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des difficultés au sujet de la propriété des 600 hectares dont l’administration prétendait disposer. Ces terres en effet étaient revendiquées par la Société de Fleury. En 1834, une association de propriétaires français, réunis sous cette raison sociale, avait en effet acquis en ce lieu un vaste domaine de 12 à 1.300 hectares, moyennant une rente annuelle de 250 francs (1). Le vendeur n’était autre qu Ahmed Ben Ali Ben Kadour, celui-là même que Bugeaud avait nommé caïd de la tribu. Au moment de l’achat, le vendeur avait assuré qu’il possédait ces terres à titre de maître et comme bien patrimonial. Le cadi malékite, qui passa l'acte, ne trouva rien à redire et, le 16 janvier 1834, Ben Kadour radieux empocha 100 douros (500 frs.), montant des deux premières annuités que le roumi généreux avait consenti à lui payer d'avance. Dans son âme simpliste, il espérait bien garder l'argent ét la terre. Il garda en effet l'un ct l’autre pendant plusieurs années tant que l’état de guerre se perpétua dans cette partie dé la Régence. Il ne revint même plus à Alger toucher la rente que pourtant chaque année la Société versait entre les mains d’un notaire algérois, M. Lieutaud.
Lorsque, après les premières campagnes de Bugeaud, la plaine fut entièrement conquise et pacifiée, la Société de Fleury prétendit exercer ses droits. Elle envoya en Algérie un agent, porteur de pleins pouvoirs ; il fit sommation à Ben Kadour d’avoir à abandonner le domaine de Mechdoufa dont il avait librement consenti la vente. Surprise simulée de Kadour ; il ne nie pas tout d’abord, mais hésite ‘et veut rendre l'argent, dit-il, puis promet de venir à Alger. Il se ravise bientôt, change d’attitude, conteste la validité et même l'existence de la vente ; il en arrive à tout nier, énergiquement, éperdument. Intervention du tribunal eivil d'Alger auquel s’est adressée la Société, condamnation de Ben Kadour ; toutes les formalités judiciaires sont remplies. Kadour laisse passer les délais d'appel ; la décision judiciaire devient souveraine, inattaquable et exécutoire. Encore fallaitil la faire exécuter ! À ce moment, le baron de Giron, envoyé à Alger, vit se dresser devant lui le Gouverneur, devenu le protecteur tout puissant du caïd Ben Kadour. Il eut beau employer tous les moyens de discussion, de persuasion, de menace, prouver la bonne foi de la Société et l’improbité de Kadour, demander l'exécution d’un jugement prononcé par des tribunaux français ; rien ne put vaincre la
(1) Voir dans le Dossier de Guerrouaou les très nombreux documents qui se rapportent à cette affarre Fleury-Ben Kadour.
résistance de Bugeaud ; les irrégularités, même les illégalités les plus graves, furent commises. On alla jusqu’à défendre aux huissiers de Blida de prêter leur ministère pour la signification d’une chose jugée : on leur interdit d'écrire et de signer leur refus. Puis, comme la Société allait en appeler au Ministre, vite, sous prétexte que la colonisation arabe était de bonne politique, qu’il fallait l’entreprendre de suite, le Conseil d'administration est réuni d'urgence ; il est censé avoir entendu la lecture d’un rapport qui n’existait pas (celui que l’on possède ne fut écrit que treize jours après), et il approuve de confiance sans qu'âuceune des pièces nécessaires au projet de création de ce centre lui ait été présentée. Mieux encore, on retarda la publication d’une ordonnance royale au Moniteur Algérien pour que l'arrêté du Gouverneur ne devint pas caduc s’il n’était pas sanctionné pes le Ministre dans les trois mois. Evidemment, la Société de Fleury n’en resta pas là ; elle poursuivit l'affaire à Paris : elle devait ÿ être déboutée de sa demande par un véritable déni de justice après plusieurs années de pourparlers et de controverses. Quant au village de Guerrouaou, il ne sera fondé que plusieurs années après le départ de Bugeaud. k L'histoire simplement esquissée de ce premier projet de village indigène prouve déjà que le Maréchal ne fut amené à la réalisation de sa conception toute particulière que par des raisons assez étrangères à ce système et d'ordre peu relevé. Mais il en est presque toujours ainsi des décisions hâtives de ce Gouverneur. Quand il a pris une résolution, qu’elle soit bonne, qu’elle soit mauvaise, il y persiste envers et contre tous, Plus il rencontre d'obstacles, plus il s’y attache, plus il s’obstine et se bute. Il ne comprend pas qu'il puisse froisser des intérêts légitimes et respectables ; et, dans sa volonté de briser tous les obstacles, dans le plaisir qu’il éprouve à combattre, il perd même de vue le but qu’il s’est proposé. En l'occurence, il eût été si facile de faire l’essai de ces villages indigènes ailleurs que sur un domaine revendiqué par une Société européenne ; les terres domaniales ne manquaient pas dans la Métidja. Mais le gouvernement eût paru céder aux injonctions d’un civil et son autorité aurait été diminuée aux yeux des indigènes. Cela, il ne le permettra jamais. Sa parole est engagée; coûte que coûte, il la maintiendra. Au demeurant, si cette attitude intransigeante et cette volonté inflexible forçaient le respect des indigènes, habitués à obéir à un maître despote, et la sympathie des militaires, façonnés par la discipline à l’obéissance, elles lui attiraient l'animosité de toute la population civile ; l’éviction de
la Société de Fleury, dans les cireonstances où elle se produisit, provoqua une vive émotion chez tous les grands propriétaires, menacés eux aussi dans la tranquille possession de leurs terres : ils s’unirent dans un même sentiment de réprobation contre un Gouverneur si peu respectueux de leurs droits et des arrêts de la justice.
Un autre projet de création d’un village indigène à la Rassauta, en faveur des Aribs, fut dressé en 1846 dans des conditions plus régulières. La tribu des Aribs se composait d’indigènes, originaires du Hamza ; dès 1834, on les trouve faisant paître leurs troupeaux sur les bords de l'Harrach ; le général Voirol (1) leur confie la garde de la Maison-Carrée et de Fort-de-l Eau ; il leur donne un chef, Ben Zecri, . «qui, dit-il; a beaucoup d'influence sur eux et qui, pour mieux l’exer- «cer, s’est établi à la Rassauta». À ce moment, l'autorité militaire est frappée des avantages que la cause française retire de la présence de ces cavaliers dans le voisinage de nos postes : «Ce qu'il importe «de ne pas perdre de vue, c’est que notre politique exige,que nous «attirions près de nos avant-postes des peuplades indigènes qui, «sous notre protéction, se livrent à la culture, qui lient étroitement «leurs intérêts aux nôtres, forment autour de nous une zone de dé- «fense contre les tribus plus éloignées qui seraient ou qui devien- «draient fidèles». Ces Aribs, placés ainsi en quelque sorte à la garde d'Alger, restèrent constamment fidèles, même aux heures les plus critiques, alors que les Beni Khélil pagtisaient au contraire avec Abdelkader. Toujours, ils fournirent de nombreux cavaliers pour les expéditions dans l’intérieur ; toujours, ils assurèrent la sécurité sur les routes de la Métidja orientale et contribuèrent puissamment à y maintenir la tranquillité, en arrêtant les voleurs et les assassins. Ils étaient ainsi devenus indispensables aux autorités militaires : c'était : près d'Alger la tribu maghzen des Français.
À partir de 1835, ces Aribs furent autorisés à s'installer dans une grande propriété domaniale d’une contenance de 5.000 hectares environ, appelée la Rassauta, et, malgré les grands propriétaires auxquels le gouvernement français fit successivement concession de ce vaste domaine — le prince de Mir et le comte del Valle San Juan — ils restèrent fixés à ce sol qu'ils cultivaient et sur lequel ils faisaient paîtie leurs troupeaux. Les grands concessionnaires passèrent ; eux se maintinrent. Ils continuèrent à semer leur orge ou leur blé là où il leur plut et à garder leurs moutons et leurs bœufs sans grand souci
(1) Cette lettre de Voirol existe dans le Dossier des Aribs où de la Rassauta.
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des limites auxquelles s’arrêtait cette propriété du beylik. Or, des Européens s'étaient installés à côté d’eux ; ils se plaignirent des ravaves occasionnés à leurs champs par le bétail de ces incommodes voisins. En 1846, la situation devint intolérable. La Direction des Affaires Arabes fut invitée par le Gouverneur à étudier les mesures les plus favorables pour fixer cette tribu à demeure, et par éoncession à titre ineommutable, sur le territoire qu’elle occupait. Les Aribs, connaissant leurs limites, ne seraient plus tentés de pénétrer dans les propriétés des Européens. Pourquoi la Direction des Affaires Arabes plutôt que la Direction de la colonisation à laquelle on s'était adressé une année auparavant pour les Beni Khélil ? Parce que l’œuvre de la colonisation civile était de plus en plus attaquée, arrêtée, diminuée et que le comte Guyot n'avait plus dans le Conseil d'administration la même influence qu’autrefois, tandis que celle du lieutenant-co!onel Daumas avait grandi au point de devenir prépondérante.
Le système préconisé alors par Daumas était le cantonnement des indigènes, combiné avec la concession ou la confirmation du droit de propriété individuelle sur les terres que les Aribs occupaient. Il ne s'agissait en l’espèce que d'accorder à ces indigènes la pleine possession, là où ils n’avaient qu'un droit de jouissance.
11 importe, dit le Maréchal (1), que ce premier essai de cantonnement des Arabes. ait lieu dans des conditions qui permettent d’en espérer le succès.
On est, en effet, au lendemain de la grande insurrection de 1845 s cette révolte avait été attribuée par les Bureaux Arabes aux progrès de la colonisation et aux menaces de dépossession en résultant pour les tenanciers mdigènes. M. Foucher, rapporteur près du Conseil d’administration, s'exprime à ce sujet d’une façon fort explicite : « Un «des plus grands obstacles (2) que rencontre la colonisation euro- : «péenne pour s'établir en Algérie provient de ce que le sol se trouve «le plus souvent entre les mains des indigènes ; il est d’une haute «politique de ne pas les refouler incessamment pour-éviter d’amasser «contre nous des haïnes qui ne se traduisent que trop souvent en «conflagrations terribles... Par suite nous devons admettre les tribus «soumises à partager avec nous le sol, en compensant le retrait que «nous leur faisons de la majeure partie par l'assurance de la propriété
(1) Bugeaud à Moline de Saint- Yon, 25 avril 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier des Aribs.
(2) Rapport de M. Foucher, joint au dossier des Aribs.
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«incommutable du surplus et faire concourir l'élément indigène à «lPœuvre de la colonisation. Le cantonnement des indigènes se pré- «sente done comme la première opération pour libérer la terre oceu- «pée par eux au profit de l’élément européen». Enfin, dans le rapport adressé au Ministre, il est également question d'appliquer ce système de cantonnement et il y est dit que « depuis quelque temps, «cela préoccupe à bon droit les administrations centrale ct locale».
Toutefois, le gouvernement doit comprendre que, s’il veut faire accepter aux indigènes des mesures qui viennent les froisser dans leurs habitudes, dans leurs mœurs et dans leur mode d'exploitation, il ne saurait employer les moyens en usage pour les concessions ordinaires ou les créations de centres de population européenne. C’est pour cette raison que la concession sera faite à la tribu tout entière, qu’elle s’étendra sur deux mille hectares, sans qu’on puisse juger exagérée la superficie aliénée ainsi à son profit. j
Le Ministre ne proposa cependant que la concession de 1.600 hectares, et l'ordonnance royale du 22 décembre 1846 n’affecta au centre indigène de la Rassauta que cette superficie restreinte. Ce fut une première cause de retard ; Bugeaud protesta en effet contre cette diminution. Elle avait été provoquée par une intervention du Directeur des Affaires Civiles : ce fonctionnaire faisait remarquer que, dans la superficie de 2.000 hectares, étaient compris presque tous les canaux et ouvrages de dessèchement entrepris dans les marais de Sidi-Aïssa, que, laisser aux indigènes le soin de les entretenir, c'était se condamner à perdre dans un très court délai le bénéfice de ces travaux fort onéreux, et que par suite, il paraissait préférable de distraire du périmètre à concéder une surface de 400 hectares qui resterait la propriété de l'Etat. Y
Les Aribs comprenaient 168 familles, en tout 863 individus ; ils possédaient un nombreux troupeau : 149 chevaux de selle, 73 de bât, 37 poulains, 100 ânes, 43 mulets, 34 a 967 bœufs ou vaches, 213 bœufs de labour et 3.299 moutons. 2,000 hectares sont à peine suffisants selon Bugeaud. La part qui ete à chaque famille constitue une moyenne de concession plus faible que celle accordée aux Européens :
Diverses considérations, insiste Bugeaud (1), devraient militer pour que la
différence fût en faveur des Indigènes : leur culture est moins avancée, ils possèdent beaucoup plus de bétail que les colons européens, ils sont en outre dans lo-
(1) Lettre de Bugeaud, déjà citée, 25 août 1847.
bligation de nourrir 150 chevaux du maghzen qui exigent 2.106 quintaux d'orge, produit de 300 hectares de terrain.
La discussion se prolongea durant les premiers mois de 1847, de nouvelles, études sur le terrain furent prescrites. Elles n'étaient pas complètement achevées lorsque Bugeaud démissionna. Rien n'était done arrêté à ce moment, Là encore la colonisation arabe resta à l'état de projet, et, si les difficultés ne vinrent pas comme à Guerrouaou de l’indécision où l’on était sur les droits de propriété des indigènes, elles prirent leur source dans les inconvénients qu'il y avait à laisser aux Arabes le soin d'entretenir des canaux de drainage et dans la superficie trop étendue de la concession. Il est vraisemblable aussi que, pour les détails d'exécution que personne n’avait prévus où plutôt que la Direction des Affaires Arabes n'avait pas voulu faire connaître, d’autres discussions auraient surgi et auraient entraîné de nouveaux retards. Retenons seulement l'intention du Gouverneur et ses déclarations : elles ne tendaient à rien moins qu’à favoriser les indigènes plus que les européens sous prétexte que leurs habitudes de culture exigeaient de plus grandes surfaces de terrain à exploiter.
Une dernière tentative de colonisation arabe se produisit dans les premiers mois de 1847, mais, comme les deux précédentes, elle fut simplement amorcée sous le gouvernement de Bugeaud. Bien qu'approuvée et encouragée par le Gouverneur, elle n'avait pas été directement conçue par lui ; elle se rattachait à tout un système de gouvernement des Arabes, restauré des Tures, dont ie colonel Walsin Esterhazy sous-directeur des Affaires arabes à Oran, était le promoteur (1). En 1847, les chefs des tribus maghzen, Douairs et Smélas, se plaignirent vivement des menaces de dépossession que laissait planer sur elles le projet du général Lamoricière (2) ; le colonel prit fait et cause pour” ces indigènes et s'employa activement à combattre le projet de son général. À l’instigation du Gouverneur, qui malgré ses déclarations publiques eût été fort satisfait de l’échec infligé au système de son lieutenant, le colonel Walsin Esterhazy envoya bientôt, le 7 mars, à Alger des propositions à l'effet de concéder aux Arabes de ces tribus le territoire dont ils avaient héréditairement l’usufruit. Le mémoire qui les contenait plut à Bugeaud ; il s’emipressa d'écrire à son auteur le 15 du même mois :
(1) Notice historique sur le Maghzen d'Oran par le colonel Walsin Esterhazy.
(2) Voir au chapitre suivant l'étude du Système de Lamoricière.
Je vous remercie de tout cœur du Mémoire (3) que vous m'avez adressé par Fo le général RÉOS ; je l’ai lu avec une vive satisfaction. Comment ne Pprouverais-je pas puisqu'il est en harmonie parfaite avee ma politique envers les Arabes, avec mes idées sur la manière de les gouverner, de les administrer - de nous les assimiler ? Ce que vous proposez pour rendre les Douairs et les Smélas propriétaires, je l'ai déjà -mis en pratique à l’égard des Aribs de la Maison- Carrée et je suis en train de le faire pour d’autres petites tribus de la plaine. Les uns et les autres n’ont pas cependant les mêmes titres qu’eux à notre sollicitude. Quand je dis que j’ai fait pour les Aribs ce que vous demandez pour les Douairs et les Smélas, je ne dis pas assez, car j'ai fait beaucoup plus. Ils n’avaient ni titres, ni longue possession, et cependant je leur ai fait donner 1.800 hectares de la Rassauta. On est en train actuellement de faire un travail de répartition entre les familles. Je me propose aussi de les exciter à construire des habitations sédentaires, ce qui serait un fait capital pour Pavenir du pays. Plusieurs chefs de douar y ont déjà consenti.
Le projet du colonel devait agréer d'autant plus au Maréchal qu'il était en partie la reproduction de son mémoire de 1838. Dès cette époque, alors qu’il ne commandait que la division d'Oran, Bugeaud avait été vivement frappé par les avantages de ces troupes irrégulières indigènes, car elles l'avaient fidèlement servi dans ses deux campagnes ; aussi, aurait-il désiré les récompenser de leurs services et en même temps les fixer au sol par la construction de villages et la concession de certaines immunités. Reprenant la même idée, mais l’élargissant, mais lui donnant toute sa valeur historique, Esterhazy montra dans sa notice sur le maghzen d'Oran qu’en agissant ainsi, on restaurait la politique des Turcs dans ce qu’elle avait de légitime
et d’excellent. Comment a-t-on utilisé jusqu'ici les indigènes en Afrique ? En les organisant à l’européenne, en les encadrant dans notre régularité, en les prenant à notre solde, en cherchant à nous les assimiler au point de vue militaire sans transition, sans préparation, et l’on n’a ainsi accompli qu'une œuvre «hybride (1) qui, sous le rap- «port politique, n’a rien produit et ne pouvait rien produire». L’indigène, en effet, lié à notre service, «n’est qu’un mercenaire, il n’est «attaché à notre cause que par le salaire journalier qu'il reçoit ; «aussi, estime-t-il qu’il ne nous doit plus rien et n’a plus rien à at- «tendre de nous après sa libération». Combien plus grande et plus féconde était l’idée du Maghzen turc ! Par la jouissance d'excellentes terres de culture, par l’exemption des impôts et aussi par l’appât des
(3) Bugeaud à Walsin Esterhazy, 15 mars 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier des Douairs.
(1) Esterhazy : Notice sur le Maghzen d'Oran, page 266.
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honneurs, des charges, des faveurs, ceux qui avaient dominé avant nous sur cette partie de l'Afrique avaient su dissocier d'abord le bloc des résistances indigènes, puis asseoir leur autorité sur des formations dont le dévouement leur était garanti par les privilèges qu'ils leur accordaient et par l'hostilité jalouse des populations locales. N'est-ce pas à la reconstitution de ces troupes maghzen que l'on devrait travailler ? La France y gagncrait la consolidation définitive de sa conquête, la possibilité de réduire son armée et une sensible diminution de ses dépenses. « Pour ceux (1) qui connaissent un peu les Arabes, «leur nature et leur caractère, il demeurera certain, nous en sommes «convaincus, que les principales tentes des tribus brigueront, à «l'envie, la faveur de faire partie des maghzens. On atteindrait donc, «par ee moyen, le but vers lequel on doit tendre, celui d'organiser «près de tous nos postes ce qu'on peut appeler le parti français, «c’est-à-dire de créer un noyau de gens considérables parmi les leurs, «dévoués par intérêt à notre cause et sur lesquels notre influence «rendrait faciles les essais progressifs de civilisation que nous voulons «tenter. Nous en tirerions nos administrateurs en temps de paix, la «partie solide de nos goums en temps de guerre. Nés dans le pays où «<aurait à s'exercer leur action, ils en connaîtraient parfaitement les «hommes et les choses, nous tiendraient au courant des moindres Cbruits, des plus petites nouvelles et leur intérêt serait pour nous «une réelle et puissante garantie».
La colonisation arabe apparaît ici matérielle et morale ; elle resserre les liens qui attachent l’indigène à la terre, puisqu'il la possédera désormais individuellement. Elle crée, en outre, d’autres nœuds plus politiques qui les mantiendront dans notre parti ; les chefs se transformeront à notre contact et l'autorité française pourra se servir d'eux afin d'agir sur les masses : (IIS seront les colporteurs, les prô- «neurs de nos idées... Ts seront dans les tribus nos yeux, nos oreilles, «nos bras, nos Jambes ». Cette conception amplifiait, étendait démesurément la portée de la colonisation indigène ; elle atteignait presque les proportions du fameux système du royaume arabe. Dans son Mémoire, Esterhazy n'avait eu que l’occasion de l’esquisser ; il ne la développera que dans sa notice sur le Maghzen d'Oran en 1849.
Le projet de concession de territoire aux Douairs et aux Smélas, malgré tout l’empressement que le colonel, lé Gouverneur, puis le Conseil supérieur d'administration, mirent à l’élaborer et à le discuter,
(1) Nofice citée, pages 267-268,
ne fut prêt qu’au moment où Bugeaud quitta la colonie. Il fut adopté RE ° 2 \ , à l'unanimité par le Conseil. Le duc d’Aumale donna l’ordre de commencer les travaux des premiers villages chez les Smélas.
* Les idées persistent en effet, même quand ceux qui les ont émises ou approuvées s’en vont. La colonisation arabe, projetée sous Bugeaud, sera poursuivie par ses successeurs, ses lieutenants et élèves. Conformément à ses vues, l’autorité militaire ne négligera rien pour fixer au sol les indigènes et pour les amener à construire des maisons et des fermes. Elle accordera de larges subventions, donnera des primes, édifiera de vastes maisons à l’usage des grands chefs. Elle dépensera ainsi en vains efforts de grosses sommes d'argent, car les résultats furent au-dessous du médiocre. Tous ces villages n’eurent qu’une existence éphémère ; les Arabes, habitués à de pauvres gourbis qu'ils quittaient lorsque, par suite des incommodités d’un long séjour, l’existence n’y était plus possible, accoutumés aussi à se déplacer non seulement à cause des pâturages mais encore afin d'éviter les chaleurs torrides des plaines et les miasmes pestilentiels qui s’en dégageaient, ne se laissèrent point séduire paï le confort des habitations européennes. On ne modifie pas en quelques années des usages séculaires imposés le plus souvent à un peuple par le climat du pays. Nous avons pu constater nous-mêmes que dans le centre d'Hennaya où l’administration contraionit plus tard les colons européens et les colons indigènes à bâtir des maisons, ces derniers avaient laissé tomber en ruines leurs bâtisses et préféraient vivre dans les cours, à l’air libre ou sous des abris de roseaux. Combien est lente aujourd'hui encore la transformation de l'habitation indigène, même chez les Kabyles qui pourtant habitent des maisons de pierre ! (1)
D'ailleurs, quand Bugeaud ne fut plus là pour animer ses collaborateurs de ses fortes convictions, l'administration militaire vit de plus en plus dans la colonisation arabe un moyen de faire échec à la colonisation européenne et aussi l’occasion de montrer que la race arabe, intelligente, fière, belliqueuse, était capable de se comporter aussi bien que les colons civils, «ces pékins et ces plaignards ». ». L’esprit des bureaux arabes triompha sans mesure.
(1) Bàrlette : Notice sur le mode d'habitation des Indigènes dans la commune de Dra-el-Mizan. Bulletin de la Société de Géographie, 1912, 1°r trimestre. Pas-
sim, pages 101-114.
Les Bureaux Arabes et la Colonisation
Partisans d’une colonisation militaire ou simplement arabe, comment les bureaux arabes auraient-ils pu jouer le rôle que leur avait assigné le Maréchal dans ses cireulaires, celui de servir de trait-d’union entre les Indigènes et les Européens ? Ont-ils réellement travaillé au rapprochement des vainqueurs et des vaincus ? Formés exclusivement d'officiers qui traitaient avec une hauteur dédaigneuse tous les civils, n’arrivèrent-ils pas à se poser en adversaires irréduetibles des colons européens et en admirateurs passionnés des chefs indigènes ? Pourtant, au début, avec Bugeaud et pour satisfaire aux désirs du Gouverneur, qualifiés par quelques-uns de travers, ils se considèrent comme créés en. vue de préparer les voies à la colonisation ; ils le répéteront plus tard sans conviction et dans le but de donner le change sur leurs véritables intentions. Nous allons essayer de montrer comment se manifesta, secrètement d’abord, puis en publie, cette forme nouvelle de l’animosité du militaire pour le civil et quels fâcheux résultats elle produisit. ’
Les années 1843 et 1844 avaient été consacrées à l’organisation des bureaux arabes et à la régularisation du gouvernement des indigènes. L'œuvre est complète dans les derniers mois de 1844 et elle ne sera plus modifiée. Rien qui la signale d’abord à l'attention publique. L'administration nouvelle s’essaie, se développe, s’installe solidement partout. Les officiers se livrent à des travaux de statistique, recueillant des renseignements sur les tribus, nouant des relations suivies avec les hommes influents de la société indigène ; ils n’ont guère le temps de s'occuper des Européens. À peine trouve-t-on dans la correspondance du Directeur des Affaires Arabes à Alger de courtes lettres relatives à de menus incidents de la-vie algérienne. La sécurité était encore mal établie dans la plaine ; de nombreux vols S'y commettalent. Le plus souvent les Indigènes en étaient les auteurs et les Européens les victimes ; ceux-ei ne se laissaient point dépouiller sans se plaindre avec vivacité et sans tenter de se faire justice euxmêmes quand faction des Bureaux Arabes leur paraissait trop lente. De là, des conflits répétés qui n'étaient point tranchés avec toute l’impartialité et toute la vigueur nécessaires, Ils devaient à la longue
provoquer un vif mécontentement parmi les colons. Simples escarmouches d'avant-garde !
La bataille s’engagea un peu plus tard au cours des six derniers. mois de 1845 et à l’occasion de la grande insurrection de septembre. Quelles étaient les causes de la révolte ? La colonisation européenne, répondirent sans hésiter les Bureaux Arabes. La campagne contre l'œuvre des colons commença dans la presse par des articles inspirés, d'allure officieuse. On se demandait quelle avait été l’évolution des sentiments chez les indigènes, comment ils s'étaient résignés après les grandes campagnes de 1842 et 1843, mais comment aussi on les avait poussés à sortir de cette résignation par une réglementation tracassière, par la méconnaissance de leurs traditions et de leurs habitudes et même par la spoliation, « Nous n’en restâmes pas là (1) ; «.… on créa des villages. des villes furent établies sur une foule de «points de l’intérieur ; on concéda aux Européens des terres naguère «la propriété des tribus ou des particuliers ; on se mit à la recherche «des biens du Beylick, on établit des statistiques, et des géomètres, «envoyés de tous les côtés, prouvaient aux Arabés que ce n’était pas «dans leur intérêt qu’on mesurait leurs terres. Pour satisfaire «aux besoins des populations européennes qui venaient se pla- «cer à côté d’eux, on dépossédait les Musulmans des terrains où « étaient placés les tombeaux de leurs ancêtres et de leurs marabouts ; «le chrétien colon devenait le propriétaire incommutable d’une por- «tion du sol, et nous annonçâmes aux vaincus qu'il y aurait malheur «pour eux si le moindre dommage était causé aux maîtres nouveaux. « Les Arabes comprirent alors que la soumission ne pouvait plus être « factice, superficielle, provisoire comme ils l'avaient entendu ; ils «virent clairement que nous voulions non seulement habiter mais «encore posséder leur pays. Ils se rappelèrent les efforts d'Abdelka- «der...». A lire ces lignes, on se croirait revenu vraiment à quinze années en arrière ; ces mêmes doléances avaient été rapportées et amplifiées par ceux qui en 1831 voulaient l'évacuation de la Régence. Aujourd'hui pourtant, on ne parle plus de l’abandon de l'Algérie, mais on souhaite l'arrêt de la colonisation. Les Indigènes seront alors
si faciles à gouverner !
(1) Cette!citation est tirée d’un article de lAkhbar, lequel se trouve in-extenso dans un registre de la Direction des Affaires Indigènes sous le titre : Des causes de la dernière insurrection, 17 septembre 1845. Il fut ou écrit par Daumas ou sûrement inspiré par lui.
L'opposition des Bureaux Arabes contre toute extension de la colonisation européenne va bientôt se traduire par des actes. Bugeaud était encore en France quand Daumas, averti des premiers mouvements insurrectionnels de 1845, prit sur lui de faire ajourner les travaux préparatoires à l'installation de trois villages dans la Métidja ; il refusa d'aider dans leur mission les géomètres chargés de l'enquête. Etonnement et colère du Directeur de l'Intérieur : «Je lui Çai répondu, écrit Daumas (1) le 7 octobre 1845 à Lamoricière, alors «Gouverneur par intérim, que c'était inquiéter mal à propos les po- €pulations et que je prenais sur moi d’ajourner ce projet jusqu’à des «temps meilleurs. Nous avons bien assez d’ennemis sans nous en «créer bénévolement de nouveaux». Bugeaud est de retour à Alger ; il revient aigri par l’insuccès de ses démarches à Paris, furieux contre le Ministre, les bureaux du Ministère, le gouvernement, les fonctionnaires civils, les colons. Il obéit aux suggestions de Daumas, approuve son attitude, confirme au comte Guyot l’ordre d’ajourner tous les travaux de colonisation. (Ce n’est qu’un ajournement, lui écrit-1l» ; : mais quelle différence d’attitude entre hier et aujourd’hui ! Autrefois il n’eût certes pas consenti à sacrifier aux appréhensions, même les plus vives et les plus fondées, le grand œuvre de la colonisation ; maintenant, sur le simple conseil des Bureaux Arabes, 1l arrête brusquement tous les travaux. Cette concession en entraînera d’autres. Qu'elle soit due à un sentiment de révolte contre les prétentions d’un Ministre qui veut exercer sur toute son administration uné tutelle génante, ou qu'elle soit la conséquence de la faveur grandissante du colônel Daumas, le résultat est là indéniable. La partie est décidément gagnée auprès du Maréchal. Le sera-t-elle aussi aisément auprès du Conseil d'administration ?
Lorsqu'il s'agissait de fixer le périmètre de colonisation autour d'une ville, le Conseil d'administration était appelé à en délibérer et copie de la discussion et de avis motivé était transmise au Ministre. Le 2 octobre 1845 (2), le Directeur de l'Intérieur, se conformant aux ordres du Ministre de la Guerre, avait proposé au Conseil un projet d'ordonnance relatif au territoire de Cherchell. Affaire des plus ur-
(1) Lettre du lieutenant-colonel Daumas à Lamoricière, T7 octobre 1845. Archives de la Colonisation Algérienne A.G.G.A. Il faut remarquer que Daumas profite de la présence de Lamoricière à la tête du gouvernement de la colonie, car il savait que le général n’approuvait pas les méthodes du comte Guyot.
(2) Voir toute cette longue discussion dans le Dossier de Cherchell.
gentes dont la solution était retardée depuis près de cinq années : des concessions avaient été faites dans cette ville, concessions urbaines et concessions rurales ; mais ces dernières, malgré les promesses de l’administration, étaient d’une exiguité invraisemblable. On voulait étendre la surface colonisable. Or, depuis le 26 mars 1844, était à la tête du Bureau Arabe de Cherchell le sous-lieutenant Moullé, grand ami des Arabes ; toute sa carrière militaire, il l'avait faite dans les corps indigènes (gendarmes maures et spahis) ; fort bien vu du colonel Daumas, cet officier va se signaler à plusieurs reprises par la tenace résistance qu'il opposera à toute mesure favorable aux Européens. Le projet du Directeur de l'Intérieur fut l’occasion des premières hostilités ; M. Rivière, conseiller rapporteur, conclut à son adoption au cours de la séance du 24 octobre (1). Mais le débat s’engage ét un membre du Conseil fait remarquer que le Domaine n’est peut-être pas propriétaire de la totalité des terrains compris dans le partage ainsi projeté; du moins, cette conviction absolue ne résulte pas des termes du rapport. Une partie de ces terres semble pouvoir être revendiquée par les Arabes du voisinage. Qui ne voit au surplus les inconvénients d’une solution hâtive rendus plus graves par les complications de la situation actuelle ? Pour toute œuvre coloniale, il importe, suivant ce conseiller, de vérifier si les mesures proposées s'accordent bien avec les vues de l'administration au sujet des Indigènes. Il conclut donc en demandant qu'avant. de statuer sur ce projet d'ordonnance, le Conseil renvoie le dossier de l'affaire au Directeur central des Affaires Arabes avec prière de fournir ses observations sur l’origine des terrains, les arrangements à prendre avec les propriétaires, les objections que pourrait soulever le service des Affaires Indigènes. Mieux encore, il propose que cette consultation préalable soit désormais une obligation, toutes les fois qu'il s'agira de plans à dresser pour délimiter une circonscription territoriale de colonisation. Les prétentions de la Direction des Affaires Arabes s’affirmaient ; elle voulait qu’un droit d'avis sur tous les travaux de la colonisation lui fût octroyé. C'était le moyen ingénieux d'obtenir plus tard un droit de contrôlé absolu. Alors seulement aucun centre ne se créerait que par la volonté toute puissante des bureaux. Alors l’œuvre civile de la colonisation serait subordonnée à linstitution militaire des Bureaux Arabes.
(1) Rapport de Rivière, 24 octobre 1845. Dossier de Cherchell. A.G.G.A.
Ce but, on ne l’atteignit pas du même coup. Dans l'affaire de Cherchell, le Conseil n’approuva la proposition qui lui était soumise que pour ce cas particulier ; il ne lui sembla pas nécessaire d'étendre explicitement sa décision à tous les projets ultérieurs ; il s’en rapporta à la sagesse des directeurs de service. Deux jours après, le 26 octobre, le comte Guyot, très loyalement (1), et sous prétexte d'amener une entente préalable entre les deux administrations, soumit à Daumas les plans des villages qu’il projetait de créer sur le territoire des Beni Moussa ; il lui confia aussi les principales dispositions du système adopté par le Ministre de la Guerre pour le peuplement de la plaine de la Métidja et sollicita son avis. L’attitude des Bureaux ne tarda pas à se préciser ; elle devint franchement hostile. Le 14 novembre 1845, passa devant le Conseil le dossier concernant la fondation des villages de Rovigo et de Sidi Moussa. Le conseiller rapporteur, M. Foucher, ne sachant que penser du mutisme du colonel et de l’insistance du comte, se garda de conclure ; il se contenta de poser à ses collègues la question préliminaire suivante : dans l’état actuel de la politique du pays, y a-t-il «opportunité à décréter (2) de nouveaux «villages et à commencer des travaux qui pourraient jeter l’inquiéctude parmi les populations indigènes, en les dépossédant de tercrains situés sur leur territoire, et servir de prétextes aux prédica- «tions des fanatiques dans les tribus plus éloignées ?». Telle qu’elle
était posée, la question emportait une réponse négative. Il y eut une joute oratoire longue et passionnée entre les deux directeurs. Le comte Guyot était vaincu d'avance. La peur est mauvaise conseillère et'le dolonel Daumas sut évoquer à propos l’image de l’insurrection grandissante et le souvenir de l’année 1839. Il gagna sa cause : l’ajournement fut voté ; c'était l’arrêt de la colonisation. Le Directeur des Affaires Arabes est done parvenu à ses fins ; il exulte et, dès le lendemain, il écrit au Maréchal pour se féliciter de sa victoire (3), ce qui prouve qu'il était bien d'accord avec Bugeaud.
Sans doute, ce n’était qu’à la faveur de la crise grave que traversait l'Algérie dans les derniers mois de 1845 que des projets de coloni- 1 e
(1) Lettre du comte Guyot à Daumas, 26 octobre 1845. Archives de la Direction des Affaires Indigènes.
(2) Rapport de Foucher sur les projets de création des centres de Rovigo et de Sidi Moussa, 14 novembre 1845. Dossiers de ces centres. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.
(3) Lettre de Daumas au Maréchal Bugeaud, 15 novembre 1845. Archives des Affaires Indigènes, ”