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Comme pour bien marquer qu’il ne renoñée à aucune de $és préférences, 1l s’essaie encore à réfuter le principal argument du Ministre en faveur de la colonisation civile. Sans doute, elle amène la famille, mais les soldats peuvent aussi la créer. Lui-même a demandé à plusieurs reprises des crédits afin de leur permettre de se marier. Faut-il en outre, tout en employant l’armée aux travaux publies et aux défrichements, borner son rôle à celui de manœuvre ? Condamnera-t-on les soldats aux inexprimables privations de la guerre d'Afrique sans les faire jamais jouir des avantages chèrement achetés ? Feront-ils tout et n’auront-ils rien ? 3 /
De ce conflit, par moment tragique, il semblait bien ressortir que l'opposition était irréductible entre la conception de Bugeaud et celle de Soult et que ces deux hommes, dont dépendait l'avenir de l'Algérie, ne parviendraient pas à s'entendre. Pourtant, ils ne furent jamais si près de s’accorder qu’au lendemain de la tourmente. Un même sentiment les animait, le désir d’être justes à l’égard des soldats qui avaient combattu en Afrique et de leur réserver DES les avantages de la conquête.
La différence qui nous séparerait sur ce dernier point, remarquait Bugeaud (1), ne pourrait guère se rapporter qu’au choix des moyens, du moment et des lieux où il convient de l’en faire jouir.
Sans doute, riposte le Ministre, mais qu’il ne s'agisse que des militaires affranchis de tout service par la libération ou même, — et c’est là uné concession grave, —qu'il ne soit-question que des militaires entrés dans leur dernière année de service ! À ceux-là, toutes les facilités qu'il sera possible d'accorder seront consenties. Le gouverneur doit entrer dans cette voie, développer les camps d'El Arouch de Guelma, de Sétif, y multiplier les concessions et y attirer les familles des militaires libérables. Il doit faire de même pour Médéa, Tlemcen, Mascara ! La zone est grande où cette colonisation militaire peut s'étendre ; elle ne doit pas empiéter sur la part réservée à la colonisation civile. «Ce que j'ai voulu, précise le Ministre, d’accord «avec mes collègues et avec les Chambres, c’a été que la colonisation «civile dominât, qu’elle fût seule là où elle pouvait être sûrement in- «troduite et établie ; que les capitaux, de plus en plus encouragés, «nous apportassent les moyens qui ont Jusqu'ici manqué pour entre- «prendre et étendre les grandes cultures et vinssent suppléer à l’in-
(1) Même lettre que ci-dessus, 20 juillet 1843.
« suffisance des ressources dont l’administration dispose, pour fécon- «der tous les genres de prospérité que renferme notre établissement ».
La discussion se termine sur cet espoir de conciliation. Elle ne reprendra qu’un an plus tard quand, par suite des événements militaires, Bugeaud se croira assez fort pour faire triompher ses idées et aura élaboré un plan élargi et agrandi. Durant cette année, Ministre et Gouverneur demeurént-ils d'accord ? Se prêtent-ils mutuellement un franc concours ?
Dès le 6 juillet, des instructions ministérielles énjoignaient au Directeur de l'Intérieur de compléter le peuplement de Beni Mered par un certain nombre de familles civiles ; l'administration leur accordera des concessions sur une partie du territoire, nettement séparée de celle qu'occupaient les soldats. Le centre comprendra done deux agglomérations de population, l’une militaire, l’autre civile. La consione est d'aller vite : les civils doivent être installés dès que la saison des chaleurs touchera à sa fin. Le comte Guyot fit diligence ; pourtant, ce ne fut qu'au mois de décembre que le projet d'arrêté fut transmis à Paris, après les formalités d'usage. Le village à créer sera une annexe du centre actuel ; établi en face de lui, il n’en est séparé que par la grande route de Blida ; le territoire qu’on lui assigne s'étend sur 205 hectares, ce qui va permettre de donner de 9 à 10 hectares à 22 familles. |
Pour Mahelma, les choses ne se passèrent point aussi régulièrement. Une fois encore, Bugeaud essaya d'échapper à la tutelle du Ministère ; le 4 septembre, il invita le Directeur de l'Intérieur à ordonnancer d'urgence une somme de 20.000 francs applicable à la construction du centre qui devait servir d’annexe au village militaire. Or, le plan n’en avait été ni communiqué au Conseil d'administration, ni soumis à la sanction ministérielle ; les autorités algériennes agissaient done contrairement aux dispositions formelles de l’arrêté du 18 avril 1841 : « Les arrêtés pris par le Gouverneur général, dit l’article 4, ne «peuvent être mis à exécution avant l'approbation du Ministre au- «quel les projets, plans et rapports seront adressés». Les bureaux du Ministère invoquèrent de suite la teneur de cet arrêté et défense expresse fut faite au Directeur de l'Intérieur d'ouvrir le crédit demandé : «L’urgence, disait la dépêche (1), n’est point une raison suffisante,
(1) Soult à Bugeaud, 3 octobre 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
« païce que lés nécessités de ce genre peuvent être prévues longtemps «à l'avance, et qu’en faisant autrement, on s’expose à agir contraire- «ment à mes vues ainsi que cela est déjà plusieurs fois arrivé. Il est «convenable d'aller au devant des difficultés. Par le même motif, on «doit éviter la publication prématurée au Moniteur Algérien des dis- «positions concernant les centres de population, tant que ces dispo- «sitions n’auront pas été revêtues de mon approbation ».
Vers la même époque en effet le Moniteur venait de publier un autre arrêté d'urgence sur les conditions d'admission dans les villages construits ou à construire par les condamnés militaires ou par l’armée. Cette coïncidence fut interprêtée comme le signe d’une nouvelle tactique imaginée par le Gouverneur. Ne point faire connaître à Paris
les mesures qu’il prenait n'avait abouti qu'à soulever un conflit au sujet de la colonisation militaire ; ne pas attendre la réponse ministérielle pour publier un arrêté que l’on ax ait eu la précaution d’adres-
ser au gouvernement et l’appliquer d'urgence revenait à peu près à la même chose sans que le Ministre pût se plaindre de n’avoir pas été averti (1) ; la procédure fut blâmée à plusieurs reprises et le sera en. core à l'avenir sans que jamais on soit parvenu à en supprimer l’emploi abusif.
Cette simple difficulté, dont la création de l’annexe civile de Mahelma fut la cause occasionnelle, démontrait qu’en Afrique on n’await nullement abandonné le parti-pris d'agir en toute indépendance chaque fois qu’on le pourrait ; l’on n’avait pas non plus renoncé à favoriser par tous les moyens les colonies militaires. Dans ces conditions le conflit persista ; un simple incident, un mot glissé dans une lettre, suffit à le raviver.
Le 16 avril 1844 (2), le Ministre se plaignit de ce que les travaux de construction aient marché avec lenteur à Beni Mered ; dix maisons seulement étaient achevées, celles-là même qu'y avait édifiées le Génie. Il se plaignit aussi de ce que l'annexe civile n’ait reçu encore que trois familles sur les 22 que l’on devait y amener. C’est que, malgré les promesses du Gouverneur, l'autorité militaire n'avait pas re-
(1) Voir sur ces arrêtés d'urgence les développements que nous leur consacrons dans L'esprit militaire. Livre I. Chap. 2.
(2) Soult à Bugeaud, 16 avril 1844. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
mis les centres de Mahelma et de Beni Mered à l'administration civile : une simple note du commandant du Génie fit retarder de... quelques années cette remise : « L’intention du Gouverneur général, écrit cet cofficier au Ministre de la Guerre (1), est que le village militaire de- «vienne civil, dès que les hommes qui font partie de la petite colonie «militaire auront fini leur temps, ce qui ne tardera pas beaucoup». Habile euphémisme dont le Ministre fut la dupe sur le moment. Impossible, en effet, de songer à rattacher à la Direction civile des soldats qui étaient encore sous les drapeaux. Done, les villages de Beni Mered et de Mahelma, en tant que peuplés de militaires, relèveront de leurs officiers. Soult ne pouvait qu'approuver cette mesure transitoire, puisqu'on lui affirmait que les hommes n’avaient que peu de temps, de service à accomplir. Or, quand les Bureaux demandèrent des éclaireissements sur l’époque de leur libération, quelle ne fut point leur surprise d'apprendre que, si quelques-uns étaient libérables à la fin de 1845, le plus grand nombre ne le serait que fin décembre 1846 et que beaucoup même ne pourraient l’être que l’année suivante ! Le Ministre était joué et en éprouva quelque mortification. Il tiendra d'autant plus à ce que l’ordre, donné par lui de placer des familles civiles à proximité, soit exécuté : «Cette situation n’est pas «favorable et je désire que des dispositions soient prises pour que, «conformément à ce qui a été fait à Fouka, ce centre de population çait enfin son contingent de familles. D'ailleurs, le nombre toujours «croissant des demandes en concession exige que l’on profite de «toutes les places disponibles ».
La situation n’est pas favorable à Mered ! riposte Bugeaud. A la suite de brillantes campagnes, il a repris toute son assurance mais a conservé quelque rancœur de ses appréhensions passées. Qui donc a pu donner des renseignements aussi contraires à la vérité ? Serait-ce le Directeur de l'Intérieur ? Il l'appelle, ladmoneste, l’interroge sévèrement... Le comte Guyot n’a rien dit. La situation de Mered ! mais elle est plus belle que celle de n'importe quel village civil, de Draria par exemple. Les soldats de Mered ont défriché et mis en eulture dans l'espace de quinze mois 150 hectares ; ils ont eu l’année dernière une récolte superbe dépassant celle de tous les villages du Sahel: les moissons actuelles se présentent sous un aspect plus beau encore. Et
(1) Lettre du commandant du Génie Charon au Ministre de la Guerre 30 octobre 1844. Dossier de Beni Mered A.G.G.A.
(2) Soult à Bugeaud, 16 avril 1844. Lettre déjà citée.
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Ce ne sont pas uniquement des champs dé céréales qu'ils possèdent ; ils ont des: hectares complantés en pommes de terre, en tabac, en légumes. Leur troupeau contient 750 bêtes à laine, 360 vaches, veaux
ou taureaux, des bœufs de labour, des juments et leurs poulains. Que veut-on de plus ?
Et que peut lui opposer Draria? Les colons civils sont pauvres, et leurs récoltes ont été maigres jusqu’iei. Ils n'auraient que 30 hectares de défrichés si, lui, Gouverneur, ne leur avait prêté un bataillon pen-
dant trois mois :
Et comment en serait-il autrement ? A Mered (1), il n’y a pas de non-valeurs parmi les travailleurs ; les 56 travailleurs sont tous des soldats jeunes, robustes et obéissants ; ils sont tous à la fois au travail, à l'heure dite et pendant le temps réglé. Dans les villages civils au contraire, il y a des vieillards, des infirmes, des gens qui n’ont jamais travaillé la terre, des libraires et des huissiers ruinés, des cabaretiers, des ivrognes, des vicieux, et, comme ils ont le libre arbitre, que personne ne les commande et n’a le droit de les commander, il en résulte que quel-
ques-uns travaillent et que beaucoup d’autres ne font rien.
De ce moment date ce besoin impérieux, presque cette nécessité pour Bugeaud, de mettre constamment en parallèle Beni Mered et Draria ; la comparaison tourne toujours au désavantage de ce dernier.
D’ ileupe ces deux cas particuliers l’'amènent vite aux idées générales. Et le voilà qui réveille la discussion sur les vertus de la colonisation militaire et les faiblesses de la colonisation civile en des termes singulièrement agressifs.
Il est temps, Monsieur le Maréchal (2), d'examiner sérieusement cette question de la colonisation militaire ; pour mon compte, je suis bien décidé à ne pas la livrer à la seule appréciation peu bienveillante d’hommes qui, par leur position bureaucratique, n’ont pas été à portée de juger aussi bien que moi de ses possibilités et de ses avantages. Il y a 26 ans que je fais valoir pour mon compte une grande exploitation, cela me donne quelques facilités pour comprendre les nécessités de la colonisation.
A nouveau, le débat est sur le point de s'engager ; mais le Ministre s’y refuse. Il désire couper court à une controverse inutile. Dans fa lettre de Bugeaud, il y a déux questions posées, l’une au sujet d’une situation de fait, l’autre à propos de deux systèmes. La situation de fait contre laquelle s'élève le Gouverneur, mais c’est M. de Montigny lui-même, commandant la compagnie de Beni Mered, qui l’a signalée
(1) Bugeaud à Soult, 24 avril 1844. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
(2) Même lettre.
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dans son rapport. Et ce rapport du 10 février a été transmis à Paris par le Gouverneur : «Le fait principal (1), celui qui a motivé mon «observation, et le seul à raison duquel je vous ai indiqué des mesu- «res à prendre, c’est l’inachèvement du village de Beni Mered, où l'on «ne trouve encore que les maisons construites parle Génie avant lins- «tallation des militaires du 48€. Vous objecterez que l’on a dû songer « d’abord à la culture, et que, si l’on avait bâti, on ne serait pas autant «avancé sous ce premier rapport. Je vous prie à cette occasion, «Monsieur le Maréchal, de remarquer que tout récemment le Conseil «d'Administration a reproché à MM. Vialar et Caussidou d’avoir pro- «cédé de cette même manière, c’est-à-dire d’avoir commencé par «cultiver au lieu de bâtir, reproche qui m’a paru si fondé que j'ai «prescrit aussitôt de ne délivrer aucun fonds à MM. Vialar et Caussi- «dou, tant qu'ils ne bâtiraient pas. Au surplus, vous m'informez «que l’on va s'occuper des constructions qui restent à faire à Mered ; «c’est précisément ce que je demandais dans ma dépêche du 16 avril «dernier ».
Pour ce qui est de la comparaison à établir entre Beni Mered et Draria, le Ministre sait trop bien à quoi s’en tenir sur ces deux villages pour accepter les déductions de Bugeaud ; il sait qu’à Mered les terres anciennement labourées étaient en général prêtes pour la culture, tandis qu'à Draria elles étaient en friche et couvertes de palmiers nains ; il sait que les militaires de Beni Mered n’ont pas eu à se préoccuper de leur nourriture et de leur entretien tandis que les colons civils ont été obligés de pourvoir à leurs subsistances ; il sait que les nombreux bestiaux, qui composent le troupeau de Beni Mered, ont été donnés par le Gouverneur dont la générosité ne s’est pas montrée aussi effective à l’égard des colons du Sahel. :
Il sait tout cela ; mais, comme il ne veut pas recommencer la discussion et qu'il a hâte d’en finir, 1l lui répond en terminant : «Quoi «qu’il en soit (2), il convient d'arrêter, de manière à ne plus y revenir, «les principes concernant la colonisation militaire, et je dois me réfé- «rer à ma dépêche, qui lui a fait une part dont vous vous êtes montré «satisfait. Je seconderai donc vos vues, Monsieur le Maréchal toutes «les fois que les troupes pourront être employées à la colonisation, «sans qu’elles soient détournées du devoir de la défense générale et
(1) Soult à Bugeaud, 6 mai 1844. Archives de la Colonisation Algérisnne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
(2) Même lettre. 4
«des opérations militaires qu’elles ont à remplir ; j'admettrai dans «ee cas qu'elles s'occupent des travaux de route, d’assainissement:ou « de construction pour seconder le Génie militaire ou civil, quand il Cy aura lieu. J’approuverai aussi qu'il soit fait un appel à tous les «hommes à libérer, qui voudraient se fixer en Afrique, pour les répar- «tir dans des centres communs et leur répartir des terres. J’autorise- Crai enfin autour des camps que les soldats consacrent leurs heures «de loisir à des travaux de eulture qui améliorent leur moral ou leur «bien-être matériel, tout en les habituant aux travaux agricoles et en «les préparant à devenir d’utiles colons à l’époque de leur libération. «C’est de la sorte que j'entends la colonisation militaire, ou plu- «tôt par les militaires, et c’est dans ces limites qu’elle peut être favo- «risée. Telle est la voie tracée par ma correspondance et dans laquelle «mon intention est de persister. Mais la colonisation militaire ne «saurait être érigée en système. Il est possible qu’en théorie ce «moyen soit fort bon et même préférable à la colonisation civile. « Mais, pour qu'il pût être suivi, il faudrait que les Chambres l’adop- «tassent, et l’opinion contraire se prononce de plus en plus ».
La communauté de travail
Vers la même époque, quoique l’on ne puisse pas préciser la date exacte, le système de Bugeaud subit un nouvel échee, si grave qu'il en ruinait l’économie tout entière. L'organisation intérieure des colonies militaires reposait sur le travail en commun et la constitution d’un avoir collectif. À Fouka, la communauté avait été obligatoire ; elle le fut aussi à Mered et à Mahelma. Pourtant l'expérience n’avaitelle pas démontré que cela avait été une cause de mécontentement ? N'avait-il pas été question, sinon de supprimer ce mode de travail, du moins d'en atténuer les effets ? Le colonel Reveu insistait pour qu’on laissât les libérés travailler librement.
Les convictions de Bugeaud restent inébranlables ; un seul fait n’est pas une preuve. Du flottement qui s’est produit à Fouka, la raison est la faute que l’on a commise en ne maintenant pas le régime militaire dans toute sa rigueur ; ; avec des soldats encore en activité de service, la discipline pliera les hommes et finira par les habituer à cette forme d'exploitation agricole qu'est la corvée manuelle commune et quotidienne. Pure illusion qui ne tarda pas à se dissiper !
Par leur manque de zèle et par leur résistancé passive, les soldats dé Beni Mered et de Mahelma mirent bientôt le Maréchal en demeure, ou de les «désassocier», ou de dissoudre leurs compagnies. Le récit de l’avénture a été fait par Bugeaud lui-même ; il a tout l'intérêt et toute la portée d’une grande leçon économique. Je m'étonne qu'il n'ait pas été pris en plus sérieuse considération par les contemporains, puisque là Revue des Deux-Mondes lui avait donné sa grande publicité. Il est vrai que lorsque l’article fut publié les problèmes politiques étaient passés au premier rang des préoccupations de l'opinion. Plus tard, quand la République fut proclamée, les éléments socialistes se trouvaient si forts que, quels que fussent les faits que l’on pût opposer à leurs principes, rien ne pouvait empêcher la réalisation partielle de leurs aspirations.
La communication de Bugeaud à la revue est postérieure de trois ou quatre années au fait qu’elle raconte ; elle parut le 15 juillet 1848, alors que les événements dont il est question se passèrent en 1844, selon toute vraisemblance (1). Il peut paraître étonnant que l’on * ne soit pas à même d’en fixer la date exacte. Mais, précisément parce que l’expérience allait à l'encontre de son système, il se garda bien d’en avertir sur l'heure le Ministre, et ce ne fut que plus tard qu'il fut contraint de l’avouer dans des circonstances assez particulières. Le 27 avril 1845, il écrit à Soult qu’en revenant de Cherchell, il a visité les colonies militaires. Notez bien qu'il vient d’arriver à Alger après son long séjour à Paris, et que, pendant ce séjour en France, il a essayé de faire triompher son projet de colonisation militaire contrée celui des bureaux du Ministère. Rappelez-vous que, parmi les données sur lesquelles se fondait la combinaison ministérielle, était le prix de la journée de travail d’un soldat ; rappelez-vous surtout'que, dans le système de Soult, les militaires devaient durant trois années travailler collectivement au défrichement des terrains, à l’ouverture des routes, au creusement des fossés. Ne fallait-il pas dans ces conditions, en dépréciant la journée d’un soldat et en démontrant l’impossibilité du travail en commun, saper à la base le contre-projet ministériel? L’insuccès de l’expérience faite à Fouka et à Beni Mered, on ne
(1) Bugeaud à Vauchelle, 14 octobre 1844. Archives de lArsenal. Fonds Enfantin, — Lettre très courte qui commence ainsi : « Tout n’est pas rose dans la colonisation civile ; tout ne l’est pas non plus dans la colonie militaire, car celle de Mered a laissé avarier, par les pluies trop hâtives, pour 20.000 francs de froment ou d’orge. Tout cela prouve que la colonisation rurale est immensément difficile ».
l'avait pas encore, par amour-propre, confié au Ministre ; il servait trop maintenant les intérêts du Gouverneur pour qu'il ne se décidât pas à en faire état. quitte à ne point en préciser la date.
Avant de l’entretenir de Mered et de la dissolution de la communauté, il prépare le Ministre à cette confidence en disant beaucoup de mal de l’ex-colonie militaire de Fouka, et cela parce qu’elle est
administrée civilement :
Ce que j'y ai remarqué (1) corrobore ma conviction déjà ancienne qu’une société qui se fonde a besoin d’être gouvernée par une autorité forte. Depuis que le régime militaire a fait place au régime civil, on est tombé dans l’apathie de Pindividualisme ; tous les travaux d'utilité générale ont été délaissés ;.les arbres que nous avons plantés avec tant de frais sont sans culture et sans soins ; beaucoup ont été détruits par les bestiaux et les charrettes ; un très beau bosquet dans l’intérieur du village, qui avait été arrangé et nivelé par les colons militaires, a été abandonné ; il est encombré par les ronces, les épines, et les mauvaises herbes de toute espèce ; il est garni des ordures de tout le village.
Suivent encore quelques détails sur la diminution, mieux encore, sur la dilapidation du cheptel : tout cela ne serait pas arrivé si le régime civil n'avait pas été substitué au régime militaire. Pourtant, malgré ces critiques, le Maréchal doit reconnaître (2), — et ce sera le moyen d'amener la confession sur Mered — qu’à Aïn-Fouka la culture à fait de sensibles progrès :
On travaille plus et mieux que par le travail en commun ; cette vérité de fait, qui est aussi reconnue par les colons militaires de Mered et de Mahelma, dit nous déterminer à ne plus imposer le travail en commun aux colonies militaires quand nous en créerons. J'ai visité dernièrement la colonie militaire de Mered ; on m’a demandé unanimement de faire cesser le travail en communauté. J’y ai consenti et j'ai chargé M. le colonel Vaillant, du 36°, de faire le partage des troupeaux et des récoltes sur pied.
Ce consentement de Bugeaud ne fut point donné cependant en avril ; il était antérieur déjà de plusieurs mois. Ce fut sûrement en octobre ou en novembre que le Gouverneur constata les choses les plus surprenantes en visitant sa bonne colonie de Mered. Dans son article de la Revue des Deux-Mondes, il les place en septembre 1843 C’est probablement une erreur, car, en septémbre 1843, la colonie de Mered n'avait point encore une année d'existence et, au cours de son récit, Bugeaud dit lui-même que la première année se passa sans
to (1) Bugeaud à Soult, 27 avril 1845. Archives de la Colonisation Algérienne,
Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
(2) Même lettre, 27 Avril 1845.
incident, sans trop de récriminations contre le travail en commun. Nous pensons donc que la date exacte doit être reportée en septembre 1844. Quoi qu’il en soit de cette discussion chronologique, le fait eut certainement lieu.
Se passa-t-il comme le rapporte le Maréchal ? Peut-être l’a-t-il dramatisé ? D'ailleurs, à plusieurs années d'intervalle et étant donné que cet événement frappa très fortement son esprit, n'est-il pas vraisemblable que seuls les détails les plus saillants ont persisté et qu'il ont pris .en même temps un relief plus accusé ? Depuis ce jour, 1l a longuement réfléchi et il est arrivé à cette conclusion :
L'association par le travail (1), dans les cas rares où elle s’établit, ne peut durer qu'autant que les ouvriers ont à peu près la même force, la même activité, la même intelligence. On voit toujours les ouvriers se choisir pour entreprendre un travail en commun ; encore faut-il, pour que l’harmonie se maintienne, que l’entreprise ne soit pas de longue haleine.
Mais ce principe est le résultat de l’expérience acquise ; Bugeaud en était fort éloigné quand il fit les essais de Fouka, de Mered et de Mahelma. À ce moment, il était partisan du travail en commun.
Je dirai en passant que j’ai pratiqué (2) l’association plus, beaucoup plus que nos grands professeurs de socialisme, qui ne la prêchent avec tant d’ardeur que parce qu’ils n’en ont aucune expérience.
Non pas qu'il en ignorât à ce moment les difficultés, mais il estimait que |
La discipline et les habitudes de la vie militaire, qui constituent une/sorte de communauté, en effaceraient ou du moins en atténueraient les inconvénients.
Il pensait que les soldats, jouissant de la solde et des vivres, attacheraient moins d'importance à la rémunération de leur labeur, et que, la principale masse du fonds commun étant constituée par des troupeaux, produit des envois successifs du Gouverneur, nul n’y avait plus de droit qu’un autre puisqu'elle n’était pasle prix accumulé du travail. Malgré toutes ces conditions favorables, les trois essais aboutirent à un triple échec, à la même date, presque à la même heure, et cette heure fut celle du dépiquage du blé, le moment de soigner et d’enfermer la récolte.
: Le Gouverneur arrive à Mered à la fin du mois de septembre :
(1) Bugeaud : Les socialistes et le travail en commun. Article de la Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1848, page 251.
(2) Même article, page 251.
Ordinairement (1) j'étais accueilli avec joie par les colons militaires qui me considéraient comme leur bienfaiteur et m’appelaient leur père. Cette fois, c’était un dimanche, je les trouvai mornes et presque impolis. Ils étaient appuyés contre leurs portes et ne se dérangèrent pas pour venir m’entourer selon leur coutume. Je compris qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire. Je fis appeler lofficier, et, celui-ci étant absent, je m’adressai au sergent-major pour connaître les causes du découragement dont je venais de remarquer les symptômes. « Mes «hommes ont bien raison d’être tristes, me répondit le sergent-major, ils perdent
- «la plus grande partie de leur récolte ; ils l’attribuent au travail en commun ;
«ils ne’veulent plus de ce régime ; ils vont vous demander de les désassocier ». «— Mais comment perdent-ils leur récolte? Ils ont moissonné dans les premiers
{jours de juin et nous sommes à la fin septembre ; elle devrait être au grenier
« depuis longtemps.— Vous avez raison, mon Gouverneur, cela devrait être ainsi ; «mais on ne travaille pas et nous n’avons pas encore dépiqué le tiers de l’orge ni «du froment.Comptant sur la prolongation habituelle du beau temps, nous n’a- {vons pas eu la précaution d'enlever les gerbes des meules perpendiculairement, «nous avons pris tout ce qui formait toit sur toute la surface du carré long ; les «deux orages qui sont survenus ces jours-ci ont imbibé nos meules et tous nos
(grains ont germé.
Cette première partie du récit n’est que la préparation de la jolie scène qui va suivre. De la paresse des soldats, de la perte de leur moisson, de leur découragement, la seule cause est donc le travail en commun. Déjà étaient parvenus, à Alger, quelques échos de ces plaintes, mais Bugeaud n'avait pas cru devoir y prêter attention. Il allait les percevoir aujourd'hui plus directement et reconnaître que les doléances des soldats étaient fondées ; on le conduisit auprès des meules
de paille.
Je me transportai aux meules et je les vis herbacées sur toutes les faces. Je fis aussitôt rassembler les colons ; ils formèrent le cercle autour de moi et nous eûmes le dialogue suivant : : «Comment se fait-il, mes amis, qu'ayant récolté en juin, vous n’ayez pas encore dépiqué à la fin de septembre ? — C’est, me fut-il répondu, c’est que nous ne travaillons pas. — Et pourquoi ne travaillez-vous pas ? —— Parce que nous comptons les uns sur les autres, que nous ne voulons pas en faire l’un plus que l’autre et qu’ainsi nous nous mettons au niveau des paresseux. Croyez-vous, mon Gouverneur, que, si nous avions eu chacun notre part de blé, il ne serait pas dépiqué depuis longtemps ? Nous en avons déjà fait plus du double: Cela ne peut pas aller ainsi ; nous vous prions de nous désassocier. ___ Oui ! Oui !» s’écrièrent tous les colons, même les paresseux. Ces mots : nous nous mettons au niveau des paresseuæ, m’avaient trop frappé pour que je ne fusse pas décidé à renoncer au travail en commun ; mais je crus devoir ne pas céder trop vite, et je fis appel aux sentiments de fraternité dont je tenais à bien juger la portée : « Comment, mes amis, répliquai-je, vous êtes tous camarades du même régiment ; vous vous êtes choisis volontairement, vous êtes tous jeunes et
(1) Même article, page 252.
robustes, vous ne formez en quelque sorte qu’une famille de frères, et vous ne savez pas vivre et travailler en commun, sans calculer si l'un en fait plus que l’autre ? — Mon Gouverneur, nous nous aimons beaucoup et, malgré cela, il n°y a pas d’émulation pour le travail ; on ne croit pas travailler pour soi quand on travaille en commun. Ce sera bien pis quand nous serons mariés, nos femmes s’accorderont bien moins que nous pour le travail et pour tout. Si nous vous prouvions que nous avons plus produit dans le jour par semaine que nous avons accordé à chacun que dans les einq jours de la communauté, vous ne refuseriez pas de nous désassocier ».
Je procédai immédiatement à la vérification de ce fait. J’appréciai successivement les 67 récoltes individuelles ; des officiers écrivaient mes appréciations, et l'addition donna en effet une somme supérieure d’un cinquième à l’ensemble des récoltes de la communauté. Cette opération terminée, je réunis de nouveau les colens. Je leur déclarai que les résultats de cette enquête me décidaient à établir parmi eux le travail individuel ; mais je les prévins que, puisque ils se croyaient capables de se suffire à eux-mêmes en se séparant, je leur retirerai les vivres et la solde. Ils accueillirent cette déclaration par un consentement unanim e.
Mêmes plaintes ‘et mêmes constatations, aboutirent à la suppression du travail en commun à Mahelma et à Fouka. Avec le travail individuel et libre, l’émulation se réveilla et «à la fin de 1845, dit «Bugeaud, ces trois villages étaient de beaucoup les plus prospères «du Sahel», Mais avec le régime nouveau aussi, selon le zèle ou l’habileté de chacun, l'inégalité se développa. Des soldats s’enrichirent ; d'autres n’eurent pas assez pour vivre, si bien que Bugeaud fut obligé de rétablir les rations de vivres. Inégalité en somme fort naturelle, puisque les hommes sont divers en force, en activité, en intelligence. Et l’auteur de l’article — il écrit en 1848 — de conclure :
Les socialistes, affligés de voir souvent la misère à côté de l’aisance et même de la richesse, poursuivent la chimère de l'égalité parfaite. Ils croient l'avoir saisie dans l’association, ils se trompent ; ils n’obtiendront que l'égalité de la misère. |
Plus tard, quand le Maréchal dans sa retraite composa ses Veillées d'une chaumière de la Vendée (1), il revint sur la même idée. Il attaqua les utopies du communisme presque triomphant en leur opposant sa propre expérience.
C’est sans doute par le communisme que tes docteurs veulent donner une honnête aisance à tout le monde. Ici, je te renvoie au petit livre du Maréchal Bugeaud, ce soldat laboureur. Il a essayé, lui, ce que les communistes se bornent à prêcher ; il a associé de fiers soldats, tous jeunes et robustes, pour travailler en commun de très bonnes terres, et il leur à donné tout ce qu’il fallait pour réussir.
(1) Bugeaud : Veillées d’une chawmière de la Vendée. A plusieurs reprises. l'auteur revient sur cet essai
| Eh bien ! ça n’a pas pu tenir plus d’un an. Ces camarades, associés pour la gloire
et la vie de caserne, ont tous demandé à se désassocier pour le travail. « Pourquoi, leur à demandé le vieux Maréchal Bugeaud ? — Parce que nous ne travaillons pas. Et pourquoi ne travaillez-vous pas ? — Parce que nous nous mettons
au niveau des paresseux ». Ces simples paroles en disent plus que tous les livres et tous les discours des socialistes. :
De ce que le Maréchal, dans les dernières années de sa vie, répète, dans des termes presque identiques, cette constatation, il n’est pas douteux qu’elle ait pris à ses veux une extrême importance. Mais il n'en voit qu'une conséquence, la conséquence générale pour ainsi dire : c’est la condamnation des théories socialistes et communistes ; il n’en voit pas la conséquence plus directe, ou plutôt il ne veut pas la voir : l'échec de son système de colonisation militaire. Longtemps, en effet, dans sa pensée, le succès de cette forme de colonisation dépendit de la pratique de la communauté comme d’une condition essentielle. Or, cette condition lui échappe ainsi que lui avaient fait défaut les moyens de marier ses libérés. Les deux bases de l'édifice chancellent ; il menace de s’écrouler.
Les soldats de Beni Mered et de Mahelma vont donc être désassociés ; le colonel Vaillant est, chargé du partage des biens et de la liquidation des comptes dans le premier de ces villages. Dès le mois d'avril 1845, il donne les ordres nécessaires et se propose de suivre luimême les opérations dans tous les détails, lorsqu'il réçoit une autre mission ; ce sera le sous-intendant Teinturier qui le remplacera.
Son rapport et les quelques mots qu'y ajouta en marge le Gouverneur offrent un certain intérêt parce qu'ils nous font connaître la situation de la colonie en 1845 ; ils témoignent en même temps des artifices dont se sert l’autorité militaire pour soutenir une cause si manifestement perdue. Peut-être ces artifices paraîtront-ils un peu grossiers et parfois ridicules !
L'avoir de la compagnie, au 12 juin 1845, se composait :
1° De 13 maisons construites par les colons, lesquelles ont coûté ensemble....... 33.898 fr.
De 10 maisons construites par le Génie, 63.898 chacune pour deux ménages, évaluées en-
SONO MR RER Mr ee 80:000. 7
20 De 500 hectares de terre, dont 200
cultivés par les colons et 300 par les Beni
Mered ; chaque hectare, au cours du Jour,
vaut 400 francs, soit pour les 500 hectares. 200.000 ». 30 De 13 hectares et 20 ares de jardin qui valent au prix ci-dessus......... parte 5.200 » 4° De troupeaux : Bêtes bovines...... LEO NS | | ovine 5.192 »( 17.976 »
Chameaux et mulets. 1.023 » ( 5° Instruments aratoires, outils, matériaux. ....... 5153600 69 Crédits de la colonie sur divers et fonds en caisse. . 1208784007 : 304.602 17
Le sous-intendant Teinturier croit répondre à un désir du Maréchal en supputant les dépenses de toute nature auxquelles a donné lieu la colonie militaire de Beni Mered et il les évalue ainsi :
10 Maisons livrées par le Génie (comme d’autre part). 30.000 »
20 Matériaux fournis par la Direction de l'Intérieur. 10.400 ». 3° Solde des colons, y compris celle de M. de Monti-
LEA RES UP ASIE AR A ER ER a Roi de AS OV EVE MORE A ne Qc 24.241 92 4° Prestations en nature, en vivres et chauffage, y
compris les rations de MdeMontienyi 2e ee 28.481 61
5° Valeur des bestiaux donnés par M. le Maréchal... 10.809 » 103.932 53
La différence entre ces deux sommes (304.602 fr. et 103.952 fr.) représente, d’après le calculateur officiel, la plus-value totale, due exclusivement au travail des soldats. Chacun d’eux a coûté à l'Etat 1.703 fr. 81 et 1l possède actuellement une propriété dont là valeur n'est pas inférieure à 4.993 fr. 47. Les colons civils peuvent-ils offrir de semblables exemples d’enrichissement ?
Les chiffres de M. le sous-intendant Teinturier ne furent pas acceptés sans examen par les Bureaux du Ministère de la Guerre. Ceux-ci notèrent (1) que les dépenses réelles s'étaient élevées bien au-dessus de celles qu’indiquait cet officier. Les dix maisons construites par le Génie avaient coûté 80.000 fr. au lieu de 30.000 fr. ; l'enceinte, le nivellement des rues, l’adduction des eaux et la plantation des arbres — choses dont il n’était tenu aucun compte — avaient exigé de 40.000 à 50.000 francs. Quant aux prestations en nature et à la solde,
(1) Les remarques des bureaux sont consignées en marge du rapport,
elles représentaient en moyenne 1.000 fr. par homme ; pourquoi ne les porter que pour un tiers de leur valeur dans le décompte ? Et puis, quand on détaille l'avoir de la compagnie, on est amené à se demander si l'enrichissement dont on fait état est bien le résultat des ‘efforts individuels ou collectifs des colons. Les 500 hectares de terre valent, dit-on, 200.000 francs ; or, n’avaient-ils pas une valeur au moment où ils furent cédés à la colonie militaire ? Oublie-t-on qu'ils étaient pour la plus grande partie défrichés ? C’est donc une estimation incomplète ou peu sincère, à laquelle s’est livré par ordre cet officier d'administration. |
Le rapport ajoutait que 200 hectares seulement étaient cultivés par les militaires et que les 3/5 restants avaient été loués — à prix avantageux bien entendu — aux fellahs indigènes. Les Arabes de la tribu des Beni Khélil étaient ainsi devenus les khammès ou mieux les serfs de la Compagnie. Et voilà le fait brutal qui n’aurait pas manqué de se généraliser si le système de Bugeaud avait prévalu : les soldats colons auraient donné l’exemple de l’asservissement économique des populations vaincues, en les obligeant à travailler au profit de leur communauté militaire. | |
En terminant, M. le sous-mtendant Teinturier célèbre les vertus de la colonisation militaire ; il sait qu'il sera approuvé en haut lieu, il fait sa cour : « Ici (1), des efforts isolés et débiles (il s’agit de la colo- «nie civile), une ignorance profonde des rudiments de la culture, l’ab- « sence presque absolue de moyens et, il faut le dire, la gêne toujours «et la misère souvent, Dans la colonie militaire, au contraire, unité «de volonté et d’impulsion, efforts convergents, moyens d'exécution « puissants et, ce qui est plus capital, certitude de faire face aux be- «soins de la vie, quelles que soient les chances qui se présentent. € N’est-il pas évident qu'entre ces deux systèmes, pour tout homme « désintéressé dans la question et libre d'idées préconçues, le choix «ne peut être un seul instant douteux ?.. Ils (colons de Mered) sont «tous contents de leur sort, beaucoup sont économes et ranzés, quel- «ques-uns sont industrieux et intelligents ; le bien-être est général. «En un mot, Monsieur le Maréchal, l’essai, fait à Beni Mered sous «vos auspices, est heureux».
(1) Rapport du sous-intendant Teinturier, 15 juin 1845. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Beni Mered. A.G.G.A.
Ce rapport est exactement intitulé : Rapport sur la dissolution de la commu nauté qui existait entre les colons de Beni Mered, et il est daté de Médéa.
Si peu mérité fût-il, l'éloge ne satisfit pas complètement le Gouverneur (1). Aussi bien cet officier d'administration oubliait beaucoup de choses : il oubliait la récolte pendante soit 400 francs de plus par homme : il oubliait le troupeau de cochons, et ce troupeau devait être considérable puisque la part de chaque soldat est estimée par Bugeaud à 600 francs. En somme, tout militaire de Mered possédait, au jugement du due d’Isly, non pour 6.000 mais pour 8.000 francs de biens au soleil. Et voilà que l’on proclame le succès de ce village ; on ajoute qu'on ne l’espérait pas si complet. L’officier Teinturier s'était employé à le prouver ; Bugeaud le crie bien haut, plus haut . que son subordonné, de façon à ce que sa voix soit entendue jusqu’à Paris ;
* Le
De Mahelma, le Gouverneur parlait moins, soit qu’il estimât que le succès avait été moindre, soit qu'il le jJugeât d’une autre nature.
La colonie de Mahelma ne possédait que des terres pauvres, plus pauvres en tout cas que celles de Mered ; au surplus, elle était mal située. Bussière, qui la visita à la fin de 1846, dit qu'elle était « dans un pays perdu et sans débouché», loin de tout centre et de tout marché. La seule ville vers laquelle le colon pouvait écouler ses denrées était Alger, et il fallait à un attelage de bœufs trois jours pour y aller et en revenir, tant les routes étaient défoncées et mal entretenues. La compagnie, dans ces conditions, dut consommer ce qu’elle produisait ou ne produire que ce qu’elle pouvait vendre sur place ; elle cultiva peu ; 140 hectares furent péniblement défrichés. Encore ce fut là le travail non seulement des militaires, mais aussi des quelques civils que Soult leur avait fait adjoindre. A vrai dire, la région, couverte de palmiers nains, paraissait inculte : « Jamais, dit le même «auteur, je n’ai vu le palmier nain aussi fourni qu’autour de la ferme «dont on a doté les environs de Mahelma pour attirer une certaine «cireulation d'argent dans le village. Il n’y a que l’ambition du prix «Monthyon ou d’une récompense céleste qui puisse déterminer un «cultivateur aisé à entreprendre un défrichement semblable».
Mais le palmier nain n’empêche pas l’herbe de pousser à ses côtés : il la protège contre les ardeurs du soleil ; on le laissa donc et on éleva des bestiaux. Les soldats, réalisant la première conception de Bu-
(1) Les observations de Bugeaud sont ajoutées à la fin de ce rapport et écrites de sa propre main.
geaud, devinrent bergers, comme les Arabes du voisinage. Les troupeaux ne leur manquèrent pas ; ils en reçurent à plusieurs reprises des autorités militaires. Vie assez oisive que celle de ces soldats pasteurs, à qui peut-être elle sembla préférable aux durs labeurs de la culture ! Depuis cette époque, Mahelma est resté un céntre d'élevage. Au 30 décembre 1850, les statistiques lui attribueront 209 bœufs, 65 vaches, 98 chèvres, 360 moutons, et pourtant il n’y avait dans le village qu’une cinquantaine de ménages. |
La vie pastorale se prêtait mieux que la vie agricole à la communauté de travail ; car c’est parmi les tribus nomades qui pratiquent l'élevage que l’on rencontre le plus souvent cette communauté, en même temps que la propriété collective des terres de parcours. Or, les soldats se plaignirent comme leurs camarades des corvées collectives que leur chef commandait et ils demandèrent, eux aussi, à être désassociés. Chez eux, l'habitude atavique du travail individuel et libre l’emporta sur les sollicitations de la nouvelle existence qu’ils menaient en Afrique.
Il serait oiseux de parler de cette désassociation, si ce que nous en rapporte M. Bussière ne nous indiquait quel fut le mode employé pour répartir les lots entre les intéressés : « La répartition des lots «s'était faite alors au choix des hommes par droit d'ancienneté ; sin- «gulier privilège quand on l’appliquait à trancher la question capi- «tale de leur vie civile ! Les lots de terre étaient en effet très inégaux «et il importait gravement de pouvoir choisir. Les premiers mariés
«ont reçu en outre 80 francs pour Pinstallation du ménage : les plus «tardifs n’ont rien recu. Cinq de ces colons militaires avaient aban- «donné leur concession aussitôt après leur libération du service. Il «y avait deux sortes de maisons, de grand et de petit modèle. A la «dissolution ; elles furent aussi prises au choix par droit d’ancienne- «té». A Mered, on avait adopté une autre méthode : les soldats tirèrent au sort ; le moyen était plus équitable et, d'autre part, les terrains, situés dans la plaine et tous de même valeur, permirent au répartiteur de composer des lots à peu près égaux. Aussi, les soldats de Mered se déclarèrent en général satisfaits des terres que le sort leur avait désignées. Au contraire, à Mahelma, personne ne fut content ; ear la nature accidentée et la valeur inégale des terrains s’étaient opposées à un partage semblable et le droit, reconnu à l'ancienneté, ne correspondant pas à l’amour du travail et à l’adresse des colons, fut des plus critiqués. La communauté avait créé la paresse ; la dissolu-
ED Eee
tion de cette communauté y provoqua des colères, des jalousies, des haines même dont le village se ressentit pendant longtemps.
Les autres projets de travail communautaire : Landmann, Czynski, Enfantin
L'organisation du travail en commun a done définitivement échoué dans les colonies mihtaires. Bugeaud le constate et il ne tardera pas à le proclamer quand il s'agira de combattre les théories socialistes. Lui-même rapproche dans son article de la Revue des Deux-Mondes ses propres essais des théories que propageaiént alors plusieurs écoles d’économistes. Aussi, pour pouvoir apprécier à leur juste valeur les tentatives de ce général, il importe maintenant de les replacer dans le milieu social si curieux que présentait à cette époque la France de 1830 à 1850 : il importe surtout de les comparer aux systèmes nouveaux du Fouriérisme et du Saint-Simonisme et aux projets de réalisation en Afrique que des disciples enthousiastes de ces hardis novateurs avaient élaborés.
Sans nul doute, la communauté de travail s’adaptait si bien à une colonie militaire qu’elle fut inspirée d’abord au Gouverneur par la condition des soldats, encore soumis à toutes les règles de la discipline et aux corvées collectives. Mais Bugeaud n’a-t-il pas obéi à d’autres sentiments ? Ne s'est-il pas laissé séduire par les nouveautés que de bruyantes écoles lançaient avec tant d’ardeur après 1830 ? Curieux comme son compatriote Montaigne, n’a-t-il pas, selon un mot d’un contemporain qui l’a bien connu, jeté un regard bienveillant sur toutes ces hardiesses ? «Je l’ai vu, dit M. Bussière (1), pour Fanniversaire «de la naissance de Fourier, assister à un grand banquet de phalans- «tériens où 1l se chargea de porter le toast traditionnel à labolition «des armées destructives et à leur transformation en armées indus- «trielles et productives». Pour qu'il se soit trouvé dans une société de phalanstériens et ait accepté de la présider, pour que lui, général, dont une partie de la vie s'était passée à conduire une des guérres les plus destructives des temps modernes en Espagne, ait consenti à renier presque son passé en portant le toast traditionnel, il fallait
(1) A. Bussière : Le Maréchal Bugeaud et la colonisation en Algérie, récits, scènes et souvenirs de la vie coloniale. Revue des Deux-Mondes, 1°" novembre 1853, page 451.
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bien qu il y eût entre ses propres idées et les conceptions du maîtré de l'Ecole quelques réelles affinités.
Il n'aurait d’ailleurs pas été de son Re s’il ne s'était mêlé comme tous ses contemporains à la bataille des‘idées qui faisait rage alors en France. La Révolution de juillet n’avait pas été seulement une révolution politique, la substitution d’une dynastie à une autre ; elle fut aussi, on le sait, uné révolution littéraire et la menace d’une révolution sociale. Jamais l’homme ne se sentit plus de foi en luimême. Paris était en plein bouillonnement d'idées : « Chacun pen- «sait, agissait à sa guise. Il posait et résolvait (1) du jour au lende- «main tous les problèmes de sa destinée». Lois de famille, lois de société, tout semblait devoir se transformer et se fondre en des types nouveaux.
La doctrine économique orthodoxe, telle que l’avait établie l’école libérale, fut dès cette époque l’objet des plus vives attaques en Europe. Là, en Allemagne, le patriotisme de Linz s'élevait contre la doctrine funeste du laissez-faire et du laissez-passer ;.ici, en France, une philanthropie réelle, un sentiment très fort de commisération pour les victimes du prétendu progrès économique, l'ambition d'organiser le monde du travail suivant des principes originaux, poussèrent un grand nombre d'hommes à rechercher les moyens de soustraire les travailleurs aux fatalités du régime industriel. On détestait la guerre improductive, on se passionna pour le travail utile.
Saint-Simon, que d’aucuns 6nt appelé le père du socialisme moderne, était mort en 1825, mais il laissait deux disciples, Bazard et Enfantin, dont l’apostolat scientifique et religieux répandit la doctrine. En 1831 et 1832, les événements de la rue Taitbout, puis ceux de Ménilmontant que suivirent le procès et la condamnation du père Enfantin et de plusieurs membres de la famille, firent plus pour propager les principes saint-simoniens que les livres et les brochures. Fourier, un autre ancêtre des dogmes socialistes, ne meurt qu’en 1837, des sociétés se forment en vue d'appliquer ses idées ; des disciples convaineus fondent des phalanstères et leur ardeur n’a d’égale que celle avec laquelle d’autres économistes les combattent. Or, la con- . quête de l'Algérie a coïncidé, simon avec l’éclosion de ces doctrines, du moins avec l’époque de leur plus grande diffusion ; et, comme ces écoles fouriéristes et saint-simoniennes devaient chercher un champ d'expérience où elles pussent appliquer leurs principes, l’Afrique leur
(1) Eugène Pelletan, par Edouard Petit, page 21.
apparut comme la terre désirable ; tout y était à faire et l’on pouvait tout y oser, sans rencontrer les résistances de la tradition et des préjugés que l’on aurait eu à combattre en Europe. Enfantin écrivait en 1843 (1): « L'Algérie est un excellent lieu d’essai pour plusieurs «grandes questions sociales qui agitent la France ; l’organisation du «travail est, de toutes ces questions, la plus importante, celle dont-la «solution presse le plus».
Ces systèmes s’accordaient pour condamner l'anarchie du monde du: travail à laquelle avait conduit un individualisme outrancier. Les résultats en avaient été déplorables, en colonisation plus que partout ailleurs. Dans quel état se trouvaient les entréprises agricoles de la colonie ? Des fermes éparpillées dans le Sahel et dans la Métidja, isolées les unes des autres ; des colons livrés à eux-mêmes et exposés à tous les dangers d’une vie nouvelle, au milieu de populations hostiles et sous un climat malsain ; aucun centre de ralliement et de secours, si ce n’est Alger ct Blida; cités trop lointaines ; peu ou pas de voies de communication, voilà quels avaient été les fruits de cette politique du laissez-faire, à laquelle s'était rallié paresseusement le gouvernement métropolitain. Evidemment, des créations aussi dispersées furent sans force défensive devant les attaques des Arabes ; quelques jours, quelques heures avaient suffi pour consommer la ruine des fermes agricoles de la Métidja. Fallait-il vraiment un tel désastre pour éclairer le Ministère sur l'urgence qu'il y avait à adopter une politique coloniale différente ? En Afrique, le voisinage de puissants groupements indigènes, leur hostilité ouverte ou latente visà-vis des chrétiens, leur fanatisme religieux, tout devait imposer aux immigrants la précaution élémentaire de ne pas vivre isolément, de se réunir au contraire dans des centres où ils seraient à même de se porter mutuellement secours ; tout devait aussi dicter au gouvernement ce devoir strict de régler la marche de la colonisation d’après les progrès de la pacification. A lui, revenait l'initiative d'ouvrir aux colons les territoires où il n’y aurait plus de danger à courir ; à lui, le soin de déterminer l'emplacement des villages dans des endroits salubres et bien placés. La colonisation libre, inconsistante et inorganique, avait fait son temps ; désormais, l'Etat interviendra et lui substituera la colonisation officielle, centralisée et fortement organisée. Le village agricole remplace la ferme.
Semblable évolution était en partie accomplie lorsque Bugeaud
(1) Enfantin : La Colonisation de l Algérie, page 488.
débarqué à Alger. Son prédécesseur en effet, le Maréchal Valée, av ait déjà commencé par réagir contre ces exploitations agricoles s’installant dans la plaine selon les caprices de leurs propriétaires et sans tenir compte des possibilités de défense que l’armée était en mesure de leur offrir ; de là ses tentatives pour centraliser sur quelques points les cultures européennes et pour établir dans ces localités de nombreuses familles. Bugeaud poursuit et développe cette politique ;:eomme militaire, il est habitué à la belle régularité des formations de l’armée ; comme homme politique, il veut partout le maintien du principe d'autorité. Avec lui, la colonisation sera: organisée, diripée, réglée par VEtat ou plutôt par l’armée. Engagé dans cette voie, ne va-t-il pas s’avancer jusqu'au point où ses principes militaristes seront bien près de s’accorder avec les paradoxes de Fourier, les témérités de Saint-Simon et les rêves de l'Eglise ? Et n'est-ce pas à propos de l'organisation du travail en commun que se montrent surtout ces afñnités ?
«L’individualisme est mortel, dit Bugeaud, car il produit la fai- «blesse et nous ne pouvons vivre en Afrique que par la force». Il est de toute nécessité d’unir les énergies individuelles, de les discipliner et au besoin de les embrigader. La militarisation n'est-elle pas le plus sûr et peut-être l’unique moyen de former: une société coloniale vigoureuse ? Il en est d’autres qui ont fait leurs preuves, répondent des ecclésiastiques ; la communauté religieuse a accompli des miracles au Moyen-Age, elle en accomplira de nouveaux dans le présent si on lui donne l’occasion de s’essayer en Afrique. L'abbé Landmann propose ses fermes de l'Atlas, les Trappistes d’Aiguebelle offrent de construire un monastère et d'aménager une ferme. — Ne peut-on imaginer des modes d'organisation moins anciens et mieux adaptés aux sociétés industrielles modernes ? Fourier a découvert le travail attrayant et créé le phalanstère ; faites de vos villages des phalanstères et leur succès est assuré, disent les disciples du maître. — De son côté, Enfantin, le rénovateur du Saint-Simonisme, son second créateur pour mieux dire, eroit vivifier le monde du travail, en fondant une communauté de base par la suppression de lhéritage et en associant fortement le travail, le capital et la science, sources de la richesse industrielle ; dans son grand ouvrage de la colonisation algérienne, il bâtira lui aussi sa colonie idéale et il s’ingéniera, pour mieux la faire accepter pee Bugeaud, à démontrer qu’elle est conçue sur le même modèle qu’une légion ou un camp militaire.
De ces projets bien peu seront essayés ; on ne peut guère citer com-
èg
ie BEA :
me réalisations que la Trappe de Staouéli et l'Union Agricole d'Afrique. On agit done peu ; on diseuta beaucoup. L'intérêt se concentre
sur une lutte de systèmes:
La ferme de l'Atlas de M. l'abbé Landmann (1) est à la fois une colo-
nie religieuse par son origine et sa direction, une colonie militaire par
ses moyens d'établissement et une colonie agricole par ses cultures
et ses produits.
Cet ecclésiastique veut la composer uniquement de personnes convaincues de la nécessité d’une bonne discipline religieuse et l’acceptant volontiers comme les moines d’un couvent. Il affirme que lPégoïsme si puissant de nos jours ne saurait être neutralisé que par une direction chrétienne et le retour à la piété. La religion anime et vivifie tout en ce monde ; elle maintiendra unies les volontés humaines. C’est elle qui par le ministère du prêtre, placé à la tête dé chaque ferme, fera prospérer l'établissement, empêchera le découragement des individus et la dislocation de la société ; c’est elle qui sera le meilleur bouclier contre les pilleries des indigènes. Un prêtre est un marabout chrétien aux yeux des Arabes ; ils le vénèrent comme ils respectent les sœurs de charité. Aussi sera-t-il utile de le faire seconder par une dizaine de ces sœurs ; on leur confiera les services importants de l’économie domestique et tout particulièrement l’éducation des enfants et les soins à donner aux malades.
Les dépenses d'installation ne s’élèveront pas à plus de 400.000 francs ; car les bâtiments, l’enceinte et les fortifications seront l’œuvre des travailleurs militaires : «C’est sans doute demander beau- «coup à l’armée, mais il y a là une œuvre nationale. C’est la colonisa- «tion de l’Algérie». M. l’abbé Landmann dispose ainsi de la maind'œuvre militaire, il est persuadé qu'on ne la lui refusera pas, il flatte les officiers et les soldats, 1l est au mieux avec le général de Galbois
(1) Abbé Landmann : Les Fermes du petit Atlas ou Colonisation agricole. religieuse et militaire du Nord de l'Afrique, 1841.
Cet ecclésiastique publia, plus tard, d’autres brochures :
Mémoire au Roi sur la Colonisation de l’ Algérie, 1845.
Exposé sur la Colonisation, 1846, adressé à MM. les Pairs de France.
Appel à la France pour la colonisation de Algérie, 1848.
Colonisation de l'Algérie par les Enfants trouvés, 1853.
Les idées de l’abbé Landmann ont beaucoup varié,
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qui commande à Constantine. Mais Bugeaud n’aimait pas qu’on lui forçât la main et l’abbé l’apprendra bientôt à ses dépens.
Dirigée par un prêtre, construite par des soldats, la ferme.sera mise en valeur par des familles dé paysans, une centaine environ, soit qua: tre ou cinq cents peisonnes, Elle comprendra un domaine de 2.500 hectares au moins que l’administration lui concédera en toute propriété. Au pied de l'Atlas, s ’étendent des terres riches et poiondes) c’est là que cet ecclésiastique voudrait les placer et de Jà le nom qu ‘il leur donne. On y pourra cultiver toutes les céréales et pratiquer en grand l'élevage. Les habitants de la ferme, soumis à une discipline Hbrement acceptée et soutenus par leurs convictions religieuses, travailleront en commun, un peu comme les moines du Moyen-Age, et ils ne possèderont rien individuellement. Terres et récoltes resteront indivis ; ce seront de véritables biens de main-morte. La colonie de l'abbé Landmann n’est plus qu’une ferme-couvent.
Il devait être malaisé de faire accepter cette vie monacale ; il devait être plus difficile de recueillir les fonds nécessaires à l’entreprise, même en supposant que l’armée prêtât son concoùrs. Deux conditions essentielles cependant que ces colons volontaires et cet argent ! Sans elles, l'espoir de fonder les fermes s'évanouirait. Soult et Bugeaud doutaient du succès et réclamaient des précisions sur plusieurs parties du projet et notamment sur l’indivision des terres et la communauté du travail. Seraient-ce les causes de l'échec qu'ils prévoyaient ? Un rapide historique des démarches que, dans sa foi d’apôtre, Landmann multiplia tant à Paris qu’à Alger, et des réponses que l’on fit à ses lettres, montrera qu’en réalité, là, furent bien les Pie d’achoppement de ce système par trop archaïque.
Rappelons d’abord dans quelles circonstances il fut ébauché, puis arrêté. Originaire d'Alsace, l’abbé Landmann avait été de bonne heure attiré par les problèmes coloniaux. Curé de Sehlestadt dans le diocèse de Strasbourg, il voyait des familles d'Alsace, de Bavière, dé Bade, du Wurtemberg et de la Suisse abandonner leurs villages et vendre leurs terres pour aller chercher fortune dans la lointaine Amérique. Il voulut, comme l’avaient essayé précédemment MM. Stockmar et Achard, les diriger vers nos possessions africaines, Dans cette pensée et après plusieurs voyages à travers l'Allemagne, la France et l'Italie, où il étudia les formes de cette émigration, il vint à Marseille, s’y rencontra avec l’évêque d’Alger et lui soumit une ébauche de sà colonie agricole, militaire et religieuse. Le plan séduisit ; des prélats et de nombreuses personnalités du barreau et du commerce
— pi
de cette ville s’y intéressèrent et apportèrent leurs souscriptions: L'abbé Landmann passa en Algérie.
Il visita le Sahel, la Métidja, les régions du pied de l'Atlas et ce premier contact avec la réalité africaine lui démontra la nécessité d’apporter à son projet primitif des modifications. Il attendit done du temps et d’une expérience plus complète la mise au point indispensable, Curé à Bougie, puis, appelé en cette même qualité à Constantine, il put, grâce à son ministère, entrer en relations avec les autorités militaires et même avec les notabilités musulmanes ; il connut les faiblesses des unes et les flatteries des autres. Au commencement de 1840 (1), l’occasion se présenta à lui de s’éssayer à l’agriculture algégérienne ; le général de Galbois lui accorda à cinq kilomètres de la ville une concession de cinq hectares sur le plateau de Mansourah. Là, le jeune prêtre, que secondait un dauphinois nommé Biron, soldat au 21° de ligné, défricha un petit carré de terrain, fit labourer le reste par l’entremise d’un cheik ami, et tous deux semèrent, plantèrent et rentrèrent quelques récoltes. Ils ÿy construisirent même une petite maison de campagne. Ce fut dans cette modeste Thébaïde que fut mise la dernière main aux Fermes de l’Atlas : «C’est sur le terrain, «c’est sur le sol africain qu'il l’a écrit, dit de cet essai un de ses ad- «mirateurs, le vicomte Héricart de Thury (2) ; c’est au milieu des «Arabes, c’est en vivant avec eux, c’est en étudiant leurs mœurs ».
Mais comment en assurer lexécution ? Le meilleur était d’agir auprès du gouvernement pour qu’il mît à la disposition de son auteur les moyens suffisants. Toujours ce concours de l'Etat sur lequel les premiers colonisateurs ont tant compté ! Le voilà parti pour Paris non sans avoir vu à son passage à Alger le général Bugeaud, auquel il communiqua ses idées et ses plans et dont il obtint une vague promesse. Le 19 avril, il soumettait son projet au Ministre de la Guerre, puis en parlait au Directeur des Affaires de l'Algérie, M. Laurence. Soult se montra accueillant, Laurence fut beaucoup plus réservé.
Le duc de Dalmatie, tout en approuvant l'initiative de l'abbé, lui conseilla d'organiser le conseil supérieur de l’Association fondatrice et de lui faire connaître les noms des personnes qu’il aurait choisies. I] lui écrivit, le 10 août 1841, et, à travers les éloges de circonstance et les promesses d’un concours conditionnel, il ne laisse point de si-
(1) Vicomte Héricart de Thury : Rapport sur le projet des Fermes de l'Atlas ae l'abbé Landmann, 1842. Société royale et centrale d'agriculture. Passim.
(2) Tbidem, page 31,
gnaler l’une des grandes difficultés de la colonisation religieuse à notre époque : « Parmi les moyens de colonisation (1) dont on peut en- «courager l’expérience, je n’entends pas exclure dès l’abord celui qui «aurait pour base une association ou une sorte de communauté de «travailleurs dirigés surtout par le principe religieux. Mais une telle «organisation qui nous ferait remonter aux anciens âges suppose « l’accession volontaire et. durable des travailleurs eux-mêmes ; elle «suppose l'unité d'intention, la soumission constante, l'esprit de «paix, qualités bien difficiles, sinon impossibles, à rencontrer en mé- «me temps chez un certain nombre d'hommes, tels que dans l’état «actuel de nos sociétés on peut espérer les réunir pour une œuvre «commune. L’émigration n’a pas, comme vous le savez, de plus (puissant mobile que la création d’un patrimoine, dont on puisse dis- «poser librement. C’est pour le fonder ou l'agrandir dans un autre « hémisphère que les populations allemandes notamment quittent «la patrie et vendent même leurs champs et leurs chaumières. Est-il «bien certain que ces émigrants, ou d’autres qu’agite le même désir, «s’accommodent d’un régime dans lequel les premières conditions « sont la suspension de toute indépendance personnelle et la propriété «mise en commun ».
Soult ne confie point toute sa pensée à l’abbé Landmann, il s’en ouvre plus clairement à Bugeaud, huit jours après, dans ses instructions (2). Sila réalité, lui dit-il, répondait, même en partie, aux espéran- .ces de son auteur, « jamais plus belle œuvre n’aurait été accomplie, «mais l'Administration doit plonger ses regards au-delà des théories «et descendre jusqu’à la pratique des choses. Or, il est extrêmement «douteux que le projet soit praticable». Et il ne l’est pas seulement parce qu’on ne trouvera pas des gens, consentant à aliéner leur liberté et à abandonner tout espoir de propriété individuelle, mais aussi parce qu'une pareille entreprise présuppose la formation d’un patronage pour le moment inexistant. Les craintes du Ministre étaient fondées ; l’abbé Landmann eut beau multiplier ses démarches, sonner à toutes les portes ; aucune ne s’ouvrit. Bientôt, il fut obligé de reconnaître qu’il n’avait pas abouti ; il n’avait en effet réussi à trouver ni des fonds pour exploiter ses fermes, ni des gens pour les peupler.Aussi, lorsqu’après un séjour de plus d’une année à Paris, il se décida à re-
(1) Soult à l'abbé Landmann, 10 août 1841. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier Landmann.
(2) Soult à Bugeaud. Instructions ministérielles. Lettre déjà citée.
tourner à Alger, il ne rapporta avec lui que des promesses et 1l ne put ramener comme colons que cinq jeunes gens. À eux six, ils étaient si pauvres d'argent qu'ils durent solliciter le passage gratuit et une modique subvention. On leur accorda quinze cents francs et beaucoup de lettres de recommandation pour le Gouverneur, le Directeur de l'Intérieur, celui des Finances... Allaient-ils rencontrer à Alger des oreilles plus complaisantes ?
Ils se heurteront aux mêmes promesses polies et aux mêmes résistances. Bugeaud, auquel l'abbé avait adressé un exemplaire de sa brochure, dès qu’elle avait été publiée, n'avait pas voulu décourager son auteur et il avait applaudi à son intention de maintenir la communauté du travail dans sa future colonie.
: J’ai lu votre brochure, et j’y ai trouvé de bonnes idées, lui répond-il (1), celles surtout relatives au travail en commun par association... Votre entreprise me paraît praticable, toutefois avec certaines modifications ; et, quand le temps sera venu de lui prêter secours et assistance, je le ferai autant que cela dépendra de moi.
Quels sont les changements auxquels fait allusion le Gouverneur ? Serait-ce la suppression de la propriété indivise ? On ne peut que le supposer d’après les atténuations que s’efforcera d'apporter, plus tard, à ce principe l’abbé Landmann, lorsqu'il voudra vainere les hésitations du Général. En tout cas, ces modifications semblent importantes à Bugeaud et 1} doute qu'elles soient efficaces, car il avait déjà averti le Ministre qu'il fallait laisser cet ecclésiastique müûrir son pro-jet (2).
Ilest possible que la ferveur et la discipline religieuses puissent réunir quelques hommes pour accomplir la même œuvre ; mais il me paraît certain que le nom-
bre en sera si exigu que cela ne pourra pas être compté parmi les moyens d’accélérer la colonisation.
L'abbé est à Alger ; il est entré en relations avec Bugeaud. Le 11 août 1842, le Gouverneur va visiter la ligne de l’obstacle ; il cherche entre Alger et Coléa deux terrains assez vastes pour y établir des dépôts de remonte. Il poussera jusqu’à la Chiffa afin de voir les travaux de la route, peut-être jusqu’à Médéa. C’est une excursion de trois ou quatre jours ; il emmène avec lui l'abbé Landmann. |
Cet ecclésiastique, mande-t-il (3) à Paris la veille du jour où il doit se mettre (1) Bugeaud à l'abbé Landmann, 28 décembre 1841. A.G.G.A. (2) Bugeaud à Soult. 26 Novembre 1841. Lettre déjà citée.
(3) Bugeaud à Soult, 10 août 1842, Dossier Landmann, A.G.G.A
en route, est fort intéressant par son ardeur et son intelligence ; je crois qu'on peut en tirer un bon parti.
Il est décidé, si les conversations qu’il va avoir avec lui confirment ce bon jugement, à choisir un bel emplacement pour une de ses fermes .Dix Jours après (1), tout est changé ; lé charme est rompu :
Celui-ci n’a pas gagné au long entretien d’un voyage de cinq jours. Nous avons reconnu, le Directeur de l’Intérieur et moi, qu’il a peu d’idées pratiques et qu’il
n’a pas calculé les conséquences et les nécessités de l’œuvre qu’il veut entreprendre.
Prononcée dans ces termes, la condamnation est sans appel. L'abbé Landmann aura beau retourner à Paris, publier de nouvelles brochures, intéresser à ses idées le Roi, la famille royale, des Ministres, des Députés et des Pairs ; il aura beau modifier sur plusieurs points les lignes directrices de son projet, promettre aux familles de colons la propriété individuelle d’une partie des terres de la communauté, supprimer aussi l'obligation du travail en commun ; tant que le Maréchal restera à Alger, ses efforts, ses démarches, ses intrigues seront sans effet. Quoi qu’il fasse, il est jugé ; ce n’est pas un esprit pratique, a décidé celuiqui, durant son commandement, poursuivra le rêve de la colonisation militaire.
; ÉRNE T
La communauté religieuse ne représentait que l’image du passé et d’un passé qu’il semblait bien malaisé de ressusciter ; le phalanstère de Fourier et la famille associée d’Enfantin étaient des formes plus modernes de la vie en commun, les réalités de demain d’après ces économistes.
Pourtant, entre les conceptions de Fourier et celles de Bugeaud, que d’oppositions ! Je ne parle pas des fantaisies du réformateur, de ses hardiesses folles d'idées et d'expressions, si déconcertantes qu’elles étonnaient même ses amis et ses disciples. Mais n’y avait-il pas dans la vie d'hôtel, idéal de l’existence phalanstérienne, dans la manie bureaucratique de Fourier de tout cataloguer et de tout étiqueter, et dans son amour de la liberté passionnelle, bien des choses inconciliables avec les aspirations du Maréchal ? A vrai dire, toutes ces hardiesses, si contraires fussent-elles à ses propres convictions, ne lui déplaisaient pas et ne l’éloignaient pas non plus de la doctrine fou-
(1) Sue à Soult, 20 août 1842. Dossier Landmann. A.G.G.A.