‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 41 sur 77 · LOUE · texte numérisé non relu

LOUE

Au reeu de cette.lettre, on fut fort hésitant au Ministère de la Guerre. On ne pouvait s’empêcher d’être ému par cet appel en faveur de militaires dont la seule faute — si faute il y avait — avait été de croire à la parole de leur général, On savait aussi gré à Bugeaud de confesser ouvertement son erreur. Aussi en marge de la lettre se trouvent des annotations comme celle-ci : « Ce serait une faute de ne pas céder à ce sentiment », ou bien cette autre : «Après une lettre comme «celle-là où le Gouverneur avoue ses torts, mais persiste en enga- «geant l’autorité de son commandement, je crois qu’il faut laisser «les choses comme elles sont pour Mered et pour Mahelma, en lui «prescrivant néanmoins de ne pas les augmenter ; il y aurait mau- «vaise grâce à ne pas en agir ainsi». Toutefois, d’autres réflexions dénotent chez leurs auteurs une persistante hostilité contre ce générai. Rappelle-£-il que le village de Mered était considéré comme une charge par le comte Guyot, un annotateur trace en face de ces mots : «C’est inexact». Affirme-t-il que c'était son devoir et aussi son intention d’avertir le Ministre de la fondation de ces deux colonies : «C’est dérisoire». Se plaint-il enfin d’être surchargé de besogne, on souligne la phrase et on ajoute ironiquement en regard : «Toujours «la mêmeantienne; mais, quandon est si surchargé, on laisse en arcrière au lieu d’improviser toujours du nouveau» (1).

Le Ministre refusa de céder, ou du moins se donna l'apparence de rester irréductible. Cette attitude lui était imposée par des considérations politiques ; dans quelques jours, en effet, allait s’ouvrir à la Chambre des Députés un débat sur les affaires de l'Algérie. Le 16 mai, il confirme (2) à Alger son ordre de licenciement, puis il prescrivit au comte Guyot de prendre toutes mesures utiles pour la remise qui bientôt lui serait faite des deux villages. Seules y seraient placées des familles de la Meurthe-et-Moselle, en tout 65 personnes ; elles sont actuellement à Toulon et doivent s’embarquer bientôt. Si elles désirent acquérir les maisons bâties à Beni Mered, il exigera, soit le prix de revient, soit l’engagement de verser une rente annuelle.

La dépêche du Ministre au Gouverneur ne toucha Bugeaud qu'à Orléansville et il y répondit de cette ville. L'ordre sera exécuté dès qu'il sera de retour à Alger ; ce léger retard n’aura aucun effet fâcheux et il lui permettra de procéder lui-même à éette éviction.

(1) Voir la lettre manuscrite. Les annotations au crayon ou à l’encre sont des plus curieuses. Elles sont d’écritures différentes.

(2) Dépéche de Soult à Bugeaud, 16 mai 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

J ‘ai pensé, Monsieur le Maréchal (1), qu'il convenait que ce fût moi en personne -qui procédât à une sorte de licenciement d'hommes qui avaient cru à des promesses que je croyais pouvoir leur faire.

Le ton de la lettre est froid, réservé, contenu ; peu de développements et de discussions ; ce n’est que vers la fin que l’'amertume se fait sentir plus qu’elle ne s’ exprime.

Il me resterait, Monsieur le Maréchal, à vous exprimer combien je suis affligé de n’avoir pas eu assez de crédit pour obtenir, non pas la consécration d’un système (il est tout naturel qu’on n’adopte pas mes idées quand on n’est pas convaincu), mais la faveur toute personnelle que je vous ai demandée, à savoir de me permettre de ne pas violer ma parole envers 121 anciens soldats qui ont travaillé pendant dix mois au moins, croyant qu’ils fonderaient leur avenir. Je me tairai, Monsieur le Maréchal ; il est des choses qu’on ne saurait peindre et des choses qu’on doit étouffer dans son cœur.

-Convenait-il de pousser plus loin l’intransigeance ? C’eût été blesser si grièvement le Gouverneur que les rapports entre le Ministre et lui s’en seraient toujours ressentis. Soult venait d’ailleurs de faire approuver par la Chambre sa doctrine sur la colonisation. Il avait dit aux députés le 24 mai : « Le gouvernement a dû prendre son parti et «s’est déterminé (2). Je n’ai pas laissé ignorer à la Commission quel-

«les étaient les vues du gouvernement. J’ai dit et je répète que la «eolonisation militaire ne pourrait pas aboutir à des résultats avan- «tageux. J’ai dit et je répète que la colonisation civile, qui amène la «famille, est le meilleur système à adopter. J’ai adressé des observa- «tions à ce sujet au général Bugeaud ; je crois être fondé à dire qu’il «les a écoutées et qu'il est disposé à s’y conformer».

Quand on se sent fort, on est plus disposé à des concessions ; aussi, lorsque parvint au Ministère la lettre de Bugeaud du 25 mai, Soult s’empressa d'y tracer la note suivante : « D’après ces nouvelles obser- \ «vations de M. le Gouverneur général (3), je consens par exception à «ce que les 121 militaires liés au service, qui, pendant 10 mois, Ont «été employés à la colonisation des villages de Mered et de Mahelma, «y soient maintenus concurremment avec les colons civils, que M. le «Directeur de l’Intérieur pourra diriger sur ces villages, mais de ma- «nière à ce que les concessions à faire aux uns et aux autres ne puis- «sent pas être confondues ».

(1) Bugeaud à Soult, 25 mai 1843. Archives de la Colonisation Algérienne Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(2) Moniteur Officiel du 25 mai 1843.

(3)Voir la lettre manuscrite de Bugeaud, 25 mai 1843.

La crise est passée. Le Gouverneur général conserve ses deux colonies militaires, mais il est averti qu'il ne pourra pas en créer d’autres, qu’à l'avenir il y aura nécessité pour lui de rentrer strictement dans la règle. De l'aventure, il sort quelque peu meurtri et découragé. Si on ne lui a pas infligé l’humiliation de licencier lui-même ses soldats colons, il en supportera une autre fort sensible, car il devra faire suivre, dans le Moniteur Algérien, Y'annonce de la création de Beni Mered, sanctionnée enfin par le Ministre, de l’avis suivant : le peuplement de ce village sera complété par des familles civiles. Il sait que, pour le moment du moins, son plan de colonisation militaire n’a aucune chance d’être adopté : «Il m'était impossible, lui dit le Ministre le «2 juin (1), d'accueillir et de sanctionner des vues qui sont en désac- «cord avec celles depuis longtemps arrêtées dans mon esprit, expri- «mées publiquement par moi à toute interpellation qui a pu m'être «faite dans les Chambres, à l'application desquelles ma correspon- «dance vous a constamment ramené et que j'ai eu enfin l’occasion de «manifester encore à la Chambre des Députés. Reportez-vous, je «vous prie, à mon discours du 24 mai. Toute ma pensée sur la coloni-

«sation s’y trouve nettement formulée ; elle est celle du gouverne- * | \ TN OT ,

«ment et de la Chambre où elle a été écoutée et reçue avec une £rande

«faveur, et elle vous oblige comme moi-même».

De cette déclaration catégorique, Bugeaud à eu connaissance pendant les opérations de la dernière campagne ; il déclare l'avoir lue avec toute l’attention que lui commandaient à la fois le respect qu'il doit à tout ce qui émane de Son Excellence et l'importance du sujet. Il sait que les paroles du Ministre ont été accueillies avec faveur par la Chambre.

Aussi bien, Monsieur le Maréchal (2), je n’ai nullement l'intention de me soustraire à cette autorité ; j'ai lutté (et c'était mon devoir) pour faire triompher mes idées ; elles n’ont pas encore été accueillies ; je renonce à la lutte, mais, permettez-moi de vous l’exprimer avec franchise, je ne renonce pas à mes idées et je garde l’espérance qu’un meilleur avenir leur est réservé. Pour faire exécuter vos intentions, je me placerai franchement au point de vue de vos opinions qui peuvent être en même temps, je le reconnais encore, celles du gouvernement et de la Chambre ; mais les vues qui me sont personnelles, je les garderai, jusqu’à ce que les faits, qui n’ont encore fourni aucun argument contre elles, les aient décidément condamnées,

(1) Soult à Bugeaud, 2 juin 1848. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

(2) Bugeaud à Soult, 20 juillet 1843. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.

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