‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 43 sur 77 · SOUS · texte numérisé non relu

SOUS

riériste. On l’a dit (1), il y avait chez Bugeaud «dans son humeur «prime-sautière et souvent fantasque, un courant de témérité aven- « tureuse et paradoxale qui se laissait attirer volontiers par les sngu- «larités du dehors, sauf à rentrer aussitôt dans son propre lit».

Ne saurait-on découvrir par ailleurs entre ces deux hommes quelque parenté de sentiments ? Fourier affirme que le monde du travail manque d’une bonne organisation et il en propose une fondée sur le travail attrayant ; c’est le pivot sur lequel tourne son système. L’étude de la nature humaine lui a fait découvrir douze passions ; il faut les satisfaire si lon veut établir l'harmonie entre les hommes. Du moment où la fonction sociale, départie à un individu, satisfera sa passion dominante, on le verra courir à un travail fatigant, comme, sur les champs de bataille où les ressorts passionnels entrent aussi en jeu, on voit le soldat courir à la mêlée meurtrière. Inutile de rappeler la subtile analyse des passions dans laquelle s’est complu ce psychologue ! Retenons simplement qu'il s'était ingénié à enlever au labeur manuel toute apparence d'effort.

Aucune pensée ne pouvait paraître plus juste et plus heureuse à Bugeaud que cette conception du travail attrayant ! Après avoir quitté le métier des armes, ne s’était-il pas donné tout entier et avec joie à la culture ? Et un de ses premiers actes en Afrique ne fut-il pas, lorsque la guerre lui laissa quelque répit, de donner une grande leçon de labourage à tous ses officiers et fonctionnaires dans les environs de la Maison-Carrée ? Le travail des champs fut toujours le délassement préféré du Maréchal.

Puis, cette préférence donnée par Fourier à la production agricole sur la production industrielle faisait vibrer dans l’âme de cet agriculteur une des fibres les plus sensibles. L’économiste soutenait qu’il n'y avait pas chez l’homme d'attraction naturelle pour les entreprises de l’industrie, et en particulier pour le travail des mines rebutant et dangereux. La vie saine et laborieuse du paysan, voilà la vocation de l’homme ; c'était elle qui dans l’harmonie future devait prendre la première place. Il est vrai que, par travail agricole Fourier n’entend pas seulement le labourage des terres, le dépiquage des grains, le fauchage des prairies — choses qui exigent de rudes et patients efforts — mais la culture facile des arbres fruitiers, des légumes et des fleurs ; il admet aussi l'élevage de la volaille, les soins à prodiguer aux

(1) A. Bussière : Le Maréchal Bugeaud et la Colonisation en Algérie. Revue des Deux mondes, 1°: novembre 1853, page 451.

OO

abeilles, la pisciculture. Tout cela, dit-il, égaie la terre et la transforme en jardin. Bugeaud est moins exclusif : pour lui, il sait rendre justice à la glèbe, et préfère en somme le dur labeur du pay san au passetemps de l’horticulteur.

N’est-il pas enfin d'accord avec le créateur du phalanstère sur le meilleur mode de production, savoir la production en grand et par une communauté agricole ? Bugcaud, sans doute, ne procèdera que par petites compagnies de soixante à cent hommes ; Fourier organisait un groupement de 1.500 personnes : la ee Mais tous deux, lorsque les travaux exigeaient la mise en mouvement de masses plus considérables, parlaient de recourir à de véritables armées industrielles. N'est-ce pas là le rêve de Bugeaud en Afrique ? Tout v est à créer ; l’on doit commencer par les grands travaux publics si-lon veut que prospèrent les exploitations agricoles, collectives ou privées ; il faudra donc tracer des routes, jeter des ponts, dessécher les marais, construire des villages. Or, pour accomplir cette œuvre, il n’est pas nécessaire de recruter une armée industrielle, comme le désire Fourier ; les troupes africaines sont là et se chargeront de mener à bien la colonisation de l’Algérie.

Les deux systèmes de Bugeaud et de Fourier se rapprochent et presque se confondent. On ne saurait trouver une meilleure preuve de cette similitude que dans la brochure, écrite par Jean Czynski, et publiée en 1840 sous le titre : La Colonisation d'Alger d’après la théorie de Fourier. Après le maître, le disciple développait le thème des armées industrielles : « Employez donc (1) pour produire la même «organisation que pour détruire. Le corps entier de l’armée se meut «comme un seul homme, parce qu’il est partagé en divisions, batail- «ons, compagnies, sections ; partagez de même vos colons produc- «fs ; divisez votre terrain de 30 lieues carrées en trente cantons et «distribuez-y les habitants par 1.500 individus, hommes, femmes, «enfants, vieillards. Partagez les travailleurs en groupes et séries, «ou, si vous préférez, en sections, compagnies, bataillons ; que tous «les associés soient animés à la fois par l'intérêt propre et par l’inté- «rêt de la colonie entière. La régence centrale dirigera toutes les opé- «rations ; elle donnera la même impulsion unitaire aux travaux de «la production que le général en chef donne aux combats meurtriers ».

Toutefois, dans cette application de la doctrine à l'Algérie, deux grands courants se formèrent parmi les disciples, car ils furent nom-

(1) Jean Czynski : Colonisation d Alger. Librairie sociale, 1840, page 17.

breux ceux qui eurent la pensée d'appliquer ce système à la colonisation africaine. M. Daly prétendait constituer sur le plan de la société phalanstérienne de grandes compagnies coloniales auxquelles seraient livrées de vastes étendues à défricher et à peupler. M. Madaule, capitaine du Génie, laissait au contraire à l'État le soin de cette organisation et lui en imputait tous les frais. Il traitait en même temps du difficile problème de la juste répartition des bénéfices entre les colons selon leur apport de capital, d'intelligence et de travail. Les uns attendaient ainsi des individus l'initiative des grands travaux colonisateurs, les autres des pouvoirs publics. Madame Gatti de Gamond, dans son ouvrage sur Fourier ct son système, n’a garde d'oublier la question d'Alger, mais elle hésite entre les deux moyens de se procurer des capitaux. S’adressera-t-on au gouvernement ? Formera-t-on une compagnie d'actionnaires avec l’assentiment et la protection de l'Etat ? Elle inclinait vers la seconde solution quand intervint Czynski qui la fit se ranger définitivement à la première. Re

D’après ce dernier, la colonisation d'Alger doit être une œuvre nationale. Le gouvernement seul peut la diriger et y employer les sommes nécessaires. Qu’on ne lésine pas surtout sur les dépenses ! S1 100 millions sont estimés indispensables, que les Chambres les votent ! Et il s’attaque assez vivement à l’esprit parcimonieux des députés : «On confond, dit-il (4), trop souvent dans les questions d'intérêt «national l’avarice avec l’économie, ou plutôt on prend la première: «pour la seconde. Là où il faut dépenser dix, l’on accorde neuf et «l’on se réjouit ; on appelle cela un triomphe, une victoire remportée, «une économie ! Une sage économie ne consiste pas à dépenser peu, «mais à dépenser bien, à dépenser ce qu'il faut. Un million qui pro- «duit, qui rapporte, est bien placé. Un millier de francs, refusé mal «à propos, peut compromettre le sort de toute une colonie... Cette «fausse économie est devenue une maladie dominante, c’est le cho- «léra de Pindustrie».

A la monarchie de Louis-Philippe, il donne pour exemple la politique des tzars dans le Caucase et en Sibérie. L’effort des Russes y a été grand, continu, onéreux, mais les résultats obtenus furent immenses ; des villes se sont élevées, des fermes bâties, des terres fécondées puis livrées à la culture. Les déserts, dont se moquait la diplomatie européenne quand elle les laissa conquérir par Catherine I, sont devenus des parties de l'Empire russe riches et peuplées. Que

(1) Même brochure que ci-dessus, page 13.

la France fasse de même en Afrique ! Qu'elle n'hésite pas à y employer de gros capitaux ; elle transformera ainsi l'occupation ruineuse en une conquête profitable à la nation. Elle aura à la fois délivré l'Eu-

rope de la piraterie barbaresque et fait une excellente affaire pour elle-même.

Ce fut donc le parti favorable à l'intervention de l'État qui triompha dans l’école de Fourier vers 1841. A la même époque, le gouvernement se prononça en faveur de la colonisation officielle. Nous ne prétendons pas établir entre ces deux faits, dont la coïncidence est au moins frappante, des liens tels que l’un soit nécessairement la cause déterminante de l’autre ; mais, dans ce que l’on appelle l’opi-

nion publique — et l’on conviendra que sous un régime parlementaire les Ministres doivent tenir compte de ses variations — il y a tant d’éléments qui entrent en jeu pour en expliquer les changements, ‘éléments souvent obscurs, imprécis, Impondérables qu'il importe de n’en laisser échapper aucun. D'autre part, la colonisation devenant officielle, il était inutile de constituer des sociétés fouriéristes. L’essai du système sera donc retardé jusqu’au jour où il sera évident que les autorités métropolitaines et algériennes se refusent à établir des colons et à construire des villages sur des plans-et avec des méthodes semblables aux règles qu'avait posées le créateur du phalanstère. Alors seulement, une tentative aura lieu et, en 1845, sera fondée «l'Union Agricole du Sig».

Mais cette création, tout en se rapprochant du phalanstère de - Fourier, se fonde aussi sur l’organisation de la Famille des Saint-Simoniens. Enfantin, dans un article qui fut fort remarqué, donna son patronage à cette œuvre. Ce sera une entreprise hybride, dirigée par des hommes aux vues divergentes ; elle échouera tant à cause de cette divergence qu’à cause de la communauté de travail et de bénéfices que l’on s’efforça d'y maintenir.

Toutefois, comme ses fondateurs s'étaient proposé l'application des principes de ces deux écoles, il sera temps d’en parler lorsque nous aurons exposé les idées d’Enfantin sur la meilleure manière de conduire la colonisation en Algérie. Plus'que les disciples de Fourier, ceux de Saint-Simon essayèrent de faire triompher leurs doctrines dans la politique coloniale africaine. Ils y vinrent nombreux et y jouèrent dans les principales administrations un rôle de premier plan,

trop peu connu encore (1). Il suffira de citer Lamoricière, un des principaux lieutenants de Bugeaud, et Urbain, interprète de la Division de Constantine ; mais d’autres se signalèrent dans les travaux publics, les postes, l’intendance.. Pourtant, dans cette cohorte, la première place doit être réservée à Enfantin ; car il est le chef reconnu de l'Ecole, il a été en relations étroites avec le Gouverneur, a discuté avec lui les grands problèmes que soulevaient, et la nécessité d’amener une forte population européenne en Afrique, et lobligation pour l'État de la diriger, de l’organiser, de la discipliner. Interprète autorisé de la doctrine, il nous a laissé un gros ouvrage sur la colonisation de l'Algérie, telle qu’il la comprenait.

Ce livre est assurément un des plus complets et des plus curieux qui aient paru à cette époque sur notre nouvelle possession. S’il renferme au jugement de quelques-uns des vues trop systématiques, il contient aussi des observations fines et justes qui dénotent chez son auteur une singulière perspicacité d’économiste et une connaissance avisée des mœurs et des aspirations des sociétés musulmanes. Enfantin a vécu parmi les Orientaux et a su pénétrer leur âme si différente de la nôtre. Le chef de la famille venait en effet, après sa condamnation, de séjourner trois années en Egypte ; il y avait entraîné son bataillon d'amis fidèles, sa phalange d’ingénieurs ; là, tous rêvèrent de s’employer à la percée de l’isthme de Suez, puis. travaillèrent à un immense barrage du Nil. Lorsque l’entreprise fut arrêtée, la plupart des Saint-Simoniens rentrèrent en France ; chez plusieurs d’entre eux, ce contact avec les peuples et les choses de l'Orient éveilla le secret désir de revenir sur la terre africaine. L'Algérie les attirait ; en 1839, Enfantin fut, sur sa demande, nommé membre de la Commission scientifique et s’embarqua pour Alger. Il devait y séjourner deux années de 1839 à 1841 ; au cours dés nombreux voyages qu'il fit avec ses collègues à travers les trois provinces, il visita Oran, Constantine, Guelma, Philippeville, il parcourut les campagnes soumises et partout s’enquit des besoins de la colonie, des conditions économiques et sociales dans lesquelles vivaient les tribus indigènes. Aïnsi, il put se rendre compte des difficultés de toutes sortes qu’allait entraîner de ce côté de la Méditerranée l’établissement d’une population européenne au milieu des masses musulmanes. Son livre fut donc le fruit d’une expérience de deux années ; quand il s'embarqua

(1) Voir l’ouvrage de Georges Weill : l’Ecole Saint- Simonienne ; son. histoire, son influence jusqu’à nos jours. Paris, Alcan, in-8, 1896.

BBA

en 1841 pour retourner en France, il en possédaït tous les matériaux. Or, à ce moment, la cause de la colonisation algérienne est gagnée ; il a pu s’en convaincre dans le court entretien qu'il a eu avec le Gouverneur avant son départ. Ce sera done de cette colonisation qu’il traitera, bien qu'il ait été seulement chargé par le Ministre de recherches historiques ; il se proposera de montrer comment, étant donné l’état de la propriété chez les Musulmans, seuls les principes du Saint- Simonisme peuvent permettre de résoudre les multiples problèmes de cette colonisation africaine ; il n’oubliera pas non plus que, pour faire agréer ses conceptions, il doit éviter de s’opposer trop directement aux idées de Bugeaud.

Comme ce Gouverneur, il condamne les méthodes, ou plutôt l’absence de méthode qui a prévalu jusqu'ici dans la politique africaine. Tout y a été désordonné et anarchique ; rien pourtant n’exige plus d'unité de vues et plus de continuité dans l'effort que l'établissement d’une colonie, surtout si l’on veut la peupler d’immigrants européens. La difficulté est d'autant plus grande qu’il s’y trouve déjà des populations indigènes assez denses et de mœurs fort différentes. Une pareille entreprise, qui a un caractère national, ne saurait aboutir que si elle est prise en mains par le gouvernement et dirigée par lui avec vigueur, voire même avec une apparence de despotisme : « J'espère, «dit-il, que le gouvernement saura ce qu’il faut faire (1) pour colo- «niser, qu'il osera l’ordonner avee vigueur et l’aceomplir avec persé- «vérance, et qu'il inspirera l’obéissänce, parce que, pour une pareille «œuvre, pour fonder une société nouvelle et surtout une société «composée de deux populations très différentes, il faut, plus que «dans toute autre circonstance, j'en ai la conviction profonde, il «faut à un très haut degré un pouvoir intelligent, vigoureux, uni- « taire, despotique même et non pas un gouvernement parlementaire ». L'intervention de l'État est donc, pour Enfantin comme pour Bugeaud, plus qu’un gage du succès ; c’est une nécessité impérieuse.

Tous deux affirment aussi que le triomphe de lindividualisme est une cause de faiblesse dans nos sociétés modernes et qu'il faut restaurer le prineipe d'autorité. Lorsque les hommes sont livrés à euxmêmes sans lien matériel ou moral qui les unisse, ils s’épuisent en efforts désordonnés et vains, et, comme leur égoïsme n’est jamais satisfait, ils se jalousent entre eux et se nuisent réciproquement. Dans ces conditions, aucune œuvre de quelque importance et de longue

(1) Enfantin : Colonisation de l'Algérie, pages 192-193.

haleine n’est possible, la colonisation moins que toute autre. Il faut donc discipliner les énergies et associer les efforts. Dans une lettre à M. le comte de Gasparin, administrateur de plusieurs sociétés, l’apôtre de l’associationisme s'élève contré les méfaits de cet individualisme : « Je ne m'explique pas bien, Monsieur le Comte (1), comment «un administrateur, tel que vous, n’est pas tout-à-fait désenchanté «des efforts inutiles que l’on fait pour constituer des réunions d'êtres «humains, des sociétés, uniquement ou principalement avec l’égois- «me et la propriété privée. I n’y a dans le monde entier que la France, «depuis cinquante ans, qui se soit proposée de résoudre un tel pro- «blème, aussi insoluble que la quadrature du cercle ; et les adminis- «trateurs, ce me semble, devraient être les premiers à sentir et à voir «d’où vient que le problème a été ainsi posé et à quoi il à servi. Avec «lui, on a détruit une ancienne société, mais Je défie qu'avec lui on «en fonde une nouvelle ; une société sera toujours une association «et non une agelomération d'éléments hostiles, rivaux, jaloux, égoiïs- «tes, sans principes communs, sans base collective, sans but général. «En Algérie plus qu'ailleurs, si les Français portent leur égoïsme et «rien que cela, il les y rongera comme îl l’a fait Jusqu'à ce’jour. Vous «savez qu’il leur est difficile d’y porter leur religion (on ne peut por- «ter que ce qu’on a). Comment lutterait-on contre la tribu et contre «le Coran ?».

Pourtant, dans l’organisation de la future Société, le travail collectif n’est pas un des dogmes de la religion d'Enfantin ; il le considère comme un idéal qué rarement on peut atteindre, si ce n’est dans des circonstances exceptionnelles. S'il a pu l’imposer au sein de la Famille, il ne lui semble pas possible d’en faire la règle d’une société considérable, de ce qu'il appelle une armée industrielle. A moins que cette armée du travail ne soit la légion de Bugeaud dont les soldats sont encore soumis à la discipline militaire ; ces colonies de légionnaires lui paraissent «pouvoir comporter plus eomplète- «ment que les colonies civiles l'exploitation collective du sol parce. «que, dans l’ordre militaire, la hiérarchie, l'autorité, la direction du «travail existent déjà, tandis que c’est précisément ce qui est à créer, «ce qui n'existe pas dans l’ordre civil, non seulement en Algérie, «mais en France».

Si la communauté est pratiquement irréalisable dans la plupart des

=. () Enfantin au comte de Gasparin, 13 mars 1843. Bibliothèque de l’Arsenal, Collection Enfantin.

cas, l’association est toujours possible ; elle doit devenir la loi du monde industriel. Associer-le capital et le travail de façon à les rémunérer équitablement l’un et l’autre, associer en même temps les savants et les ouvriers de telle sorte que les uns exécutent ce que les premiers ont conçu, créer entre ces trois éléments, capitalistes, ingénieurs et travailleurs, une union indissoluble, tel fut le rêve d’Enfantin, et il le réalisa plus tard quand il fonda la première compagnie à laquelle le gouvernement concéda la construction de la ligne ferrée de Paris à Lyon. Le Saint-Simonisme d’Enfantin substitue ainsi à l'attraction passionnelle de Fourier l'association intéressée. Les ouvriers qui y entrent sont primitivement libres ; mais, entre eux et leurs chefs, 1l s’établit bientôt des liens puissants, dus à fa supériorité de l’intelligence et aux qualités morales des chefs. Mieux encore, avec Saint-Simon et surtout avec Enfantin, la science devient presque une religion à laquelle on rend un culte. Laissez diriger le monde par les savants et tout sera organisé méthodiquement. Les folies communistes ne sont que des utopies ; les communautés chrétiennes ont fait leur temps ; les associations positives et scientifiques sont l'avenir. Reconnaissons qu’'Enfantin qui ne méconnaît pas la force du sentiment religieux essaie d’uniren sa personne la scienceet la religion et, certes, l'enthousiasme de ses disciples, leur dévouement, leur abnégation prouvent qu'il avait partiellement réussi à personnifier ce double idéal. Reconnaissons aussi que les règles pour l’organisation du travail, inspirées au Père par le désir de maintenir l’autorité des savants dans les futures colonies africaines, y auraient instauré un régime peu différent du régime militaire par l’embrigadement des hommes, par l’obligation des corvées communes et la rigueur de la discipline intérieure.

Pénétrons dans les détails de cette organisation. Comment Enfantin comprend-il la colonisation algérienne ? Avec une sûre clairvoyance, il énonce en des termes d’une singulière précision les deux sortes de problèmes que la politique française aura à résoudre : «19 Dans quel sens (1) faut-il modifier les institutions, les mœurs et «les usages des indigènes pour les faire entrer progressivement en «société avec la population européenne ? 2° Comment modifier les «institutions civiles, militaires, administratives, religieuses de la «population européenne, comment modifier les usages de culture, « d habitation, de vêtement, de nourriture, en un mot son nbne

(1) Enfantin : Colonisation de l Algérie, page 36.

« pour les approprier le plus vite possible au nouveau sol, au nouveau «climat, aux nouvelles relations humaines que la France rencontre «en Algérie ?». Voilà, en effet, la double difficulté, celle qui, pour n'avoir pas été comprise, n’a guère retenu l'attention et qui s’est même aggravée de nos jours. Du moment où le gouvernement français était décidé à faire de sa conquête une colonie de peuplement, alors que dans ce pays résidait déjà une population indigène assez dense, il était d’un intérêt supérieur et national de rapprocher ces deux éléments, afin de leur permettre de vivre et de se développer côte à côte sans trop de froissements et de heurts.

Or, à ce moment, la colonisation française avait deux obstacles à surmonter, l’un provenant de l’état de la propriété, l’autre du manque d'organisation des colonies françaises. Partant de cette idée que les indigènes, vivant en Algérie depuis des siècles, ont dû s’y adapter aux conditions du sol et du climat, raillant les Français qui croient qu'ils n’ont rien à apprendre des Africains, Enfantin se demande d’abord quelle est la conception de la propriété chez les Musulmans, puisqu'elle est celle qui a prévalu chez les Français, enfin s’il ne serait pas possible d'imaginer une troisième forme d’appropriation dont pourraient se contenter pour le moment colons européens et indigènes algériens. Il va de soi que si la propriété collective existait en Afrique, il serait imprudent, selon cet économiste, de vouloir la supprimer ; il lui paraîtrait fort habile d’y habituer les nouveaux venus.

Dans la Régence la terre appartenait au souverain, et, en règle générale, la possession était collective entre les membres de la tribu. Le bled el arch s’étendait sur presque toute la province de Constantine et on ne pouvait le définir que comme un terrain collectif de tribu. De ce fait général, il existe plusieurs causes et il suffit pour les connaftre d’avoir vécu quelque temps en Afrique : le sol et le climat ne se prêtent pas à la petite culture, excepté toutefois dans la zone du littoral et autour des grandes villes ; le nomadisme, pratiqué par les Arabes et aussi par les Kabyles, attendu qu'il est une condition d’existence en ces pays voisins de la steppe, suppose de vastes surfaces indivises de parcours ; le Coran a traduit en préceptes religieux cette nécessité sociale en réservant la propriété du sol à Dieu ou à son représentant sur la terre le Sultan, mais en attribuant la jouissance collective à tous les membres de la tribu. Pourtant dire que la propriété individuelle n'existe pas chez les Musulmans est inexact, mais elle est l’exception ; les biens melk se rencontrent près des agolomérations urbaines ou dans les régions à culture intensive comme en Kabylie.

Même là, le droit souverain du beylik s'exerce par les confiscations et les monopoles, et l'institution des habous n’y a été établie, rémarque-t-1l, que pour éluder ce droit exorbitant : «Ce fut une espèce de «fraude pieuse, au moyen de laquelle le propriétaire citadin couvrait «Sa propriété du bouelier de la foi pour la sauver de la convoitise «du représentant de: Dieu ».

Que d’oppositions entre ce régime foncier algérien et celui de la France ! Chez nous la propriété est au contraire individuelle en général et collective par exception. Individuelle, elle est libre et ce ne peut être que dans des cas prévus par la loi qu’elle est engagée par hypothèque. Collective, elle appartient à l'Etat, aux communes, à des établissements de bienfaisance ou à des associations, mais elle est traitée alors comme bien de mineurs et presque immuable. Doit-on se borner à constater ces oppositions ou bien faut-il choisir nécessairement entre les deux régimes ? Le Saint-Simonien ne le croit pas et il observe que, dans l’Europe moderne, s’est créée à côté des biens immobiliers une nouvelle forme d’appropriation qui grandit chaque jour et celle-là est tout à la fois individuelle et collective. C’est la propriété mobilière ; elle est collective par le fonds puisqu'il appartient à l’ensemble des actionnaires, et individuelle par le titre puisque chaque action est la possession d’un seul. Or, qui empêche de constituer de grandes sociétés auxquelles on concéderait de vastes domaines et dont les colons pourraient être les actionnaires avec d’autres capitalistes ? Les indigènes eux aussi seraient admis dans cette association. Et cela aurait le double avantage de ménager leurs habitudes traditionnelles et de donner satisfaction aux instincts individualistes des Français. Sans. doute, conclut Enfantin, la réforme est de trop d'importance pour ne pas être accomplie progressivement ; le mieux est de conserver pour le moment la propriété collective dans les tribus ; on établira seulement la propriété par action dans les colonies françaises.

Cette application du système de la société anonyme ou de la société en commandite au régime foncier algérien ne parut pas des plus heureuses à Bugeaud et à la plupart des contemporains. Bugeaud se méfiait de toutes les sociétés financières et des capitalistes qui les dirigeaient ; il lutta jusqu’au dernier jour de son commandement contre les grandes concessions ; il leur reprochait surtout de ne point amener d’immigrants et préférait les communautés agraires en même temps que militaires. Les publicistes du temps critiquèrent vivement ces hardiesses du Père : «Ce serait, dit un article du Journal des Dé-

«bats (1), un triste appât à offrir aux émigrants de tous les pays pour «les attirer en Afrique que de leur montrer de loin le fantôme de

«cette communauté inaliénable et indivisible qui peut être la règle

«d’un couvent, mais non d’un peuple». Cette société anonyme n’est

d’ailleurs pas, comme le prétend Enfantin, le triomphe de la collecti-

vité et la faillite de l’individualisme : (Qui, n’aperçoit sous cette

«écorce, ajoute le même polémiste, l’individualisme plus vigoureux

«que jamais, cherchant un emploi des ressources acquises comme le: «moyen d’en acquérir de nouvelles et visant à la propriété indivi-

«duelle, objet constant des efforts de tous, depuis l’ouvrier qui place «son argent à la caisse d'épargne jusqu’au banquier qui se métamor-

«phosera quelque jour en grand propriétaire terrien ? Chez nous,

«l'association n’est pas un but mais un moyen. On s'associe pour

«créer la richesse, on se divise pour la posséder ».

Quelle que fût la distance qui existait entre les opinions de Bugeaud et d'Enfantin sur la propriété collective, nécessité provisoire chez l’un. idéal difficilement réalisable chez l’autre, elle n’était point infranchissable. Ils s’entendront mieux en matière de colonisation. Elle se fera, dit Enfantin, par colonies militaires et par colonies civiles. Bugeaud a pris l'initiative de former les premières ; il convient de lui laisser poursuivre son œuvre ; qu’il multiplie ces créations, qu’il sorte le plus tôt possible de la période des tâtonnements et entre dans celle des réalisations fécondes. De ces colonies, composées de soldats en activité de service, commandées par des officiers, soumises à la discipline des armées et au travail en commun, le Père approuve tout ; à peine si à ce tableau il apporte quelques retouches ; il expri-\ me des désirs, donne des conseils, mais évite les critiques. Il désirerait par exemple que «les manœuvres du travail ne fussent pas ré- «gulières et assommantes comme les manœuvres de l’école de batail- «lon et le maniement d'armes » ; il souhaiterait encore que la discipline devint plus humaine et qu’au lieu d’être une menace constante de punition, elle procédât par encouragements ; enfin, dans la formation de ces compagnies, 1l serait bon à son avis qu’on choisît les hommes parmi les Jeunes soldats restés un peu paysans et ayant gardé le goût du travail agricole. L'ensemble de ces légions formera l’armée sédentaire ou mieux l’armée colonisatrice, à la tête de laquelle l'Etat aura tout intérêt à placer des officiers du Génie, de l’Artillerie ou de

(1) Journal des Débats, 1848. Cet article a été corrigé dans ce journal quelques Jours après la publication du livre d’Enfantin,

Dit

l’Etat-major. C’est dans ces trois corps que l’on rencontrera les chefs de travaux les plus capables parce que leur pépinière est l’Ecole Polytechnique. Quand il entre dans les détails de cette organisation intérieure de la colonie militaire, quand il étudie la tâche qui incombe à ces officiers directeurs, les idées qu'il émet sont souvent originales et justes. Citons-en un exemple. Ils auront, dit-il, à chercher quelle devra être la meilleure disposition des villages ainsi que la forme de maison la plus pratique afin de les adapter à la culture africaine. Problème que l’on n’avait pas essayé de résoudre : « Le Génie civil et le «Génie militaire français ont fait naturellement en Afrique ce que «nous y avons fait en toutes choses : jusqu’à présent, ils y ont im- «porté la France purement et simplement. Leurs casernes et hôpi- «taux, et leurs routes, ne dépareraient aucune province de France cet n’y paraîtraient pas des constructions extraordinaires, étranges ; Cau contraire, plusieurs embelliraient nos villes et nos départements. CS’il suffisait de copier Vaugirard et Maisons-Laffite, il n'y aurait «pas besoin d'ingénieurs, et les moindrés maçons feraient l'affaire ». N'’était-ce pas là la critique la plus juste des travaux qu'accomplissait alors l'armée sous la conduite d'officiers de troupes comme le colonel Marengo ? Si Enfantin ne connaissait pas les bâtiments édifiés par les condamnés militaires, il savait ce qu'avaient fait leurs prédécesseurs.

Quant aux colonies civiles, elles dent formées sur le modèle des colonies militaires. Chaque fois qu'il s’agit d’org ganisation chez ces Saint-Simoniens, l’image de l’armée se présente à leur esprit. Sous Charles VII, une profonde transformation s’est accomplie dans larmée française ; les bandes indisciplinées du Moyen-Age ont été réunies en compagnies régulières ; ce souverain a créé le premier corps de soudards. Même réforme doit être réalisée aujourd’hui dans lés masses ouvrières ; qui fondera le premier régiment de journaliers salariés de l’industrie ? Ne peut-on pas commencer par l'Algérie et militariser la colonisation ? Et ce sont bien de véritables soldats de l'œuvre coloniale que les colons civils d’Enfantin. Ils ont une solde au lieu d’un salaire, ils ont des chefs qui sont des officiers ou d’aneiens militaires ; ils sont embrigadés. Tous sont en effet répartis en compagnies ; chaque compagnie comprend vingt-quatre familles, huit compagnies forment un atelier. Deux ateliers de 192 familles, soit 500 personnes environ, devront être, dès qu'ils seront constitués, dirioés l’un sur Bône, l’autre sur Philippeville. Il existera pourtant une différence entre ces colons civils et les

colons militaires : les premiers seront mariés, les seconds resteront célibataires : « Il faut que, plus heureux sous ce rapport que le soldat, «l’ouvrier civil ait les joies de la famille. Je viens de prononcer Île «grand mot caractéristique de l’œuvre : au soldat, la gloire, l'honeneur, la patrie ; à l’ouvrier, une femme et des enfants qui lui don- «nent du cœur à l’ouvrage». Mais comment dans ces régiments de colons faire une existence supportable aux femmes ? Que de difficultés contre lesquelles Bugeaud est venu se briser ! Enfantin les entrevoit et ne fait que les entrevoir : « Dans les sociétés civiles, dans ces «associations de familles agricoles, grande indépendance et sécurité « de la famille pour tout ce qui a rapport à l’intérieur de la famille, à «la consommation, au ménage ; très grande dépendance des indivi- «dus dans le travail ». :

Peut-être, après tout, le philosophe qui avait prêché Fémancipation des femmes et les unions libres, dont les fantaisies religieuses confiaient dans la cité future le pouvoir suprême au couple prêtre et auquel on reprocha les joyeuses orgies de la rue Monsigny, n’était point à même de juger ce qu’il y avait de délicat et d’anormal dans la situation des femmes au milieu de ces compagnies militarisées !

Le chef de la Famille de Ménilmontant ne pouvait pas plus comprendre ce qu'il y avait de déplaisant pour un Français dans le tra- . vail en commun. Aussi impose-t-il cette forme de travail à ses colons. Ensemble, on creusera les canaux d’assainissement les plus urgents ; ensemble, on construira les magasins généraux pour loger les outils et enfermer les approvisionnements ; ensemble, on édifiera les maisons d'habitation, on tracera les routes et aussi on défrichera et on cultivera les champs. Mais si certains sont plus laborieux, plus habiles, plus intelligents que d’autres, recevront-ils la même rémunération ? Là est le difficile problème. Les réduira-t-il tous à la solde et à la ration quotidienne ? Non, il imagine un système de primes pour les plus méritants : «Tous les produits du travail (1) des terres défrichées <appartiendront aux travailleurs. Toutefois, un tiers de leur valeur csera porté à leur masse individuelle ; un autre tiers sera pour la «caisse des travailleurs invalides ; le dernier tiers sera réparti égale- «ment par compagnie et distribué annuellement en primes d’encou- «ragemént de diverses quotités aux travailleurs, hommes ou femmes, «qui se seront distingués ».

Indépendamment de quelques différences de détail, le rêve associa-

(1) Enfantin : La Colonisation Algérienne, page 290.

tioniste d’'Enfantin et la conception militariste de Bugeaud finissent par se confondre. Cette ressemblance est peut-être voulue : l’intention du Père ne nous semble pas douteuse ; il y avait chez lui quelque chose d’un directeur de conscience. Il voulait plaire au Gouverneur, comme il avait essayé de plaire au prince d'Orléans, et pour le même motif qui était son intérêt personnel et le succès de sa doctrine, L’apostolat auprès du prince avait échoué deux ans auparay ant ; échoueraient-elles aussi ses prévenances à l’adresse du Maréchal ? Puisque les colonies civiles doivent avoir à leur tête un ingénieur, de préfé rence un ancien élève de l'Ecole Polytechnique (il avait fort insisté là-dessus dans son livre), n’y avait-il pas quelques chances pour que lui, Enfantin, fût choisi à Paris et agréé à Alger ? Ne serait-ce pas l’occasion désirée de jeter sur cette terre vierge qu'est l'Algérie les semences fécondes de la doctrine ? N’était-ce pas aussi pour le Père . l'heure de sortir de la situation gênée dans laquelle il se trouvait ” depuis son retour d'Afrique ? ss En 1844, après la bataille d’Isly, l’occasion favorable se présenta. Le Maréchal avait besoin que l’on vantât sa victoire et que l’on fît aussi l'éloge de son administration et de son système de colonisation militaire. Il songe à s'adresser au journal nouveau, L'Algérie, dont les informations sur la colonie avaient été fort remarquées. Enfantin était l’âme de la Rédaction. Bugeaud le savait et aurait bien voulu se servir du journaliste. Il écrivit à ce sujet à M. Vauchelle, Directeur des Affaires de l'Algérie au Ministère de la guerre (1). Bientôt une correspondance s’échangea entre le Gouverneur et le Père sur les questions africaines et tout naturellement sur la meilleure manière de coloniser. La discussion ne tarda pas à accuser les divergences de vues qui séparaient ces deux hommes. Sans doute, Enfantin veut une organisation disciplinée du monde du travail et il calque la sienne sur celle de l’armée ; mais, s’il garde le cadre et la’discipline, il en repousse l’esprit. A cet érudit ne déplaît assurément pas un peu de despotisme, mais un despotisme éclairé qui a pour excuse la supériorité de l’intellivence et pour but l'amélioration de la production industrielle et le bien-être de l'humanité. Bugeaud, dont l'éducation s’est achevée dans les casernes, a le culte de la force et il prétend faire peser sur les colons, qu'ils soient civils ou militaires, un despotisme brutal et imposer le régime du sabre. L'un, malgré la réglementation militaire, se “ (1) Bugeaud à Vauchelle. 20 août 1844. Bibliothèque de l’Arsenale Fonds Enfantin.

attend tout des qualités civiles et il les recherche parmi les officiers et les soldats dont il compose son armée de la colonisation ; l’autre, malgré la libération qui démilitarisera ses colons, attend tout des qualités militaires et veut les maintenir chez eux à tout prix. Celui-ci s'efforce de militariser les colons civils, celui-là compte civiliser les colons rüilitaires : « Quand j'ai dit, écrit Enfantin au Maréchal Bu- «geaud (1), que le sabre ne fondait pas même des colonies militaires, je «n'ai jamais prétendu dire qu’un soldat ne pourrait pas devenir bon «cultivateur, bon mari, bon père de famille, ni même bon maire ou «bon préfet de colonie, Il y a mille exemples de militaires qui ont «fait preuve de toutes ces qualités civiles, mais ce sont ces qualités

civiles du militaire qui peuvent seules fonder les colonies, tandis

«que les qualités militaires serviraient à les défendre ; voilà tout ce

que j'avais voulu dire. En donnant un fusil à un bourgeois, on en

«fait un garde national, mais non pas un soldat. En donnant une

«charruc et surtout wne femme et par elle des enfants à un soldat, à

«qui d’ailleurs on donne une propriété, on n’en fait sans doute pas

«un bourgeois, si en même temps on lui conserve l'appel, l'inspection,

«l'exercice, la justice militaire et l’autocratie du grade, mais on tend. «furieusement à défaire en lui le soldat. À mes yeux, ce serait un «service que vous rendriez à l'Algérie, à la France, à l'humanité tout

«entière si vous défaisiez ainsi progressivement l’armée d'Afrique.

«Le général Lamarque aurait dit qu’en donnant à l’armée charrue,

«femme, terres, vous la démocratisiez ; moi je pense que vous feriez

« l’œuvre la plus morale du siècle ».

Les conseils d’'Enfantin déplurent et furent jugés fort déplacés, ils ne firent qu'exciter la colère de Bugeaud contre ce détracteur du militarisme. Désormais à Alger, le Père est regafdé comme un ennemi et le plus dangereux de tous. La brouille fut complète après la violente campagne menée en 1845 par L'Algérie contre le Maréchal : les rédacteurs de ce journal, Carette, Varnier et d’autres, défenseurs sincères de la colonie, mais critiques acerbes des utopies du Maréchal, avaient eu souvent à se plaindre des coups de boutoir qu’il leur lançait dans les journaux à sa dévotion ; ils ripostèrent, rendirent COUP pour coup ; la polémique s’envenima lors de l'affaire des Ouled Riah

(1) Enfantin au Maréchal Bugeaud, 12 septembre 1844. Bibliothèque de : lArsenal. Fonds Enfantin. Elle commence ainsi: «M. l'Intendant Vauchelle

«m'a communiqué la lettre que vous lui avez écrite de votre glorieux champ « de bataille ».

ec au moment de la publication de la lettre adressée par Bugeaud au préfet de la Dordogne. Tous les journaux de l’opposition attaquèrent.

L'Algérie donna de la voix dans ce concert ; elle publia des articles très agressifs : Ense et Igne (22 juillet 1845), Paris et Alger (24 juillet), Ce que c’est que le gouvernement algérien (26 juillet), La France doit ordonner et l'Afrique obéir (2 août), Rappel de M. le Maréchal Bugeaud (12 août). Dès le commencement de la campagne de presse, le Gou verneur furieux confie au général de Bourjolly son ressentiment contre tous ces journalistes et lui conseille de ne plus s'abonner qu'aux Journaux conservateurs ; il ajoute :

Avez-vous rien vu de plus faux (1), de plus ridicule et de plus odieux que L'Afrique et L’ Algérie, mais surtout L’ Algérie, car elle est encore plus révoltante que L’ Afrique ?

L'apostolat d'Enfantin auprès de Bugeaud échouait lui aussi; tout espoir d’un essai de ses idées s’évanouissait. < IV

L'Union Agricole d’Afrique

Pourtant, l’année suivante, en 1846, l'Union Agricole d'Afrique est constituée et elle va commencer ses travaux ; ceux qui l'ont créée, il est vrai, ont su présenter leur projet comme une expérience non pas d’une doctrine économique mais de toutes celles qui s'étaient produites dans les écoles socialistes, De plus ils ont eu pour les appuyer dans leurs démarches des protecteurs puissants, tel que Lamoricière. |

Celui-ci fut de bonne heure acquis aux principes du Saint-Simonisme. Au collège, il avait eu pour répétiteur Auguste Comte et pour ami d’'Eichtal. En 1830, il partageait les opinions de ses camarades de promotion de l'Ecole polytechnique Transon, Jean Reynaud, Michel Chevalier. Lorsqu'il fut envoyé en Afrique, il resta en-relations avec eux ; il organisa en Algérie un petit groupe d'amis fidèles, tous lecteurs assidus du Globe. Néanmoins ses idées évoluent, sa foi Saint-Simonienne s’affaiblit. Elle ne va pas jusqu’à lui faire accepter la proposition d’Enfantin qui lui demande, assez indiscrètement d’ailleurs, de fournir au journal L'Algérie des documents sur l’état de

(1) Bugeaud au général de Bourjolly, 5 juin 1845, Bibliothèque de PArsenal, - * Fonds Enfantin,

‘Ja province d'Oran. Il refuse ; c’est pour lui une question de loyauté : «Je n’ai qu’un mot à vous répondre (1) : la presse, telle qu’elle dev rait «être, la presse telle que vous voulez la faire, la presse qui enseigne cet qui éclaire est une puissance très réelle et qui doit imfailliblement «par son influence sur lopinion obliger, un jour ou l’autre, le gouver- «nement à compter avec elle. Dès lors, vous le concevez tout natu- «rellement, pour travailler à la presse, en la prenant même dans la «plus haute acception du mot, il faut puiser ses renseignements, ses «informations, ses données en un mot, ailleurs qu'aux sources offi- «cielles que Pon a entre les mains par suite de la position politique, cadministrative et militaire que l’on tient du gouvernement. Nemo «potest inservire duobus. Il y a des principes dont on ne peut loyale- «ment s’écarter. Voilà pour le sérieux. Mais vient le côté plaisant. «C’est nous qui décidons de l'opportunité des opérations, de la conve- «nance des mesures : de plus, c’est nous qui exécutons. Nous sommes «les auteurs et les acteurs de la pièce, nous ne pouvons pas rédiger «le feuilleton». Tout en refusant sa collaboration, il fait des vœux sincères pour que le journal L'Algérie parvienne à éclairer la question d'Afrique «d’une lumière plus vive que celle qui lui a été départie «dans le passé» ; il reste au demeurant fidèle à ses amitiés et, lorsque l’occasion s'offre à lui de rendre service à des Saint Simoniens, il s’empresse de la saisir ; c’est ainsi qu’il est amené à plaider auprès de

-Bugeaud la cause de l’Union Agricole d'Afrique» ; il appuie sa demande d’une vaste concession en Algérie. Cette société avait d’abord essayé d'obtenir des terres à Chaïba dans la province d'Alger, mais elle voulait un domaine de plusieurs milliers d'hectares, de quoi installer 306 familles. Or, l'État ne possédait sur ce point que de faibles réserves domaniales. Elle demanda alors trois mille hectares en Oranie près du barrage que l’on venait de construire sur le Sig. Lamoricière. qury commandait, envoie à Bugeaud, le 2 février 1846, les statuts dela Société : « Sans vouloir discuterici (2), lui dit-il, les statuts «dont je vous envoie un exemplaire, je dirai que, si tout n’y est pas «à Pabri de toute critique, il y a d'excellentes choses et de si bonnes, «qu'il est impossible que les résultats ne soient pas avantageux». Il fait aussi l'éloge du capitaine Gautier, de l'artillerie, désigné comme. jutur directeur : «Ce n’est point un spéculateur ; c’est un homme de. «dévouement, un homme de conviction et persévérant qui ne peut

(1) Lamoricière au Père Enfantin, 8 juin 1844. Bibliothèque de l’Arsenal. (2) Lamoricière à Bugeaud, 2 février 1846. Bibliothèque de l’Arsenal.

Are

«manquer de faire beaucoup pour la colonisation, si on ne l’entrave «pas ». à

D’après ses statuts, 1’ « Union Agricole d'Afrique» devait être à la fois un phalanstère.et une commune associée, Elle tenait du phalanstère en ce sens que les travailleurs étaient partagés en plusieurs séries suivant leurs goûts et leurs aptitudes, qu'ils vivaient dans une sorte de communauté et étaient obligés de se fournir de tous les objets né-

cessaires à l’existence auprès de la Direction ; si, théoriquement, ils touchaient une solde, elle ne leur était pas payée, et le montant, calculé à la fin de l’année, constituait, déduction faite des fournitures et des avances en argent, la part de propriété du travailleur dans l'entreprise. Elle pouvait aussi passer aux yeux des Saint-Simoniens comme devant réaliser en partie leur idéal ; ce fut Enfantin qui se chargea de le prouver : « Pour échapper, dit-il dans un article (1), «aux inconvénients de la grande concession individuelle qui laisse «le travailleur indifférent au succès de l’entreprise, de la petite con- «cession individuelle qui n’attache pas le concessionnaire au sol et «le laisse mourir dans l'isolement, les fondateurs de l «Union Agri- «cole» ont voulu créer une commune où les intérêts agricoles et in- « dustriels de tous les habitants seront associés, une commune dont «le territoire sera indivisible et dont les propriétaires ne pourront «céder que leurs titres. Cette association, ce lien de solidarité entre «tous les membres de la commune, n’exclut nullement la hiérarchie «ni dans les positions, ni dans les fortunes ; c’est une commune et «non pas une communauté ».

L’ « Union » fut fondée au moyen d’actions (2.000) d’une valeur de cinq cents franes chacune, mais divisibles en coupures de cent francs et même de cinquante franes ; par là, on avait voulu intéresser à cette

. œuvre les plus modestes des disciples de Fourier et de Saint-Simon. On souscrivit surtout à Lyon et à Oran. Dans cette dernière ville, la Direction des Affaires Arabes fut certainement très favorable à l’essaï puisque son chef, le colonel Walsin-Esterhazy, fut désigné pour rece-

voir les souseriptions ; à Lyon. de nombreux négociants ct des professeurs de faculté comptèrent parmi les-actionnaires. C’est dans cette dernière ville que l’on fixa le siège social et on plaça à la tête du premier conseil d'administration une notabilité lyonnaise M. Imbert, médecin de l'Hôtel-Dieu, professeur à l'Ecole de médecine. On lui

(1) L'article, signé Enfantin, est intitulé : Nouvel Essai de Colonisation. Il parut dans L'Algérie du 22 avril 1846.

Star

adjoignit comme collègues des propriétaires, des avocats, des négociants, «tous hommes, dit Enfantin, occupant uné position bonora- «ble, qui, pleins de confiance dan: l'avenir de notre colonie, ont asso- «cié leurs efforts pour contribuer autant qu'il était en eux au déve- «loppement de la prospérité coloniale». C’étaient, en effet, des hommes hardis, acquis aux idées nouvelles, mais non aux mêmes idées ; s'ils s'étaient efforcés à l’origine de faire taire leurs préférences pour aboutir à une union nécessaire, il était à craindre que les RAR doctrinales ne vinssent à se manifester plus tard. £

Tout sembla au début laisser présager le succès : et la nouveauté des méthodes employées dont quelques-uns attendaient le plus grand bien, et la fertilité de la plaine du Sig multipliée encore par le barrage de ce cours d’eau, et l’empressement du gouvernement central à donner les plus grandes facilités à l’entreprise. Le Ministre de la guerre veut (1) que les formalités préparatoires de la concession soient rapidement remplies ; il pousse les uns, gourmande les autres et finit par accorder provisoirement l'autorisation de commencer les travaux alors que l’acte définitif de concession n’a pas été signé. L’Ordonnan-ce royale ne parut que le 8 novembre 1846 ; elle cédait à la Société de l’« Union» 3.059 hectares de bonnes terres sur les bords du Sjg, mais elle di imposait en retour de multiples charges : établissement de 300 familles européennes, construction de vastes bâtiments pour loger ces immigrants et exploiter les terres, mise en culture de toutes . les parties du domaine susceptibles d’être défrichées, entretien d’un troupeau de 1,000 bêtes bovines, de 250 d'espèce chevaline, de 3.000 d'espèce ovine, aménagement d’étables, bergeries, hangars pour abriter ce nombreux troupeau, installation d’un moulin à farine près de la rivière. À

La société s’engageait en outre à exécuter toutes ces conditions dans un délai de 10 années ; un tiers de l'exploitation devait être sur pied à la fin de la cinquième année. Or, à l'expiration de cette première période quinquennale, il fut constaté que «Union» n'avait pas satisfait aux clauses de son contrat et l’on commença contre elle la procédure de déchéance. De cet insuccès, les documents officiels nous révèlent les nombreuses causes ; quelques-unes sont la conséquence des méthodes que l’on employa et par suite la condamnation

(1) Voir denombreuses lettres de Soult dans le Dossier de Union Agricole ® Afrique. Archives de la Colonisation. A.G.G.A,

des systèmes auxquels on les avait emprunfées”, ; d’autres sont imputables aux hommes.

- Dans une commune associée agricole, la Direction doit être parti-.

PEN , “ culièrement compétente en ce qui touche les travaux de culture ; or,

. , , . Cie . . 1 7 M. le capitaine d'artillerie Gautier n'avait pas les capacités voulues.

Malgré toute sa bonne volonté et ses incontestables efforts, il ne sut point mener à bien l'exploitation. C’est ce que constatait le général Cavaignac en 1848 ; il écrivait (1), en effet, le 14 février au duc d’Aumale alors Gouverneur : « Incontestablement- l’entreprise est mal «conduite. La probité et la droiture d'intention du Directeur actuel «des travaux ne saurait être le moins du monde suspectée, mais il

«cn est ni administrateur, ni & gronome, et se trouve ainsi hors d'état:

«de mettre en bonne voie une entreprise aussi hardie et aussi chan- «ceuse. Le renouvellement du conseil d'administration va sans doute «amener d’heureux changements dans l’état des choses et donner «une impulsion énergique aux travaux». Mais ce conseil d’administration, lui aussi, était-il à même, à cause des divers éléments dont il se composait, d'imposer une unité de vues et un changement de méthodes ? Fort divisé, tiraillé en sens contraires par des hommes qui n'avaient pas les mêmes conceptions, il ne pouvait que se laisser entraîner dans des directions opposées. La neutralité primitive des fondateurs, considérée par Enfantin comme un ‘élément de suecès, se révélait à l'expérience comme une cause de faiblesse et d’échec. Surtout les travailleurs sur lesquels on comptait ne vinrent pas.

, . . FES . . A Qu'auraient-ils été faire dans cette caserne ? Les feuilles d’enrôle-

ment, qu'ils devaient signer en y entrant, les livraient à l'arbitraire du Directeur ; ils promettaient d’obéir passivement à tous les ordres qui leur seraient donnés ; ils s’obligeaient à loger dans l'établissement et à v prendre leur nourriture et les objets indispensables à la vie quotidienne aux prix fixés par des tarifs sans qu'ils aient été appelés à les discuter, enfin ils acceptaient de travailler en commun. Au 15 décembre, il n’y avait sur les lieux qu'une quinzaine de colons associés et ces quinze colons ne formaient que cinq familles d’après l’inspecteur de éolonisation (anis. Qu'étaient-ils ? Que faisaient-ils auparavant ? La réponse est donnée par ce passage du rapport du conseil d'administration (2) : « Il nous faut des jardiniers et pas d'hor-

(1) Cavaignac au duc d'Aumale, 14 février 1848, A.G.G.A. Dossier de P Union Agricole d'Afrique.

(2) Ce rapport a été publié en fascicule.

gs — -880 —

«ticulteurs, des laboureurs et pas d’agronomes, des vignerons et pas «d’œnologues, des ouvriers en un mot et pas de Messieurs». Autre renseignement des plus suggestifs : à côté de ces quinze colons associés, le Directeur avait embauché 20 à 30 salariés travaillant journellement dans la concession. Deux des familles enrôlées ne tardèrent pas à voulôir se retirer et actionnèrent la société devant les tribunaux afin de se faire rendre leur part de bénéfices : la première qui partit demanda 16.000 francs et en obtint 3.000 ; la seconde récla- -mait 15.000 et reçut seulement 67 francs.

La colonie de l’« Union Agricole» se dépeupla comme s'était dépeuplée Ain-Fouka et cela pour les mêmes raisons : la communauté de travail et l'absence de toute appropriation individuelle. Ses fondateurs n’en conviennent pas encore ; les événements de 1848 donnent un regain à leur œuvre, le personnel de la ferme monte à ce moment à une cinquantaine d'employés, mais on a été obligé de substituer au travail rémunéré et collectif le travail salarié et individuel. Aucun doute n’est possible à ce sujet : le rapport officiel, adressé en 1853 à l'Empereur, dit en propres termes : « L'expérience (1) ne fut «pas de longue durée ; la commune ne s’organisa jamais et l’associa- «tion ne tarda pas à se rompre entre les quelques familles établies «au début de l’entreprise. Les travaux que la société a exécutés «depuis lors l’ont été au moyen d’un retour au système du salariat ».

Il est d’autres preuves de cette insuffisance du système communautaire. La direction, et en l’occurence le capitaine Gautier, n'avait pas tardé à se rendre compte des défectuosités de ce mode de travail, mais elle avait essayé de les pallier et de les cacher. Elle fit appel aux bras des condamnés militaires. Sur ses instances, le Ministre de Saint- Yon s’était d’abord décidé à mettre à sa disposition une compagnie. Lamoricière et Bugeaud le firent revenir sur sa décision en lui représentant qu'il fallait laisser la société à ses propres forces pour pouvoir juger de l'expérience (2). D'autre part, les actionnaires de l « Union» furent peu nombreux ; en décembre 1847, on n’avait encore pu placer que 700 actions sur 2.000, et, parmi ceux qui avaient souscrit, combien n’effectuèrent pas régulièrement leurs versements ! « On avait «dû compter que les actionnaires (3) tiendraient leurs engagements.

(1) Rapport adressé à l'Empereur, 18 août 1853. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de l'Union Agricole. A.G.G.A. °

(2) Revue des Deux-Mondes, 1° juillet 1848.

(3) Rapport du Conseil d Administration. Déjà cité. Lettre de Bugeaud au Conseil d'Administration.

ft mes

« Quelques-uns n’ont même pas versé leur premier cinquième, beau- «eoup doivent le second. Les fonds disponibles sont au-dessous des «besoins de la situation». De là ces suppliques incessantes au gouvernement de la part du Directeur pour que l'État lui avance des acomptes sur la subvention de 150.000 francs, promise par l’acte de concession, mais payable seulement sur travaux déjà effectués. Enfin, dernier fait dont il convient de tenir le plus grand compte si l’on veut porter un jugement impartial sur l'essai de l’« Union Agricole du Sig», l’insalubrité de toute la région fut telle que l’on était obligé de changer souvent de personnel ; les fièvres paludéennes sévirent d’une façon particulièrement effrayante. Partout, en Algérie, où il y à eu de grands remuements de terres, partout où le sol n’était pas parfaitement drainé, la mortalité a été considérable et a souvent compromis l’œuvre des Européens.

Le 23 mars 1853, le général commandant à Oran annonçait que les travaux de l € Union» venaient d’être définitivement abandonnés et que le cheptel avait été vendu. Les colons associés ont déserté la colonie. Le Fouriérisme et le Saint-Simonisme échouaient à leur tour, là où le militarisme de Bugeaud n'avait pas réussi.

De ces tentatives ou de ces systèmes de collectivisme agraire, ne devait-il rester aucune trace en Algérie ? Assurément, il n’y a plus aucun vestige du travail en commun, fantaisie assez déconcertante

de militaires, de religieux et d’économistes, rêve d’esprits hardis et | généreux qui, dans leur ardent désir de réorganiser sur des bases nouvelles le monde du travail et pour combattre les excès de l’individualisme moderne, voulaient réstaurer une forme vieillie en la présentant comme théoriquement excellente. On ne songea pas davantage à adopter dans les villages européens la propriété collective bien que, suivant Enfantin, elle se prêtât mieux aux cultures africaines. Ce n’est point là qu’il faut aller chercher les effets qu'ont pu exercer les doctrines nouvelles sur la colonisation algérienne. S'ils existent, ils ne se sont produits qu’indirectement et par l’action gouvernementale. À partir de 1840, en effet, rien ne se fait en Algérie que sur l’initiative et sous le contrôle de l'Etat. Or, cela même, ce triomphe de l’étatisme sous la forme de la colonisation officielle ne peut-il pas être tenu pour une première victoire des principes socialistes ? Et la socialisation de la terre en vue de la culture, imposée à la colonie par

Page 1