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d’accuser réception de la lettre (1) et de faire répondre tout simplemént qu'il prendrait en considération le Mémoire quand il y aurait lieu de l'appliquer. C'était peu encourageant.
Bugeaud eut moins de réserve et il publia dès le 4 juin 1845, dans le Moniteur Algérien, la note et la réponse qu’il avait faite de son bivouac sur l’Oued-el-Ardjem. Le nom de Lamorieière n’était pas cité ; toutefois, dans les quelques lignes qui servaient de préface à ces deux documents, il était dit : « Un officier général distingué a adressé à «M. le Gouverneur général une notice sur la colonisation. Ce sujet cest si important pour le pays qu'on ne saurait trop faire connaître «au public et au gouvernement les idées des hommes qui, par leur «position actuelle en Afrique, doivent nécessairement s’oecuper de «la grande question de la colonisation ».
En réalité, ce n’était pas le désir d'éclairer le grand public sur les divers systèmes de colonisation qui animait le Gouverneur ; il sa'sissait la moindre occasion de propager ses propres idées, et celle-ci lui semblait bien trouvée. La lettre, qu’il adresse à son lieutenant et qu'il publie, est, en même temps qu’une critique des principes sur lequel repose le plan de Lamoricière, un exposé de ses colonies militaires. La réfutation est parfois ironique, même dédaigneuse.
Votre système (2) est ingénieux ; il séduira les hommes du monde, les hommes d’état qui n’ont pas étudié la matière et qui ne connaissent pas du tout les difficultés, je devrais dire les misères agricoles.
L'’affirmation de ses convictions personnelles est au contraire nette, tranchante, autoritaire ; elle n’admet pas la discussion :
1 faut (3) pour jouer le rôle de peuple dominateur une population d’un ordre supérieur, qui présente au peuple vaincu la force, la moralité, la bonne organisation, l’activité et l’intelligence dans le travail. Certes, nos soldats présentent ces qualités-Ià à un bien plus haut degré que la population civile, que la population bariolée qui nous arrive et qui renferme des vieillards, des infirmes et une foule de gens d’une profession entièrement étrangère à la terre.
(1) Voici les quelques mots.tracés par Soult sur le mémoire de Lamoricière : « La note ci-jointe contient des vues qui pourraient être d’une utilité pratique, «mais il serait difficile et peut-être dangereux de la mettre à exécution sans les «avoir fait précéder de dispositions de principe ; toutefois, on pourra y recourir «au besoin. Dans l’état actuel de la colonisation, on doit se borner à accuser ré- «ception de cette lettre et de ce mémoire au général Lamoricière en lui annon- «çant que ses idées seront prises en considération quand il y aura lieu de les «appliquer». Lettre du 18 avril 1845. A.G.G.A.
(2) Lettre de Bugeaud, 4 juin 1845. Moniteur Algérien.
(3) Ibidem.
A n’en pas douter, Bugeaud était persuadé en publiant la note et la réponse que la comparaison entre les propositions de Lamoricière et les siennes ne pouvait tourner qu’en sa faveur. La, discussion s’engagea dans la presse ; elle fut, contrairement à ce qu'attendait le Maréchal, toute favorable à la colonisation par les capital'stes, à l'union du travail et de l’argent, done au système qu’il combattait. Ce fut surtout en 1846 que se produisit cette évolution, lorsque parurent un nouveau Mémoire du lieutenant-général Lamoricière et une autre réponse de Bugeaud, tous deux plus complets, plus précis, où l’on retrouve les arguments du débat de 1845 et quelques autres qui vinrent s’y ajouter.
Le 8 avril 1846, une circulaire du Gouverneur général prescrivit aux lieutenants-généraux des deux provinces une enquête rapide sur les points du territoire mixte qui leur paraîtraient «les plus favora- «bles à la création de nouveaux centres de population européenne». Lamoricière, avec sa décision habituelle, choisit de suite comme premier champ de cette colonisation le triangle qui a sa base sur le bord de la mer entre Oran et Mostaganem et son sommet à Mascara. Il n’est question pour le moment que de tracer un programme d’ensemble ; plus tard, l’étude de chaque localité Sera confiée à une Commission composée ainsi que le prescrit le nouvel arrêté du 2 avril 1846. Aux jeunes officiers de son état-major, bons mathématiciens, presque tous sortis de l’Ecole Polytechnique, il donne comme instructions de dégager les inconnues du problème qu’il pose en ces termes : « Déter- «miner le chiffre de la population européenne agricole (1), qui suffi- «rait seule à nourrir les 25.000 habitants, 2.000 chevaux ou mulets «qui peuplent les villes de la province d'Oran, et en troupes 25.000 «hommes et 6.000 chevaux ou mulets, effectif militaire nécessaire «à la défense du pays dans les circonstances ordinaires. Indiquer les «territoires convenables et suffisants pour recevoir cette population ».
Les officiers désignés accomplirent rapidement leur tâche : en six semaines, ils eurent tout terminé. Le lieutenant-général de Martimprey examina en détail la répartition du sol entre les mains des détenteurs indigènes et rechercha leurs droits soit à la propriété, soit à
(1) Lamoricière : Projet de colonisation pour la province d'Oran, mai 1846. Bugeaud le publia en même temps que ses Observations. Paris. Librairie du Cens tre Algérien, Les références que nous donnons sont prises dans cet opuscule.
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l’usufruit. Le chef d’eséadron d’Illiers étudia le terrain, la nature du sol, ses richesses en eau et généralement tout ce qui concernait l’exploitation agricole ; en même temps il dut présenter une division approximative en communes et indiquer les voies de communication dont l'ouverture était la plus urgente. Le capitaine d’artillerie Azéma de Montgravier, plus spécialement versé dans les études archéologiques, eut pour mission de relever les vestiges laissés par les Romains dans la province ; l’idée était heureuse et la comparaison utile entre ce qu'avaient fait ces anciens colonisateurs de l'Afrique et ce que se proposaient d'entreprendre à nouveau les Français. Puis, ce fut un topographe, M. Gellez, capitaine au 44€ de ligne, qui dessina les levés à grande échelle ; un interprète, M. Brahemscha, qui, avec des indicateurs arabes, anciens serviteurs des Turcs, facilita les relations des officiers et des Indigènes et désigna les principales propriétés ayant appartenu au beylik. Après avoir terminé ses travaux sur le terrain, le groupe rentra à Oran et ne tarda pas à remettre à Lamoricière plusieurs rapports : le premier, dû à M. de Martimprev, sur l’état de la propriété avec plan indicatif des lieux et des zones de colonisation projetées ; le second, rédigé par M. le commandant d’Illiers, composé de plusieurs notices sur les communes proposées, avec une carte dite des communes ; le troisième, écrit par M. Azéma de Montgravier et divisé en deux parties, l’une sur la domination romaine dans la province d'Oran, l’autre sur la politique de Rome à l’égard des Indigènes, avec une carte rectifiée des points où l’on avait trouvé ou signalé des vestiges d'occupation. L'ensemble de ces rapports constitua l’exposé général du projet de Lamoricière, et celui-ci n’y ajouta que des considérations sur les procédés les meilleurs pour attirer et fixer les colons, puis un devis estimatif des dépenses strictement indispensables. |
Dans ce triangle Oran-Mostaganem-Mascara, on se propose donc d'établir une population européenne agricole de 25 à 30.000 âmes. On prévoit, en dehors des territoires civils situés autour des deux premières villes, la création de 26 communes ; 13 envelopperaient la ville d'Oran, 4 celle de Mostaganem, 3 seraient créées dans les environs de Mascara, 3 autres sur la route d'Oran à Mascara, 1 sur celle de Mascara à Mostaganem, deux énfin plus à l'Ouest, l’une à Sidi-bel- Abbès pour commander le pays des Beni-Amer, l’autre à Akbeil pour surveiller la plaine de la Mélata. Ce programme paraît trop vaste à Lamoricière. Afin qu’une pareille entreprise réussisse, il convient de procéder par étapes. Pour le moment, il propose de se borner à établir
2.339 familles et à fonder 8 communes, toutes à l’Est d'Oran, 2 à proximité de la ville, 2 autour de Mostaganem, 2 au Sig et 2 à Mascara. Le crédit demandé ne s’élèvera qu’à 200.000 francs ; encore cette somme pourra-t-elle être prélevée sur la contribution de guerre de 800.000 francs, imposée aux Harars. Inutile par conséquent de recourir à un vote des Chambres ; l'exécution commencera de suite. Mais 200.000 francs pour 8 communes, est-ce possible ?
L'installation d’une famille devait revenir à des prix incomparablement plus bas que ceux qu’on avait obtenus à Alger. Simples évaluations au surplus, qu'à l'essai il faudra peut-être doubler ou tripler : à Sidi Ali, il était prévu 93 francs par famille, à Assiou Toual 68 francs, à Gudyel 122 francs, à Tazout 123 francs, à Guessiba 82 francs, à Arzew 73 franes et à Betoua 102 francs. Par quel moyen Lamoricière est-il parvenu à une estimation aussi réduite ? Tout son système est dans la réponse qu'il fit à cette question.
Il ne veut pas de ces dépenses exagérées imposées à l'Etat par le luxe d'établissements et de travaux publics dont on a doté les nouveaux villages des environs d'Alger, «travaux utiles et désirables «en eux-mêmes, mais non indispensables à l'existence des popula- «tions, ni même d’un grand secours pour elles (1)». Pourquoi ces larges rues, ces routes nivelées, ces champs cadastrés ? Pourquoi de belles églises, des écoles, des mairies, qui nécessitent beaucoup de temps et d'argent ? Cette perfect'on ruineuse n’est que le terme et non le point de départ d’une lente évolution ; beaucoup de communes rurales de la France n’y sont point encore arrivées.
A un village en création il faut le strict indispensable. Un plan ? Mais il suflit de déterminer sur le terrain au moyen de quelques piquets son emplacement et les alignements des rues. Un chemin ? Mais là encore un sentier arabe suffit, « grossièrement rectifié s’il le «faut (2), débarrassé des broussailles et des palmiers nains, pour que «les charrettes y puissent circuler». Des terres délimitées pour les colons ? On peut se contenter au début de mesurer au pas ces limites et de placer quelques bornes ; «le travail du géomètre doit suivre «non précéder cette installation». Les seuls travaux urgents sont ceux que la nature du sol et du climat et les sentiments hostiles de la population musulmane commandent impérieusement. C’est d’abord le forage des puits, le captage des eaux, la canalisation des fontaines,
(1) Mémoire de Lamoricière, page 28.
(2) Ibidem.
en somme tout ce qui se rapporte à l’hydraulique agricole ; puis ce
Sera une enceinte composée d’un simple fossé et d’un parapet en
terre. Voilà par quoi il faut commencer, voilà l'indispensable. Réduite ainsi aux travaux de première utilité, l'œuvre de la colonisation sera confiée à des entrepreneurs, adjudicataires ou concessionnaires de la commune au profit desquels l'Etat «aliène les terres «comprises dans la circonseription déterminée». Un cahier des charges spécifiera les engagements de l'Etat et les obligations de l’entrepreneur. L'Etat interviendra par l'allocation de plusieurs crédits, les uns destinés à l'ouverture immédiate des voies de communication entre la commune projetée et les communes voisines, les autres affec-
- tés à l'enceinte du village et aux recherches d’eau. I s’engagera aussi
à pourvoir plus tard aux besoins généraux de la nouvelle aggloméra-
tion et à y construire les édifices publics quand la nécessité s’en fera
sentir, mais à ce moment-là seulement et après avis de la Commission
consultative. Il pourra aussi suivant que les difficultés de bâtir ou de défricher seront plus ou moins grandes accorder des primes à échelle variabie. Enfin, condition essentielle de succès, l'administration devra acquérir «pendant dix ans, au prix moyen des marchés passés «outre-mer, les céréales (blé ou orge) produites par les colons (1) ». En retour, l'entrepreneur doit contracter de multiples obligations qui, si elles ne sont pas remplies pendant le temps fixé, pourront entraîner son éviction : obligation d'installer dans un délai de trois, quatre ou cinq ans le nombre de familles fixé par le cahier des charges ; obligation de réserver à l'Etat un quart des surfaces comprises dans l’enceinte pour que le gouvernement puisse les concéder directement à des colons choisis par lui ; obligation de réserver en outre une portion déterminée du terrain, laquelle restera propriété communale ; obligation d'introduire dans tous les contrats passés aves ses colons une clause qui les constituera propriétaires de quatre hectares de terres labourables au bout d’un certain temps ; obligation d’agglomérer les maisons dans l’intérieur des enceintes ; obligation de réserver encore des portions compactes de terres propres au jardinage et.
à la culture autour des centres ; d’autres obligations encore.….!
*. Sous prétexte de prendre ses précautions, l'Etat en arrive à res-
treindre de plus en plus la liberté des entrepreneurs ; et pourtant Lamoricière pensait naguère que le capitaliste devait rester maître d'employer ses capitaux comme il l’entendait et de passer avec Îles
(1) Mémoire de Lamoricière, page 29.
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travailleurs qu’il emploierait tel contrat à son gré. Remarquons en outre que cet Etat; si préoccupé avant tout de sauvegarder ses droits, ne s'inquiète guère de défendre ceux des colons. La seule disposition favorable à ceux-ci était celle qui faisait un devoir à l'entrepreneur de délivrer quatre hectares de terres labourables à chaque famille: Mais dans quel délai et à quelles conditions, on ne le disait pas expressément. «Après l’accomplissement de toutes les obligations récipro- «ques» proposait Lamorieière. Qui ne voit que ces mots n'avaient pas de sens précis. Il restait loisible à l'entrepreneur d'élaborer son contrat avec les colons de telle manière que l’accomplissement des obligations serait indéfiniment reculé et la délivrance des quatre hectares en toute propriété retardée de même.
Quant aux droits des Indigènes sur les terres dont l'Etat a besoin et dont il disposera sans délai, le général estime qu'ils ne saüraient être un obstacle sérieux. À propos de chaque périmètre de commune, il prévoit les moyens de désintéresser les propriétaires ou les usagers indigènes, mais ne semble pas s'être rendu compte des difficultés de cette opération. Deux exemples témoigneront de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, avec laquelle étaient résolus de si graves problèmes. Pour la commune de Sidi-Ali, les prélèvements de terres atteignaient les Feranin, les Christels et les Menatsia : (Les Feranin (1) cet les Hel ben Sabeur Garabas recevront, en échange du mecheta «qui leur est respectivement enlevé et à titre de sabega, chacun «le quart de la terre du beylik de Dayt Turquia. Les Menatsia se- «ront désintéressés ultérieurement. Les Christels, avec lesquels il y a «lieu de traiter pour tout leur territoire, sauf la réserve indiquée pour cleur placement, recevront le premier tiers des 6.000 francs qui «doivent leur être comptés, 2.000 francs». Done, selon les cas, les Indigènes devaient obtenir des compensations en nature ou des sommes d'argent ; quelques-uns même seraient indemnisés plus tard. Or, s’était-on assuré du. consentement volontaire des uns et des autres ? Pas le moins du monde. D'ailleurs, on reconnaissait que, pour certaine commune, on n’avait aucun renseignement sur la nature de la propriété : « Le territoire de Sidi-Daho n’a pas encore été étudié et Qi n’est pas possible avant cette étude de donner une solution à la «question de désintéressement». On né peut pas plus clairement avouer que l'enquête faite avait été incomplète ; ne serait-ce pas là une des causes les plus actives de l'échec de tout le système ?
(1) Mémoire de Lamoricière, page 32.
. Cet échec, Bugeaud le prévit de bonne heure ; à peine connut-il le Mémoire de Lamoricière qu'il en entreprit une critique serrée, impitoyable et toujours passionnée. Il rendit publiques ses observations ainsi qu'il l'avait fait pour sa lettre en réponse à la première note du commandant d'Oran et, cette fois encore, il publia en même temps que ses critiques le texte complet du Mémoire de Lamoricière et ses rapports annexes. Le geste était Joli et confiant ; le publie jugerait en dernier ressort. On versait entre ses mains toutes les pièces du débat (1). Comme la réfutation a la valeur d’un grand document historique et que la lutte d'idées, engagée à cette occasion, prend souvent le caractère d’une opposition absolue entre la colonisation militaire et la colonisation civile, il est nécessaire de l’analyser iei.
Illusion selon le Gouverneur que le bon marché de cette colonisation à rabais. Construire avec 200.000 francs plusieurs villages, y installer 2.332 familles, cela serait admirable, si c'était possible. Qui ne voit que l'EtaË dépensera demain ce qu'il ne veut pas dépenser
aujourd'hui ? Presque tous les travaux publies dont l'utilité n’est pas contestée, mais dont l’exécution immédiate seule est retardée, seront entrepris plus tard ; ce qui fait écrire au Gouverneur :
Il propose de faire après ce qu’äujourd’hui on fait avant.
Illusion aussi de supposer que
5.000 familles de cultivateurs ou 25.000 âmes environ sont capables de nourrir avec l'excédent de leurs produits 25.000 habitants de ville, 25.000 hommes de troupe et 8. 000 chevaux ou mulets.
Avec son expérience avisée des choses de a tre Bugeaud reprend les calculs, oppose chiffre à chiffre, statistique à statistique. Vous voulez que 25.000 cultivateurs nourrissent 25.000 habitants des villes et 25.000 soldats, soit un producteur pour deux consommateurs ; or, en France, le chiffre des agriculteurs est de 24 millions pour 10 millions d'artisans, c’est-à-dire trois pour un. Vous prétendez qu’une famille de cinq à six personnes peut semer en céréales, chaque année, 8 hectares, soit 16 hectolitres de semence ; et pourtant, dans la grande culture qui dispose de puissants instruments de travail, la moyenne des ensemencements descend à 10 hectolitres. Comment, en Afrique, cette même famille en sèmerait-elle davantage
(1) C’est Bugeaud lui-même qui dit : «On jugera avec connaissance de cause, «puisqu'on aura sous les yeux tous les éléments de cette discussion ». Début de ses Observations.