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cette première expérience sont connus : difficulté ou mieux impossibilité pour l'autorité militaire de fonder des familles en procédant au mariage de ses soldats, répugnance des libérés pour la discipline militaire et le travail en commun. On serait presque tenté d’arrêter là ce récit si la suite des événements ne venait souligner d’une façon plus sensible encore la leçon qui s’en dégage, et si elle n’y ajoutait des conclusions d’un ordre différent sur le prix de revient d’un village construit par le Génie et suivant les procédés du colonel Marengo.
Le Directeur de l'Intérieur, invité par le Ministre à lui fournir un rapport sur les villages de colonisation à la fin de décembre 1842, et M. Laurence, Directeur des Affaires de l'Algérie, appelé à déposer devant la Commission de colonisation le 6:mars 1843, tracent de la situation de ce centre un tableau où lon peut puiser quelques renseignements intéressants. Les ‘travaux sont peu avancés : l'enceinte est terminée, mais douze maisons seulement sont construites ; encore, sur les douze, six ne sont achevées qu’au degré voulu par M. le général de Berthois, c’est-à-dire sans les aménagements intérieurs, sans les enduits, les cheminées, les écuries, les murs de séparation des cours. Il restait, comme on le voit, beaucoup à faire pour rendre habitables ces pauvres logis. On se demande comment avaient pu s’abriter les vingt ménages à leur retour de Toulon.
Pourtant des dépenses importantes avaient déjà été effectuées. En 1841, Soult avait ouvert un premier crédit de 100.000 francs qui fut intégralement employé à Fouka ; il en ouvrit un second de 200.000 sur l'exercice de 1842, mais celui-ci fut partagé entre Fouka et Beni-Mered. Ces deux sommes furent bientôt jugées insuffisantes. Constamment, l’autorité militaire demanda de nouvelles allocations ; le Génie dépensait sans compter. Vers le milieu de cette année 1842, le Ministre désira être exactement renseigné ; un devis fut établi par des officiers et il apparut que, pour achever simplement le village de Fouka, il fallait encore 252.800 francs. Le gouvernement recula devant l’énormité de la somme ; les travaux furent arrêtés.
Ordre est donné de faire connaître au plus près le montant des dépenses engagées pour chaque village ; or, le départ était malaisé. Jamais on ne parvint à produire un Mémoire complet. C’est ce que constatait l'administration de la guerre dans une note de 1855 sur les essais de colonisation militaire : «Il n’est pas possible, y est-il
«dit (1), de faire connaître la somme exacte pour l’organisation des
(1) Cette note est contenue dans le Dossier de Fouka.
«villages militaires de Fouka, Beni-Mered et Mahelma, attendu que «ces dépenses sont de natures très diverses et qu'elles ont été préle- «vées sur des crédits et des exercices différents». Avec les documents qu’il possédait, le Maréchal Soult évaluait, dans les derniers mois de 1842, la seule dépense de Fouka à plus de 230.000 franes et le coût d’une maison de colon à 8.000. Qui n’aurait été surpris, comme lui, de la disproportion entre'les grosses sommes employées et les résultats si minimes que l’on avait atteints !
Quels sont en effet à ce moment les résultats obtenus ? Chaque colon possède un lot de jardin. Il existe en outre des terres de labour que l’on n’a eu le temps ni de mesurer, ni de distribuer. L’administration s’est contentée de diviser provisoirement le territoire du centre en grandes parcelles dont la culture a été confiée à des groupes de deux ou trois soldats ; elle a pris la précaution de les avertir que les lots qu’ils travaillaient devaient plus tard leur appartenir en toute propriété, dernière combinaison imaginée par le commandant supérieur de Coléa pour maintenir, pendant quelques mois encore, la communauté et donner en même temps satisfaction aux désirs de propriété et de travail individuel des colons. Ce travail qui n’était plu: collectif, et qui n’était pas absolument individuel, avait permis de mettre en valeur 20 hectares, dont douze furent ensemencés avant le 22 décembre. k
Les colons possédaient 90 bœufs (quatre paires pour le labour), 20 charrues, 304 moutons, 37 chèvres. Ce bétail avait été offert par le Gouverneur à la suite de fructueuses razzias. L’effectif de la population s'élevait à 82 personnes ; l'accroissement était dû à l’arrivée des femmes et de quelques ménages de militaires déjà constitués et admis récemment dans la colonie ; l’un, entr’autres, comprenait 7 enfants. Le nombre des libérés avait par contre continué à décroître ; ils n'étaient plus que cinquante, en y comptant leurs femmes. Tous, colons militaires, femmes, enfants, recevaient les rations de vivres. Et, malgré cette vie assurée, la plupart étaient inquiets et se déclaraient peu satisfaits de leur sort : « Un air de malaise, dit en termi- «nant sa déposition M. Laurence (1), se faisait remarquer dans ce « village ; surtout régnait un mécontentement général ayant pour «cause le fait du travail en commun».
Le mariage n'avait donc pas arrêté le mouvement de dépopula-
(1) Cette déposition de M. Laurence est contenue dans les Procès-verbaux de la Commission d'Afrique. Archives Nationales, F. 80.
tion. Il était urgent de chercher un moyen de faire sortir ce centre de son état de langueur : le remède vint de M. le capitaine Blanchet, commandant de la compagnie et plus intéressé que tout autre à ce qu'elle ne se disloquât pas ; il autorisa le curé d’Aïn-Fouka à écrire (1) à deux autres curés de l'Isère, desservants des petites communes de Saint-Hilaire et de Saint-Bernard ; lui-même correspondit à ce sujet avec le Préfet du département. Ils s’efforcèrent de provoquer l’immigration à Fouka de plusieurs familles. Leur appel fut entendu ; dix habitants de ces localités acceptèrent de venir en Algérie. On prévint alors le Ministre qui s’empressa d’autoriser l'introduction dans le village de ces éléments civils, leur accorda le passage gratuit et prescrivit au Gouverneur général et au Directeur de l'Intérieur d’avoir à prendre toutes les mesures utiles pour assurer leur installation : «Je verrais avec plaisir que le village d’Aïn-Fouka (2) recoive un «complément de population composé d’aussi bons éléments et qui «ne pourraient qu’exercer une influence heureuse sur son dévelop- «pement et sa prospérité. L’adjonction de colons civils aux soldats «libérés qui s’y trouvent actuellement serait d’ailleurs l'application « d’une idée que j’ai eu l’occasion de vous exposer à diverses reprises ».
Le nombre de ces familles de l'Isère fut bientôt porté à 13 par l’adhésion de trois nouvelles. Sept d’entre elles avaient pour chefs d’anciens soldats et cette simple circonstance, de l’avis du Ministre luimême, rendait ces familles plus aptes à faire partie de la colonie de Fouka. «Mon intention (3) est donc qu’elles y soient placées de pré- «férence à tout autre centre de population. J’attache de l'intérêt «à ce que. cette émigration, composée d'excellents éléments parve- «nus d’un même pays, soit concentrée sur le même point à Fouka». Restait à fixer le régime sous lequel elles seraient placées. Personne ne songea à les assujettir à la discipline de l’armée. Bugeaud avait renoncé à poursuivre son essai de colonisation militaire avec des soldats libérés ; depuis plusieurs mois déjà, il avait décidé en principe que Fouka serait remis à la Direction de l'Intérieur.
Mais il commençait à ce moment une autre expérience, celle de la construction des villages par les condamnés militaires, et il s’en pro-
(1) Voir sur cette correspondance le Dossier d’Ain-Fouka.
(2) Lettre de Soult à Bugeaud, 2 septembre 1843: Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier d’Aïn-Fouka. A.G.G.A.
(8) Autre lettre de Soult à Bugeaud, 9 octobre 1843. Archives de la colonisation Algérienne. Dossier d’Ain-Fouka. A.G.G.A..
— 8300 — 4 d mettait les résultats les plus avantageux. Aussi, saisit-il l’occasion, que lui fournissait le placement des familles de l'Isère, pour appliquer son nouveau système, dans le but de satisfaire aux désirs du Maréchal. Tous les travaux avaient été arrêtés à la fin de 1842, faute de crédits. Les quatre maisons, laissées inachevées par le génie, étaient restées dans le même état ; ou plutôt l’une d’ellés avait reçu de la part de deux colons une couverture de planches ; elle leur servait de logement. Le colonel Marengo est chargé d'achever les trois autres.
Il n'existe point d’autres constructions à Fouka (1) ; mais Votre Excellence exprimant l'intention de fournir aux familles nécessiteuses, qui doivent s’installer sur ce point, une subvention en matériaux à bâtir de 600 à 1.000 francs, j'ai jugé qu’il serait possible de construire à chacune d’elles, pour cette dernière somme, ure maison plus modeste, à simpk rez-de-chaussée, et de la leur concéder ensuite, soit gratuitement, soit, ce qui vaudrait mieux peut-être, moyennant une redevance modique et à long terme. Ces familles gagneraient d’après ce mode le prix d’une main-d'œuvre dispendieuse pour elles, mais qui, au moyen de lemploi des condamnés, n’éntraînerait pas l'administration dans une dépense beaucoup plus élevée que celle qu’elle paraissait vouloir s'imposer.
Toujours, vu l'urgence, sans attendre que le Ministre ait approuvé cette proposition et par suite ouvert des crédits, Bugeaud donna l’ordre de commencer les travaux.
Sur une expérience de colonie militaire composée de soldats libérés va donc se greffer un autre essai, cher au Gouverneur, la construction des maisons des colons par les condamnés militaires. Ce pauvre village de Fouka est soumis à toutes les fantaisies de l'administration algérienne. L'entreprise nouv elle sera dirigée par le colonel Marengo-: Or, rémarquons que, au moment où cet officier supérieur est envoyé à Fouka, on parle de la remise incessante de ce village à ladministration civile, c’est-à-dire à la Direction de l'Intérieur. Le comte Guyot et le colonel Marengo étaient fort mal ensemble ; ils se jalousaient et se contrecarraient dans leurs desseins. Nouveau conflit dont furent victimes les habitants du village. Les condamnés militaires l’emportaient, disait-on, sur les ouvriers civils parce qu'ils allaient vite ; le colonel les fit aller lentement. A dessein, il retarda l'achèvement des constructions pour différer d'autant la remise du village à l’administration civile. Tout devait être terminé avant les grandes pluies de l'hiver 1843-1844. Or, au mois de mai 1844, 14 maisons basses doubles avaient été à peine édifiées, et, suivant le système du général de
(1) Lettre de Bugeaud à Soult, 25 octobre 1843. Archives de la colonis a tion Algérienne. Dossier d’Aïn-Fouka. A.G.G.A.
agi
* Berthoiïs, seules les maçonneries étaient terminées. On peut juger de l’état dans lequel elles se trouvaient par une note du capitaine Blanchet (1) datée du 16 mai 1844, une des premières qu'il ait fait parvenir à la Direction de l'Intérieur depuis sa nomination à la mairie.d’Aïn-Fouka. Il y affirmait que dans toutes ces pauvres bâtisses il restait à faire les enduits, le blanchissage, les vitrages, que deux n'avaient pas de toiture, que neuf autres enfin étaient inhabitables. Bel exemple de mauvaise volonté ou d’ineurie !
A ce moment, le village d’Aïn-Fouka était passé sous la direction de l'administration civile. Le procès-verbal de remise (2) fut dressé le 17 février 1844, de concert entre le commandant supérieur de Coléa et le commissaire civil du district. De ce document et des pièces qui y étaient annexées, il résulte que la population de ce centre s'élevait alors à 167 personnes, comprenant 84 hommes mariés, 33 femmes, 9 célibataires, 4 veufs, 1 veuve, 35 garçons, 31 filles, 8 autres parents et 12 domestiques ; il ressort aussi que sur les 48 familles existantes, 31 se composaient d'anciens colons militaires, qu’elles pouvaient se suffire et ne devaient plus recevoir les rations de vivres, qu’au contraire les 17 nouvellement arrivées étaient dénuées de ressources et continueraient à recevoir des allocations. L’avoir de la Compagnie (un millier de francs) fut partagé entre les anciens colons/ ou réservé pour l’achat d'instruments aratoires en faveur des nouveaux.. Chaque part ne représentait que 16 francs 32. Quant au bétail, dont la valeur était considérable, il fut aussi réparti entre tous les habitants : toutefois, la part des anciens colons fut plus forte que celle des nouveaux et cela était équitable.
Que l’on veuille bien remarquer qu’au moment où Aïn-Fouka est définitivement constitué comme village civil, il a perdu son plus gros contingent de colons militaires, qu'il ne s’y trouve plus que 31 libérés et que la majeure partie de ces soldats de la première heure comprend précisément ceux qui étaient allés se marier à Toulon. La famille est donc l’élément le plus sûr pour fixer le colon au sol, même lorsque cette famille est créée dans des circonstances exceptionnelles et anor-
males.
(1) Cette note existe dans le Dossier d'Ain-Fouka. A.G.G.A.
(2) -Ce procès-verbal existe dans le Dossier d’Ain-Fouka. A:G.G.A. N
Les mariages et les familles dans les colonies militaires
De tous les essais tentés à Fouka, les mariages au tambour furent celui qui retint le plus longtemps la curiosité publique et l’amusa. En 1847, on en parlait encore : lors de la discussion des camps agricoles, des députés rappelèrent, les difficultés qu'avait rencontrées Bugeaud pour marier ses soldats, difficultés qui devaient se multiplier et s’aggraver avec le nouveau projet ; d’autres, plus hardis et de plus riche imagination, affirmèrent que toutes ces unions, sans en excepter aucune, avaient été malheureuses ; la presse reproduisit et amplifia ces déclarations, si bien qu'une légende commença à se former. Dans quelles conditions et pour quels motifs, il importe de le savoir. Le problème de la fondation de la famille est d’ailleurs si redoutable qu'il est bon maintenant de l’envisager dans toute son ampleur, et tel qu'il s’est présenté, non seulement à Fouka, mais partout dans les divers projets de colonies militaires. Bugeaud en souligne luimême l’extrême importance quand il dit et répète que, si, contre son attente, les soldats ne trouvaient pas de femmes, son système serait sapé par la base et s’écroulerait.
Faut-il rappeler d’abord un reproche qui lui fut adressé souvent et qu'il ne méritait pas ? On ne colonise pas avec des soldats célibataires, lui a-t-on dit. Mais Bugeaud n’a jamais affirmé que ses soldats ne se marieraient pas ; il veut au contraire qu’ils prennent une femme dès qu'ils se sont engagés à devenir colons. Pour lui comme pour Soult, la famille est à l’origine de tout essai de colonisation.
Contre cette interprétation erronée de son système, il a sans cesse protesté. En 1843, en réponse à une lettre du Ministre de la guerre qui l’engageait à se reporter à un discours où, aux applaudissements des députés, Soult avait affirmé ses préférences pour la colonisation civile parce qu'elle amenait la famille, il écrit :
Ce serait faire une trop mauvaise part (1) à la colonisation militaire, Monsieur le Maréchal, que de déclarer qu’elle ne comporte pas la famille, S’il en était ainsi, elle serait d'avance frappée de stérilité et condamnée par tout le monde, à commencer par moi. Aucune colonisation n’est possible que par la famille ; c’est parce que je suis depuis longtemps pénétré de cette vérité que j'ai donné des
(1) Lettre de Bugeaud à Soult, 20 juillet 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.
femmes aux.colons de Fouka et que, depuis plusieurs mois, j'ai eu l’honneur de vous demander des fonds pour doter quarante nouveaux ménages tant dans ce village que dans ceux de Mered et de Mahelma.
L'année suivante, après la bataille d’Isly, le Père Enfantin, qui à l'occasion savait faire sa cour aux puissants et n’eût pas dédaigné une fonction bien rétribuée en Algérie, le félicite de sa victoire, approuve les colonies militaires, mais s’efforce de le mettre en garde contre des intentions que les journaux lui prêtaient : « Non, Monsieur «le Maréchal (1), le sabre n’a rien fondé, il a déblayé; il ne fondera «rien, pas même des colonies militaires, car les colonies militaires ne «seront fondées que par la charrue ajoutée au sabre, et par la femme «substituée au camarade de lit, et par les enfants qui rappélleront à
«la maison et battront la charge au travail, mieux qu’un tambour
«ne rappelle à la caserne, mieux qu'un fifre n’excite à l’exercice ».
Avez-vous donc cru, riposte Bugeaud (2), que je voulais que mes colons militaires n’eussent que des camarades de lit ? Croyez-vous que je veux en faire des, moines ? Je veux qu’ils se perpétuent avec des femmes, de véritables fenimes, et ils feront avec elles de plus beaux enfants que les colons civils, parce que ce seront des hommes plus forts et mieux choisis en général.
Il veut si bien marier ses soldats colons. il est même si pressé, qu'il n'attend pas que leur temps de service soit écoulé, que les villages soient construits et les terres défrichées. Par un singulier renversement des rôles, c’est par la nécessité de cette union immédiate qu’il combat le projet élaboré dans les bureaux du Ministère, accepté par le Maréchal Soult et opposé au sien. Comment ! Le Ministre prétend faire travailler les soldats durant trois ans avant de les établir, de leur concéder une propriété et de les marier ! C’est au bout de trois ans seulement qu'ils commenceront à construire leurs villages ! Au: bout de trois ans qu’ils prendront une femme ! Son robuste bon sens se refuse à admettre un retard qui compromettrait tout :
Mais, au bout de vos trois ans, dit-il (3), la plupart auront atteint leur libération et, n’étant attachés ni par l’amour de la propriété, ni par les liens de famille il est probable qu’ils rentreront en France. Pendant les trois ans, ils travailleront sans goût et sans émulation.
(1) Enfantin au Maréchal Bugeaud, 12 septembre 1844. Collection Enfantin- Bibliothèque de l’Arsenal.
(2) Bugeaud au Père Enfantin, pas de date. Collection Enfantin. Bibliothèque de l’Arsenal. La lettre fut écrite vers la fin de 1844.
(3) Bugeaud à Soult, 15 mars 1845. Archives de la Colonisation Algérienne. ArG: GA:
Ce retard dans le mariage des soldats, voilà selon Bugeaud Îa pierre d’achoppement du projet ministériel !
Pour fournir des épouses à ses militaires, le Gouverneur avait aussi quelque bonne raison de ne pas trop compter sur les femmes du pays. Je ne veux point évidemment parler des jeunes filles indigènes. La famille musulmane est fermée aux Européens et c’eût été folie d'espérer à ce moment un mélange des deux races. Tant d’oppositions séparaient les Français et les Musulmans. Si dans les canabae romaines les soldats de la Légion Augusta avaient pu s'engager dans des liaisons irrégulières avec des Africaines, il n’en était plus de même depuis que l’Islamisme avait creusé un abîme entre les Chrétiens ét les Musulmans. Plusieurs incidents, auxquels furent mêlés des Européens et des femmes mauresques sous les gouvernements de Berthezène et du due de Rovigo, avaient d’ailleurs montré de bonne heure que cette fusion était irréalisable. Ni Bugeaud, ni Soult ne s'étaient donc arrêtés à cette pensée.
Je ne parle pas davantage de mariages avec des Juives, bien que les mêmes empêchements n’existassent pas ; mais le Gouverneur avait sur les Israélites en général une opinion si défavorable qu'il ne pouvait se faire à l’idée de donner à ses soldats des compagnes appartenant à cette race. Faut-il rappeler le Jugement qu’il portait sur eux en 1838, après plusieurs mois de séjour à Oran ? Là, le groupe israélite était particulièrement nombreux et remuant, et il avait pu l’étudier. Or, il dit de lui que c’est un « peuple méprisé et fort digne «de l’être» et il ajoute : « Il est impossible d'imaginer sans lavoir vu «jusqu’à quel point d’abjection, de fourberie et de duplicité est des- «cendue dans la Régence cette fraction de la nation israélite». Il va jusqu'à regretter que l’on ait appliqué à ces habitants de l’Afrique nos lois et notre administration, ce qui leur a permis de s’interposer entre les Arabes et les Français, de profiter de notre législation et de devenir les arbitres du commerce. Comme il ne trouve d'autre remède à ce danger que l'expulsion complète de cette population, il ne cache point ses préférences en faveur d’une mesure aussi brutale, sachant fort bien au demeurant que ce qu’il appelle les franscendantes susceptibilités du gouvernement en rendent l’adoption impossible. Notez que ce Jugement sur le danger juif n'était pas une boutade, ni une de ces idées inconsidérées qu’une plus longue expérience fait rejeter. En 1843, il pense de même et il le dit tout haut ; pourtant il est Gouverneur et tenu par ses hautes fonctions à plus de réserve. Il vient de faire une tournée dans la province de l'Ouest par Mostaganem et Mas-
cara et il se hâte vers Oran où le général Thierry est en butte à l’hostilité insolente des Juifs. Il trouve la ville fort embellie, coquette, frafche et pittoresque :
Malheureusement, rapporte-t-il au Ministre (1), la majeure partie de la population se compose de juifs rapaces et devenus insolents, parce que nous les avons émancipés trop vite. Ils constituent aujourd’hui pour nous un véritable danger politique, tant ils aliènent les Arabes en les trompant et.en les injuriant. Si un Arabe du dehors a une contestation quelconque avec un Juif, il est à peu près assuré d’être condamné ; car, près du juge de paix, près du tribunal, près du
Maire, il ne se trouve que des Juifs pour interprètes.
Aussi revient-il avec complaisance sur ce qu’aurait d’avantageux et de politique l'expulsion des Juifs ou plutôt leur transplantation en France et il regrette une fois encore que l’on ne soit plus au temps des résolutions grandes et conséquentes. A quoi le Ministre répond : «Sans doute (2), c’est une population bien abjecte, mais elle est nom- « breuse et la politique comme l'humanité nous obligent à la ménager, «en faisant ce qui dépendra de nous pour la régénérer et même pour «nous la rendre utile». Le soldat français n’épousera done ni uné Musulmane, ni une Juive.
Bugeaud mariera-t-il ses militaires à des étrangères, Espagnoles, Italiennes ou Maltaises ? Solution toute simple que lui suggéra le Ministre de la Guerre quand il apprit que d’Alger on avait demandé au Maire de Toulon de choisir parmi ses administrées des épouses pour les soldats libérés de Fouka. Il lui mandaiït en effet qu’il lui paraissait étonnant qu’on ne pût pas les trouver chez les Espagnoles nombreuses aux environs d'Alger. Cette suggestion déplut-elle, il est permis de le supposer puisque des crédits AN à nouveau sollicités en vue d'envoyer vingt colons de Beni-Mered à Marseille et à Toulon. Pourtant on ne pouvait arguer du manque de femmes étrangères ; dans la province d'Alger, les statistiques démographiques nous apprennent qu'il y avait en 1843 près de 50.000 Européens et, bien qu’elles laissent ressortir une forte supériorité de l'élément masculin, elles prouvent que, si on l'avait voulu, nos soldats auraient épousé des Algériennes. Mais Bugeaud ne le voulait pas.
De cette opposition à une mesure qui semblait si naturelle au Ministre, il importe de rechercher les causes. Le Gouverneur répète sou-
(1) Bugeaud à Soult, 10 novembre 1843, Archives de la colonisation Algérienne Dossiers politiques. A.G.G.A.
(2) Seult à Bugeaud, 2 décembre 1843. Dossiers politiques. A.G.G.A.
vent qu’il est beaucoup plus préoccupé «de la qualité des popula- «tions et surtout de leur organisation, en harmonie avec les besoins «de la situation, que de leur nombre». Or, à ce moment, les étrangers établis dans la colonie, ne s’occupaient pas de culture, sauf peut-être d’un peu de jardinage autour des grands centres ; ils préféraient les industries lucratives de la ville ou celles des camps. Pourquoi dès lors vouloir donner aux-soldats colons, fils de paysans de France et paysans eux-mêmes, des ménagères qui ne seraient pas habituées aux rudes travaux de la ferme ? Et puis, il y avait une seconde raison plus grave : les étrangers étaient déjà en nombre tel que leurs masses sans cesse croissantes inspiraient des inquiétudes à nos gouvernants. Soult a beau écrire à Alger que, s’il accueille tous les Européens (1), c’est dans la pensée d’opposer plus tard le sang chrétien au sang arabe, que les Français ne viennent pas en Afrique en quantité suflisante, qu'’ainsi le nombre des immigrants sera faible et que c’est le nombre qu'il faut tâcher d'élever autant que possible dans un court délai ; il a beau prescrire de disséminer les nouveaux-venus de façon à éviter des agglomérations étrangères compactes. Les autorités algériennes, au contraire, estiment trop pressés les arrivages d’Espagnols ou de Maltais et élles se plaignent de l’impossibilité où elles se trouvent d'arrêter ce courant ou de le canaliser. Aux yeux de Bugeaud surtout, — et il se plaçait au point de vue politique et militaire, — la présence dans les grandes cités algériennes d’une population aussi disparate était un mal plutôt qu’un bien.
Pour comprimer les Arabes (2), pour les ramener à l’obéissance en eas d’insurrection, il faut autre chose qu’une confusion de Juifs, de Maltäis, de Mahonais,
d’Espagnols, d’Italiens, d’Allemands et de Français (qui forment le plus petit nombre) à qui l’on a donné toutes les libertés de la France et rien de militaire.
Il n’est point prudent, dans ces conditions, d’augmenter limportance de ces éléments étrangers en leur demandant de fournir des femmes à nos soldats. Peut-être aussi Bugeaud est-il persuadé, comme beaucoup le sont aujourd’hui, que, dans le foyer domestique, la femme est la meilleure gardienne des traditions nationales, qu’elle forme le caractère de ses enfants, façonne leur âme et échauffe leur cœur aux sentiments et aux idées qui personnellement lui sont chers. Ces
(1) Soult à Bugeaud. Dépêche confidentielle du 10 novembre 1843. Archives dé la Colonisation Algérienne. Dossiers politiques. A.G.G.A.
(2) Bugeaud à Soult, 19 novembre 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossiers politiques. A.G.G.A. ;
= 807 — unions entre Français et étrangères ne sauraient donc être approuvées par lui, à l’heure surtout où il voulait marquer d’une empreinte bien française l'Afrique conquise et soumise par nos armes. Ce qu’il recherche, c’est le märiage de ses soldats avec des Françaises de la Métropole, de vraies Françaises, apportant sur cette terre africaine un peu du cœur et de l’âme de la patrie.
S1 les intentions de Bugeaud sont bonnes, combien ont été défectueux les moyens d'exécution ! Se donner la peine de chercher des femmes à ses soldats, était-ce bien nécessaire ? Pourquoi ne pas envoyer, tout simplement et pour quelques mois, les colons dans leur famille ou dans leur village natal, là où ils sont connus ? Chacun d’eux y trouvera aisément une jeune fille avec laquelle peut-être il s’est amusé petit enfant, avec laquelle, jeune homme, il a pu ébaucher un innocent amour ; celle-là aura confiance en lui et consentira volontiers à le suivre dans la lointaine Afrique.
Cette idée si facile, Bugeaud l’a eue ; mais il n’a pas voulu s’y tenir. . Le mariage que rêve ce général se conclura militairement, sur son ordre, à la date fixée par lui; c’est lui, commandant en chef de l’armée d'Afrique, qui s’entremettra auprès du Maire de Toulon, un ancien officier supérieur, et le pressera de lui découvrir parmi ses administrées les futures femmes de ses soldats ; lui qui ordonnera au colonel Reveu de choisir parmi les libérés les meilleurs sujets et les enverra, à l'heure dite, dans le port où les attendent impatiemment sans les connaître leurs promises collectives. Lorsque tout est préparé, on donne seulement aux futurs époux quelques moments pour s’accorder, puis on a hâte de les unir. N’eût été l’obligation de recueillir leurs papiers de l’Etat-civil, on les aurait mariés dans la quinzaine, voire dans la huitaine.
Ce petit incident retarda la cérémonie. Il était des plus suggestifs. Le législateur a très sagement entouré le mariage, l’un des actes les plus graves de la vie-individuelle et de la vie sociale, de multiples précautions ; le Code civil exige que la personnalité des futurs conjoints soit constatée par la production de pièces légalisées. L'autorité militaire avait envoyé ses soldats sans autre papier que leur livret militaire et, comme elle était fort pressée, elle fit demander à la Municipalité de s’en contenter. Le Maire de Toulon, qui ne pouvait passer outre aux prescriptions de la loi, sollicita du tribunal un jugement,
le dispensant de réclamer leurs papiers d’état-civil aux Algériens, mais les juges repoussèrent cette AnIARe
Quant à la cérémonie, le Gouverneur n’en régla pas, il est vrai, le développement tout militaire, mais ceux qui en fixèrent les détails connaissaient ses goûts et devaient s’ingénier à les satisfaire. Rien n'y manqua : ni les pompes de l'Eglise, ni les chamarrures des uniformes, ni les roulements de tambour. Le prêtre prononça un sermon sur les devoirs des soldats et sur les éclatantes vertus de leur général ; le Maire, une allocution patriotique. La musique se fit entendre, En vérité, les soldats qui se mariaient pouvaient se croire encore en service commandé.
Ces mariages au tambour n’eurent qu’un succès de curiosité à Toulon ; ils furent l’objet de facétieuses railleries et de dessins satiriques dans la presse. Quoi qu’on en ait dit, les libérés se rendirent à Toulon sans enthousiasme et les jeunes filles hésitèrent à se faire inscrire sur le carnet de Mademoiselle Pinot. On dépensa beaucoup de temps, près de cinq mois, et beaucoup d'argent, plus de 25.000 francs ; les résultats furent médiocres, une vingtaine d’unions, dont en seul dirait si les époux étaient mal assortis. Tout le monde comprit, la Municipalité de Toulon, le gouvernement et l'opinion publique que l'expérience avait été malheureuse, que, si la société avait intérêt à encourager la création des familles, elle ne pouvait pas se substituer aux intéressés pour remplir les formalités préalables, qu’elle n'avait pas à leur ménager des entrevues et à les pousser dans les bras l’un de l’autre, que le mariage est une affaire de convenance personnelle où le sentiment joue la meilleure part quand ce n’est pas l'intérêt, et qu’enfin l’autorité militaire était qualifiée, moins que tout autre, pour se transformer en agence matrimoniale. Cette opinion était exprimée en excellents termes par M. André Cochut : «Le mariage, dit-il, n’est une base solide pour la société qu’autant «qu’il reste une chose grave et respectée... Dans ces contrats d’ur- «gence, les sympathies et la prudence seraient sans doute peu con- «sultées ».
Tout le monde comprit, excepté le Maréchal ; on sait qu’il réclama de nouvelles ouvertures de crédits et qu’il voulut transformer la fête du Roi en fête des accordailles militaires. Puis, devant l’opposition générale, il consentit à modifier une fois encore ses idées. Le
(1) A. Cochut : La Colonisation de l'Algérie. Revue des Deux-Mondes février, 1847, page 524.
soldat, en activité de service, recevrait un congé de six mois pour aller prendre femme dans son pays d’origine ; mais qu’il ne dépassât pas ce laps de temps, sans quoi le pauvre éconduit quittait la compagnie de colons et rentrait dans l’armée active. La consigne fut formelle : elle avait toute la rigueur d’un commandement militaire. Et il ne s’agit plus maintenant de quelques dizaines d’épouseurs. On les comptera par milliers. Dix mille soldats iront chaque année se marier en France ; dix mille reviendront dans les six mois accompagnés de leurs nouvelles femmes ; ce sera presque une armée que les transports de l’État auront à embarquer à Toulon et qu’ils conduiront à Alger, à Philippeville, à Oran. Le général se charge de faire manœuvrer ces bataillons de jeunes maris et de jeunes femmes, de les diriger sur les camps agricoles, de les y installer et de subvenir à leurs premiers besoins. Toujours la belle confiance du chef militaire dans son autorité absolue et dans l’infaillibilité de son commandement. Il résoud tous les problèmes par des bulletins ; mais ces bulletins seront-ils compris ? Les Ministres et les Chambres n’eurent pas la même confiance que Bugeaud et lessai de milliers de mariages commandés n'eut pas lieu. à
Ce dernier essai n’était-il pas voué, lui aussi, à un échec ? Combien de soldats seraient revenus avec de jeunes compagnes ? Combien auraient trouvé des jeunes filles assez hardies ou assez folles pour les suivre dans les camps agricoles ? La plupart auraient profité de leurs six mois de congé pour s’amuser et se reposer, décidés par avance à réintégrer leurs corps en rentrant en Afrique. Il eût été intéressant d'enregistrer ces constatations, mais l’aventure parut par trop onéreuse. Notre conviction est qu’elle aurait échoué ; car l'Algérie était fort peu connue ou ne l'était qu’à son désavantage ; les engagements de l'Etat envers les futurs conjoints ne consistaient qu’en de vagues promesses et la situation des femmes au milieu de ces camps plus militaires qu’agricoles demeurait incertaine ou très délicate.
Ainsi les difficultés, presque les impossibilités surgissaient de tous côtés du moment où il s’agissait de constituer la famille dans les colonies militaires. Les solutions, proposées ou essayées par Bugeaud, ne témoignaient pas d’un sens pratique très avisé. Ses vues sur les recluses des maisons de repentir auraient fait douter de la sincérité de son désir de peupler et de coloniser l’Afrique ; ses mariages au tambour laissent assez sceptiques tous ceux qui voyaient dans la formation des familles la base solide de la colonisation. Et quand ce Maréchal n’intervint plus dans ces unions, qu’il laissa ses troupiers
se marier eux-mêmes, il eut toujours le geste autoritaire et brusque, lequel ne sied pas en de semblables affaires. *% %*#
Admettons cependant que beaucoup de Françaises ont épousé ces Africains ; quelle sera leur position au lendemain de leur arrivée dans la colonie ? Après s'être péniblement formée, la famille militaire aura-t-elle quelques chances de se maintenir ?
Rappellerons-nous les faits qui se sont produits à Fouka ; ils sont assez édifiants. Faisons la part des exagérations, fruits de la médisance ou de la jalousie. Laïissons la légende, spirituellement contée par M. Dufaure. N’acceptons que sous bénéfice d'inventaire la maladroite réponse du capitaine Blanchet, ancien maire d’Aïn-Fouka ; qui veut trop prouver ne prouve rien, Il dit des femmes de Fouka :
« Elles sont bonnes mères de famille (1) ; elles font de bonne grâce «le classique pot-au-feu pour leurs maris, elles sont assez laborieuses. «Elles ont de bonnes maisons, de bonnes terres, un bon mobilier «acheté avec l’argent de leur dot qu’elles n’ont pu manger par consé- «quent avec les amants que vous leur prêtez. Enfin, sans deux fléaux «également insupportables à savoir les sauterelles qui sont venues, «l’année précédente, ronger leurs récoltes, et les malencontreux ro- «manciers du genre de celui qui fournit des notes à M. Dufaure pour «écorner leur réputation, elles seraient, ma foi, bien près de la félicité «pastorale dont l'honorable député de la Charente veut absolument «dégoûter nos prolétaires de France». Tenons-nous à égale distance de ce pessimisme de parti-pris et de cet optimisme de commande ; essayons de nous faire une opinion raisonnée.
Une remarque d’abord et qui a sa valeur : tout le monde ajouta foi au roman de M. Dufaure et personne ne se laissa convaincre par les protestations de M. Blanchet. Cela est-il] dû uniquement à ce que la médisance est plus facilement acceptée que la vérité, le roman que l'histoire ? Ou bien ne vit-on dans la lettre du capitaine qu’un acte de complaisance à l’égard du Maréchal et'un geste obligé de courtoise galanterie vis-à-vis de ces dames de Fouka ? Ou bien encore n’existait-il pas des raisons, et plus générales, et plus profondes, qui de-
vaient entraîner l'opinion publique à accepter des fables, si incroyables fussent-elles’ ?
() Voir l’Akhbar du 1er avril 1847,
Elle les accepta tout simplement parce qu’elles lui parurent vraisemblables. Les mariages au tambour avaient semblé bizarres, déconcertants par leur étrangeté ; ils répugnaient tant à nos mœurs et heurtaient si complètement les idées reçues et les traditions établies ! L'opmion publique se montra particulièrement choquée par la hardiesse du geste militaire qui avait brutalement jeté dans les bras les uns des autres ces filles et ces garçons, des inconnus de la veille. Aussi était-elle toute préparée à accueillir les nouvelles les plus fantaisistes sur les conséquences d’unions aussi anormales.
Et puis, personne n’ignorait en France que ces jeunes femmes allaient être placées, pour ainsi dire, dans la brousse, mieux encore au milieu d’un camp de travailleurs militaires. Pas d’abri pour se loger ; les maisons étaient à demi construites et mal closes. Se figuret-on l’arrivée à Fouka des nouveaux ménages, sous les quolibets grossiers de la soldatesque ? Conçoit-on les impressions fâcheuses que durent éprouver les jeunes épousées aux premières heures de leur séjour dans ce village ? Mettra-t-on en doute les affirmations du général Fabvier (1) lorsqu'il nous dit qu’à peine installées, elles se groupèrent dans une même maison et qu'elles passèrent les premières Journées à se lamenter, à se désoler ? Quelle que fut’ leur humeur aventureuse, quelque satisfaction qu’elles éprouvassent d'échapper à la domesticité, elles devaient se sentir singulièrement isolées, elles seules de femmes, dans ce village machevé, loin de toute société régulière. Une demeure sans aménagement intérieur, des ustensiles de cuisine neufs sans doute, mais en nombre insuffisant, un petit jardin à peine ‘défriché et brûlé pour le moment par le soleil, la brousse à deux pas du village, la ration militaire comme nourriture et la solde pour toutes ressources, telles étaient les conditions de l'existence matérielle. Les propos grivois du camp, les chansons obscènes des soldats, la discipline militaire qui prend le mari et par ricochet atteint la femme, les bruits continuels de guerre et d’assassinat, les menaces de vol et de maraudage, quel milieu moral trouble et peu rassurant !
A ces femmes, placées dans des conditions peu ordinaires et mariées de si originale façon, on a reproché leur inconduite. Toutes auraient abandonné leur mari, toutes auraient été à la garnison voisine, à Coléa, vendre leurs faveurs. Pareille accusation, catégoriquement affirmée et acceptée avec complaisance, est-elle bien exacte ? Nous ne voulons point écrire ici l’histoire galante des dames d’Aïn-Fouka,
(1) Déposition devant la Conunission d'Afrique. Déjà citée.
nous prétendons vérifier une assertion qui, pour être vraisemblable, n’est pas nécessairement vraie. Que toutes ces femmes aieht été des modèles de vertu domestique et de fidélité conjugale, il eût été téméraire de le supposer. Dans une lettre du commandant de Coléa, nous trouvons le récit de certaine aventure à laquelle furent mêlées trois de ces dames : « Nous avons eu, écrit le colonel Reveu à Bugeaud le «11 mai 1843 (1), une petite crise à Fouka, parsuite de la conduite très «légère de trois femmes dont les maris ne sont pas ceux qui se con- «duisent le mieux eux-mêmes. La compagnie voulait renvoyer ces «trois ménages ; après avoir pris des renseignements, il m'a paru «qu'il n’y avait d’évident que l’ivrognerie de L. et la mauvaise con- «duite de sa femme ; c’est elle qui avait déjà été battue pour avoir «couché à Coléa ; mais, comme son mari laissait depuis cela faire à sa «femme ce qu’elle voulait, moyennant qu’on lui donnât à boire, je «les ai chassés tous les deux. Les deux autres femmes ont demandé «exeuse aux femmes de Fouka des injures qu'elles avaient dites, «lorsqu'on a voulu les expulser, et toutes paraissent vivre mainte- «nant en assez bonne intelligence. J’ai profité de cette occasion pour «donner aux unes et aux autres une leçon dont elles se souviendront, «je pense». Ce que fut cette leçon, rien qui puisse nous le faire deviner. L'autorité militaire eut donc quelquefois à sévir et elle s’arrogea le droit de juger des bonnes mœurs des habitants de Fouka et de prononcer au besoin, pour inconduite, la peine de l’éviction de la colonie.
Ces exécutions, jugéês parfois maladroites et toujours abusives, furent colportées à Alger et fatalement dénaturées et aggravées ; elles s’accordaient trop bien avec l'impression défavorable, faite sur le public par les mariages au tambour, pour que la médisance ne s’en emparât point et ne généralisât l’accusation de légèreté et d’inconduite. N’avait-on pas vu certain village des environs d’Alger, lieu d'étape pour toutes les colonnes, se transformer en un centre de prostitution ? N’en serait-il pas de même pour Aïn-Fouka ? Pourtant au cours de l’année 1843, la situation de ce centre devint plus normale ; les travailleurs de l'obstacle continu s’éloignèrent et avec eux beaucoup de soldats colons célibataires. Le capitaine Blanchet n’hésita pas à y amener sa femme et ses enfants. Puis, vinrent les familles civiles de l'Isère dont quelques-unes comprenaient plusieurs femmes, grand’mère, mère, filles de colons.
Avec une population plus normalement composée, l’atmosphère
(1) Lettre du colonel Reveu à Bugeaud, 11 mai 1843. Archives Nationales, F, 80.
morale se purifia. Le Maréchal lui-même le constate sans indiquer les causes réelles ; les anciens soldats, devenus chefs de famille, ont contracté des habitudes d'ordre et de travail. En 1844, un recensement nominatif (1) de tous les habitants fut effectué; il apporta quelques renseignements sur les ménages et leur composition. Nous l’avons consulté, examiné minutieusement, comparé avec la statistique des mariages consommés à Toulon. Nous devons à la vérité de reconnaître que toutes les familles, créées à cette époque, excepté deux ou trois, existaient encore dans le village ; presque toutes avaient de
Jeunes enfants. Les liens qui unissaient les époux ne s'étaient pas
rompus. Nous devons noter aussi que les jeunes femmes n'étaient pas restées oisives ; la plupart s'étaient créé des occupations lucratives : l’une était couturière, l’autre modiste, une troisième hôtelière. Les recensements qui suivirent ne démentirent pas ces premières constatations. Le nombre des enfants grandit rapidement, ce qui
permit de ADO les pertes occasionnées par le départ de colons
célibataires.
Le centre d’Aïn-Fouka ne perdit AE pas, ainsi qu’ on l’a prétendu, les femmes de ses soldats colons ; il les conserva au contraire presque toutes. Est-ce la preuve que, même dans une colonie militaire, les liens du mariage sont assez forts pour résister au relâchement des mœurs ? Pas, du tout. L'histoire des premières années du village démontre plutôt que son existence a été à la merci d’une de ces crises morales analogues à celle racontée par le colonel Reveu. Si plus tard la santé lui est revenue, il le dut à ce qu’il ne conserva pas longtemps son caractère exclusivement militaire, à ce que des éléments civils lui infusèrent un sahg nouveau et à ce que M nes civile remplaça lPadministration militaire.
N’est-on pas en droit de penser que le régime militaire, impuissant à fonder la famille et incapable de la conserver, ne saurait à plus forte raison l’organiser ? Lorsque l’on veut renverser un ordre de choses établi depuis des siècles, quand on s’en prend aux lois fondamentales de la société, encore est-il prudent de se demander si pareil changement est possible avec les mœurs actuelles et s’il doit être favorable aux individus. À ces conditions, il a des chances de prévaloir.
(1) Voir ce document dans le Dossier de Fouka.
Or, dans les compagnies de soldats colons, tout dépendait d’un chef et l’omnipotence du pouvoir militaire n’y semblait guère compatible avec la constitution de la famille, telle qu’elle existe aujourd’hui. Au sein du groupe familial actuel, l’autorité matérielle et morale est entre les mains du père ; c’est lui qui l’a créé, lui qui le dirige, lui qui doit y commander évidemment dans les limites très larges que lui assigne la loi. Sa liberté absolue de volonté en face des siens, voilà le principe essentiel. Or, cette liberté disparaît dans un milieu militaire ; le soldat colon ne sera chef de famille que de nom, et un autre, son lieutenant ou son capitaine, le sera de fait. Et cet officier habite à côté de lui, dans le même village ; il lui trace son travail, le surveille dans sa vie publique et privée. La situation de ces libérés aurait été pire que celle des serfs du Moyen-âve si les officiers français, que leur éducation moderne et l’expérience de la vie avaient avertis de la nécessité de respecter l'autorité du père de famille, n’avaient su apporter dans leurs fonctions le tact et la délicatesse désirables.
Cette servitude militaire paraîtra au colon d'autant plus intolérable qu’elle ne sera pas générale ; elle s'applique, en effet, à eux seuls, les soldats-parias. Ni en France, @1 dans la zone civile du littoral, elle n'existe. Ne se rappelleront-ils pas avec quelque amertume «les «institutions de la mère-patrie (1), ses garanties, ses libertés sagement « tempérées par la loi ?» N’auront-ils pas gardé souvenance de l’état de leur famille d’origine et des règles qui la gouvernaient ? Pourrontils voir sans jalousie les populations des territoires civils ? M. Bonnal, auteur de plusieurs articles estimés, le fait très justement remarquer : « Puisqu’on y songe (2), car tout doit être apprécié, l’homme peut «oublier bien des choses, abjurer bien des religions, mais il n’abdique «Jamais la civilisation au sein de laquelle il est né, quand celle-ci «les domine toutes. Or, si les colons militaires pouvaient s’aecommo- «der du régime exceptionnel d’après lequel ils seraient enrégimentés «pendant trois ans, et du régime des territoires mixtes aussitôt après, «ils renonceraient positivement à leur situation native, ce qui nous «semble impossible ».
C'était donc un véritable retour en arrière, un recul de plusieurs siècles, que proposait en réalité Bugeaud, sous prétexte que, pour pouvoir dominer les Arabes, il fallait non seulement une armée exer-
(1) Bonnal(de).Examen de la Colonisation au point de vue pratique. .Paris,1847,p.9. (2) Même ouvrage, page 10.
cée, mais aussi une population militarisée, Si ce n'était pas un recul
dans le temps, c'était un éloignement dans l’espace, en dehors de cette Europe occidentale, mère de la civilisation actuelle. De formations semblables, on ne rencontrait d'exemples que sur les confins de l’Autriche ou dans les steppes de la Russie. Le Français, maître de Algérie, serait-il obligé de se faire Magyar ou Cosaque ?
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