ASS
troupeaux gagnèrent les montagnes voisines. Il ne resta plus dans les environs d'Alger et de Blida, en dehors des colons européens attristés et déçus par cet exode, que quelques meskines, les plus pauvres, auxquels l'administration française dut consentir des avances en grains pour leur permettre d’ensemencer quelques arpents de terre. Le personnel des fermes dont on vantait la fidélité et l’attachement avait prouvé par là son ingratitude envers ses maîtres. Piètre résultat d'un : système qui devait assurer la colonisation de toute la Régence ! Faillite d'idées qui surprit et désempara tout le monde ! Car à ces idées s'étaient ralliés les divers ministères, les Chambres, la Commission d'Afrique. Bientôt le drame s’accomplit ; le fer et le feu anéantirent les fermes européennes et la tourmente emporta comme feuilles mortes les dernières illusions des partisans de cette colonisation libre et capitaliste.
Lo
Aussi, quand s’ouvrit entre Soult et Bugeaud la discussion au sujet des meilleurs procédés de colonisation, le débat porta seulement, en ce qui concernait les Arabes, sur la possibilité de les maintenir à côté et au milieu des futurs colons. L'établissement d’une population européenne, se demande Soult dans ses instructions, comporte-t-il le mélange avec les indigènes ? N'est-ce pas un danger constant pour . sa sécurité que de laisser s'installer à côté d’elle non pas même une agglomération de tentes, un douar, mais quelques gourbis ? D'autant que certaines habitudes des arabes paraissent devoir s'opposer à cette cohabitation ou à ce voisinage, telles que le parcours des troupeaux et «l’incendie des herbes et des jeunes bois» à certaines époques de l’année pour la reconstitution des pâturages. D'ailleurs, ajoute le Ministre, la question ne se pose plus pour le moment aux alentours d'Alger, puisque la plaine est à peu près déserte et que l’obstacle continu à fait la part des Européens : « Sans examiner l'hypothèse d’un «refoulement lent et méthodique des Arabes (1), à mesure que s’éten- «dra l’espace occupé par les colons, en proscrivant tout effort vio- «lent qui serait tenté pour agrandir cet espace, quand les nécessités «de la politique ou de la guerre ne nous y forceraient pas, il semble «que les Arabes ne doivent de longtemps être mêlés à nos travaux «de cultures que comme ouvriers mercenaires, non pas comme voi-
(1) Soult à Bugeaud,.13 août 1841. Instructions ministérielles. Archives Nationales. F. 80.
CSins, n1 surtout comme imitateurs». Le Ministre veut bien espérer que plus tard, beaucoup plus tard, l'Arabe comprendra que son mode de culture est primitif et misérable ; d'ici là, on peut attendre.
Bugeaud, dans sa réponse, admet — et c’est là une concession
ee = Là Q \ è] arte, 72 » . . , + qu il est forcé de faire à l'opinion générale qui avait prévalu en France depuis les désastreux événements de la Métidja, — que les Arabes ne doivent pas être mêlés.aux Européens :
Les mœurs des Arabes (1), leur religion et surtout leurs habitudes, plus difficiles à changer que leur foi, ne permettent pas de les mêler ‘avec nous dans lexploitation rurale qui est la colonisation elle-même. C’est à grand peine que nous pouvons cohabiter dans les villes, où il y a mille fois moins de motifs de dissidence. Ils ne peuvent être employés sur les surfaces occupées par nous que comme ouvriers salariés et passagers.
Mais il profite de l'occasion qui lui est offerte pour s'élever contre la conception des grands propriétaires de la Métidja : eux n’avaient voulu coloniser qu'en exploitant les Arabes. Or, cela est un danger permanent pour la domination française en ce pays, et, au surplus, la chose serait fort onéreuse, car elle entraînerait le maintien en Algérie d’une armée toujours forte :
Et pendant combien de siècles (2) durerait ce danger ? J usqu’à ce que ce peu- . ple dont la religion et les mœurs contrastent en tous points avec les nôtres se fût identifié avec nous. Il serait done souverainement impolitique de ne coloniser qu'avec les Arabes. Nous devons former à côté d’eux un peuple nouveau encore mieux constitué pour la résistance qu’ils ne le sont eux-mêmes, et c’est beaucoup dire. Nous ne devons pas non plus nous mêler avec eux ; car, en cas de guerre ou de révolte, leur présence parmi nous ne ferait que nous affaiblir.
Le Gouverneur général ne fait cependant pas complètement litière de ses préférences d’autrefois. Bien qu’il reconnaisse l’opportunité de tenir les indigènes séparés des européens, il ne renonce pas davantage à son projet de modifier leurs coutumes sociales et leurs habitudes guerrières par le développement et la consolidation de leurs intérêts matériels ; il s'attache au contraire de plus en plus à son idée : ce qu'il se propose toujours, c’est de les rendre plus riches et plus nécessiteux à la fois afin qu'ils soient moins guerriers,
Ce qui, dit-il, paraît un paradoxe et n’est qu’une profonde vérité. Créons done, ajoute-t-il (3), dès que nous le pourrons, des villages pour les Arabes, mais non sur un plan défensif comme le seront les nôtres. Encourageons-les par quelques
(1) Bugeaud à Soult, 29 novembre 1841. A.G,G.A. (2) Zbidem.
(3) Ibidem.
immunités à bâtir eux-mêmes : prêtons-leur, pour le faire, des ouvriers d’art et mettons à leur portée les matériaux qui leur manquent, comme les grands bois et le fer. Tâchons aussi de leur donner le goût de la culture des arbres, de la prairie artificielle et des jardins, parce que rien ne rend sédentaire et n’attache à la localité comme cela. C’est aussi le moyen d'augmenter les produits de l'impôt ; car, tant que l’agriculture sera bornée à la produetion des céréales, avec repos de trois ou quatre ans, et à des troupeaux vagabonds, il n’y aura pas de commerce et partant les revenus du fise seront minimes.
Voilà comment, en 1841, il entend encore la colonisation arabe ; elle a surtout un but politique et fiscal, elle fixe les populations et les rend plus aptes à accepter notre autorité ; elle augmente aussi les ressources que l'Etat peut leur demander. Toutefois, cette colonisation, il ne la croit guère possible pour le moment ; il ajoute :
Tous les efforts de la France (1) doivent être dirigés vers la conquête et la do-
mination ; quand l’œuvre militaire sera achevée ou en bonne voie d'exécution alors commencera l’œuvre de colonisation.