent aux religieux l’assistance la plus effective. Moines et soldats colons, selon lui, doivent réussir parce que les uns et les autres restent soumis à une discipline ; colonisation militaire et colonisation religieuse se pénètrent et s’allient.
De ces essais personnels de Bugeaud, de ces nee du colonel Marengo et des Trappistes, il sera ici seulement question. Ils suffiront pour préciser les méthodes de réalisation, employées par Bugeaud et ses lieutenants, dans l’œuvre dela colonisation militaire.