‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 69 sur 77 · CA LL CU · texte numérisé non relu

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duelle, «les garanties dont elle était entourée (1)», et certains d’entré eux se montraient disposés à échanger leur titre précaire contre un titre définitif, même à charge par eux d'abandonner une partie des terres qu'ils cultivaient. Bedeau désire que l’on profite de ces dispositions. Ce ne sera pas le refoulement des Arabes dont le Gouverneur ne veut pas; ce sera plutôt le resserrement et le cantonnement, avec cette condition des plus favorables qu'il est accepté et même désiré par ceux qu'il atteint.

Pour cela, il convient de procéder habilement ét de ne point mé-

contenter les chefs. Autour du chef-lieu de la province, par exemple, le gouvernement possède 100.000 hectares dont. près de 40.000 mis en culture par des propriétaires non sédentaires. Libre à l'Etat de dire aux Arabes: «Je vous confirme dans la propriété pleine et «entière d’une partie des terres que vous détenez, mais, en retour de «cet avantage, Je garde, moi, pour m'en servir comme il me plaira, la «possession de l’autre partie». I lui sera loisible alors de l’employer à la colonisation européenne. Les indigènes résisteront, objectera-ton. Bedeau ne peut le croire, à voir leur amour de la propriété et leur désir de posséder la terre sans restriction et sans entrave. Le bénéfice de la propriété individuelle ainsi jeté comme appât aux convoitises indigènes, il l’estime assez puissant pour les faire consentir au prélèvement d’un quart ou d’un tiers sur le territoire des tribus : « Dans la « province de Constantine, dit-il (2), je sais que les Indigènes désirent «vivement qu’on leur accorde cet avantage. Déjà, par leurs instincts «particuliers, les Chaouias se préparent. à construire des villages. Dé- «jà la plupart des chefs sollicitent le concours des ouvriers militaires «pour se construire des maisons ».

Quelques personnes persistèrent à émettre des doutes sur l’efficacité de cette offre comme moyen de nous concilier les sympathies des Indigènes et de provoquer leur adhésion à notre politique : « Des «oppositions de mœurs et de religion leur ont paru devoir être plus «puissantes que l'influence de la propriété. Je ne puis, ajoute Be- «deau (3), que laisser au temps le soin de dissiper ces doutes. Jus- «qu'à ce que les faits se soient produits, il est certain qu’une affirma- «tion peut ne pas avoir plus de valeur qu’une négation». Cette objec-

(1) Lettre du Directeur des Affaires civiles au Ministre de la Guerre, 10 mai 1846. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

(2) Bedeau au Ministre de la Guerre, 30 mai 1846. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

(3) Méme lettre.

tion pourtant l’inquiète, le gêne, il s'efforce de l’amoindrir et, dans la pratique, il réduira ce prélèvement nécessaire au strict indispensable, laissant encore aux tribus de vastes surfaces de culture et de pâturage : C Il est impossible, écrit-il dans la même lettre (1), de ré- «duire subitement l’espace occupé par une tribu à des proportions «même doubles de celles nécessaires à des Européens parce que la « modification dans leurs usages est au préalable exigée».

Il maintient donc ce resserrement ; il est persuadé d’ailleurs que les conditions sociales et politiques dans la province de Constantine ne sont pas celles des autres provinces d'Oran et d'Alger. Le 16 décembre 1846, il adresse un dernier rapport plus détaillé et sur certains points plus précis que celui de 1845. 11 y expose les raisons qui ont rendu et rendent encore à cette époque l'exercice de l’autorité française beaucoup plus facile à l'Est qu'au centre et à l'Ouest. À Oran et à Alger, le renversement du gouvernement turc à laissé dans l’anarchie, dès l’origine de la conquête, toutes les populations de l’intérieur du pays ; l'occupation de deux ports ne nous permettait point d’exercer sur des tribus éloignées de la côte une action effective. De là, le suecès des tentatives d’Abdelkader pour reconstituer un pouvoir fort, que réclament les Arabes eux-mêmes, victimes de l’anarchie régnante ; de là aussi l’obligation pour les Français, quand la puissance de l'E mir fut devenue dangereuse à leur autorité, d'engager une guerre longue et acharnée qui a comprimé sans doute les populations africaines, mais y à propagé aussi et enraciné des sentiments de haine. Que s'est-il passé au contraire dans la province de Constantine ? Le pouvoir ture, renversé la veille, à été remplacé le lendemain par le pouvoir français, fortement établi au eœur même du pays ; puis, nous avons su, par la pratique d’une justice égale pour tous, faire accepter notre autorité par les Chaouias (Berbères), race composant la majorité de la population du Tell et exploitée sous le régime précédent non seulement par les Tures mais encore par les Arabes. Nous avons su en outre bien disposer les tribus arabes, en confiant des fonctions importantes aux représentants des principales familles. Ainsi s'expliquent la soumission rapide de cette partie de l’ancienne Régence et la tranquillité relative dont elle n’a cessé de jouir. Mais, de cette situation si favorable à notre cause, ne s’ensuit-il pas que notre ligne de conduite, à l'égard de ces Indigènes, est toute tracée par les sympathies qu’ils nous témoignent ?

(1) Même lettre, 30 mai 1846.

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C’est à ménager ces Berbères et ces Arabes qu’il convient de s’émployer résolument ; c’est à en faire les utiles instruments de notre puissance politique et les plus sûrs ouvriers de la transformation économique du pays. Qu'on abandonne toute idée de refoulement ! Ces Indigènes, «nos propres intérêts nous conseillent de les conserver au «milieu des Européens et de les admettre au partage du sol (1)». Que l’on constitue donc au plus vite chez eux la grande et la petite propriété individuelle, que l’on accorde de grandes concessions aux hommes influents par leur naissance ou par leur fortune, de petites aux fellahs qui nous ont servis et sont déjà fixés au sol par des habitudes héréditaires ; aux uns et aux autres, qu’on impose les mêmes conditions qu'aux Européens. Ce n’est pas tout : rapprocher les Berbères et les Européens par la propriété, les assimiler l’un à l’autre par l'identité des conditions à remplir, n’est que le premier pas fait dans une voie qui doit conduire à une association plus étroire de ces deux éléments. Bedeau voudrait unir l'indigène mobile au concessionnaire sédentaire ; il autoriserait ce dernier à faire labourer par des Arabes les parties de sa concession auxquelles ne conviendraient pas des cultures industrielles. La combinaison à ses yeux offrirait trois avantages : au concessionnaire un petit revenu, à l’Arabe du travail et au pays des céréales abondantes et à bon marché.

Bugeaud ne partage pas les idées et les espérances de son lieutenant. Lui, qui avait été le premier instigateur de la seule mesure de refoulement appliquée jusque-là dans cette province de Constantine, s'élève contre la politique de resserrement préconisée par Bedeau. Double attitude assez contradictoire qu'on ne saurait attribuer qu’à une orientation nouvelle de la politique indigène du Maréchal ou à son désir de retarder l'exécution d’un plan qu’il n'avait pas conçu et dont plusieurs dispositions s’accordaient mal avec ses propres idées.

Vers la fin de l’année 1843, le Ministre pressait le Gouverneur de délimiter le territoire de Philippeville ; grandes étaient les difficultés ; de toutes parts, en effet, la ville nouvelle se trouvait enserrée par des tribus indigènes en possession du sol depuis des siècles. Comment Îles éloigner pour les remplacer par des Européens? Après de multiples négociations, le Directeur de l'Intérieur, le comte Guyot, et le com-

(1 ) Bedeau au Ministre de la Guerre, 10 décembre 1846. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

mandant supérieur de Philippeville, le colonel Barthélémy, réunirent le caïd Bouroubi et les cheiks des douars situés sur le territoire qu'il s'agissait de livrer à la colonisation. Au cours de cette entrevue, racontée par Bugeaud dans une de ses lettres au Ministre,

Cet officier supérieur leur exposa (1) quelles étaient les intentions du gouvernement au sujet de ce territoire reconnu nécessaire pour servir de Fâhs ou de banlieuc à la ville française : il leur fit envisager l'importance de cette mesure, lPinfluence qu'elle devait avoir sur la prospérité de Philippeville, et l'intérêt qu'ils avaient eux-mêmes au développement de cette prospérité qui multiplierait les relations de commerce déjà existantes entre les deux populations. En conséquence, il leur proposa d'abandonner les terrains qu’ils occupaient aux environs de cette ville et de recevoir en échange d’autres terres situées dans un rayon plus éloigné, s’engageant au nom du Gouverneur général (je l'y avais autorisé) à leur faire accorder des indemnités proportionnées aux pertes qu’ils éprouvaient par suite de l'abandon de leurs gourbis et de leur nouvelle installation. Cette proposition ainsi présentée obtint une adhésion unanime ; quelques-uns d’entre eux demandaient seulement à conserver leurs jardins, ce qui leur fut accordé. Ces jardins, en petit nombre et de peu de valeur, se composent de quelques plantations de figuiers. Les Arabes ne tarderont pas à les aliéner.

Ainsi fut constitué autour de Philippeville, à la suite de cette simple tractation, un périmètre de colonisation s'étendant sur dix'mille hectares de bonnes terres, libres au surplus de toute servitude et où les Indigènes ne furent plus propriétaires que de petites parcelles de terrain. Les Arabes reçurent des compensations territoriales dans une vallée voisine, celle du Safsaf ; ils ne s’en plaignirent pas. Etait-il moyen plus habile, plus ingénieux de se procurer des terres de colonisation sans vexer les propriétaires actuels et sans dépenser de grosses sommes d'argent ? Et ne fallait-il pas généraliser une semblable politique ?

Ainsi pense le général Bedeau en 1846 ; mais ainsi ne pensait plus à ce moment le Maréchal Bugeaud. Remarquez bien qu’il n’était méme plus question de refouler en masse tous les Indigènes d’une région, de faire place nette sur dix mille hectares ; le commandant de la province de Constantine se proposait seulement de déplacer quelques usufruitiers et de fixer les autres sur un sol que désormais ils posséderaient et cultiveraient à titre individuel. Il avait la ferme espérance que ce déplacement partiel et prudent, quoique généralisé, s’opérerait sans peine. L'esprit des indigènes avait d’ailleurs été préparé à cette éventualité ; des concéssions particulières, l’une en faveur de : () Bugeaud à Soult, 24 novembre 1843. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier de Philippeville. A.G.G.A.

Le le

Saoudi ben Inal, caïd du Sahel de Philippevillé, d’un terrain domanial de 130 hectares sur la rive droite du Safsaf, l’autre en faveur de Marsali Ali, ture d’origine et officier de spahis, d’un autre terrain domanial de 484 hectares sur la route de Constantine à Milab, les avaient favorablement disposés pour cette opération. Or, nonobstant les précautions prises, malgré le précédent de Philippeville, le Maréchal est sceptique sur les résultats attendus :

Je ne comprends pas trop les avantages (1) qu’il y a pour les gens à qui l’on - prend beaucoup .pour donner peu. Que signifient ces quelques concessions faites à certains chefs pour indemniser les tribus auxquelles on ôte 12.000 hectares de terres ? Je doute que les chefs eux-mêmes trouvent que ce soit là un avantage. Ils subiront notre volonté jusqu’à ce que l’occasion d’une révolte se présente : mais, certes, ils ne pourront pas être contents. Je sais bien que l’on dira que ces tribus n'étaient pas propriétaires avec titres ; mais elles avaient la longue possession qui y équivaut, et c’est la doctrine qui a éte professée par la dernière Commission de la Chambre des Députés pour les crédits supplémentaires.

L'hostilité de Bugeaud a d’autres raisons que ce souci des intérêts des populations musulmanes, et il les laisse entrevoir dans la suite de sa lettre. La seule chose qui lui déplaise en réalité, c’est l’espèce de colonisation que l’on projette. De ces terres devenues vacantes,

on va faire

de grandes propriétés (2) qui n'auront qu’une faible population et quelques villages peuplés de ce ramassis de misérables sans force et sans énergie, tels que ceux qui nous arrivent journellement. À quoi bon, dès lors, spolier les forts pour faire garder l’objet spolié par les faibles. Voilà qui est contraire à la raison, à la pru-

dence.

Ah ! s’il était question de fonder un camp agricole, toutes les inquiétudes du Gouverneur se dissiperaient. Il s'élève contre le projet de son lieutenant au nom de la colonisation militaire et non dans la seule pensée de défendre les droits des autochtones. Mais le prétexte est habile et l'attitude commode ; il parlera de justice et d'équité envers les Arabes chaque fois qu'il s'agira de faire repousser une forme de colonisation autre que son propre système de légion militaire.

Bugeaud prête au commandant de Constantine des intentions qu’il n’a jamais eues, et cela pour mieux le combattre.

(1) Bugeaud à Moline de Saint- Yon, 20 février 1847. Archives de la Colonisation Algérienne. A.G.G.A.

(2) Même lettre.

IL est contraire aux idéés que j'ai émises, dit-il (1), et que je n’ai pas abandonnées de faire évacuer le terrain aux Arabes par grosses masses de 12.000 hectares à la fois. Après y avoir profondément réfléchi, j’ai reconnu que la tache d'huile, poussant en avant d’elle les Arabes, était un moyen dangereux, et qu’il était politiquement et militairement préférable de les intercaler dans notre colonisation. Je n’émets ici que des idées générales ; je ne connais pas assez toutes les circonstances qui ont pu déterminer le général Bedeau à proposer de livrer immédiatement 12.000 hectares dans la vallée du Safsaf à la colonisation européenne. Il faut bien qu’il ait eu quelques bonnes raisons puisque c’est un esprit judicieux.

Le projet de Bedeau ne comportait pas le refoulement dont parle le Gouverneur, pas plus qu’un prélèvement de 12.000 hectares d’un seul tenant. Mais, au Ministère de la Guerre, il avait subi des déformations dont ses adversaires profitent. À Paris, en effet, où l’on avait hâte de donner satisfaction aux nombreuses demandes de vastes concessions formulées par des parlementaires influents, on désirait rendre libres le plus tôt possible les bonnes terres de la vallée du Sañfsaf ; sans tenir compte du premier refoulement des indigènes, écartés comme l’on sait de la vallée du Zeramna trois ans auparavant, sans vouloir admettre que cette première éviction leur avait créé des droits absolus à la propriété des terres qu'ils avaient reçues à ce moment en échange, les Bureaux du Ministère pressaient le lieutenant général de refouler plus loin ces tribus gênantes. Mesure évidemment impolitique, injuste, opposée à celle que Bedeau avait indiquée ; il résista, il demanda qu’au moins on débutât par la régularisation des titres de quelques indigènes ; il répéta qu’il était prudent d’en reconnaîtreun certain nombre propriétaires incommutables de petites parcelles. Là était la garantie du succès et, comme il fallait aller vite, il proposa de charger les géomètres du travail de la délimitation et certaines Commissions spéciales de celui de la vérification. Mais les formalités administratives furent aussi lentes que devenaient pressantes les exigences du Ministère et les réclamations des futurs concessionnaires. Le résultat de tous ces tiraillements fut qu’on ne fit rien.

Aussi le général Trézel, nommé Ministre de la Guerre vers le milieu de 1847, pouvait dans ses Instructions ministérielles écrire à Bedeau, gouverneur général par intérim : «Jusqu'en ses derniers temps (2),

(1) Même lettre que ci-dessus. Dans une lettre antérieure (20 Janvier 1847 ), Bugeaud écrivait : «Le publie n’a pas l’air de se douter le moins du monde du «danger qui est suspendu sur sa tête... On a oublié les rudes combats que le «général Baraguey d’'Hilliers a livrés dans ces contrées en 1843 ».

(2) Archives de la Colonisation Algérienne. ÀA.G.G.A.

«il a été fait bien peu de choses pour la colonisation de la province «de Constantine. Si on s’en est oceupé, ce n’a encore été que pour «étudier et présenter des projets dont la mise à exécution éprouve «des:retards qui, je l’espère, ne se prolongeront pas plus longtemps. «Sur une population européenne de 113.363 âmes que l'Algérie déenombrait au 1° avril dernier, la province de Constantine n’en «comptait que 13.303. Cette situation n’est pas assurément ce «qu'elle devrait être, si l’on considère que, des trois provinces algé- «riennes, celle de Constantine est, depuis plusieurs années, la plus (tranquille, la plus solidement conquise et pacifiée, celle où l'Etat «dispose, par le fait seul des droits qui lui ont été légués par le gou- Cvernement turc, de terres étendues, fertiles et saines. Il y a donc «urgence à ce que la colonisation, à peine ébauchée, soit entreprise «sur de larges bases et d’après le principe dont l’application peut «seule assurer la fertilisation de l'Algérie, sans imposer de trop lour- «des charges au Trésor, c’est-à-dire l’association des capitaux et des «bras, le concours simultané des capitalistes, des petits propriétaires «et des travailleurs. Ce principe a été proclamé par vous-même ; il «est la base de votre remarquable Mémoire du 10 décembre 1846 «sur la colonisation de la province de Constantine. Il est plus que «temps de mettre à profit la paix profonde qui règne dans cetté con- «trée et lempressement des capitalistes qui y sollicitent des conces- (SIOns ». |

Les constatations du Ministre n'étaient que trop exactes ; beaucoup d’études, beaucoup de projets, mais peu de résultats ! De cette situation, le lieutenant général Bedeau ne pouvait être rendu responsable, car il avait tout fait pour qu’il en fût autrement. Malgré ses efforts très réels, malgré sa haute position, que pouvait-il contre l'hostilité d’administrations subalternes que divisaient de perpétuels conflits, contre les hardiesses inconsidérées ou les lenteurs formalistes des Bureaux du Ministère, contre l’obstruction systématique et jalouse des Bureaux d'Alger, enfin contre le parti-pris d’un Gouverneur trop porté à ne juger les idées et les projets de ses lieutenants qu’à travers le prisme de sa colonisation militaire ?

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