LES MARIAGES AU TAMBOUR
I. — Les soldats libérés. — Appel qui leur est adressé par Bugeaud. — La garde de l’obstacle. — Fouka.
IT. — L'installation de la Compagnie. — Sa composition. — Variations dans l’effectif. — Le régime militaire et la discipline. — Le travail en commun.
ÎII, — Les mariages au tambour. — Bugeaud et Soult. — Le maire de Toulon. — La préparation des mariages. — Mademoiselle Pinot et Monsieur Avio. — Les difficultés et les retards. — Echec relatif du système.
IV.— Autres essais à Fouka : le coût du village. — Les familles civiles de l'Isère. — Les maisons construites par le colonel Marengo.
V.— La question des mariages dans les colonies militaires. — Les soldats colons doivent épouser, non des indigènes, des israélites et des étrangères, mais des Françaises. — Procédés défectueux employés par le Maréchal à la formation ‘des familles. — Situation des femmes dans ces colonies. — Légendes sur les femmes de Fouka. — Le régime militaire ne peut ni créer, ni conserver, ni organiser la famille.
Les soldats libérés
A la fin du mois de décembre 1841, quelques jours avant la libération de la classe, Bugeaud ordonna de rassembler tous les libérables de la garnison d'Alger et des camps environnants ; ils étaient à peu près 800 hommes, appartenant à différentes armes: «C'était, dit le «Moniteur Algérien (1), le journal officiel de l’époque, une troupe «vraiment d'élite et le public, tout en reconnaissant que ces braves
(1) Moniteur Algérien du 21 décembre 1841. Partie non officielle.
«avaient parfaitement acquis le droit de rentrer dans leurs foyers «pour y jouir du repos et de la liberté, ne pouvait se défendre du cregret de voir quitter les rangs de l’armée par des soldats d’un mo- «ral et d’un physique si bien éprouvés. Les officiers présents disaient «hautement : ce bataillon en vaut trois de recrues ».
Ces sentiments étaient partagés par le Gouverneur ; il avait organisé la revue tout exprès pour essayer de retenir plusieurs de ces soldats en Algérie. Quand il eut passé devant les troupes, il commanda à ses officiers de faire former à leurs hommes un cercle épais autour de lui, et, d’une voix puissante qui portait jusqu'aux derniers rangs, 1l les exhorta à rester en Algérie, à devenir colons. Aux fils de métayers, rentrant en France pour cultiver le champ d'autrui, il promit de donner des terres qui fussent complètement à eux et seraient dégrevées d'impôts durant plusieurs années. Aux fils d'artisans et d'ouvriers, il rappela la vie si active qu’ils venaient de mener et dont ils continueraient à jouir, s’ils consentaient à quitter les armes pour prendre la charrue. A tous, il présenta l’offre d’une concession comme une récompense qui leur était due :
Croyez bien, leur dit-il, les conseils (1) de votre général qui s’honore aussi du titre de votre ami ; formez la base de cette population vigoureuse que je veux établir en face des Arabes pour couvrir la population civile et assurer à la France la perpétuité de sa conquête. Des officiers vont passer dans vos rangs pour prendre les noms de ceux qui acceptent. Ils seront formés en compagnie et, en attendant qu’ils puissent prendre possession de leur village et du lot de terre qui leur sera assigné, ils recevront les vivres et la solde des troupes de la ligne. S’ils veulent former la garde des blockhaus de l’obstacle, ils recevront une haute paie plus forte que la solde et qui améliorera singulièrement leur existence. Le jour de garde sera le jour de repos du travail des champs et vous aurez deux moyens de vivre honorablement. Enfin, soldats, j’accorderai des congés à ceux qui voudront visiter leurs parents et je les exhorterai à se marier avant de revenir ; car ce ne sont pas de simples camps que je veux former, c’est une association de familles guerrières. Je leur dirai aussi : amenez avec vous votre père et votre mère, vos frères et vos sœurs, la terre est généreuse et je vous en marquerai assez pour qué la famille puisse vivre largement. Pour moi, soldats, je serai heureux de n’avoir pas à faire mes adieux à la plupart d’entre vous, bien convaincu que
j'aurai contribué à leur bonheur en leur ouvrant un moyen de devenir citoyens de l'Algérie.
à x Bien que le Gouverneur sût parler aux soldats le langage qu’ils comprenaient et que cette mise en scène ait été disposée pour pro-
(1) Moniteur Algérien, du 21 décembre 1841.
duire sur eux une vive impression, les résultats ne furent pas ceux qu'il escomptait. Après cette allocution, les rangs se reformèrent, les officiers interrogèrent séparément leurs hommes : 63 seulement consentirent à rester. Coup de surprise, disent les uns pour atténuer l'effet de cet insuccès : les soldats n'étaient nullement préparés à la question qui leur fut posée, et ils ne surent d’abord que répondre. On aurait même observé, suivant le chroniqueur officiel du Moniteur, que presque tous étaient ébranlés et incertains ; beaucoup en tout cas se défendirent en alléguant qu'ils voulaient consulter leurs parents et ajoutèrent qué probablement ils reviendraient. Coup d’audace, disent les autres, qui fut inspiré à son auteur par le désir d’aller vite, trop vite même, en matière de colonisation comme en matière de conquête ; la fin de l’année approchait et la classe allait être libérée. Retarder cet appel, c'était perdre une année.
L'appel lancé par Bugeaud se justifiait d’ailleurs par la nécessité de garder l'obstacle et d'y employer les populations que l’on établirait dans les villages défensifs du général de Berthois. Dès la fin de novembre, tandis qu’une partie des troupes et de nombreux ouvriers civils étaient occupés à creuser le fossé de l’enceinte continue, les autorités militaires d'Alger étudièrent les moyens d’en assurer la défense sans immobiliser l’armée ; Bugeaud en fut très préoccupé. Après une visite minutieuse des travaux, il écrivait au Ministre (1) pour l’entretenir de ce redoutable’ problème : :
Je me propose, lui disait-il, de retenir des soldats libérés pour peupler les villages que nous avons commencés. Je les organiserai sous le nom de colons-gardes ; ils recevraient comme solde fixe un franc par jour et deux francs par chaque
jour de garde au blockhaus. Chaque village aurait un certain nombre de postes qui n’excéderait pas la moitié dé son effectif en hommes valides, en sorte qu’il y aurait toujours la moitié des hommes et toutes les femmes occupés aux tra-
vaux agricoles.
Le jour même où il faisait part à Soult de ses inténtions, et sans attendre l'approbation qu'il sollicitait, il adressait aux commandants militaires des subdivisions une circulaire ; il y annonçait sa volonté formelle de créer des colonies militaires sur trois points de la ligne que suivait l obstacle continu, à Fouka, à Mebdouha et à Mered :
(1) Bugeaud à Soult, 7 décembre 1841. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier d’Aïn-Fouka. A.G.G.A,
La colonisation en avant d’Alger (1) va prendre enfin l’essor à l’abri de l’obstacle continu qui s’exécute en ce moment ; déjà deux villages sont commencés par les soins du Génie... L'un de ces villages est à Fouka entre la mer et Coléah ; sa position est des plus agréables : une belle et bonne source et des arbres tout venus seront au milieu du village. Un autre village va s'élever sur les mêmes bases à Mebdouha entre Blida et Oued-el-Alleug. Cette partie de la plaine est aussi saine que Blidah et la terre y est plus fertile ; l'eau de loued El-Kebir y coulera, Un troisième village est en construction à Mered ; il sera exactement dans les mêmes conditions que Mebdouha. é
Le Gouverneur indiquait en même temps les avantages qu'il était prêt à accorder aux soldats libérés, désireux de s'établir dans ces villages, et il invitait les chefs de corps à donner connaissance de ces dispositions à leurs troupes et à recueillir les adhésions (2):
Les villages sont particulièrement destinés à loger les colons qui, en même temps qu’ils cultiveraient, feraient, moyennant un salaire avantageux, la garde des blockhaus de leur voisinage, ce qui contribuerait singulièrement à améliorer leur existence. Quelques-uns de ces-colons seraient affectés, comme cantonniers, à l'entretien des fossés d’enceinte et recevraient un traitement un peu plus considérable que celui des simples gardes des blockhaus. En outre de ces villages qui sont, en quelque sorte, les avant-postes de la garde de l’enceinte et de l’intérieur, il en sera créé d’autres. un peu plus en arrière qui en seront les réserves et que, par suite, il est important: de peupler, autant que possible, par d’anciens militaires. J’ai pensé qu’il était d’une administration paternelle de donner à l’armée la préférence des avantages qu’offrira cette colonisation destinée à la garde de l'enceinte continue ; car il faût des hommes aguerris pour atteindre le but. Je suis donc bien résolu à n’y placer des colons civils qu’en cas d’insuffisance de militaires qui, ayant bien servi leur pays, recevraient par là en récompense une propriété et une solde s’ils sont affectés à la garde des blockhaus.
Les intentions de Bugeaud se précisent : aux colons militaires seront réservés les villages de l’obstacle et aussi ceux de l’intérieur ; de plus en plus les civils seront écartés. Mais les promesses du Gouverneur et les conseils des généraux ne produisirent pas plus d’effet sur les soldats des camps de l’intérieur que l’allocution du 21 décembre n'en avait eu sur leufs camarades d'Alger. À peine si quelques adhésions furent obtenues ; elles servirent à combler les vides qui n’allaient pas tarder à se produire dans les rangs de la compagnie de Fouka.
(1) Le texte de cette circulaire fut publié par le Moniteur Algérien, dans son numéro du 14 décembre 1841.
(2) Même circulaire du 14 décembre 1841.
IT L'installation et l’organisation de la compagnie
Dans les derniers jours de décembre 1841, la compagnie de soldats colons, composée de soixante-quinze sous-officiers et soldats, fut organisée et acheminée aussitôt sur Aïn-Fouka. Elle y arriva par un temps affreux et, comme les maisons du village n'étaient pas achevées, elle fut forcée de vivre pendant huit jours sous la tente. Péniblement, on parvint ensuite à l’installer dans une baraque qui appartenait au Génie et où les hommes se trouvèrent un peu mieux. Mais le temps continua à être mauvais durant les mois de janvier ét de février. Aux premiers jours de mars seulement, les soldats colons purent pénétrer dans les terres ; encore étaient-elles tellement détrempées qu’à grand peine ils purent y tracer quelques sillons. Les ensemencements furent réduits à peu de chose. Bientôt les chaleurs arrivèrent : le 2 mars, le thermomètre marquait déjà 26 degrés à l'ombre.
Aiïn-Fouka était situé au Nord-Ouest de Koléa, à sept kilomètres de cette ville et à faible distance de la mer. Région peu accidentée, un plateau ondulé de collines. Là, coulait une source au débit médiocre ; pourtant, elle devait suffire aux besoins des futurs habitants. Autour de ce point d’eau, le Génie avait décidé d’édifier un village défensif, entouré d’un mur en pierre de trois mètres de hauteur. Les travaux furent donc commencés vers le milieu de 1841 ; au mois de décembre de la même année, ils n'étaient pas encore assez avancés pour qu’on pût deviner ce que serait le centre projeté : des tranchées ouvertes, des murs qui s’élevaient, des revêtements de terre, l’image d’un vrai bouleversement. Au dehors s’étendaient des terrains couverts de palmiers nains et de lentisques. À part 128 hectares déjà labourés et de bonne qualité sur 848 dont devait se composer le territoire du nouveau centre, les terres étaient à défricher et paraissaient mauvaises. L'administration elle-même en convenait :
Presque tout le surplus des terres concédées à la colonie (1) est couvert de broussailles, lentisques, chênes-verts, qui recouvrent une terre végétale mêlée
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(1) Bugeaud à Soult, 30 octobre 1842. Archives } 1e la Colonisation Algérienne. Dossier d’Aïn-Fouka. C’est une des plus importantes lettres qu’ait écrites Bugeaud et une des plus longues.
très inégalement d’un sable très fin. Dans certaines parties, le calcaire assez dur que recouvre cette terre est presque à nu. Le défrichement en sera long et pénible ; dans les meilleures parties on devra s’enfoncer de 0,50 à 0,60 et plus pour extraire les racines de ces broussailles. Cependant, le défrichement indemnisera la colonie en ce que les racines sont un excellent combustible et même propre à faire d’assez bon charbon. ;
Tant à cause du temps gris et pluvieux que de Paspect désolé du pays, la première impression fut pénible. Les soldats, livrés à euxmêmes, très souvent oisifs, s’'ennuyaient. Eux qui venaient de mener une vie active et agitée se considéraient comme enfermés dans un camp ou même dans une prison, et cette inactivité leur pesait.
La colonie était d’ailleurs formée en majeure partie de soldats de la Légion étrangère,
Hommes aventureux, dit Bugeaud (1), qui ne peuvent se fixer nulle part, qui courent toujours après une position exagérée que leur crée leur imagination ardente, qui n'arrivent à rien et qui ont risqué cette tentative comme ils en auraient risqué toute autre. =
Maints de ces colons n'avaient en effet accepté de faire partie de la compagnie envoyée à Fouka que dans AIS Li d'entrer de suite en possession des terres et des maisons qu’on ous avait Dromiees et de les vendre à bon prix le lendemain :
Aussi, comme la saison était trop avancée (2) pour faire des travaux considérables, auxquels ils se seraient peut-être livrés avec toute l’ardeur qu’ils déploient dans les commencements, comme le mauvais temps les a laissés quelque temps dans l’oisiveté et qu’ils ont pu voir que la réalisation de leurs espérances ne serait que l’œuvre du temps et d’un changement total dans leurs habitudes, les plus ardents se sont bientôt dégoûtés et sont partis.
L’exode comménça bien par ceux-là ; mais l'exemple devait être suivi par d’autres.
À côté de ces hommes, il y en avait
Qui avaient conçu des espérances moins folles, mais qui, peu laborieux et étrangers à cette vie si pénible du cultivateur, ont été désillusionnés, lorsqu'ils ont vu que pour obtenir des résultats il leur fallait beaucoup travailler. Ceux-là — et ils appartenaient à presque tous les corps de l’armée — restaient en atten-
(1) Même lettre. d (2) Même lettre. \
dant mieux ; ils ont été séduits par les promesses que leur ont faites les colons civils de les payer fort cher pour les aider à récolter les foins ; plusieurs sont partis. Les autres, soumis à une apathie qui ne leur permettait pas de se décider, ont été désignés par leurs camarades comme ne pouvant rester dans la compaonie, à laquelle ils auraient été à charge ; on les a expulsés.
Quelques-uns cependant, travailleurs, sortis à peu près tous de l'infanterie, hommes au caractère patient et au cœur simple, formèrent un noyau plus solide et plus résistant. Ils sauvèrent la colonie ; car, autour d'eux, vinrent se grouper au fur et à mesure des entrées et des sorties les véritables colons, les enfants des laboureurs de France, tandis que s’éliminaient les éléments inaptes ou impurs. Au cours des premiers mois, ce fut donc un va-et-vient continu, un perpétuel écoulement. Beaucoup partaient, d’autres prenaient leurs places. Du 24 décembre 1841 au 1€ juillet 1842, la compagnie reçut 147 hommes et elle n’en conserva que 58, un peu plus du tiers.
Constamment, son effectif avait varié. Le 24 décembre, il avait été
de 75 sous-officiers et soldats ; le 127 février, il était déjà tombé à 60.
On le remonta à 85 le 1€*.mars par l’envoi d’une vingtaine de volon-
taires ; mais de nouvelles défections se produisirent et, à partir d’a-
vril, faute d’être alimentée à nouveau, la colonie diminua régulière-
ment. En mars, elle comptait encore 76 membres ; en juin, elle n’en
avait plus que 60, en juillet que 58, et, en octobre, le dernier chiffre
cité par Bugeaud, que 48. Elle avait en outre perdu son commandant
. M. Pfersdorf, lieutenant à la Légion étrangère ; M. le capitaine D chet du 64€ régiment de ligne le remplaça.
Le recrutement avait donc été défectueux, mais on n’avait pas eu Pembarras du choix. On avait accepté tous ceux qui s'étaient présentés, attendu qu’il n’y en avait eu qu’un petit nombre. Pourtant, par suite des éliminations volontaires ou forcées, les éléments, qui restaient vers le milieu de l’année 1842, étaient loin d'être mauvais. Ils montraient de la bonne volonté, l’amour du travail, le respect de la discipline. Malheureusement, la plupart ne possédaient pas de connaissances en agriculture, encore moins la pratique des travaux des champs ; et leurs officiers, pas plus le capitaine Blanchet que le lieutenant Pfersdorf, n’avaient manié une pioche ou conduit une charrue. Le fait est à peine croyable ; il est cependant vrai malgré son invraisemblance.
On peut en fournir une preuve bien curieuse : parmi les sous-officiers de la compagnie, il s’en trouva un, mais un seul, M. Lesnar,
ancien élève de l’école de Roville qui, lui au moins, s’entendait en culture. Chose assez déconcertante, il était officier avant d’entrer à la colonie d’Ain-Fouka, démissionna de son grade pour s’y faire admettre, car on ne l’accepta que comme simple colon. Le commandant redoutait-il son expérience qui devait faire éclater aux yeux de tous l’incompétence des gradés de la compagnie ? La supposition est permise. Pourtant, M.'Lesnar s’imposa vite ; on daigna le nommer sergent-major et il dirigea les labours. C’est à son zèle et à son intelligence que l’on dut de ne pas aboutir à un échec complet. Deux autres caporaux savaient conduire une charrue. Bugeaud lui-même l'avoue :
Parmi lés caporaux, dit-il, deux seulement savent labourer. Il n’y a que très peu de colons qui sachent conduire une charrue. Pour que tous l’apprennent, on a déjà fait commencer à labourer dans les terres les plus meubles. On profite de cela pour dresser aussi des bœufs qui n’étaient pas habitués au travail. Enfin, on se met en mesure d'utiliser toutes les ressources de la compagnie et profiter du peu d'intervalle qu’il y a ordinairement entre les pluies d’automne et celles de l'hiver.