‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 36 sur 77 · SN · texte numérisé non relu

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A ce mauvais ‘recrutement, à cette composition défectueuse, vinrent s’ajouter d’autres conditions défavorables. Et d’abord le maintien du régime militaire ! Chaque fois que Bugeaud parle de la colonisation, 1l demande une population forte, Jeune, vigoureuse, capable de résister victorieusement à une attaque des Abe et soumise à la discipline sévère de nos armées. Dans le cas spécial des villages défensifs, Je régime militaire était une nécessité : il fallait garder l’obstacle, protéger les populations qui viendraient s’établir en arrière. Les libérés seraient plus soldats que colons.

La Compagnie conserva done le régime militaire ; elle comprit des officiers, des sous-officiers, sergents et caporaux, et des soldats. Primitivement, son effectif avait été fixé à un officier commandant et cent sous-officiers et soldats. Par décision du 127 mars 1842, cet effectif fut ramené à 80 hommes : 1 officier-commandant, 1 sergent-major, 3 sergents, 1 fourrier, 6 caporaux, 1 tambour et 68 colons.

Cette réduction (1) à été faite par la raison que le village de Fouka étant placé à une extrémité de son territoire, et les habitations et bâtiments d’exploitation devant rester enfermés dans l'enceinte, il y aurait eu des terres qui se seraient

trouvées à près d’une lieue du village, distance trop grande à parcourir pour se rendre sur les travaux.

(1) Méme lettre, 30 octobre 1842. — - DRE

Etait-ce bien la raison réelle ? La vérité — pourquoi ne pas l’avouer ! — fut que l’on n'avait pas recruté assez d'hommes pour parfaire le chiffre de 100.

Par le même arrêté du 12 mars 1842, la solde fut fixée ainsi qu'il suit :

Indemnité mensuelle au commandant de la Cie. .... MODES Journée de solde du sergent-major............: To 0 » 97 Journée de solde du sergent-fourrier...…........ HE O0 » 60 Journée de solde du caporal. ...... RNA PR D CR RATS O » 41 Jourrnée-dé’solde du tambours ts vu 0 » 35 Journee desolde du colon ire 7 ou i O0» 25

La solde était identique à celle des sous-officiers et soldats d'une compagnie de fusiliers d'infanterie ; les rations, les fournitures d’habillement étaient aussi les mêmes.

Les dispositions du règlement intérieur et les peines disciplinaires ne différaient pas non plus de celles en usage dans les corps de troupe, Une nouveauté cependant : les sous-officiers et les caporaux n’infligeaient pas directement les punitions, ils les proposaient au commandant de la compagnie. Dans les cas graves on en référait au commandant supérieur qui seul pouvait punir de prison. Enfin, s’il y avait lieu à renvoi, la compagnie était consultée ; c'était la seule mesure libérale de ce règlement.

Aïn-Fouka dépendit du commandant supérieur de Coléa, le colonel Reveu ; cet officier, n’ignorant pas que le Gouverneur tenait à être exactement renseigné sur les moindres incidents de la vie de cette colonie, lui écrivit plusieurs fois par mois et ses lettres ont été conservées; si bien que l’on possède aujourd’hui les documents les plus détaillés sur les débuts de ce centre. Or, il lui signale de bonne heure, parmi les causes les plus actives du mécontentement qui régnait chez les colons, le maintien de la discipline militaire. Les libérés supportaient malaisément de continuer à être soumis à l’autorité d’un chef ; de là, des désertions et des demandes de départ. Dès le 10 février, le colonel avertit les bureaux d’Alger (1) : «Je serai obligé de renvoyer «encore cinq mauvaises têtes de m'ont déjà plusieurs fois demandé «l'autorisation de s’en aller ; J'ai refusé pour leur donner le temps « de réfléchir et de se convertir, mais mes peines ont été perdues parce

(1) Lettre du colonel Reveu à Bugeaud, 10 février 1841. Archives Nationales, F. 80.

«que ces homimés espèrent remplacer à Alger, ce qui pour eux est «bien meilleur que les avantages qu'ils ont en perspective».

Le lendemain, nouvelle lettre (1):ce n’est plus cinq hommes, c’est huit qu’il renvoie et il ajoute : «Ce sont d’ailleurs de ces gens «qui entraînent les autres et qu'il est urgent de séparer. J’ai l’hon- «neur de vous prier de donner des ordres pour qu’ils soient renvoyés «en France ; car, s'ils se trouvaient en contact avec d’autres hom- «mes qui aient le désir de venir ici, ils ne manqueraient pas de les «en détourner». Le régime disciplinaire n’avait prévu aucune pénalité contre ceux qui désiraient abandonner la compagnie et il eût été difficile de les retenir de force. On se contentait de les laisser partir pour s’en débarrasser.

Pourtant, quand la faute était grave, le commandant supérieur infligeait plusieurs jours de prison. En octobre (2), le village fut le théâtre d’une scène de pugilat entre le sergent-major et un caporal ; les deux gradés se distribuèrent force injures et force horions en présence et au grand plaisir des colons qui se contentèrent de mesurer les coups sans intervenir, Le caporal eut quinze jours de prison et fut conduit à Coléa ; il y purgea sa peine. Pendant ce temps-là, qui cultivait son petit jardin ? Personne ; la culture passait après la discipline ; toujours le colon après le soldat. Etait-ce bien là une condition de succès pour une colonie agricole ?

Une autre obligation pour les colons de Fouka fut le travail en commun :

L'obligation du travail en commun (3) est une nécessité, avait dit Bugeaud.… Le régime militaire et la communauté donnent à cette agglomération de population une consistance qu’on ne trouve pas dans les établissements peuplés seulement de colons civils. Ces deux conditions essentielles ne peuvent subsister qu'autart qu’on n’y introduira pas de colons civils qui, quoiqu’on fasse, ne sy plieraient pas facilement et finiraient par sy soustraire.

On organisa donc le travail en commun ; néanmoins, on n’alla pas jusqu’à l’imposer aux colons d’une façon complète et exclusive. Les sous-officiers devaient quatre jours par semaine à la collectivité :

(1) Le Colonel Reveu à Bugeaud, 11 février 1842. Archives Nationales, F. 80. (2) Du même au même, 11 octobre 1842. Archives Nationales, F. 80. (3) Lettre de Bugeaud à Soult, 30 octobre 1842. Déjà citée.

les deux autres journées: ils pouvaient les employer à leur propriété particulière, c’est-à-dire à un jardin que bientôt on leur concéda. Les caporaux et les simples colons en devaient trois et restaient libres d'employer les trois autres à leur guise. Pourquoi cette différence, désavantageuse en somme aux gradés ? Vraisemblablement, elle fut provoquée par le petit nombre de sous-officiers et la multiplicité des travaux qu'ils devaient diriger. D'ailleurs, dans les cas d’urgence, tous Les colons étaient tenus de fournir à la colonie six journées consécutives. Ceux qui demandaient à ce moment-là une exemption, pour un motif quelconque, sauf celui de maladie, ne l’obtenaient qu'après avoir pourvu à leur remplacement. Cette organisation du travail a pour conséquence la création d’un fonds commun. Il ne s’agit point encore de réunir en une masse, que l’on répartira ensuite, les bénéfices agricoles ; car ils sont lents à se produire. Impossible d’autre part de songer à alimenter ce fonds au moven d’une retenue sur la solde, laquelle peut à peine suffire aux besoins de l'ordinaire et à l’entretien du linge, des chaussures, de l'habillement. On chercha d’autres ressources. Le Génie avait besoin de bras : il fut décidé que les

- colons militaires qui travailleraient à l’obstacle continu verseraient

à la communauté le produit de leur journée, qu'on prendrait sur ce produit ce qui serait nécessaire à l’achat des objets de première nécessité et que le reste serait réparti également entre tous les colons militaires présents. Bientôt, on ajouta à ce revenu l’argent que l’on retira de la vente du charbon. Enfin, plus tard, lorsque le génie militaire remplaca les ouvriers civils, sous prétexte qu’ils coûtaient trop cher, il passa ave la compagnie de Fouka des marchés pour la fourniture des pierres, de la chaux, des tuiles, des briques, de la terre rouge, nécessaires à l’achèvement du village et des blockhaus de l'enceinte. Tout cela entra dans la masse.

Ainsi la communauté du travail exista lors des premiers mois à Fouka, mais — qui l'aurait prévu ? — sous la forme industrielle, beaucoup plus que sous la forme agricole ; et, sous cette dernière forme plus pratique, elle se maintint sans trop de difficultés. Le danger était que l’on éloignait les colons de la culture ; Bugeaud ne veut pas s’en apercevoir ; il donne, comme excuse de la lenteur des défrichements et du peu d’ardeur des colons, la pluie, la chaleur, les intempéries, l’inaptitude des soldats. Ne faut-il pas les attribuer de préférence aux occupations industrielles qui, dans certains cas, exigent moins de fatigues et donnent des profits immédiats ? M. le colo-

nel Reveu le constate le 8 mai 1842. (1) : « Pour les attacher davanta- «ge à la colonie, j'ai consenti à soumettre à votre approbation les «entreprises industrielles qui pouvaient leur rapporter un peu d’ar- «gent... Avec une tout autre population, je ne me soucierais pas de «les laisser trop s'occuper de ce qui les détourne de l’agriculture, «mais j'ai déjà assez véeu parmi celle-là pour savoir qu’ils ne de- «viendront agriculteurs qu’en désespoir de cause et si, un Jour, votre «protection vient à leur manquer, les établissements qu’on forme «autour d’eux et qui seront plus à portée de faire de l’industrie que «la colonie de Fouka, qui ne pourrait plus faire que de l’agriculture, «auront bientôt renversé cette colonie».

Même sous.la forme industrielle, l’obligation de travailler en commun était malaisément supportée. Des mécontentements se firent jour. Suivant le commandant de Coléa, les libérés n’ont pas du tout le caractère patient, persér érant et laborieux : « J’ai usé de tous les «moyens à ma disposition (2), et. de ceux que j'ai pu créer, pour les «amener à travailler pour la communauté, et je suis loin d’avoir ob- «tenu ce que je voulais». Quelques jours après, il annonce que 40 hectares sur 600 ont été partagés entre les colons ; ces quarante hectares représentaient les meilleures terres, les mieux appropriées aux cultures maraîchères. Chaque soldat reçut un lot où il put travailler pendant les journées non consacrées à la communauté ; c'était un premier acheminement vers la propriété individuelle. Le colonel désire vivement que le partage complet soit effectué le plus rapidement possible, attendu que tout retard est cause du départ de nouveaux colons : « Quant à ce qui reviendra aux colons pour être affecté «à la culture des céréales et comme il y a beaucoup à défricher, je les « préviendrai que la remise (3) leur sera faite'aussitôt qu'ils auront «terminé le défrichement. Il s’ensuivra l'obligation de cultiver en «commun jusqu’à cette époque les parties défrichées ; cela durera «assez longtemps pour que vous puissiez abandonner ce mode qui «est sujet à beaucoup d’inconvénients et surtout ne tend pas à atta- « cher les hommes à la colonie».

Le commandant de Coléa voyait juste ; la communauté agricole était une utopie et une erreur. À quelque temps de là, Bugeaud se décida à rendre à chacun sa liberté de travail. Les soldats demandè-

(1) Lettre du colonel Reveu à Bugeaud, 8 mai 1842. Archives Nationales, F, 80. (2) Même lettre. :

(8) Lettre du colonel Reveu à Bugeaud, 14 juin 1842. Archives Nationales, K, 80.

rent instämment à être «désassociés». L'aventure est piquante ; mais, comme elle s’est produite d’abord à Beni-Mered, nous ne la conterons que lorsque nous parlerons de ce centre.

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Les mariages au tambour

Jusqu'en juillet, la compagnie d’Aïn-Fouka végéta. Il régnait un malaise général et l’effectif diminuait toujours. Les soldats étaient sans distractions, sans goût pour le travail, sans foyer, sans famille. Une colonisation sans famille n’était-elle pas une colonisation mortnée ? Le’ Gouverneur avait bien l'intention de marier ses soldats, mais il eût désiré ne s’y employer que lorsqu'ils auraient ramassé quelque argent pour monter leur ménage. Quand il vit se tarir la source du recrutement et se multiplier les désertions, il comprit qu’il n’y avait plus un moment à perdre : de là des mariages précipités, les mariages au tambour.

L'idée première de ces unions revient à l’administration. A prendre femme, les soldats n'avaient point pensé : le régime militaire, l’obligation du travail en commun, les exigences des corvées et la privation de toute ressource particulière les en eussent détournés si jamais

‘ils y avaient songé. Des ouvertures leur furent faites à l’instigation du Gouverneur par le commandant supérieur de Coléa ; ils acceptè-

rent. Reveu transmit bientôt l’état nominatif des vingt plus méritants. Le mariage était proposé comme une prime.

En même temps qu’il donnait l’ordre de les pressentir, Bugeaud prenait l’engagement d’attribuer à chacun d’eux une somme de 500 francs. Elle serait appliquée dans l'intérêt du ménage aux dépenses d'installation intérieure, à l’achat du mobilier et des ustensiles indispensables. Comme toujours, cette promesse fut faite sans consultation du Ministre, et pourtant il s'agissait d'engager une somme de 10.000 francs, non prévue au budget.

Ce sacrifice, écrivait au Maréchal Soult le Gouverneur Général le 10 juillet 1842 (1), ne vous paraîtra pas trop considérable si vous considérez l'influence qu'il est destiné à exercer sur l'avenir de la colonie militaire d’Aïn-Fouka, où il faut de toute nécessité se hâter de créer des familles pour avoir une population sédentaire. Nous approchons d’une de ces époques où des largesses sont quelque-

- fois faites, soit par la libéralité des villes ou même de l'Etat, soit par la munifi-

(1) Bugeaud à Soult, 10 juillet 1842. Archives de la Colonisation Algérienne.

cence royale pour marier des jeunes filles. Je vous demanderai de vouloir bien faire allouer de la sorte, si vous le jugez à propos, la dite somme et, à défaut, d’autoriser son prélèvement sur les fonds coloniaux.

Puis, comme son esprit généralisateur le porte à dépasser le fait particulier pour affirmer un système, il ajoute : / s + 4 ñ Ne serait-ce pas le cas (1) pour créer une espèce de prime en faveur des sujets méritarts de la colonie militaire de Fouka, et de celle sur le point d’être organisée à Mered, d’avoir recours dans les premières arnées de la formation de ces villages à des encouragements de cette sorte ? Tous les ans, le jour de la Fête du Roi,

ur. certain nombre de soldats libérés, devenus colons militaires, participeraient à un pareil avantage. J’ai l'honneur de vous en soumettre la proposition.

Enfin, revenant au cas particulier de Fouka, 1l confirme au Ministre qu'il est entré à cette occasion en rapport avec le Maire de Toulon.

M. le Maire de la ville de Toulon (2), avec lequel je me suis mis en rapport pour cet objet, a fait rechercher des filles modestes, laborieuses, à choisir soit parmi de jeunes personnes élevées à l’hospice, soit dans les familles honnêtés d'artisans et de cultivateurs. J’ai lieu d'espérer que le Conseil Municipal à Toulon accueillera favorablement l'appel que je lui ai fait pour l’engager à voter de son côté une certaine somme pour la dot des jeunes filles, afin de concourir à placer les nouveaux ménages dans une situation prospère. Dès que ces engagements pécuniaires seront terminés, je ferai donner successivement des permissions aux colons militaires pour aller contracter mariage et chercher leurs femmes à Toulon. Je viens en conséquence, Monsieur le Maréchal, vous prier de vouloir bien prendre des dispositions pour l'allocation des dix mille francs à affecter à la dépense dont

il s’agit.

La proposition ne paraît pas avoir souri au Ministre de la Guerre. Soult eût préféré à ces unions, ainsi préparées au loin par l’administration et entre gens qui ne se connaissaient pas la veille, des mariages sur place dont l'initiative serait revenue aux soldats colons : il ne comprenait pas que les militaires de Fouka n'aient pas pu trouver des femmes parmi les Espagnoles d'Alger et des environs. D’autre part, les dépenses nouvelles qu’allaient entraîner le déplacement de ces soldats, la subvention de 500 francs à accorder à chaque ménage, le retour des couples à Alger, augmentaient d’une façon appréciable le coût du village d’Aïn-Fouka : « La nouvelle demande que vous «m'adressez, lui répond-il le 26 juillet (3), me prouve que l’organisa-

(1) Même lettre, 10 juillet 1842. :

(2) Même lettre.

(3) Soult à Bugeaud, 26 juillet 1842. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Fouka. A.G.G.A.

«ton définitive d’une seule compagnie nécessitera des mises de «fonds successives et dont il n’est guère possible de prévoir le terme». Toutefois, il ne s'oppose pas à ce que ce premier essai reçoive tous les développements qu’il comporte. L'expérience sera complète pour

être instructive et il accorde l’allocation des dix mille francs. Quant à

généraliser l’expérience, à prendre l'engagement de donner dans l'avenir des encouragements spéciaux, des primes qui seraient consacrées à favoriser des mariages, il s’y refuse catégoriquement : « Adop- «ter tout de suite, lui dit-il (1), la proposition que vous me faites à «cet égard serait s’exposer à grever outre mesure le budget colonial «et à créer des discussions peut-être inutiles. Je désirerais done, «avant de généraliser la mesure que j’autorise aujourd’hui en faveur «de 20 des colons de Fouka, connaître les résultats obtenus de ce « premier essai de colonisation militaire ».

En somme, l’autorisation de prélever sur les fonds coloniaux ces douze mille francs était ce qu'il fallait obtenir. Les soldats allaient bientôt partir. A Toulon, au mois d’août, on les attend avec impatience. Le maire, M. le général Beurmann, assez embarrassé par la démarche de Bugeaud, n’avait pas pu se dérober ; mais, pour mener à bien l’aventure, comme il fallait surtout la main d’une femme ou d’une jeune fille, plus experte en pareille matière, il chargea de cette délicate négociation la fille du colonel Pinot, son prédécesseur (2). Fort connue dans la ville, cette jeune personne faisait partie de nom-

. breux patrorages et œuvres de charité ; elle s’acquitta à merveille de sa tâche ; c’est du moins ce que nous racontent les lettres que

M. Avio, agent de la marine à Toulon, adresse à M. Sol, secrétaire du gouvernement général à Alger.

Mademoiselle Pinot prend la chose tellement à cœur qu’à la fin du mois de juin elle est déjà parvenue à décider plusieurs jeunes filles à se faire inscrire pour ces mariages. Elle les choisit parmi les domestiques des bonnes maisons de Toulon, sur lesquelles on lui fournit des renseignements excellents. Elle les accepte, à quelque religion et nationalité qu’elles appartiennent. La plupart sont catholiques et françaises, d’autres sont étrangères et protestantes. Certaines n'ont plus de parents et elles quittent la ville sans trop de regrets ; plusieurs

(1) Même lettre, 26 juillet 1842.

(2) Voir sur ces négociations une correspondance fort intéressante dans les Archives Nationales, F, 80. Le nom de Mademoiselle Pinot est diversement orthographié, nous avons adopté l'orthographe la plus généralement admise,

ont uné famille et celles-là hésitent à s’en séparer. L'une d’elles voudrait amener son père et sa mère en ATROEX «Si cette faveur lui «était accordée (1), elle ne se déciderait qu’avée plus d° empréssemct nt cet de plaisir». La liste s’allonge en juillet et l’impatienee commence à se manifester chez ces jeunes personnes. Les premières qui ont donné leur nom veulent entrer le plus vite possible en ménage. À chaque arrivée du courrier, c’est une procession, soit chez M. A vio, soit chez Mademoiselle Pinot, de ces bonnes filles qui viennent s'informer si leurs futurs sont arrivés. Certes, elles ont hâte de les connaître, et la plupart, fort étourdiment, sans écouter les conseils qu'on leur donnait, ont quitté les maisons où elles étaient employées.

Le mois de juillet passe dans lPattente, puis les premiers jours d'août. On est au 9 et le courrier de ce jour n’a point apporté de militaires : «Combien, le désappointement de nos filles va être grand, «confesse M. Avio (2) ! Je m'attends à les voir venir toutes chez moi «pour connaître la cause de ce nouveau retard. Pour beaucoup, je «crains qu'elles ne perdent patience, Ces retards sont d’un fâcheux «effet parce qu’il semble que les prédictions que les Journalistes ont «déjà faites à ce sujet commencent à se réaliser. Ces bonnes filles en «sont un peu ébranlées et, si leurs prétendus devaient tarder encore çun peu d'arriver, il pourrait bien se fairé qu’elles retirassent leur «parole». Mais non, M. Avio s'était trompé ; nos épouseurs étaient bien à bord ; toutefois, ils n’eurent la permission de descendre du bateau que le lendemain. Les voici donc dans la place. L'heure des présentations a sonné ; heure grave, car on peut redouter que promises et promis ne s'accordent pas. Par bonheur les appréhensions sont vaines, tout marche à souhait. «Aussitôt, mande M. Avio (3), «on les a mis en présence des filles qui s'étaient fait inscrire. Ils «étaient tous réunis chez moi. Ce n’a pasété chose facile pour déter- «miner les choix. À l'inverse de ce qui à lieu ordinairement, nous: «avons laissé les filles se prononcer. Elles choisissaient ceux de ces «hommes qui leur convenaient, et après on consultait les individus. «Quand il y avait accord, on les laissait eauser ensemble, enfin se «connaître. C’est ainsi que nous sommes: déjà parvenus à former «huit couples. Les résultats ne pouvaient pas être plus satisfaisants. «Les fiancés sont en relations, c’est-à-dire que les prétendus vont

(1) Lettre de M. Avio à M. Sol, 29 juin 1842. Archives Nationales, EF. 80.

(2) Du même au même, 9 août 1842. Archives Nationales, K, 80

(3) Du même au même, 14 août 1842. Archives Nationales, F. 80.

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«voir tous les j jours leurs futures chez leurs maîtres ou leurs parents. QI y avait beaucoup de convenance chez eux».

. Les préparatifs vont dès lors se poursuivre activement. On a écarté deux demoiselles qui n'avaient pas d’assez bonnes notes ; on en a remplacé deux autres que leurs parents ont découragées. Une bonne nouvelle : le Conseil Municipal de Toulon s’est décidé à voter une somme de 4.000 francs à distribuer entre 20 jeunes filles, soit une dot de 200 francs à chacune. «Cette délibération (1) a fait plaisir et {Je ne m'y attendais pas». Puis un fâcheux contre-temps vint retarder de quelques jours la célébration de ces mariages : on n’attendait plus que la décision du Tribunal civil auquel le Procureur du Roi avait présenté une requête à l'effet d’obtenir un jugement dispensant les soldats de Fouka de toute formalité vis-à-vis de l’Etat-civil. C'était une imprudence. Bien que soumis au régime militaire, les colons d’Ain-Fouka ne pouvaient être considérés comme placés hors de la . loi civile, surtout en ce qui se rapportait à leur mariage. Les juges n’admirent pas la requête du Procureur, de sorte qu'il fallut que chaque militaire s’empressât d'écrire dans son pays d’origine pour avoir ses papiers. |

L’attente ne dura qu'une vingtaine de jours, du 24 août au 9 septembre. Simple intermède avant l’acte final, mais intermède avec quelques incidents parfois comiques ! CII y a, dit M. Avio (2), parmi

«ces braves gens, lenommé Morel qui n’a pas encore trouvé une fem- «me. Par trois fois il a fait son choix, et, chaque fois, la femme qu'il «avait choisie éhangeait d’avis le lendemain et renonçait au projet «qu’elle avait conçu d’aller en Algérie. C’est que ces filles sont tant «travaillées ici ! D’abord, les personnes chez lesquelles elles sont, les «voyant quitter à regret, font tout leur possible pour les détourner «de leur projet et pour cela on exagère infiniment les mauvaises «chances, ainsi que les dangers qui peuvent les attendre en Alger. «Je puis vous assurer que ça n’a pas été sans peine si nous sommes «parvenus à en accoupler déjà dix ».

Enfin, le 9 septembre, juste un mois après leur débarquement à Toulon, sept militaires d'Ain-Fouka se mariaient. Les autorités voulurent donner à la cérémonie un caractère solennel : la musique mili- ‘taire joua et les tambours battirent: Discours du Maire, sermon du curé, rien ne manqua. Trois autres mariages s’échelonnèrent du 9 au

(1) Lettre de M. Avio à M. Sol, 19 août 1842. Archives Nationales, F. 80. (2) Du méme au même, 29 août 1842. Archives Nationales, F. 80.

20, au fur et à mesure que les soldats reçurent leurs papiers. Ce furent les premiers mariages au tambour (1).

Le 20, le courrier d'Afrique emportait vers Alger les nouveaux couples. Quelques jours après, six colons de Fouka débarquaient à leur tour ; il serait inutile d’insister sur ces unions, si elles avaient été en tout semblables aux précédentes. Des six soldats libérés, trois seulement étaient décidés à prendre leurs femmes à Toulon, les trois: autres voulaient aller chercher les leurs dans leur pays d’origine. Mais, annonce M. Avio, «il paraît (2) que les deux cents francs que «la Mairie donne aux filles qui se marieront dans cette ville les ten- «tent tous et les rend tous désireux de prendre leur moitié ici. De «sorte qu’il va falloir envoyer pour les deux qui se sont enfin décidés «la petite somme que l’on avait envoyée pour les quatre autres. «Déjà deux de nos colons ont fixé leur choix, les autres hésitent en- «core ; et puis, nous n'avons pas pu les mettre tous en présence des «filles qui s'étaient fait inscrire. Ils auront du reste à choisir. Ce- «pendant, je dois dire qu’ils ne témoignent pas autant d'empresse- «ment que les premiers ; ceux-ci venaient tous les jours chez moi ; «on pouvait mieux connaître leurs intentions, tandis que les derniers «ne se montrent guère. Certes, ça les regarde plus que moi et je ne «puis pas courir après eux».

Peu d’empressement de la part des colons et bientôt lassitude

chez le négociateur ; la série de ces mariages improvisés va être close

à Toulon. Encore deux soldats qui épousent des Toulonnaises en novembre. Et M. Avio d'écrire à la date du 10 de ce mois (3) : « Tou- «tes ces affaires ne se sont pas conduites sans peine et sans quelque «peu de dérangement. Aussi, Je crois bien qu'après celui qui reste à « faire, je ne me chargerai plus de ceux qu’il y aura à fâire plus tard ».

(1) M: Cat, dans sa petite histoire de l’Algérie, tome IL, p. 321, parle de ces mariages au tambour, mais ne leur consacre que quelques lignes, où l’on peut relever plusieurs inexactitudes : «On leur (äux soldats) donnait le passage gra- «tuit pour aller dans leur pays prendre femme ; même pour ceux qui r’avaient «point de promise, on faisait venir de jeunes orphelines de France, qu’un comité «de dames choisissait et pourvoyait d’une petite dot et, à l’arrivée à Alger, cha- «que futur colon désignait celle qui lui paraissait convenable pour être sa com- «pagne. On rit beaucoup de ces mariages improvisés qu’on appela les mariages «au tambour. Le succès ne répondit pas complètement aux espérances qu’on «avait conçues ».

(2) Lettre de M. Avio à M. Sol, 24 octobre 1842. Archives Nationales, F. 80. (3) Du même au même, 10 novembre 1842. Archives Nationales, F. 80.

Sa complaisance fut mise, en effet, à une longue épreuve ; dix-sept mariages ont été consommés par ses soins et par ceux de Mademoiselle Pinot ; trois autres eurent lieu en France vers la même époque, toujours 2 libérés. M. Avio a donc mis plus de trois mois pour les conclure. Quel temps lui serait nécessaire s’il s'agissait d’en préparer des centaines et des milliers ! Prudemment, il se récuse. L'autorité militaire comprendra-t-elle qu’elle doit renoncer à ces mariages au tambour ?

* FA C'était mal connaître le caractère du Gouverneur ; plus les diffcultés devenaient grandes dans la voie où il s'était engagé, plus il y persistait avec acharnement ; il ne tournait pas l’obstacle, il le brisait ou bien le niait. j Le 10 janvier 1843 (1), il demande une nouvelle allocation de 20.000 francs, dont 10.000 pour marier vingt autres soldats de Fouka. A cette occasion et pour bien disposer le Ministre, il note la transformation qui s’ést déjà produite dans ce centre :

Ces nouveaux ménages ont donné à la colonie une physionomie toute nouvelle qui est de bon augure pour son avenir. Ces anciens soldats, devenus chefs de famille, ont déjà contracté des habitudes d’ordre et de travail qui ne pourront . que se fortifier par la naissance des enfants et la création des intérêts que la culture, à laquelle ils se livrent en ce moment, doit avoir pour résultat. Il importe, Monsieur le Maréchal, de continuer à favoriser ce mouvement de la nouvelle colonie de Fouka dans des voies régulières et normales... L'établissement de ces nouveaux ménages aurait lieu au 1° mai, pour faire concorder, avec une époque qui est un. jour de fête-pour la France, un événement qui, bien que peu important en apparence, est destiné à exercer une influence favorable sur l’avenir de la colonie. Si Votre Excellence approuve ces dispositions, comme j’ai lieu de l’espérer, je me mettrai aussitôt en relation avec MM. les Préfets des Bouches du- Rhône et du Var pour les prier de vouloir bien concourir au choïx des 40 jeune; filles destinées à devenir lés mères de familles de nos nouveaux ménages.

Et comme la réponse ministérielle se faisait attendre, un article, inspiré par l’administration supérieure d'Alger, parut, le 26 mars, dans la S'entinelle de la Marine de Toulon, annonçant que le Gouverneur avait sollicité de Paris un nouveau crédit à l’effet de marier vingt colons militaires soit à Marseille, soit à Toulon. Le Ministre se fâcha et blâma ces procédés : « De pareilles publications, écrit-il

(1) Lettre de Bugeaud à Soult, 10 janvier 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Fouka. A.G.G.A.

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«le 8 avril 1843 (1), sont fâcheuses et elles ne devraient jamais avoir «lieu avant que je n’aie pris et notifié de décision sur des demandes «de cette nature. Veuillez donner à vos subordonnés, quels qu'ils «soient, des ordres pour que de semblables articles, émanant Évi- «demment de personnes attachées à l'administration, ne paraissent €plus dans les journaux. J’aime à croire, d’ailleurs, que vous ne eus «êtes point mis pour ces mariages en relations avec les autorités #e «Marseille et de Toulon, avant d’y avoir été spécialement autorisé «par moi, comme il convient toutes les fois qu’il s’agit de démarches, «devant donner lieu à des dépenses non prévues au budget.et pour «lesquelles des crédits n’ont pas été régulièrement ouverts ». :

Soult, que la publicité faite autour de ces mariages énervait, profita de l’occasion pour exprimer au Gouverneur toute sa pensée à ce sujet. De cette manière, il prévint de continuelles demandes d’argent et empêcha une réédition des scènes quelque peu grotesques de Toulon : «Ces mariages (2), faits entre personnes qui ne se connais- «sent pas et qui n’ont point de ressources pécuniaires, sont des opé- «rations très hasardées, qui ne peuvent offrir à la colonisation des «éléments convenables de développement. Il est bien plus naturel «et, par conséquent, préférable de coloniser avec des familles toutes «faites. À cet égard, les demandes en concession qui m'arrivent en «grand nombre de la part de personnes ayant des professions utiles, «l'habitude invétérée des travaux agricoles, de l'argent et des en- «fants dont une bonne partie est en état de travailler, prouvent «qu'il sera facile de peupler nos villages au fur et à mesure de leur «établissement. C’est avec ces éléments qu’il faut opérer. Persévérer «dans une autre voie, ce serait se condamner à des lenteurs infé- -<condes et dispendieuses, ainsi qu’à des mécomptes de toute nature». Devant cette injonction formelle, le Gouverneur dut s’incliner ; les mariages au tambour sont définitivement écartés.

Autres essais à Fouka

A la fin de 1843, l’histoire d’Aïn-Fouka n offre plus lPintérêt qu elle avait l’année précédente. Les enseignements que l’on attendait de

(1) Lettre de Soult à Bugeaud, 8 avril 1848. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Fouka. A.G.G.A.

(2) Méme lettre, 8 avril 1843.

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