‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 56 sur 77 · LE · texte numérisé non relu

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De l'utilité, sinon de la nécessité de séparer pour le moment les colons et les indigènes, Bugeaud, comme le Ministre, comme presque tous ses contemporains, est donc persuadé en 1841. Aussi se rallie-t-il, sans enthousiasme d’ailleurs, au projet d’obstacle continu qui fut élaboré en dehors de lui et avant son arrivée à Alger. A sa réalisation, il se prêta tout d’abord d'assez bonne grâce. Cet obstacle traduisait sous une forme concrète cette double idée : nécessité de la colonisation européenne, impossibilité d’un mélange avec les Arabes. L'espace enfermé par l'obstacle sera le domaine réservé aux entreprises des Européens ; là, elles pourront se développer en toute sécurité. Au-delà, commencera le territoire indigène, où plus tard la France aura peut-être intérêt à fonder des villages arabes.

La division n’était pas nouvelle ; chaque fois en effet que, depuis 1830, quelque échec retentissant avait compromis la solidité de notre installation dans la Régence, des officiers avaient imaginé divers systèmes défensifs qui tous consistaient.à entourer d’une enceinte fortifiée une plus ou moins grande étendue de terrains dans les environs d'Alger. Selon le général Clauzel, on y songea dès 1830 ; le projet fut repris en 1836 avant son second gouvernement, repris une fois encore après l’échec de la première expédition de Constantine. À ee moment.

(1) Même lettre de Bugeaud à Soult, 29 novembre 1841.

le capitaine Grand (1) proposa de couvrir par des lignes continues de défense la région comprise entre la côte d’une part, le Mazafran et le ruisseau de Boufarik ; l’espace ainsi protégé fut jugé trop vaste par le général comte Damrémont. Ce Gouverneur substitua à la ligne du Mazafran celle de l’oued Agar, puis unesuite de ravins et de petits cours d’eau dont on escarpa les berges et brisa les gués ; la barrière n’était certes pas un obstacle infranchissable, mais elle devait gêner les Had- Joutes dans leurs courses pillardes.

Celui dont le nom est resté lié à cette conception fut le général Rogniat (2). En 1837, avant les événements qui devaient, deux ans plus tard, forcer l'adhésion du gouvernement, il prononça devant la Chambre des Pairs un long discours, dans lequel il insista sur l’insuffisance des moyens défensifs de la colonie. Les Arabes sont des noma-

. des voleurs, avides de richesses, coutumiers des razzias, des larcins et déprédations de toutes sortes. Pour se mettre à l'abri des coups de main de ces intrépides cavaliers, pourquoi ne pas employer les moyens habituels aux peuples agriculteurs et civilisés contre les hordes de nomades et de sauvages : une muraille et un fossé ? « Les «idées neuves sont en général froidement accueillies, dit cet officier «supérieur (3); il est si commode de ne pas les examiner ! Celle-ci eut «le sort des idées neuves, quoique aussi ancienne que la muraille de «Chine». Pourtant le gouvernement envoya en Algérie l’Inspecteur général des Fortifications, Daullé, et le chargea d'étudier les mesures les plus propres à prévenir les incursions des Arabes autour d'Alger. Après examen des lieux, le projet du général Rogniat fut légèrement remanié. Il ne fut arrêté qu'en 1840. L’obstacle.que ce général proposait, d’aecord avec l'inspecteur Daullé, consistait (4) en un mur de 3 m. 50 de haut sur 0,60 centimètres d'épaisseur, en mortier de terre ou en pisé. Simple mur de parc, affirmait-il ; rien de plus. Mais un mur de 25 lieues de longueur, flanqué de deux cents tours l'IT partira d’un point à choisir sur la côte, à l’ouest de l'embouchure du Mazafran, se dirigera perpendiculairement au Httoral vers son confluent avec la Chiffa, puis vers Blida ; de là, il suivra le pied des contreforts de l'Atlas jusqu’au camp de Kara-Mustapha près de l'embouchure

(1) Pellissier de Reynaud : Annales Algériennes. Livre XX Tome IT, p. 146.

(2) Voir Rogniat : De la colonisation en Algérie et des fortifications propres à garantir les colons des invasions des tribus africaines.

(3) Ibidem, page 23.

(4) Ibidem, page, 23 et suivantes.

de l’oued Kaddara dont il longera la rive gauche jusqu’à la mer. La superficie des terres, enfermées par cette ligne et par suite protégées, est évaluée à 160.000 hectares. A fin de rendre la défense plus efficace, on se propose de construire dans l’intérieur de ce que l’on appelle le pare de la colonisation six camps retranchés gardés chacun par quatre cents fantassins et cent cavaliers. Tout était prévu : la forme des tours, leur garde, la relève des hommes. La dépense ? Un million ou si l’on veut compter plus largement, 1.500 mille francs. Les résultats ? La sécurité assurée dans tout l’espace ainsi circonscrit, une population de eultivateurs prenant possession du sol, le cultivant et lui faisant produire de quoi se nourrir, eux, leurs familles et leurs domestiques, et de quoi subvenir aux besoins de l’armée d’occupation. Dans l’ardeur de ses convictions, le général Rogniat conclut, comme bien d’autres l'avaient fait avant lui, comme d’autres le feront après, que les deux problèmes de la conservation d'Alger et de la colonisation de son territoire sont résolus.

En d’autres temps, peut-être, le projet eût rencontré d’ardents contradicteurs, mais,en 1840, les inquiétudes étaient grandes, les assassinats se multipliaient près de nos postes, les expéditions du Maréchal Valée sur Médéa, Miliana et Cherchell n’avaient ni soumis, ni même effrayé les Arabes. Le gouvernement, ne sachant plus quel parti prendre, adopte comme pis-aller et en principe cet obstacle continu ; mais, après la mort de Rogniat, il charge le général de Berthois de modifier une fois encore le tracé pour diminuer la dépense. Celui-ci y employa les premiers mois de cette année 1840, puis fut nommé commandant du Génie à Alger et désigné à ce titre pour diriger les travaux. Son projet fut adopté en juillet 1841 par le Conseil d'administration et à l’unanimité ; le lendemain, on se mettait à l'œuvre. Les plans du général de Berthois ne prévoyaient plus qu'un fossé continu sans mur d’arrêt, des blockhaus en planches au lieu de redoutes en maçonnerie, puis, toujours dans des vues d'économie, ils laissaient en dehors de l'enceinte 48 kilomètres carrés environ des meilleures terres de la plaine : c’étaient les propriétés du Maréchal Clauzel avec lequel, prétendait-on, on ne voulait rien avoir à déméler.

Le jour où le Conseil d'administration donnait son adhésion aux plans de M. de Berthois, le Moniteur Officiel Algérien, interprète généralement fidèle de la pensée du Gouverneur, publiait ces quelques mots : « L’obstacle n’est sérieux que contre les maraudeurs (1) et

(1) Moniteur Algérien, 16 août 1841.

«les petits partis de cavaliers ennemis ; il donne la sécurité agricole «journalière, et c’est déjà un immense service ; mais il ne peut pré- «server des événements de la guerre sérieuse. Il serait donc impru- «dent de faire de la colonisation par fermes isolées ».

Partie des terrassements fut exécutée par des ouvriers civils que l’on attira au moyen d’alléchantes promesses, ce qui détermina un fort courant d'immigration ouvrière ; partie aussi par Farmée sur laquelle comptait le général de Berthois, mais que Bugeaud eût voulu n’employer qu’à faire la guerre. A la fin du mois de novembre pourtant, comme les travaux ne marchaient pas assez rapidement au gré des autorités militaires, einq bataillons furent enfin dirigés vers Blida, trois autres vers Koléa ; toute la ligne fut occupée entre ces deux villes. Le fossé devait être achevé en deux mois, si la saison se maintenait favorable. On commença aussi la partie orientale de l'obstacle en avant de Maison-Carrée, mais, comme on ne comptait point la terminer cette année-là, les travaux furent moins énergiquement poussés de ce côté.

Dans les premiers jours de décembre (1) eut lieu la visite générale et officielle des chantiers ; le Gouverneur général se fit accompagner du comte Guyot, des généraux de Berthois, Lyautey et Changarnier- On mit trois Jours à parcourir toute la ligne, à s'assurer du bien-être et de l’état sanitaire des troupes, et surtout à étudier les moyens de garder le fossé. Car, l’essentiel n’était pas tant de construire l’obstaele que de le défendre ; il importait de lui faire jouer le rôle auquel on le destinait, celui de protéger le fameux pare de la colonisation. Or, la perspective d'assurer cette garde causait de vives appréhensions à Bugeaud : )

160 garnisons de cinq hommes par blockhaus, en tout 800 hommes (2), sur une ligne de douze lieues à l'Est et de sept à l'Ouest, à travers une plaine marécageuse et fiévreuse au plus haut degré ; des réserves à établir dans des lieux malsains et qu’on ne pouvait éviter ; visiter ces postes tous les jours, leur porter de l’eau, du bois, des vivres, enlever les hommes malades, leur substituer des hommes bien portants qu’on enlèvera à leur tour dans quelques jours, tout cela, et bien d’autres choses encore que je supprime, forme un tableau bien fait pour effrayer.

Il calcule qu’en été quatre régiments ne sufliront pas, qu’il faudra de la cavalerie pour effectuer des patrouilles, du train des équipages

(1) Moniteur Algérien, 7 décembre 1841.

(2) Bugeaud à Soult, 7 décembre 1841, Archives de la Colonisation Algérienne,

Dossier de Fouka. A.G.G.A,

pour ravitailler les hommes des blockhaus et enlever les malades. De ces malades, on peut même supputer le nombre :

Ceux-ci (1), calculés d’après ce qui a eu lieu chaque année à Boufarik, ne seraient pas moins de 50 par jour pendant les mois de juin, juillet, août, septembre et même octobre. J'entends en y comprenant les réserves qui seraient dans les lieux fiévreux, ce qui, je le répète, ne pourra pas être évité.

La chose pouvait être d'autant moins évitée que, par une conséquence fort inattendue, ces grands remuements de terres allaient transformer en localités insalubres des régions considérées auparavant comme saines. On avait fort mal tracé le fossé — ce que n’avoue pas Bugeaud, ce que dira plus tard le général Fabvier (2) dans sa déposition devant la Commission d'Afrique ; prévue pour l'écoulement des eaux : elles s’y accumulèrent, y séjournèrent et transformèrent ainsi certaines parties en autant de foyers de paludisme.

aucune pente ne fut

Ainsi, concluait le Gouverneur (3), pendant ces cinq mois, l'obstacle donnerait 7 à 8.000 malades. Je n’exagère rien, je suis plutôt au-dessous de la vérité. Ma conviction est qu'il y en aurait davantage. Dès lors, plus de guerre possible au dehors ; il faut enlever les garnisons de Médéa et de Miliana et se reployer derrière l’enceinte pestilentielle.. L'armée aurait creusé elle-même son tombeau, si la partie de la plaine était gardée par des blockhaus.

Le tableau est volontairement poussé au noir. Bugeaud est mécontent. Il comptait que, pour travailler à l’obstacle, le Ministre lui aurait envoyé quatre ou cinq régiments de troupes métropolitaines, et, le fossé une fois creusé, il espérait bien les conserver en Afrique et augmenter ainsi les effectifs dont il disposait ; Soult refusa. Au moment où 11 ne fut plus permis au Gouverneur d’escompter ee profit indirect d’une entreprise qu’il n'avait jamais complètement approuvée, il ne cessa de la critiquer et il réussit à la faire abandonner. A ses yeux en eflet, l'obstacle ne représentait plus que le passé, un passé d'humiliation et de crainte ; l'avenir était réservé au projet plus audacieux de la conquête tout entière de l'Algérie. Peu à peu, les idées changent et les premières victoires orientent les esprits vers d’autres aspirations, On en vient à douter du bon sens des promoteurs de l’enceinte continue. Se pouvait-il qu’on eût songé un jour à cette muraille de Chine derrière laquelle se seraient morfondus nos soldats ? Des

(1) Même lettre de Bugeaud à Soult, 7 décembre 1841. (2) Documents relatifs à la Commission d'Afrique. Archives Nationales, F. 80. (3) Lettre de Bugeaud à Soulit, 7 décembre 1841,

généraux, des techniciens, imaginer des moyens aussi mesquins, une barrière aussi fragile, la supposition était à peine concevable. Les contempteurs de l’œuvre furent bientôt aussi nombreux qu’avaient été autrefois ses partisans.

Aïnsi, après avoir pendant un certain temps cru en la vertu magique de cette enceinte

tant et si bien que pour beaucoup de gens la question d'Afrique aurait été résolue par le simple creusement de ce fossé, et de plus la sécurité assise, la colonisation défendue, l’armée libérée, — on revint bien vite à une appréciation plus exacte des exigences d’une protection réelle et des besoins d’une colonisation vigoureuse. On oublia l’obstacle. Il ne fut plus en conséquence continué à l'Est et, quant à la partie occidentale qui avait été à peu près terminée, on ne la garda même pas par des blockhaus ; ces pauvres maisons de bois, transportées à grands frais sur toute la ligne, restèrent donc vides de défenseurs sur l’ordre de Bugeaud ; plus tard, les colons les démoliront et en utiliseront les planches. Enfin, à quelques mois de là, en 1842, les Européens estimèrent ce fossé et son parapet de terre plus gênants qu'utiles, et l’armée elle-même, l’armée dont maints bataillons avaient participé à son établissement, reçut l’ordre de le combler par endroits à seule fin de permettre aux troupes et aux convois de le traverser.

Empêcha-t-il au moins le retour des Arabes ? Je n’entends pas désigner par là les pillards indigènes, les fameux Hadjoutes, auxquels il eût été si facile de franchir ce fossé, s'ils n’avaient été désormais arrêtés par la répression vigoureuse de tous les actes de banditisme, par la mobilité de nos colonnes et par des patrouilles de police, enfin par les grands coups que frappait le Général sur les tribus les plus proches comme sur les plus éloignées. Je veux parler de linfiltration pacifique des éléments arabes dans l'intérieur de l’enceinte, de leur réinstallation sur les terres qu’ils avaient momentanément abandonnées, et dont ils venaient réclamer la possession. La colonisation européenne restera-t-elle maîtresse de tout le territoire qu’on lui avait dévolu, ou bien sera-t-elle obligée de le partager avec les Arabes soumis et résignés ? Le mélange des colons et des indigènes n’est-1l plus considéré comme un inconvénient ? L’administration prendra-t-elle des mesures ‘pour arrêter ce mouvement — et elle le peut légalement puisque les terres que revendiquent les indigènes ont été confisquées ou séquestrées après 1839 — ou bien laissera-t-elle revenir progressi-

vement les petites tribus qui habitaient autrefois le Sahel et la Métidja et que la guerre a réduites à quelques familles ?

C'e retour des arabes eut lieu vers la fin de l’année 1842. La tribu des Beni Khelil revint la première, puis ee fut le tour des Beni Moussa et des Khachena. Elles réoccupèrent leurs terres de culture, «tout «en respectant, dit Bugeaud, celles des Européens ; si elles s’établi- «rent dans quelques-unes, ce fut de gré à gré pour les cultiver comme «fermiers ». Il n'est pas exact d'avancer qu'elles ne se livrèrent à aucun empiètement ; l’histoire de Beni Méred prouve le contraire. D'ailleurs, pourquoi leur donner cette liberté ? N’était-ce pas ouvrir une ère de conflits incessants entre les anciens possesseurs et les nouveaux ? Bugeaud comprit la gravité de cette mesure et il dit lui-même que son premier mouvement fut d'empêcher la rentrée de ces populations dans la Métidja, et de réserver la plaine aux colons européens, ainsi que cela avait été implicitement entendu.

A la réflexion pourtant, il change d'avis et il s’en explique longuement dans une lettre du 25 janvier 1843, une des plus importantes qu'il ait écrites : |

Ces populations ont envoyé vers moi (1) tous leurs chefs pour me représenter qu'elles n’avaient pas quitté leur territoire au renouvellement de Ia guerre par hostilité contre nous ; qu’elles avaient imploré notre protection pour leurs propriétés ou ‘un asile momentané sur le Sahel, mais que, leurs prières ayant été vaines et Abdelkader les ayant envahies brusquement avec une nombreuse cavalerie, elles n'avaient pu resister et avaient été emmenées de force sur plusieurs points en dehors de notre action. Elles ont ajouté que, la paix étant heureusement arrivée, elles croyaient les Français trop justes et trop humains pour ne pas les laisser libres sur le territoire que leurs pères leur avaient légué.

Le Gouverneur fut touché par ces raisons auxquelles il n'avait rien, selon lui, (à opposer que la force et le droit de la guerre». Il se laissa d'autant mieux apitoyer par cette supplique qu’elle venait au moment où le bloc des résistances arabes commençait à se désagréger, où il était par conséquent de bonne politique de profiter de ces premières défections et d'en provoquer de nouvelles par. quelques mesures bienfeillantes :

Si j'avais débuté (2) par une grande spoliation, avant que la totalité du pays ne fût soumise, j'aurais infailliblement arrêté les bonnes dispositions que d’autres tribus pouvaient avoir à passer sous notre domination.

(1) Bugeaud à Soult, 25 janvier 1843, Archives de la Colonisation Algérienne, Dossier -Bugeaud. A.G.G.A.

(2) Même lettre.

À ces considérations politiques s’en ajoutèrent d'autres, tirées de l'utilité de la main-d'œuvre indigène pour la euiture européenne, et, celles-là, ce furent des européens, grands propriétaires dans la Métid- Ja, qui les firent valoir:

IIS me demandèrent comme une grande faveur (1) de laisser les Arabes s’y rétablir afin d’avoir des bras pour mettre en rapport des fermes qui neleur produisaient rien depuis 1839, et sur lesquelles, ayant été ruinés à cette époque, ils se trouvaient dans l’impossibilité financière de faire les avances d’une culture directe, au lieu qu’en les donnant à cultiver aux Arabes pour une portion des fruits, ils n'avaient pas d'argent à débourser, ni de bâtiments d'exploitation à créer.

Bugeaud hésitait pourtant à accorder l'autorisation qu’on sollici-

tait : il se rendait compte que son consentement allait provoquer en Ï

France de véhémentes protestations ef” que ce premier acte serait

interprété comme le signe d’une orientation nouvelle de notre politi- Le] 5

que indigène. Il chercha done à se couvrir de l'avis du Conseil d’ad-

ministration :

Ils furent tous d’avis que la politique (2), l'humanité et la justice voulaient également qu’on laissât les Arabes se réinstaller dans la plaine ; que, si on les renvoyait, ce seraient des ennemis qui en susciteraient d’autres, et que, la plaine ne pouvant être cultivée de longtemps par les Européens, il valait mieux y laisser cultiver les Arabes qui seraient là fort utiles aux colons et aux approvisionnements d'Alger. On ajouta que le contact était nécessaire pour habituer les Arabes à nos mœurs et pour les modifier graduellement.

Le Gouverneur se rendit done à toutes ces considérations ; il donna aux chefs indigènes l'autorisation qu'ils sollicitaient, mais 1l leur déelara en même temps qu’elle n’était que provisoire et subordonnée à leur attitude dans l’avenir, qu’au demeurant il se réservait le droit de les déplacer plus tard si les autorités militaires le jugeaient convenable.

Que deviendra donc la colonisation française, même dans les limites que lui avait assignées l'enceinte continue ? Elle sera bornée par la force des choses, par les droits constatés des anciens occupants,

Par la presque impossibilité (3) d'opérer la spoliation de ces fiers indigènes que nos théoriciens de France n’ont pas pris assez en considération ou qu’ils ont méme ignorés dans l'exposé de leurs idées spéculatives.

(1) Même lettre que ci-dessus.

(2) Ibidem. 3 (3) Tbidem.

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Elle sera plus à l’étroit encore autour des points d'Oran, de Mostaganem, de Philippeville, de Bône et de la Calle, car là 1l faudra maintenant tenir compte des droits des autochtones sur la propriété de toutes les terres, alors qu'à Alger et dans ses environs immédiats de vastes domaines étaient déjà passés-entre les mains des Français avant cette décision. La question de la propriété, voilà assurément le grand problème, et il ne saurait être résolu contre les mdigènes.

Je sais bien, dit Bugeaud (1), que quelques écrivains ont soutenu que les Arabes en général n'étaient pas propriétaires, que le sol appartenait au gouvernement et à celui à qui Dieu avait donné la victoire, que les Arabes ne cultivaient qu’à titre de fermiers et que nous pouvions par.conséquent prendre tout ce qui était à notre convenance. Le docteur Worms, qui a écrit sur la province de Constantine, a soutenu cette opinion qui à été combattue par un magistrat de Bône et par M. de Saint-Genis, chef du service des Domaines.

Il ne veut pas se prononcer entre ces deux opinions ; il ne connaît pas assez l’état de la propriété dans la: provinee de Constantine ; mais ce qu'il sait, c’est que «dans les provinces d'Alger, du Titteri et d'Oran, la propriété est à peu près constituée comme en France». Il a entendu les Arabes dire : ceci appartient à un tel ou à un tel:il en a questionné des milliers sur leur situation et beaucoup lui ont répondu : «Je suis fermier de tel ou de tel». Or, les fermages supposent des propriétaires. ;

En admettant même que l'Etat ait la propriété éminente du sol, en aurait-il plus de facilité pour s'emparer des terres ? Voudrait-il exercer ce droit, qu'il reculerait devant les conséquences de cette spoliation ou de cette reprise, toute légale qu’elle soit.

Eh bien, oui, vous êtes propriétaires (2) du sol ; mais les tribus sont en Jouissance depuis des siècles ; et à quelle condition les déposséderiez-vous d’une surface assez considérable pour donner à votre colonisation l'importance qu’elle doit avoir pour remplir votre objet ? À condition de ranimer immédiatement la guerre et de la faire durer indéfiniment. Votre prétendu droit ne peut done pas être appliqué sur une grande échelle. Il vous donnera tout au plus la facilité de créer un poste de guerre, un camp, un dépôt de remonte ou d’étalons, en prenant tout autour quelques centaines d’hectares sans les payer. Mais, si vous voulez prendre de grandes surfaces et par conséquent refouler les tribus sur leurs voisins, afin d'établir les flots et les courants de populations, dont nos écrivains parlent avec tant de légèreté, vous aurez la guerre et longtemps la guerre. Le tableau que je viens de faire va renverser bien des illusions ; on va me dire que je suis

désespérant. J’en suis fâché, mais je ne puis taire la vérité pour respecter des ; chimères dangereuses.

(1) Même lettre, 25 Janvier 1848.

(2) Tbidem.

AUD de

À vrai dire, ces illusions, il les avait partagées, puisque lui- même avait parlé en 1840 d’une grande invasion en Afrique, semblable à celles des Frances et des Goths ; cette ehimère, il l'avait admise puisqu'il s'était rallié à l’idée de refouler les indigènes hors du territoire entouré par l'obstacle où les colons auraient vécu complètement séparés des Arabes. Quelle rapide évolution dans les idées de Bugeaud !

Au nom de ce même principe d'équité qui lui fait respecter les propriétés des indigènes dans les campagnes, il veut qu’on leur rende leurs maisons, et leurs jardins dans les villes. À Cherchell, à Blida, à Miliana, les arrêtés du Maréchal Valée avaient frappé de séquestre les biens de tous ceux qui s'étaient enfuis pour prendre part à la guerre contre les Français et qui n'avaient point fait leur soumission avant le 127 mai 1841. Le général Bugeaud s’arrogea le droit, sans en référer au Ministre, de faire cesser (1) les effets du séquestre à l’égard de certains d’entre eux parce qu'ils ne lui paraissaient pas indignes de cet acte de libéralité ; il préféra leur rendre leurs propriétés plutôt que d’en ordonner, le partage entre les soldats auxquels son prédécesseur les avait. promises. |

En 1843, cette dernière phase de l’évolution de Bugeaud s'achève ; il a fait arrêter les travaux de l’obstacle continu et reléguer, par la rapidité de ses conquêtes et les grands résultats politiques obtenus, cette conception vieillote au rang des souvenirs que l’on ne se rappelle plus sans quelque humiliation ; il à permis aux tribus soumises de se réinstaller sur leurs terres et s’est par suite rallié à l’idée de les rapprocher de nous, de les associer à l’œuvre de production économique ; il a même rendu aux chefs leurs maisons et leurs terres séquestrées. N’en doutons pas, ces mesures, dans sa pensée, doivent inaugurer une politique nouvelle. Il le dit d’ailleurs expressément dans son ouvrage de l'Algérie :

La ligue, formée au nom de Mahomet et de la haine politique, est brisée (2) ; les tribus, détachées une à une du faisceau, ne viennent pas acheter par une parade le droit momentané de faire une récolte qui n’existe plus : elles viennent vaineues, lasses de la guerre, haletantes, épuisées, demander la paix, un gouver-

nement et des chefs choisis par nous ; le pouvoir ennemi que nous avions créé en 1834, nous l'avons brisé par la force ; le Jugurtha nouveau se cache dans le voisi-

(1) Il existe aux Archives Algériennes une longue correspondance à ce sujet entre le Gouverneur et le Ministre, Soult reprochant à Bugeaud ces largesses, Bugeaud les couvrant de la raison politique.

(2) Bugeaud : L'Algérie : Des Moyens de conserver et d'utiliser cette conquête, pages 107-108.

nage du désert ; il peut inquiéter, troubler un moment sur la frontière sil ne peut plus rien de sérieux et il s’'usera avec le temps dans ses efforts impuissants. Le premier acte de notre puissance est un acte de générosité et véritable force ; le séquestre est aboli ; les vaincus rentrent dans les biens qu'ils avaient abandonnés ; une ère nouvelle commence.

L'organisation des Arabes

À la période de la conquête succède celle de l’organisation. Cette population, qu’on tenait systématiquement éloignée de notre contact, parce qu'on était arrivé à nier toute possibilité de cohabitation et de mélange avec elle, il importe au contraire de l’attirer, de la pénétrer, de la diriger. On continuera à favoriser ses progrès économiques, car ils enchaîneront les vaincus aux vainqueurs et seront un des facteurs les plus importants de la paix. Que de fois, le Maréchal répètera que chaque Arabe aisé est un ennemi de moins pour la France !

Le joug de la force auquel ils se résignent si facilement servira de prétexte à leur soumission ; l'intérêt en sera le véritable mobile.

Or, en quoi consiste la fortune des indigènes ? En terres, en produits agricoles et en élevage. C’est done: vers la culture, l'élevage et les améliorations que l’on peut y apporter que l’agriculteur qu'est Bugeaud s’efforcera de tourner toutes les énergies de cette race. C'est aussi à respecter le plus possible les formes du régime absolu et guerrier, que ces mêmes Arabes s'étaient donné que le militaire s’arrêtera dans l’organisation de ce peuple, mais il placera à côté et audessus des chefs arabes des officiers français pour les guider et contrôler leurs actes. De cette nécessité de surveillance sont nés les Bureaux arabes.

Folie, en effet, que de vouloir écarter pour le moment du gouvernement des Arabes le pouvoir militaire et leur imposer sans transition les formes compliquées de notre régime civil, auxquelles ils ne sont pas habitués. Ils ne connaissent qu'une autorité, celle qui est absolue : qu'elle soit exercée par un djouad, descendant d’une famille noble et guerrière, ou par un chérif, issu d’une famille maraboutique, le fait importe peu. Le chef arabe concentre entre ses mains l’administration du pays, la direction des armées, l'exercice du pouvoir judiciaire, Son autorité est sans limite. Lorsqu'il appelle à la guerre sainte

les fidèles musulmans, tout le monde doit se lever ;: le peuple est bientôt en armes, chaque tribu est un camp. Les hommes, depuis l'adulte de 15 ans jusqu’au vieillard de 80, brûlent de marcher, tandis que les femmes et les enfants se réfugient dans des retraites inaceessibles. Telle est l’organisation guerrière permanente de ce peuple contre lequel il avait fallu, pour le dompter, la supériorité de notre armement, de notre discipline, de notre tactique ; pour le gouverner, il

faudra la force, la décision, l'autorité de nos chefs militaires. À Paris, où l’on avait essayé, de bonne heure, de préparer un projet d'organisation des Arabes, on s’épuisait en vains efforts sans se mettre d’accord sur quelques principes directeurs. M. Vauchelle (1) voulait instituer un véritable gouvernement arabe avec de nombreux . chefs indigènes et un général de grand renom comme chef suprême. Cet organisme complet et nouveau aurait été plus ou moins indépendant du Gouverneur. On songea à Bedeau : à quoi le Ministre répondit que «personne, soit en France, soit en Algérie, pas même le Gou- «verneur général, ne manquerait d'élever une voix de réprobation «en disant que de la sorte on organiserait un Etat dans l'Etat et qu’on «faisait une part plus large aux Arabes que celle qui serait réservée «aux Français en Algérie». D’autres, comme le général de Galboïs et Enfantin, s'appuyant sur le cas du capitaine Saint-Sauveur qui, placé à la tête d’une tribu, avait parfaitement réussi à la diriger, auraient désiré généraliser le fait et mettre à la tête de tous les groupements indigènes des officiers français ; à quoi M. de Martimprey, chef de la Direction des Affaires Arabes à Oran, objecta que la mesure lui $emblait dangereuse pour les officiers français et impolitique vis-à-vis des Arabes. Dans l’armée, sans doute, on trouverait toujours des hommes prêts à accepter le pouvoir, mais n’y aurait-il pas quelque ridicule à en faire des chefs de tribus ? « ls en auraient bien vite as- . «sez de la vie du Douar (2) et on les verrait se retirer après avoir com- «promis leur caractère pour se plier à l'exigence des mœurs arabes. «N’exposez pas à ce danger ceux même qui voudraient le courir. Il

(1) Il existait autrefois à la Direction des Affaires Indigènes à Alger tout un dossier sur les origines des Bureaux Arabes. Nous avons pu y puiser librement. Il comprend des documents de première valeur, restés pour la plupart inédits, notamment sur les conceptions divergentes de Soult et de Bugeaud à propos de cette organisation des Indigènes. Nous nous proposons de les publier. Partie de ces archives ont été versées dans les Archives Générales.

(2) Martimprey au Ministre de la Guerre, 1843. Archives de la Direction des Affaires Indigènes

€y en aurait à côté un autre plus grave : celui de détruire par l’in- «troduction des aghas et caïds français les habitudes de hiérarchie cautocratique et d'accession successive aux emplois qu'il faut entre- «tenir chez les Arabes pour tirer parti du pays, le dominer et le eivi- «liser». Quant au Ministre, il se serait rallié volontiers à un système mixte : une place aurait été faite à l'élément civil, sans que pour cela la prépondéranee du pouvoir militaire pût être menacée. Soult, en effet, bien qu'il fût le chef de l’armée, comprenait que, lorsqu'il s’agit d'organisation administrative, il est nécessaire d’en confier au moins une partie aux fonctionnaires de carrière. I n’eût donc pas été éloigné d'admettre parmi les administrateurs des civils, parmi les médecins attachés aux bureaux arabes encore des civils. C'était de plus un moyen de prévenir par un contrôle incessant et réciproque les actes de despotisme et d’arbitraire, EE | Tandis que l’on discutait à Paris, Bugeaud agissait à Alger. Il n’avait pas mis longtemps à se décider et de suite avait nommé neuf khalifas, trois dans chaque province, quelques bachagas et une foule d’aghas. Il fixa leurs indemnités ; avec les cadeaux, toujours d'usage chez les indigènes, le budget de cette administration s’éleva bientôt à 6 ou 700.000 francs. Lorsque tout fut achevé, il en rendit compte au Ministre par ses lettres des 1 et 15 novembre 1843. En même temps qu’il lui faisait connaître cette situation, il justifiait ses actes par plusieurs raisons politiques. La première était l'urgence de prendre une décision qui ne brusquât pas trop, ni ne heurtât les habitudes des

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indigènes :

Au moment de la soumission générale du pays (1) et lorsqu'il fallut songer à un système d'administration pour les contrées que venaient de nous assurer nos armes, je me suis trouvé en présence de deux systèmes d’or ganisation : celui des Tures et celui de l’'émir Abdelkader. Le système ture n’avait d’autre base que le caprice et arbitraire. Notre civilisation le repoussait, les populations l'avaient en horreur. Je ne pouvais m’y arrêter. L'organisation de l’émir, basée au contraire sur une connaissance parfaite des localités, des rapports des tribus entre elles, des intérêts divers, en un mot sur une grande intelligence des hommes et des choses, m'a paru devoir être conservée.

Elle avait en tous cas cet immense avantage sur toute institution nouvelle de ménager la transition entre notre autorité et celle qui l'avait précédée, de donner aux Arabes l'illusion de ne point avoir

(1) Bugeaud à Soult, 1° novembre 1843. Archives des Affaires Indigènes. A,G.G.A.

changé de gouvernement. Eux-mêmes l'avaient si bien senti qu'ils l’exprimaient ainsi dans leur langage pittoresque : «Les entraves

«ont été conservées, les piquets seuls ont été changés ».

Et puis, ne s’accordait-elle pas avec cet idéal social que Bugeaud aurait voulu réaliser chez les Européens et qu’il devait être fort aise de rencontrer ches les indigènes ? La brochure publiée en 1844 sous le titre Ewposé de l’état actuel de la Société arabe (1), compare les principes du gouvernement d’'Abdelkader et ceux de l'administration française, et, de leur examen, essaie de déduire les conditions indispensables à notre domination : « Le pouvoir du chef de gouverne- «ment sera absolu, il devra être redouté par les peuples et être in- «faillible à leurs yeux ; quant au fond, il devra être exercé d’une fa- «çon juste. Expliquons en quelques mots cette définition. Le chef «du gouvernement doit jouir d’un pouvoir absolu, parce que les Ara- «bes ne comprendraient point une autre forme de gouvernement, par- «ce que celle-là est conforme aux mœurs, à la religion... ete., enfin, «parce que, dans un pays où restent eneore tant de germes de révolte, Qil faut que la répression puisse être prompte. Quiconque connaît «le caractère des Arabes conviendra que cette dernière condition est «essentielle et que souvent une punition légère mais immédiate pro- « duira plus d’effet sur les Arabes que le châtiment le plus grave s’il «est différé. Il faut de plus que notre autorité soit redoutée, d’abord «paree que cette condition est inhérente à la nature de tout gouver- «nement absolu et, ensuite, parce que notre double qualité d'étrangers «et de chrétiens nous attirera pendant bien des années encore la haine «des indigènes... L'autorité française devra être enfaillible aux yeux

-« des Arabes et ce caractère n’est pas moins essentiel ; dans les pays

«musulmans en effet, le chef de l'Etat est aussi celui de FEglise, il «est infaillible comme le Koran. Nous avons évidemment le plus « grand intérêt à ce que, sous ce rapport, notre gouvernement ne pa- «raisse pas inférieur à celui de l’émir ».

À vouloir imiter en toutes choses Abdelkader, on ne lui emprunte. plus seulement la forme de son gouvernement, on s'inspire de son €sprit. L’absolutisme du pouvoir, linfaillibilité de.celui qui le détient sont des maximes qui jurent singulièrement avec nos idées modernes ; mais elles n'étaient pas opposées à la conception militariste du Maréchal. Le Gouverneur va jouer à l’émir, au sultan juste comme Napoléon ou

(1) Cet Exposé de l’état actuel de la Société arabe, publié sous le nom de Bugeaud, est dû à la collaboration du Gouverneur et de Daumas.

comme Desaix ; les officiers, à leur tour, se considèreront comme de petits potentats, puisqu'ils participeront à l’infaillibilité de leur général en chef et détiendront une autorité absolue. J'entends bien qu'il ne s’agit là que du gouvernement des indigènes et qu'il en sera autrement dans l’administration des Français. Mais qui ne voit que des habitudes, prises dans la manière de commander les Arabes, prédisposeront les officiers à employer les mêmes procédés quand ils seront en présence d'Européens * Là était le danger.

Un simple incident que nous empruntons à la a re du Maréchal est un trait de lumière. Le 26 avril 1844, Bugeaud doit partir de Maison-Carrée avec une forte colonne. Pour porter ses bagages et ses vivres, il a eu besoin de 950 mulets ou chameaux. Ces 950 animaux ont été réunis sur de simples lettres du lieutenant-colonel Daumas, écrites aux Arabes du voisinage. Quel peuple merveilleux, s’écrie le Gouverneur ! Il a des habitudes (1) d’obéissance militaire. Un simple signe, fait par l'autorité militaire, et tous s’empressent de satisfaire à ses désirs : | :

Quelle différence avec les Européens, gens turbulents, frondeurs, raisonneurs se défiant toujours du pouvoir ! Si on avait voulu réquisitionner chez eux 300

mulets, il aurait fallu envoyer de la gendarmerie, la police et des troupes pour les obtenir. :

Voilà pourquoi 1l ne veut pas de la colonisation civile dans l’intérieur ; combien plus faciles seront la soumission et le gouvernement des Abe ! Sans doute, il faudra réapprendre aux Français, établis à côté de ces indigènes dans les territoires militaires, ces habitudes d'ordre, de discipline, d’obéissance passive qu’on inculque aux soldats. Et peut-être rêvera-t-on un jour du despotisme d’un empereur dont la France avait fait l'expérience trente années auparavant ; on souhaitera la restauration de ce régime disparu. « Les Bureaux arabes, dira-t-on, ont été l’école du second Empire ».

Du moment où Bugeaud décida que les Arabes serdient gouvernés par des chefs indigènes et que la hiérarchie administrative, établie par Abdelkader, serait maintenue, il fut de toute nécessité de créer. un corps de contrôle ou de développer l'institution, qui existait déjà, de la Direction des Affaires Arabes.

(1) Bugeaud à Soult, 26 août 1844. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

Avant l’arrivée de Bugeaud en Afrique comme gouverneur, ses prédécesseurs avaient, à plusieurs reprises, essayé d'organiser soit une administration purement indigène, tel Berthezène, soit une direction exclusivement française, tel Clauzel. Mais dans les tâtonnements, inévitables au début d’une entreprise pour laquelle on était mal préparé, ces tentatives si nombreuses avaient échoué : on fut contraint successivement de les abandonner. L'autorité militaire n’était sortie encore ni du provisoire, ni de l’incertain. Tout ce dont elle s’était coñvaineue, c'était que la mission eonfiée tour à tour au bureau arabe de 1833, à l’agha des Arabes en 1835, à la Direction des Affaires Arabes en 1837, était une des plus importantes qui pût se présenter en Algérie, Le Maréchal Valée la réserva à son Etat-Major.

A peine Bugeaud fut-il installé à Alger, qu'il rétablit la Direction des Affaires Arabes et délimita ses attributions. A ses yeux, l'officier placé à la tête de cette direction devait être l'agent d'exécution le plus direct et le confident le plus écouté du Gouverneur. Agent administratif, lui seul donnerait des ordres aux chefs indigènes et veillerait à leur prompte exécution : i

Il aura seul en notre nom, dit l’article 2 de l'arrêté du 16 août 1841 (1), l’autorité sur les caïds, cheikhs, hakems, cadis, muphtis et autres autorités indigènes établies sur le territoire, tant sous le rapport dela police que de l'administration. Les ordres qu’il leur donnera, sous notre approbation, seront considérés comme émanés de notre cabinet particulier.

Agent politique, ce même directeur devait rester en collaboration quotidienne avec le Gouverneur et s’efforcer de nouer des relations avec les tribus du dehors et de «recueillir les renseignements divers «propres à éclairer notre politique et nos aspirations». Comme il était investi d’une autorité à peu près souveraine, les Arabes le considérèrent bientôt comme le maître. À quelques années de là, on lui donna le nom d’agha et bien des chefs indigènes, faisant fi des autorités locales, en appelèrent souvent à celui qui, à leurs yeux, était devenu le dispensateur de toutes les faveurs. La fonction devait prendre d'autant plus de prestige qu’elle fut occupée, dès 1841, par l’un des hommes les plus habiles de l'entourage du Gouverneur ; elle devait rester en outre entre ses mains durant plusieurs années. En effet, le . jour même où fut publié l’arrêté rétablissant cette direction, un autre arrêté nommait à ce poste le commandant Daumas, ancien consul de France à Mascara, celui-là même qu'avait désigné Bugeaud en

(1) Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie, page 166.

‘1837 pour veiller à l'application du traité de la Tafna. De tous les officiers supérieurs, il était à peu près le seul qui, par l'expérience difficile qu’il avait acquise des milieux indigènes, pouvait servir le mieux la politique du Gouverneur.

De 1841 à 1844, les progrès de la conquête eurent pour résultat la multiplication des affaires dont s’occupait cette direction ; elle ne put suflire à tous les travaux qu'en créant de nombreux bureaux arabes sur les points principaux occupés par nos troupes. Dans la province d'Alger, il y eut bientôt 9 bureaux arabes à Blida, Cherchell, Dellys, Médéa, Miliana, Orléansville, Ténès, Téniet-el-Had et Boghar. Les autres provinces n'étaient pas restées en retard ; à Oran, il y eut une direction divisionnaire, à la tête de laquelle avait été placé M. Walsin Esterhazv, chef d’'escadron de cavalerie, et six bureaux sous ses ordres à Lalla-Marnia, Mascara, Mostaganem, Saïda, Tiaret et Tlemcen. À Constantine, autre direction divisionnaire qui eut pour chef M. Boissonnet, capitaine au régiment d'artillerie, et dont dépendirent six autres bureaux, ceux de Bône, Djidjelli, Guelma, La Calle, Philippeville et Sétif. En tout, trois directions et 21 bureaux. L'organisation, on le voit par cette énumération, était déjà considérable. Or, aucun arrêté ministériel n’en avait sanctionné l'existence, aucun n'avait fixé la composition de ces bureaux, les allocations des officiers qui en faisaient partie et précisé aussi leurs attributions. Habitude constante chez Bugeaud d'agir d’abord et de ne demander l'autorisation ministérielle que lorsque tout était accompli et qu'il ne s'agissait plus que de consacrer ce qui existait.

Soult approuva le principe de cette organisation ; seuls ses bureaux, avec son adhésion il est vrai, modifièrent quelques articles du projet envoyé par le Gouverneur ; ils restreignirent les pouvoirs de la direction centrale d'Alger et voulurent limiter son rôle à la réunion et à la centralisation des Archives, puis à l'établissement de rapports qu’elle serait chargée d'adresser au Ministre ; ils restreignirent aussi ceux des sous-directions et des bureaux arabes, simplement en essayant par l’article 3 (4) de préciser leurs attributions : «Ils seront spéciale- «ment chargés des traductions et des rédactions arabes, de la prépa- «ration et de l'expédition des ordres et autres travaux relatifs à la con- «duite des affaires arabes, de la surveillance des marchés et del’éta- «blissement des comptes de toute nature à rendre au gouvernement gé-

(1) Arrêté du 127 février 1844, Recueil des Actes du Gouvernement de l’ Algérie, page 269,

€néralsur la situation politique et administrative du pays». Les rédacteurs du Ministère s'étaient ingéniés par là à transformer ces bureaux arabes en de simples intermédiaires ou de modestes auxiliaires des officiers commandant les places ; ils leur refusaient toute autorité directe. Telles n'étaient pas les intentions du Gouverneur. S'il s'était

gardé dans son projet d’arrêté d'insérer un article sur les fonctions

dévolues aux officiers des bureaux arabes, c'était pour se réserver d'étendre à son gré leur pouvoir. Il lui suffisait aussi de savoir ce qu'il attendait d'eux sans qu'il fût besoin de mettre le Ministre et ses bureaux dans la confidence. Il ne protesta pas contre le texte adopté, car l’imprécision des termes de cet article 3 lui laissait, en somme, toute latitude.

Les officiers des bureaux arabes furent done ce qu’il plut au Gouverneur de les façonner. Il traça à leur usage dans quelques cireulaires (2 janvier, 17 septembre, 15 novembre 1844) les grandes lignes de la politique indigène qu'il désirait leur voir suivre (1).

La première de ces circulaires traitait de la répression des délits et des crimes indigènes ; nombreux étaient.les meurtres commis dans les provinces, œuvres de fanatiques, de pillards ou de révoltés. Leurs auteurs restaient généralement inconnus, par suite de la complicité morale qui les couvrait presque tous et malgré les. rapides recherches ordonnées par les autorités militaires. [1 faut, selon Bugeaud, énergiquement maintenir la responsabilité collective des tribus. Toutefois, appliquer constamment et hors de propos ce moyen de répres-

sion serait impolitique. -Les officiers doivent se garder d’en abuser ;

ils ne sauraient par exemple, l’employer pour «faire rentrer dans les « caisses de l'Etat quelques milliers de boudjoux payés par les inno- «cents». Aux caïds de découvrir les coupables et de les livrer à la

justice française ; qu’on les frappe eux-mêmes d’une amende, qu'on

les destitue s’ils ne mettent aucun zèle dans ces enquêtes. Qu'on les frappe aussi, au cas où ils permettraient la vente d'objets volés sur les marchés de leur territoire ou donneraient asile aux malfaiteurs. Qu'en outre de ces mesures, l’on envoie «des espions intelligents (2) «sur les lieux où a été commis le crime», et que l’on ne craigne pas de les payer largement s’ils découvrent les coupables ; «car deux où

(1) Ces circulaires sont reproduites dans le Recueil des Actes du Gouvernement

. de l’ Algérie, 1830-1854.

(2) Circulaire du 2 janvier 1844. Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie,

pages 264-265. 5

trois punitions exemplaires mettraient fin à ces actes qui, quoique «isolés, maintiennent l'inquiétude dans le pays».

La sécurité fut, au lendemain de la conquête, la condition de tout progrès, la garantie de la bonne administration des indigènes comme de la colonisation européenne ; elle est restée le grand problème algérien. À le résoudre, le Maréchal entend obtenir la collaboration des tribus et des autorités indigènes, seul moyen de découvrir les malfaiteurs ; aussi, a-t-il maintenu la terrible législation de la responsabilité collective, principe qui avait été admis par les Turcs et par Abdelkader, et recommande-t-il la répression immédiate, seule mesure capable de frapper l'esprit des indigènes. Ainsi sera établie une justice prompte, économique, adaptée aux mœurs des Arabes et aux exigences d’un lendemain de conne k

La circulaire du 17 septembre s'occupe du gouvernement des indigènes, du choix des fonctionnaires, des rapports que doivent entretenir les officiers avec les aghas :

Nous nous sommes présentés à eux (1) comme plus justes ét plus capables de gouverner que leurs anciens maîtres, nous leur avons promis de les traiter comme s’ils étaient les enfants de la France, nous leur avons donné lassurance formelle que nous leur conserverions leurs lois, leurs propriétés, leur religion, leurs coutumes... ete., ete., nous leur devons et nous nous devons à nous-mêmes de tenir en tout point notre parole.

Il importe donc de faire apprécier par les mdigènes notre gouvernement en leur montrant, après notre force et notre puissance, notre bonté et notre justice. N'est-ce pas là le seul moyen de leur faire supporter la domination que nous leur imposons ? Traitons done avec égard les hommes quisonten possession de l'influence sur les tribus, lespectons les chefs des grandes familles : À

La naissance (2) exerce encore un grand empire chez les Indigènes.

Ecarter du pouvoir les familles influentes serait s’en faire des ennemis dangereux ; il vaut beaucoup mieux les avoir dans notre camp que dehors :

La noblesse arabe a beaucoup de fierté et de prétention ; si on l’éloignait des emplois, elle ne manquerait pas de s’en faire honneur aux yeux des fanatiques de religion et de nationalité, Le meilleur moyen d’annuler ou de diminuer son

(1) Circulaire du 17 septembre 1844. Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie, page 297.

(2) Ibidem.

prestige sera de la faire servir à nos desseins en l’appelant à des fonctions administratives.

L’habileté était réelle ; on tenait la masse par les chefs, et les chefs par les honneurs et par l’argent. Jamais système ne fut mieux compris et plus efficace. L'essentiel était qu'après avoir bien choisi ces

chefs, on ne se les aliénât pas par des manières brutales. Aux officiers de les diriger, de les surveiller, «de s'occuper de leur éducation (1) «de façon à les modifier graduellement », si possible { mais, à eux aussi, de lés «entourer de considération afin de maintenir leur dignité et «les faire respecter de leurs administrés». Aucun mot déplacé, aucun emportement, aucun reproche en public.

L’Arabe est très sensible aux bons procédés, dit Bugeaud (2), et je n’ai eu jusqu'ici qu’à me louer de les avoir employés avec eux. C’est à peine si on pourrait

. citer deux où trois Arabes, ayant répondu aux bons traitements par l’ingratitude. Quant à la foule indigène, il est nécessaire de se plier à ses habitudes, même à ses travers ; les fellahs se plaignent souvent, ils accusent leurs chefs. Ecoutons leurs réclamations, rendons-leur justice s'ils ont raison, punissons-les s’ils ont accusé à tort. Ménageons les marabouts, \

La circulaire du 15 novembre (3) revient sur l’une des idées les plus chères à Bugeaud, celle qu'il avait déjà exprimée en 1838, qu’il répètera durant tout son gouvernement. Pour accoutumer les Arabes à la domination française, favorisons leurs intérêts matériels de toute manière. Adoptons les mesures les plus propres à augmenter leurs richesses agricoles et les commodités de la vie. Associons-les à nos efforts dans de grandes entreprises de travaux publics qui leur soient utiles (barrages de rivières ou de ruisseaux pour irrigations, routes, chemins, ponts, fontaines, puits, abreuvoirs). Obtenons des tribus qu’elles s'imposent pour la totalité ou la plus grande partie de ces frais. Un bon programme de travaux publics les enchaînera mieux à notre cause que bien des victoires. Dans ce but, le Gouverneur prescrit aux commandants de division d'examiner ce qu'il y

aurait de plus urgent à faire exécuter dans leur circonscription, d’en supputer la dépense et de lui envoyer leurs propositions sur la manière dont il serait possible de se procurer les ressources indispensables sans exiger des tribus une contribution excessive. N'est-ce pas l’occasion de rappeler ici la proclamation qu'à quelque temps de là, le

(1) Même circulaire du 17 septembre 1844.

(2) Zbidem.

(3) Recueil des Actes du Gouvernement de l Algérie, page 310.

La 5 juillet 1845, le Gouverneur adressait aux populations arabes et kabyles, proclamation où, par la minutie des détails, s'affirme bien son dessein arrêté de tourner de plus en plus les indigènes vers des préoccupations purement matérielles ? Des deux moyens de répärer les maux de la ouerre, leur dit-il, le premier est de rester fidèles à vos promesses de soumission, le second,

C’est de vous occuper (1) avec activité et intelligence d'agriculture et de commerce. Etablissez des villages, bâtissez de bonnes maisons en pierre et couvertes en tuiles, pour n’avoir pas tant à souffrir des pluies et du froid en hiver, de la chaleur en été ; faites de beaux jardins et plantez des arbres fruitiers de toute espèce, surtout l'olivier greffé et le mürier pour faire de la soie. Vous vendrez très bien l'huile et la soie, et du produit de la vente vous vous procurerez tout ce qui est nécessaire pour vous habiller et meubler vos maisons. Faites de grandes provisions de paille, de foin pournourrir vos bestiaux pendant la mauvaise saison. Construisez des hangars pour abriter vos troupeaux contre les pluies et les neiges qui en détruisent beaucoup. Castrez les jeunes veaux et les agneaux, sauf ceux qui sont réservés pour la reproduction et ce doivent être les plus beaux. Les veaux et les agneaux castrés profitent davantage et se vendent mieux au marché parce que la viande est meilleure. Ayez de meilleures charrues pour labourer la terre. Donnez un ou deux labours préparatoires aux terres que vous voulez ensemencer la même année:: le premier en février ou mars, le second en mai. Par ce moyen, vous n’aurez pas cette grande quantité de mauvaises herbes qui nuisent tant à vos récoltes... Je ne saurais trop vous recommander de ne pas détruire vos forêts .s.

Tous ces conseils sur les cultures et sur la préparation des travaux publics, ces prescriptions politiques, ces règles de justice formaient une sorte de manuel dont devaient se pénétrer les officiers des bureaux arabes. Sans doute, les circulaires étaient adressées aux commandants militaires dont ils dépendaient ; mais quels étaient ceux qui étaient chargés de les appliquer, qui devaient s'emparer de la direction de la politique indigène, si ce n’est les Bureaux Arabes ? Les officiers supérieurs, mal préparés pour l’administration d’un peuple qu'ils connaissaient peu ou pas, abandonnèrent aux bureaux l’initiative de toutes les mesures à proposer. Or, les officiers de ces bureaux jeunes, actifs, heureux et fiers du rôle qu’ils jouaient, connaissant la langue arabe et les besoins des populations placées sous leurs ordres, devinrent ainsi les véritables administrateurs, les juges, les maîtres des Arabes. Beaucoup sont connus : Bourbaki, Durrieu, Salienac- Fénelon, Marguerite, Charras, Bosquet, Richard, Moullé. Sous l’ha-

() Proclamation du Gouverneur général aux populations arabes et kabyles, 5 juillet 1845. Recueil des Actes du Gouvernement del’ Algérie, p. 352.

bile impulsion du lieutenant-colonel Daumas, ils arriveront ainsi à monopoliser ce gouvernement des indigènes, à s’en faire un fief, créant cet état dans l’état dont ne voulait pas Soult. Ils V parviendront d'autant mieux qué, n'étant en théorie que les conseillers des autorités militaires et les contrôleurs des actes des chefs indigènes; ils avaient tous les profits du pouvoir sans en avoir la responsabilité. Surtout cette sorte de suzeraineté féodale qu’on avait laissé persister dans la société musulmane ne laissait à l’épaulette française que l’éclat et le prestige du commandement, sans les ennuis de l’administration de détail ; c'était vraiment un rouage commode. De plus, ces jeunes officiers étaient maintenus pendant plusieurs années à la tête de leurs bureaux ; ils v établirent des traditions administratives, durables comme toutes les traditions, d'autant plus fortes que l’on était en Afrique en présence d’une population encore peu connue. Et puis, parmi eux, combien n’en revint-il pas plus tard sur cette terre algérienne, témoin de leurs modestes débuts, avec des grades élevés ? Ne devaient-ils pas apporter dans ces positions nouvelles les habitudes et les sentiments de leur jeunesse ? (L'esprit des Bureaux Arabes, « dit M. de Broglie (1), est done au fond celui qui a prévalu dans toute «l’administration conquérante de la colonie. Ce qu’ils n’ont pas fait, «ils Font suggéré ; c’est à eux que la France aurait le droit de s’en «prendre en cas d'échec ; c’est à eux qu’elle doit savoir gré d’un suc- «cès qui tient du prodige ».

L'œuvre, accomplie sous le commandement de Bugeaud par les Bureaux Arabes, n’a pas été peut-être prodigieuse, mais elle a été utile, Elle a consolidé les résultats de la conquête, donné à notre pouvoir politique encore chancelant un caractère de stabilité et bientôt l'autorité de la tradition ; elle a su pénétrer les milieux indigènes et profiter du respect qu'ils ont pour la naissance ; elle a enfin imposé l’ordre par la crainte d’une répression énergique et immédiate. Dans les conditions où se trouvait l'Algérie après des siècles de luttes intestines entre tribus, après plusieurs années de guerre contre les Français, cette institution des Bureaux Arabes, issue de l'armée, animée de son esprit, contribua à faire de l'Algérie indigène une colonie militaire. Elle réalisa le rêve de Bugeaud. Si l’on n'entend pas seulement par colonisation l'établissement d’une population nouvelle sur une terre étrangère, si l'on élargit ce mot et si on lui donne le “ens d’une pénétration des peuples vaineus par les vainqueurs, puis d’un certain

(1) De Broglie : Une réforme administrative en Afrique, page 67. 1 L ,

rapprochement entre des éléments naguère hostiles, enfin d’une apparente assimilation par les classes élevées, on peut soutenir qu'après avoir fait réonér en Algérie la sécurité, les officiers des Bureaux Arabes ont fait œuvre de colonisateurs. Mais dans quel esprit se sont-ils voués à cette œuvre, c’est ce qu'il importe de déterminer.

Avec sa claire vision de la tâche à accomplir, Bugeaud avait montré le but et il en avait signalé les difficultés. Le but, c'était la coexistence et le mélange des Européens et des Indigènes, en vue de préparer l’ascimilation future de ceux-ci par les Français ; les difficultés ou du moins la principale, c'était la dépossession des: propriétaires au-

tochtones au profit des immigrants. Si les officiers des Bureaux Arabes, qui se sont toujours considérés comme chargés de préparer les voies à cette œuvre coloniale, avaient réussi dans leur mission, ils auraient résolu le problème social le plus délicat et le plus complexe que l’on sesoit posé. D’un côté en effet, mettre à la disposition des immigrants européens des terres fertiles, parmi lés meilleures de la colonie, sans paraître toutefois dépouiller les anciens possesseurs, se faire en même temps une doctrine à laquelle on se serait tenu entre les théories du refoulement, du resserrement, de l’expropriation forcée ‘ou de l’acquisition libre ; de l’autre, administrer cette population indigène de façon «à l’amener progressivement à des idées de civili- «sation, tout en se tenant prêts à la trouver d’un moment à l’autre «devant soi comme ennemie et restant forts pour la combattre», coordonner les efforts des vainqueurs et des vaincus, les orienter vers un but unique, la colonisation ou la mise en culture du pays, quel plus beau rêve à poursuivre ! Certes, s’il avait été réalisé, l’œuvre des Bureaux Arabes eût tenu du prodige.

Mais l’ont-ils réalisée véritablement ? Ils n’eussent pu le faire qu'à trois conditions : en premier lieu, il aurait fallu ne point donner à la colonisation arabe une forme qui répugnait aux traditions et aux usages séculaires des Arabes ou des Kabyles ; en second lieu, il aurait. fallu entre les Européens et les Indigènes tenir la balance égale afin de ne point mériter le reproche de favoriser les uns aux dépens des autres ; 1l aurait fallu enfin avoir une politique définie et uniforme sur la question de la propriété.

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HI La Colonisation Arabe

On réserve plus spécialement le nom de colonisation arabe aux tentatives de fondation de villages indigènes sur le modèle des centres européens. Encore un projet chér à Bugeaud et dont il attendait les plus heureux effets sur les habitudes sociales des Musulmans. Il en avait esquissé la première ébauche, dès 1838, à propos des Douairs et des Smélas de la province d'Oran, il essaya de l’exécuter en faveur des Beni Khélil et des Aribs de la province d'Alger. De son côté, le commandant Walsin Esterhazy voulut l'appliquer aux tribus maghzen des environs d'Oran. Pourtant cette colonisation arabe ne fut pas entreprise systématiquement et en grand, tant que dura le gouvernement de Bugeaud ; plus tard seulement, l’idée sera généralisée et les créations se multiplieront.

Au mois de juillet 1845, le Directeur de. l'Intérieur sur l’ordre du Gouverneur général, propose au Conseil d'administration de décider la formation d’un village arabe à Guerrouaou dans la plaine de la Métidja, non loin de Beni Mered. La tribu, à laquelle appartenaient les indigènes que l’on voulait fixer en ce point, était celle des Beni Khélil, autrefois puissante, autrefois fidèle à la France. Longtemps, elle avait occupé cette partie de la plaine ; en 1839, soit par contrainte, soit par trahison, elle fit cause commune avec les partisans de l'Emir et, comme eux, pilla les fermes françaises. Mais elle fut décimée par nos troupes, disloquée et presque anéantie lors de la répression. Quelques familles seulement, ramenées par le général Changarnier, se réinstallèrent à Guerrouaou et eurent comme caïd Ben Kadour; elles ne cessèrent plus d'être dévouéés à nos armes. Comme le Gouverneur voulait assurer à ces indigènes la possession des terres qui leur étaient nécessaires pour vivre et comme la colonisation française s’étendait déjà autour de Blida, il estima que le moment était venu de prendre cette mesure de justice plus que de faveur à l’égard de ces indigènes.

« Il m'a ordonné, dit le comte Guyot dans son rapport (1) au Con- «seil d'administration, d'étudier les graves questions que cet établis- «sement soulève sur le mélange des populations indigènes et euro-

(1) Ce rapport est contenu dans le Dossier de Guerrouaou. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

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« péennes et les moyens à employer pour assurer le succès de la colo- «nisation, en même temps que la conservation (au moins partielle) «pour les Arabes du sol qui les nourrissait autrefois. Cette mission «était à la fois belle et difficile. C’est une question des plus impor- «tantes parmi celles qui doivent oecuper le gouvernement, puisqu'elle «va se représenter suceessivement sur tous les points où 1l y aura «lieu désormais d’implanter les populations européennes». Le direeteur s'excuse de ne pas pouvoir dans les limites de son rapport étudier suffisamment l'influence «que doit exercer imcontestablement sur «les mœurs et les habitudes des indigènes le voisinage et, si l’on peut «dire, leur enveloppement par les Européens». Il n'énumèrera pas non plus les difficultés et les périls d’un refoulement brutal : «Sous «ee rapport, je me bornerai à dire que la justice et la politique nous «recommandent de les maintenir au milieu de nos populations, mais

«J'insisterai sur les résultats qui ne manqueront pas de se produire «sous le rapport de leur civilisation, lorsque, entourés par nos routes cet par nos zones de villages européens, ils se trouveront isolés, frac- «tionnés et dépouillés de leur homogénéité ; circonserits par nos vil- «lages, ils devront renoncer à leurs habitudes pour ainsi dire noma- «des et se façonner par conséquent à des cultures et à des habitudes «fixes. L'usage de nos routes, de nos voitures, et l'exemple de nos «colons leur feront perdre insensiblement leurs tendances guerro- «yantes et apprécier le bien-être d’une civilisation plus aisée».

Ues principes posés, le rapporteur avoue que le projet de village indigène de Guerrouaou n’est qu’un essai, mais il ajoute que l'essai est d'autant plus important qu'il doit être le commencement de la réalisation de tout un système. Mêmes avantages sont accordés aux Indigènes qu'aux Européens, mais aussi mêmes charges leur sont imposées. Chaque famille arabe devra construire une maison couverte en tuiles et il lui sera défendu d’aliéner sa concession sans l’assentiment du Gouverneur. Comme la tribu est actuellement réduite à 60 familles, 40 à Guerrouaou, 20 à Mechdoufa, on divisera-en 60 lots les 600 hectares disponibles. Cela fera 10 hectares par famille, mais il convient d’avantager le caïd, de lui donner une concession plus grande : (Cette portion, écrit le Directeur, me semblerait devoir «être divisée en deux parts qui lui seraient attribuées, l’une en pro- «pre en sa qualité d’'habitant du village, l’autre comme apanage du «caïdat. M. le Maréchal a lui-même indiqué cette mesure qui a l’avan- «tage d'être conforme aux anciens usages du pays».

Guerrouaou aurait donc été rapidement créé, s'ilne s'était élevé

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