‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 46 sur 77 · GUY · texte numérisé non relu

GUY

gent des matrones. Des idylles ou plutôt des intrigues de pensionnai: res de couvent. Tant de poésie pouvait-elle s’allier aux mœurs toujours brutales de la soldatesque ! Le bon sens de Bugeaud ne l’a Jamais admis.

Si le colonel Marengo n'avait imaginé que ce plan de soldats colons, il n'aurait laissé en Afrique que la réputation d’un officier valeureux sur le champ de bataille, mais un peu fantaisiste dans ses ébauches de colonie militaire, On le connaît au contraire comme un énergique «réalisateur», car il a attaché son nom à l’emploi des condamnés militaires. Il à été le premier ou plutôt le plus opiniâtre de ceux qui ont soutenu que la main-d'œuvre pénitentiaire devait servir à installer les colons et à construire les fermes et que ces maisons, édifiées avant l’arrivée des immigrants, étaient la garantie de leur facile acclimatement sur la terre algérienne. Que l’on charge doncles condamnés, proposait-il, de ces travaux préparatoires, qu'ils défrichent aussi une partie des terres à concéder, qu’ils ouvrent des routes et qu’une fois leur œuvre achevée, l’on peuple le nouveau village.

Etait-ce là un système original et complet de colonisation, ainsi que l’ont proclamé, au cours des’essais, plusieurs voix amies ou intéressées (1)? Etait-ce même un procédé particulier, utilisable seulement par la colonisation militaire ? Ni l’un, ni l’autre. Cet emploi des condamnés n’est qu’un moyen dont l'Etat peut se servir aussi bien en faveur des colons civils que des colons militaires. Il est à recommander pendant les premiers mois de l'établissement d’un centre son action doit s’arrêter lorsque commence l’œuvre véritable, c’est-àdire le peuplement du village et l'exploitation agricole. Cette conception du colonel Marengo reste néanmoins militaire par son origine, par ses tendances, par les applications que son auteur et l’administration algérienne auraient désiré en faire ; elle mérite qu’on la considère presque comme un mode de colonisation spécial à cause de l’importance historique que lui ont valu les éloges retentissants du Gouverneur général, les rapports habiles du colonel et le conflit aigu qui s’éleva à son sujet entre l'autorité civile et l’autorité militaire.

Le Mémoire de 1839 ne contenait ni une ébauche de ce système, ni

(1) Bugeaud fut un de ceux qui essayèrent de propager cette opinion ; des parlementaires la reprirent et la presse algérienne et HÉHODONTUE publia de nombreux articles dans ce sens.

même une expression qui pût faire supposer que pareille idée aiït germé dans l’imagination du colonel Marengo. Cet officier était de ceux dont l'esprit savait évoluer et s’adapter aux circonstances. La colonisation militaire n’ayant eu ni l’adhésion de l’opinion publique, ni celle des Chambres, il cherche autre chose ; et bientôt, dans un second Mémoire daté de 1840 (1), il expose un autre projet qui exige la collaboration de l’autorité civile et de l’armée ; une compagnie de 200 hommes constituait à elle seule tout l'élément militaire ; elle était placée à l'avant-garde et chargée de défendre les colons civils. Derrière elle, on édificrait 86 fermes, pour chacune desquelles un département français serait appelé à désigner les colons et en même temps à faire les premiers frais de leur établissement. Manière habile, aux yeux de cet officier, d’intéresser tous les départements de la métropole au peuplement de l'Algérie ; et occasion exceptionnelle de connaître celles des cultures de France qui conviendraient le mieux au climat et au sol africains. Or, c’est pour contribuer à cette œuvre qu'il esti-

me nationale, c’est pour construire ces 86 fermes qu’il utilise la main-

d'œuvre pénitentiaire : «Le Gouverneur, dit-il, ferait établir ces « fermes au moyen de 100 condamnés militaires (2), pris dans les ate- «liers d'Alger, de sorte que, quand arriveraient les colons, au mois « de novembre par exemple, ils trouveraient des terres défrichées :et « toutes prêtes à mettre en culture». Le :

Dans l’ensemole des détails auxquels se complaît son exposé, cet emploi des condamnés n’est d’abord donné qu’à titre de simple indication ; mais 1l revient quelques pages plus loin sur ce détail et il présente en sa faveur un argument qui devait prendre une grande valeur aux yeux du Ministre de la guerre : «L'on pourrait, je le répète (3),

«établir cette colonie modèle en deux ans et à fort bon compte, par-

«lemploi de cent condamnés militaires au boulet, auxquels on paie- «rait trente centimes par journée de travail», C'était là le côté séduisant de cette proposition. La perspective de n’avoir à engager que des dépenses modérées devait plaire surtout au Maréchal Soult qui toujours se plaignait du peu de ressources mises à sa disposition. Mieux encore, le colonel Marengo laissait entrevoir la possibilité pour l Etat de recouvrer une partie de ses avances ; les colons contracteraient

(1) Archives de la Colonisation Algérienne, A.G.G.A. Ni le mois, ni le jour ne sont indiqués.

(2) Marengo : Même rapport. A.G.G.A.

(3) Même rapport,

= 389 — un engagement de douze années pendant la durée desquelles il ne leur serait pas loisible de disposer en aucune manière de la propriété concédée ; ils s’engageraient en outre à payer pendant ces douze an- . nées ne redevance que «en toute justice les administrateurs règle- «raient avec modération pour indemniser petit à petit l'Etat de ses «avances ». | Soult connait déjà ce second Mémoire lorsqu'il complète ses instructions à l’adresse de Bugeaud. Les idées du colonel Marengo lui paraissent heureuses et il en approuvera volontiers l'expérience. Toutefois, il envisage l'emploi des condamnés en lui-même, dégagé du projet des fermes départementales. L'opération consistera selon lui «à choisir judicieusement (1) l'emplacement du futur village, à pren- «dre ensuite dans l’atelier d'Alger le nombre d'hommes jugé néces- «saire pour les travaux dont il s’agit, et qui embrasseraient au moins «la période d'une année, à organiser le fonctionnement de cet atelier «nouveau exelusivement agricole, et où les condamnés pourraient «en quelque sorte être appelés à titre de récompense, à les transpor- «ter enfin sur un autre point, au moment où une population de colons « civils, désignée à l’avance, serait prête à prendre leur place dans ces Chabitations construites et sur des terres disposées pour la culture ». Pourtant, avant d'autoriser l'exécution de ce programme, il désire qu'il lui soit présenté un devis détaillé des dépenses dans lequel — conseil qu’il renouvelle sans cesse — on devra soigneusement s'attacher à ne jamais rester au-dessous de la réalité. Est-ce parce que Soult se déclara de suite favorable à cet essai que Bugeaud y fut tout d’abord hostile ? Ou bien le Gouverneur n’aimait- il pas qu’en pareille matière l'initiative vint de l’un de ses subordonnés ? Toujours est-il qu’une année se passa sans qu'aucune tentative fut entreprise. Brusquement, au mois d’octobre 1842, il chargeait le colonel Marengo d’aller, avec cent condamnés au boulet, créer sur le plateau de Boukandoura le village auquel on donna plus tard le nom de Saint-Ferdinand. On n’avait cependant point supputé les frais que cet essai entraînerait ; on ne savait pas au juste combien de maisons et quel genre de maisons on allait élever. On voulait seulement pousser de l'avant et marcher: vite ; le Gouverneur et le colonel avaient hâte de prouver au Ministre l'excellence de leurs procédés colonisateurs et surtout la supériorité de leur méthode sur celle du comte

Guyot.

| (1) Instructions Ministérielles, 13 août 1841, Archives Nationales, K, 80.

Les rapports du Colonel Marengo. Projets de Bugeaud et réserves de Soult

«Le 20 du mois d'octobre, dit le colonel dans son premier rapport «du 17 janvier 1843 (1), après avoir établi un atelier de charronnage et une forge au Fort-Neuf, je suis parti d'Alger, à 5 heures du matin, «cemmenant cent condamnés au boulet avec dix charrues et vingt «voitures et prolonges, transportant des planches et madriers pour «la construction des baraques. À 9 heures, je suis arrivé au bord de «la crête du Sahel, où j'ai dû faire une route pour descendre dans le cravin ; ne pouvant aller plus loin, j'ai fait décharger les prolonges, «dresser les tentes, et, après avoir donné deux heures de repos à mon «détachement, je suis monté sur le plateau pour le nettoyer des char- «dons, ronces… ete. Le plateau de Boukandoura se trouve situé au «centre du Sahel et domine plusieurs ravins, couverts de broussailles, «et est tellement hérissé d'obstacles que ses-environs, avant les suc- «ecès remportés par notre armée sous les ordres de M. le général Bu- «geaud, servaient de refuge aux Arabes qui partaient de là pour com- «mettre leurs fréquents brigandages sur les routes de Mahelma, Doué «ra et de la Bouzaréa ; c’est pour cette raison que j'ai établi le village «de Saint-Ferdinand sur ce plateau, afin de dominer cette position, «laquelle peut se relier par des postes intermédiaires avec celles de «Dély-Ibrahim, Mahelma, Douéra et couvrir par là non seulement «la plaine de Staouéli, mais encore le Sahel d'Alger». Ces dernières lignes révèlent le caractère, exclusivement militaire, des préoccupations du colonel Marengo. On n’a point servi impunément dans les armées pendant 37 ans — et cet officier s’en faisait une gloire — sans que l'esprit ne prenne une orientation particulière et ne s’habitue à tout considérer sous le point de vue spécial de l'intérêt stratégique. Ce qui le frappe dans le plateau de Boukandoura, c’est sa position. Peu lui importe la valeur des terres ou la facilité des communications ;

il commande des routes, il domine les environs, cela lui suffit. Ce sera un village militaire par sa position.

(1) Ce rapport du colonel Marengo est dans les archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. ÀA,G.G.A,

Ce

Et il sera établi conformément aux règles militaires ; l’emplacement et la forme des maisons en témoignent. Le village a été élevé en effet dans une prévision de défense contre l'ennemi ; il présente l'aspect d’un camp retranché. Les bâtiments ont été disposés en for : . me de «postes avancés pouvant au besoin se secourir mutuellement «et commander aux ravins qui bordent Saint-Ferdinand sur deux « faces » ; sortes de forteresses, on les a munis de meurtrières, on ya pratiqué, sur les ordres formels du colonel, des œils de bœuf «qui «sont, dit-il, très gracieux à voir et surtout commodes ; une traverse «en fer, en partageant la rondeur de l'ouverture, empêche suffisam- «ment la possibilité de s’introduire par ce moyen dans l’intérieur, «permettant à l'air de circuler dans l’intérieur». La place du village est au centre ; en cas d'attaque, les défenseurs pourront y parquer leurs bestiaux et s’y ravitailler ; les chefs les dirigeront de là sur les points les plus menacés.

La plupart de ces constructions sont doubles ; adossées l’une contre l’autre, ayant des pignons communs mais des portes et des escaliers différents, elles étaient destinées à deux ménages. Ce mode d’habitation avait paru plus avantageux à cause de l’économie réalisée. Les thuriféraires du colonel imaginaient d’autres motifs plus relevés pour justifier cette combinaison assez maladroite : « Les doubles, dit Eu- « sèbe de Salles (1), sont refendues par un mur mitoyen sans aucune «communication ; elles ont par conséquent deux portes et deux esca- «liers, moyen fort commode pour l'association et la discrétion». Argument pitoyable qui ne saurait excuser une erreur : ce que veut le paysan, c’est être chez lui, complètement chez lui. S’il ne craint point l’indiscrétion, du moins entend-il, dans le grand espace des champs, avoir un logement entièrement à lui, sans voisin gênant. Dans les villes où l’espace est mesuré, dans les casernes où la vie en commun est nécessaire, les hommes vivent côte à côte sous le même toit. Mais pourquoi vouloir imposer aux habitants des campagnes les nécessités de la vie des villes ou les obligations de la vie des casernes ?

Mieux encore ; pour peu qu’un SSpnt soit façonné aux idées militaires, il ne peut concevoir qu'il n’y ait pas dans une agglomération de bâtisses une d’entre elles plus grande, plus belle, plus spacieuse, qui rappelle l’idée d'autorité et de supériorité, qui évoque par conséquent l’image du chef ou du seigneur de l’endroit. C’est ce sentiment

(1) Lettre d’Eusèbe de Salles publiée par le Monileur Algérien du 24 octobre 1843,

que traduit encore naïvement Eusèbe de Salles en décrivant le château de Saint-Ferdinand : «Saint-Ferdinand, dit-il (1), est groupé «autour d’un débris de bastide mauresque, habilement restaurée en «conservant quelques piliers et ogives. Des toits inclinés et couverts « d’ardoises mélent, à cet aspect algérien, l’air confortable d’un pavil- «lon des environs de Paris. Les simples fermes vassales du petit châ- «teau sont recouvertes en tuiles fabriquées sur place». Ne voilà-t-il’ pas l’image d’une société féodale et militaire telle que la rêvaient encore quelques esprits ! |

En construisant ce château, le colonel Marengo avait donc cédé à la force de l'habitude prise ; il avait su aussi faire sa cour. Cet officier ménageait les puissants et comptait bien assurer par là son avenir, Le passage de son rapport, dans lequel il décrit le château et parle de sa destination, nous révèle ses espérances : « Saint-Ferdi- «nand (2), ayant été construit sous l’inspiration de sa Majesté la «Reine des Français et de son Altesse Royale Monseigneur le Duc «d'Orléans, il m'a paru indispensable de conserver un pied-à-terre «que l’on püût offrir aux membres de l’auguste famille, lorsque nous «aurons le bonheur de les posséder, et où descendra M. le Gouver- «neur général lorsqu'il passera par ces villages ; dans cette intention, « j'ai apporté tous mes soins à la bâtisse que j'ai décorée même avec «un peu de luxe. Le fronton de la grande entrée est orné d’un écusson «sculpté au chiffre de son Altesse Royale, Monseigneur Ferdinand, «duc d'Orléans, et de deux couronnes également sculptées et se déta- « chant sur le mur. Le château étant bâti sur un terrain incliné, l’en- «trée des appartements de l'étage supérieur se trouve de plein pied «vers fe haut du plan ; on peut cependant y parvenir du bas par deux «rampes d'escalier sculptées en pierre de taille. Cette porte latérale «a pareillement un socle et deux marches en pierre de taille ; une «avant-cour sépare le péristyle inférieur du parterre dans lequel on «entre par une porte à escalier. Je ferai placer un balcon en fer au- «dessus de l’entablement ».

Conçu par un colonel, exécuté par des condamnés militaires, ce village devrait être, au moins partiellement, peuplé par des soldats. Sur la nécessité d’y réserver un tiers des lots à l’armée, ce brave colonel revient à la fin de chacun de ses rapports, et il insiste; alléguant que c’est un devoir pour lui de ne point laisser oublier ses travailleurs.

(1) Même lettre d’Eusèbe de Salles.

(2) Rapport du colonel Marengo, 127 janvier 1843, Déjà cité.

«Il me reste un devoir à remplir, dit-il dans son Mémoire du 1°" jan- «vier, et il entre dans mes principes : c’est de songer à l’armée, à la- «quelle je réserverais le tiers des lots, persuadé que, dans nos régi- «ments d'Afrique et de France, il sera facile de trouver des hommes « méritants, capables et réunissant les conditions requises ». On reconnaît là les idées de Bugeaud ; ce qui est plus personnel au colonel, ce qui lui est inspiré par un sentiment fort louable à l'égard de ces condamnés au milieu desquels il vit, qu'il a vus à l’œuvre, qui sous sa main de fer ont exécuté sans se plaindre les travaux les plus durs, c'est le désir de récompenser quelques-uns des plus méritants par l'octroi d’une concession. Idée généreuse s’il en fut et en même temps équitable : « L’humanité réclame aussi, ajoute-t-il, que les militaires «condamnés, ces malheureux parmi lesquels il s’én trouve qui se ra- «chètent par une conduite exemplaire et un travail opiniâtre, eux «qui seront les véritables fondateurs de cette colonisation agricole, «ne soient pas oubliés dans la répartition des terres. C’est pourquoi «Je proposérai d'admettre, dans le tiers dévolu à l’armée, quelques- «uns d’entre eux».

Les rapports du colonel Marengo furent lus avec le plus vif intérêt par le Gouverneur ; bientôt il alla visiter les chantiers de Saint-Ferdinand. Il en revient enthousiasmé, Dès le lendemain il se hâte d'écrire au Ministre de la Guerre et lui fait part de ses impressions :

.Je suis allé visiter hier (1) le village de Saint-Ferdinand, construit par M. le colonel Marengo, avec des disciplinaires, des condamnés militaires et quelques soldats de la ligne. Je m’empresse de vous rendre compte des observations importantes que j’ai faites sur cet intéressant travail, commencé il y a cinq mois, et aujourd’hui trois fois plus avancé que le village de Draria, où les colons sont installés depuis un ar. Non seulement il est plus avancé en constructions de logements, mais encore il y à plus de terres défrichées et ensemencées, beaucoup plus d’arbres plantés. Les maisons sont infiniment mieux construites ec toutes d'une manière uniforme. On a établi en outre une briqueterie, une tuilerie, deux fours à chaux, un four à briques, un atelier de menuiserie, un atelier de serrurerie et de taillanderie. Les jardins sont parfaitement disposés et déjà couverts de légumes. Enfin, l'aspect de ce village est plus satisfaisant que la Done de nos villages de France.

Retenons de ce tableau des résultats déjà obtenus que la main-

(1) Bugeaud au Maréchal Soult, 18 mars 1843. Archives de la colonisation

Algérienne. Dossier de Saint Ferdinand. A.G.G.A.

d'œuvre employée n’a pas été seulement celle des disciplinaires ; les soldats de la ligne ont aidé les condamnés, aveu qui a son importance, car il ne sera pas sans influer sur le jugement du Ministre.

Comment ne point être frappé aussi par le parallèle qu'intentionnellement le Général établit aussitôt entre les villages créés par le comte Guyot et ceux que construit le Colonel ? C’est sans doute une tournure de son esprit, presque un besoin ; mais ici il semble qu'il poursuive un but secret qu’il découvrira plus tard. Sous prétexte de parler de ce qu'il a vu à Saint-Ferdinand, il disserte sur les avantages de la colonisation militaire et les inconvénients de la colonisation civile :

Le travail de défrichement, de plantation, de labour, n’a pas moins de valeur que celui de la construction des édifices et c’est en cela que la création des villages par l’armée l’emportera de beaucoup sur le système actuellement suivi pour la colonisation civile. Pourquoi les habitants de Draria ont-ils peu eultivé ? C’est qu'ils ont mis tout leur temps et tout leur argent à créer, celui-ci une petite maison passable, celui-1à une misérable chaumière. Si, au contraire, on les avait installés dans un village comme celui de Marengo, chacun aurait trouvé une bonne maison en maçonnerie, les angles en pierre de taille, des arbres plantés, une partie des terres défrichées, et il n’y aurait eu qu’à mettre la main immédiatement à la culture. Les avantages de trouver une pareille installation sont si grands que je suis convaincu qu’en les offrant on trouverait des familles qui payeraient presque ce qu’a coûté la maison pour être placées dans ces villages. Certes, il % beaucoup mieux valu pour les habitants de nos villages civils de donner

.200 où 1.500 francs pour être installés dans un village Marengo : car ils ont Apr plus que cela pour se loger tant bien que mal et ils n’ont pas eu le temps de cultiver.

L’argument est judicieux : les moments les plus pénibles pour le colon sont ceux des premiers jours, quand il est obligé de s’abriter lui et sa famille sous une tente ou dans un gourbi provisoire ; alors le temps que lui prend l'établissement de sa maisonnette serait sans aucun doute fort avantageusement employé par lui à défricher quelques arpents de terre. Il est bien vrai au surplus que les dépenses de construction, toujours onéreuses pour une petite bourse, lui enlèvent la plus grande partie de ses ressources, à l'heure où il en a le plus besoin. Vérité relative pourtant : il ne vient point à la pensée de Bugeaud de mettre en balance de tous ces avantages le plaisir du colon d’édifier lui-même sa modeste demeure ct de l’aménager comme il l'entend. C’est là une satisfaction qui a bien son intérêt et sa valeur puisqu'elle attache par des liens souvent indissolubles l homme à sa maison et à la terre. De même que l’on ne se souvient bien que de ses

propres pensées, de même l’on n’aime bien que ce que l’on a fait de ses propres mains où du moins ce que lon à conçu, préparé, dirigé, A ces considérations, Bugeaud ne saurait s'arrêter : l'avantage de pouvoir offrir au nouveau colon un abri, des terres défrichées et des routes, lui paraît tellement supérieur à tout, qu'ilse suggère à lui-méme n'avoir jamais eu d'autre pensée. Du moment où il a songé sérieusement à la colonisation, dit-il, il a estimé qu’il était extrêmement difficile pour une famille de cultivateurs, arrivant sur un sol nu, de bâtir sa maison et en même temps d'assurer son existence matérielle. Son esprit s’assimilait vite les conceptions d'autrui, les faisait siennes et finissait par s’en attribuer la paternité.

Or, comme il avait l'habitude de voir grand, il généralisait un fait particulier et transformait une simple expérience en un vaste système. C’est ce qu’il va faire. Il demande au colonel Marengo de lui fournir quelques indications sur son système élargi et, dès qu’il les a reçues, il les transmet au Ministre, le 18 mars, dans une longue note (1). Le colonel avait calculé qu'avec 1.500 condamnés et un million, il établirait en deux ans 1.000 familles. Un millier de francs par famille, cela paraît admirable à Bugeaud. Sans doute les dépenses avaient été un peu plus élevées à Saint-Ferdinand parce qu’il avait fallu tout créer, fabriquer un outillage dispendieux, habituer les hommes à un nouveau travail, payer très cher des matériaux qu’on pouvait fabriquer soi-même et sur place. Il les évaluait à 70.000. francs lorsque 40 maisons seraient achevées. Mais, même à ce prix, combien était-on encore loin des sommes qu’auraient exigées de pareils travaux, si on les avait confiés à des entrepreneurs civils ! Ceux-ei n'auraient pas demandé moins de 4.000 francs par maison. Et qu'auraient-ils fait ? Des bâtisses et pas autre chose, tandis que les condamnés militaires avaient aussi défriché pour chaque colon 4 hectares et planté sur chaque lot 300 pieds d'arbres. Veut-on estimer à $a valeur réelle tout ce qui sera remis à une famille dans le système Marengo ? Voici le calcul auquel se livre cet officier :

Une MAISONS re ere ue ee ... 4.000 Défrichement de 4 hectares............. 1.600 Plantation de 300 pieds d’arbres et valeur

ET rs OS OM io nn CN PIE 450 \

POLAR PR Re nn 0000

(1) D’après la lettre de Bugeaud, cette note fut envoyée le même jour, soit le 18 mars 1843. Mais elle ne se trouve pas dans les Archives. Nous ne la connaissons que par ce qu’en dit le Gouverneur dans un post-scriptum.

Donc, avec la main-d'œuvre pénitentiaire, mille francs, avancés par l'Etat, sont suffisants pour installer une famille de colons dans des conditions très avantageuses. Le succès est certain. Ces chiffres doivent faire cesser toutes les hésitations du gouvernement. Bugeaud conclut que là est la meilleure manière de coloniser. Et le colonel Marengo, mathématicien habile, surenchérit : pour lui les équations du problème sont connues et la question est résolue. Qu'on se dépêche de se prononcer ; que tout le monde s’emploie au succès de la combinaison. M. Elie de Montgolfier, un grand industriel lyonnais, est venu visiter ses chantiers : il lui a témoigné courtoisement toute son admi- 'ation pour ses efforts. Marengo le presse, lui écrit lettre sur lettre ; il le prie d’en parler au Roi, au Maréchal Soult, aux financiers lyonnais. Toutefois il rectifie les évaluations de dépenses ; ce n’est plus un million pour mille familles, c’est un million 500 mille francs, ce qui laisse supposer, ou bien qu’il s'était trompé la première fois, ou que le Gouverneur, dans l’espoir de convaincre le Ministre, avait eru devoir, dans la note transmise, diminuer la somme d’un tiers.

Au fait, était-ce bien là une dépense réelle ? Non certes ; à peine une simple avance. Et voici en quoi consistait la grande découverte, le fin du fin du système. Voici qui devait entraîner toutes les convictions. Puisqu'il était prouvé que l’on remettait au colon sous forme de maison construite et d'hectares défrichés, puis d'arbres plantés, une somme de 6.050 francs, l'Etat ne se montrerait point exigeant en lui réclamant le sixième de cette valeur ; ces mille francs ne représentaient que le montant des dépenses réellement effectuées. Et. voyez l’habile combinaison du Colonel ! Les Chambres voteraient un crédit pour la colonisation ; il serait versé dans une caisse spéciale ; les fonds qui en sortiraient pour payer les condamnés, les matériaux, les outils, y rentreraient quelques mois après sous forme de prix d'achat payés par les co'ons. Nouveau tonneau des Danaïdes, la caisse se viderait et se remplirait sans cesse. Avouez qu’il y avait de quoi séduire tous les Ministres, si peu partisans soient-ils de la colonisation, et à fortiori des colonisateurs avérés comme le duc de Dalmatie.

Le Gouverneur presse donc Soult de lui donner les moyens de réaliser ce merveilleux programme.

Quand on a trouvé (1) une bonne idée, il faut en faire l'essai, et, quand lessai a réussi, on ne saurait trop insister pour le faire adopter.

(1) Bugeaud à Soult, 15 avril 1843. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A- $

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Lui ne se contente pas d’une expérience mesquine. Il sollicite l’envoi de condamnés militaires nouveaux, de tous ceux'dont on disposera en France. Il les distribuera sur les points d'Oran, de Mostaganem, d'Alger, de Philippeville et de Bône. Mais leur nombre est limité. Bugeaud à la délicatesse de ne point songer à en augmenter les bataillons, ainsi qu’on le lui insinuait, en préconisant une justice militaire plus sévère.

A défaut de ces derniers, on a toujours la ressource des soldats de ligne.

Si l’on veut aller plus vite (1), il faut envoyer de France deux ou trois régiments qui formeraient l’âärmée de la colonisation. Il serait interdit au Gouverneur général de s’en servir pour la guerre et, s’il m'était permis de parler ainsi, j'en prends dès à présent l'engagement formel. Chaque bataillon établirait largement 150 familles par an, Trois régiments à trois bataillons établiraient done 1.350 familles pendant le courant de l’année, c’est-à-dire 5.400 individus par an.

A vrai dire, le système dévie sensiblement ; on en revient à la colonisation presque exclusivement militaire, et peut-être était-ce bien là l'intention non encore avouée de Bugeaud ! Avee des condamnés militaires, une part peut encore être faite à l’administration civile ; elle choisit, place les colons, leur\distribue les terres. Seuls le commandement des condamnés et la direction des travaux restent confiés à des officiers. Mais, si les soldats sont pris dans l’armée, ne sera-t-on pas tenté de tout attribuer à l'élément militaire ?

Dans ces deux lettres, Bugeaud se montre donc partisan convaineu des idées du colonel Marengo. Non seulement il les adopte, mais encore il les élargit et les asscoit sur de plus larges bases et par là les transforme :

Le système est sûr (2), il est rapide, il est on ne peut plus économique. Encore un coup, que peut-on désirer de mieux ? Que la Commission cesse de creuser eette question ; le problème est résolu, je le garantis et, en fait de travaux, je ne suis pas novice, et, en homme pratique, je ne suis pas disposé à n’illusionner.

Malgré ces déclarations catégoriques, le Ministre de la Guerre n’accepta que-sous bénéfice d'inventaire les dires du Gouverneur. Il connaissait depuis longtemps l'esprit hardi de Bugeaud et savait que

(1) Même lettre, 15 avril 1848.

(2) Même lettre.

cette hardiesse le portait à des jugements hâtifs ; il était lui-même de sens trop pondéré pour entrer résolument, et sans mûr examen, dans la voie où on voulait l’entraîner. Au surplus, le projet paraissait si beau qu'il était presque impossible qu'il n’y eût pas quelque côté chimérique dans l'exposé. Aussi, tout en convenant qu'il était avantageux et utile d'employer les condamnés à construire les maisons et à défricher les terres, le Ministre chercha à gagner du temps et il prescrivit l'étude complète de la question à ses bureaux.

Ce ne fut que le 2 juin qu'il répondit (1). Il refusa d’une façon absolue d'envoyer en Algérie les deux ou trois régiments qui devaient

former l’armée de la colonisation et que le Gouverneur s’engageait à

ne point détourner de leurs travaux pacifiques. Jamais les Chambres n'auraient adopté une telle proposition paree qu’elle se serait traduite par un accroissement sensible des dépenses. Pour les disciplinaires et les condamnés, il est au contraire tout prêt à en accroître le nombre, mais il prévoit qu'il ne pourra en envoyer que 600 ; et cet envoi est subordonné à l'institution d’un pénitencier à Alger. Ce refus formel d’un côté, cette concession parcimonieuse de l’autre limitaient les moyens d'exécution ; seront-ils suffisants pour réaliser le projet grandiose de Bugeaud ?

Au contraire, Soult approuve fort l’idée de ne céder qu’à des conditions onéreuses la propriété des lots créés par les condamnés. Mais la réussite du système lui paraît dépendre de la vérification de deux points essentiels : Quel sera le coût exact des maisons ? Trouvera-t-on des preneurs au prix de revient ? Avec une logique impitoyable, le Ministre montre que le calcul des dépenses n’est qu'hypothétique : «Je remarque (2), et votre lettre l’exprime, qu’en portant tous les «calculs au plus haut, vous avez évalué la dépense à 1.500 franes ; «mais quels sont les éléments, les bases et les détails de ce calcul ? QI m'importe beaucoup de les connaître. Ce point est capital ; et, à «ce sujet, ce n’est pas une approæimation, mais une certitude qui «m'est indispensablement nécessaire. Je sais qu’il serait difficile d’é- «tablir avec précision le coût du village de Saint-Ferdinand, parce «que, dans l'origine surtout, diverses administrations ont aidé les Ctravailleurs par le prêt d'outils, de moyens de transport, etc., dont «la valeur ne peut qu'être imparfaitement appréciée. Je sais encore

(1) Soult à Bugeaud, 2 juin 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A.

(2) Même lettre ministérièlle, 2 juin 1848,

ES

«que Saint-Ferdinand a occasionné certains frais d'installation et «d'ateliers qui profiteront aux villages subséquents et qui diminuecront d'autant la dépense pour les travaux futurs, Si nous ne pou- «vons faire le compte rigoureux de la dépense faite à Saint-Ferdinand, «il n’en est pas moins nécessaire de nous fixer au juste sur les dé- «bours qu’entraîneront les nombreux villages à fonder ; et il y a un «moyen très simple pour cela qui consiste à faire qu’à l'avenir le «colonel Marengo ne reçoive aucune assistance du dehors et n’opère «absolument qu'avec les fonds qui lui sont spécialement affectés. Je «vous prie de donner des ordres en conséquence et de prescrire que «le village projeté de Sainte-Amélie soit entrepris d’après cette «règle». La précaution du Ministre, inspirée par le désir fort naturel d’être ‘fixé exactement sur le montant des dépenses à effectuer, dut paraître à Bugeaud et surtout au colonel bien inopportune ; elle contribuera en tout cas à rectifier des calculs par trop fantaisistes.

En ce qui concerne l’affluence des preneurs dont Bugeaud était ou se disait persuadé, le Ministre veut l’espérer ; personnellement, il serait heureux que l'Etat rentrât dans ses débours et que l’administration algérienne trouvât là un moyen toujours renouvelé de multiplier les fondations coloniales. Un tel résultat aurait à ses yeux un autre avantage inappréciable, celui de dissiper les préventions parlementaires, touchant le bon et utile emploi des fonds votés ; car cela rendrait plus facile le vote d’autres crédits. Mais il entend — et il le répète — recevoir des renseignements d’une exactitude rigoureuse ; puisque le Gouverneur affirme qu’il y aura des acheteurs au prix de revient, il le prend au mot. Qu'on fasse, dès maintenant, l'épreuve au village de Saint-Ferdinand ; qu’à chaque demandeur, possédant de trois à quatre millé francs, l’offre soit faite, ou d’une concession en friche aux conditions ordinaires, ou d’un lot avec maison à Saint- Ferdinand au prix de 1.500 francs. Toute liberté de choix sera laissée ; cette latitude écartera l’idée si communément répandue dans le publie que les autorités ne procèdent aux attributions que par des actes de faveur.

La lettre du Ministre ne contenait donc ni une acceptation enthousiaste des projets de Bugeaud, ni leur condamnation. Elle ne discutait d’ailleurs que le principe, Soult remettant à plus tard l'envoi d'instructions plus précises sur les détails. Ces instructions arrivèrent le 29 juillet (1); elles restreignaient l'indépendance du colonel Ma-

(1) Soult à Bugeaud, 29 juillet 1843. Dossier de Saint-Ferdinand, A,.G.G,A,

rengo et prescrivaient des retouches aux, plans projetés. des villages. Le colonel avait jusque-là agi complètement à sa guise, sans souci des règlements existants. Affichant un parfait dédaim pour tout ce qui pouvait limiter son initiative, il allait de l'avant ; car il se sentait soutenu par le Gouverneur général. Plus tard même il ne tiendra aucun compte des. reproches où blâmes du Ministre, de ce qu’un contemporain appelle des galops ; en les lui communiquant, Bugeaud lui aurait dit : « Faites, mon cher colonel, faites toujours, vous avez «ma confiance ; tout ee que vous faites est bien». Et Marengo, ainsi encouragé, avait fait, n'ayant pour règles que son bon plaisir et l’assentiment du Gouverneur.

Or, il y avait un arrêté du 18 avril 1841 dont les articles 2, 3 et 4 réglementaient la procédure à suivre pour la fondation des villages de colonisation ; aucun centre ne pouvait être créé par le Gouverneur que sur la proposition du Directeur de l'Intérieur et cette proposition devait de plus être soumise au Conseil d'administration, accompagnée d’un plan détaillé et d’un rapport indiquant le périmètre du futur village, les voies d'accès et les emplacements réservés aux édifices publics. D’autres pièces étaient encore nécessaires : et l’avis du Directeur des finances, et celui du Directeur des fortifications. Ce ne pouvait être que sur le vu de tous ces documents que le Conseil délibérait ; puis le Gouverneur transmettait le compte-rendu de la séance et le dossier complet au Ministre ; il y ajoutait son avis personnel. Au Ministère on décidait. Dans le cas de Saint-Ferdinand, toutes ces formalités ou à peu près avaient été négligées. Soult les rappelle à Alger ; il déclare qu’à l'avenir il faudra rentrer dans la règle, Si, pour Saint-Ferdinand, il n’a pas relevé à temps cette dérogation, c’est qu'il avait le vif désir de voir mettre promptement à l'épreuve, avant la fin du dernier exercice financier, le mode préconisé par le colonel. Mais, dorénavant, il ne saurait plus en être ainsi : « Il sera donc nécescsaire, dit-il (1), que les plans du nouveau centre, accompagnés du «levé du territoire à leur affecter, du détail des divers travaux, du «devis des dépenses et du modèle des maisons de dimensions et de «formes diverses, qui y seront établies, me soient adressés après «avoir été soumis au Conseil d'administration par M, le Directeur «de l’intérieur... Il ne devra être procédé à nulle occupation de tercrain, à nul commencement de travaux, avant que les arrêtés de créa- «tion aient été pris selon que l’exige l'arrêté du 18 avril»,

(1) Même lettre, 29 juillet 1843, J

Tout particulièrement il appelle l'attention du Gouverneur sur les formes des maisons et il l'invite à saisir le Conseil des différents modèles présentés. Cela visait le colonel Marengo. On sait que cet officier avait élevé à Saint-Ferdinand toutes les maisons sur un plan uniforme et, de cetteuniformité, M. Eusèbe de Salles l’avait complimenté. Soult n’est pas de cet avis. Que, dans des vues d'économie, on construise des logements mitoyens, passe encore ; mais que ces bâtisses aient toutes le même aspect extérieur, le même aménagement intérieur et par conséquent valent le même prix, cela n’est ni logique ni naturel. Partant de cette idée que les colons n’ont pas des ressources égales, que les uns sont de véritables capitalistes disposant de sommes considérables, que d’autres n’ont qu’un modeste avoir de 4 à 5.000 francs, que la plupart ne possèdent presque rien, il désire que l’on fasse trois catégories de maisons correspondant à ces trois classes de colons : « Toutes les maisons ne peuvent pas recevoir (1) les «mêmes distributions intérieures, ni être de la même dimension. « Leur grandeur et leur forme devront être proportionnées au nom- « bre des habitants et à leur position de fortune. Il conviendra de les «diviser en trois catégories selon le degré de leur importance». Celles que l’on destinera aux deux premières seront vendues et le prix de vente devra être calculé de telle sorte que l'Etat récupère l’intégralité de ses avances. La troisième comprendra les maisons à simple rez-de-chaussée, pour lesquelles on ne dépensera pas plus de 600 franes, et que l’on concédera gratuitement aux familles d'ouvriers. C'était une idée chère au Maréchal Soult et à M. Urtis, chef de bureau au Ministère de la Guerre, que celle de rapprocher, même dans un village en formation, les capitalistes et les prolétaires, l’argent et la maind'œuvre ; e’eût été un argument à fournir aux Chambres en faveur de ce mode de coloniser. En conséquence, quelles que soient les difficultés que l’on rencontrera, «toutes considérations devront dispa- «raître devant le grand intérêt que j'ai en vue», ordonne le Ministre. Il oublie ou il ignore que la chose était à peine possible pour Saint- Ferdinand où l’on avait projeté d'installer cent colons aisés ; aucune maison basse n'y avait été prévue et l’on fut forcé, la forme du plateau nes’y prétant pas, de bâtir le village ouvrier à quelque distance des premiérs édifices.

Autre recommandation : on réservera dans chaque centre une par: tie des terrains, afin que, plus tard, lorsque la terre aura pris quelque

(1) Même lettre, 29 juillet 1843.

= ad —

LA valeur, l'Etat se dédommage de ses sacrifices en les vendant : « L’ex- «périence (1) nous apprend chaque jour que, dans les centres de po «pulation qui ont du succès, les terrains à bâtir ne tardent pas à ac- «quérir une valeur et un renchérissement parfois surprenants. Le «gouvernement doit avoir foi dans ses œuvres ; et il est permis d’es- «pérer que les villages créés ou à créer, alors que la réussite en sera «notoire, seront pareillement recherchés». Dans cette voie, il va fort loin et il laisse entendre qu'il s'agirait de laisser libre un espace à peu près égal à la superficie bâtie. En même temps qu'il écrit à Bugeaud, Soult invite le comte Guyot à tenir la main (2) à ce qu'aucune infraction aux règlements établis ne puisse désormais avoir lieu ; ses prescriptions au sujet des logements ouvriers devront être scrupuleusement exécutées. Quant à la comptabilité à adopter pour le service dont est chargé le colonel Marengo, il rappelle au Directeur qu’elle est sous son contrôle immédiat et permanent. Cette grave décision va mettre aux prises ces deux hommes.

Cependant, Marengo poussait fièvreusement les travaux, pas avec autant d'activité qu'il l'aurait désiré pourtant ; le Gouverneur lui avait enlevé tous les soldats de ligne. En effet, au printemps et jusqu'à l’époque des fortes chaleurs, l’armée entière avait été occupée à établir définitivement la domination française sur le Chélff central et à dompter sur d’autres points l'insurrection fomentée par Abdelkader et ses lieutenants. Seuls, restaient dans les chantiers agricoles les condamnés militaires. Force fut done au colonel d'interrompre les défrichements, à une époque de l’année où d’ailleurs la sécheresse du sol et son durcissement, comme la chaleur du soleil et le danger des insolations, ne permettaient pas de les continuer sans fatigues excessives ; il était parvenu à terminer Saint-Ferdinand et la Consulaire.

Il fallait les peupler le plus tôt possible avant la période des pluies. Le Ministre annonce, à la date du 21 juillet, qu’il vient de délivrer des permis de passage en Algérie à cinq chefs de famille et à une veuve. Pas d’autres renseignements ; rien sur les habitudes de travail, les

(1) Même lettre.

(2) Le Ministre de la guerre au Directeur de l'Intérieur, 19 juillet 1848. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G:.A,

connaissances agricoles, la moralité et les ressources pécuniaires des concessionnaires. L'occasion est inespérée pour le Gouverneur de prendre sa revanche ! Il rappellera au Ministre les conditions de réussite des colons en Afrique, comme Soult lui a rappelé les, règlements pour la fondation des centres. Sa dépêche est conçue en des termes. d’une fermeté et même d’une dureté voulues :

Vous savez Comme moi, Monsieur le Maréchal (1), combien il est indispensable que les colons qui nous arrivent aient la pratique des choses agricoles, les habitu- | des d’ordre, l'esprit de famille, sans lesquels on ne fait rien en agriculture, pas plus et encore moins en Afrique qu'ailleurs. S’il nous venait de Paris de ces gens qui hantent les antichambres des bureaux pour arracher, à force d’importunité, quelque bout de concession, et qui se figurent, dans leur stupide ignorance de ce qu’ils demandent, qu’on vit en Afrique avec moins de peine et moins de travail qu’en France, si le village de Saint-Ferdinand devait être peuplé des gens de cette sorte, le sort de cet essai de colonisation pourrait être prévu d’avance ; elle serait perdue. Ce qu’il nous faut ici, ce ne sont pas des gens à illusions et à projets : ce qu’il nous faut, ce sont des laboureurs sortant de la charrue et prêts à la reprendre en arrivant, des hommes laborieux, sobres, ignorants de tout luxe,

car l’agriculture, toute bonne mère qu'’êlle est, n’accoutume point ses enfants aux jouissances de la vie.

L Q À A Q A Q , Et dans une note finale, il se plaît à revenir sur la même idée :

Je repousse tous les jours des Messieurs, des veuves ou des femmes de militaires qui demandent à peupler les villages de Sainte-Amélie et de Saint-Ferdinand parce qu’ils voient des maisons bâties, du travail facile, mais il nous faut des piocheurs et des miliciens. Il ne nous faut pas non plus de gros tenanciers . qui absorberaïent de quoi fixer au sol 15 ou 20 familles.

S'il s'élève avec tant d’âpreté contre les envois d’immigrants de la part du Ministère, s’il repousse avec non moins d'énergie les solliciteurs d'Alger, la raison en est qu'il à ou croit avoir pour Sainte-Amélie et le Marabout d’Aumale, hameau situé entre ce village et Saint- Ferdinand, tous les bons colons nécessaires. M. Lacrouts, originaire du pays basque, négociant très connu à Alger et colonel de la milice, lui avait offert (2) de peupler de Béarnais les deux centres et il avait déjà entrepris des démarches auprès de plusieurs personnalités du pays basque. Le général Larispe, un de ses amis, commandant la vingtième Division, promettait tout son concours. À Alger, on s’enthousiasme pour cette cause ; on croit pouvoir détourner vers l’Algé

(1) Bugeaud à Soult, 30 juillet 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A. |

(2) Sur cette tentative d’émigration basque à Alger, il existe un assez gros dossier aux Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.,A,

rie une partie de l’émigration qui se rendait alors en Amérique et on y voit double profit pour la France. Cette question du peuplement basque et les protestations un peu âpres de Bugeaud furent une sorte d’intermède et une détente se produisit entre les deux partis. Le duc de Dalmatie assure le Gouverneur qu’il est d'accord avec lui sur l’emploi des condamnés militaires aux travaux de la colonisation, pourvu toutefois qu’il consente lui-même à ne point exclure des villages les capitalistes. Quant aux Basques, il ne doute pas de leur succès, s'ils veulent bien passer en Afrique ; on attend de plus amples renseigne- -ments à leur sujet, car au Ministère les nouvelles que l’on a reçues ne concordent pas avec celles d'Alger.

L’entente semble devoir être conclue :

Rien n’importe davantage dans cette question que laccord de l'autorité supérieure et de l’administration algérienng (1), et je suis heureux, je le répète, Monsieur le Maréchal, de voir qu’en ce qui concerne le système de colonisation dont il s’agit ici, les idées de Votre Excellence et les miennes sont en harmonie complète. g

L'accord est beaucoup plus apparent que réel ; Bugeaud ne le célèbre tant en ce moment que pour excuser ses audaces du lendemain. Les imprudences du Gouverneur, les habiletés du parti Marengo cet la résistance du comte Guyot ne tarderont pas à accuser lés divergences de vues qu’à Alger on aurait voulu masquer. La crise va done éclater ; elle mettra aux prises tous les auteurs du drame qui se joue.

On en est encore, semble-t-il, à la discussion théorique. Le jour même où il se félicitait de cette harmonie complète, Bugeaud transmettait la délibération du Conseil d'administration sur les desiderata formulés par le Ministre. Le Conseil n’avait pas émis pour tous des avis favorables. Il s'était rallié volontiers à plusieurs d’entre eux : le colonel devrait avoir auprès de lui un agent comptable, appartenant à la Direction de l'Intérieur ; il serait obligé dorénavant de préparer et de soumettre ses projets, plans et devis à la sanction ministérielle avant l’ouverture des travaux, enfin on construirait trois catégories de maisons dont la troisième serait réservée aux ouvriers. Mais :l s'était prononcé contre la mitoyenneté des logements et la mise en réserve d’emplacements à bâtir. D’après lui, la mitoyenneté

(1) Bugeaud à Soult, 15 août 1843. Dossier de Saint-Ferdinand. A,G,.G.A,

des maisons ne satisfait pas autant le paysan que l'isolement de sa

ferme au milieu d’un petit enclos, et il est de la plus haute importance de ne pas contrarier les habitudes et les goûts des immigrants français. À garder libres dans le village d’assez grandes surfaces de terrains, il fait aussi des objections et c’est Bugeaud qui les lui a sugg'erees.

Mon opinion, partagée par le Conseil, est contraire à cette mesure (1) ; alors même qu'elle aurait de l’intérêt sous le point de vue de la fiscalité.…, elle n’en serait pas moins préjudiciable à la colonisation qui est l’objet principal auquel tout autre intérêt doit être subordonné. L'intérêt de la colonisation, non moins que celui de la sécurité, exige en effet que les populations s’agglomèrent sur certains points déterminés, et qu’elles y forment des masses imposantes, également propres à exploiter le sol et à le défendre. Laisser des espaces incultes au milieu de ceux cultivés et à bâtir serait contraire à cette double nécessité. Je ne vois pas davantage que l'intérêt du Trésor ait à gagner à l’adoption de cette mesure. Les emplacements à bâtir ne prennent jamais de valeur dans les centres agricoles, et ceux à cultiver n’en acquièrent une réelle que par suite de leur mise en culture.

L’entente n’est pas parfaite. Reconnaissons cependant que les divergences ne portaient que sur des moyens d'exécution en somme secondaires. Là où le problème va devenir plus délicat, c’est lorsqu'il s’agira de la direction des travaux et de l’étendue des pouvoirs à attribuer au colonel Marengo. Depuis longtemps le Gouverneur projetait d'enlever aux autorités civiles ces travaux de colonisation ; il aurait voulu créer à eôté du comte Guyot, et bientôt au-dessus de lui, un autre directeur, militaire celui-là, et qui lui aurait été entièrement subordonné au lieu de l’être au Ministre ; il se débarrassait ainsi d’un contrôle gênant et en même temps donnait une situation avantageuse à un de ses officiers, en l’oceurence le colonel Marengo. Mais l’entreprise était singulièrement malaisée ; car Soult tenait à garder la haute main sur ce service plus que sur tout autre. Aussi, pour le moment, Bugeaud ne parle que des mérites extraordinaires du colonel auquel on doit bien quelque récompense pour tout ce qu’il a fait et que l’on ne peut maintenir dans la position subalterne où il se trouve.

Dans tous les cas, il lui faut des aides ; il ne peut supporter à lui seul la charge qu’il à jusqu'ici assumée :

La situation de cet officier (2) demande réellement que l'autorité supérieure lui vienne en aide et lui facilite les moyens de poursuivre l’œuvre qu’il a si vail-

(1) Bugeaud à Soult, 15 août 1843. Lettre déjà citée, (2) Ibidem. |

lamment commencée, Chargé du commandement de la place d'Alger, ayant à diriger les derniers travaux qui s’exécutent à Saint-Ferdinand, au Marabout d’Aumale et à la ferme dite Consulaire, et de surveiller ceux qu’il a entrepris et qu’il poursuit avec sa vigueur habituelle à Sainte- Amélie, appelé à fonder prochainement deux nouveaux centres, cette besogne multiple me paraît comme à lui trop lourde, non pas seulement pour un seul homme, mais même pour deux, fussent-ils aussi énergiques et aussi actifs qu’il l’est lui-même.

Il mettra donc à sa disposition six officiers de différents grades ; ceux-ci seront chargés de surveiller les chantiers dont le nombre et l'importance s’accroîtra au fur et à mesure que la paix mieux affermie permettra d'y oceuper plus de forces militaires. Il placera aussi à côté de lui un agent comptable et plusieurs géomètres, bref un petit état-major de fonctionnaires, les uns militaires, les autres militarisés.

Quant à la position personnelle de M. le colonel Marengo (1), c’est une question dont il y aura lieu de s’occuper plus tard. Je l’ai prévenu que les services qu'il rend à la colonie ét à la mère-patrie, comme fondateur de la colonisation, lui donnaient à mon avis des titres réels pour une position plus élevée et mieux définie, au sujet de laquelle j'aurai ultérieurement des propositions à vous soumettre.

En réalité, la direction nouvelle est fondée et le personnel choisi ; c'est la tactique favorite de Bugeaud : il agit, puis il met le Ministre devant le fait accompli. Pourtant la chose est ici trop grave; il va chercher à prendre un biais pour arriver à ses fins et c’est ce qui compromettra le succès de sa manœuvre.

L'essentiel pour Alger était à ce moment de pouvoir choisir les concessionnaires où du moins d’avoir le droit d’évincer ceux qui ne rempliraient pas les conditions jugées indispensables au succès ; puis il s'agissait de former un fonds de roulement assez considérable pour se passer au besoin des crédits de la métropole. Subitement, sans que rien ait fait prévoir cette publication, paraissait dans le Moniteur Algérien du 5 septembre 1843 un arrêté du Gouverneur général déterminant les conditions d'admission dans les villages construits ou à construire par les condamnés militaires et par l’armée.

Aux termes de cet arrêté, le centre de Saint-Ferdinand, le Marabout d’Aumale et la grande ferme dite la Consulaire devaient être remis le 15 septembre à la Direction de l'Intérieur et peuplés par ses

(1) Même lettre, 15 août 1848.’

soins. On y énumérait longuement les avantages offerts aux colons : 19° Une maison de 60 à 64 mètres carrés de superficie, «bâtie en bons «moellons âvec les encoignures et les ouvertures en pierre de taille, «parfaitement recrépie à l’intérieur et à l’extérieur, couverte en «tuiles courbes et comprenant deux pièces au rez-de-chaussée et «deux au premier étage», 20 12 hectares de terre cultivable dont quatre défrichés et 30 un certain nombre d'arbres plantés. Le prix de chaque concession était fixé à 1.500 francs, mais on laissait toute facilité au preneur de se libérer en totalité immédiatement, ou de s'acquitter en trois versements échelonnés à six mois d'intervalle. Au cas où le dernier terme:ne serait pas payé dans le délai voulu, l'Administration se réservait le droit de reprendre la concession, sans aucun recours possible du colon, et de conserver la première somme versée par lui. L'acheteur ne devenait propriétaire incommutable et n'avait le droit d’aliéner tout ou partie des terres qu'après paiement intégral du prix d'achat. Hi ac

Quelques articles sont de moindre intérêt : l'Etat promettait d’élever à ses frais une église ; les colons s’engageaient à clore dans l’année la cour et le jardin attenant à leurs maisons, à blanchir annuellement les murs à la chaux et à planter 300 pieds d’arbres ; ils devaient justifier d’un avoir personnel de 1.500 francs, etc.

L'article 12 était ainsi conçu (1): «Dans le cas où les colons le deman- «deraient, il sera construit par les ouvriers militaires, contre leurs «maisons, un appentis en bois pour loger leurs bestiaux, dont ils « rembourseront le prix à la caisse coloniale d’après le taux de la dé- «pense effectuée qui ne dépassera pas 150 francs. Ils y gagneront «la différence notable entre le prix de la main-d'œuvre par les ou- «vriers militaires ét de la main-d'œuvre par les ouvriers civils». Quoique cela pût paraître fort extraordmaire dans un système qua-

‘lifié le meilleur de tous ceux expérimentés jusqu'alors, son auteur avait oublié de prévoir, dans le plan de ces fermes, certaines dépendances des plus nécessaires pourtant au paysan : des écuries pour loger ses bestiaux et des hangars pour remiser ses instruments aratoires et ses voitures. On ne songe pas à tout quand on n’a pratiqué l’agriculture qu'én chambre ou sur le papier. Bugeaud se défendra plus tard contre les railleries du Ministre de la Guerre, en alléguant qu'il était allé au plus pressé et au plus économique. L’oubli ne vient assurément pas de lui, mais qui pourrait affirmer qu'il n’était pas

{1) Recueil des Actes du Gouvernement de l’ Algérie, page 250,

imputable au colonel Marengo ? Cet article spécifiart en outre que les 150 francs, prix de ces appentis, seraient versés à la Caisse coloniale et non au Trésor ; cette simple clause, glissée ainsi au milieu d'un paragraphe et présentée comme accessoire, inaugurait, au point de vue fiscal, une réforme dont les autorités de la colonie se promettaient les conséquences ies plus heureuses.

Cet arrêté du 5 septembre fut pris d'urgence par le Gouverneur sans consultation préalable du Ministre ; aussi quelle ne fut pas la stupéfaction de celui-ei quand il apprit, par une voie autre que la voie officielle, ct sa teneur, et la nouvelle de son insertion hâtive dans le Moniteur Algérien ! De là un mécontentement d'autant plus vif que la susceptibilité du due de Dalmatie était très chatouilleuse quand il s'agissait de ses prérogatives ministérielles et que déjà, à quelques mois de distance, le général Bugeaud les avait méconnues dans l’affaire de Beni Mered. La lettre de transmission qu’il reçut peu de temps après n’atténua pas cette fâcheuse impression. Elle plaidait l’urgence, mais au Ministère on commençait à savoir ce que signifiait l'urgence sous la plume du Gouverneur. Sans doute, lorsqu'il adresse un reproche, Soult reste toujours courtois, mais la courtoisie n'exclut pas la fermeté. Ces arrêtés avaient été, lui rappelle-t-il, vivement blâmés par la Commission de colonisation et par les Chambres ; ils étaient contraires au principe de la responsabilité ministérielle. Le Gouverneur a été prévenu à diverses reprises ; malgré de fréquents rappels, nombre de ces arrêtés continuent à paxaître ; ils prescrivent des mesures sujettes à la sanction gouvernementale et pourtant le Ministre les ignore : « Votre bon esprit (1) pourra apprécier, Monsieur le Ma- «réchal, les graves inconvénients qu’entraînent ces publications pré- «maturées... Vous comprendrez qu’il y a convenance à ne pas don- «ner la publicité à des actes non encore définitifs, afin de nous épar- :«gner le désagrément réciproque de modifications dont je ne puis pas «toujours m’abstenir. Lorsque, comme au cas particulier, la néces: «sité de certaines mesures a été depuis longtemps prévue, il suffit de «s’y pfendre à temps pour prévenir l’usage abusif des arrêtés d’ur- «gence ».

Celui qui vient d’être publié exigeait plus que tout autre une entente préalable avec le gouvernement, car il portait sur des aliénations de parties du territoire, il ordonnait des dépenses qui ne sau-

(1) Soult à Bugeuud, 23 septembre 1848. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand, A.G.G.A.

raient être autorisées sans le concours des administrations auxquelles ces crédits ont été ouverts pour y pourvoir ; enfin, il édictait des pénalités spéciales contre les concessionnaires défaillants. Cet acte est doublement irrégulier, et dans lé fond, et dans la forme. Le Ministre n'est pas dupe de l’habileté de Bugeaud dans la rédaction de l’article 12 ; il sait fort bien quelles sont les prétentions des autorités algériennes, toujours désireuses de se soustraire à la tutelle de Paris. Explicitement, cet article ordonne le versement à la Caisse coloniale du prix des appentis en bois réclamés par les concessionnaires, mais implicitement il décide aussi que les 1.500 francs, prix de la concession, seront acquis à cette même caisse. Or, aucun texte de loi ne lui attribue ces versements ; la règle est que tout doit être payé au Trésor ; que le Gouverneur se reporte à l’ordonnance royale du 21 août 1839 (1)! « Les taxes, perceptions ou revenus ne peuvent être établis, «modifiés ou supprimés, savoir : eeux au profit de l'Etat qu’en vertu «d’une ordonnance royale, ceux au profit de la colonie qu’en vertu «d’arrêtés rendus par le Ministre de la Guerre ou par le Gouverneur « général avec l'approbation préalable du Ministre». Aucune loi nouvelle n'étant intervenue et lui, Soult, n’ayant pas donné son assentiment à une modification quelconque du régime de la Caisse coloniale, la perception devait continuer à avoir lieu au profit du Trésor.

Quant à l’autorisation accordée aux acheteurs de régler le paiement de leur concession par tiers et dans un délai de 18 mois, elle est absolument contraire aux instructions répétées du Ministre. À Paris, on avait toujours pensé que le prix serait versé intégralement et au moment de la vente. Bugeaud a done changé d'idée ; on éprouve quelque plaisir à le lui rappeler : « Le colon (2) qui, avant d’entrer «en possession, aura déboursé 1.500 francs aura le plus grand inté- «rêt à ne pas perdre son argent, à travailler par conséquent. Il se «gardera bien de faire cette dépense, s’il ne lui reste les moyens né- «cessaires pour le faire fructifier. En se contentant de 500 francs «comptant et de 18 mois de terme pour le surplus, on s’expose à avoir

«des concessionnaires ne possédant guère que ces 500 francs qui «compteront plus tard sur le produit dela terre pour payer le solde, «qui, dès lors, ou ne payeront pas, ou négligeront leurs travaux ; on «cintroduirait à Saint-Ferdinand des gens sans moyens suffisants

(1) Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie, page 130. (2) Soult à Bugeaud, 23 septembre 1843.

At — 410 —

«ce qui, sclon votré juste remarque, serait la perte de cet essai de «colonisation ». ;

Il se refuse donc à ratificr l’article 4. Toutefois, il ne pousse pas l’intransigeance jusqu'à exiger que l'arrêté soit rapporté dans le Moniteur Algérien. Ç’'aurait été infliger un désaveu publie à son subordonné. Mais qu'il soit bien admis qu’on ne recevra ou qu'on ne maintiendra à Saint-Ferdinand que ceux qui auront consenti à verser immédiatement les 1.500 francs et justifié de la possession d’une égale somme, et que, jusqu’à nouvel ordre aussi, argent provenant de ces ventes soit régulièrement remis au Trésor. , |

Cette longue épître du Ministre n’était pas faite pour étonner Bugeaud, encore moins pour changer sa ligne de conduite. Elle n'avait d'autre valeur à ses yeux que celle d’une discussion théorique sur une mesure qu'il a prise et qu’il maintiendra. Il n’était d’ailleurs pas là lorsqu'elle arriva à ses bureaux ; il dirigeait une expédition du côté de Miliana. Le général de Bar, gouverneur par intérim, se chargea de la réponse : tout naturellement et comme pour Beni Mered, il invoqua l'urgence. Le Gouverneur se préparait à partir pour une nouvelle campagne ; les colons, venus à Alger, sollicitaient de l'administration la faveur de multiplier et d’espacer les versements ; il convenait de se décider très vite et on leur accorda ce qu’ils demandaient. De très bonne foi aussi, les autorités algériennes avaient considéré les 1.500 francs des colons comme de simples recouvrements d’avances réversibles à la Caisse coloniale. Lorsque Bugeaud fut de retour, il prit connaissance de la correspondance ministérielle et de la première réponse de de Bar. Il en est satisfait, Oh lil ne s’attarde pas à excuser son arrêté d'urgence et n’atténue aucune de ses prétentions. En stratège habile et hardi, il pousse de l'avant et se couvre du grand intérêt de la colonisation. Ce n’est qu’en terminant qu’il parle, comme d’une menace vaine, du refus opposé par le Ministre de sanctionner son arrêté ; la mesure à été appliquée depuis plusieurs jours et puis il y a parole donnée :

Cet arrêté (1) a eu d’ailleurs du retentissement dans la métropole. Des familles sont parties pour PAlgérie sur la foi de ces dispositions ; serait-il équitable, Monsieur le Maréchal, et digne de l’administration de renier les assurances qui ont été données et les engagements qui ont été contractés sous la garantie du nom du Gouverneur général ? Il n’est pas nécessaire, Monsieur le Maréchal,

(1) Bugeaud à Soult, octobre 1843. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A,

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d’insister sur cette dernière considération ; 1 indiquer doit suffire pour que la

solution de la question ne puisse pas paraître douteuse. - ; /

On ne peut pas avec plus de désinvolture forcer la main à un Ministre,

Ga Guyot et Marengo

Tandis que ces incidents sans cesse renouvelés entretenaient la mésintelligence entre le Ministre et le Gouverneur, l’antagonisme devenait plus ardent entre le comte Guyot et le colonel Marengo. On peut suivre au jour le jour les péripéties de cette lutte dans la correspondance intime que le Directeur de la colonisation échangeait avec M. Fellmann, chef de bureau au Ministère de la Guerre.

Dès le 25 février 1843 (1), quelques jours après les premiers coups

de pioche que donnèrent les condamnés militaires sur le plateau de Boukandoura, le comte Guyot se plaint à son ami de ce que ses créations de centres sont souvent comparées à celles de Marengo. Suivant sa tactique constante, le Gouverneur opposait la colonisation militaire à la colonisation civile et toujours au détriment de cette dernière ; il le faisait, non seulement dans ses lettres au Ministre, mais aussi dans des entrefilets du Moniteur Algérien. I ajoutait ordinairement aux articles préparés par le Directeur de l’Intérieur un ou deux paragraphes des plus élogieux pour le colonel, Aïnsi, le 20 février, le comte Guyot soumet au Gouverneur une petite note qu’il va insérer dans le “Journal officiel de la colonie afin d'annoncer l’agrandissement de Chéragas et la fondation de Staouéli et de Saoula. Aussitôt Bugeaud y.joint les lignes suivantes :

Le village que fait M. le colonel Marengo avec des condamnés militaires marche très rapidement (2), autant par le zèle qu’il y met que parce qu’il a sous la main beaucoup de bons ouvriers. Quand lParmée pourra fournir en abondance les mêmes moyens, on ne laissera pas dans l’attente, comme on est forcé de le

faire aujourd’hui, un grand nombre de familles dont les demandes sont inscrites sur les registres de la Direction de l’ntérieur.

C'était là une double critique insidieuse de la colonisation civile :

(1) Guyot à Fellmann, 25 février 1843. Archives du Ministère de la Guerre.

(2) Voir dans le Moniteur Algérien du 20 février 1843, à la partie non officielle, la note consacrée à la colonisation et commençant ainsi : «Dans la dernière séance...» Le dernier paragraphe fut ajouté par Bugeaud.

elle ne marche pas assez rapidement et elle ne peut accueillir toutes les demandes. Le comte Guyot le comprend et s’en ouvre à son ami : «Je suis désolé d’être sans cesse accolé à Monsieur Marengo ; à cha- «cun ses œuvres, et il est faux que j'aie besoin de lui pour aller plus «vite. Ce n’est pas en construction de maisons que je fais consister «la colonisation, c’est en placement intelligent de population, choix «des localités». Quelques jours après, le 20 mars, il raconte à Fellmann la visite du Gouverneur à Saint-Ferdinand (1) ; il sait d'ailleurs rendre justice à son rival et eela lui suggère de tristes réflexions : «Le Gouverneur est revenu engoué de Saint-Ferdinand. Le fait est «que le colonel Marengo et ses condamnés ont beaucoup fait sans «cependant que leur œuvre mérite l’enthousiasme dont on est épris «au gouvérnement. Pour moi, j'ai vu là une preuve de plus de ce que «J'ai toujours dit et pensé ; c’est que, si l’on voulait nous donner «des masses de condamnés pour l’exécution de nos conceptions, nous «pourrions construire les petites maisons des habitants pour bien «peu de chose de plus que ce que nous coûtent nos villages. Mais «nous n'avons pas les condamnés, mais nous n’avons pas les hommes «qu'il nous faudrait pour en tirer bon parti, mais le gouvernement «croira-t-il devoir faire les frais du logement des familles ? J’ai établi «dans mon rapport un aperçu des dépenses des villages dans les dif- «férentes hypothèses ; il n’est pas douteux que les condamnés, tra- «vaillant comme des chevaux et ne recevant que quatre ou cinq sous «par jour, feraient tous nos travaux vite et économiquement, mais, «tant que le gouvernement n’aura pas décidé qu’on nous en donnerait «une grande quantité, on ne pourra pas renoncer au mode suivi jus- «qu'à ce jour par l’administration ».

Le 25 mars, le Gouverneur fait insérer dans le Moniteur (2) un:

long entrefilet sur les divers systèmes de colonisation employés dans le Sahel d'Alger : colonisation purement civile à Draria, Chéragas, El-Achour ; colonisation purement militaire à Fouka ; colonisation par les condamnés militaires à Saint-Ferdinand. Il donne expressément la préférence à ce dernier, sans cependant exclure les deux autres, et 1l s'efforce de prouver qu’il est le plus sûr et le moins onéreux. A cette lecture, le comte Guyot sursaute ; car, la veille du jour où a paru cet article, 1l a eu avec Bugeaud un long entretien au cours du-

(1) Guyot à Fellmann, 30 mars 1843, Archives du Ministère de la Guerre.

(2) Voir dans le Moniteur Algérien de cette date, toujours à la partie non officielle, la longue note de Bugeaud.

quel il lui a démontré que ces villages Marengo coûteraient très cher ! «Que dites-vous de l’artiele (1) que le Gouverneur a publié dans le «dernier numéro du Moniteur ? Il est bon que vous sachiez que la «veille au soir je lui avais prouvé que les villages Marengo coûteront «200.000 francs l’un et qu'il fallait abandonner son système des «maisons doubles ou même quintuples et entourer les villages d’une «enceinte. Il m'avait donné pleinement raison et le lendemain il pu- «blie son article ! Qu'en dites-vous ? Mais, avant tout, il faut prou- «ver que l’armée peut seule faire quelque chose en Algérie et, pour «soutenir cette thèse, rien ne coûte, pas même d’altérer la vérité !» -On sent dans ces expressions gronder un sentiment de révolte ; son irritation a grandi en mai. Il vient, en compagnie de M. Van Der Busch un ami de Fellmann, de visiter le Sahel. Au cours de cette tournée, son compagnon l’a beaucoup félicité et il en est heureux ; mais cette joie ne saurait lui faire oublier la jalousie dont il est la victime. « Hier «a donc été pour moi (2) une bonne journée, une de ces journées qui «paient de bien des travaux et consolent de bien des calomnies et «des témoignages de basse jalousie. A propos de jalousie, je suis «tourmenté depuis quelque temps de l'envie de répondre aux preu- . «ves que ne cesse de m'en donner dans les Journaux et ailleurs «M. le colonel Marengo, en adressant au Ministre un aperçu raisonné «sur le village de Saint-Ferdinand, et de réduire ainsi à leur juste «valeur les mérites de notre charlatan et les perfections de son œu- «vre... L'homme le plus patient se sent quelquefois poussé à bout et «je vous assure que j'aurais déjà cédé à mon envie si ce n’eût été la «crainte d’être taxé moi-même de jalousie, lorsque je n'aurais fait «qu’user du droit de légitime défense ». | Dans ce même mois de Mai, une autre journée fut aussi réconfortante pour le comte Guyot. Même lorsqu'il exprime le bonheur qu'il a éprouvé, il ne peut s’empêcher de songer à la déconvenue du colonel, tant est grande dans son esprit cette obsession ! Le duc d’Aumale, de passage à Alger, avait désiré connaître les ‘villages en formation autour de la ville. C’est le récit de cette visite que fait Guyot à Fellmann le 30 juin 1848 (3). Quoique la lettre soit un peu longue, elle est bien curieuse par sa tournure et les détails qu’elle contient. « Nous « avons fait lundi une tournée des villages que le prince avait désiré

(1) Guyot| à Fellmann, 30 mars 1843. Archives du Ministère de la Guerre. (2) Guyot à Fellmann, 5 mai 1843. Archives du Ministère de la Guerre. (3) Guyot à Fellmann, 30 juin 1843. Archives du Ministère de la Guerre,

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«voir, J'ai lieu d’être satisfait de cette course dont j'ai eu tous les «honneurs. À plusieurs reprises, le due d’Aumale m'a dit, ce qu'il «m'a encore répété après son embarquement, que la colonisation du «Sahel lui paraissait résolue par mon projet et mes travaux ct qu'il «la regardait comme assez avancée pour être terminée cette année. «Les dispositions générales du plan et celles des villages lui ont beau- «coup plu, et, ce qui m'a surtout fait plaisir, c’est la différence que «tout ce qui accompagnait le Prince a faite de Saint-Ferdinand avec «Draria. En arrivant à ce dernier village, le Prince tout le premier «n'a pas retenu une exclamation de surprise et de satisfaction et il «s’est écrié : CA la bonne heure ! Voilà un village !». En effet, l’as- «peet de notre village avait une gaîté, une animation charmante. «Ces petites maisons blanches sans uniformité, ces femmes, ces en- «fants, ces braves paysans en blouse, képi et cartouchières uniformes, «faisaient plaisir à voir. C'était un contraste frappant avec Saint- «Ferdinand d’où nous sortions, ses casernes et ses condamnés. Le «colonel Marengo ne nous avait pas suivis et il avait bien fait, car 1l «aurait été peu satisfait des manifestations générales. Nos routes ont «été on ne peut plus appréciées. Enfin, succès complet. Et cepen- «dant, nous n'avions pas comme à Saint-Ferdinand le luxe d’une «musique militaire, de cantates chantées par des condamnés, d’un «petit château fort élégant, construit et décoré aux frais des fonds «coloniaux, des coups de canon ou de boîtes, tirés avec la poudre à «mine donnée pour l’extraction des. pierres ; nous étions tout sim- «plement entourés de nos paysans et de leurs familles. La franchise «et la loyauté ont donc aussi quelquefois leurs triomphes ».

. Survimt, le 29 juillet, la dépêche ministérielle qui restreignait linitiative du colonel Marengo et soumettait cet officier au contrôle financier du Directeur. Grosse déception dans les milieux militaires. Marengo menace de démissionner : «Je crois, écrit le comte Guyot (le 15 août (1), que j'éprouverai une grande résistance de la part du «colonel Marengo pour exécuter les ordres du Ministre et arriver à la «régularité administrative. Le Maréchal Bugeaud me prie de ne pas «me montrer trop exigeant, de laisser beaucoup faire ; le colonel dé- «clare qu'il veut se retirer ; nous en viendrons difficilement à bout. «Ce sera toujours et longtemps encore le civil contre le militaire, «cette éternelle et déplorable lutte». |

La situation du Directeur devient infiniment délicate. Le Ministre

(1) Guyot à Fellmann, 15 août 1843. Archives du Ministère de la Guerre,

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