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LA POLITIQUE INDIGÈNE | ET LA COLONISATION ARABE

La colonisation arabe et la colonisation militaire.

I. — Les origines militaires de la colonisation arabe en 1838. — Le problème indigène en 1841 : séparation des Arabes et des Européens ; obstacle continu. — Le même problème en 1848 : retour des indigènes sur leurs terres et mélange avec les Européens.

IT. — L'organisation des tribus. — La Direction des Affaires arabes. — Les Bureaux arabes. — Circulaires des 2 janvier, 17 septembre et 15 novembre 1844 sur la politique indigène.

III. — La colonisation arabe : le village de Guerrouaou, la tribu des Aribs, les Douairs et les Smélas.

IV.— Les Bureaux arabes et la colonisation. — Le colonel Daumas et le comte Guyot : arrêt de la colonisation civile. — La protection des Indigènes. — Persistance et aggravation du conflit entre les officiers des Bureaux arabes et les colons.

L'obligation où furent de bonne heure les Français d'adopter une politique indigène bien définie et les difficultés grandissantes que provoquèrent les relations nouées entre vainqueurs et vaincus furent l’objet des préoccupations constantes des généraux commandant en Afrique :

La conquête de l’Algérie, dit Bugeaud dans une de ses circulaires (1) relative à l'administration des Arabes, se distingue des conquêtes que l’on à faites quelquefois en Europe. Là, quand on gardait une province conquise, on n’avait pas la prétention d’introduire dans son sein un peuple nouveau, on ne voulait pas prendre une partie des terres pour les donner à des familles étrangères différant de mœurs et de religion. En Afrique, tous ces obstaclés se présentent de vant nous et rendent la tâche infiniment difficile.

Prétendre, en effet, établir des colonies européennes à demeure en Algérie et au sein des tribus arabes, resserrer les Indigènes sur le sol dont ils avaient joui librement jusque là, les parquer sur les terres

(1) Circulaire du 17 septembre 1844. Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie, page 297. — De la Colonisation de l'Algérie. Note de la page 7.

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dont la loi française leur reconnaîtra, il est vrai, la pleine propriété, bouleverser ainsi leur genre de vie, était chose si hardie et si dangereuse que celui-là même, qui pourtant avait imposé par les armes l'autorité française en Algérie, ne la crut possible qu'à la condition de donner aux colons français la force de la discipline militaire.

De ces nécessités d’une politique qui servît la colonisation française et assurât l’obéissance des Indigènes, la légion était la résultante naturelle. Pour des vainqueurs résolus à rester maîtres de l’Algérie sans avoir à y entretenir une nombreuse armée, il fallait s’adapter au double rôle que par la force des choses ils étaient appelés à y jouer : celui de cultiver le sol africain et celui de dominer le peuple arabe.

Dans ces conditions, on comprend aisément que, si la colonisation militaire est la fille aînée de la pensée de Bugeaud, la colonisation arabe en est la fille cadette. L'une plie les vainqueurs aux exigences de leur situation nouvelle en Afrique ; la seconde doit transformer les vaincus, les rendre sédentaires, leur apprendre un mode de culture moins primitif, de façon qu'ils puissent vivre à côté des Européens. Toutes deux s’inspirent d’une pensée commune et tendent à un but identique : rendre possible une juxtaposition, même une cohabitation des deux éléments, et plus tard créer entre eux une solidarité économique et politique. Toutes deux ne sauraient employer que les mêmes moyens militaires ; car, sur les Français comme sur les Indigènes, les chefs de l’armée ont seuls assez de prestige et de puissance pour mener à bien cette œuvre nationale.

De bonne heure Bugeaud eut la vision assez nette de cette doub'e évolution. Il en a esquissé l’histoire dans son mémoire sur | Etablissement des Français dans la province d'Oran, et jamais il ne l’abandonnera. Sans doute, après 1839, les événements de la Métidja, les horreurs du pillage, les cruautés sauvages commises par les Arabes, purent ébranler pour un moment les convictions du député, trop éloigné du théâtre des événements pour pouvoir les apprécier exactement, ou celles du nouveau Gouverneur dont toutes les énergies de l'esprit et du corps furent d’abord tournées vers la guerre. Mais, quand il eut repris contact avec ces indigènes, quand il les vit se détacher de l’émir et implorer sa clémence, quand il les retrouva toujours les mémes, fanatiques sans doute, mais plus encore avides de richesses, il revint peu à peu à ses premières conceptions. Sur ce chemin de retour chaque étape est marquée par quelque événement important, chaque année le rapproche de l'idéal autrefois entrevu et désiré, Peut-être

même, vers la fin de son gouvernement, son esprit se laissera-t-i] dominer par des préoccupations trop exclusivement indigènes et perdra-t-il de vue les intérêts de la colonisation française. Il fut séduit par les facilités de l'administration et de la colonisation indigène, entraîné aussi par les suggestions des officiers des Affaires Arabes. Son rêve militaire qu'il voulait réaliser avec des Français, il le réaliserait, lui ou ses successeurs, avec des Arabes, plus respectueux du pouvoir absolu que les colons. C’est cette évolution si curieuse de la pensée de Bugeaud que nous allons essayer de bien marquer en ne retenant que les faits privilégiés.

1f Le problème indigène dans les premières années

En 1838, Bugeaud semble se défendre de publier son mémoire, «ou plutôt les notes (1)» qui n'étaient point destinées à l’impression, et qu'il n’a eu le temps ni de compléter ni de coordonner. Ailleurs; il s'excuse encore du «nombre et de la minutie» des détails qui remplissent cet écrit, alléguant cependant que «tous concourent à prou- «ver l’extrême importance et les extrêmes difficultés de la question ». Mais n'est-ce point dans tous ces détails, dans ces libres confidences que l’on saisit le mieux la pensée d’un homme ? Que d'idées neuves simplement esquissées qui se développeront plus tard, et deviendront les principes directeurs de la politique indigène du futur gouverneur !

Dans deux campagnes et de nombreuses batailles, le lieutenantgénéral Bugeaud avait déjà pu apprécier la valeur des contingents indigènes, Douairs et Smélas, que conduisait l'intrépide Mustapha. Le 29 juin 1836, il rend compte au Maréchal Clauzel, alors Gouverneur, de son expédition de ravitaillement sur Tlemeen :

Je ne veux pas terminer, Monsieur le Maréchal (2), sans vous dire un mot de nos alliés les Douairs.:J’en suis extrêmement content : ce sont d’intrépides et d’habiles cavaliers. Ils sont évidemment supérieurs à notre cavalerie pour éclairer, tirailler et combattre dans les terrains difficiles. Mustapha, leur chef, est un homme respectable et de très bon conseil. Il ÿ a d’autres chefs qui sont AUSP fort reeommandables par leur bravoure et leur intelligence. IF serait juste et politique,

(1) Voir l’introduction du Mémoire sur notre établissement dans la province

dOran.

(2) Bugeaud au Maréchal Clauxel, 29 juin 1836. Lettre citée par d’Ideville,

II, page 35.

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Monsieur le Maréchal, de faire un bon traitement à ces hommes qui servent si bien notre cause. Je vous engage vivement à prendre ce parti et à demander au Général qui doit commander Oran un travail sur ce point fort important. Cela sera plus fructueux que les fortifications que quelquefois on multiplie d’une manière peu judicieuse.

Cette même année, au combat de la Sikkak, les Douairs et les Smélas se battirent avec courage, avec trop d’ardeur au dire du commandant en chef.

Je ne connais (1) d’autres défauts à cette intrépide cavalerie que de se lancer dans le combat avec un tel abandon qu’on ne peut presque plus disposer d’elle pour les événements subséquents. Mais, dès qu’elle reconnaît que sa présence est nécessaire sur un point où le combat devient sérieux, elle y accourt d’ellemême. C’est ce qu’elle à fait avee succès durant cette journée.

Elle intervint toujours, en effet, au moment propice, soit pour arrêter un mouvement offensif de l’ennemi, soit pour précipiter la défaite et la tourner en déroute.

C’est donc une œuvre de justice que de vouloir s'attacher cette milice indigène, en maintenant à chaque guerrier sous les armes une solde de 50 centimes par jour, en les fixant au sol,

En leur bâtissant un ou deux villages qui puissent leur donner le goût d’en bâtir d’autres.

Et il fait une sorte de devis des frais que cet établissement occasionnera au gouvernement, puis un plan du futur village arabe. Sans entrer dans l'exposé de ce projet dont nous avons rapporté ailleurs quelques dispositions, remarquons que Bugeaud, en ces quelques mois où il a été en contact avec les indigènes, a su pénétrer les sentiments les plus puissants qui les animent : il n’ignorait pas leur fanatisme et leur caractère belliqueux, mais il connaît mieux maintenant leur désir ardent de richesses et leur avidité. Et, dès ce moment, s’ébauche dans son esprit une politique fondée sur le développement des intérêts matériels de cette population. La construction des villages indigènes n’était que l’un des instruments de cette politique ; d’autres existent : il est bon de favoriser par tous les moyens l’agriculture et l'élevage, d'encourager les fellahs à planter des arbres que les pépinières de l’État leur distribueront gratuitement, de leur réserver la fourniture des foins, s’ils en ont en excédent, puis de les faire bénéficier des prix de transport rémunérateurs et de les enchaîner en somme par des avantages économiques. Telles sont les mesures les plus

(1) Bugeaud au Maréchal Maison, 8 juillet 1836. D’Ideville, IE, p. 24 et 43.

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propres à modifier la condition matérielle de ces Africains et par surcroît la nature des rapports qu’ils entretiendront avec les Francais. Qu'ils deviennent plus riches par le commerce et l’agriculture et ils ne tarderont pas à prendre à notre contact nos goûts et nos besoins :

Le commerce (1), les rapports journaliers feront disparaître la haine et la ré- Pugnance que nous leur inspirons. Ils verront qu'après tout on peut vivre avec des Chrétiens et que nous portons avec nous l’aisance et le bien-être. Déjà ces idées se répandent, elles deviendront générales ; et, quand la guerre éclatera, elles militeront en notre faveur ; on se soumettra avec bien moins de difficulté.

En face de cette politique qui s'appuie sur l’intérêt bien entendu des Indigènes et des Européens, Bugeaud place celle que l’on préconisait dans quelques milieux et dans les clubs, celle-là utopique et stérile. Peut-on ne point s'élever contre les tirades de ces orateurs et de ces écrivains, |

Recommandant (2), comme moyen de conquête et de soumission, d’appli-

quer des lois justes, d’avoir une bonne justice distributive, de faire sentir aux Arabes la douceur de nos mœurs, les avantages de notre civilisation ?

N'est-ce pas là fantaisie de théoriciens ? Les Indigènes ne poûtent point les charmes de la vie que vous leur proposez, ils fuient à votre approche et répondent aux phrases sentimentales par dés coups de. fusil. Par vos théories philanithropiques de tribune et de journal, vous arrêtez la conquête militaire et votre colonisation ne fait aucun progrès. Que l’on en finisse avec de pareilles illusions ! Une guerre est inévitable ; qu’on la fasse, qu’elle soit rapide et qu'elle s’étende à toute la Régence.

Quand les populations seront soumises, alors, mais seulement à ce moment, il ne sera point aussi malaisé qu’on le &uppose de les retenir dans l’obéissance, car le fanatisme musulman et la turbulence indigène cèderont le pas à des préoccupations d'ordre plus matériel. Le seul moyen de dominer et de dompter les Africains, c’est la force ; le seul moyen de les retenir dans la sujétion et de les rapprocher de nous, c’est l'intérêt.

Cette politique différait ainsi complètement et par ses origines et par son but d’une autre qu’auraient désirée les colons d'Alger et de Bône. Ceux-là, les propriétaires en gants jaunes et en chapeau de soie (3), rêévaient d’une collaboration immédiate des deux peup'es

(1) Mémoire de 1838, page 8.

(2) Ibidem, page 23.

(3) Pellissier de Reynaud, Annales Algériennes. L. XX VIII, p. 342

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dans l'exploitation des terres africaines. Ils avaient acheté de grands domaines, élevé de vastes fermes, puis s'étaient entourés de domestiques où khammès qu'ils payaient bien et dont ils respectèrent les mœurs et la religion. Quelques-uns avaient même adopté le costume arabe. De là, l’apparente sympathie que leur témoignèrent les Arabes et l'influence locale qu'ils parurent exercer. Il y avait d'ailleurs parmi eux de véritables apôtres et des hommes de grande initiative. Ces tentatives heureuses permirent à des théoriciens, empressés de généraliser un fait particulier, même exceptionnel, d'affirmer que le rapprochement entre les deux peuples était possible et que, grâce au concours des bras des indigènes, la colonisation était certaine. On fit grand bruit autour de ces essais dans la presse de l'époque ; On a méme essayé de nos jours dans un but doctrinal d’exagérer l’œuvre de ces grands propriétaires et les suceès qu'ils remportèrent en Afrique. Cette aristocratie de la colonisation ne compta pourtant que quelques individualités dont les noms sont connus : MM. de Vialar, à Kouba ; de Tonnace, à Tixcraïn ; de Franclieu, à Belbarabet ; Tobler, à Kl- Biar ; Ventre, à Hussein-Dey , voilà pour le Sahel. Dans la Métidja, s'étaient établis, soit parce qu'ils avaient eu l’habileté de se faire concéder des térrains par l'État, soit qu'ils les avaient achetés, MM. de Lapeyrière, à Boukandoura ; de Saint-Guilhem, à l’Arba ; de Montaigu, chez les Beni Moussa ; le prince de Mir, à la Rassauta ; Mercier, à la Reghaïa…

Loin de nous la pensée de vouloir contester le désintéressement chevaleresque de quelques-uns, l’apostolat de plusieurs autres, la belle audace de tous. Mais quels résultats attendre de ces efforts éparpillés ? Si quelques propriétaires parvinrent à s’attacher pour un moment des fellahs indigènes, ils ne le durent le plus souvent qu’à leurs qualités personnelles ou mieux encore aux salaires tentateurs que, généreusement, ils distribuaient. A ce jeu, beaucoup se ruinèrent (1). D'autres furent contraints d'arrêter leurs travaux en 1837 ou 1838. D'autres, enfin, en arrivèrent à exploiter la terre à la manière des Arabes ou en confiant la culture à des khammès, C’est bien à cela, en effet, à la culture par les fellahs indigènes mais au profit des Européens, que cette forme de colonisation devait aboutir. En Algérie, se serait créée une sorte de féodalité foncière qui aurait accaparé tous les meilleurs terrains et en aurait laissé l'exploitation à des autochtones asservis. De cette sujétion économique, la plus brutale et

(1) Pellissier de Reynaud, Annales Algériennes, p. 341.

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