‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 50 sur 77 · OS CL · texte numérisé non relu

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verneur, ont-ils eu pour effet d’assurer l'existence des familles et d'augmenter la production ? Les documents officiels tendraient plu-

tôt à démontrer le contraire ; ils nous donnent la valeur des récoltes pour chaque centre : fs

Valeur de la récolte dans les Valeur de la récolte dans les

centres de condamnés mili- centres de la direction citaires : vile :

Centres Valeur de la récolte Centres Valeur de la récolte St-Ferdinand.... 21.484 Draria ...... ee NE STI Ste-Amélie ...... 17.532 | Chéragas........ 54.290 Mahelma........ 8.042 Ouled-Fayet..... 29.460

El-Achour....... 57.740 D'AOÛT man 27.620 CreSCIa Tu 2 1294735 Baba-Hassen Lys s0 24096 Dônéra 2.0 46020

De cet état d’infériorité, il n’est pas malaisé de découvrir les causes : quelques-unes sont indiquées par le rédacteur de la publication officielle à laquelle nous avons emprunté les précédents renseignements : «Malheureusement, dit-il (1), cette partie du Sahel est tellement acci- « dentée que les routes fort difficiles à exécuter, n’ont pas été termi- «nées en même temps que les villages ; toutefois des chemins carros- «sables conduisent d'Ouled-Fayet à Saint-Ferdinand par la plaine «de Staouéli ; de Douéra à Sainte-Amélie et à Mahelma, de Saint- « Ferdinand à Sainte-Amélie, du Marabout d’Aumale à la Consulaire, «par le plateau». Etaient-ce bien des chemins carrossables ? Tous, la plupart du temps, se trouvaient dans un piteux état ; on ne pouvait s’y aventurer durant la saison des pluies. Donc interruption des communications ou du moins des charrois en hiver. On étudie bien en ce moment un réseau de routes plus complet et qui sera mieux établi. Mais combien de temps faudra-t-il attendre ? Lorsque l’on veut coloniser un pays neuf, l'ouverture des routes est d’une nécessité immédiate : elle doit précéder la construction des centres ou du moins coïncider avec elle. Sans cela, la colonisation ne peut réussir, ou elle reste débile. Marengo n’avait pas songé à doter la région de bonnes routes ; ses prolonges, tirées par de vigoureuses bêtes et poussées dans les passages difficiles par les bras des condamnés,

(1) Même Situation, 1845-1846. Page 134.

avaient franchi les ravins et escaladé les rampes ; mais les attelages des colons ! Ils restaient embourbés dans ces pistes que l’on avait ouvertes.

Avait-il au demeurant bien choisi l'emplacement de ses villages au point de vue de la fertilité des terres ? Non, le plateau de Boukandoura représentait une position défensive excellente, mais il se prétait mal à la culture. Le sol, couvert de palmiers nains et de broussailles, fut péniblement défriché et les premières récoltes vinrent mal. L'administration disait aux colons : les terres donneront beaucoup de céréales ; mais, quand et comment, le concessionnaire ne le savait pas, et pour le moment ne moissonnait que de maigres épis. L’administration ajoutait : les vignes y pousseront bien ; mais le mot d'ordre était d'empêcher la culture de la vigne. D'ailleurs les paysans auraient-ils passé outre à cette interdiction, qu'ils n’auraient pas pu attendre trois années. Multipliez, disaient encore les agents de l'Etat, les cultures arbustives, plantez des müûriers ; comme si les acheteurs de lots, dont les ressources étaient faibles, pouvaient attendre six ou sept ans, le délai à peine suffisant pour produire la feuille nécessaire à l’élevage des vers à soie ! Il ne fallait, certes, pas autant d’an nées pour que le colon fût ruiné et pérît avec sa famille de misère et de faim. Restaient, il est vrai, les prairies naturelles et l’élevage des bestiaux. Encore fallait-il pouvoir acheter des bêtes.

Comme il n’est guère possible à un document administratif de conclure par autre chose que par des constatations de favorable augure, le rédacteur de la note en arrive à soutenir que le départ des premiers colons a été un bien : « Parmi les familles (1), à qui, dans le principe, «des concessions avaient été faites, quelques-unes ont vendu, quel- «ques autres ont mis à la place des fermiers ; mais c’est là comme «partout un triage dont bénéficiera la colonisation. Les spéculateurs «sont partis, restent les agriculteurs et les cadrés seront prompte- «ment au complet». Optimisme de commande ! Langage officiel qui veut masquer la vérité ! Pour pénétrer plus complètement dans la vérité des faits, pour mieux mesurer la détresse de ces colons de Saint-Ferdinand ou de Sainte-Amélie, eonsultons un document, officiel lui aussi, mais qui était resté confidentiel.

*k HT C’est un rapport de l’Inspecteur de colonisation, M. Darru : il fut

(1) Même situation, 1845-1846. Page 134.

écrit en cette même année 1846 et après une visite détaillée de Sainte- Amélie par ce fonctionnaire (1) ; comme il n’était pas destiné à la publication, son auteur y a tracé un tableau sincère de la situation précaire de ce centre et énuméré les mesures qu’à son avis il conviendrait de prendre de suite pour essayer d'y ramener un peu de vie.

En septembre 1846, Sainte-Amélie contenait 52 maisons adossées deux à deux ; un espace de dix mètres séparait chaque couple de bâtiments. En arrivant au village, «on trouve, dit M. Darru, une «première ligne de onze maisons doubles avec premier étage, offrant «une longueur de 300 mètres ; derrière est la place qui est de même «longueur. Les autres suivent sur les côtés latéraux et sont égale- «ment établies à dix mètres l’une de l’autre». Plus loin, à une distance d'environ 500 mètres, s’élevaient 50 à 60 maisons doubles à simple rez-de-chaussée ; on les destinait à des ouvriers. Enfin, au pied du village et au bord du chemin qui y conduisait, s'élevait un bâtiment à tourelles de plus vastes dimensions ; on en avait fait une église et un presbytère. Tous les bâtiments étaient en bonne maçonnerie avec couverture en tuiles. Le village a un aspect pittoresque et assez agréable : pas de fossé, pas de mur d’enceinte, pas de fortifications. De ce tableau, il n’y a guère à retenir que cette singulière répartition des maisons que l’on destinait à des classes différentes de population : Marengo tient beaucoup à ce que les ouvriers ne soient pas mélangés aux bourgeois ; il les loge à un demi kilomètre du village dans de petites maisonnettes. Quant au gros propriétaire auquel revenait le, château à tourelles, faute d’en trouver un qui voulut bien acheter ce chef-d'œuvre du travail des condamnés, on l'avait remplacé par un prêtre. M. Darru n'insiste pas sur cette disposition du village ; il ta constate seulement. :

Ce qu’il étudie avant tout, ce sont les conditions de vitalité du centre ; elles lui paraissent bien faibles. Ainsi, en Afrique, le facteur : essentiel, le gage assuré du succès, est l'abondance des eaux. Il y avait bien à Sainte-Amélie deux sources, mais toutes deux étaient situées en contre-bas des maisons et aux deux extrémités de la grande rue. L'eau n’en est pas assez abondante pour qu'on puisse irriguer les terres voisines. On à planté des arbres sur les routes ; faute d’arrosage, ils n’ont pas pris. Et dire qu'à mille mètres environ, sur la route conduisant à Mahelma, dans une position dominante à laquelle on

(1) Ce rapport est intitulé : « Rapport spécial sur le village de Sainte- Amélie» par l'inspecteur de colonisation Darru, et est daté du 8 septembre 1846.

PTE .

arrive par une pente très douce, coulait une troisième source, celle-là au débit plus régulier et plus fort ; les indigènes la connaissaient bien, car ils n’en trouvaient pas d'autre depuis le ravin de Dély-Ibrahim jusqu’au Mazafran et ils avaient l'habitude d'y abreuver leurs troupeaux, Au moyen de travaux peu coûteux et sans nuire aux indigènes, il eût été facile d'en conduire les eaux au centre. Les plantations d'arbres réussissaient, les maisonnettes s’entouraient de jardinets, les colons prenaient goût à leurs pauvres demeures. Mais le colonel n'avait songé qu'à bâtir.

Aux colons de Sainte-Amélie, l'Etat avait vendu une maison et dix à douze hectares de terres, dont une petite partie défrichée et ensemencée ; il avait vendu les maïsons avec premier étage la somme de 1.600 franes et celles à rez-de-chaussée 1.000 francs. Toutes avaient trouvé des acquéreurs ; quelques concessionnaires (ils furent

peu nombreux) avaient obtenu des lots doubles et même quadruples..

Or, au mois de septembre 1846, la population de Sainte-Amélie (les chiffres de M. Darru ne concordent pas avec ceux des statistiques officielles, ils sont plus faibles) ne s'élevait qu’à 93 habitants, savoir 26 hommes, 19 femmes, 40 enfants, 8 ouvriers, composant en tout 28 familles. Sur 52 maisons, au bout d’un an ou d’un an et demi de prise de possession, près de la moitié étaient inoccupées : «Cet aban- « don des concessions, dit M. Darru, est d'autant plus à regretter que «la localité m'a paru saine, que les constructions sont bonnes et que

«ehaque concessionnaire a reçu des terres défrichées et ensemencées ». Parmi les colons qui demeuraient à Sainte-Amélie, quelques-uns avaient-ils réussi ? Avaient-ils encore foi dans le succès ? Tous étaient misérables et tous désespérés : «Les colons, dans la plupart desquels

€ J'ai reconnu de la santé et de l’intelligence, n’ont néanmoins pas «réussi et sont tous malheureux. Ils se plaignent du climat et lui «attribuent leurs maux. Je pense qu'ils ont tort et qu'avec plus de «force morale ils parviendraient à améliorer leur position». Pas de cultivateur riche ou seulement aisé qui puisse par quelque entreprise agricole un peu étendue donner du travail pendant la mauvaise saison. Point d'exemple salutaire d'activité.

Afin de relever le courage de ces pauvres gens et leur procurer quelques ressources, ce fonctionnaire propose d'entreprendre, soit à Sainte-Amélie, soit dans les environs, quelques travaux d'utilité publique auxquels on les emploiera : plantation d’arbres sur les routes, adduction d’eau, rectification des chemins, ete. Il appuie une demande des colons à l’effet d'obtenir ün communal pour faire

pâturer leurs bestiaux. Encore une condition de succès pour une agglomération rurale dont on ne s’était point occupé à Sainte-Amélie et que l’on à d’ailleurs presque toujours oubliée dans la création des Premiers centres de la colonie. Qu’on remplace aussi les concessionnaires absents ou défaillants par quelques riches propriétaires, auxquels on constituera un domaine plus grand avec plusieurs lots. Qu'on embellisse même le village afin de le rendre agréable à ses habitants ; car rién n’est plus désastreux en matière de colonisation que l'ennui et le dégoût. En fin qu’on accorde une fois de plus cette année les semences nécessaires : 50 quintaux d'orge, de blé et de pommes de terre. À

Il note à ce propos que la détresse des colons n’est pas due seulement à leur manque de ressources ou à leur défaut d'énergie : «On çne saurait leur imputer, tout-à-fait, la triste position dans laquelle «ils se trouvent, ni leur faire un reproche de n'avoir pas été pré- «voyants. Les événements passés, l’irruption des sauterelles, une «sécheresse extraordinaire sont de légitimes excuses». Ces fléaux, si désastreux pour la colonie nouvelle, étaient peu connus en France ; on n’en soupçonnait pas la gravité. Jusqu'au fisc qui poursuivait, qui tenaillait ces pauvres gens. La faveur, que leur avait accordée Bugeaud, d’échelonner leurs versements, se retournait maintenant contre eux. Ils étaient aujourd’hui plus pauvres qu’à leur arrivée. Comment se libérer vis-à-vis de l'Etat ? Ils ne le pouvaient plus. Ce fut le moment choisi par la Direction des Domaines pour réclamer … les sommes qui lui étaient dues ; après avoir montré une grande com-

plaisance, elle adoptait des mesures d’une sévérité excessive.

M. Darru, un fonctionnaire cependant, à le courage de signaler les erreurs de l’administration. Elle a de trop nombreux agents, elle est mal servie. Dans les campagnes, les délits étaient nombreux, les vols se multipliaient, et, malgré les plaintes réitérées des colons, les Maires restaient impuissants. Ils avaient bien sous la main des tambours-brigadiers, des gardes-champêtres, mais ces modestes servi-

teurs insuffisamment payés s’oceupaient plutôt de leurs intérêts personnels que de ceux d’autrui. Le tambour-brigadier n’a que quatre jours d'occupation par mois, le garde-champêtre fait de rares tournées dans les champs et, si on le lui reproche, il allègue la modicité de son salaire et la nécessité de cultiver son lopin de terre. À Sainte- Amélie, le premier, plein de santé, demeure inoccupé ; le second, at- © teint d’une maladie incurable, ne sort plus de chez lui. Pourquoi ne

pas confier les deux fonctions à l’homme valide ? Oui, mais les errements de l'administration s’y opposaient.

Détails insignifiants, observera-t-0n ; mais en est-il de négligeables dans l’art de coloniser ? Si nous avons cité celui-là en empruntant au rapport d’un inspecteur, c’est qu'il avait paru avoir quelque valeur aux yeux d’un homme assurément compétent ; il soulevait en effet, la question de la sécurité des personnes et des biens, un des problèmes les plus redoutables de la politique algérienne. Tout a réellement son importance dans l’organisation d’un centre nouveau, même le détail le plus infime. Qu'est-ce que coloniser, sinon créer un organisme vivant dans des conditions spéciales de milieu physique, social et moral ? Or, quand il s’agit d’un corps vivant, les parties qui le composent sont liées entre elles par des liens d’étroite dépendance ; oublie-t-on de s’occuper de celle dont le rôle dans l'économie générale paraît négligeable, la santé du tout ne tarde pas à s’en ressentir. Sans doute, pour faciliter la transplantation des Européens sur cette terre africaine, pour leur permettre de prendre racine en un pays si différent du leur, la précaution qui consistait à leur fournir une demeure toute prête était utile, car elle devait atténuer les effets de la crise consécutive à ce déracinement du sol natal; mais ce n’était pas la seule qu’il importait de prendre.

On n'avait point choisi pour installer ces centres la région la plus favorable des environs d'Alger. Que se proposait-on en somme ? Etablir des villages agricoles et les peupler de cultivateurs. Le mieux était par suite d'offrir aux immigrants de bonnes terres fertiles et faciles à cultiver, des eaux abondantes, des voies de communication commodes. Or, nous l’avons vu, rien de tout cela n'existait dans les localités choisies par le colonel Marengo ; partout au contraire un plateau difficile à débroussailler, un sol pauvre, des sources au débit maigre et variable. Cet officier s'était laissé séduire par la position stratégique de ces emplacements. Le bel avantage pour un colon de pouvoir se mettre à l'abri d’une attaque si on le condamne dans le même temps à mourir de faim !

Le milieu social n’était pas mieux choisi. Assurément on n’eut pas à craindre le voisinage des Arabes ; leurs tribus avaient quitté le Sahel et, si quelques-unes revinrent, elles furent fractionnées et ne comptérent Jamais que peu d'individus. Mais on concéda les terres

et les maisons de Sainte-Amélie à ces gens qui, suivant Bugeaud, Cfont antichambre dans les bureaux du Ministère», à des quémandeurs n'ayant aucune pratique des choses agricoles, à des bourgeois oisifs, même à des veuves de fonctionnaires ou d'officiers. Il ne vint que fort peu d'agriculteurs et ceux qui se rendirent à Sainte-Amélie, pour voir les concessions avant de les acheter, s’en rétournèrent bien vite désabusés. Encore si l’on avait composé cette population de tous les éléments que l’on rencontre d'ordinaire dans une société normalement constituée. C’est ce que réclamait Soult et pour cela qu’il critiquait la méthode du colonel Marengo, construisant sur un modèle uniforme les premières maisons de Saint-Ferdinand, Le Ministre de la Guerre aurait désiré qu’il y en eût de très simples pour les ouvriers, de plus vastes pour de moyens propriétaires et de plus luxueuses pour les capitalistes. Or, malgré ses recommandations, on ne construisit que plus tard quelques logements ouvriers en dehors du village et toutes les maisons furent vendues. Il n’y auradonc dans ces bourgs, ni prolétaires pour effectuer moyennant salaires les travaux agricoles, ni capitalistes pour les rémunérer. Les seules gens qu’on y envoya ne se considéraient pas comme assez pauvres pour travailler euxmêmes, mais ils, n'étaient pas assez riches pour faire travailler les autres. X Et quel étrange milieu moral ! Les rêves que les acheteurs avaient formés firent bientôt place à de décevantes réalités. Le sirocco dessécha les blés, les sauterelles les dévorèrent. Désespérés, beaucoup de colons partirent ; les autres n’eurent plus de cœur à l'ouvrage. S'ils restèrent, c’est qu'ils avaient une famille à élever et que peut-être ailleurs ils n'auraient pas trouvé un autre abri. Mais que de misères ! Et que de dégoûts ! Les autorités algériennes n’essayèrent même pas — c'était pourtant leur devoir — de relever paï des mesures bienveillantes les courage; abattus. Il aurait fallu pour cela qu'elles aient le temps de songer aux colons et que tous leurs instants ne soient pas pris par les luttes stériles et décourageantes entre civils et nlilitaires. Les coups qu’elles se portaient tombaient parfois sur les épaules des pauvres malheureux qui n’en pouvaient mais. L'autorité militaire ordonne un jour de couper les foins sur des concessions déjà vendues ; elle édifie le lendemain une ferme sur une terre qui n'appartient pas à l'Etat. La Direction des Domaines met en demeure Îles acquéreurs d’avoir à verser dans ses caisses les sommes qu'ils doivent encore sur le prix d'achat et elle choisit le moment de leur plus grande détresse matérielle et morale. Jusqu'à la Direction de la colonisation

qui refuse de leur avancer de nouvelles semences, ce qui les empêche de cultiver. Que de fautes accumulées ! Puisqu’il avait assumé la charge de coloniser l'Algérie, le gouvernement devait, à ceux que ses promesses y avaient attirés, une aide effective et un réconfort moral. Devant tant de diflicultés, Bugeaud finit par convenir que la colonisation était l'œuvre la plus compliquée et la plus ardue qui se pût imaginer ; à ce moment ne dut-il pas quelque peu sourire des déclarations du colonel Marengo et du jugement que lui-même avait porté sur elles ?

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