‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 40 sur 77 · LT SN · texte numérisé non relu

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M. de Montigny, abonde en détails minutieux ; une dépendance fut aménagée à l’usage de forge et le Génie complaisant prêta une enclume, un soufflet, des tenailles, un étau, des marteaux. L'eau que les Arabes arrêtaient autrefois eoula bientôt en une large rivière, capable de faire tourner la roue d’un moulin. Tout est noté : une cressonnière pour alimenter l'ordinaire, un jardin complanté de choux, de salades et semé de petits pois. Dès le 28 février, 65 hectares sont ensemencés : « Les hommes, conclut M. de Montigny, travaillent «avec courage et l'espoir de se créer une position sûre pour l’avenir ».

En même temps que s’organisait à Mered cette compagnie, le général Bugeaud en établissait une autre à Mahelma. Là, au cœur du Sahel d'Alger, se trouvait un poste avancé entre Coléa et Douéra. C'était presque le seul des anciens camps permanents que le Gouverneur n'avait pas fait évacuer à son arrivée, On le destinait pourtant à d’autres usages. Y créerait-on un dépôt de remonte ? On y songea en 1841, mais le projet fut abandonné. Y placerait-on les Trappistes en quête de bonnes terres ? Ils préférèrent eux-mêmes la plaine de Staouéli. On se décida pour une colonie militaire et, vers la fin de l’année 1842, une compagnie à l'effectif de 60 hommes et sous les ordres du capitaine Pontenier du 482, vint en prendre possession. Les soldats — c’est la seule différence avec Mered -— ne provenaient pas d’un seul régiment ; on avait réuni tous les volontaires qui, de différents corps, avaient demandé à faire de la colonisation. Preuve que la perspective de devenir colons ne souriait guère aux soldats de l’armée d'Afrique. Ces hommes avaient encore deux ou trois ans de service à accomplir. À son arrivée sur les lieux, la compagnie s’occupa activement de cultures, mais les terres, couvertes de palmiers nains, étaient, de plus, de médiocre qualité. Elle eut à sa disposition, comme celle de Mered, des instruments de travail, des semences, des animaux de labour. Elle reçut aussi une centaine de têtes de bétail, mises exprès de côté pour elle au cours des récentes razzias. Mered et Mahelma furent comme deux sœurs jumelles, éoalement aimées ; mais l’une avait pour dot des terres à blé dans la plaine, riches et profondes, l’autre des landes pauvres et maigres, propres seulement au pâturage.

Cette double création ne fut connue à Paris que dans les premiers jours de janvier 1843. Un rapport du Directeur de l'Intérieur conte-

nait bien, en décembre de l’année précédente, quelques vagues indications sur la compagnie de Mered : « Par une modification du sys- «tème (1), suivi pour Fouka, où ont été placés des militaires libérés, - (66 hommes liés au service pour deux ans encore viennent d’être «récemment établis à Mered ; il paraît qu’ils devront aussi travailler Cen commun. Il va sans dire qu'ils restent soumis à la discipline «militaire, reçoivent une solde et des rations». Le Ministre se refusa à croire qu'il s'agissait réellement d’un établissement militaire nou- Veau ou feignit de ne pas en admettre la possibilité ; n’était-ce pas le Gouverneur général lui-même (2) qui venait d’affirmer que la colonisation militaire, devant immobiliser ou distraire du service actif une partie importante de l’armée par dérogation au principe du recrutement, ne pouvait être essayée qu’en vertu de nouvelles mesures législatives ? Aurait-il done sur ce point, comme sur bien d’autres, changé d’opinion ? (

Il faudra cependant se rendre bientôt à l’ ares Par une dépêche du 2 février (3), le Directeur de l'Intérieur informe le Ministre que le Gouverneur vient de l’inviter à prendre les mesures nécessaires pour faire payer à M. de Montigny, lieutenant au 48€ régiment de ligne, commandant la compagnie de Beni Mered, une indemnité mensuelle de 100 francs ; elle doit être prélevée sur les fonds de la colonisation civile. Une autre dépêche lui fait connaître la création d’une seconde colonie militaire à Mahelma. Une fois encore, Soult s’entêta à ne pas comprendre. Le 22 février, en répondant à Alger, il émet la supposition (4) qu’en plaçant à Mered des soldats du 48e, le Gouverneur n’a eu pour but que d’assurer en temps opportun Ja culture des terres tout autour du village ; peut-être a-t-il aussi en vue le placement ultérieur dans de bonnes conditions des nombreuses familles de colons sur le point d’y être envoyées. Il ne pourra se prononcer sur l’alloca-: tion mensuelle à paver à M. de Montigny que lorsqu'il aura en main des renseignements précis et complets.

Impossible à Bugeaud de cacher plus longtemps la vérité ; l'heure

(1) Rapport trimestriel du comte Guyot sur la Colonisation, 22 décembre 1842, Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(2) Voir le premier projet de Bugeaud sur les colonies militaires.

(3) Très courte lettre du comte Guyot à Soult, 2 février 1843. Archives de la , Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(4) Nouvelle lettre de Soult au comte Guyot, 22 février 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

a sonné de tout dire. Comme le cas de Mahelma peut être défendu, il commence par plaider celui-là ; il envoie tout un long mémoire. S’1l n'a pas averti le Ministre, c’est qu'il ne peut suilire au travail qui lui incombe.

Il est tout naturel, Monsieur le Maréchal (1), que vous demandiez des renseignements et que vous releviez les négligences, mais il n’est pas moins naturel que, pour nous justifier, nous répondions que nous sommes trop accablés de travaux de tout genre pour que la correspondance et les RURE de forme se fassent avec une grande ponctualité.

La décision qu'il a prise n’engage aucune dépense extraordinaire ; les locaux suffiront à loger la compagnie, les soldats auront les vivres et la solde au titre de leur cor ps et ils tiendront lieu à Maheïma du détachement que lon y avait laissé pour assurer la police de cette partie du Sahel. En outre, ils travailleront ct produiront ; la colonie gagnera donc au change. Mahelma, poste défensif hier, devient colonie militaire aujourd’hui, N’était-ce point dans la logique des choses, puisque les constructions qui $ y trouvent ont été bâties par l’armée et que les terres des environs ont été à plusieurs reprises arrosées du sang des soldats ? La seule chose vraiment nouvelle, c’est le double engagement pris, et par un général envers ses hommes de leur laisser le terrain concédé à l’expiration de leur temps de service, et par ces

hommes envers leur général de rester toujours sur cette propriété et de la cultiver.

J'espère, conclut Bugeaud (2), que vous sanctionnerez ce contrat parce que vous reconnaîtrez avec moi qu'il est plus conforme à la raison et à la justice de donner Mahelma en récompense à nos vieux soldats que de le livrer à des colons civils qui n’ont rien fait pour la conquête de l'Algérie.

Plus délicate était la justification du geste qui avait peuplé Beni Mered de soldats en activité de service. l'ar ce geste avait eu pour conséquence d'enlever le village à la Direction de l’Intérieur à laquelle

À TE FA : AA É Le AE (PATEUN ñ la remise venait d être faite tout récemment. Bugeaud répète les mémes arguments : il est surchargé d’une bésogne écrasante dont les détails toujours urgents se présentent chaque jour sous des formes nouvelles. Et puis pourquoi opposer sans cesse les civils et les militaires ? Dans sa pensée,

(1) Bugeaud à Soult, 10 mars 1843. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Mahelma. A.G,G.A,

(2) Même lettre.

Colonisation civile, colonisation militaire (1) sont des mots qui expriment deux idées à peu près identiques. On part de deux bases différentes, mais pour arriver bientôt au même point. Une fois mariés, pères de famille, propriétaires du sol cultivé par eux, les colons militaires seront des colons civils, et les colons civils, de leur côté, devront se militariser chaque jour.

Pourtant, il éprouverait quelque embarras à expliquer le choix de Beni Mered s’il ne prêtait au Directeur de l'Intérieur des intentions que celui-ei n'avait probablement jamais eues ; mais n’est-il pas politique parfois de rejeter la responsabilité sur un subordonné ?

M. le Directeur, affirme-t-il, n’avait point trouvé de familles qui voulussent aller s'établir à Beni Mered, et j’ajouterai ici que ce fonctionnaire paraissait considérer la remise qui lui avait été faite plutôt comme une charge que comme un avantage, attendu que, selon lui, la position était mal choisie, insalubre et peu propre à être approvisionnée de bonnes eaux.

Et il terminait en insistant auprès du Ministre pour qu’il approuvât les deux créations.

A l’égard des colons militaires de Mered (2), comme à l’égard de ceux de Mahelma, il y a donc eu engagement de ma part à les maintenir en possession des terres concédées, à condition pour eux de les défricher, de les cultiver et de s’y installer à toujours. Je regarde pour mon compte cet engagement comme sacré, et j'espère, Monsieur le Maréchal, que vous ne me refuserez pas les moyens de

le tenir.

La défense de Mahelma était habile ; celle de Beni Mered l'était beaucoup moins. Mettre en cause la Direction de l'Intérieur et l’Administration civile ! Il n’ignore pas que le comte Guyot entretient avec les bureaux du Ministère de la Guerre une correspondance très régulière, qu’il y signale les moindres événements de la politique algérienne et fait part au Ministre de tous ses projets. Or, dans aucun rapport, dans aucune lettre de ce haut fonctionnaire, il n’était fait mention du désir qu'il aurait eu de se débarrasser de Beni Mered ; bien au contraire, il avait souvent affirmé sa ferme volonté d’y envoyer des colons. C'était donc travestir ses intentions que de le représenter maintenant comme hostile au peuplement de ce centre. D'autre part, les colonies militaires venaient d’être condamnées par la Commission de colonisation, dans sa séance du 28 février 1843, en des termes qui ne prétaient point à l’équivoque. Le Ministre ordonne par dépêche

(1) Bugeaud à Soult, 20 mars 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(2) Même lettre, 20 mars 1843,

du 30 mars le licenciement des deux compagnies. Il reproche avec vivacité au Gouverneur de ne l’avoir pas tenu au courant de ses projets, puis de se montrer hostile à la colonisation civile qui seule pourtant peut faire prospérer la colonie parce qu’elle amène la famille. Nouvelle dépêche plus longue et plus explicite le 5 avril : un à un, il reprend les dires de Bugeaud et les réfute en leur opposant des passages de la correspondance du Directeur. Très fermement, il lui renouvelle l’ordre de ne pas avoir à persévérer dans cette voie : « Ainsi «que je vous l’ai fait observer à diverses reprises (1) et notamment «par mes dépêches récentes et tout-à-fait péremptoires, ce mode de «colonisation est tout-à-fait inadmissible et présente plus d’incon- «vénients et d’impossibilités que le mode par les soldats libérés que «vous reconnaissez être vicieux. I n’y a donc plus lieu de s’en occu- «per et je désire, Monsieur le Gouverneur général, que vous ne persé- «vériez pas dans cette voie, car vous compromettriez ainsi la marche «générale de la colonisation et l'obtention devant les Chambres des «crédits nécessaires». Beni Mered et Mahelma seront donc remis à la Direction de l'Intérieur et peuplés de colons civils.

A cette injonction catégorique et un peu brutale, Bugeaud ne s’attendait certainement pas ; il en fut fort affecté. Le cœur lui en saigna, dit-il ; néanmoins, il se reprit vite et chercha’ à gagner du temps, en discutant :

Comme je ne puis installer la colonisation civile sur ces deux points (2), qu’il y faudrait également une petite garnison militaire, que les compagnies qui y sont ont déjà beaucoup travaillé au défrichement des terres, aux cultures, aux plantations, qu’ellés ÿ travailleront encore, ce qui sera un immense avantage

pour la colonisation civile, permettez que je n’exécute pas immédiatement votre ordre.

Et il revient sur les discussions antérieures, réédite les mêmes arguments en faveur de la colonisation militaire, s'excuse et finalement confesse ses torts.

Je me souviens que les colons de Mered et de Mahelma me pressèrent de les organiser au moment où j’entrais en campagne ; pour ne pas perdre de temps, j'ordonnai qu’ils fussent installés provisoirement, me proposant de vous demander votre approbation, immédiatement après mon ‘retour. Mais quand je reviens d'expédition, je trouve des monceaux de lettres de Paris et de tous les points de l'Algérie. Au reste, je confesse que j'ai tort ; c’est peut-être un défaut d’ordre

(1) Soult à Bugeaud, 5 avril 1843. Très longue et très importante lettre. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(2) Bugeaud à Soult, 8 avril 1843, Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

dans le travail, mais ne me tiendrez-vous pas compte de la situation la plus tourmentée qu’il puisse y avoir au monde, et punirez-vous mes pauvres colons militaires, qui ont tant travaillé, de mon manque d’exactitude ou d’une trop grande précipitation à les établir, précipitation qui ne vient que de mon zèle pour la colonisation civile et militaire ?

, . ppt » é . pe PRÈS Qu'a-t-il d’ailleurs voulu faire ? Une simple expérience. Les légions de soldats colons, il les voit établies dans l’intérieur et non sur la côte:

Je n’ai voulu que fournir un exemple (1), un spécimen en créant trois petites. colonies militaires dans le Sahel. Je voulais pouvoir m’autoriser près du gouvernement et des Chambres de deux faits, de deux expériences, l’une avec des soldats libérés, l’autre avec des soldats ayant un certain temps de service à faire. Ce n’est pas un système pour le Sahel, ce n’est qu’une expérience ayant pour objet de montrer ce que l’on peut faire dans l’intérieur des terres.

I n’a jamais voulu détourner l’armée de son véritable rôle ; l’eût-1l désiré qu’il en aurait été empêché par la médiocrité de son effectif. Le seul concours que les soldats peuvent prêter à la colonisation, il ne l’ignore pas, est de préparer l’établissement des colons par la pacification du pays, et en même temps par des travaux d'utilité générale. Il n’est personne qui puisse contester que, depuis qu’il gouverne l’AIgérie, tous ces travaux aient été poussés avec activité et avec succès.

. Le Ministre ne persistera pas vraisemblablement à vouloir briser l'engagement que lui, Gouverneur général de l'Algérie, a pris envers quelques braves soldats ; il répondra par un acte de condescendance, — ce qui ne l’engage pas beaucoup, — aux preuves multiples de dévouement qu'a données Bugeaud.

Si contre toute attente (2) et malgré ce que je viens d'exposer, vous persistez, Monsieur le Maréchal, je donnerai des ordres pour préparer, à Mered et à Mahelma, la réception des familles civiles pour l'automne prochain. Je renverrai mes colons déçus à leur corps, après leur avoir fait vendre les troupeaux et le petit mobilier qu’ils ont acquis de leurs deniers ou en empruntant. Mais pensez-y, Monsieur le Maréchal, ces braves gens, officiers et soldats, ne seront-ils pas profondément indignés de ce qu’on leur préfère des émigrants et qu’on les oblige à céder à ceux-ci le fruit de leur labeur, après avoir reçu la parole de leur général en chef qu’ils resteraient définitivement propriétaires decette terre, après lavoir arrosée de leurs sueurs ? Ou ils accuseront leur général d’avoir manqué de foi, ou ils penseront qu’il a bien peu de crédit puisqu'il n’a pu faire donner à quelquesuns de ses soldats quelques morceaux de la terre qu'ils ont conquise. Cela ne paraît pas de nature, Monsieur le Maréchal, à donner beaucoup d'autorité à mon commandement, ni à stimuler mon zèle. Je vous avoue que j’en serais douloureusement affecté et profondément découragé.

(1) Même lettre, 8 avril 1843.

(2) Même lettre, 8 avril 1843.

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