ÉTÉ
lui prescrit formellement de faire exécuter ses ordres, Bugeaud couvrè son subordonné et critique les procédés des autorités civiles. La lutte s’envenime. Le colonel Marengo et son parti répandent les bruits les plus malveillants contre les bureaux de l'Intérieur et la personne du ‘comte Guyot. Le service de la colonisation, répétait-on au Gouverneur, était la bouteille à l'encre ; tous les employés s'étaient octroyé, sous des noms d'emprunt, une foule de concessions ; aucun des individus placés dans les villages n'était là pour son propre compte. Et d’autres calomnies semblables ! Bugeaud prête une oreille bienveillante à ces perfidies et se prépare à les vérifier. Subitement, il prévient un dimanche le Directeur qu'il ira le lendemain matin visiter avec lui les villages et que, désireux de vérifier la sincérité de ses rapports, il entrera dans toutes les maisons et parlera personnellement aux colons. Mais laissons à Guyot le soin de nous raconter cette Piquante aventure qui tourna à la confusion des calomniateurs «Arrivé à Draria (1), il commence son opération avec une mauvaise «humeur marquée et une intention bien évidente de noùs trouver en «faute, mettant les colons par ses questions à même de se plaindre, «même quand il n’y eût pas eu lieu. La scène commençait mal et, «plusieurs fois, j’eus besoin de tout mon sang-froid et de toute ma « fermeté pour ne pas éclater ; je me contins et je fis bien ; car, bien- «tôt, l'évidence et le bon droit l’emportèrent, et, de féroce qu’il était, «il devint d’une douceur confuse qui-était bien ridicule, mais il en «avait assez fait, par ses propos annonçant l'intention d’évincer l’un, « de chasser l’autre, pour répandre l’inquiétude chez tous ces pauvres «colons. Mieux que cela, ces braves gens, par leurs remerciements «envers moi qu'ils appelaient leur père, cherchaient à me consoler «de l’injustice du Gouverneur. Nous passâmes de là à l'Achour. Déjà, «ce n’était plus le même homme ; il interrogeait avec bienveillance «et newoulut même pas voir toutes les maisons. Nous revinmes à «Baba-Hassen ; là, il ne descendit même pas de cheval et se borna «à parler à quelques habitants. À Douéra, il ne s’occupa pas des con- «cessions. (suivent quelques détails sur les colonies militaires où «l’on passa et où ils furent accueillis par toutes sortes de récrimina- «tions, c'était la vengeance du comte). Enfin, nous arrivons à Ouled « Fayet ; le village est charmant, on n'interroge plus personne et nous « finissons par arriver à Alger, avant-hier, les meilleurs amis du monde.
(1) Guyot à Fellmann, 5 août 1843. Archives du Ministère de la Guerre. La lettre est fort longue et des plus intéressantes.
EAlGrSE
« Ïci, on m’accueille avec une terreur mêlée de bienveillance et d’inté- «rêt ; on me croyait abîmé par le Gouverneur, les colons pleins d’ef- «froi étaient arrivés à Alger ; je devais être perdu. Pas du tout, je «revenais presque triomphant. Surprise et satisfaction générales ».
La manœuvre contre le Directeur avait échoué ; on ne devait pas tarder à la recommencer contre ses subordonnés. Toujours les mêmes procédés. Ne faut-il pas que l'administration civile soit jugée impossible et, pour cela, ne faut-il pas la faire passer pour incapable, molle, immorale ? Les agents qui la servent seront donc accusés, dénoncés ; s’il en est qui prêtent à la critique comme M. B..., criblé de dettes criardes, on est vite débarrassé de lui ; maïs d’autres sont honnêtes, consciencieux, travailleurs, eomme M. Guiauchain. N'importe, il a un cabriolet et ses appointements sont maigres ; on criera au vol sans se demander si la voiture ne lui a pas été donnée, sans se préoccuper de la fortune de son père, maître de forges dans le Nivernais. Résultat de vol, aussi, l’argent employé à la location de deux chambres à la Pointe-Peseade où ce fonctionnaire est allé se soigner, lui et un de ses enfants malades. C’en est trop : (Nous luttons ici, écrit le 4 novem- «bre le comte Guyot.(1), nous les services civils, contre je ne sais «quel infâme complot, contre des hommes qui ne reculent devant «aucune manœuvre pour triompher ; mais si Dieu me prête vie, je «vous déclare que j'en verrai la fin. Le colonel Marengo, pour ne pas «le nommer. me paraît être le chef de ce complot. Le Gouverneur, «avec son caractère versatile, son esprit sans suite, sert sans le savoir «<d’instrument à ce parti militaire dont les trois quarts des militaires «sont les instruments eux-mêmes sans s’en douter ; mais tout ce «monde a compté sans son hôte ; ils sauront ce que vaut un homme «persévérant, inattaqué parce qu’il sera inattaquable ; ferme quand Qil le faut et sachant temporiser quand ce sera nécessaire. (Iei, il «raconte en détail les accusations lancées contre ses subordonnés, et «il s’écrie).. Infamie ! Toutes ces accusations sont à dégoûter du «métier. Mais ce serait faire trop beau jeu à nos ennemis et je ne suis «pas de caractère, quant à moi, à être abattu si facilement. J'espère «écraser encore quelques-uns d’entre eux avant de succomber. J'ai eun regret cependant : c’est de perdre autant de temps à m'occuper «de résister à tant de lâches attaques. Je voudrais ne l’employer «qu'au bien du service et du pays ; il est vrai que, si je puis démas- «quer et vaincre l'intrigue, j'aurai encore servi le pays ».
(1) Guyot à F'ellmann, 4 novembre 1843. Archives du Ministère de la Guerre.
rire
Cette correspondance confidentielle, dans laquelle le comte Guyot Jaisse s'échapper tout ce qu'il a sur le cœur, nous révèle les menus incidents de la politique locale ; elle nous éclaire ainsi infiniment mieux sur la situation exacte des diverses administrations algériennes que n'importe lequel des documents officiels. Langage de la passion, cris de colère, dira-t-on ! Que de détails vrais pourtant ! Ne reconnaît-on point ici l’accent de la sincérité ? Un journal, Le Globe, s’était montré surpris de ce que, tandis qu’un grand nombre de jeunes officiers s'étaient fait un nom en Algérie, pas un seul fonctionnaire civil n'avait émergé : « Imbécile ou homme de mauvaise foi (1)! CNe savez-vous pas que les fonctionnaires civils en Algérie n’ont pas «le droit de bien faire ! Ne savez-vous pas que c’est un militaire qui «a toujours gouverné et réuni les pouvoirs civils et militaires, que # «ee Gouverneur à toujours jalousé et craint-les fonctionnaires civils -Cet que, si ceux-ci ont jamais fait quelque chose de bien, c’est au « Gouverneur que l'honneur est toujours revenu ? Ne savez-vous pas «que c’est le Gouverneur qui est supposé avoir tout inventé et tout «ordonné même les choses dont il se doute le moins et que, si on l’a «empêché de faire des sottises, c’est à lui qu’en revient l’honneur ?» La vigueur de touche de cette riposte exclut toute rhétorique ; elle ne serait pas déplacée sous la plume d’un moraliste.
En même temps qu'elles nous renseignent sur les mille péripéties de la lutte engagée entre les services civils et militaires de la colonie, ces lettres contiennent des documents précieux sur les villages Marengo. Dans un billet daté du 25 août, toujours à propos de cet éternel parallèle, le comte Guyot écrit : « Je n’admets pas (2) que Saint- « Ferdinand et Sainte-Amélie aient résolu le problème de la colonisa- «tion. En voici une preuve : les demandes que nous avons pour ces «villages viennent toutes de France, et pas une ne nous est venue de «gens qui aient vu. Les Algériens ne demandent pas à s’y placer et «cependant on leur rabâche assez les avantages qu’on leur offre». Un peu plus tard, le 30 octobre il est de retour d’une longue chevauchée à travers la province de Constantine. Il apprend que, pendant son absence, le Gouverneur n’a cessé de bavarder contre son systèmeet de plaider en faveur du colonel Marengo. Cependant, aux dires de ses agents, Saint-Ferdinand se démolissait de lui-même. Renseignements pris, quatre colons, envoyés de France par le Maréchal, ont
(1) Même lettre que ci-dessus, 4 novembre 1843. (2) Guyot à Fellmann, 25 août 1843. Archives du Ministère de la Guerre.
refusé de s'établir dans ce village après avoir vu. D’autres reviennent plus que désenchantés de leur visite ; ils sont furieux : «Ce matin (1), Qil m'en est venu un qui va écrire à M. Urtis et à plusieurs députés «pour se plaindre de la mauvaise foi qui préside à toute cette affaire. «Il avait envie d’attaquer le Gouverneur en dommages intérêts. «Robert Macaire, dit-il. ne ment pas plus impudemment que les «annonces officielles sur Saint-Ferdinand. On promet une maison cet quatre hectares défrichés et on donne une moitié, un quart même «de maison et les quatre hectares ne seront pas prêts avant trois mois. «J'ai cherché À le calmer tout en l’encourageant à écrire à M. Urtis. « Est-ce ainsi que se conduisent les affaires publiques ?»
La réclamation n'était que trop justifiée ; dans des circulaires répandues à profusion en France, l’administration algérienne — et par là il faut entendre l'autorité militaire — promettait une maison ; or, le colonel en était arrivé dans les derniers temps, par mesure d’économie, à construire des bâtisses à quatre logements ; l'acquéreur d’une concession ne recevait plus en réalité que la moitié ou le quart d’une maison. Même duperie pour les quatre hectares défrichés : le colonel, faute de bras, avait suspendu les défrichements en avril ; aussi ne pouvait-il en offrir au mois d'octobre qu’un seul de préparé ou même que la moitié d’un.
Ainsi, dans cette lutte discourtoise, la correspondance du comte Guyot, échangée avec un confident sûr, nous livre bien des secrets. Les rapports du colonel sont moins explicites parce qu'ils sont des documents officiels, destinés à être lus par le Ministre. le Gouverneur, les chefs de bureau ; ils laissent cependant filtrer quelque lumière sur l’habile campagne engagée contre l’administration civile.
Comme tous ceux qu'il écrira plus tard, son rapport de juillet 1843 était un éloge continu (2) et un peu naïf de ses travaux ; cet homme a une confiance Inébranlable en son œuvre et en lui-même ; ce qu'il fait ne peut être que bien fait et on doit l’admirer. Marengo s'étonne que «l'intrigue murmure» autour de lui ; il sait pourtant que l’on a dénigré les villages créés par la Direction de l'Intérieur, que chaque
(1) Guyot à Fellmann, 30 octobre 1843. Archives du Ministère de la Guerre.
(2) Rapport du colonel Marengo sur les travaux de Saint-Ferdinand, juillet 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand,
RENE ne Re
jour on attaque ses agents, mais son dédain des civils est tel qu ‘il leur reconnaît à peine le droit de se défendre. Le comte Guyot, à l’instigation du Ministre, venait d'ouvrir une enquête sur les propres œuvres du colonel. Que de trouvailles ne fit-il pas ! Les condamnés travaillaient autrefois au port d’Alger ; du moment où ils furent occupés dans le Sahel, le Génie auquel on les avait enlevés fut contraint d’embaucher des ouvriers civils à des prix onéreux ; de plus, ce Génie dut, sur l’ordre du Gouverneur, prêter au colonel ses voitures pour le transport des matériaux et lui-même qui en avait grand besoin à ce moment-là — il ravitaillait la garnison de Blida — se vit dans la nécessité de louer d’autres chariots à un entrepreneur civil, un nommé Durand ; il lui en coûta 7 francs par quintal rendu dans cette ville. Et les outils, les tentes, les vivres, tout fut fourni gratuitement par l’armée et en abondance, et rien pourtant né fut compté dans le chapitre des dépenses. C’est en s'appuyant sur les résultats de cette chdueee que le comte Guyot démontra certain soir à Bugeaud, lequel n’en tint d’ailleurs aucun compte, que les villages Marengo reviendraient à plus de 200.000 franes chacun.
Le Gouverneur avertit pourtant le colonel, et celui-ci de se plaindre amèrement de ces investigations dans son rapport trimestriel : «Ma tâche âpre et dure (1) a encore été entourée de bien des contra- «riétés, de bien des difficultés. Elles m’auraient sans doute accablé «sans l'appui constant que m'a prêté M. le Gouverneur général. «On me reproche d’avoir profité des bonnes dispositions de M. le Gou- «vérneur général pour obtenir de lui des secours de transports et «d'outils, ee qui devait nécessairement faire ressortir une économie «que j'aurais préconisée au détriment d’une autre administration. « On ne s’est pas arrêté là, on a supputé le prix des ouvriers rempla- «çant les condamnés au port d'Alger de manière à le leur appliquer «dans mes travaux... Je passerais outre sur de pareilles récrimina- «tions si elles ne regardaient que moi ; mais elles s’appliquent aux «établissements et elles s’attaquent au système que certaines per- «sonnes ont intérêt à dénigrer». Il se plaint même de n’avoir pas été assez soutenu et menace de démissionner : (Dans le cas où je conti- «nucrai d’être isolé (2), sans l'appui que j'invoque, j’achèverai la tâche «que je me suis imposée. Mais je renoncerais à me charger à nouveau «d’une œuvre semblable dans la crainte de me voir, mot vieux soldat
(1) Même rapport, Juillet 1843.
(2) Même rapport.
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«baptisé sur le champ de bataille par le grand homme, user vainement «ce qui me reste d'activité et de force et échouer peut-être».
L'amour-propre de ce colonel est d’une qualité rare. Quoique les succès militaires ne soient guère comparables aux succès pacifiques de l'ingénieur ou du cultivateur, le fait d’avoir été baptisé sur un champ de bataille par le grand homme est à ses yeux la marque d’aptitudes universelles. Echouer en colonisation lui paraîtrait un déshonneur. Pourquoi faut-il done que ce même officier, si convaincu de ses propres mérites, ne veuille point convenir de ceux des autres et aille jusqu’à suspecter leur honorabilité ? Car vraiment, dans un autre rapport (1), il ne se contente plus de discuter ; il attaque, il accuse, et ses imputations qui restent générales et vagues, laissent planer des doutes injurieux sur plusieurs fonctionnaires civils : «Il y a bien longtemps, dit-il, que, convaincu qu’il me serait plus «facile de m'occuper des travaux si j'étais débarrassé des détails de «la comptabilité, j'avais mis tout amour-propre de côté et proposé «à M. le Directeur de l’Intérieur de vouloir bien se charger de cette «partie grave de l’œuvre». La mémoire du colonel est-elle bien fidèle ? Il est prouvé par les lettres du Ministre de la Guerre que l’obligation d’avoir à côté de lui un agent comptable, dépendant de la Direc- tion de l'Intérieur, n’a point été sollicitée mais bien imposée. « J’at- «tendais tout le bien possible (2) d’une semblable mesure, parce que «je croyais que l’on se conduirait suivant mes vues économiques, «qu'on m'aiderait loyalement à établir à moins de 2.400 francs ces «maisons dont la Direction de l'Intérieur porte le devis à 6.113 fr. «Eh bien ! le contraire arriva dès la première fourniture. Je suis forcé «de me plaindre ; car je ne veux pas qu’à l’ombre de mon épaulette «et de ma vieille réputation d’intégrité, il se fasse par des agents «subalternes des achats maladroiïits ou de mauvais aloi. Sans doute, «al est des gens qui s’étonneraient de mon silence pour laisser soup- «çonner que J'approuve de semblables choses». Plus loin, non content d’insinuer que ces achats sont de mauvais aloi, il supposera même que l’on a majoré les prix des fournitures pour pouvoir affirmer que son système était onéreux. Il demande que la Direction chargée de l’achat des matériaux et des transports soit placée sous sa surveil-
(1) Autre rapport du colonel Marengo sur les travaux militaires dans le Sahel d’Alger, 1°* janvier 1844. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A.
(2) Même rapport, 1°: janvier 1844.
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lance immédiate, afin de pouvoir la façonner à ses vues économiques et «pour qu'il n’y fût rien fait qui ne pût être avoué par un vieux €soldat blanchi sous le harnais». Notez la coïncidence étrange : au moment où le colonel Marengo ne craignait point d'insérer dans un document officiel ces insinuations outrageantes, le comte Guyot se plaignait des calomnies lancées contre lui et ses agents. Autre coïncidence : à l’instant précis où le Ministre réclame des comptes exacts sur les dépenses engagées à Saint-Ferdinand, l’estimation du prix de revient d’un lot s'élève brusquement de 1.500 à 2.400 francs. On se plaint, il est vrai, de la mauvaise qualité des bois et de la cherté des achats, comme si le colonel n’avait pas été contraint de se servir au début d’un bois vert et avarié venu de Trieste qu'il s'était procuré. Peut-être, après tout, le bon marché de ces matériaux d’occasion lui fit-il accroire qu'il pourrait toujours en acquérir au même prix et, quand il les vit facturer plus cher, il en arriva à soupçonner de malvérsations ceux qui n’eurent pas la chance de profiter de circonstances aussi exceptionnelles,
La Direction de la Colonisation
L’instant décisif approche. Jusqu’alors, Marengo n’a pu tenter que des essais ; mais il a réussi, ou du moins on le lui dit, et il le croit, puis à son tour le proclame non sans quelque fatuité : « Ma tâche est « finie (1) ; j'ai réussi dans mon entreprise au-delà de mes souhaits ; «Je suis fier d’avoir donné au gouvernement le moyen peu coûteux «de faire de grandes choses en Afrique. Monsieur le Maréchal, gou- «verneur général, vient d'y créer la paix par les armes ; de plus, il «m'a aidé à y créer le moyen de la faire croître et fructifier par la «colonisation. Que le gouvernement le veuille donc ! Malgré mes «37 ans de service et mes 30 campagnes, je suis tout prêt à consacrer « la vigueur qui me reste au bien de mon pays ; alors, ce ne serait plus «par l'établissement de centaines de familles que je procèderais, mais «par celui de milliers». L'enjeu de la bataille se dessine ; c’est la direction complète de la colonisation. Le Gouverneur la fait de plus en plus espérer au colonel et pourtant l’heure est de moins en moins
favorable.
(1) Rapport du 1°r janvier 1844,
Entre temps, en effet, le Ministre avait reçu une nouvelle demande de subvention pour achèvement des travaux de Saint-Ferdmand. Que de fois lui avait-on répété que les villages, construits par les condamnés, ne coûteraient presque rien à l'Etat ! Son étonnement fut en somme fort naturel, lorsqu'il apprit que 100.000 francs ne suflisaient pas, qu'à nouveau on lui demandait un crédit de 50.000 francs. Or, aucune somme n'avait été prévue et l’on ne savait sur quel fonds la prélever. De plus, la demande était irrégulière ; le Gouverneur la jui avait transmise sans y joindre l’avis du Directeur de l'Intérieur. Preuve que ce haut fonctionnaire ne fut pas consulté, qu’on ne voulut pas le consulter ; pourtant il aurait dû l'être tout le premier puisqu'il disposait des fonds votés pour la colonisation. Soult ne pouvait songer à refuser cette somme ; elle avait été avancée par Marengo sur ses propres deniers, mais il ne laissa pas de manifester son-vif mécontentement (1). Il fut plus vexé encore par une autre nouvelle. Sans attendre son approbation, sans prendre l’avis du Conseil d'administration, l'autorité militaire venait de détacher d'urgence auprès du colonel sept officiers et leur avait alloué une indemnité mensuelle à prélever sur les fonds de la colonisation civile.
C’est en parlant de ces officiers, du rôle qu’il leur assigne aujourd'hui et de celui qu'ils auront à jouer demain, que Bugeaud va prononcer le grand mot :
Vous semblez croire (2) que je n’ai attaché ces officiers à la construction des villages qu’à cause du besoin qu ‘avait M. le colonel Marengo d’être aidé dans la surveillance des travaux. Si je n’avais eu d’autre but, ce n’est pas sept officiers qui y sont actuellement, qu’il eût fallu, mais simplement un ou deux. J’ai un but plus considérable, c’est de répondre aux besoins de Pavenir. Si lon veut entrer largement dans la voie de construire les villages par l’armée, si l’on veut appliquer ce principe dans toutes les provinces à la fois, comme il le faudrait, M. Marengo, à supposer qu’il voudrait continuer de s’y consacrer, serait complètement insuffisant. J’ai donc voulu former à l’avance et pour une circonstance que je dois prévoir d’habiles et actifs conducteurs des travaux et des travailleurs. J e ne pourrais les former à une meilleure école qu’à celle de M. le colonel Marengo, quelles que soient les préventions que quelques personnés peuvent avoir contre lui, préventions que je crois injustes. Je dois à la vérité de dire que je ne connais pas un homme dans l’armée, ni dans l’industrie civile qui puisse lui être comparé pour faire marcher une entreprise de cette nature. Il a sur ce point une intelligence un entrain, une activité qu’on trouve bien rarement dans le monde industricl. Ses qualités, il sait les communiquer aux autres, et il n’est pas possible qu’il y ait
(1) Le Ministre au Directeur de la Colonisation, 20 septembre 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A. (2) Bugeaud à Soult, 3 octobre 1843. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G,A,
un paresseux autour de lui. Les officiers, les soldats, les condamnés qui partent pour exécuter ses ordres ne marchent pas, ils courent. En lui demandant des officiers à former sur son patron, je serai en mesure à la fin de l’année d'appliquer les sommes que les Chambres voudront consacrer à la colonisation et de les appliquer avec intelligence et économie, c’est-à-dire de faire la plus grande masse de travail possible avec une somme donnée, résultat que n’obtiendra jamais l’administration civile avec ses formes et son organisation,
Toutes les espérances de Bugeaud s’affirment dans cette/lettre ; il espérait que le jour n’était pas éloigné où son système de colonisation militaire triompherait de la résistance qu'à Paris on lui opposait et il veut se préparer à réaliser en grand son projet : c’est la circonstance qu’il doit prévoir. Il espérait que l’armée serait appelée à entreprendre seule les travaux de construction et de défrichement et il veut avoir sous-la main des officiers capables de les diriger : c’est le but plus considérable qu’il se propose. Plus de directeur civil de colonisation, des directeurs militaires. Avec eux, tout ira mieux, et surtout rien ne se fera plus que sur son ordre et selon ses idées. Le Ministre n’aura qu’un vague pouvoir de contrôle et on ne lui dira que ce que l’on veut bien qu’il sache. Or, Soult entendait ne pas se laisser dépouiller de ses prérogatives ; il signifia à Alger qu’à aucun prix et sous aucun prétexte, il ne supprimera la Direction civile, Il ne supportera pas non plus qu’on restreigne son action. C’est un veto absolu.
Devant ce refus formel, Bugeaud recule, il hésite ; il se défend mollement d’avoir voulu empiéter sur les attributions du Directeur de l'Intérieur. Les termes dont il:5’est servi ne sont pas très exacts et orit mal rendu sa pensée, concède-t-il. Ce dont il est convaincu et ce qu’il a voulu dire, c’est que, pendant la période des débuts, l’administration militaire est plus avantageuse, plus économique et plus puissante que l’administration civile. Cette année, l’armée ne s’estelle pas ingéniée à aider les colons ? Ne leur a-t-elle pas fourni des ouvriers, des matériaux et des moyens de transport ? Aussi, «ils «sont tous enchantés de nous, dit le Gouverneur, et cependant, chose «étrange, on semble nous regarder comme un obstacle à la colonisa- «tion civile, qui ne vit que par nous, qi, n’a de sécurité et de con- «sommateurs que par nous ».
Comme preuve de la pureté de’ses intentions, il rappelle au Ministre que, de bonne heure, il lui a proposé de remettre au comte Guyot les villages construits par les condamnés, afin qu'il en assure le peuplement. Il a déjà commencé par Saint- Ferdinand. La protestation venait trop tard ; au Ministère, on était édifié sur la manière dont
étaient effectuées ces remises. Elles avaient lieu tardivement et non sans de brusques retours de l'autorité militaire. Nous rétrouvons dans une correspondanee particulière, précieusement conservée au milieu des documents officiels, la trace de ces difficultés : « Vous sa- «vez, y est-il dit (1), le mal que Saint-Ferdinand et Sainte-Amélie <ont donné ; il y a huit jours, le colonel avait encore à Sainte-Amélie «un maréchal-des-logis de gendarmerie qui refusait au Maire, et en- «suite au commissaire civil de Douéra, porteur d’un ordre du Direc- «teur, la clef de la dernière maison vacante... et le village est remis « depuis le mois de février. Si je vous disais qu'il y a deux mois (la « lettre est datée du 5 octobre 1844, le fait remontait donc à la fin de « juillet), le colonel a fait couper à Sainte-Amélie tous les foins exis- «tants sur les concessions dont les titulaires n'étaient pas présents, «et qu'il a menacé de faire prendre par la gendarmerie le commissaire «colonial adjoint qui voulait s’y opposer. Si je vous disais qu'il a «refusé formellement de mettre une maison à la disposition du géo- «mètre chargé d’allotir le territoire de Mahelma, de façon que celui- «ci, logeant à Sainte-Amélie, perd son temps sur les routes et n’a- «vance pas sa besogne. S1..., 1l y en aurait jusqu’à demain ». Contre de pareils faits que de discrètes enquêtes avaient vérifiés, ae pouvalent les assurances de Bugeaud ? - A défaut de succès complet, Bugeaud, maintenant qu’il est engagé, se serait bien contenté d’un demi-succès. Certain qu’il ne pourra pas faire revenir le Ministre sur son refus, il échafaude alors un projet transactionnel : on laisserait une partie de la colonisation à l'élément civil et on réserverait l’autre à l'élément militaire. Par un singulier revirement, lui qui présentait naguère la tâche des colonisateurs comme simple, la trouve aujourd’hui des plus complexes ; elle nécessite selon lui des efforts multiples auxquels la bonne volonté du comte Guyot et celle de ses agents ne suffisaient plus: :
La colonisation (2) est l’œuvre la plus ardue et la plus compliquée dans ses dé tails, elle absorberait à elle seule une administration laborieuse ; en effet, elle exigeune foule de travaux divers tels que les plans, les levés de terrains, des allotissements parcellaires, des projets de village, des briquetcries, des fours à chaux, cs ateliers de serrurerie et de taillanderie, des constructions pour les familles, pour tous les services communaux et cantonaux, des fontaines, des lavoirs, des
(1) Lettre sans nom d’auteur conservée dans les Archives Algériennes sous cette rubrique : Extrait d’une lettre & Alger, en date du 5 octobre 1844.
(2) Bugeaud à Soult, 5 janvier 1844. Archives de la colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A.
Chemins vicinaux, des défrichements, des plantations, ete. etc. Enfin, il faut choisir les familles par correspondance avec l’Europe, les faire arriver, les soigner à-leur débarquement, vérifier leur composition et leur avoir, les porter sur leur concession, leur prêter des bestiaux, des outils aratoires, leur donner des semences, ete., ete. En un mot, la partie du personnel renferme plus de quarante questions de détail qu’il serait trop long d’énumérer mais qui constituent une grosse bureaucratie et une comptabilité,
Tant de difficultés ne sont ici énumérées complaisamment que pour arriver à cette conclusion : une besogne aussi considérable ne saurait être accomplie avec la célérité voulue si elle reste toute entière entre les mains du Directeur de l'Intérieur, déjà chargé de plus d’affaires qu’il ne peut en traiter ; il est donc préférable d’en confier une partie à des hommes d’ on habitués à aller vite, propres au commandement et sachant se faire obéir, à des officiers.
La division du travail s’établira d'elle-même, pourvu que l’on admette le principe suivant : de même que l’on emploie la main-d’œuvre militaire au percement des routes ou au creusement des canaux, de même on lui confiera la construction des maisons et les défrichements des terres ; ces travaux préparatoires sont indispensables au succès de la colonisation. A l'Etat de les entreprendre à ses propres frais et de les faire exécuter par ses soldats. Ainsi on évitera que les familles dépensent leurs maigres ressources ; elles cultiveront de suite et assureront leurs subsistances pour l’année suivante. Ce principe posé, le départ devient aisé entre les deux administrations : la Direction de l'Intérieur recherchera les emplacements les meilleurs pour les futurs villages et allotira les terrains ; elle s’occupera de dres- ser les plans, soumettra ses projets au Conseil d'administration, ordonnancera les sommes nécessaires aux officiers ; en outre, elle conservera dans ses attributions le choix des familles, leur placement, la fourniture des semences et la distribution des secours. Mais il y aura aussi désormais dans chaque province des officiers expérimentés qui dirigeront les grands chantiers de colonisation. L'administration militaire fera le gros œuvre, l'administration civile s’occupera des détails et peuplera le centre ; l’une construira et l’autre organisera.
Maintenir aux services civils le travail de conception et celui de bureau, puis l’organisation du nouveau centre, charger seulement les services militaires de l'exécution des plans conçus et adoptés par la Direction de l'Intérieur, la mesure paraissait séduisante ; elle offrait l’avantage de tracer une ligne de démarcation assez nette. Il y avait bien le problème financier... mais on versait. Par lettre du 16 février,
Soult accepte*en principe la proposition de Bugeaud (1); il exige toutefois qu’elle soit formulée d’une manière plus nette et plus complète et que le Conseil d'administration en soit saisi ; sur quelques points, il veut qu’on ÿ apporte de notables amendements. Le débat entre Ministre et Gouverneur recommence donc sur de nouvelles bases : il n'offre plus cependant le même intérêt, car il se traîne dans des arguments toujours les mêmes, et puis on s'éloigne de plus en plus du système du colonel Marengo pour se rapprocher de celui de Bupeaud. Il ne s’agit pas de l'emploi des condamnés militaires ; il s’agit du travail de toute l’armée, On sent que le débat dévie et qu'il n’aboutira pas. É | + %
De toute cette longue controverse, ne ressort-il pas une première conclusion ? Qu'est devenu le projet du colonel ? Il s’est à la fois élargi et rétréci. Elargi, puisque, si lon continue à employer les con-. damnés militaires, on leur adjoint tous les soldats que la guerre laisse disponibles. Rétréci au demeurant, car, si le colonel conserve la haute direction des chantiers, il est obligé de se conformer à un plan qu’il n’a pas conçu, il subit le contrôle financier du comte Guyot ou du Ministre, il ne peut ni allotir les terres, ni choisir les colons, ni réserver des concessions à ses travailleurs. Assurément, les instructions ministérielles le déçurent dans ses espérances. Elles comblèrent de joie au contraire le Gouverneur qui vit dans l’adhésion de Soult le triomphe prochain de ses colonies militaires.
Qu'il me soit permis d’abord, Monsieur le Maréchal (2), de vous exprimer le sentiment de vive satisfaction que m’a fait éprouver l'approbation donnée par votre Excellence au principe fécond dont j’ai ea honneur de lui exposer l’adop. tion. Rien, à mon avis, n’est plus capable de hâter l’accomplissement de l’œuvre que nous poursuivons en Algérie que l’emploi bien entendu de l’armée aux grands travaux d'utilité publique et notamment à ceux de la colonisation. Elle seule, en effet, représente la puissance d’action nécessaire pour avoir raison, sans aggra ver, dans une proportion excessive, les charges qui pèsent sur le budget, des difficultés extrêmes que représentent ces créations. à
Tout fier de ce premier succès, Bugeaud ne remarque pas que l’adhésion du Ministre est conditionnelle : si le projet est bon en principe,
(1) Soult à Bugeaud, 16 février 1844. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A.
(2) Bugeaud à Soult, 2 mars 1844. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Saint-Ferdinand. A.G.G.A.
encore faut-il qu’il soit pratiquement réalisable. On lui réclame des
“précisions sur le nombre des villages à construire, la quantité de:
travailleurs, le montant de la dépensé. A Alger, on n'avait pas de réponse prête à toutes ces questions et Bugeaud ne tenait pas à en donner une pour le moment ; il comptait garder toute latitude dans l'exécution. H se contente ne d’énumérer les noms des centres projetés : Mahelma, le Fondouk, le camp de l’Arba, El-Hadjer, Ben- Chaïba, Mouzaïa dans la province d'Alger ; un village sur les bords du Zéramna, un autre sur ceux du Safsaf, puis El-Arouch, les TFoumiettes, Smendou dans la province de Constantine ; la Sénia, Misserghin, le Figuier dans celle d'Oran. La plupart de ces projets n’ont d'ailleurs fait l’objet d'aucune enquête et il sera bien difficile qu’ils soient prêts avant la fin de l’année. On mettra le comte Guyot en
, ; demeure d'aller vite. Pourtant, ces explications — Bugeaud s’en
rend parfaitement compte et en convient -— «ne renferment pas un «projet d'organisation proprement dit» ; il promet de s’en occuper, il le fera établir, le soumettra au Conseil et l’adressera à Paris. |
Il se rend compte aussi de la déception du colonel et désirerait en adoucir l’amertume. Au lieu d’une direction partielle qui s’étendait aux seuls travaux de la province d'Alger, il lui en confiera une plus générale pour l'Algérie tout entière. Marengo aura la haute main sur les bataillons de terrassiers et de maçons ; il les fera demain manœuvrer à sa guise. Pour le moment le Gouverneur l’envoie à Beni- Mered et à Mahelma.
Au. mois de mai, on trouve en elfet le colonel et ses condamnés dans le premier de ces villages : ils ont tracé les fondations de dix maisons et s'apprêtent à bâtir. Quelques mois après, ils sont à Mahelma ; en octobre, 46 maisons sont achevées. Il y a plusieurs chantiers ; on travaille un peu partout dans le Sahel.
- Mais déjà les galops arrivent et ils sont à l'adresse du grand bâtisseur. Suivant une correspondance de l’époque (1), «le village, exécuté «par le colonel, ne ressemble nullément au projet adopté par le Con- «seil et approuvé par le Ministre ; et en outre, le Colonel vient de «commencer une ferme sur je ne sais quel point du territoire, et il «la pousse si vivement qu’elle est presque terminée. Il y a une semai- «ne au plus que le Directeur en a été informé par hasard ; M. Mercier «en a parlé au colonel et lui a fait des représentations, il a répondu
(1) Lettre sans nom dauteur, précieusement conservée dans les Archives de la Colonisation Algérienne et datée du 5 octobre 1844. A.G.G.A.
«qu'il irait son train et se f... (teætuel) de ce qu'on pouvait dire ou «faire ».
Le fait signalé était exact. Marengo, sans être autorisé par le Ministre, venait d'employer les condamnés militaires à la réparation des bâtiments de l’haouch Skaladji et à la culture des terres dépendant de cette ferme. Il y avait employé de 20 à 25.000 francs qu'il aurait économisés sur les fonds mis à sa disposition pour Saint-Ferdinand et Sainte-Amélie, Cireonstance aggravante, ce haouch n’appartenait pas au domaine, il était la propriété de MM. Portal et Lamonta. Ceuxci s’empressèrent de faire valoir leurs droits. Quand la chose fut ébruitée, le comte Guyot fut bien obligé de réclamer (1) des explications ; le colonel, pour se justifier allégua d’abord que ces terrains lui paraissaient indispensables à la colonie de Sainte-Amélie, qu'il fallait
à l'Algérie une ferme modèle, enfin que l’occupation militaire de ce:
point était nécessaire à la défense du Sahel. Autant de prétextes insoutenables pour masquer de choquantes irrégularités. Le Ministre, furieux, blâma énergiquement le colonel ; il blâma aussi le régisseur comptable et ordonna une enquête à l'effet de savoir si des altérations
d’écritures avaient été commises pour dissimuler certaines dépenses ;
il blâma même le Directeur de l'Intérieur de n’avoir pas exercé une active surveillance. De la part de grands chefs militaires, PAROI attitude ne pouvait pas être tolérée.
D'autant plus qu’à la même époque il se passa un fait inouï, celuilà imputable à Bugeaud ; et cela fit réfléchir-à Paris. Dès que Mahelma fut assez avancé, ordre fut envoyé des bureaux du gouvernement général d'installer 30 colons militaires dans les nouveaux bâtiments que l’on avait fait édifier pour les familles civiles. La Direction de l'Intérieur n’y avait point encore envoyé de concessionnaires, mais elle n’allait pas tarder à le faire; il fallait se presser : 30 maisons sont achevées ; le Maréchal, récemment créé duc d’Isly, le sait. Ses soldats avant tout! il les loge ; les colons civils pourront attendre. Cette nouvelle provoqua dans les bureaux du Ministère un véritable sentiment de stupeur. Se pouvait-il qu’elle fût vraie ? Le Ministre avait refusé une année auparavant, et cela en termes catégoriques, son agrément à la formation de compagnies de soldats non libérés ; il
(1) Toutes les pièces de cette Re ne se trouvent pas à Alger ; il y en a à Paris. ;
Voir notamment une lettre du Ministre au Gouverneur général, du 22 OUIONEE 1844. A.G.G.A.
avait même maintenu pendant quelque temps son ordre de licenciement de celles qui avaient été installées à Mered et à Mahelma : s’il l'avait retiré ensuite, il avait été bien entendu-que les centres, peuplés par des soldats, recevraient des éléments eivils et ce fut pour cette raison que l’on envoya les condamnés y bâtir quelques logements à vendre à ces immigrants. Et voilà que le Gouverneur transforme ce village civil en village militaire, qu’il distribue à ses militaires et sans leur réclamer aucune redevance les maisons construites. Le Ministre se trouve dans un singulier embarras ; lui qui s'était réservé le droit de choisir les futurs habitants de ces centres, lui qui les a déjà en partie désignés (60 sont partis pour Alger pour être placés soit à Mahelma, soit à Saint-Ferdinand), 1l ne peut pas, il ne doit pas sanctionner l’audacieuse décision du Gouverneur. Ses bureaux le lui conseillent et voudraient même le lui imposer, mais... on est au lendemain de la bataille d'Isly.
Le coup d’audace de Mahelma est le dernier épisode du drame qui se joue. Vainqueur des Marocains, Bugeaud cherche à profiter de sa victoire sur tous les terrains ; il veut assurer le triomphe de son système, mais de tout son système, de son système intégral. Ce qu’il se. propose désormais, ce n’est pas d'utiliser quelques compagnies de condamnés à des travaux de terrassement et de bâtisse, il veut former de nombreuses légions de soldats laboureurs ou bien créer de vastes camps agricoles, il veut confier à l’armée l’œuvre de la colonisation tout entière, La main-d'œuvre pénitentiaire ne lui apparaît plus que comme un moyen d’une efficacité relative ; il lui faut aujourd’hui le remède énergique et généraf, seul capable d’infuser à la colonie faible et anémiée un sang riche et abondant. D’autres conflits vont surgir, d’autres rêves hanteront l’esprit du Maréchal ; il ne restera bientôt plus du système du colonel Marengo que le souvenir d’un simple intermède joué entre deux pièces plus importantes, et ces pièces, ce sont les deux premiers projets de colonisation militaire de Bugeaud.
Ïl oublie donc peu à peu ce qu’il a tañt vanté et déjà, sans s’en douter peut-être, il va prendre des mesures pour la liquidation du passé. S'il perd de vue, en effet, les méthodes du créateur de Saint- Ferdinand, il n’abandonne ni le colonel, ni ses officiers. Aussi, avant d'entreprendre en France une vigoureuse campagne en faveur des légions colonisatrices, il s'efforce d'obtenir du Ministre pour eux, les
directeurs de travaux pacifiques, les mêmes récompenses que pour ses autres officiers, les chefs de ses troupes victorieuses. Sa lettre confidentielle du 3 octobre 1844 (1) est certainement une des plus belles qu'il ait écrites :
Il y a, Monsieur le Maréchal, dans l’œuvre si compliquée confiée au zèle, au dévouement et au courage de notre armée en Algérie bîen des manières de se rendre digne de la gratitude de la France et de la sollicitude àe son gouvernement ; il n’est pas permis à tous les officiers, sous-officiers et soldats de notre brave armée de prendre part en même temps aux opérations militaires et de chercher sur les champs de bataille les occasions de se faire remarquer. Tous le voudraient à la fois, et le général en chef qui les commande n’a point à se préoccuper du soin d’exciter leur ardeur, mais bien de la modérer. Mais, là ne se borne pas le rôle de nos soldats en Algérie. Tandis qu’une partie d’entre eux parcourait le pays de l'Ouest à l'Est pour assurer notre domination sur teute l’étendue de notre nouvel empire, tandis que nos colonnes achevaient de soumettre les montagnes les plus âpres du pays des Kabyles ou réduisaient à néant les efforts de tout le Maroc, que faisaient tant d’autres bras qui n’étaient pas appelés à com-
battre ?
Et il rappelle longuement que ceux-là élevaient des casernes, bâtissaient des hôpitaux, ouvraient des routes, lançaient des ponts, construisaient des villages ; il conclut :
Je n’estime pas à un moindre prix le zèle, la persévérance et les études qu’ils nécessitent de la part des officiers et des sous-officiers qui les entreprennent que les vertus guerrières de ceux qui combattent l'ennemi. -
Il s'honore done en les récommandant à la bienv illance et à la justice du Ministre.
Mais il ne peut oublier l’initiateur de l’œuvre entreprise, le colonel qui, par son incroyable activité, les ressources de son esprit et son dévouement à la chose publique, a, d’après lui, rendu des services éminents à la colonie :
La vie de cet homme depuis douze ans (2) qu’il sert en Afrique est toute de travail et de création ; sans cesser de remplir un seul jour les obligations de son service militaire et les devoirs imposés au commandement de la milice africaine qui lui est confié, il a exécuté, vous le savez, auprès d'Alger, d’immenses travaux. Il a résolu ce problème que je lui avais posé de prouver aux plus incrédules que le meilleur mode de colonisation civile était la colonisation par l’armée... Son courage a surmonté toutes les peines et toutes les fatigues attachées à cette tâche difficile ; il s’est soumis aux plus grandes privations de la vie des caps, au milieu des condamnés militaires ; il s’est exposé comme eux aux plus cruelles mala-
(1) Bugeaud à Soult, 3 octobre 1844, Archives de la LOPCEERON Algérienne. Dossier de Saint-Ferdinand, A.G.G.A
(2) Même lettre que ci-dessus, 3 ubie 1844, :