‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 64 sur 77 · SYSTÈME DE LAMORICIÈRE · texte numérisé non relu

SYSTÈME DE LAMORICIÈRE

Que ce fût pour protester contre les erreurs et les faiblesses de la colonisation officielle ou contre les mesures prises, sans le consulter, par les Bureaux du Ministère en matière de concession, l'hostilité de Bugeaud se justifiait malaisément ; car ses propres colonies militaires n'étaient en réalité qu’une forme particulière de cette colonisation. Elle se comprend mieux au contraire contre le système de Lamoricière ; celui-là, en effet, reposait sur des conceptions fort différentes des siennes et il devait lui paraître d’autant plus dangereux qu'il se réclamait des principes de l’école libérale, qu’il était présenté par une des personnalités les plus séduisantes de l’armée d'Afrique et qu’il rencontra de bonne heure dans les milieux parlementaires des partisans convaincus, puis des interprètes éminents.

Lamoricière connaissait merveilleusement les questions africaines pour les avoir étudiées et vécues pendant quinze années. Il était venu | en Afrique tout au début de la conquête et, depuis, ne l'avait pas quittée. De lieutenant des zouaves, il avait, gravi rapidement les échelons des grades, forçant la fortune par quelque action d'éclat. Son esprit naturellement ouvert à tous les problèmes que posait notre installation au milieu d’un peuple musulman, belliqueux et fanatique, les avait envisagés et résolus suivant des méthodes nouvelles ; il avait été dans sa jeunesse ardent saint-simonien. Conversant avec

(1) De Tocqueville : Etudes économiques. Tome VII, pages 492 et 493.

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lés hommes politiques, il se plaisait à indiquer ses préférences. C’est. ainsi que, lors de la venue en Afrique du premier groupe de Députés parmi lesquels étaient MM. de Tocqueville et Gustave de Beaumont, il séduisit ces parlementaires par l'originalité de ses conceptions tout aussi éloignées des utopies militaires de Bugeaud que de ia colonisation étatiste du comte Guyot. Il ne eroyait pas que l’armée qui avait fait la conquête put suffire à peupler et féconder la terre algérienne pas plus qu'il n'admettait comme heureuse ou nécessaire l’intervention exclusive de l'Etat dans cette œuvre. Il se trouvait ainsi d’aecord avec les doctrinaires, comme de Tocqueville, qui faisaient de la liberté le fondement de tout développement économique normal ; 11: se lia d'amitié avec ces Députés et, sous leurs auspices, il entra plus tard à la Chambre, devenant le collègue et l’égal de Bugeaud dont il était le subordonné en Afrique. Le voilà libre lui aussi de soutenir sa propre doctrine en matière de colonisation et de la défendre directement devant la Chambre. Plus encoreique le plan de Bedeau pour Constantine, le système présenté par Lamoricière pour Gran eut un immense retentissement ; ce fut lui surtout qui, admis par le Roi et bien accueilli par les milieux parlementaires, fit repousser le projet des camps agricoles de Bugeaud. Entre les idées du Gouverneur et celles de son lieutenant, il y avait en effet opposition complète, si radica!e même que l’adhésion donnée aux unes entraînait la condamnation des autres, si profonde qu'elle devenait un antagonisme du civil et du militaire, de la liberté et du despotisme. t Le plan du général Lamoricière a été exposé par lui dans une note publiée en,1845 et dans un long mémoire de 1846. La note remonte peut-être aux derniers mois de l’année 1844, Au mois de novembre de cette année, en effet (1), Lamoricière se rendit à Alger pour y recevoir les instructions du Gouverneur général, sur le point de partir pour la France. On parlait beaucoup à ce moment des problèmes de colonisation et Bugeaud espérait bien profiter du grand renom que lui avait valu son succès à l’Isly sur les troupes marocaines pour faire triompher son projet de colonisation militaire, Lamoricière lui soumit ses idées, mais Bugeaud était trop préoccupé de son propre système pour qu'il y prêtât grande attention. Un peu vexé et déçu, le jeune lieutenant-général n’insista pas, convaineu qu'il était «que le «mode de colonisation de M. le Gouverneur général serait combattu

(1) Les précisions qui suivent sont données dans la lettre de Lamoricière à Soult, lettre de transmission de sa première note, 9 avril 1845. A.G.G.A.

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tà Paris»; il espérait que plus tard il trouverait le Maréchal ue disposé à Siendre en considération quelques-unes des idées que «de longues études et une expérience de quinze ans sur la côte d’A- «frique lui avaient suggérées». Mais, cinq mois après, le Gouverneur est de retour en Algérie ; il vient à Oran et Lamoricière rencontre chez lui la même indifférence. Il se résout alors à communiquer directement au Ministre une note confidentielle dans laquelle il développe ses vues sur la colonisation ; il en transmet cependant une copie au Gouverneur : «Comme je Petite à penser (1) que les idées que j'ai «soumises à M. le Maréchal Gouverneur renferment la solution de la «question sur laquelle 1epose l’avenir colonial de PAlgérie, je croirais «manquer à mon devoir en omettant de les soumettre à Votre Excel- «lence. J’ai donc l'honneur, Monsieur le Maréchal, de vous adresser «confidentiellement la note ci-jointe que je soumets à votre appré- ‘«ciation. J’en adresse pour l’acquit de ma conscience une copie à « M. le Maréchal, duc d’Isly, mais je ne l’informe pas de la communi- «cation directe que j'en fais à Votre Excellence».

Selon le général Lamoricière, pour une nation comme la France, la domination en Algérie est «une affaire d’argent (2). beaucoup plus «qu’une question d'hommes». Maintenir les populations indigènes sous l’autorité française est chose possible avec une nombreuse armée, et c’est aussi un moyen onéreux. Ce qu’il importe avant tout de rechercher, c’est la réduction à son minimum de l'effort financier et militaire à imposer à la Métropole.

Or, la population indigène est clairsemée sur le sol de lOranie. Dans le Tell, c’est-à-dire sur une surface de 2.400 lieues carrées, et là où elle est pourtant la plus dense, on ne compte que 280.000 âmes en chiffres ronds, soit sept à huit habitants par kilomètre carré. A supposer que cette vaste région fût cultivée comme la France, elle serait à même de nourrir cinq à six fois plus de familles. Les Indigènes travaillent peu, produisent encore moins ; la terre reste inculte malgré son admirable fertilité « parce que l’homme n’y a point accumulé «de capitaux par son travail et par ses épreuves». Aussi la France se trompe-t-elle grossièrement si elle attend des autochtones le paie-

CL) Même lettre, 9 avril 1845.

(2) Lamoricière : Note sur la Colonisation de l'Algérie, 1845. Elle fut pübliée par le Moniteur Algérien du 4 juin 1845.

ment d'impôts ou la production de revenus suffisants pour compenser la moitié, le quart même des dépenses qu’elle s'impose chaque année.

A peine si le dixième est actuellement couvert par ce qu'elle retire de la province. La seule solution à envisager ne peut être que «léta-

«blissement sur le sol africain (1) d’une population européenne active,

«laborieuse, sachant tirer de la terre ce qu’elle peut produire, capa-

«ble d'imposer aux Indigènes par sa masse, et de payer l’armée qui «doit défendre le drapeau de la France, nous devrions dire de l'Eu-' «rope, au milieu de races musulmanes que l’habitude du désordre à

«depuis longtemps plongées dans là barbarie». Comme son chef, le Maréchal Bugeaud, comme son émule, le lieutenant-général Bedeau,

Lamoricière affirme donc, lui aussi, la nécessité de fixer dans l’Afri-

que du Nord une population européenne assez nombreuse pour pro-

duire et assez compacte pour se défendre, :

Rien ne s'oppose à cet établissement ; l'État possède sans conteste «d'immenses espaces (2) présentant tous les avantages résultant de «la bonté des terres, de la facilité des communications, de la proxi- «mité des grands centres de population». Sur ces terres incultes ou incomplètement défrichées, il n’existe ni clôtures, ni plantations, ni canaux d'irrigation. Il importe, pour qu’une population européenne consente à s’y fixer, d’y accomplir le même travail que celui qui par exemple a été exécuté en Bretagne : le propriétaire du sol fournissait les capitaux nécessaires pour le gros œuvre, il élevait les bâtiments, creusait les puits, faisait tout ou partie des clôtures : (Une fois (3), «suivant l'expression du pays, qu’on avait fondé un bien, le colon, «fermier ou métayer, auquel on donnait d'ordinaire uñ cheptel, le «grain pour ses semences et une partie des instruments de labour, «venait l'habiter avec son modeste capital qui consistait générale- «ment en bestiaux et engins aratoires, à ajouter à ceux que le pro- «priétaire lui avait fournis en menu bétail et en grains pour vivre «avec sa famille Jusqu'à la récolte, Les possesseurs de terres à défri- «cher étaient en général de riches propriétaires riverains qui vou- «laient un placement pour leurs avances ou des capitalistes acqué- «reurs qui voulaient faire une spéculation ».

Pourquoi ne provoquerait-on pas en Afrique de semblables initiatives ? Sans doute, les capitaux manquent ; les hommes, les familles

(1) Même note de 1845.

(2) Même note.

(3) Même note.

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sont venus à l’appel du gouvernement, mais la plupart n’avaient de ressources que celles qui suffisaient aux fermiers ou aux métayers ; imprudemment, on en a fait de suite des propriétaires ; ils ont eu vite épuisé leur petit pécule dans de coûteuses installations, puis sont tombés dans le dénuement et la misère. S'ils avaient été soutenus par de riches voisins, leur succès aurait été certain : « Aujourd’hui, c’est «donc le capitaliste qu'il faut appeler. La population qui l'avait « devancé le suivra sans aucun doute. Quand la confiance sera établie, «les capitaux viendront d'eux-mêmes, mais, pour hâter le jour où ils «prendront cette direction, le seul moyen qui nous paraisse raison- «nable et praticable, c’est de leur assurer une prime pendant les pre- «mières années, ainsi que le gouvernement le fait toutes les fois qu’il «Juge important d'engager une partie des capitaux de l’industrie «particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances ne sont « pas encore bien connues des spéculateurs ».

Lamoricière est ainsi amené à proposer tout un système de primes : prime à la construction des bâtiments d'exploitation, afin de fixer les colons dans les villages dont l'emplacement serait choisi par les agents de l’administration ; prime au forage des puits, à la construction des norias et autres machines destinées à élever l’eau pour les irrigations, car en Oranie il y a intérêt à développer le jardinage et les cultures irriguées surtout dans le voisinage d'Oran ; prime aux défrichements, à l’arrachage des palmiers nains et des arbustes qui couvrent le sol ; prime aux plantations d’arbres-et notamment à celles de müûriers et d’oliviers.

A cette combinaison, unissant le capital et le travail et n'exigeant . de l'Etat comme dépenses qu’un fonds de concours et de garantie, son auteur ne voyait que des profits : la colonie se peuplerait plus rapidement et à moins de frais ; sollieité par les primes et par les bénéfices futurs de l’entreprise, l'intérêt particulier, le mobile le plus sûr du développement économique, ferait des merveilles en Afrique comme ailleurs : «Au lieu de tout faire par lui-même avec une nuée «d'agents salariés, souvent incapables, quelquefois infidèles, l'Etat «s'associe le travail et l'intelligence de tous les individus qui répon- «dent à son appel et dont chacun aura un intérêt direct à surveiller « l'emploi de ses propres deniers. Enfin, quand les premières installa- «tions seront terminées, il laisse encore à ce même et puissant mo- «bile l'intérêt particulier, le soin de bien choisir les colons auxquels «sont confiées les exploitations à diriger». Le succès est assuré à condition toutefois que cet intérêt particulier ne soit gêné en aucune

facon par une intervention administrative. Inutile par conséquent pour le gouvernement de stipuler telle ou telle clause à la charge du concessionnaire et au bénéfice des fermiers. Libre à celui qui engage ses capitaux de les employer comme il l'entend et de prendre tels engagements qu'il lui plaira. 1 faut même lui permettre d'hypothéquer ou d’aliéner le fonds sur lequel il a placé son argent. Tout ce que peut exiger de lui l'Etat, c’est qu’il accomplisse les travaux qu'il a promis d'exécuter ; le paiement des dernières annuités après achèvement de l’entreprise est pour l’administration une garantie suffisante que tout sera exécuté conformément à ses vues.

N'est-il pas à craindre toutefois que des difficultés ne surgissent du fait des propriétaires indigènes ? Les dépossédera-t-on de leurs terres ? Les refoulera-t-on à l’intérieur ? Quelles compensations leur donner ? Ces questions ne se posaient point pour les environs d'Oran où les terres domaniales étaient nombreuses ; il sera temps de prévoir des dispositions nouvelles lorsqu'on colonisera l'intérieur : «Les tri- «bus qui nous entourent (1), dit en terminant Lamoricière, ne sont «en général qu'usufruitières du sol qu’elles occupent. Si l’on était «amené à coloniser une partie de leur territoire, l'Etat devrait se «charger de procéder à leur déplacement, de les indemniser s’il y «avait lieu et de partager ensuite la terre aux Européens. Cette ma- «mère de procéder a été déjà suivie en plusieurs circonstances ; elle «présente des avantages qui ont été reconnus et fournit le moyen «d'éviter les nombreux inconvénients qui se sont produits lorsqu'on «a laissé des acquéreurs isolés traiter directement avec les Indigènes ». Ainsi, nisur les intérêts lésés des populations arabes, ni sur les rapports des capitalistes et des colons, la note ne s’étendait, deux pro-

blèmes pourtant d’une gravité particulière et de la solution desquels dépendait la réussite du projet.

Le système des primes de M. de Lamoricière était original : il séduisit plusieurs membres du Ministère. Mais le caractère confidentiel de la communication et la crainte de froisser la susceptibilité du Gouverneur empêchaient sa divulgation. Soult se contenta donc

(1) Même note de 1845.

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