BENI MERED ET MAHELMA LA COMMUNAUTÉ DE TRAVAIL
Des soldats en activité de service deviernent colons.
I. — Création de Beni Mered et de Mahelma. — Beni Mered : sa situation. — Les débuts. — Difficultés financières. — Sera-ce un village eivil ? — Installation d’une compagnie de soldats sans l'autorisation du Ministre de la Guerre. — Violent conflit avec le Maréchal Soult. — Menaces de licenciement. — L’autorisation ministérielle et ses restrictions. — Continuation du conflit : les arrêtés d'urgence. — Mahelma.
II. — La communauté de travail. — Article de Bugeaud dans la Revue des Deux-Mondes. — Les soldats sont désassociés : partage des biens à Beni Mered et à. Mahelma.
III, — Les idées socialistes de 1830 à 1850 et la tentative de Bugeaud. — Divers systèmes : la communauté religieuse, fermes de l’abbé Landmann. — Le phalanstère de Fourier : rapprochement avec les conceptions de Bugeaud.
Jean Czynski. — L'association saint-simonienne : Enfantin et la colonisation de l'Algérie. — Rapports d'Enfantin et de Bugeaud.
IV. — L'Union agricole d'Afrique : ses déboires. ‘ , Les ordonnances royales sur la propriété en Algérie : l’étatisme de Soult dans ses rapports avec les théories nouvelles.
Dans les derniers mois de 1842, après les mariages au tambour, il n’était guère possible de se faire illusion sur l'échec partiel de l’expérience tentée à Aïn-Fouka. Bugeaud n’en convient pas ouvertement ; pourtant, il n’est pas satisfait puisqu'il cherche autre chose. Au lieu de libérés, il envoie alors deux compagnies de soldats peupler Beni Mered et Mahelma. Ceux-là sont des soldats en activité de service; pour la plupart, ils ont encore trois ans à faire et restent par conséquent sous la dépendance absolue de leurs officiers. L'on évitera ainsi ce va-et-vient, ce changement continu de colons, qui avait nui à la consolidation du village des libérés. L'emploi exclusif de ce dernier
élément, l'absence de toute pénalité militaire contre les défaillants, le retard apporté à l’organisation légale de la Légion colonisatrice, tout cela n’avait-il pas compromis l'existence d’Aïn-Fouka, œuvre hybride, trop militaire suivant les uns, pas assez selon Bugeaud ? Ce qui lui avait manqué en effet, pensait-il, c'était la puissance et la continuité de la discipline militaire, laquelle aurait dû s'exercer en tout'temps, même et surtout au moment où l’homme désabusé manifestait le désir de rompre ses engagements et de quitter la compagnie.
Avec Beni Mered et Mahelma, le Gouverneur ne commet pas la même erreur. Il applique à la colonisation toute l’organisation militaire sans y rien changer ; il garde ainsi ce qui fait la force de l’armée : le respect absolu du principe d'autorité, la hiérarchie, la discipline, les pénalités, et aussi l’esprit de corps et le travail en commun. Tout simplement, il prend deux compagnies de soldats et, sans préparation, il les installe dans les centres en formation ; il leur commande de cultiver, de récolter, de prospérer. Elles prouveront par les résultats qu’elles obtiendront que la colonisation militaire est la plus vigoureuse, la plus sûre, la plus économique. Ces deux villages, Beni
Mered surtout, sont les œuvres préférées de Bugeaud ; elles réalisent
le mieux son idéal de soldats laboureurs.
Aussi les encouragera-t-il par tous les moyens. Les soldats recevront des magasins de l’armée les outils indispensables et seront logés dans des maisons construites par le Génie. Le corps auquel ils appartiennent leur fournira les vivres. Quand ils auront besoin de bestiaüx, le Gouverneur leur enverra au-delà de ce qu’ils auront demandé. S'ils veulent plus d’eau dans leurs canaux d'irrigation, aucune considération n’arrêtera leurs chefs. Les colons militaires seront aidés, favorisés, choyés. Et lorsque, pourvus ainsi de tous les instruments nécessaires par l’administration, défrayés des prestations, ayant toutes les ressources des cultivateurs sans supporter aucune de leurs charges, sans femmes, sans enfants, sans vieillards, ils paraftront avoir assuré leur existence, alors Bugeaud triomphera ; il proclamera, à qui voudra l'entendre, la réussite de son système.
Ses villages, 1l les aimera d'autant plus qu'ils seront plus attaqués. Que de difficultés de toutes sortes ne rencontrera-t-il pas à maintenir sur ces deux points dés colonies militaires ? L’essai d’Aïn-Fouka venait de se poursuivre sans entraves, le Ministre s'étant prêté, d’assez mauvaise prâce au demeurant, à toutes les mesures exceptionnelles qu'on lui avait demandées. Il n’en fut plus de même pour Beni Mered et Mahelma ; car Soult vit dans ces créations les premières réalisa-
je
tions du système dont il ne voulait pas et une méconnaissance complète de ses prérogatives ministérielles. De là un violent conflit, le plus violent et le plus grave de tous ceux qui se sont élevés entre oes deux hommes. Tolérées plus tard par les Ministres, mais surveillées par leurs bureaux, ces colonies militaires ne se maintiendront que par la volonté tenace du Gouverneur. Quelle existence mouvementée a été la leur et combien fertile en incidents, nous allons le montrer.
Création de Beni Mered et Mahelma
Le haouch des Beni Mered était situé dans la plaine de la Métidja, à proximité de la ville de Blida. Dépendant autrefois de l’'Outhan des Beni Khélil et de la partie appelée El-Hamaïd (le milieu), il occupait une position intermédiaire ‘entre la montagne et la plaine marécageuse. Tout autour, le sol formait comme une sorte de plan incliné au pied de l'Atlas. Eau assez rare, mais pas de difficulté si l’on voulait en dériver des ravins de l'Atlas une quantité suffisante aux besoins des hommes et des animaux. Salubrité, fertilité des terres, cultures faciles et irrigables, tout était à souhait.
Là, le général de Berthois avait projeté un village défensif, sémblable en tous points à celui de Fouka. L'un dominait le Sahel, l’autre commanderait la partie centrale de la plaine de la Métidja. Ils complèteraient tous deux la garde de l’obstacle continu. Car, cet obstacle qu’au début (1) le général Rogniat avait vu grand, solide, avec son mur de 24 lieues de long et de 3 m. 50 de haut, avec ses deux cents tours, était réduit à des proportions bien modestes. On avait reculé devant la dépense d’un million ou d’un million et demi de francs. Plus de mur bâti, un simple fossé avec revêtement de terre et plantes épineuses sur les bords ; plus de tourelles en pierre, quelques pauvres blockhaus de bois. À peine de quoi effrayer les maraudeurs ! Tant et si bien on retrancha que l’enceinte, qui, primitivement, devait protéger la zone de la colonisation, eut besoin d’être défendue elle-même. Dans ce but, on imagina les villages défensifs. Puis, comme Bugeaud aimait peu cette prétendue muraille de Chine et qu'il préférait les centres agricoles, l'accessoire devint le principal. On délaissa l’obstacle et-on porta tous ses soins à la construction de ces villages.
(1) Voir, dans le chapitre que nous consacrons à la politique indigène, l’histoire de cet obstacle continu.
Le Génie avait présenté au Ministre deux modèles assez différents ; l’un leur donnait une forme rectangulaire de 590 mètres de longueur sur 149 mètres de largeur, l’autre une forme à peu près carrée avec un développement de 297 m. 80 sur l’un des côtés et de 241 m. sur l’autre. Soult préféra ee dernier plan comme se prêtant mieux à la défense. Il lui reproche cependant de ne point ménager un emplacement suffisant pour recevoir à une époque plus ou moins rapprochée les édifices d'utilité communale : «Ilest de toute nécessité, écrit-1l (1), «de modifier le plan de manière à ce que, dans cet établissement, «outre la maison commune, une maison d'école, l’église, le presby- «tère, une halle, une fontaine, un abreuvoir et un puits commun, un «four banal, un moulin à manège... ete.. puissent ultérieurement être «placés ».
On avait prévu la construction de 48 maisons doubles ; chacune pourrait abriter deux familles. Dix de ces maisons seraient édifiées immédiatement par le Génie et, pendant une année, mises à la disposition des colons qui ne les occuperaient que le temps nécessaire pour se bâtir leur propre logement ou auxquels elies seraient vendues s'ils le désiraient. Le Ministre recommande d'aller au plus pressé et au moins coûteux, de ne pas dépasser l'évaluation de 4.800 francs et de laisser aux futurs occupants le soin de compléter leur installation par l’aménagement intérieur, des pièces. Quant à la ceinture défensive, elle consistera en murs de Jardin, hauts de 3 mètres et épais de 0,50 centimètres, « flanqués par trois petites tours dont deux placées aux «extrémités du grand côté et la troisième au milieu du côté opposé ». Pourquoi ces changements ? Soult n’en cache pas la raison : le Génie ne lui avait proposé que des projets de postes fortifiés ; lui ne veut que des agglomérations agricoles. :
Et il veut qu’elles n'occasionnent pas de trop grands frais à l'Etat, Toujours la question de dépense : elle s'était posée pour Fouka, elle se pose à nouveau pour Beni Mered et. en des termes moins vagues. La colonisation militaire apparaît déjà comme singulièrement onéreuse. À Paris, la méfiance grandit ; à la fin de 1842, les crédits ouverts sont épuisés et l'enceinte n’est construite qu'aux deux tiers : dix maisons sont commencées mais non achevées. Que faudra-t-il donc pour terminer les travaux ? Le Directeur des fortifications demande 191.000 francs. Soult s'effraie : «C’est trop cher», écrit-il
(1) Lettre de Soult à Bugeaud, 1841. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
pit à
au Gouverneur ; «C’est énorme» répète-t-il, et le devis n’a pas tout prévu ! «J’ai lieu de penser que de pareils résultats nuiront à vos «projets de villages militaires, à ce mode de colonisation. Les Cham- «bres et la Commission s’effrayeront sans doute de dépenses aussi « considérables ». |
Le calcul de ces dépenses ne présenterait pas d'intérêt particulier si, à propos de Beni Mered, on ne découvrait un des motifs pour lesquels elles furent si vivement combattues, surtout à Alger. Ces allocations de toute nature que réclamait le Gouverneur étaient toujours imputées sur le budget de la colonisation civile. Or, le comte Guyot ne disposait que de 600.000 francs par an. Si on lui enlevait non seulement les 200.000 prélevés par ordre du Ministre de la Guerre, mais encore les sommes nécessaires à solder les dépenses engagées par Bugeaud, il ne lui resterait plus rien. Aussi défendit-il énergiquement ses crédits ; et pour cela il lui suffit d’avertir le Ministre des paiements que d'Alger on lui donnait l’ordre d’effectuer, ou bien de confier directement à Soult le montant exact des frais qu’entraînait la
colonisation militaire.
Il fut bientôt démontré, sans qu’il pût y avoir de doute à ce sujet, que les travaux, effectués par le Génie, étaient dispendieux. Bugeaud en convint, mais, plus tard, il s’expliqua là-dessus dans une lettre du 8 avril 1843, et ce fut pour rejeter la responsabilité de ces dépenses considérables, sur qui ?... sur les ouvriers civils !
Quand vous autorisâtes, lui dit-il (1), la création de ces deux villages, nous étions tout novices dans la question de construction. Le génie militaire fit des plans trop dispendieux, et, comme j'étais en expédition pendant qu’ils furent adoptés, je ne pus les rectifier. Un fait vint ajouter beaucoup à la dépense ; nous avions appelé à Alger beaucoup d’ouvriers civils que, pendant l’hiver, les Ponts et Chaussées et l'Administration ne purent employer. On pressa le Directeur des Fortifications de les occuper à la construction des deux villages ; nous eûmes la maladresse d’y consentir. C’étaient en général de mauvais ouvriers et de mauvais sujets ; on les payait fort cher, ils travaillaient fort peu. Les pluies furent abondantes et suspendirent les travaux ; on ne pouvait les laisser mourir de faim ; on les nourrit sur les fonds des villages.-On fit, en outre, une enceinte en murailles qui coûta fort cher, système auquel nous avons renoncé depuis. Voilà comment Mered et Fouka ont absorbé, sans être achevés à beaucoup près, une somme qui aurait fait cinq ou six villages avec le système de M. le colonel Marengo ; çà a été une école ; mais qui n’en fait pas au début d’une entreprise toute nouvelle, et au milieu d’un dédale inextricable d’affaires ?
(1) Bugeaud à Soult, 8 avril 1848. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
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Variables sont les convictions de Bugeaud, mais elles ne varient que dans une certaine mesure. Il abandonne le Génie, et adopte les condamnés militaires. Au général de Berthois, il préférera le colonel Marengo. Qu'importe ? Les officiers dirigeront toujours l’entreprise de la colonisation ; mieux que les civils, les soldats punis exécuteront les travaux de terrassement et de maçonnerie ; ils iront plus vite et coûteront certainement moins. Ainsi raisonne le Gouverneur ; pour le moment, il a placé toutes ses espérances dans le colonel Marengo et l’envoie à Beni Mered. Ce centre passera donc par les mêmes vicissitudes qu’Aïn-Fouka, du moins en ce qui concerne son établissement.
Le problème de son peuplement fut soulevé assez tard ; on hésita, on tergiversa. Recevra-t-il des militaires ou des civils ? Nul ne le sait jusque dans les derniers mois de 1842. Y placer des libérés n’est plus possible faute de volontaires. Bugeaud est découragé ; il se résoud à charger l’administration civile du soin de choisir les colons. Sur une décision du Conseil d'administration, remise est faite de tout le village au Directeur de l'Intérieur. Le comte Guyot s’empresse d’envoyer sur ce point deux géomètres avec ordre d’y procéder au levé des terrains et de délimiter le périmètre de la circonscription. Eu même se rend sur les lieux ; il en revient enchanté : « Le sol est riche, «très uni (1), et promet une grande prospérité agricole ».
Mais, quelques jours après, le géomètre, qu’il y a laissé, lui annonce que plusieurs familles arabes sont venues se réinstaller dans les gourbis, en partie détruits, qui formaient l’ancien haouch des Beni Mered ; elles ont mis le feu aux broussailles et chardons et se préparent à eultiver. Ces indigènes voient avec inquiétude les travaux des géomètres et cherchent à les entraver ; ils arrachent les piquets et les signaux. D'autres, établis tout près à Ouled Yaïch, coupent journellement les eaux. Le comte Guyot transmet de suite ces renseignements au Gouverneur, sur le point de partir en expédition. Pas de réponse immédiate ; ce n’est que au bout de plusieurs jours que le général de Bar lui éerit (2) : «Ces mdigènes appartiennent à la tribu des Beni Khélil, «autorisée récemment par M. le Gouverneur général à s'établir dans «la partie de la plaine qui se troux e à l'Est du village. Cette autorisa- «tion accordée à leur sollicitation ne peut leur être retirée en ce mo-
(1) Rapport du comte Guyot à Bugeaud, 28 septembre 1842. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
(2) Lettre de De Bar au comte Guyot, 1°" octobre 1842. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A,