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sation furent ajournés. Pourtant il était à craindre que l'opposition, manifestée à cette occasion, ne devint durable et systématique. Elle se comprenait aujourd'hui ; peut-être même était-elle légitime ! Ne deviendra-t-elle pas demain, lorsque tout danger sera écarté, intolérable et au demeurant nuisible ? L'année 1846 vit s’accentucr cette hostilité contre toute entreprise européenne et se multiplier les complaisances des bureaux à l’égard des Arabes. Les officiers se montrèrent tellement partiaux qu’ils soulevèrent de violentes colères et que de très vives plaintes furent adressées au Ministre de la Guerre. Par elles, les seules que l’on ait conservées, nous pouvons juger de l’acuité de ce conflit entre militaires et civils ; les autres réclamations plus nombreuses, envoyées à la Direction d'Alger, ne nous sont pas parvenues. Inutile de citer beaucoup de faits pour prouver jusqu’à quel point les choses s’aggravèrent.
Le vicomte de Touchebœuf-Clermont possédait un grand domaine à l’'Haouch Mimouch, chez les Beni Moussa, tribu réputée pour son humeur pillarde et sa turbulence. Plusieurs fois, ce propriétaire avait été victime de vols de bestiaux ; un incendie, allumé par des mains criminelles, avait consumé ses meules de paille et failli détruire son habitation ; les Indigènes faisaient paître continuellement leurs troupeaux sur ses champs et les dévastaient. À plusieurs reprises aussi, ce colon français s'était plaint au Bureau arabe de Blida, puis aux tribunaux civils ; impossible d'obtenir justice. Furieux, il réclama auprès du Ministre de la Guerre. Il fallut bien s'occuper de lui, faire une enquête. Evidemment, l'administration locale jura qu'elle n'était pas coupable ; elle avait bien été avisée par M. de Touchebœuf des nombreux vols dont il se prétendait victime, mais elle n'avait pas pu agir,
disait-elle, faute de renseignements précis. Pourquoi vraiment ce
propriétaire ne dénonçait-il pas plus elarrement ses voleurs ? A lui de les désigner ; les bureaux se chargeaient du reste. Le raisonnement n'est-il pas d’une simplicité merveilleuse ? Et puis — autre argument de même valeur (1) — M. de Touchebœuf-Clermont est coupable d’avoir laissé la plupart du temps ses troupeaux errer à l’aventure: « Ses terres n'étant pas gardées, imparfaitement délimitées, ont pu «sans aucun doute être souvent traversées par des Arabes ; je lui ai «recommandé à plusieurs reprises d'assurer ses propriétés par des «mesures de conservation que, lui seul concessionnaire, pouvait
(1) Lettre de Daumas au Directeur des Affaires Civiles (sans date). Archives des Affaires Indigènes.
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«prendre ; il paraît qu'il a peu tenu compte de mes observations et «sa négligence à ce sujet est la cause principale de ce qui lui est arrie«vé». Admirez vraiment la haute et originale conception que la Direction des Affaires Arabes a de ses devoirs de police : elle recom-. mande à la victime de prendre des précautions, mais ne fait aucun effort pour retrouver les coupables, les punir et prévenir ainsi de nouveaux lareins. M. de Touchebœuf exagère au demeurant, d’après elle, les dommages qui lui ont été causés ; était-ce vraiment la peine de parler d’un incendie dont on n’a jamais pu démontrer le caractère criminel ? N'y a-t-il pas quelque ridicule à eiter le cas d’un âne dont la mort serait due à la maladie du vertige ? Sous la plume de cet administrateur, l'affaire tourne à la comédie, mais cette comédie va avoir.un dénouement bien inattendu.
M. de Touchebœuf, auquel il n'avait pas été répondu de Paris, eut un jour un mouvement de colère. Ayant aperçu des troupeaux arabes paissant sur sa propriété, il les fit saisir aussitôt, conduire en fourrière et exigea pour que ces bêtes fussent rendues à leur propriétaire une somme de 200 francs, laquelle lui fut versée immédiatement sans qu'aucune autorité ait eu à intervenir. Pour le coup, son audace est extrême ; le délit est nettement caractérisé, les Bureaux Arabes sauront bien faire comprendre la gravité de son acte à ce propriétaire récalcitrant, Haro sur... M. de Touchebœuf ! La Direction des Affaires Arabes à Alger mit toute diligence pour déposer une plainte (1) entre les mains du Procureur du Roi. Incroyable en apparence, la chose est pourtant vraie. Voiei d’ailleurs un passage textuel de cette requête : (Tous les jours les Arabes viennent se plaindre à nous de «ce que des propriétaires européens s’emparent de leurs bestiaux, «les mettent en fourrière et exigent des sommes exorbitantes pour «de légères infractions à la propriété lorsque les troupeaux mal gar- «dés se rendent sur les territoires qui leur sont interdits. Je suis percsuadé que le plus souvent les Arabes sont dans leur tort et laissent, «soit par négligence, soit par calcul, paître leurs troupeaux sur le terrain «d'autrui ; ecpendant, je erois qu’il est important de savoir si un pro- «priétaire européen, qui n’a pas de garde-champêtre nommé officiel- «lement, peut à son gré saisir des bestiaux, les garder chez Jui et € fixer arbitrairement la somme qu'il lui convient de percevoir pour «les rendre. C'est à vous, M. le Procureur du Roi, que je crois devoir «m'adresser pour obtenir la solution de cette question», Et voilà
(1) Le texte de cette plainte se trouve dans les Archives des Affaires Indigènes-
comment M. le vicomte de Touchebœuf-Clermont, propriétaire à PHaouch Mimouch de Sidi Moussa, après avoir été volé maintes fois, après avoir adressé plusieurs plaintes aux Bureaux Arabes et aux tribunaux, plus une supplique au Ministère de la Guerre, faillit être traduit devant le Procureur du Roi pour avoir essayé dese faire justice lui-même. |
Protecteurs actifs et habiles des Indigènes dans tous leurs différends avec les colons européens, les officiers des Bureaux Arabes se considèrent comme engagés d'honneur à défendre les intérêts de leurs administrés contre les prétentions des divérses administrations civiles de la colonie. Aussi entravent-ils de tout leur pouvoir les recherches du Domaine, s’opposent-ils aux rigucurs des règlements du Service forestier et s’ingénient-ils à multiplier les obstacles à la Direction de la colonisation. De plus en plus, ils se posent en adversaires irréductibles de tous les fonctionnaires civils et des colons. Au mois de mai 1846, l'insurrection est partout domptée ; il est temps, ordonne le Ministre, de reprendre les travaux de création des centres ; il demande donc à cette occasion un rapport complet sur la mise en culture de la Métidja. Afin de l’établir, le Directeur des Affaires eiviles réclame les renseignements nécessaires au colonel Daumas. Sans se donner le temps de recueillir ces documents, celui-ei rédige rapidement une longue lettre que, dès le lendemain 6 mai, il communique à Bugeaud. Le Gouverneur en prit-il connaissance, cela est probable ; il est cependant étonnant qu'il n’ait point cherché à en faire atténuer les termes ; telle qu’elle fut écrite et adressée, elle constitue le plus passionné et le plus impitoyable réquisitoire contre les colons européens et le panégeyrique le plus complet du cultivateur imdigène.
Le Directeur des Affaires civiles avait dans sa demande de rensei- gnements parlé des obstacles qui s’opposaient à la mise en valeur de la plaine et laissé entendre qu’ils venaient surtout des Arabes. Le colonel Daumas s'empare de cet argument et consacre toute sa lettre à le réfuter : « Les obstacles (1), qui peuvent s'élever contre la colo- «nisation et la mise en culture des terrains de la Métidja, ne me sem- «blent pas venir de là part des Indigènes ; je crois au contraire que «ce sont eux qui, en somme, travaillent et cultivent le plus malgré «les difficultés toujours plus graves qu'ils rencontrent de Jour en «jour. Les propriétés des Arabes diminuent sensiblement». Il rap-
(1) Lettre de Daumas au Directeur des Affaires Civiles, 6 mai 1846. Archives de la Direction des Affaires Indigènes.
pelle ensuite les deux raisons bien connues de cette diminution : ventes anciennes faites à des prix d’une modicité dérisoire au moment où les indigènes pouvaient croire au rembarquement prochain des Fran-
çais, et multiples expropriations ordonnées par l'administration en vue de former le périmètre de ses villages de colonisation. Il présente dès lors les Indigènes comme spoliés par les Européens ou par l’admi-
nistration civile : « On commence par leur enjoindre de s’en aller «après avoir stipulé une faible indemnité (1/20 de la valeur) ou même «sans avoir préalablement observé cette formalité. La terre est alors «concédée aux Européens ; mais qu'arrive-t-il ? C’est que l'Arabe,
«ne sachant où aller planter sa tente, vient le lendemain trouver
«l'Européen qui, par droit de concession, est sur son champ, lui loue
«moyennant 100 franes la même étendue pour laquelle il ne touche
«que 10 francs d’indemnité du gouvernement (quand il en touche)
cet se met à la culture faute de mieux. Et l’on appelle l'Européen
«un colon effectif et l’Arabe un obstacle à la civilisation ! Ceei peut
«paraître étonnant ; mais je n'exagère pas et c’est ce qui se passe à
«Blida, à Dalmatie, à Joinville, Montpensier, Souma, Boufarik, le
« Fondouk, etc. Je pourrais citer des noms. En présence de cès obser-
«vations, il est difficile de croire que les Indigènes aient jamais été,
«soient maintenant ou puissent être à l’avenir un obstacle à la colo. «nisation, puisqu'ils ont toujours été les véritables travailleurs et
«que la plupart des nombreux acquéreurs des plus belles fermes de
«la Métidja se contentaient de leur en louer quelques portions et de
«faucher du foin sur le reste ; eux seuls labouraient et faisaient de la
«<eulture : culture imparfaite, il est vrai, mais qui enfin vaut mieux
«que labsence complète de tout travail».
L'éloge du fellah indigène continue sur ce ton. S'agit-il de répondre
à la question posée par le Ministre sur la nature des rapports entre
Européens et Indigènes ? Catégoriquement le colonel répond qu'ils
sont bons ou aussi satisfaisants que possible. Le khammès musulman
a prêté au propriétaire européen le secours de ses bras, d'autant plus
précieux à ce dernier que pendant longtemps la main-d'œuvre a été rare et qu'elle l’est encore aujourd’hui. S'agit-il d'apprécier la gravité des plaintes portées par les Européens contre les Indigènes et récipro-
quement ? Le colonel Daumas se plaît à atténuer les premières et à aggraver les secondes. Du côté des Européens, elles lui semblent avoir peu d'importance : une vache égarée que l’on retrouve le lendemain,
un âne volé (probablement celui de M. de Touchebœuf), un peu d’herbe mangée par des bœufs et des moutons et presque toujours chère-