LA TRAPPE DE STAOUELI
# . Opinion de Bugeaud sur le rôle joué par Parmée dans la fondation de Staouéli. — La politique de la monarchie de juillet à légard des congrégations religieuses en France et en Algérie.
I. — Origines de la colonie dés Trappistes. — M. de Corcelle promoteur de cet établissement, — Opposition première de Bugeaud : l’évolution de ses idées.
II. — L'acte de concession : négociations entre le Père Gabriel et lé comte Guyot. — Intervention de M. de Corcelle à ‘la Commission de colonisation. — La puissance des Trappistes. -
II. — Fondation du Monastère et de la Ferme. L'assistance de l’administration militaire : travailleurs, argent, vivres. — Lettre de Bugeaud à l’évêque de Valence.
IV. — Grandeur et misère de la Trappe. — L’apparence et la réalité. — Les demandes de rations de vivres et les rapports officiels.
Dans quelle mesure et pour quelles raisons la Trappe à réussi.
Au retour d’une visite au monastère de Staouéli en août 1845, Bugeaud faisait insérer dans le Moniteur Algérien (1) une note curieuse sur cet établissement. Comme il ne l'avait pas vu depuis plusieurs mois, il fut frappé des rapides progrès de la construction et de la culture.
Staouéli, dit-il, est non seulement un beau monastère, mais encore une ferme intéressante.
À sa création a contribué surtout l’armée ; elle a bâti, défriché, planté, moissonné. Aussi, tout en rendant justice aux Trappistes, à leur esprit d'ordre et de discipline, il ne peut s’empêcher de reporter sur ses soldats presque tout le mérite de l’œuvre accomplie :
Sans doute, dit-il (2), cela n’est pas dû entièrement aux Trappistes eux-mêmes.
On peut même dire que tous les travaux manuels ont été exécutés par les travailleurs militaires.
(1) Moniteur Algérien, 20 Août 1845, où Journal des Débats, 27 Août 1845. (2) Tbidem.
Un peu plus loin, autre confidence :
Cette création n’est assurément pas un type de colonisation ; elle a coûté à l'Etat plus que trois villages de 50 feux, &
La Trappe de Staouéli, établissement religieux et ferme agricole, serait-elle donc l'œuvre de l’armée ? Aurait-elle été fondée aux frais de l'Etat ? Les condamnés militaires et les soldats du Génie, qui s'étaient révélés bâtisseur: de villages civils, ont-ils été aussi des constructeurs de monastères ?
Cette opinion pourrait paraître assez paradoxale, si elle n'avait pour elle l’autorité de Bugeaud, le seul peut-être qui sût exactement combien d'argent et combien d'hommes avait coûté la mise en rapport de ce vaste domaine. Tous les écrivains en effet, auteurs de livres ou d’études sur la colonisation de l'Algérie, s'étaient accordés pour présenter la Trappe comme un des établissements agricoles modèles de la colonie, dû à l'esprit d'initiative et au patient labeur . des moines. Nul ne s'était avisé de rechercher comment avaient été élevés le monastère et ses vastes dépendances. On se contentait de vanter la prospérité de l’exploitation et ses bénéfices, l’ardeur au travail et l’esprit de charité de ses moines colons. Il est vrai de direque les documents administratifs, publiés jusqu’à ce'jour, étaient bien faits pour confirmer ce jugement.
Entre les affirmations de Bugeaud et les dires des panégyristes, qui aurait hésité ? D'autant qu'il n’y à pas opposition absolue entre eux. La Trappe a pu être au début, dans les années de la fondation et au cours des premiers essais, une œuvre à peu près exclusivement militaire ; puis, quand les gros travaux eurent été exécutés et que la concession fut mise en rapport et produisit, elle devint œuvre religieuse. Il ne peut être question ici que de la période militaire de cette histoire de la Trappe.
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Quelles ont été les origines du monastère de Staouéli ? Pourquoi le Gouvernement, qui hésitait à permettre aux congrégations de rouvrir leurs anciens établissements en France, consentait-il à leur en laisser fonder de nouveaux dans la colonie ? Avait-il une double politique religieuse, l’une applicable à la France, l’autre à l'Algérie ?
La monarchie de juillet a, nul ne l’ignore, montré plus de bienveillance secrète (1) que de sévérité déclarée à l'égard de l'Eglise romaine
(1) Thureau-Dangin : Histoire de la Monarchie de juillet. IX, pages 405 et suiv.
et des ordres religieux. À partir de 1840, le mouvement catholique, créé par Lacordaire, entretenu par le P. Ravignan, se précipite. Les congrégations, autrefois dispersées et proscrites, se sont peu à peu reconstituées et ont racheté leurs anciens établissements. Des monastères nouveaux de Trappistes s'étaient ouverts ; il y en eut à Laval et à la Meilleraie ; le Saint-Siège les avait soumis en 1834 à la même règle et à la même direction. Lacordaire avait fait revivre l’ordre des Frères prêcheurs, des Dominicains, et en 1839, il traversait toute la France avec le froc blanc de ces moines. Les Jésuites voyaient le nombre de leurs résidences s’accroître ; ils avaient même été amenés par cette augmentation inattendue à diviser la France .en deux provinces de leur ordre. Mais, pour eux du moins, cette rentrée s'était faite sans bruit, sans éclat. L'infiltration des ordres monastiques en France ne tarda pas à soulever de très violentes protestations. « La Congrégation refleurit » publie le Constitutionnel. «Vous êtes en train de restaurer un gou- «vernement de prêtres». «C'était bien la peine d’expulser les Trap- «pistes de la Meilleraie et d'Alsace ainsi que les Liguoriens». Une première fois, en 1838, la presse signala avec mdignation les agissements des Jésuites ; ceux-ei, avec la tolérance du gouvernement, travaillaient à étendre leurs moyens d'action. Ils avaient fondé, à défaut de collèges — ce que leur interdisait le monopole universitaire — des instituts de hautes études ecclésiastiques, un entre autres à Saint-Acheul. La nouvelle s’en répandit ; une vive campagne fut menée par les journaux contre cet établissement. Le Père Guidée, provincial de l’ordre, écrivit une note sur la situation des Jésuites en France, et la présenta au gouvernement ; le Roi, la Reine, M. Molé et M. Barthe s’intéressèrent à leur maintien. Mais le Ministère, inquiet du parti que pouvait tirer de cet incident l’opposition, préféra conseiller aux Jésuites de se dissoudre, et eux, avec une prudence très habile, se soumirent à l'invitation du gouvernement. k Ils savaient d’ailleurs — ainsi que tous les moines des autres congrégations — qu ’ils avaient en haut lieu de puissants protecteurs ; Louis-Philippe témoignait de dispositions toujours plus bienveil- Jantes à l'égard du clergé ; en maintes occasions, il intervint pour calmer l’ardeur anti-cléricale de certains de ses ministres. Ne fallait-il pas attirer à la Royauté les sympathies des ecclésiastiques qui, vers 1830, allaient presque toutes à la légitimité ? La religion fut considérée par lui comme une force de résistance sur laquelle il comptait s'appuyer pour lutter contre le parti du mouvement, S'il n'avait pu
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vaincre les résistances de Mor de Quelen et lui faire oublier le passé, du moins entretint-il les relations les plus cordiales avec son successeur, Mor Affre, et le Pape déclarait à qui voulait l’entendre : (L’E- «glise est amie de tous les gouvernements, quelle qu’en soit la forme, «pourvu qu'ils n’oppriment pas sa liberté. Je suis très content de « Louis-Philippe ; je voudrais que tous les rois de l'Europe lui 1es- «semblassent ».
Mêmes dispositions bienveillantes chez M. Guizot ; or, ce Ministre plus que tout autre, personnifiait le gouvernement d'alors. A Louis- Philippe, pareils sentiments étaient inspirés par le souci de conserver sa couronne ; chez M. Guizot, ils étaient l'effet « d’une intransigeance «doctrinale que l'expérience de l'histoire n’avait ni atténuée, ni «ébranlée». Cet homme politique, doublé d’un philosophe, puisait dans les leçons du passé et l’observation du présent une conviction nouvelle de la nécessité de la religion. « L’empire des croyances reli- «gieuses n’est pas moins nécessaire qu’à d’autres époques (1) ; je «n’hésiterai même pas à dire qu'il est plus nécessaire que jamais ; «nécessaire pour rétablir non seulement dans la société, mais dans «les âmes, l’ordre et la paix qui sont si profondément altérés. Nous «sommes tous frappés de l’état d'inquiétude, de fermentation, de «trouble, où vivent un si grand nombre d’esprits ; nous sommes frap- «pés de cette soif effrénée de mouvement, de bien-être matériel, de «jouissances égoistes, de cet empire des passions qui se manifeste «partout et surtout dans les classes peu éclairées. C’est un mal im- «mense, un mal que nous déplorons tous. Croyez-vous que les idées, «les convictions, les espérances religieuses ne soient pas un des «moyens, et, je dirai sans hésiter, le moyen le plus efficace pour lutter «contre ce mal, pour faire rentrer la paix dans les âmes, cette paix «intérieure et morale, sans laquelle vous ne rétablirez jamais la «paix extérieure et sociale ?»
Moyen de conserver une couronne, moyen de faciliter le gouvernement du pays, comment la religion n’aurait-elle pas été protégée et encouragée par le Roi et son Ministre ? Mais, en France, ces complaisances de l'autorité restaient secrètes, étant donné l’état des esprits et l'hostilité d’une grande partie de la Chambre des Députés contrée toute ingérence cléricale. En Algérie, pays soumis aux ordonnances royales, où le contrôle législatif ne s’exerçait que d’une manière intermittente et indirecte, le gouvernement ne fut pas astreint aux mêmes
(1) Guizot : Mémoires. Tome III, page 108,
ménagements ; les faveurs qu'il accorda à deux congrégations, aux Trappistes et aux Jésuites, montrent bien que, s’il avait eu sa liberté d'action en France, il né se fût pas contenté de laisser faire ;il eût étendu, peut-être démesurément et non $ans danger, la puissance matérielle et morale de l'Eglise.
Jusqu'à quel point fut poussée cette bienveillance officielle, à la suite de quelles démarches des religieux habiles purent obtenir du gouvernement la concession d’un millier d'hectares, la construction d’un monastère, l'aménagement d’une ferme, le défrichement et la plantation de champs, comment ces mêmes religieux parvinrent à transformer l'hostilité primitive de Bugeaud en une agissante pour leur œuvre et reçurent par son entremise de l'argent, des bataillons d'ouvriers militaires, des semences, des instruments aratoires, même des rations de vivres, voilà ce que va nous apprendre l’histoire de la Trappe.
1e Les origines de la Trappe de Staouéli
C’est en 1842 que s'engagent les premiers pourparlers officiels entre le gouvernement et les Trappistes en vue de l'installation dans la colonie de quelques frères appartenant à la maison mère d’Aiguebelle. Une lettre du Ministre de la Guerre au Garde des Sceaux en fait foi. Elle est datée du 21 octobre 1842. Le bruit avait couru à cette époque que le Président du Conseil avait engagé les Trappistes à s’établir dans le département du Tarn, et le Garde des Sceaux s’en était ému ; il écrit à ce sujet à Soult, alors en villégiature à Saint-Amans. Celui-ei lui répond pour démentir la nouvelle, mais il ajoute qu'il ne voit «aucun inconvénient (1) à leur établissement en Algérie, leur «but étant uniquement de se livrer à des travaux agricoles, ainsi «qu’ils annoncent dans leur demande qui est appuyée par plusieurs «membres de la Chambre des Députés». On apprend aussi que l’intention du Ministre est de mettre à leur disposition une grande étendue de terrains soit dans le Sahel d'Alger, soit, en avant de Bône, sur les ruines d’Hippone, et qu'il consent à leur accorder le passage gratuit sur les bâtiments de l'Etat. En terminant, le Président du
(1) Soult au Garde des Sceaux, 21 octobre 1842. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Staouéli. A.G.G.A.
Conseil, se souvenant que l’examen des règles des ordres monastiques était dans les attributions du Garde des Sceaux, le priait de les examiner.
La demande était de pure courtoisie ; simple acte de convenance inutile au demeurant, car Soult s'était déjà engagé à l'égard des Trappistes et leur passage en Algérie était décidé. La chose avait été négociée secrètement depuis quelque temps entre le Gouverneur et lui. Le Supérieur général de la Trappe et l’abbé d’Aiguebelle, qui était à la tête d’une maison de cet ordre dans la Savoie, avaient même piusieurs mois auparavant parcouru la colonie en quête d’un emplacement, ils y étaient venus avec des lettres de chaude recommandation. En prévenant le Gouverneur (1) de l’arrivée de ces religieux, le Ministre lui transmet les détails que lui avait fournis sur eux M. de Corcelle : «M. de Corcelle, dit-il, député de l'Orne, qui s’intéresse vive- «ment à leur entreprise, a cru devoir entrer dans quelques détails «relatifs aux établissements que les Trappistes ont fondés en France ; «il me paraît utile de vous les communiquer. Le Rév. P. d’Aigue- «belle, m'écrit-il, a dans sa seule maison 60 frères : il pense disposer «d’une vingtaine pour l'Algérie. Les Fr. Trappistes sont les meilleurs «agriculteurs de France. Leur maison mère est située dans le dépar- «tement de l'Orne, où 1ls ont défriché des terres, décuplé leurs pro- «duits avec une admirable industrie, fondé un hôpital pour les en- «fants, répandu mille bienfaits et je tiens de M. le Sous-Préfet de «Mortagne, chef-lieu de leur arrondissement, qu’il n’a pas d’admi-
«nistrés plus exemplaires en toutes choses. Si je ne me trompe, vous «avez là, Monsieur le Maréchal, les meilleurs éléments d’une excel- «lente ferme modèle dans le Sahel, la Métidja ou aux pieds de l'Atlas, «et ces ouvriers, si habiles, vous donneraient,'au besoin, des frères «hospitaliers ou instructeurs pour la population civile fondée à côté «d'eux». L'Algérie a un si pressant besoin de véritables agriculteurs que le Ministre n’a pas hésité un seul instant à accepter ceux que lui recommandait en termes si élogieux le député de l'Orne. Il désire que toutes les facilités soient accordées aux deux religieux dans leur voyage en Algérie, et que les propositions qu'ils pourraient faire à l'autorité locale soient examinées avec intérêt et soumises sans retard à son approbation. r
M. de Corcelle fut donc le promoteur de l'établissement des Trap-
(1) Soult à Bugeaud, 4 juin 1842. Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Staouéli. A.G.G.A.
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pistes en Algérie. Animé d’une foi profonde, il éntretenait des rela: tions avec le supérieur de la Trappe. Ce fut au cours d’un voyage qu’il accomplit en Algérie (1841) qu'il conçut l’idée d'y appeler les Trappistes. La présence de ces religieux, voués aux travaux de la terre, devait, dans sa pensée, être utile à la colonie non pas tant par les leçons de eulture qu'ils donneraient aux Européens et Indigènes que par la pratique des plus hautes vertus chrétiennes. « Une société «nouvelle, disait-il (1), exige une loi morale plus sévère, s’il est possi- «ble, que celle de la société ancienne qui a été son berceau, surtout «si elle est en contact avec des peuplades inférieures. N'est-elle «qu’une représentation vicieuse du pays d’où elle part, les abus de la «force vis-à-vis de la faiblesse, les tentations de la violence et de la cupidité y multiplient sans cesse tous les désordres ; l’'émulation «n'existe plus que pour le mal. Cela est particulièrement à craindre «de la part des nations qui ont comme la nôtre une certaine mobilité, «un plus vif penchant à limitation». La Trappe africaine, école des vertus chrétiennes, maintiendrait les qualités morales de notre race, en combattrait les déformations (2). Elle prouverait aussi aux Musulmans que le Français n’est pas un contempteur de la religion et cet effet seul serait immense chez les indigènes auprès desquels Abdelkader et ses émissaires nous aceusaient d’athéisme ou d’indifférence
religieuse. Instructeurs des colons, colons eux-mêmes, les Trappistes
accompliraient ainsi une autre sorte de colonisation, celle-là morale et d’une haute valeur politique. |
M. de Corcelle s'était ouvert de son projet au général Bugeaud ; mais, contrairement à ce qu'il attendait, il rencontra chez le Gouverneur plus que de l'indifférence, une assez vive opposition. Bugeaud s’est expliqué plus tard dans une lettre à l’évêque de Valence sur les raisons qui lui avaient alors dicté son attitude :
(1) Lettre de M. de Corcelle. Baudicour : Colonisation de l’Algérie, pages 422-
(2) Même lettre : « Les conséquences de ces relations redoutables avec des : races déchues ont frappé l'attention des plus anciens chroniqueurs. La foi des
croisés n’y à pas toujours échappé. Ils devenaient parfois fatalistes avec les
Musulmans. Au Canada, les colons qui s’éloignaient trop du centre de la population civilisée se dépravaient. « Vous désirez que nous francisions les sauvages, écrivait à Versailles le Gouverneur général Denonville, malheureusement les Français qui les hantent deviennent Hurons». z
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Et cependant, Monseigneur, lui écrivait-il le 14 novembre 1844 G). nous n°avons point appelé cette institution ; elle était contraire à notre opinion. Je pensais que ce n’était pas par là qu'il fallait commencer la colonisation et que, ne pouvant tout faire, il fallait s’attacher à ce qui est le plus essentiel. Or, en colonisation, c’est d’avoir des familles attachées au sol et non pas des célibataires, quelque respectables qu’ils soient par leurs vertus. Mais du moment où, contre mon opinion, on m'a imposé les Trappistes, je les ai adoptés comme des enfants très intéressants de la grande famille coloniale, et j’ai pris la résolution de les faire réussir, malgré toutes les difficultés que je prévoyais.
Les sentiments de Bugeaud à l’égard des Trappistes et de la colonisation religieuse en général se modifièrent sous l'influence de son entourage, composé de femmes dévotes et d'officiers pratiquants comme le colonel Marengo où le général de Bar. 11 fut aussi amené à protéger ces religieux-colons par une évolution très curieuse de ses idées ; bien vite, la comparaison s'établit dans son esprit entre ses bataillons de soldats-colons et la compagnie des moines agriculteurs. Lui-même écrivait le 27 août au Père Réois, lors de l'installation des Trappistes :
Vous avez raison (2) de compter sur l’appui que je me fais un vrai bonheur d’accorder à l’établissement de vos frères en Algérie. Mon opinion est que la colonisation ne peut réussir que par des populations organisées militairement. Or, rien ne se rapproche plus de l’organisation militaire que l’organisation religieuse. Le moine et le soldat ont de grands rapports l’un et l’autre ; ils sont soumis à une discipline sévère, accoutumés à supporter les privations et à obéir passivement ; ils travaillent l’un et l’autre pour la communauté et ils sont dirigés par une seule volonté.
Ce changement dans les idées du général était accompli lorsque le projet de leur établissement prit corps. Mais quelle région de l’Algérie choisir ? Les autorités locales, toujours sur l'invitation du Ministre, se prêtèrent avec toute la condescendance possible aux recherches du Père Gabriel, que son ordre avait envoyé à Alger. On avait d'abord songé à Bône ; la cérémonie du transfert des cendres de Saint-Augustin à Hippone avait attiré l'attention sur cette ville. Deux cents hectares leur furent offerts dans le voisinage. Devenir les gardiens du sanctuaire et de ses reliques, ce rôle ne leur convenait pas ; au surplus, d’autres congrégations jalouses leur disputaient cet honneur et ce profit. Et puis, 200 hectares, c'était trop peu pour une
(1) Bugeaud à l’évêque de Valence, 14 novembre 1844, Lettre citée par d’Ideville, IIT, page 305.
(2) Bugeaud au Père Régis, 27 août 1843, Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier de Staouéli, A.G.G.A,
— 451 — Die éxploitation agricole ! Alger et la campagne algéroise les attiraient davantage. Iraient-ils au pied de l'Atlas, dans la région du Fondouk, où le gouvernement avait hérité du beylik de bonnes et vastes terres ? Position éloignée, mal gardée, à proximité de tribus turbulentes et pillardes, il valait mieux chercher d’un autre côté, à l'Ouest d'Alger, près du Sahel où la sécurité était plus grande. On leur offrit Mahelma ou Staouéli. Le Père Gabriel se décida pour Staouéli. De l’eau en abondance, des terres de eulture facile, quoique un peu sablonneuses, la mer à quelques kilomètres, autant d'avantages. Et c'était un lieu historique, illustré par les armes françaises, où les suivrait le culte. du souvenir, où se célébrerait, chaque année, l'anniversaire olorieux de la première bataille remportée sur les Musulmans. Cela seul prédisposerait en faveur des occupants. Enfin, la Trappe ne serait pas trop éloignée d'Alger (20 kilomètres environ) ; elle pourrait y écouler ses produits et profiter à l’occasion des bonnes dispositions des autorités.
L’Acte de Concession +
Staouéli choisi, il restait à préciser les conditions de la concession. La négociation fut longue et parfois délicate, malgré la bonne volonté des fonctionnaires algériens et celle du Ministre. Le comte Guyot avait obligeamment accompagné le Père Gabriel dans quelques-uns de ses déplacements autour d’Aloser, et mis à sa disposition un géomètre ; il eut avec lui plusieurs conférences ; tous deux tombèrent d'accord sur les termes du contrat et du rapport à présenter au Conseil d'Administration. Le 19 février 1843, le Directeur de l'Intérieur soumit done (1) à ses collègues un projet d'arrêté pour l’établissement au lieu, dit de Staouéli, d’un centre de population avec un territoire de 1.020 hectares. La création de ce centre avait été prévue dans le plan d'ensemble dressé par ce fonctionnaire en 1842 et approuvé déjà par l'autorité supérieure. Donc pas de retard ; la sanction ministérielle était obtenue d'avance. Le Directeur ajouta qu’en réalité de centre consisterait dans le Monastère et la ferme que les Trappistes se proposaient de fonder avec l'agrément du Ministre de
(1) Le procès-verbal de cette délibération a été versé dans le dossier de Staousli, Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G,A,
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la Guerre et du Gouverneur général ; et, pour éclairer la religion de ses collègues, il entra dans quelques détails sur le nombre des religicux fixé pour les premières années à 45, sur la possibilité d'un groupement de cultivateurs autour de la Trappe, enfin sur les conditions spéciales qu’il y aurait lieu d'imposer à cette communauté religieuse. On escomptait l'adhésion unanime du Conseil ; cependant, dans le débat qui s’engagea, un membre fit observer qu’on ne saurait accorder à la société des Tiappistes que l’usufruit des terres et pour le temps seulement qu’elle demeurerait en Algérie, qu’en cas de départ, la concession devait faire retour au domaine. L'observation était intéressante et juste ; le comte Guyot et le Père Gabriel ne l'avaient point prévue. On crut devoir faire appeler ce Père devant le Conseil. Quand il fut introduit, communication lui fut donnée de la réserve présentée ; il déclara alors qu’il n’avait rien à objecter et que sa Compagnie accepterait cette clause. Puis, le Directeur de l'Intérieur dé- tailla au Conseil le plan du futur couvent avec toutes ses dépendances, L'architecte officiel avait vu grand ; l’exécution de son plan aurait été des plus dispendieuses, et aurait exigé un temps considérable: Cette proposition de l’administration, — témoignage irrécusable de sa complaisance extrême à l'égard de ces religièéux — fut repoussée. Non sans quelque surprise, le Conseil apprit que les Trappistes avaient présenté un projet de proportions moins vastes. Comme les dépenses ne devaient s'élever qu'à 62.000 francs, le Conseil adopta en principe ce second projet et exprima nettement l’avis que l'administration devait se borner à verser une subvention de 62.000 francs aux Trappistes sans se charger elle-même des travaux. Mesure prudente et politique ; mais s’y tiendra-t-on ?
L'acte fut dressé conformément aux observations qui avaient été présentées. Il en fut donné lecture à la séance suivante, le 8 mars : stipulation expresse était énoncée que la société n’aurait droit qu’à l’usufruit, qu'elle devrait toujours avoir présents sur les lieux 45 de ses membres au moins, que le terrain serait mis en culture dans le délai de 5 années et par cinquième chaque année ; que, d’ici à un an, elle aurait à édifier les constructions nécessaires, moyennant une subvention de 62.000 francs ; qu’en cas de dissolution de la société, la propriété ferait retour à l'Etat et que la communauté n’aurait droit qu'à des indemnités proportionnelles" à la valeur des constructions existantes et des améliorations effectuées. Défense était faite en outre aux religieux d'hypothéquer, affermer, diviser, même à titre tempo-
ADS raire, totalité ou partie des immeubles concédés sans l'autorisation préalable de l'administration. à
Approuvé à l'unanimité par le Conseil, le projet de concession fut adressé immédiatement au Ministre de la Guerre qui s’en montra fort satisfait. Il écrivit presque aussitôt au Gouverneur général, le 22 mars 1843 : «J’approuve (1) les conclusions ainsi que le projet «de concession où sont relatées les diverses conditions i imposées aux «Trappistes». Toutefois, il voudrait que l’on y introduisît quelques clauses relatives aux travaux de clôture et de plantations ; il impor tait de prescrire ces aménagements avec un soin tout particulier et pour toutes les terres concédées, quelles qu’en fussent la nature et la situation. Sur deux autres points aussi l'acte manque, à son avis, de précision : «Il eût été convenable que l’arrêté de concession men- «tionnât les sommes que les religieux consacreront de leur propre «chef pour l'établissement dont il s’agit, concurremment avec celles «que leur accorde l’administration. Vous verrez s’il ne serait pas «bien d'insérer un article à ce sujet dans l’acte de concession. Il est «dit qu’ils admettront auprès d'eux des familles européennes, mais «je ne vois pas qu'on ait réservé aux abords de l’établissement prin- «eipal et sur la partie de la route qui conduit à Sidi Ferruch des ter- «res dans ce but, sinon pour les travaux agricoles, au moins pour re- «cevoir quelques maisons. I] est indispensable, ainsi que je vous l’ai « déjà fait connaître, qu’il y ait à Staouéli, soit dans l’intérieur de la «concession des Trappistes, soit en dehors, sur la route, un certain «nombre de familles européennes, établies à demeure. C’est un objet «que je vous récommande tout particulièrement. Vous m’adresserez «des éclaircissements à ce sujet». Ainsi le Maréchal Soult, au lieu d’atténuer les clauses de l'acte de concession, les aggravait, soit en obligeant les religieux à fixer leur apport financier, soit en les con-
traignant à céder, en vue de la fondation d’un village, une PERS si minime fût-elle, des terres qu’on leur avait accordées.
Or, à quelque temps de là, le 11 juillet 1843, l'arrêté qui fut pris ne contint aucune des conditions nouvelles, prescrites par le Président du Conseil ; il ne contenait même plus quelques-unes de celles auxquelles s'était rallié le Conseil d'Administration à Alger. Que s’était-il donc passé dans l'intervalle ? Une lettre du comte Guyot à son ami-Fellmann, sans nous donner la clef du mystère, laisse cepen-
(1) Soult à Bugeaud, 22 mars 1843. Archives de la Colonisation Algérienne,
Dossier de Staouéli, A.G,G.A,
dant pressentirla vérité : « Nous avions agi avec les Trappistes, écrit- «il le 20 mai 1843 (1), avec toute la condescendance possible... Les «conditions de la concession ont été discutées avec le Père Gabriel «en séance du Conseil quant à leurs bases ; on les a discutées avee . «lui dans les bureaux quant à leur rédaction ; après quoi, J'ai relu «avec lui la dernière copie, et l’ai soumise ensuite au Conseil qui Pa «approuvée. Nous lavons ensuite envoyée avec la délibération au «Ministre qui l’a renvoyée approuvée après y avoir ajouté deux clau- «ses tant soit peu aggravantes. Au fait, avec d'excellents procédés, «nous accordions aux Trappistes 1.020 hectares de très bonnes «terres et 60.000 francs, et en échange nous avions pris quelques «précautions indiquées par l’essence même de leur Société et quel- «ques autres du même genre que nous prenons vis-à-vis des colons. «Mon seul tort, et je n’y retomberai plus, ça été de ne pas faire «signer au Père Gabriel le projet d’acte de concession dont il a ap- «prouvé toutes les clauses dans mon cabinet après lecture et diseus- «Sion ; mais pouvais-je me douter qu’un homme de sa robe était «capable de se conduire comme il l’a fait ? J'aime à croire que c’est «aux ordres de son supérieur qu'est due la conduite déloyale qu'il ça tenue et qu'il paraîtrait d’après la lettre du Supérieur que le Père «Gabriel ne lui avait pas dit la vérité ».
Il est assez malaisé, faute de documents précis, de savoir en quoi a consisté cette attitude déloyale du P. Gabriel. Les lettres échangées entre l'Abbé, Supérieur de la Trappe, et le Ministre ne nous sont point parvenues, mais on possède d’autres témoignages qui jettent quelques éclaircissements sur cette affaire. En cette année 1843, à Paris, se poursuivaient les travaux de la fameuse Commission de l'Algérie dont faisait partie M. de Corcelle. Les Trappistes, que ne satisfaisaient point les conditions contenues dans l'arrêté de concession. . s’étaient amèrement plaints à ce député de la rigueur avec laquelle on les avait traités à Alger ; ils ne voulaient point accepter les clauses restrictives qu'on allait leur imposer, Précisément à cette même époque, la Commission d'Afrique discutait le titre des concessions.
M. de Corcelle saisit cette occasion pour plaider la cause des Trappistes. :
(1) Le comte Guyot à Fellmann, 20 mai 1843. Archives du Ministère de la Guerre.
Le 21 avril 1843, vers la fin d’une séance (1) consacrée à l'étude des dispositions générales sur les concessions, il demanda si la faculté d’aflermer était comprise parmi les droits des concessionnaires. M. Laplagne-Barris, rapporteur de la -sous-commission à laquelle avait été renvoyée l'étude de la propriété, répondit que cette faculté était de droit commun. M. de Corcelle cita alors l'exemple des Trappistes, auxquels ladministration avait imposé des conditions draconiennes ; l’une d’entre elles était l’interdiction d’affermer partie de leurs terres en attendant qu’elles fussent complètement défrichées. (Ces précautions, disait-il (2), sont prudentes lorsque l’on a à faire «à des particuliers, mais, prises à l’égard d’un corps comme les frères «de la Trappe, ces mesures deviennent fâcheuses. Il importe qu’ils «puissent former des agriculteurs ; comme ils n’ont pas de famille, «ils ont besoin, et c’est du reste l'intérêt de la colonisatin, de réunir «beaucoup de monde autour d'eux». Complétant sa pensée par une comparaison historique, il affirmait que l'Afrique se trouvait dans les mêmes conditions que l’Europe au XI° et XII siècles et qu’elle tirerait d'immenses avantages des ordres religieux agricoles. Si on ne restreignait pas la liberté d'action des Trappistes, il voyait déjà cet ordre former des détachements, essaimer loin de la Trappe, atteindre l’Atlas. Vivement impressionnés par ce plaidoyer, les membres de la Commission décidèrent de renvoyer à une prochaine séance l'examen de la question posée par M. de Corcelle.
Ce fut quatre jours après, le 25 avril 1843, qu'eut lieu à ce sujet une discussion approfondie ; y prirent part, avec M. de Corcelle, M. Réal, rapporteur du titre des concessions, et M. Gustave de Beaumont, chargé d'étudier l’organisation politiqus et administrative de l'Algérie. Dans le discours qu’il prononçe pour soutenir la cause des Trappistes, le député de l'Orne laisse mieux entendre quelle est la nature des griefs de cet ordre religieux contre l'arrêté de concession. D'abord, le gouvernement n’aurait voululeur accorder qu'un usufruit, non la propriété entière et absolue. Reproche en partie immérité, les autorités algériennes ayant proposé la pleine propriété, mais le Conseil d'Administration s’étant rallié à l’usufruit sur l’observation de l’un de ses membres. En second lieu, il leur avait refusé la faculté d’aliéner, d’hypothéquer, de diviser même la terre entre des cultiva-
(1) Voir les dossiers relatifs aux discussions de cette Commission. Archives Na
tionales. F. 80.
(2) Discours de M, de Corcelle dans la séance du 21 avril 1843,
teurs qu’ils auraient appelés près d'eux. Le fait était exact : toutefois, il y avait quelque contradiction dans l'attitude des Trappistes , d’un côté, ils prétendaient appeler auprès d’eux de nombreux travailleurs, un millier, dit M. de Corcelle, et n’avoir pas de pensée de luere; de l’autre ils se refusaient à admettre qu’on construisit un village, voire un hameau, à proximité de leur futur couvent. Enfin, on leur aurait appliqué, en cas de cessation de l’usufruit, les articles du Code civil qui prévoient le retour à l'Etat des propriétés et règlent les indemnités dues aux usufruitiers pour améliorations. Pourquoi, conclut M. de Corcelle, les traiter avec cette sorte de rigueur et de suspicion ? «Je voudrais, dit-il (1), qu'ils fussent traités selon le droit ccommun et que ces restrictions sans nombre apportées à l’usage «qu’ils doivent faire de leur concession ne vinssent pas diminuer «considérablement les avantages"qu’on est en droit d’en attendre». Désireux de frapper l'esprit de la Commission, ce défenseur ardent des Trappistes exagérait volontairement l'importance de leur future colonie (100 religieux au lieu de 45) ; il grossissait et multipliait les avantages généraux à attendre de leur installation (arrivée d’un médecin, d’un pharmacien, éducation des enfants trouvés). .
Réclamer le droit commun pour les Trappistes eût été une habileté si les commissaires n’avaient pas été prévenus et s’ils s'étaient laissés entraîner par le premier mouvement de sympathie ; ce fut au contraire une faute devant des hommes politiques, fort au courant des prétentions des ordres monastiques et de leur situation particulière dans la société et vis-à-vis de l'Etat. Qu'était-ce d’ailleurs que le droit commun en matière de concession ? La Commission ne venait-elle pas de décider que les concessionnaires de propriétés domaniales ne recevraient qu'un titre provisoire et qu'il ne leur serait délivré de titre définitif que le jour où ils auraient rempli toutes les conditions imposées ? N’avait-elle pas limité le droit d’hypothéquer, et surtout allait-on laisser se créer dans la colonie des biens de main-morte ? Ce n’est donc pas le droit commun que réclamait M. de Corcelle ! c'était un régime de faveur. Plus que personne, le rapporteur du titre des concessions (2) fut frappé de cette contradiction et il la'souliena. Quel pouvait être le côté actuel et pratique de l'intervention du député de l'Orne ? Entendait-il apporter quelques changements au titre voté par la Commission ? Voulait-il simplement obtenir de ses collè-
(1) Second discours de M. de Corcelle, séance du 25 avril 1843. (2) Voir dossier sur la Commission d Afrique. Archives Nationales. F. 80,
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gues un avis qui pesât sur les résolutions du Ministère ? Dans le premier cas, M. Réal voit de graves inconvénients à aborder sous le rapport de la réglementation des droits civils la question si délicate des corporations religieuses et il ne pense pas qu’il puisse être introduit dans le projet d’ordonnanec un artiele spécial ayant pour objet de les traiter d'une autre manière que les autres concessionnaires, Quant à donner des conseils au gouvernement en ce qui touche particulièrement les Trappistes, il estime que l’on doit se montrer très réservé :
il faut laisser à l'administration entière \liberté d'action : c’est un
essai qu’elle tente. Qu'on laisse cette expérience se poursuivre. Somme toute, M. Réal n'entend nullement entrer dans la voie où son collègue désiresait l’entraîncer.
M. Gustave de Beaumont est plus catégoriquê encore ; il considère comme très grave le problème soulevé par M. de € Fa Tout en rendant hommage aux sentiments qui animent son collègue et en s’y associant, il craint qu’une décision trop favorable de la Commis‘iôn n’appelle sur l’établissement des Trappistes la curiosité publique (1), que quelques personnes ne croient y voir une résurrection des ordres religieux, et que des manifestations hostiles ne se produisent. C'est là une affaire qu'il faut laisser à l’examen des pouvoirs administratifs ; ils ont fait ce qu'ils ont cru nécessaire, avec exagération peutêtre et avec un surcroît de précautions qui avait pour but de mettre à couvert leur responsabilité ; mais encore, on doit le reconnaître ont-ils agi avec une réserve prudente ; ils ont voulu éviter qu’on ne retournât contre ces religicux les droits trop étendus qu'ils leur au-
raient accordés. C’est dans cette pensée, sans nul doute, qu’il; se sont bornés à lui consentir un simple droit d’usufruit.
La Commission ne prit aucune décision : elle se contenta de char-
ger le Duc Decazes, M. de Corcelle et M. de Beaumont, de lui soumettre
des propositions fermes sur lesquelles elle serait appelée à voter. Jamais plus la question ne revint devant elle. Les Trappistes et leur défenseur avaient-ils d’ailleurs quelque intérêt à ce qu’elle fût à nouveau soulevée ? Tout l'effet utile qu’ils escomptaient de ce débat n’était-il pas produit ? Ils avaient montré qu'ils possédaient de
chauds défenseurs, que ceux même qui hésitaient à réclamer pour js + À
(1) Ce qui était arrivé plusieurs années auparavant pour les Jésuites de’ Saint- Acheul. Le Maréchal Soult, à quelque temps de là, expliquait aux Trappistes qu'il craignait, en se montrant {trop favorable, «d’ameuter contre eux les aboyeurs de la chambre ». Thureau Dangin. Correspondant, tome 163, page
136, année 1891.
eux un régime de faveur leur témoignaient une grande bienveillance et étaient désireux de voir le gouvernement leur maintenir toute sa sollicitude. C'était donc aux Ministres et plus haut encore, s'il en était besoin, qu'il fallait s’adresser. Ils le firent, et ils réussirent à arracher secrètement au gouvernement son adhésion à tous les changements qu'ils désiraient apporter à l’acte de concession.
Il n’est pas malaisé de deviner célui dont l'intervention fut toute puissante. Les Trappistes avaient des protecteurs sur les marches du trône. Quelques jours après la signature de Facte, le secrétaire des commandements de la reine Amélie, M. de Brétizel, écrit au Gouverneur pour lui recommander, au nom de Sa Majesté, les Trappistes partant pour l'Algérie. Bugeaud ne se méprend pas sur le sens de cette démarche ; il répond qu’il a prévenu les désirs de la Reine et qu'il s'occupe avec empressement de l'installation, de ces religieux arrivés. depuis quelques Jours : \
Les difficultés, ajoute-t-il (1), qui entourent toute création de ce genre dans un pays où tout est à créer sont indéfinies et les dignes Trappistes que leur esprit de ferveur et de charité chrétiennes soutiendra dans la pénible mission qu’ils se sont imposée, auraient trouvé dès le début de cruelles déceptions dans l’exécution de leurs desseins, si notre vieille pratique n’était venue à leur secours.
Il annonce qu'il vient de donner des ordres au chef du Génie de la ville d'Alger pour organiser les ateliers des Trappistes et pour guider les religieux dans lachat des matériaux de première nécessité. Il mettra aussi à leur disposition 50 ou 60 condamnés militaires. Ainsi, plus forts que le Gouverneur, le Conseil d'administration et le comte Guyot, plus puissants que les Ministres eux-mêmes, les Trappistes reçoivent entière satisfaction.
L'arrêté de concession avait été signé par le Roi le 11 juillet. L'Etat concédait la terre de Staouéli à une Société civile constituée quelques Jours auparavant par acte passé devant maître Brideau, notaire à Mortagne. Aucun changement n’avait été apporté dans la superficie du domaine, telle qu’elle avait été arrêtée entre le Père Gabriel et le comte Guyot. Même contenance de 1.020 hectares ; mêmes limites : au Nord, la mer ; au Sud, la Bridja ; à l'Est, l’oued Bakarat à l'Ouest, la plaine de Staouéli.
(1) Bugeaud à Borel de Brétizel, Secrétaire des commandements de la Reine, 16 Aout 1843. Archives de l’Arsenal. Fonds Enfantin.
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La concession n’était accordée qu’à titre provisoire, et la délivrance du titre définitif subordonnée à l’accomplissement de nombreuses conditions : il leur fallait édifier les bâtiments nécessaires à l’habitation et à l'exploitation, mais on leur allouait une somme de 62.000 francs payable par fractions de 5.000 et sur travaux effectués ; il leur fallait mettre en culture toutes les terres qui en étaient susceptibles dans un délai de dix années ét l’on ajoutait que la moitié au moins devait l'être à la fin de la cinquième année et le reste successivement Jusqu'au terme fixé ; il leur fallait planter deux mille arbres tous les deux ans. Qui ne voit que ces clauses en apparence draconiennes et onéreuses, et en tous cas inexécutables avec les ressources dont dis- posaient ces religieux, n'avaient été placées là que pour la forme et dans le seul but de faire croire qu’on leur avait imposé de lourdes charges et qu’on les traitait comme tous les autres concessionnaires !
En réalité, on avait cédé à toutes leurs exigences ; on avait cédé sur le nombre réel de religieux que la Société s’engageait à maintenir en Afrique ; les chiffres de 45 et de 100 ne furent cités au cours des négociations que pour sauver la face ; de fait, liberté entière fut laissée aux premiers Trappistes de s’adjoindre la quantité de frères qu'ils voudraient. On avait cédé sur l’usufruit ; c’était bien 1:020 hectares de très bonnes terres qui leur étaient donnés en toute propriété. On avait cédé sur la fixation d’un apport financier quelconque ; aucune clause n’en détermina le quantum. On avait cédé sur la question de l'établissement d’un hameau à proximité de la future Trappe ; les Pères demeuraient maîtres absolus d'attirer ou de ne point attirer auprès d'eux une population de colons européens.
Avait-on au moins maintenu l'interdiction d'échanger, d’hypothéquer ou d’aliénéer tout ou partie de la propriété ? Avait-on, en cas de dissolution de la Société, prévu le retour des biens à l'Etat ? Non, il était dit seulement que, si, pour un motif quelconque, la résolution de la concession était prononcée, le Ministre en règlerait les effets. Les Trappistes s'étaient assurés que l’arbitraire ministériel leur serait toujours plus favorable que la rigueur des lois.
Enfin, la dite Société devait «supporter en faveur de l’administra- «tion, à partir de la cinquième année révolue, l'intérêt à 4 0/0 à raison «des avances qui lui auraient été faites par l'Etat ; et, dans le cas où «elle vendrait des terres, elle ne pourrait le faire qu’à la condition de «rembourser à l'administration les 62.000 de la subvention». Il n’est pas nécessaire de montrer que c’étaient là des obligations de pure forme et qu'il suffisait de la simple bonne volonté d’un Ministre pour