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Il importait d'autant plus de prendre cette précaution qu'il fallait empêcher la formation de vastes latifundia tout aussi bien nt Pétablissement d’un prolétariat européen.
Pour les colonies militaires, seul le projet, dont la réalisation n’exigera pas de grosses demandes de crédit aux Chambres, lui paraît susceptible de réussir. Oh !'il se garde bien de vouloir juger les plans de Bugeaud : «Je m'abstiendrai, dit-il (1), de développer les avantages «et les inconvénients de ce système, déjà examiné par des intelligen- «ces supérieures à la mienne». [1 laisse cependant entendre qu'il n’a pas confiance dans un système grandiose mais trop coûteux et il s’efforce de le ramener à des proportions plus modestes et à une forme plus pratique. Or, le moyen qu'il suggère est celui-là même que Bugeaud repoussait de toutes ses forces dans sa longue correspondance avec le Ministre de la Guerre en 1845 : l'emploi de la main-d'œuvre
. militaire pour préparer les lots de terre et construire les maisons, mais
sans que les soldats puissent recevoir de concession avant qu ils soient libérés de service. Placés dans les nouveaux vilaÿes et comptant toujours à l'effectif de leur corps, ces soldats assureraient la défense de ces centres et travailleraient en même temps sous la conduite d’un officier, chef de groupe, aux défrichements et aux cultures. Ce n’était pas là pure fantaisie. Rappelons que l’expérience des cultures militaires avait surtout réussi dans la province de Constantine ; Bedeau raisonne donc en s'appuyant sur des faits : «Cette exploitation, «dit-il (2), a réussi dans tous les lieux où le contrôle de l'autorité «régimentaire à été actif et intelligent. Penserait-on qu'il ne faudrait «attendre aucun succès de l'emploi de sous-officiers et de soldats «ayant encore trois années de service à accomplir et qui, d’après leur «demande, travailleraient sous la direction de l'autorité militaire à «préparer la propriété qui leur serait concédée à l’époque de leur hbé- «ration. L’excitation de l'intérêt privé, l'emploi intégral du produit «en améliorations successives pourraient-ils done être des moyens «improductifs quand des composantes moins eflicaces amènent au- «jourd’hui d’avantageux résultats ? Les hommes, arrivés au terme « de leur service militaire et qui devraient se marier avant de recevoir «leur titre de propriété, ne trouveraient-ils pas plus facilement une «femme en présentant l'avantage d’un fait accompli, plutôt qu'en «offrant la spéculation d’une espérance ?»
(1) Même lettre, 4 octobre 1845.
(2) Méme lettre.
Ainsi, l'esprit pondéré de Bedeau corrige ce qu'il y a d’excessif dans le système du Maréchal, ce qu'il y a d’imprudent dans celui de Lamoricière. Et, quand il a séparé le possible de l'impossible, le réel du fantaisiste, il combine les éléments qui lui restent, il les emploie tous et en forme son propre système : «Rarement, je crois (1), on peut «produire un moyen tellement supérieur qu’il soit convenable de « l'employer seul et partout. Presque toujours, c’est par la combinai- «son qu'on a déterminé le progrès. Tous se prêteront assistance. « La force d'organisation du pouvoir militaire produira de petits pro- «priétaires. Ceux-ci, devenus citoyens par leur libération, seront «secourus, après avoir accompli leurs travaux particuliers, par les sa- «laires des capitalistes qui entreprendront des travaux généraux. «La société nouvelle se créera, s’organisera sur les mêmes bases, : «d’après les mêmes conditions, qui ont formé et qui forment encore «les sociétés productives ».
Intéressant par l’éclectisme dont il est le produit, curieux par les détails d'application qui révèlent chez son auteur un grand sens des réalités, le plan de colonisation de Bedeau est remarquable encore par l'exposé des principes sur lesquels doit s'appuyer notre politique foncière indigène. En cette matière, comme en bien d’autres, le commandant de la province de Constantine évite de se porter aux extrémes ; il ne veut ni d’une excessive condescendance, ni d’une barbare rigueur. L'Etat ne saurait toujours acheter aux Arabes les terres nécessaires aux colons, pas plus qu'il ne saurait toujours les en déposséder brutalement.
Dans une lettre postérieure au rapport de 1845, Bedeau étudie l’état de la propriété aux environs de C'onstantine,.et de cet examen il conclut que, si les terres manquaient à la colonisation, il serait aisé de s’en procurer par des tractations directes avec les Indigènes. Il suffirait que le gouvernement créât la propriété particulière chez eux et renonçât à l'impôt du hokor, quitte à s'approprier en échange un tiers des terres occupées par la tribu. Les Arabes, pour la plupart nomades et vivant sous la tente, surtout dans la circonscription de Constantine, n'avaient sur les territoires qu'ils détenaient qu’un droit d’usufruic dont ils payaient la rente à l'Etat sous forme de hokor ; ils avaient remarqué la constitution de notre propriété indivi-
(1) Même lettre de Bedeau au Ministre, 4 octobre 1845.