‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 52 sur 77 · AGO · texte numérisé non relu

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suspendre les effets de ces deux-clauses et même pour les supprimer. La suite de cette étude le prouvera plus que tout raisonnement.

En réalité, l’acte de concession était tel que lPavaient voulu les Trappistes. De celui qu'avaient dressé l'Administration Algérienne et le Ministère, il restait peu de chose : le cadre et les articles accessoires et sans valeur. Quand on reçut à Alger l’ampliation de cet acte, on put juger par là de la puissance de cet ordre et des sentiments qui, à son égard, animaient les Ministres de Sa Majesté ; comment des fonctionnaires n’auraient-ils pas composé leur attitude sur des marques aussi visibles de la faveur royale ?

Fondation du Monastère et de la Ferme

L’intention des Trappistes était de se mettre à l’'œuvre-le plus tôt possible ; peu de jours après la signature-de l'acte de concession, quatorze religieux partirent pour Alger, ils y arrivèrent le 12 août 1848. A leur tête se trouvait le Père Régis : il venait d’être institué canoniquement prieur de la nouvelle Trappe. Le lendemain même, le Gouverneur, entouré des divers chefs de service, les reçut fort aimablement; multiplia les attentions et les promesses. En leur présence, il «invita» ses collaborateurs à faire, chacun dans ses attributions, ce qu'il pouvait pour favoriser l'établissement nouveau et tous s’y montrèrent disposés. « Séance tenante, le chef du Génie fut chargé de «faire délivrer, par les fournisseurs, d’après les tarifs en usage, tout «ce qui était nécessaire pour monter les premiers ateliers (1)». Ordre fut donné à 6 sapeurs du Génie et à un sergent d'aller diriger les travaux, et le Général, commandant la Division, dut fournir un déta-

.chement de condamnés militaires et le mettre à la disposition des moines colons de Staouéli, Deux semaines après cette entrevue, Bugeaud écrivait le 27 août au Père Régis ; il l’assurait à nouveau de la bienveillance de son administration et lui annonçait le départ de 50 autres condamnés.

(1) D'Ideville : le Maréchal Bugeaud, IT, page 296. II faut ajouter que les Trappistes avaient bien choisi leur moment pour débarquer en Algérie. A la même époque, le 13 août, arrivait le commandant Liadières, officier d’ordonnanee du Roï, chargé par Louis-Philippe de remettre au Gouverneur général sa nomination au grade de Maréchal de France et les insignes de sa nouvelle dignité,

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Quoique ce secours n’ait pas été stipulé dans les conditions (1), il ne laisse pas d’être égal au moins à la subvention de 62.000 francs demandée par vous et accordée par le gouvernement. Je l’ai cru nécessaire pour vous aider à vaincre les premières difficultés et pour attendre Parrivée de vos frères en nombre suffisant pour trouver eux-mêmes les moyens de faire prospérer cet intéressant établissement. Mon concours et ma protection ne vous Mmanqueront jamais.

Donc, l'attitude de Bugeaud fut, dès le début, des plus bienveillantes. <

Même désir de leur être agréable chez le Ministre de la Cire Celui-ci en effet, dans sa lettre d'envoi de l'arrêté approbatif de concession, ordonnait de soutenir efficacement et par tous les moyens l’œuvre des Trappistes ; toutefois, il entendait que les secours qui leur seraient’ consentis le fussent toujours à titre onéreux : «Je vercrais avec plaisir, écrivait-il à Bugeaud (2), que les Trappistes puis- : «sent être aidés, mais moyennant salaires, par des soldats de l’armée «ou un détachement de condamnés dans les premiers travaux d’ins- «tallation. Vous examinerez ce qu’il y a de mieux à faire à ce sujet». Et, un peu plus loin, il insiste : « Veuillez, Monsieur le Gouverneur «général, prendre des mesures pour que l’établissement des Trappis-' «tes à Staouéli marche aussi rapidement que possible. Je ne doute «pas que vous n’entriez à cet égard complètement dans mes vues et «mes intentions ».

A ces secours matériels, Bugeaud se plut à ajouter une aide morale ; il assista aux grandes cérémonies qu'organisèrent les Trappistes pour frapper l'esprit des populations algériennes. Le 14 septembre (3), toutes les autorités d'Alger, aussi bien civiles que militaires, furent convoquées à Staouéli pour la pose de la première pierre de la Trappe ; elles s’y rendirent avec empressement. A leur tête étaient le Gouverneur, le Directeur de l'Intérieur, le Procureur général, plusieurs officiers supérieurs, parmi lesquels on remarquait le colonel Marengo. Assistance choisie ; naturellement l'élément militaire dominait ; peu de civils en dehors des notabilités d’Alger ; plus rares étaient les colons. Cérémonie officielle, religieuse et militaire, Tout avait été préparé pour jeter un grand lustre sur cette fête : le lit de boulets ramassés dans l’enceinte de la nouvelle Trappe et sur lequel

(1) Bugeaud aw Père Régis, 27 août 1843. Archives de la colonisation Algérienne. Dossier de Staouéli. A.G.G.A.

(2) Soult à Bugeaud. Lettre déjà citée, 22 mars 1843.

(3) Voir le Moniteur Algérien du 20 septembre 1843. Lettre d’un ecclésiastique du diocèse d'Alger, racontant en détail cette cérémonie,

\ > allait être posée la première pierre, rappelait la brillante victoiré remportée par nos armes au début de la conquête ; la croix en bois d’olivier d'Hippone, plantée à la porte des chantiers, mettait la Trappe sous la protection de Saint-Augustin ; le bouquet de palmiers; dont l'ombre protégeait des rayons du soleil les autorités et les ofhciants, avait autrefois abrité l'état-major de notre armée. Tous ces souvenirs, l'évêque, Monseigneur Dupuch, sut habilement les évoquer ; il glorifia en même temps l’œuvre future des religieux et la recommanda au Gouverneur et au Directeur de l'Intérieur. A l’entendre, il sembla que la Trappe n'allait être bâtie en cet endroit que pour conserver fidèlement et pieusement le souvenir des Français morts au champ d'honneur dans cette plaine ; il termina en annonçant qu'un service serait célébré en leur mémoire chaque année à ‘Staouéli. La Trappe devenait ainsi une sorte d'institution nationale.

Aussi toutes les autorités s’employèrent-elles à son succès. Que de sacrifices l'Etat ne s’imposa-t-il pas ! Indépendamment de la somme de 62.000 francs, Bugeaud mit done à leur disposition des eondamnés militaires, puis des soldats du Génie ; sur les cent ouvriers qui furent occupés à la charpente, à la menuiserie, à la serrurerie, les trois quarts furent fournis par l’administration de l’armée ; les terrassiers, les maçons, tous étaient prêtés par les compagnies. Des chevaux de trait ou de bât, des charrues et des voiturés de toutes sortes, des outils, ils en reçurent des magasins autant qu'il leur en fallut ; le Directeur de l'Intérieur leur envoya des semences ; le Gouverneur les pourvut d’un nombreux bétail, distrait sur ses ordres des prises faites au cours de razzias : d’abord un troupeau de 28 bœufs ou vaches ét de 90 moutons ou brebis ; puis six magnifiques paires de bœufs de labour pour le défonçage des terres. Le Ministre de la Guerre . de son côté consentit à abandonner à ces religieux le montant de toutes les rations de vivres et de fourrage qu’on leur avait généreusement avancées. Il suffit de parcourir les documents administratifs pour se convaihcre que le concours matériel et moral de l'Etat et surtout de l'Armée ne manqua jamais à la Trappe ; le eros œuvre fut fait par les soldats, les 14 religieux se contentaient, du moins au début, de diriger et de surveiller.

Dans ces conditions tout marcha bien pendant près d’une année Avec les derniers mois de 1844, les difficultés commencèrent, L’au-

tomne amena de très fortes pluies ; sur Alger et dans les environs de véritables rafales s’abattirent, si violentes qu’au milieu du port plusieurs bâtiments furent perdus et qu’à Staouéli on fut obligé d’arrêter les travaux. La solidité des constructions déjà édifiées fut même compromise. Les terres, remuées et détrempées par les premières pluies, engendrèrent les fièvres ; presque tous les religieux en furent atteints, plusieurs moururent. Beaucoup de soldats périrent et les ateliers furent désorganisés. Nous trouvons dans -les documents de l’époque (1) Pindication suivante : il y avait alors à Staouéli 45 condamnés et 80 soldats appartenant à la deuxième compagnie du 2€ bataillon d'Afrique, mais plus de la moitié étaient malades ou hospitalisés, On ne continua donc plus les travaux qu’assez lentement, jusqu’au moment où, pour leur donner plus d'activité, Bugeaud envoya à Staouéli le colonel Marengo, le créateur de Saint-Ferdinand et de Sainte-Amélie. Mais, à ce moment, les crédits accordés par l'Etat s’épuisaient rapidement et les Trappistes manquaient d'argent. Ils étaient venus en Algérie sans ressources propres, comptant sur la subvention accordée et espérant en la générosité de l’administration algérienne. Or, dès le commencement du mois d'avril 1844, ces maisres ressources furent épuisées. Ils s’adressèrent au Gouverneur pour obtenir l’allocation, à titre de prêt sur les fonds coloniaux, d’une somme égale à celle qui leur avait été accordée. $

La demande était audacieuse, venant surtout après les secours de toutes sortes dont ôn les avait comblés. Ils avaient beau énumérer les résultats satisfaisants de leurs premiers travaux de défrichement et de mise en valeur des terres ; on savait que, s'ils possédaient 59 hectares défrichés dans des terres sablonneuses, ils le devaient à la maind'œuvre militaire, que les 2.600 arbres plantés avaient été fournis par les pépinières de l’État, que les nombreuses têtes de bétail dont ils tiraient vanité provenaient des largesses de l'autorité militaire. Aussi, quand le Gouverneur général présenta la demande des Trappistes au Conseil d'Administration (2), un membre fit observer com-

(1) Lettre du colonel Marengo à Bugeaud, 20 septembre 1844. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Staouéli. A.G.G.A:

(2) Voir, dans le dossier de Staouéli, l'extrait de cette délibération. En voici le passage essentiel : «Le Conseil, après en avoir délibéré, partageant l'opinion d’un membre sur l’étendue des sacrifices déjà faits, trouve qu’en effet si l’on récapitule tout ce qui a été donné jusqu’à ce jour aux Trappistes pour les aider à fonder leur exploitation, la somme ne laisse pas que d’être très considérable, puisqu’indépendamment de la subvention de 62.000 franes en argent, allouée sur

bien grands, combien étendus avaient été les sacrifices déjà faits en faveur de cette congrégation et il détailla, non sans quelque malicieuse ironie à l'adresse de ses collègues, les complaisances multiples des divers services. Toutefois, soit pour ne point trop heurter les sentiments bien connus du Maréchal, soit pour ne pas laisser péricliter une entreprise en cours d'exécution, il reconnut la nécessité de venir, une fois de plus, en aide aux religieux de Staouéli et il proposa de demander au Ministre une avance de 30.000 francs à prendre sur les fonds coloniaux et à titre de prêt. Le Conseil se rallia à cette habile proposition : il ne refusait point catégoriquement, mais 1l n’acceptait pas sans restriction. Pourtant, à travers les réticences du projet de délibération, il était facile au Maréchal Soult dé deviner l’opinion vraie du Conseil et cette opinion était défavorable. à

- Le Père Régis en fut secrètement informé, L'affaire, compromise à Alger, pouvait être relevée à Paris. Il se hâta de s’embarquer pour la France, et, là, multiplia les démarches. Ii vit le Ministre de la Guerre en son château de Saint-Amans ; il fut reçu à la Cour. Partout on lui témoigna la plus grande bienveillance, on s’intéressa à sa tentative, peut-être même lui fit-on quelques promesses évasives. Mais, peu de jours après son retour à la Trappe, il apprenait que le Maréchal Soult avait définitivement rejeté sa demande de 30.000 francs. Non point qu'une pression énergique n’ait été exercée sur ce Ministre. Un fait resté ignoré montre bien que tout fut tenté pour enlever cette adhésion ; tandis que le Père Régis allait personnellement solliciter le Roi et le Ministre, certain officier audacieux, et qui avaït de grandes relations parmi les parlementaires, menait une vive campagne en leur faveur, et lançait à l’assaut du duc de Dalmatie, le comte de Villiers, le duc d'Harcourt, M. de Corcelle ; il fallait à tout prix obliger le

. gouvernement à accorder le nouveau subside. Soult fut informé de cette étrange attitude du colonel Marengo et demanda des explications. Bugeaud essaya de justifier la conduite de son subordonné,

les fonds coloniaux et de tout le bétail dont M. le Gouverneur général leur a fait don sur les’prises de l’ennemi, ils ont joui pendant plusieurs mois consécutifs de l'avantage inappréciable d’avoir à leur disposition, pour leurs défrichements et leurs travaux de construction, les bras de nombreux travailleurs militaires ; qu’en outre, les divers services publies se sont empressés de leur prêter des bœufs de labour, des chevaux de trait ou de bât en nombre illimité, des charrues et des voitures de toutes sortes, des outils, des semences ; qu’enfin le Ministère de la Guerre leur à fait remise du remboursement de la valeur de toutes les rations de vivres et de fourrage dont ils étaient redevables envers le Trésor »,

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mais le Ministre répondit par un blâme formel. «Ces justifications, «écrivait-il le 22 octobre au Gouverneur (1 (1), qui ne se rapportent pas Cau fond de l'affaire, ne peuvent absoudre cet officier de l’irr régula- «rité blâmable qu’il a commise en cette circonstance ; car il aurait «dû savoir qu’il ne lui appartenait à aucun titre d’ agir ou de corres- «pondre en dehors des autorités supérieures desquelles il relève. Par «conséquent, je le blâme d’avoir oublié en cette matière ses vérita- «bles devoirs». Incident insignifiant, dira-t-on ; incident sugoestif, preuve des sollicitations pressantes des religieux et des complicités qu'ils trouvaient à cette époque dans l’armée. La seule excuse du colonel était sa présence à la tête des travailleurs militaires détachés à la Trappe.

Leurs démarches instantes auprès des Ministres pour se procurer quelque argent n’ayant pas abouti, les Trappistes s’adressèrent en dernier lieu à leur maison mère d’Aiguebelle. Peut-être, s'ils n'avaient point frappé d’abord à cette porte, avaient-ils quelque bonne raison pour cela, ou bien avaient-ils estimé qu’il serait plus avantageux d’obtenir la somme d’une autre main. Le Père Régis s’embarqua une seconde fois pour la France et gagna la Trappe d’Aigucbelle ; il demandait 30.000 francs, on ne lui en donna immédiatement que 10.000, mais on lui promit de lui en envoyer 20.000, un peu plus tard. Or, à peine de retour à Alger, l’abbé d’Aiguebelle mandait à ses frères de la colonie qu’il ne pouvait pas tenir sa promesse, que l’évêque de Valence, « ayant peu de confiance dans l'avenir de la colonie et craignant de diminuer l’éclat de la maison-mère», lui avait dicté cette décision. Grand émoi à Staouéli lorsqu'on apprit la fâcheuse nouvelle, et grand découragement. L'œuvre allait-elle sombrer faute du concours promis et escompté ? Et ce désastre serait-il dû à l'attitude peu charitable de l’évêque de Valence ? Le Père Régis alla de suite trouver Bugeaud et lui eommuniqua l’implacable réponse ; il Le pria d'intervenir ‘auprès de cet évêque. La lettre, qu'écrivit à cette occasion le Gouverneur, est vraiment remarquable par son ton à la fois ferme et mesuré et par la sévérité avec laquelle il appréciait le refus opposé aux Trappistes algériens :

On a écrit au Père Régis (2) que la mesure plus que rigoureuse dont il est me-

(1) Soult à Bugeaud, 22 octobre 1844. Archives de la Colonisation Algérienne

Dossier de Staouéli. A.G.G.A. & (2) Bugeaud à l’évêque de Valence, 14 novembre 1844. Lettre citée par d’Ide-

ville. Tome III, pages 302-303,

nacé proviendrait de ce que l’on a été effrayé des malheurs qui ont frappé cette année les Trappistes de Staouéli. Je ne puis croire à un pareil motif ; c’est prineipalement parce que les frères de Staouéli ont été cruellement éprouvés cette année qu’il est urgent et du devoir de tous de venir à leur secours. C’est ainsi, du moins, que j'en ai jugé ; sans ces malheurs, il y a longtemps que je leur aurais retiré les ouvriers militaires que je leur ai donnés dès le premier jour. 3 RARE ;

Après avoir rappelé un peu rudement à ce haut dignitaire ecclé-

siastique ce grand devoir de charité chrétienne, il revient plus lom LA la - ® LA

sur les malheurs de Staouéli, les amplifiant, les exagérant afin de

mieux provoquer la pitié secourable :

Eh bien ! oui, ils ont été très malheureux cette année ! Leur récolte qui avait la plus belle apparence dans les premiers jours de mai a été grandement amoindrie par les chaleurs trop précoces et par le brouillard. Un peu plus tard, des maladies sont survenues, ont affecté presque tous les pères et en ont emporté plusieurs. Dans cette triste situation, s’ils n’eussent été secourus par l’armée, malgré leur vertu, leur courage et leur persévérance, ils seraient tombés dans le désespoir :

Enfin, tout en reconnaissant les difficultés du début, plus sérieuses dans une entreprise de colonisation que partout ailleurs, 1l prédit le succès ; il l’assure même, pourvu toutefois qu'on veuille bien aider de quelque secours financier l’établissement naissant.

Les débuts de ce genre, Monseigneur, sont rarement prospères ; il y a des difficultés sans nombre que l’on n’aperçoit pas de loin, et les gens du monde, soidisant éclairés, savent rarement apprécier. On ne peut en triompher que par une rare persévérance et une grande fermeté d’âme que la religion ou les vertus militaires peuvent seules donner. Ce ne sont pas seulement les Trappistes qui ont eu des difficultés à vaincre ; l’armée en a trouvé devant elle de plus grandes, et de plus nombreuses, et de plus prolongées ; elle en a triomphé par sa courageuse opiniâtreté. Les Trappistes en triompheront de même, car ils ont déjà passé les plus mauvais jours. Leur établissement avance, leur culture sera meilleure cette année que l’année précédente, leur tempérament acclimaté ; l’année de 1845 ne sera pas néfaste comme celle de 1844. Mais il faut qu’ils soient aidés et il n’est pas possible que les secours leur manquent du côté sur lequel ils devaient le plus compter. Ceux de l’administration civile et militaire de l'Algérie ne leur manqueront pas. J’en ai déjà dit assez, Monseigneur, pour émouvoir votre cœur paternel et changer vos résolutions, en supposant qu’elles aient été telles qu'on le dit.

La lettre de Bugeaud produisit l'effet attendu ; l'évêque de Valence revint sur sa décision et l’abbé d’Aiguebelle, tenant sa promesse, compléta la somme de 30.000 francs.

Ce fut là la plus grosse part de l'apport des Trappistes. L'on comprend mieux dès lors pourquoi de prétendus capitalistes, demandeurs de grandes concessions, se plaignaient des refus de l'administration et rappelaient amèrement l'exemple des Pères de la Trappe que l’on

avait comblés sans qu'il eût été besoin pour eux de justifier de ressources suffisantes pour l'exploitation sollicitée. En somme, la Trappe de Staouéli a surtout été une création de l'Administration, création à laquelle collaborèrent le Ministère de la Guerre, le Gouvernement général de lAlgérie et ses multiples directions, l’armée et ses différents services ; combien coloniseraient à ce prix et dans ces conditions ? Et pourquoi faut-il que l’on ait tant-parlé du succès des Trappistes, alors que ce succès était si peu l’œuvre de ces religieux ?

En 1844, la protection de l'Administration ne fit pas un seul jour défaut au Père Régis ; elle continua à lui prêter les bras des condamnés pour bâtir le couvent et la ferme et défricher les champs, des animaux et des charrues pour travailler ; elle fournit des rations quoti-

diennes de vivres aux religieux. Les soldats prenaient-ils les fièvres, on les remplaçait par de nouveaux. Les frères tombaient-ils malades, on les faisait entrer à l'hôpital aux frais de l'Etat. Tant et si bien que, vers la fin de cette année, les bâtiments étaient à peu près achevés, 150 hectares défrichés et en état de production. Le nombre des religieux atteignait 48. Après les épreuves inéluctables du début, il semblait bien, ainsi que le prévoyait Bugeaud, que l’œuvre des Trappistes vivrait et prospèrerait, ou qu'elle pourrait au moins se suffire à elle-même. Le Ministre de la Guerre eût désiré supprimer tout secours dès les premiers mois de 1845, d'autant que le Supérieur des Trappistes harcelait le Ministère de demandes toujours nouvelles et les lui faisait parvenir par des voies souvent irrégulières. Le 22 janvier, un peu agacé par les multiples incidents créés par cette désinvolture, Soult prévint le Père Régis (1) que «toutes les demandes «qu'il aurait à lui adresser dans le but d’obtenir de nouveaux secours « devraient à l'avenir lui parvenir par l’intermédiaire du Gouverneur «général qui y joindrait son avis et celui du Directeur de l'Intérieur ». Toutefois, il autorisa, sur les sollicitations de Bugeaud, l’Intendance militaire à délivrer gratuitement 45 rations de vivres par jour jusqu'au 30 juin 1845. Pendant deux années, les Trappistes vécurent ainsi entièrement aux frais de l'Etat. En vérité, est-il possible de soutenir que cette tentative de colonisation religieuse à été faite d’une manière normale ? Les circonstances, dans lesquelles elle s’est poursuivie, n’enlèvent-elles pas aussi toute signification aux résul-

tats obtenus ?

(1) Ce détail est contenu dans une lettre du même Ministre à Bugeaud, du 23 septembre 1845. Archives de- la Colonisation Algérienne A. G G. A.

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Grandeur et Misère de la Trappe

Encore si, après ces deux années, l'Administration avait livré cette entreprise agricole à ses propres moyens, on serait en droit de soutenir qu'en somme l'Etat avait fait pour ses colons religieux ce qu'il avait fait pour les autres colons civils, et qu'eux au moins avaient réussi. La comparaison, bien qu’elle ne soit pas absolument exacte, vu les secours de toutes sortes accordés complaisamment aux Trappistes et mesurés parcimonieusement aux particuliers, aurait cependant quelque apparence de vérité. Mais l'habitude prise d’être nourris aux frais de l’Etat, les facilités que les religieux trouvaient dans cette allocation de vivres pour continuer en toute quiétude la mise en valeur de leur domaine, et d'autre part les complaisances des autorités algériennes et surtout de Bugeaud servaient trop les intérêts de la Trappe pour qu’elle n’essayât pas d’en profiter le plus longtemps possible. Aussi, allons-nous assister en 1846 et en 1847 au spectacle assurément curieux d’une exploitation dont publiquement on vante le succès merveilleux et dont secrètement on dépeint la détresse profonde, et aussi à cet autre spectacle d’un Ministre qui, à plusieurs reprises, ordonne de supprimer tout secours et d’un Gouverneur qui trouve sans cesse de nouveaux prétextes pour les continuer ou les rétablir.

Quelques jours avant la date indiquée par le Ministre pour la suppression des allocations, le Supérieur des Trappistes demanda qu’elles leur fussent continuées jusqu’au 15 septembre de la même année : il invoquait à l’appui de sa demande le non-achèvement de deux de leurs constructions : le four et le moulin ; il prenait d’ailleurs l’engagement d’en rembourser le prix. Bugeaud s’empresse de leur donner satisfaction et, le 15 juillet, le Ministre se trouvait devant un fait accompli ; il ne put que s’incliner, mais spécifia bien que son approbation avait pour cause la promesse de remboursement et que, au 15 septembre suivant, cette assistance prendrait fin. Or, avant cette échéance, Soult recevait de l’Intendant militaire de la Division d’Alger, M. Appert, une dépêche qui lui transmettait une nouvelle supplique du Père Régis à l'effet d’être exonéré du paiement des vivres four-

(1) Soult à Lamoricière, 23 septembre 1845. Archives Nationales, F, 80,

nis par le service des subsistances. Démarche à nouveau irrégulière, attendu que la lettre aurait dû passer par le Gouverneur et être communiquée au Directeur de la colonisation ; démarche assez inattendue puisque, trois mois auparavant, les religieux avaient promis de rembourser ; demande singulièrement inopportune au moment où les bureaux du Ministère venaient de recevoir un rapport très favorable sur la situation matérielle de la Trappe.

Le Ministre, de plus en plus énervé par l’insistance maladroite de ces quémandeurs perpétuels, écrivit à Lamoricière, Gouverneur général par intérim : «J'ai prévenu, le 22 janvier dernier, M. François «Régis que toutes les demandes, qu'il aurait à adresser dans le but « d'obtenir de nouveaux secours, devraient à l’avenir me parvenir «par l'intermédiaire de M. le Gouverneur général qui y joindrait son «avis et celui de M.le Directeur de l'Intérieur... Quoi qu’il en soit, «je désire, Général, que vous fassiez examiner cette nouvelle deman- | «de par M. le Directeur de l'Intérieur. A cet effet, vous lui prescrirez «de vous rendre compte si les Trappistes se trouvent réellement dans «une situation assez critique pour qu’il y ait nécessité de les exonérer «du remboursement dont il s’agit...» Il est vraisemblable que, si l’Intendant Appert commit l’incorrection de s’adresser au Ministre sans passer par le Gouverneur, c’est parce que Bugeaud n’était pas là et que l’on n’était point assuré de la complaisance de Lamoricière. Brusquement, la situation fut modifiée à Paris ; Soult quitta le Ministère de la Guerre et il eut pour successeur Moline de Saint-Yon. Ne pouvait-on pas profiter de cet événement ?

On ignore si la dépêche de Soult parvint à l’Intendance militaire d'Alger, mais on sait que, si elle y fut reçue, elle n’eut pas pour effet de faire suspendre la délivrance de nouvelles rations de vivres. Les religieux continuèrent à être nourris aux frais de l'Etat et la meilleure preuve que lon puisse en donner est une seconde lettre de l’Intendant réclamant des instructions à ce sujet. Elle est datée du 24 janvier 1846 ; Moline, de Saint-Yon (1) est encore peu au courant de ces affaires administratives algériennes et il se contente de renouveler en général les ordres de son prédécesseur. Le silence se fait une seconde fois sur la Trappe. Et une autre année encore, ses religieux n'auront point souci de leurs subsistances. On arrive ainsi au mois de novembre 1846. A ce moment, le Ministre, familiarisé avec les intrigues algé-

(1) Intendant militaire au Ministre de la Guerre, 24 janvier 1846. Archives Nationales, K, 80,

riennes, dut demander des explications à Bugeaud sur l’état du monastère et sur ses ressources ; car il venait de donner l’ordre de publier un rapport fort élogieux d’un inspecteur de colonisation, M. Lozivy, et pourtant le Père Régis lui écrivait pour lui signaler la pénurie profonde dans laquelle les pères et lui étaient plongés par suite de mauvaises récoltes. La contradiction était si manifeste que de Saint- Yon, qui se doutait bien de quel côté se trouvait la vérité, ne voulut pas paraître dupe plus longtemps ; il prescrivit au Directeur de la colonisation une enquête sérieuse, approfondie, impartiale.

Le rapport de M. Lozivy(1) énumérait complaisamment les constructions édifiées à la Trappe : monastère très vaste, bâtiments de ferme avec une grande cour carrée entourée de murs, moulin auquel un aquedue en arcades amenait les eaux, divers ateliers de forge, de charronnage, de menuiserie, hôtellerie sur le bord de la route, deux fours à chaux en pleine activité, une canalisation en tuyaux de plomb qui conduisait au monastère l’eau pure d’une source. Il ajoutait que tout cela était fait dans les meilleures conditions et que la valeur pouvait en être évaluée à 300.000 francs, mais il ne disait pas que les fondations étaient l’œuvre des condamnés militaires, les bâtisses celle de ces mêmes condamnés et des soldats du Génie, qu'en outre la plus grande partie des matériaux et des outils avait été fournie par les magasins de l'État. Passant aux travaux de culture et aux ensemencements, il observait que 150 hectares étaient défrichés, 50 convertis en prairies naturelles, 45 ensemencés en céréales, 4 plantés en jardin potager, 11 couverts de taillis, 10 transformés en jachères ; il avait compté 3.000 müûriers, 1.000 arbres fruitiers de diverses espèces et mesuré un hectare de vignes. Enfin, il détaillait ainsi le cheptel de l’établissement : 24 bœufs d'Afrique et d'Europe, 18 vaches et taureaux d'Afrique, 18 vaches et taureaux d'Europe, 200 moutons, 600 béliers brebis ou agneaux, 7 chevaux et juments, 2 poulains, 78 pores, 150 volailles, poules, canards, oies, pigeons, soit 1.097 têtes d'animaux sur lesquelles 178 de gros bétail. Mais ce prudent inspecteur de colonisation ne se risquait nullement à rechercher l’origine. de toute cette fortune. Qui avait travaillé au défrichement, nettoyé les prairies, labouré les terres ? Qui avait fourni les arbres fruitiers

(2) Voir ce rapport dans le Moniteur Algérien, 10 août 1846, ou dans le T'ableau de la Situation des Etablissements Français dans l'Algérie, 1844-45. Ce dernier

recueil paraissait souvent en retard. La note sur la Trappe est datée du mois de mars 1846,

et forestiers ? Qui avait donné à la communauté le bétail qu'elle possédait ? En terminant, M. Lozivy estimait à une centaine d’habitants la population de la Trappe : 60 religieux (pères, frères et novices), 20 ouvriers civils (domestiques et journaliers), 10 colons par jour en moyenne (population flottante), 10 visiteurs et pensionnaires. Voilà done une exploitation considérable, riche par les produits de la ferme évalués à 25.000 francs au moins par an ; voilà un monastère qui comprend 60 religieux et qui a des ouvriers, recoit des visiteurs et les héberge. Or, au moment où ces détails sont livrés au public et commentés favorablement par les journaux, le Supérieur de Staouéli vient mendier quelques rations de vivres. Il y avait là une chose assez déconcertante.

Aucun doute sur l'intention du gouvernement lorsqu'il donna l’or- dre de publier ce document ; il se proposait à la fois d’honorer les Trappistes et d'éviter de nouveaux appels intéressés de leur part. De ces deux buts, le premier fut atteint aisément et la Trappe de Staoué- Hi passa, depuis lors, pour un établissement modèle, et ses religieux furent tenus pour les meilleurs et les plus habiles des colons algériens. Tous les journaux gouvernementaux et ceux qui se fièrent aux publications officielles furent unanimes à vanter les mérites de ces moines agriculteurs et laboureurs. Mais l’autre but, -loin de se rapprocher, S'éloigna ; le Ministre ne parvint pas à décourager le Père Régis dans ses réclamations ; en novembre, il était assailli de nouvelles suppliques (1). I] fallait en finir. Le comte Guyot, auquel sont renvoyées pour avis les demandes en exonération des remboursements, doit adresser au Ministère les plus amples détails sur cette affaire toujours pendante. Or, c’est l’Intendant seul qui les possède et il le prie de répondre aux questions suivantes : quelle a été la quantité de vivres délivrée aux Trappistes par les soins des autorités militaires ? Depuis quelle époque cette distribution a-t-elle eu lieu ? Enfin, quel est le mode de remboursement de ces dépenses ? L’Intendant militaire se prêta d’assez mauvaise grâce à ces investigations ; obligé de fournir les renseignements demandés, il le fit le 9 novembre en quelques mots très secs et qui manquaient d’aménité : «J'ai l'honneur (2) de

(1) Le Père Régis au Ministre de la Guerre. Novembre 1846. Dans cette lettre, le Père Régis insiste sur la nécessité où il est de demander la continuation des secours de l'administration, par suite de mauvaises récoltes. Archives

Nationales. FF. 80.

(2) Intendant Militaire au comle Guyot, 9 novembre 1846. Archives Natio-

nales. F. 80, D

«vous faire connaître que, depuis le mois d’août 1843, d’après les «ordres successifs de M. le Ministre de la Guerre et de-M. le Gouver- «neur général, l'établissement des Trappistes perçoit des magasins «de l'Etat des prestations en nature dont la valeur, qui s'élève à envi- «ron 4.000 francs par trimestre, remboursable par ces religieux, est cimputée à la Direction de l'Intérieur. 1/Administration civile, «chargée de poursuivre le recouvrement de ces avances, pourra COm- «pléter les renseignements que j'ai honneur de vous transmettre ». Non-seulement le ton de la lettre témoignait de beaucoup de mauvaise humeur, mais les dates indiquées n’apprenaient rien ; car, s’il était bien vrai que les Trappistes recevaient des rations depuis 1843, ils n’en devaient point le remboursement à partir de cette époque, attendu qu’on les en avait dégrevés à plusieurs reprises. Le seul résultat positif de l'enquête révéla que, durant toute l’année 1846, la fourniture de vivres avait continué par une sorte de convention tacite entre le Gouverneur et le Supérieur des Trappistes, et cela sans l’assentiment du Ministre. Dès qu'il fut certain du fait, Moline de Saint-Yon envoya à Bugeaud une longue lettre où il lui rappelait les décisions de son prédécesseur et ses propres instructions ; il insistait sur les engagements formels des Trappistes (1). En même temps, il invita le Directeur de l'Intérieur à prendre les mesures nécessaires pour que fût effectué ce remboursement et pour que toute prestation cessât d’être faite, Le Ministère paraissait bien résolu à ne plus tolérer de telles faveurs et il eût été dangereux pour le Gouverneur de passer outre à cet ordre. On fit donc semblant de se soumettre ; on supprima les rations de vivres.

Mais Bugeaud se promettait de dédommager ses chers Trappistes. Il prescrivit, dans les premiers jours de décembre, au Directeur de l'Intérieur de délivrer aux religieux 25 hectolitres d’orge et 25 hectolitres de blé, sous le prétexte que les récoltes avaient manqué dans la plaine de Staouéli. Moyen ingénieux de faire patienter les Trappistes et de montrer à Saint-Yon le dénuement de la communauté. Comme c'était là un secours passager, l'approbation ministérielle était certaine ; elle fut donnée le 29 décembre. Puis, quand il fut assuré que la mesure prise avait produit tout son effet moral à Paris, il rétablit les subsistances. Le 27 janvier 1847, il en informe Saint-Yon

(1) Moline de Saint-Yon à Bugeaud, 23 novembre 1846. Archives de la colopisation Algérienne. Dossier de Staouéli, A,G,G,A,

dans une lettre, où il pousse au noir le tableau de la détresse matérielle des Trappistes.

Cet état est tel, disait-il (1), par suite des deux désastreuses années qui viennent de s’écouler, qu’ils n’ont pas même récolté le blé suffisant pour la semence de l’année courante, et qu’ainsi le moulin et le four construits par eux n’ont pu servir à moudre le grain et à cuire la farine nécessaire à leur subsistance... Je dois vous faire connaître qu’après avoir ordonné pour me conformer à vos instructions qu'il ne serait plus accordé de rations aux Trappistes, j’ai dû hier revenir sur ma détermination et prescrire à lIntendant militaire de continuer jusqu’au 1°r juillet prochain... Je ne me dissimule pas que nous avons fait beaucoup déjà pour les Trappistes, que, sans nos subsides, sans les bras de l’armée, leur terre qui vaut aujourd’hui plusieurs centaines de mille francs serait encore en grande partie à défricher et que sans doute eux-mêmes, plus que décimés dans la première année, auraient dû abandonner leur entreprise.

Devant cette insistance, que voulez-vous que fasse le Ministre ? Il s'incline à nouveau, ratifie les libéralités du Gouverneur, et, pour la forme, maintient le principe du remboursement. Tant et si bien que Jusqu'au départ de Bugeaud la Trappe de Staouéli abrita des religieux qui recevaient leurs subsistances journalières des magasins

militaires.

La colonisation religieuse des Trappistes avait si peu réussi par ellé-même qu’elle resta confinée au monastère et à la ferme de Staouéli. Le rêve de M. de Corcelle ne devint point une réalité. Ce député avait vu les religieux essaimant hors de leur maison-mère, multipliant leurs établissements, franchissant l'Atlas, et, avant-garde de la colonisation, apportant aux indigènes les leçons de leur expérience agricole et les vertus de leur apostolat chrétien. N’était-ce pas prêter aux congrégations religieuses un rôle que naguère elles avaient joué durant plusieurs siècles mais qu’elles ne se trouvaient plus en mesure de remplir aujourd’hui ? Le prosélytisme n’a jamais réussi auprès des musulmans, encore moins dans l’Afrique du Nord que partout ailleurs, parce que l’islamisme y a pris, depuis le XIV et le XVE siècles, une forme guerrière et fanatique. Les seuls ordres monastiques, qui avaient pu se maintenir dans l’Orient musulman, s’interdisaient la propagande religieuse et se vouaient aux travaux manuels ou à la vie contemplative. En France comme en Europe, on est mal placé pour juger des conditions d’existence, sinon de succès de ces congrégations ;

(1) Bugeuud à Moline de Saint- Yon, 27 janvier 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Staouéli, A.G,G.A.

plus ou moins on subit l'influence des traditions historiques, on se rappelle ces grands ordres des Hospitaliers et des Templiers, militaires et féodaux autant que religieux. De cette force des traditions ne trouve-t-on pas un témoignage dans le projet dont s’occupa la presse parisienne en 1844 ? Un ordre religieux, annonçait la Revue de Paris (1), se propose de fonder en Algérie trois monastères «dans le «genre de ceux qui existent au mont Athos, au mont Carmel et dans «plusieurs autres parties de l'Orient ». Les religieux se livreraient à la culture, puis, pour résister aux incursions des Arabes, ils formeraient «une espèce de milice monastique qui, sans admettre dans son sein «des soldats séculiers, relèverait de l'autorité militaire». Chacun de ces trois monastères contiendrait environ 600 habitants propres au métier des armes aussi bien qu'aux travaux de l’agriculture. L'autorité civile et militaire aurait la surveillance la plus complète sur cette nouvelle colonie et le tiers de toutes les céréales serait remis aux commandants des différentes provinces pour être distribué aux familles pauvres de l'Algérie. Si ce projet avait été réalisé ainsi que celui de Bugeaud, on aurait eu, à côté des soldats-colons, des moines-soldats, ou mieux, une résurrection du Moyen-Age en plein XIX£ siècle, et dans une colonie située aux portes de la France. |

Les Trappistes furent moins ambitieux et, à la fois, plus pratiques et plus modernes. Ils se bornèrent, quand leur monastère et la ferme eurent été établis par l’armée, à exploiter leur vaste et beau domaine. On les disait habiles agriculteurs et on comptait sur eux pour donner l'exemple des cultures soignées, appropriées au sol et au climat. Or, s'ils avaient l'expérience des cultures de France, ils ne possédaient pas celle des cultures africaines. JIs se trompèrent dans leurs premiers essais, tout comme les colons voisins, et cela était inévitable ; on ne saurait leur en faire un reproche. Leur concession comprenait des terres fertiles sans doute, mais légères et sablonneuses ; on y sema du blé ; dans ce sol qui s’échauffait rapidement, les chaleurs hâtives du printemps africain desséchaient et brûlaient les épis. Par deux fois, en 1845 et en 1846, ils ensemencèrent de vastes champs de céréales et leurs blés promirent en Avril les plus belles moissons ; par deux fois, le siroco soufla et le rendement fut presque nul. On n’improvise pas une technique agricole, on l’aequiert plus ou moins lentement et souvent après des essais difficiles et onéreux.

Le seul avantage réel que présentait la colonisation religieuse ne

(1) Voir Revue de Paris, année 1844,

pouvait être que cet esprit de solidarité et d’obéissance qui anime les religieux des ordres monastiques et est assez puissant pour les plier au travail quotidien et collectif. Déjà Soult le reconnaissait dans ses instructions en parlant des projets de l’abbé Landmann. Bugeaud, lui aussi, admit la force de la discipline monastique et ce fut la comparaison, établie dans son esprit entre la congrégation et l’armée, qui lui fit accueillir avec bienveillance les Trappistes. Après lui et à son exemple, des économistes, dans la pensée de servir les intérêts de la Trappe et la cause générale de l'Eglise, vantèrent les effets de cette règle monastique ; ils lui attribuèrent le succès de l'établissement de Staouéli. Hippolyte Peut écrivait à quelque temps de là dans ses Annales de la Colonisation Algérienne : «Nul point de l'Afrique (1) «n'a mieux montré ce que peut un travail héroïque et persévérant. « Les religieux qui y sont établis ont eu à subir les accidents les plus «terribles ; les maladies épidémiques, les fièvres les ont décimés. Des «individus, des familles isolées auraient dès les premiers temps fui «de découragement et de désolation. Mais l'esprit d'association et «de solidarité à triomphé de ces obstacles ».

A la lumière des faits — et nous les avons racontés dans les plus petits détails pour permettre de mieux les juger — n’y a-t-il pas quelque exagération dans cette appréciation ? La solidarité qui a triomphé à Staouéli ne fut point celle qui lait les religieux entre eux et à leur ordre. Ce fut celle qui rapprochait secrètement le gouvernement d'alors et l'Eglise, puis l’armée et les congrégations. Celle-là fut agissante et toute puissante ; celle-ci presque sans force et sans effet. La Trappe aurait été désertée, avant même qu'elle fût complètement édifiée, si l'intervention du Gouverneur n'avait plusieurs fois affermi la foi chancelante de ces missionnaires dans le succès matériel de leur œuvre. Concluons donc avec Bugeaud que ni le monastère, ni la fermée de Staouéli ne furent réellement un modèle complet ou, pour employer son expression, (un type de colonisation» ; et lui qui accorda toutes les demandes en hommes et en argent, lui qui donna les ordres nécessaires pour la fourniture des matériaux, des semences, des rations de vivres, savait mieux que personne combien artificielle était cette création, Les conditions exceptionnelles de l'essai ne prouvaient qu’une chose, assez simple et peu discutable : l’armée avec ses officiers du Génie et ses soldats maçons, terrassiers, défricheurs et laboureurs, pouvaient construire un monastère et aménager une ferme.

(1) Hippolyte Peut * Annales de la Colonisation Algérienne. X, 343.

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