‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 67 sur 77 · SYSTÈME DE BEDEAU · texte numérisé non relu

SYSTÈME DE BEDEAU

Malgré l'opposition du Maréchal et de ceux qui, après son départ d'Alger, poursuivirent de leur inimitié les adversaires des légions militaires, les idées de Lamoricièie avaient donc reçu un commencement d'exécution administrative. Le plan de Bedeau, bien que de réalisation plus facile, resta, lui, à l’état de simple projet ; et pourtant il 5e réduisait à accepter tous les autres systèmes et à les combiner. Ainsi auront été repoussées tour à tour la thèse de la colonisation officielle, telle qu’elle avait éré formulée par le comte Guyot, puis l’antithèse de la colonisation par entreprise privée qu'avait proposée Lamoricière ; voici maintenant que l’éclectisme synthétique de Bedeau ne trouvera pas davantage grâce devant l'hostilité de Bugeaud. |

Le général Bedeau avait la réputation d’être un homme prudent, à l'esprit pondéré, au jugement sûr. Doué d’un grand sens pratique, il savait se tenir éloigné des théories extrêmes. À ses yeux, l’œuvre de la colonisation était si complexe qu’elle devait se servir de tous les moyens ; on pouvait y employer simultanément les petites concessions gratuites réparties entre gens peu fortunés, les grandes concessions accordées aux capitalistes, les villages de soldats libérés.

De ces trois modes de peuplement, le premier, pour si onéreux qu'il soit, s'impose quand il-s’agit d'établir la sécurité sur des points difficiles qu'il y à un intérêt supérieur à oceuper fortement. L’admimistration y créera des centres, les peuplera de familles françaises, les protègera par des enceintes, construira des maisons et défrichera des terres. C'était le système du comte Guyot. Dans d’autres cas et sur des points à déterminer, les capitalistes seront chargés de fonder des

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établissements : communes, bourgs, villages, hameaux, fermes isolées ; l'Etat leur offrira une large base d’activité en leur consentant de vastes concessions de terres ; il leur garantira la jouissance de certaines immunités et s’engagera À leur verser des primes proportionnelles aux travaux accomplis. Mais, en retour, ces capitalistes devront fixer au sol, en leur rétrocédant la propriété d’une partie des terres concédées, les travailleurs qu'ils auront appelés auprès d'eux. C'était le système du général Lamoricière. Enfin, il est possible et en même temps facile de créer des villages avec les hommes libérés du service militaire, pourvu qu’ils consentent à rester en Algérie, à y amener une femme et à s’y former une famille. Si, à Paris, on est décidé à faire un essai dans ce sens, point n’est besoin de demander aux Chambres des crédits spéciaux ; il suffira d'utiliser aux constructions et aux cultures préparatoires les hommes comptant encore à l'effectif de l’armée. C'était le système préconisé par le Maréchal Soult et élaboré dans les Bureaux du Ministère de la Guerre (1).

L'éclectisme du général Bedeau n'aurait pas attiré l'attention du gouvernement, si les mesures proposées pour l’application de ce projet n'avaient paru originales et fort heureuses. Ce liéutenant-général soutenait (2) que la colonisation devait être restreinte et successivement croissante, contrairement à l’occupation militaire qui devait être étendue. Il demandait que, dans la province de Constantine, la première zone à coloniser comprit quatre banlieues principales, celles

de Bône, de Philippeville, de Guelma et de Constantine, et qu’en outre elle s’étendiît sur les routes reliant ces quatre places de façon à établir de constantes communications entre elles. Autour de Constantine seulement, le beylik possède cent mille hectares, dont près de quarante mille sont occupés provisoirement par des populations nomades qu’il sera aisé de déplacer. À Philippeville, le territoire civil compte dix mille hectares. Le cercle de Guelma est peu peuplé : les terres azel ou domaniales y sont nombreuses ; là encore, il n'y a aueune difficulté à opérer des déplacements et des cantonnements. Quant au territoire de Bône, ayant été acheté au début sans titres réguliers par quelques spéculateurs, il va tomber en grande partie à la

(1) Nous avons longuement exposé ce système de Colonisation militaire administrative en parlant du second projet de Bugeaud. Il avait été inspiré à ses auteurs par les rapports de Bedeau. Le nom de ce général est cité plusieurs fois dans le Mémoire des bureaux du Ministère.

(2) Rapport du général Bedeau sur la Colonisation de la Province de Constantine, 4 octobre 1845. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

disposition de l'Etat par l'effet de l’'Ordonnance du 21 juillet 1846 sur l’inculture. Ainsi l'État dispose dans la province de l'Ouest d’une grande quantité de terres pour commencer la colonisation.

C’est autour de Constantine qu'il faut concentrer les premiers efforts : à cet effet, Bedeau trace un polygone dont chacun des saillants est distant de 30 à 40 kilomètres de la ville. Ces saillants sont placés sur les routes de Sétif et de Batna, de Guelma et de Ph lippeville, de Milah et des Haractas ; les fertiles vallées du Rhummel, du Bou-Merzoug, de l’oued Méridji et du Smendou seront, pour leurs parties les plus riches, enfermées dans la surface ainsi circonserite. A chacun des saillants, on établira un centre de 120 familles avec un territoire de 1800 hectares ; il sera entouré d’une enceinte en terre avec tours flanquantes, puis on pourrait y placer quarante soldats choisis parmi ceux qui auront encore trois années de service et qui désireront devenir concessionnaires. Comme avantages à consentir à ces militaires, une indemnité de 800 francs et l'attribution d’un lot à bâtir et d’un lot de culture ; comme obligations à leur imposer, la construction d’une maison et la culture de leurs terres. Par eux, le village sera défendu. Les 80 lots restant libres pourront être concédés soit à des aubergistes, soit à des entrepreneurs de roulage, ou encore à de petits propriétaires cultivateurs, même à des capitalistes.

Dans l’intérieur de ce polygone que protégeront ces villages défensifs, l'administration aura pleine latitude pour multiplier les centres européens, favoriser l'installation des fermes isolées, bref, attirer une population aussi serrée que celle des provinces de France. Au dehors, le long des routes qui relieront ces quatre places entre elles, le meilleur sera d'élever quelques postes de grande halte, postes de soixante feux au moins. Ils maintiendront ouvertes les communications entre Constantine et Guelma, Guelma et Bône, Philippeville ét Constantine. |

Le plan de Bedeau vaut surtout par les procédés d'exécution. On sent que le commandant de la province de Constantine n’est point, comme l'était le Maréchal due d’Isly, animé d'idées préconçues et de sentiments exclusifs. Aussi est-ce dans les détails qu’il faut entrer pour le bien juger. Il accorde une importance toute particulière au tracé des routes et à leur ouverture dans le plus bref délai. N’était-ce point naturel, puisque, dans son projet, Constantine devait rester la capitale politique, militaire, administrative de la province, et que, située à l’intérieur, elle ne pouvait devenir un centre de domination

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et d'influence que si elle était toujours en rapports faciles et rapides avec le reste du territoire. Or, dans cette province de Constantine, deux administrations sont chargées de tracer et de construire ces routes et elles ne s'accordent guère. Officiers du génie et ingénieurs civils se disputent sans cesse depuis le jour surtout où le Gouverneur a voulu enlever complètement aux Ponts et Chaussées l'exécution des travaux neufs et limiter leur action à l’entretien des routes existantes. Bedeau réprouve ces luttes stériles : «Nous ne sommes pas «assez riches (1) pour diviser nos travaux ; nous n’avons pas de

«temps à perdre pour diviser nos travailleurs. C’est surtout en Afri-

«que, en présence des difficultés nombreuses que tous les ordres y «rencontrent, qu’on devrait oublier l’antagonisme et qu’au lieu de «s'occuper des déplorables rivalités des pouvoirs civils et militaires «on tendît toujours à se rappeler que l'intérêt national est indivisible cet que, par suite, le devoir des agents publies leur impose le con- «eours franc et loyal de leurs diverses facultés ».

’ Ce concours de tous et cette unité d'efforts sont tout aussi nécessaires dans l’œuvre de la colonisation que dans celle des travaux pu- ‘blics. Ce n’est pas en diminuant la part de l’une de ces administrations au profit de l’autre ou en contestant ses mérites, que lé général Bedeau veut obtenir le maximum de résultats ; il laisse chacune d’elles à sa place et dans son rôle, mais il veut un accord préalable pour que l’œuvre commune progresse. \

L'année suivante, en 1846, lorsqu'il entreprendra d’exécuter son plan adopté par le Ministre, il rencontrera bien des résistances et il écrira : «Je trouve très facile (2) de faire un projet général, d’estimer «les dépenses publiques, de classer les périodes d'exécution d’après «les exercices. Il est également aisé de faire des plans ou tout au «moins des croquis, d'y joindre une notice de la valeur des terres, «de leur affectation particulière aux diverses cultures européennes. «Mais, pour que ce travail général soit accompli avec ensemble, il «faut indispensablement que les diverses autorités de la province y

(1) Bedeau au Ministre de la Guerre, 4 octobre 1845. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

(2) Bedeau au Ministre de la Guerre, 14 juillet 1846. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

La lettre se terminait ainsi : « Cette lettre est déjà bien longue, Monsieur le «Ministre, il serait cependant nécessaire d’y ajouter encore des développements «pour exposer tous les embarras que la situation actuelle nous cause. Elle est «telle que je déclare ne pouvoir accepter la responsabilité des lenteurs préjudi- «cielles, des dommages trop réels qu’elle a déjà produits et qui se présenteront «encore infailliblement ».

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«concourent. Il ne vous aura pas échappé qu’à Oran le sous-direc- «teur de l'Intérieur réside au siège du commandement de la province, «pouvant à tout moment s'entendre avec le lieutenant-général. «Dans la province de Constantine, il y a à Bône et à Philippeville «deux sous-directeurs indépendants et à Constantine un commis- «saire civil, subordonné à Philippeville et mdépendant du lieutenant «général. L’ingénieur en chef est à Bône, le Directeur des fortifica- «tions à Constantine».

Belle administration vraiment que celle qui éparpille ses divers/ chefs de service aux quatre coins de la province, de telle sorte que ces agents, déjà disposés à s’isoler les uns des autres, sont séparés lei par de longues distances et ne peuvent qu'exceptionnellement se rencontrer et s'entendre. Les sous-directeurs civils surtout s'étaient rendus à peu près indépendants ; craignant d’avoir à subir les brusqueries de l'autorité militaire dont Alger donnait l'exemple, ils évitaient d'entrer en relations avec le lieutenant général de la province. Au surplus, ils ne relevaient point directement de l'autorité militaire ; ils dépendaient du comte Guyot. Les plans de colonisation qu'ils dressaient allaient à Alger et Bedeau n’en avait aucune connaissance. Ce désaccord entre les services, ces conflits qui retardaient tout développement et dont souffrait plus spécialement la région de l'Est, étaient dus, il faut bien le reconnaître, à la politique de méfiance et de compression adoptée par le Gouverneur général à l’égard de l'administration civile.

Dans le choix des colons à placer en Algérie, Bedeau, on l’a vu, ne se montrait pas exclusif ; il ne repoussait personne, ni les petits propriétaires, ni les gros capitalistes, ni les soldats libérés, ni même les soldats en activité de service. Toutefois, sa connaissance des hommes et des choses lui suggérait quelques précaütions : «Je crois, dit-il à «propos des capitalistes (1), qu'il est indispensable de régler les con- «ditions des concessionnaires de manière à fixer au sol, par l'attrait «de la propriété, les travailleurs employés par l'entrepreneur prin- «cipal... Je crois cette condition indispensable parce que ce sont des «propriétaires et non des prolétaires qu'il faut en Algérie, parce que «dans les circonstances difficiles que la situation du pays nous im- «pose, c’est la puissance de la propriété qui déterminera la puissance «nationale pendant la paix et qui la garantira pendant la guerre».

(1) Bedeau au Ministre de la Guerre, 4 octobre 1845. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

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