‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 66 sur 77 · LE ROMA · texte numérisé non relu

LE ROMA

dans de bonnes conditions de culture (1), lorsque les longues sécheresses du printemps et de l'été, puis les grandes pluies qui commencent à la fin de l’automne, ne laissent souvent que einq à six semaines pour préparer et ensemencer

les terres ?

Tout lui paraît hors de la réalité dans les caleuls de son lieutenant. Une production de 8 pour 1 ! C’est à peine si en France, à l’époque où écrit Bugeaud, elle atteignait de 5 à 6 ! Une consommation de 2 quintaux par personne ! C’est au moins 3 ou 4 qu'il faut compter. Une autre consommation de 12 quintaux d'orge pour les.animaux de ferme ! Evaluation qui est encore insuffisante parce que le nombre de chevaux nécessaires à l'exploitation de la ferme n’est pas de deux, mais bien de quatre. Donc le problème a été mal posé ; 1l ne pouvait qu'être mal résolu.

La véritable question n’est pas d’ordre économique ; elle est d’or dre politique. Pour la résoudre, il faut des hommes, autant et plus que de l'argent :

Ce qui nous préoccupe beaucoup (2), c’est la multiplication de la population sur une surface donnée. Car la question de force a bien plas d'importance à ‘nos yeux que celle de la production. C’est de quoi le projet s'occupe fort peu puisqu'il abandonne la moitié des terres à l'entrepreneur de colonisation, comme in- .demnité des dépenses qu’il aura faites pour l'installation des familles. Sans doute, M. de Lamoricière suppose que ces terres se peupleront facilement à cause du voisinage des communes créées. Mais comment se peupleront-elles ? Sera-ce avec des propriétaires où avec des prolétaires ?

Si l’on veut coloniser l’Afrique, la nécessité d’un peuplement vigoureux'et fort prime toutes les autres aux yeux du Maréchal. Elle seule peut assurer à jamais la domination française et peut-être à la longue favoriser plus qu'on ne le croit la mise en valeur du pays. Au principe économique de l'exploitation matérielle immédiate, il substitue le principe politique du peuplement. L'opposition est ici absolue entre les deux systèmes et elle domine tout le débat actuel, comme elle dominera les controverses qui plus tard $’engageront encore sur la meilleure méthode de coloniser l'Algérie.

La colonisation à l’entreprise n’est pas un procédé nouveau : elle a déjà été employée dans les environs d'Alger et n’a guère réussi. Dès 1843, en effet, le gouvernement, trop partisan du moindre effort, s'était reposé sur de riches propriétaires du soin d'installer des famil-

(1) Observations, page 7.

(2) Ibidem, page 8.

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les et de construire des villages ; aux possesseurs de grands domaines, il avait donc accordé des subventions ou des primes proportionnelles au nombre de familles à établir. Le hameau de Saint-Jules fut élevé par les soins de MM. de Vialar et Caussidou, mais dans des conditions combien déplorables ! Pourquoi recommencer à Oran ce qui n’a pas réussi à Alger ? C’est ce que rappelle Bugeaud :

Le système que nous venons de combattre a-t-il du moins le mérite d’une nouveauté absolue (1) ? Non : en ceci, comme en économie, il n’a que l’apparence. Il a déjà été tenté autour d'Alger en petit, avee cette différence que l’on faisait au concessionnaire des conditions beaucoup plus avantageuses que celles du projet. Eh bien ! jusqu'ici ces faibles essais n’ont produit que des déceptions. Ou les familles que l’on s’était obligé d’implanter ne sont pas venues, où celles qui sont venues sont tombées dans la misère et se sont en allées, parce que les entrepreneurs n’ont pas pu exercer envers elles cette sollicitude paternelle que les autres colons ont trouvée auprès de l'administration. En le déplorant, nous ne saurions nous en étonner. L'intérêt individuel ne peut agir comme le gouvernement, qui représente la société tout entière. L'Etat, sans abandonner ses devoirs, ne peut comme le veut le projet, renoncer à la tutelle de cette société nouvelle et la livrer à la spéculation.

Les modalités du système sont aussi défectueuses que son principe. Afin de récupérer les sommes qu'il aura avancées, le grand propriétaire ou bien vendra la terre aux familles au lieu de la leur concéder, ou bien créera des fermes et des métairies.. Vendre la terre ! Mais son contrat le lui défend et, s’il véut passer outre, 1l ne trouvera aucun acheteur. On attire avec peine en Algérie des colons par l'offre de concessions gratuites ; espère-t-on en appeler une plus grande quantité par les concessions onéreuses ? Créer des fermes et des métairies ! Alors, la population des immigrants se composera en majorité de prolétaires sans attaches avec le pays; ces ouvriers ne viendront méme pas, car ils sont recherchés dans la Métropole, ou, s’il en vient, ce seront ceux de la dernière espèce, les rebuts de nos campagnes françaises. Et quel avenir de misère leur préparez-vous en les livrant à l’avidité des entrepreneurs de colonisation ? Au fait, les capitalistes eux-mêmes ne se présenteront probablement pas ; s'ils supputent au juste les bénéfices de l’entreprise, aucun n'aura l'étourderie de se jeter dans une si folle aventure:

Personne en définitive ne trouvera son compte à la combinaison projetée : ni l'Algérie qu‘ perdra la propriété de plusieurs milliers d'hectares sans recevoir la population européenne correspondante,

(1) Observations, page 15.

ni les colons qui seront réduits au rôle de prolétaires, fermiers ou métayers, ni les entrepreneurs capitalistes dont les bénéfices seront des plus aléatoires. Mais les plus atteints seront sans contredit les Indigènes, et c’est au nom de ces populations qu'on propose de refouler systématiquement que le Gouverneur s'élève avec véhémence contre des mesures impolitiques et imprudentes. M. de Martimprey, partisan de ce refoulement progressif, avait même vivement attaqué ceux qui se montraient d’une bienveillance excessive envers les vaincus : «La colonisation, avait-il dit (1), avec ses exigences, sera d’ailleurs la «pierre de touche de la soumission réelle ; elle posera enfin dans leur «position respective le peuple conquérant et le peuple vaincu. Par çune aberration sans exemple, c’est des intérêts de ce dernier dont «jusqu'’iei se sont le plus inquiétés la plupart des théoriciens de la «question ; sollicitude pusillanime dont nous avons payé tous les «frais ; duperie compromettante vis-à-vis d’un ennemi quelquefois «tranquille par épuisement, mais qui nous garde au cœur une haine «implacable ! La colonie peut seule par sa masse le réduire à l’im- «puissance de s’agiter. Ainsi donc, s’il faut rendre l'invasion de la «colonie progressive, ce n’est pas pour la ralentir par quelque arrière- «pensée tournée vers les Indigènes, mais bien pour avoir plus tôt des «centres populeux, où l’échange des productions de toute nature se «multiplie au bénéfice de tous. C’est encore, nous le répétons, pour «ne pas faire le vide entre nous et la population arabe qui, surveillée «de près, doit fournir le tribut de son travail et de ses ressources à «la Colonie, l’'environnant dans son expansion comme fait autour du «champ défriché la haie formée avec les épines qu’on en a extirpées ». Imprudente barbarie, s’écrie le Gouverneur ! La haie vive, dont parle M. de Martimprey, on l’oublie trop facilement, est

armée de fusils (2) et défendue par des populations gucrrières et fanatiques : elles préfèreront la lutte à l’éviction.

Aussi, à la politique indigène de ce colonel oppose-t-il la sienne propre et il ajoute que c’est celle du Conseil d'administration de la colonie et celle des Chambres. Au lieu de refouler les Indigènes, il est plus politique de les resserrer sur leur territoire ; au lieu de les déplacer, il est plus humain de les maintenir sur les lieux qui les ont vu

(1) Etude du lieutenant-colonel de Martimprey pour servir à la colonisation dans la province d'Oran. Même fascicule que les observations, page 68. (2) Observations, page 14.

naître et où se trouvent les tombeaux de leurs ancêtres : au lieu de les isoler, il convient au contraire de les mêler aux Européens, de les faire entrer dans notre société, de les initier à nos idées et à nos usages, bref de les assimiler.

Inutile et dangereux lui paraît donc être le système de M. de Lamoricière. II le repousse de toutes ses forces si on le considère commé Ja base de la colonisation de l'Algérie et il terminé en affirmant que ce système fournira un aliment à la spéculation et à l’agiotage, agiotage

d'autant plus ardent (1) que les premiers concessionnaires, s’apercevant de plus

en plus que Paffaire est mauvaise, voudront s’en décharger sur la crédulité publique en exaltant les avantages de leur entreprise pour vendre leurs actions.

Toutefois, si le gouvernement juge qu’un essai doit être tenté sur trois ou quatre communes, il ne s’y oppose pas, il le réclame même :

Sans cet essai, ajoute-t-il, nous serions sans cesse tourmentés (2) par l’insistance des hommes qui auraient été séduits par la théorie du bon marché. Si, contre mon opinion fondée sur lexpérience et un examen approfondi, l'essai réussissait d’une manière seulement à approcher des conditions que nous avons énoncées précédemment pour atteindre le but que se propose la France, nous -nous empresserions de reconnaître notre erreur et nous voterions des remerciements patriotiques à M. de Lamoricière et aux officiers qui l’ont aidé.

Bugeaud consent ait donc à ce qu’un essai de colonisation fût tenté suivant les propositions de son lieutenant. Mais il donnait son adhé- * sion de mauvaise grâce et après avoir prédit que l’on courait à un insuccès. En dehors des raisons multiples qu'il avait longuement développées dans ses Observations, ce qui avait personnellement irrité le plus le Maréchal, c'était la communication directe faite par Lamoricière au Ministre de la Guerre, blessure d’amour-propre plus cuisante que toute autre. Le Gouverneur a appris que le lieutenant-colonel de Martimprev s’est rendu à Paris porteur du travail et de ses annexes ; lui-même n’en a eu une copie que quelques jours après par le courrier d'Oran. Où est la discipline ? Qu’est devenu le respect de la hiérarchie militaire ? Aussi, au Ministre qui lui faisait un grief de la publicité donnée à ses Observations, il riposte avec vivacité :

(1) Observations, page 16.

(2) Ibidem, page 16, : :

SNS RE

J'apprécie la discipline (1) autant que qui ce soit ; je dirai presque que je jui . ai voué une sorte de culte ; mais ce n’est pas moi, Monsieur le Ministre, qui ai manqué aux convenances qu'elle prescrit, même du chef au subordonné, et, comme il m'a paru y avoir danger pour la chose d'Afrique à ne pas combattre un système qui avait séduit le gouvernement et une grande part ie du publie, je maintiens que c'était un devoir patriotique de faire ce que j'ai fait.

Furieux de ce manque de correction dont s'était rendu coupable son subordonné, il était en même temps plein de colère contre le Ministère, lequel avait approuvé la colonisation à l’entreprise sans le consulter ; car il-n’est point dupe des habiletés de Moline de Saint- Yon, lui rappelant que lui, Gouverneur, a autorisé l'essai en petit. Non et la confession est précieuse à retenir — il n’a envoyé son assentiment que lorsqu'il a su que le gouvernement en avait approuvé les principales dispositions, qu'il avait même alloué des fonds pour son application. La lettre où il donnait lui-même son avis s’est croisée avec celle du Ministre et. dans cette dernière, Moline de Saint-Yon lui annonçait officiellement que 260.000 franes étaient affectés aux travaux préparatoires de M: de Lamoricière. Que pouvait-il faire ? Sa résignation lui a été dictée par l'attitude du Roi:

J'ai trouvé (2) dans votre lettre un argument sérieux, c’est celui que vous tirez de ordonnance du Roi qui erée huit communes. Je m’incline devant ce fait et je n’insiste plus pour que ma brochure soit distribuée aux deux Chambres ; mais je vous fais remarquer que ma brochure était faite et imprimée avant l’apparition de l'Ordonnance royale. <

Bugeaud est exaspéré contre la presse à laquelle il reproche de soutenir son lieutenant, presque son rival, depuis qu'il est député. N’at-elle pas proclamé sottement qu’on avait enfin résolu la grande question de la colonisation ? Notons qu'à cette époque Bugeaud avait bien quelques motifs d’en vouloir aux journaux. Ceux-ci — je parle évidemment de ceux de France —- n'avaient pas été sans insister sur le désaccord qui existait entre le Gouverneur et ses lieutenants, sur la formation de trois partis se groupant autour de ces généraux et soutenant leurs idées, et enfin sur la lutte sourde que se livraient secrètement ou publiquement ces factions. A plaisir, ils avaient envenimé les querelles ; les uns répétaient avec Bugeaud les saillies dont imprudemment il avait criblé, dans des conversations particulières, le

(1) Bugeaud à Moline de Saint-Yon, 23 février 1847. (Bivouae sur l'Oued el Had, route d’Aumale). Collection Enfantin à la bibliothèque de l’Arsenal,

(2) Même lettre que ci-dessus.

DE Es

nouveau député, «un ambitieux prétendant », un «brouillon à épau: ‘ lettes» ; les autres prêtaient à Lamoricière un furieux désir de supplanter le duc d’Isly dans le gouvernement de la colonie. 11 y avait à ce moment trois partis ou pour mieux dire trois coteries : l’un, le parti d'Alger, tenait pour le Gouverneur et pour la colonisation militaire ; l’autre, le parti d'Oran, suivait Lamoricière et réclamait la colonisation civile par grandes compagnies ; le troisième, plus éloigné et moins engagé dans la lutte, le parti de Constantine, se rangeaic autour de Bedeau et proposait son éclectisme. Or, quand la bataille fut engagée entre ces coteries, il fut beaucoup plus difficile de l'arrêter ou de la circonscrire ; elle prit un caractère anonyme et d'autant plus dangereux qu'elle fut partout et nulle part, et que les armes dont on se servit n'étaient pas toujours des armes loyales. La question brutale qui se posait pour ces coteries était la suivante ; comment empêcher le système de colonisation auquel on était opposé ? Si les adversaires des camps agricoles parvenaient à faire repousser ce projet par la Chambre, comment les adversaires des communes de Lamoricière rendraient-ils impossible l’application de ce système à l'Algérie, malgré le Roi, malgré les Ministres, malgré les Chambres et les journaux de la Métropole ? La chose était plus facile qu’on ne le supposait. Il suflira que la Direction des Affaires Arabes d'Oran soulève habilement et à l'heure propice la question des droits des Indigènes à la propriété des terres qu’ils occupaient.

+ Le Roi et les Ministres, décidés à faire un essai, voulaient qu’on se pressât, que toutes les formalités administratives fussent achevées dans le plus bref délai. On passa outre à des observations du Conseil supérieur d'Alger qui jugeait les dossiers incomplets. Le Roi signait, le 4 décembre 1846, l'ordonnance de création de huit communes dans le département d'Oran : «Sa Majesté, mande aussitôt à Bugeaud le « Ministre de la Guerre à propos du système de Lamoricière (1), en a «approuvé les principes et les bases ; elle à bien voulu en outre décei- «der qu'il en serait fait application sur un certain nombre de com- «munes. Tel est l’objet de l’Ordonnance que le Roi a signée le 4 de ce

«mois sur ma proposition et par laquelle huit communes sur les «treize qui doivent enceindre le territoire de la ville d'Oran, sont

(1) Moline de Saint-Yon à Bugeaud, 5 décembre 1846. Dossier spécial à Lamoricière. A.G.G.A.

« créées dans li subdivision d'Oran, sous des noms donnés à chacune

«d'elles par sa Majesté elle-même, savoir Nemours (Assi-Moussa-

«Touil), Joinville (Assian-Toüal), Saint-Louis (Bou-Fatia), Saint-

«Cloud (Gudyel)}, Sainte- Adélaïde (Hadji-Rcira), Saint - Eugène

«(Hassi-el-Hamoud), Saint-Leu (Bétoua) et Sainte-Barbe (Le Tlé-

«lat)». Le souverain avait donné à ces nouveaux centres les noms et

prénoms des membres de la famille royale ; il ne pouvait montrer

d'une manière plus éclatante l'intérêt qu'il portait à leur réussite.

Le Ministre de la Guerre active l'examen du cahier des charges. Il

envoie l’ordre à Bugeaud dans les premiers jours de janvier 1847 de

saisis à nouveau le Conseil d'administration et de lui prescrire l'étude

immédiate des elauses du projet. Le 20 février, sur rapport de M. le

conseiller Germain, tous les articles en sont approuvés sans aucune

modification. À son tour le Conseil des Ministres l’étudie, mais, plu-

sieurs objections ayant été soulevées, on décide de le renvoyer au

Conseil d'Etat. Celui-ci, moins pressé, ne le discute que dans ses

séances des 10, 17, 24 et 27 juin (1). Le projet, définitivement arrêté, ne parvient à Alger qu’au mois d'août, deux mois après le départ de

Bugeaud. | RAT |

Bien que le Conseil d'Etat ait modifié sur quelques points le cahier

des charges, multiplié et aggravé les obligations qui incombaient aux adjudicataires, ce n’est point dans ces articles nouveaux qu'il faut

aller chercher la cause de l’échec prochain du système ; elle est avant

tout dans les agissements de la Direction des Affaires Arabes à Oran

et ces agissements s'étaient passés durant les derniers mois du gou-

vernement de Bugeaud. En fut-il personnellement l’inspirateur ?

Le doute est permis, bien qu'il ait accueilli favorablement les proposi-

tions du colonel Walsin-Esterhazy en faveur des Douairs et des Smé-

las (2). En tout cas, il est hors de doute que son entourage fut averti de la manœuvre projetée et s’employa à la faire aboutir.

Au Ministère on ne supposait pas que la moindre entrave put provenir des propriétaires indigènes vivant sur le territoire des futures communes. Les enquêteurs avaient répété que ces tribus avaient beaucoup trop de terres, qu’en leur laissant la moitié de celles qu’elles

(1) Dossier spécial à Lamoricière. A.G.G.A. ; (2) Voir, dans le chapitre que nous avons consacré à la politique indigène, un rapide historique de cette affaire.

détenaient elles auraient suffisamment de quoi cultiver. Donc, quiétude complete à Paris. Au surplus, on savait que l’administration était à plusieurs reprises entrée en pourparlers avec quelques fractions indigènes pour se faire céder des milliers d'hectares et que chaque fois elle les avait trouvées disposées à s’en dessaisir. Tout près d'Oran, précisément, elle venait d'acquérir 22.641 hectares pour la modique somme de 28.000 francs. En répondant au Gouverneur qui lui avait adressé le relevé de ces achats, le Ministre se réjouissait de semblables résultats et y voyait un heureux présage pour les transactions futures : «Ce nouvel exemple démontre ( 1) que la colonisation «peut être entreprise à peu près partout à l’aide d’un bon système de «cantonnement des Indigènes et du paiement d’indemnités peu con- : «sidérables ». Il ouvrit un nouveau crédit de 20.000 franes. Au demeurant, les terres situées dans le périmètre des communes à créer étaient des mechetas ; elles avaient été autrefois concédées à des chefs indigènes par les Beys à simple titre d’usufruit. L'Etat français pouvait les reprendre à leurs détenteurs au moins partiellement, et même cette reprise s’imposait d’après M. de Martimprey : «Ces terrains, «disait-il (2), qui offrent un aliment à l’agiotage et à toutes les frau- « des des Indigènes, ne tarderont pas en effet à se trouver immobilisés «entre les mains des spéculateurs, sans nul profit pour la colonisa- «tion. Il importerait cependant d'ouvrir de nouveaux espaces aux «cultures qui ont pris cette année un si heureux développement dans «la banlieue d'Oran. La reprise de ces mechetas se ferait d'autant «plus facilement que depuis longtemps ils ne sont plus occupés par «leurs détenteurs ».

De ces bonnes dispositions des Indigènes, de ces facilités d'achat, de cette possibilité de faire rentrer dans le domaine de l'Etat et sans grands frais de vastes étendues de terres, le Ministre était donc si bien convaincu qu'il ne prescrivit pas sur la nature des propriétés d’autres études que celles qui avaient été faites par les officiers de Lamoricière. Aussi, quel ne fut pas son étonnement quand, au mois d'août 1847, il reçut du général Bedeau, gouverneur général par intérim trois lettres, l’une du lieutenant-colonel, directeur des Affaires Arabes de la Division d'Oran, Walsin-Esterhazy, l’autre du Maréchal de camp, commandant la province d'Oran, d’Arbouville, et la

(1) Le Ministre de la Guerre à Bedeau, gouverneur général par intérim, 14 août 1847. Dossier spécial à Lamoricière. A .G.G.A. (2) Mémoire de Martimprey, joint à l Exposé du système de Lamoricière.

troisième de Bedeau lui-même. Toutes trois semblaient inspirées, et par le désir de ménager les intérêts des Indigènes, trop sacrifiés à leur avis, et par le secret espoir de faire échec au système de Lamoricière auquel le parti militaire reprochait d'accroître considérablement le territoire civil. |

Le Directeur des Affaires Arabes avait été chargé d'amener les Arabes, propriétaires ou usufruitiers ie terrains dans le périmètre des huit communes, à des cessions de gré à gré. Or, les Indigènes, qui s'étaient montrés jusque- là très accommodants, changèrent brusquement d’attitude ; ils refusèrent toute transaction. Pourtant, il ne s'agissait généralement que de domaines qu’ils -occupaient à titre d'usufruit. Tous les chefs et toutes les djemaas persistèrent dans cette intransigeance, comme s'ils s'étaient entendus où qu'un mot. d'ordre ait couru à travers les tribus. Voici une de leurs réponses, celle des Arabes du douar d’Erfafsa Garabas : «Nous n’abandonne- «rons jamais et à quelque prix que ce soit notre pays ; nous l’habi- «tons depuis près de cent ans, nous y sommes nés et nos pères y sont «morts ; nous ne vendrons pas nos cimetières pour de l’argent ; vous «pouvez nous contraindre par la force à le quitter, mais Dieu qui «vous a conduits dans ce pays vous demandera compte de nous. «Vous êtes, assez riches en terres du beylik, vous pouvez donner aux «chrétiens une place assez vaste auprès de nous, sans nous chasser «d’auprès d'eux. Nous ne craignons pas leur voisinage, car vous êtes «des gens justes et nous sommes tous vos enfants». En voici une autre, celle du douar Errbeyha Gaärabas : «Du temps des Turcs, «notre douar, aujourd’hui nombreux, ne comptait que quelques «tentes ; il en est de même pour une foule de douars des Garabas. «Les Turcs nous retirèrent les terres qui nous étaient inutiles. Au- CJourd’hui que notre douar compte 57 tentes, vous ne pouvez pas «nous prendre le peu de terrain qu’ils nous ont laissé, vous devez, «comme autrefois, nous laisser les terres qui font vivre ceux qui «montent à cheval avec vous, qui gardent vos chemins, paient l’im- «pôt et font toutes vos corvées. Nous ne pouvons pas vendre notre «pays et, quant à nous exiler à Sidi-bel-Abbès, nous n’irons jamais . «volontairement et nous comptons sur votre justice».

On s’étonnera peut-être de l'expression de certains sentiments ; on ne les rencontre généralement pas parmi les Arabes ; un indigène craint le voisinage des Européens. Quoi qu’il en soit, les raisons invoquées, précisément parce que c’étaient des raisons de sentiments, n'étaient pas discutables et le Directeur des Affaires Arabes, sachant

combien elles feraient impression à Paris, s’ empressa de suggérer l'idée que la colonisation pouvait se contenter des terres domaniales, bien assez nombreuses selon lui pour donner des concessions aux en«

-trepreneurs sérieux. Il ajoutait cet argument assez curieux : «Si nous remarquons mème, que la présence des Arabes est indispensa- Cble pour la sécurité de ce pays désert et couvert de broussailles, «qu'ils sont seuls dans le cas de l’assurer au point que, si cette popu- (lation n’y était pas; il faudrait suivant moi chercher à l'y placer, «on Jugera peut-être que le déplacement forcé, auquel il ne nous reste «plus actuellement qu’à avoir recours, serait non seulement impoli- «tique mais dangereux même pour les colons européens (1)»

Le général d’Arbouville compléta les renseignements du Directeur des Affaires Arabes et insista sur le caractère très grave du déplacement en masse de la tribu des Douairs. Les études sur l’état de la propriété dans cette région de l’Oranie avaient été reprises après M. de Martimprey par le commandant d’Auribeaux ; elles avaient démontré que les terrains appartenant au beylik dans chaque commune ne formaient guère que la moitié de la superficie totale. L'autre moitié était occupée soit à titre d’usufruit, soit en toute propriété par les tribus Douairs des Garabas et des Ahmians. Puisque les Indigènes se het à les céder volontairement, force était à l’administration de songer à les déplacer de force. Sans doute, on les installerait sur des points favorables en tenant compte de tous les besoins de ja vie arabe : eau, pâturage, salubrité, et on leur délivrerait des titres de

propriété incommutable ; sans doute, on les indemniserait de la perte de leurs jardins. Malgré tout, l'administration n’envisageait pas sans une légitime appréhension une telle mesure, alors surtout qu'il s'agissait d’Indigènes ralliés depuis longtemps à notre cause et ayant combattu souvent à nos côtés, alors que des engagements formels ou tacites avaient été contractés envers eux et que, s’ils n’étaient pas tenus, on serait en droit de parler de spoliation. D’Arbouville conclut comme Esterhazy : « Pour moi (2), mon opinion est que le domaine «de l’État possède une assez grande étendue de terrains dans la zone «assignée à la colonisation pour satisfaire largement aux demandes « des spéculateurs sérieux qui peuvent se présenter ét que par consé-

(1) Walsin- Esterhazy à d Arbouville, 13 août 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier spécial à Lamoricière. A.G.G.A. Cette lettre contient les

déclarations des indig ènes que l’on a citées plus haut. (2) D'Arbouville à Bedeau, août 1847. Dossier spécial à Lamoricière. A .G.G.A.

« quent il n'y a pas lieu, quant à présent, de déplacer les quelques « Douairs qui occupent une partie du territoire des communes ».

Quelques jours après, ce même général d’Arbouville, à une demande de renseignements du Gouverneur général qui lui avait transmis la lettre du Ministre sur la facilité des acquisitions de terres effectuées près d'Oran, fournit d’intéressantes explications : ces achats avaient été opérés à la fin de l’année 1846 et ils avaient porté-sur les territoires des Christels et des Ahmians ; ces tribus «se trouvaient excessive- «ment réduites comparativement aux grandes étendues qu'elles «occupaient». Par suite, elles avaient consenti aisément à se dessarsir d’une partie de leurs terres, à condition toutefois que l’autre partie leur serait reconnué et l'Ordonnance du 4 décembre avait consacré

. ces droits des Christels dans la commune nouvelle de San-Fernando et ceux des Bétioua dans celle de Saint-Leu (1). Or, la même mesure bienveillante ne devait pas être admise pour les fractions des Garabas dont le territoire se trouvait compris dans la zone des communes à créer, ni même à l'égard des Ahmians qui, ayant déjà cédé une grande partie du leur, se voyaient aujourd’hui menacés d’être dépouillés entièrement. Là, était la raison du changement de leur attitude. D’après ce Maréchal de camp, tant qu’il ne s’est agi que d'abandonner des terres inutiles, les Arabes ont pu se prêter à de semblables arrangements ; mais, aujourd'hui que les choses se passent autrement, ils ne sont plus dans les mêmes dispositions ; les achats, faciles naguère, sont maintenant à peu près impossibles. Sur le crédit ouvert par le Ministre, 1l n’a été possible de dépenser à ce jour que la modique somme de 2.000 francs.

Avant que ces explications complémentaires fussent parvenues à Bedeau et en raison de l’urgence qu’il y avait à prendre une décision, celui-ci réclama de Paris des instructions plus précises. Il ne cachait point ses inquiétudes au Ministre. Il lui faisait part d’abord de l’étonnement que lui avait causé sa dépêche du 14 août sur les facilités d'acquisition de terres appartenant aux indigènes et, comme il n’avait point encore les*derniers renseignements fournis par le général d'Arbouville, il disait : « J’ignore complètement (2), Monsieur le Mi-

(1) D’Arbouville à Bedeau, 3 septembre 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Lamoricière. A.G.G.A. Déjà, dans une lettre datée du 25 février 1847, ce général avait adressé à Bugeaud les mêmes renseignements, mais Bedeau ne les connaissait pas.

(2) Bedeau au Ministre de la Guerre, 25 août 1847. Archives de la Colonisation Algér'enne. Dossier Lamoricière, A,G.G.A,

«nistre, la manière dont se sont faites les transactions précitées et «quelles causes particulières en ont assuré la prompte exécution, «mais je crois qu'il serait excessivement dangereux de s'engager «dans cette voie ét de s'appuyer sur le succès de ces premiers mar- «chés pour espérer que d’autres auront lieu avec le même esprit «d’abnégation de la part des détenteurs du sol. Cette espérance me «paraît une chimère». Et il cite le cas des Indigènes du Fondouk près d'Alger, auxquels on a enlevé un miilier d'hectares pour les besoins du village européen et qui jusqu'alors ont obstinément refusé de recevoir une indemnité de 20.000 francs. Plus tard, quand il aura reçu les communications du général d’Arbouville et du colonel Walsin-Esterhazy, il s’en tiendra aux éclaircissements que viennent de lui apporter ces lettres. Mais déjà 1l a cru devoir prescrire aux autorités d'Oran de surseoir au déplacement des tribus. Enfin, il informe le Ministre que le Conseil d'administration, saisi par le Maréchal duc d’Isiy d'une demande des chefs des Douairs et des Smélas, venait d'émettre à l’unanimité des voix un avis favorable, Or, ce qu’avaient réclamé ces Indigènes, c'était d’être constitués propriétaires incommutables des terres que les beys leur avaient concédées antérieurement à titre d'usufruit, et ils avaient offert en retour de remplir toutes les conditions qu'il plairait aux autorités françaises de leur imposer : bâtir des maisons, défricher des terres, planter des arbres.

Situation bien embarrassante et toute nouvelle ! Trézel, alors Ministre de la Guerre, la dénoua en enjoignant au Gouverneur de surseoir à une mesure qui atteindrait les Indigènes. Comme 6n voulait néanmoins aboutir, on modifia les affiches qui annonçaient l’adjudication : du territoire des communes, on fit deux parts, l’une réservée aux Indigènes et sur laquelle l’adjudicataire n'aurait aucun droit, l’autre qui lui appartiendrait et à laquelle s’appliqueraient les clauses du cahier des charges. Mais, dans ces conditions, qui ne voit que le système remanié manquait de proportion et d'équilibre ! Et cela était si vrai que le gouvernement fut obligé de distraire de l’adjudication les communes de Sainte-Adélaïde et de Saint-Eugène, parce qu'on n’y avait point reconnu de terres domaniales et qu'aucun achat n'avait pu y être effectué. .

Toutefois, comme ces retards successifs inquiétaient le général

-Trézel, fort au courant des intrigues algériennes pour en avoir été

victime, et ne laissaient pas de lui faire suspecter la bonne foi de ceux qui devaient coopérer au succès de l’entreprise, il ordonna au général Lamoricière, sur le point de se rendre à Oran, de surveiller cette im-

portante affaire. Il l’investit même d’une délégation spéciale. Ce général arriva à Oran en septembre. Il trouva tout préparé par le général d'Arbouville. Les formalités étaient remplies le 22 octobre ; on attendit patiemment le jour de l’adjudication fixé au 22 décembre à cause du délai de deux mois exigé par le cahier des charges. A cette date, des six communes offertes, une seule trouva preneur, la commune du Tlélat, Encore pour cette dernière ne s’était-il présenté qu'un seul soumissionnaire, le sieur Adam. On s’empressa de prononcer l’adjudication en sa faveur. Mais pour les autres, aucune offre n'avait été déposée. C'était un échec. Le fameux système s’écroulait,

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