ONZIEME LEÇON
17 mars 1902
Colonies de l'Empire d'Allemagne en Asie ; Kiautchou ; EN OcÉANiB : Nord-Est de la nouvelle Guinée ou
TERRE DE L'EmPBRBDK GUILLAUME, ARCHIPEL BlSHAP.CK,
LES ILE3 Marshall et Navodo, les îles de Samoa, archipel DES Oarolines et Mariannes.
Nous allons continuer aujourd'hui l'examen des colonies allemandes; et, comme je vous l'ai dit dans ma dernière leçon, jiî TOUS prie de suivre très attentivement la marche de cette colonisation étrangère, de vous renseigner sur ses progrès, comme elle le fait pour les nôtres, consultant pour cela tous les documents, journaux et revues. Vous trouverez dans cette recherche des renseignements qui TOUS en apprendront iniiniment plus que je ne suis autoiisé Me faire ici.
Les colonies de l'Empire d'Allemagne en Asie sont; Kiautchou ; en Océanie, le nord-est de la Nouvelle Guinée ou terre de l'empereur Guillaume, l'archipel Bismarck, les îles Marshall et Navodo, les îles de Samoa, l'archipel des Carolines et Mariannes. Ces terres ne semblent évoquer en nous ni des souvenirs considérables, ni un avenir extraordinaire, et cependant je continue à m'élever, comme la semaine dernière, avec énergie contre les hommes qui ne voient pas là l'embryon d'un empire colonial extrêmement important pour demain.
Kiautchoii, sur la côte orienUle de la Chine, forme un territoire, qui a. été cédé à l'Allemagne par te traité germano-chinois du 6 mara 1898. Sa superficie est d'environ 540 kilomètres carrés, avec une population de 60 à 80.000 habitants ; ce territoire est encore assez vaste autour du port de stratégie commerciale que représente Kiautchou.
Le territoire se compose de deux parties, la plus grande ;i l'est, la plus petite au sud-ouest, séparées l'une de l'autre par la baie de Kiautchou, mais cependant reliées entre elles par une étroite bande de terre ; cela fait une resseml)lanceavec Saint-Pierre et Miquelon. Le climat — et je vous [)rie d'y prêter attention car nous nous trouvons en face «l'unepositionclimatériquepeut-ètre unique au monde — est saluhre en hiver, mais inliniment moins en été, parce que la configuration du pays, l'absence de montagnes du côté du nord, produit un climat malsain ; les pluies sont fréquentes en été et la moyenne de la température ef t de 30° environ, il en résulte qu'on se trouve en face d'un pays qui exige beaucoup de précautions en été; les conséquences 'lu climat au point de vue de la culture et des productions sont aussi intéressantes à retenir. Les productions naturelles sont à peu près les mêmes que dans le nord de la Chine. Les Chinois y cultivent le blé, l'orge, le mais, le millet, les haricots, les petits pois, la moutarde, les pommes de terre, îanoix de terre, toutes les plantes vivrières '!e l'Europe, le céleri, les clioux, les melons, les bettera- \ es, l'orseille ; on y voit de raiïme tous nos fruits des zones tempérées : pommes, poires, prunes dont ils font des pruneaux, abricots, marrons, citrons, dattes. La vigne s'y cullive aussi. Cette différence de productions ne s'explique ' [ue par la didérence de température, extrême en été et sai.ibre l'hiver, ce qui permet successivement toutes les culuires européennes après toutes les cultures asiatiques. Et
là, il ne s'agit pas d'altitudes différentes, point sur leijuel, TOUS TOUS souvenez, j'ai, l'année dernière, arrêté toute votre attention, mais simplement d'un climat chaud et froid h différentes époques, dans les mêmes contrées, ce qui, je le répète, permet toutes les cultures. On fait aussi l'élevage des bêtes à cornes, des ânes et des porcs. A l'heure présentes, il y a un chemin de fer achevé, et un autre qui est bien près de l'être.
Il faut rendre hommage à l'Allemagne qui a su envoyer dans cette contrée un gouverneur intelligent et très actif qui, depuis quatre ans, a pu y opérer des prodiges. Déjà de très nombreux commerçants et de fortes maisons de commerce de Hambourg, Cologne sont en relations suivies avec Kiautchou, ce qui produit un bon mouvement importateur et exportateur. C'est un point de stratégie commerciale appelé à une grande prospérité et qui pourra, un jour tenir en échec les plus grands ports anglais en Extrême-Orient.
Je metstout cela sous ime forme dubitative, car vou? comprenez qu'au bout de quatre ans d'occupation, il est difficile de savoir si ce port allemand va prendre l'importance de Singapour ou de Hong-Kong qui ont fait leurs preuves. Cependant, nous pouvons affirmer que tout pa- Fïdt le laisser supposer, d'autant plus que si les territoires cédés àbail ne sont pas considérables, le territoire neutralisé comprend une grande partie de la province de Chan- Toung. Cette forme de partage que la Chine a opéré entre les grandes puissances européennes, me rappelle une expression chinoise qui est passée dans la langue française « leê gouvernements européens ont êttutié la face de la Chine ». Le territoire neutre est aussi profitable aux allemands que s'il leur appartenait, car sur lui ils ont le droit de monter les entreprises qu'ils veulent. C'est une contrée
excessivement riche et prospère ; elle est commercialement parlant, placée dans l'orbite directe des allemands, devenant pour eux un champ d'opérations commerciales. Cela nous met en face d'une véritable colonie allemande de premier ordre.
L'excellent charbon de Po-Chou est en abondance ; on fait déjà plus de UK) millions de commerce général, et nous voyons dans quel proportion il a augmenté en relativementpeu de temps, puisque si nous consultons le chiffre de 1897 nous constatons qu'il n'est que de 76 millions. C'était avant la cession officielle ; cependant, il ne faut pas omettre de dire que les Allemands y étaient déjà établis de fait sinon de droit. Les chemins de fer forment deux lignes do 360 et 255 kilomètres, traversant cette province de Chan-Toung. Ces deux lignes représentent .des longueurs suffisantes pour pénétrer dans l'intérieur de la Chine, dans les montagnes, et permettent de mettre en valeur les houillères très riches de l'intérieur. On peut donc conclure pour l'instant que les Allemands ont là une bonne colonie commerciale, sinon de peuplement, du plus haut intérêi; et du plus grand avenir.
J'insiste sur ce point : « pas de peuplement >, car on serait peut-être tenté de penser qu'il en est autrement, après ce que j'ai dit sur le climat qui est sain pendant six mois de l'année seulement. Il n'y a pas là un empêchement absohi à ce que les Européens aillent s'y établir. Pourquoi donc dire que ce n'est pas une colonie de peuplement? Je reviens toujours sur la même question, parce que c'est la seule façon d'arriver à concevoir des idées extrêmement justes et précises en matières coloniales.
Il n'est pas question de savoir si les Européens, les Al< lemands, j)ourraient oui ou non s'y acclimater ; ils le pourraient certainement, j'en prends la preuve dans ces gr&n-
d.yGoogle
des maisons alleinaiides qui ont établi là des succursales. Mais le véritable colon, celui qui constitue une colonie de peuplement, c'est-à-dire le cultivateur, l'agriculteur, ne peut rivaliser avec cette race chinoise si dense, si comr pacte, qui a des qualités d'endurance physique autre que notre race et qui peut travailler à très bon marché ; il n'y a plus de place pour l'Européen qui cultive la terre et alors même qu'il y a des terres vacantes, on ne saie comment les faire fructifier à aussi boa compte que tes chinois. Il y a bien quelques exceptions, mais là, comme ailleurs, elles ne servent qu'à confirmer la règle. Quelques Français ont bien tenté en Indo-Chine d'y faire du café et du cacao, mais il n'est pas prouvé que leurs capitaux seront mis en valeur d'une manière efficace. Il est donc certain qu'on ne peut concevoir de faire concurrence à cette main d'œuvre chinoise qui a pour elle son esprit d'économie, sa sobriété, sa force de résistance et son travail offert à bon marché. L'Allemagne peut voir dans sa colonie un excellent débouché commercial, un très bon port de stratégie commerciale, un port excellent en Extrême-Orient, et rien autre chose et c'est déjà beaucoup.
Nous sommes, une fois encore, loin de nous trouver en iace de cette colonisation soit disant négligeable, comme on le dit avec trop de désinvolture depuis dix ans.
En Océanie, l'Allemagne occupe la partie Nord-Est de la Nouvelle-Guinée, connue aussi sous le nom de Terrede l'Empereur Guillaume. On ne se rend pas compte chez nous qu'il s'agit là d'un territoire de 181.650 kilomètres occupé par plus de 120.600 habitants environ.
L'archipel Bismarck est d'une superficie de 47. 100 kilomètres carrés, avej une population de 200.000 habitants.
Les îles Marshall et Navodo d'une superficie de 415 kilo-
mètres carrés et 16.000 habitants, dont 110 kilomètres et 10.000 habitants pour les île« Marshall.
Les îles Samoa ont une superficie de 3.600 kilomètres carrés et 40.000 habitants. Ces dernières forment un groupe d'îles dans l'a partie méridionale de l'Océan Pacifique, et — ne perdez pas de vue ces chiffres qui intéressent au plus haut point les Anglais jaloux delà colonisation allemande — , ce groupe d'îles se trouve à 1 300 kilomètres de , Sydney et à 750 kilomètres au nord-est des îles Fidji. L'archipel est formé de 14 îles volcaniques. Les plus grandes sont ; Sawaî, Oupolou, Toutouil et Manoua.
Je ne puis pas entrer dans des détails trop longs au sujet de toutes les négociations internationales et diplomatiques qui se sont passées entre l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis, à propos de partage de l'Océan Pacifique etderExtrêmo-Orient; mais je vous conseille de les étudier, afin de suivre de près l'entente qui existe entre ces trois nations pour s'emparer de ce qui reste libre à travers le monde. Pour en revenir à ces îles allemandes citées plus haut, je dis que le climat y est très sain et très agréable.
On exporte du coton, du café, du coprah, du cacao, des fruits frais, etc.
Comme importations nous voyons : les charbons de terre, nouveautés, quincaillerie, maroquinerie, mercerie, armes, munitions de chasse, etc.
Le coprah, je vous l'ai expliqué, est la noix de coco desséchée, que l'on découpe en tranches : on peut les faire sécher n'importi! où, n'importe comment; d'un transport facile, le coprah entre dans une foule d'industries, particulièrement dans la stéarinerie, dans la savonnerie, dans la fabricatîtiii clos couleurs. Les Allemands se sont mis i exporterce cnprali en as-ez grande quantité. D'ailleurs,
ils ont comme les Anj^ljû^j^ mii-; d'une ;iutri) mîinièrp, toujours su tirer parti de loiitcs lus lessouro^'s d'un pays.
Apia, port de lile de Oupolou, et chef Heu des ilea Samoa est déjà trèi actif et très vivant, ainsi que l'ango- Pango qui est le meilleur port de rarchipel. 11 n'y a pas un tiers de siècle, nou'^ autres français, qui possédons tes Marquises, nous prenions les autres groupes d'iles comme quantité négligeable. C'était une grosse erreur ; les Allemands se sont mis à l'œuvre et nous font assister à un curieux développementéconomique. Dans cesarchipels ils ont faitde la colonisation particulière, tout à fait allemande, parallèle à celle das Anglais, et n'ayant cependant pas de rapports avec elle ; ce n'était pas une colonie impériale, reconnue par le gouvernement, mais une colonie spontanée, où des citoyens allemands se livraient, chacun de leur côté, à un genre quelconque d'exploitation.
Voilà comment s'est produit l'inflltration de l'élément allemand dans ces contrées. Les individus isolés allaieui dans les meilleurs ports, soit des colonies anglaises, soit des archipels ; ils s'établissaient, s'installaient, fondaient des maisons de commerce allemandes qui généralement prospéraient, tout en exigeant des efforts de la part de ces commerçants. C'étaient des sortes de comptoirs comme nous en avons sur la côte d'Afrique où plusieurs grosses maisons françaises ont fondé comme des succursales de la Métropole. Peu à peu ces comptoirs allemands sont devenus nombreux dans ces archipels océaniens ; personne ne s'en occupait ; en Europe on semblait n'y prêter aucune attention.
On ne voyait là que des commerçants qui se livraient presque exclusivement à l'exportation du coprah qui peu à peu s'est faite sur une vaste échelle. Et alors depuis trente an^, les Allemands sont arrivés à couvrir tous ces archi-
pels de leurs comiaerçants; quelques compaguies se formèrent, elles avançaient à de pauvres diables d'employé» ou de commis des fusils de chasse, un peu de poudre, des vêtements légers, quelques flanelles, des souliers, du tabac, des allumettes, en un mot tous les objets qu'on ne trouvait pas dans ces paj's primitifs et, pour son compte, la Compagnie qui avait su prendre sous sa dépendance tous ces employés, les envoyait à travers les parties inexplorées des Archipels Océaniens. Il y avait là un vaste système d'exploitation vraiment curieuse. C'est ainsi que petit à petit les Allemands se sont acclimatés, introduits, et enfin définitivement installés dans ces contrées. Cela explique en partie comment ils sont arrivés, moins de quatre ans après les échanges diplomatiques avec les Etats-Unis, à posséder des colonies parfaitementorganisées.C'estqu'ilsavaient de longue date préparé le terrain ; les résultats ont été si merveilleux qu'ils ont fini par inquiéter l'Angleterre installée elle-même en Australie et dans la Nouvelle-Zélande ; elle se demande jusqu'où va pouvoir l'atteindre la concurrence allemande. Ces explications étaient nécessaires, car elles montrent comment se sont constituées ces colonies, et comment dans ces contrées, la culture et le commerce du coprab ont atteint un développement analogue à Celui du caoutchouc.
L'archipel des Carolînes et des Mariannes n'est pas rangé en Océanie, mais dans les Indes transgangétiques du Pacifique.
Ces îles, situées à l'Est des Philippines, ont une population d'environ 15 à 20.000 habitants. Les. productions sont identiques à celles de Samoa, on y fait en outre du café, du coco et toujours du coprah qui reste la grande productioii du pays. Les Carolines et les Mariannes ont été achetées à l'Espagne pour2.i millions de pese-
d.yGooglc
tas, c'est-à-dire environ 18 millions de marks en or, le 12 février 1899.
L'occupation effective de la part des maisons allemandes remonte aune date antérieure, car le commerce allemand y avait de nombreux représentants depuis quel'Espagne lîtait incapable de s'en occuper d'une manière effective. Elle avait du mal à mettre en valeur ces îles, Philippines et environnantes, tout son commerce se trouvant concentré à Manille, et il faut rendre justice aux allemands en constatant qu'ils ont su faire de la meilleure colonisation que les Espagnols leurs prédécesseurs, ce qui fait que l'acbat des Carnlines et des Mariannes s'est trouvé être avantageux pour les deux nations à la fois. L'Australie et l'Amérique absorbent une partie du trafic, mais lors du percement du canal de Panama, ces fies se développeront rapidement.
jrsqu'on vient à parler de l'importance de ces îles et [u'en Europe on semble n'y prêter aucune attention, ais que l'on a tort et qu'on ne voit pas la question sous véritable jour. Vous savez que dans toute question il y ijours deux partis ; un exalté et un autre qui dénigre arti pris. Il y a également un mouvement passionné Allemagne qui suit de près l'Europe coloniale, qui suit l'étude de leur propres colonies et celle des colofrançaises; il est certain qu'on cherche non-seulement us imiter, mais encore et surtout à nous devancer. 1 bien nous aussi nous devrions suivre au jour le jour Duvement colonial allemand.
ïut-être nous ferions-nous cette réflexion : * Mais le ; entre la Métropole et ses colonies est encore bien peu lose » . C'est une constatation d'un fait qui, au point de économique, n'a que peu de valeur. Il est vrai qu'une ide partie du trafic s'opère avec l'Australie et l'Amé-
riguo, parce que ces deux contrées sont relativement proches voisines, alors que l'Europe est aux antipodes; il n'en est pas moins certain que cela fait la fortune des grandes maisons de commerce allemjmdes et, dans pareil cas, il ne faut envisager que les conséquences immédiates et ne pas chercher plus loin.
Depuis 1899, un traité diplomatique a été passé entre l'Allemagne et l'Angloterre, première conséquence de la guerre du Transvaal ; ce traité a été ratifié par les Etats- Unis, et, comme compensation & ses sacrifices dans l'archipel Salomon, l'Allemagne a reçu les tles principales de Samoa, comme nous venons de le voir, c'est-à-dire Oupolou qui renferme la capitale, et SawaI, avec les îlots adjacents, tandis que l'Angleterre et l'Allemagne cédaient Toutouila aux Etats-Unis. Dans cette partie se trouvait la station navale américaine de Pango-Pango, excellent port. Les avantages de l'Allemagne, malgré l'ahandon de C€itt&station, n'en ont pas moins été consîderablôs ; elle a reçu en compensation de ces sacrifices — je vous cite une formule diplomatique qui a coars dans les revues allemandes, et je me demande à quels sacrifices d'abstention et de myopie volontaire on veut faire allusion — elle a donc reçu autant et même plus qu'elle n'aviùt donné. Elle conserve dans ceft régionsl'influencecommerciale, c'est absolument tout ce qu'elle recherchait. Immédiatement elle s'est mise à l'œuvre, et aujourd'hui elle a des plantations de canne à sucre, des usines et des maisons de commerce même dans les Hawai à Koouaï, dans les Gilbert, Les Tonga, et jusque dans notre archipel des Wallis ou Ouallis. Les maisons allemandes ont des succursales à Sydney, Melbourne, Port-Adélaïde, dans le Queensland, où il y a de véritables colonies sous le nom de paroisse allemandes, et partout dans toute l'Océanie, comme dans
toute l'Australie même, la concurrence des allemands devient une crainte, uno menace et un véritable danger pour les anglais. Ils sont effrayés de la façon dont les allemands ont BU s'installer en Extrême-Orient, et monopoliser le commerce du Pacifique à leur profit.
J'ai cherché à bien faire comprendre cette situation qui est intéressante à tous les points de vue. Il faut avoir vu à l'œuvre ces deux races, anglaise et allemande, qui sont différentes et cependant se ressemblent par beaucoup de côtés. Les anglais font de l'excellente politique coloniale ; quand ils sont fixés sur la place à prendre, ils jouent des coudes, ne s'occupent point de leurs voisins, négligent les races autochthones, ets'inStallent de suite en maîtres, apportant avec eux le bien-être, le confortable. On a dit qu'avec lui l'anglais apportait partout l'Angleterre, et c'est vrai ; li où il est on retrouve son humour, ses habitudes, sa façon de travailler, de se reposer le dimanche. Avec l'espèce de sans-gène égoïste qui le caractérise, il se montre partout lui-même.
Dans les allemands, ces anglais colonisateurs ont trouvé une concurrence redoutable, parce que ceux-ci sont plus simples et pourtant plus adroits au point de vue commercial. Ils accordent de longs crédits, ils sont aimables, doux ; ils s'acclimatent peut-être mieux que les anglais, parce qu'ils savent se passer de ce bien-être que les anglais cherchent avant tout. Voyez comment ils se sont infiltrés lentement, mais sûrement dans tout le Pacifique. Jamais les anglais n'auraient fait cela ; jamais un citoyen de la Grande-Bretagne ne serait parti avec ses chiens, son fusil, vivre en sauvagedans une contrée ignorée. L'allemand accepte cette vie, il vaau nom d'une compagnie qui l'emploie, parce que chez lui se trouve une souplesse, particulière, une volonté de gagner sa vie pas tous les moyens, volonté
qui s'empare du millionnaire comme du pauvre commis ; il y a 1& uue ténacité, je dirai presque un entêtement qui n'existe pas chez l'anglais. L'allemand vise un but et il l'ai* teindra lentement mais sûrement, l'anglais voudra l'atteindre plus précipitamment. Voilà pourquoi l'Angleterre commence à redouter cette concurrence allemande.
A côté des colonies impériales allemandes qui, dans ces dernières années, soit en Afrique, soit en Asie, soit dans les petits archipels océaniens, ont été crées de par la volonté de l'empereur, nous allons placer les colonies spontanées.
Il n'y a que deux graudes nations qui aient des colonies spontanées, qui méritent d'être étudiées particulièrement, et qui sont appelées à jouer un rôle quelconque dans la marche de l'humanité. Ces deux Etats sont l'Allemagne et l'Italie. Vous pourriez ajouter que les colonies de la Suisse peuvent venir se joindre à cette liste ?Non, car elles sont disséminées et ne modifient en rien la marche économique du monde, tandis qu'il en est autrement, jusqu'à un certain point, des colonies spontanées italiennes et allemandes.
Il est bon de commencer par faire une grande distinction entre ces deux nations même ; quand nous étudions leurs colonies spontanées nous pouvons voir qu'elles se différencient, soit parce que les italiens se trouvent plu3 nombreux, surtout dans l'Amérique du Sud, soit parce que cette émigration soit entrée dans les mœurs de la race latine de telle manière qu'elle y ait pris la forme de l'habitude. Les italiens se groupent à l'étranger et savent toujours rester itahens, tandis que l'allemand semble avoir une facilité d'acclimatation, d'assimilation vraiment merveilleuse; il arrive — cequ'ildéplorelui-môme — à perdre jusqu'ausouvenir de la mère patrie. Et cependant l'allemand a pour
se rattacher à sa nation une très belle langue, une très grande histoire, des traditions glorieuses, des arts développés, un patriotisme qui, en Allemagne, se fait jour en toute occasion, bien qu'il semble disparaître aussitôt que le citoyen allemand quitte le sol natal pour aller s'établir aux Etats-Unis ou ailleurs.
A ce sujet je lis dans l'étude de M. Hauser sur les colonies spontanées d'Allemagne :
c L'un des principaux objets que poursuivait le gouvernement allemand en se lançant, après tint d'autres, dans la politique coloniale, c'est de dériver vers des terres aile* mandes le courant qui entraine, chaque année, tant d'allemands loin de leur patrie.
> Le chiffre de l'émigration par mer, qui dépassait 200.000 personnes en 1881 et 1882, montait encore à 115.000 en 1891, et à 112.000 en 1892. Il faut y ajouter l'iimigration par }es frontières de terre, si bien qu'on peut évaluer à plus de deux millions et demi le nombre des sujets de l'empire actuellement établis en terres étrangères, sans parler de ceux qui ont pris la nationalité du pays qu'ils habitent. Ce dernier nombre doit être extrêmement considérable, puisque de 1832 à 1892 on calcule que Brème a vu partir près de 3 millions d'émigrants, et Hambourg plus de 2 millions. Une telle alluvion humaine, si elle déversait sur des territoires où flotterait le pavillon allemand, ferait de l'Allemagne une puissance coloniale de premier ordre. »
II' est intéressant, comme vous le voyez, de consulter ces chiffres d'émigration qui nous renseignent exactement sur la marche du mouvement colonial en Allemagne; nous pouvons, par le présent, concevoir ce que sera l'avenir. Les chiffres sont ce qu'il y a de plus utile à consulter au point de vue de l'histoire économique de la colonisa-
tion allemandes. Regardons ]es allemands aux Etats-Unis, et toujours d'après M. Hauser, nous lisons :
a Actuellement, on compte près de 3 millions d'allemands aux Etals-Unis ; soit 4, 6 OiO de la population totale, et 30, 10 0[0 des habitants nés à l'étranger. De 1887 à 1892 seulement, près de 600.000 ont débarqué dans les poHs des Etats-Unis, qui absorbent à eux seuls les 94ilOO de l'énorme émigration allemande. Les autrichiens, les suisses allemands, les Russes des provinces baltiques se confundent plus ou moins, au delà de l'Atlantique, avec les alli^mands.
» En dehors des Etats-Unis, le principal centre de la colonisation allemande, c'est le Brésil méridional. Environ 50.000 allemands vivent au Brésil qui a reçu près de 15.000 émigrantsde Brème et de Hambourg, de 1889àl892.
» Les habitants de ces colonies vivent, comme les brésiliens eux-mêmes, de haricots noirs, de farine de manioc, de xarque, viande séchée au soleil, de maté. Mais ils ont introduit les légumes d'Europe, choux choucroute et pommes de terre, les volailles (poules et oies) ; ils fabriquent du beurre, qui a remplacé le beurre conservé anglais, du vin (comme les italiens leurs voisins) de la bière. Ils se sont emparés du commerce d'importation du Rio-Grande et de Santa Catharina, aussi le nombre des produits allemands consommés dans le Sud-Brésil augmente d'année en année. »
M. Hauser fait plus loin une constation qu'il me parait intéressant de vous citer.
« Si les caractères ethniques se conservent mieux qu'ailleurs, les rapports avec la mère patrie sont très lâches, sauf au point de vue commercial. Les anciens colons ont complètement oublié l'Allemagne ; chez les jeunes le patriotisme se réduit à fêter les fêtes, du Kaiser, dont le
le portrait se trouve généralement dans les fermes à côté de celui du chancelier de fer. »
Vous retrouverez dans cette constatation une analogie avec \es anglais qui, toujours, doivent rester les clients de la mère patrie.
Nous voyons qu'en dehors du Brésil, nous pouvons retrouver de ces colonies spontanées, de ces colonies d'allemands dans le Paraguay, la Plata et le Chili. Au Chili les allemands sont près de 10. (KM), c'est-à-dire 7 0(0 de la population.
Nous voyons que ces colonies contribuent à fortifier la situation de l'Allemagne en Amérique ; des relations continues se sont établies avec l'Allemagne grâce à sept grandes compagnies de navigation qui relient les ports américains à Brème et à Hambourg.
Mais l'Amériq'ie n'est pas la seule partie du monde où nous puissions trouver de ces colonies spontanées allemandes. Si nous poursuivons, nous verrons que l'on en retrouve dans certaines parties de l'Asie Mineure, en Palestine notamment où elles présentent un intérêt assez considérable.
La plupart des colons sont des agriculteurs possédantd'assez vastes champs ; d'autres ont acquis de riches vignobles sur les pentes du mont Carmei ; on y voit aussi , des brasseurs ; les derniers arrivés ont même entrepris de faire quelque peu de cacao et de café.
Messieurs, j'ai fini l'examen des diverses colonies allemandes, spontanées ou impériales ; ensemble nous avons étudié cette politique économique et coloniale que nous avons pu diviser en deux très grandes lignes : l'établissement libre des colons allemands dans des terres et dans des pays étrangers, et la prise de possession officielle de certaines autres colonies. Dans les deux cas, vous avez pu
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observer, de mûme que nous l'avons fait 8i souvent à propos de l'Angleterre, avec quelle ténacité, quel esprit de suite les allemands savent coloniser ; nous avons pu constater comment ils arrivent parfois à tenir en échec le commerce anglais lui-même, surtout dans la plupart déi archipels du Pacifique, aujourd'hui, et comment, peutêtre demain, ils arriveront à concurrencer aussi l'Angleterre en Chine.
Vous avez vu quel était leur désir, leur volonté formelle do continuer en Afrique le développement de leurs grandes colonies ; de plus, vous avez vu, comment à chaque pas, chaquft jour, à côté du développement libre de ces colonies spontanées, si curieuses et si nombreuses, se trouvait, d'une façon presque inconnue de l'Europe en quelque sorte, la volonté également tenace des négociations diplomatiques qui toutes semblent viseràl'agrandissemeDt de ce domaine colonial allemand, qui réellement ne fait que naître depuis dix à quinEe ans au plus.
II y a dans chaque acte, dans chaque traité international une pensée générale quo Ton devine, qui se fait jour à chaque instant, mais qu'il ne m'appartient pas de développer ici, car entrer dans ces détails m'entraînerait fort loin et ce n'est pas le moment pour faire de la politique internationale qui n'entre pas dans le programme de ces cours.
Comme conclusion, M. Hauser auquel je reviens, dit :
« Quand on songe qu'il y a quinze ans l'Allemagne ne possédait pas un pouce de terre hors d'Europe, et qu'aujourd'hui ses domaines couvrent deu.\ millions et demi de kilomètres carrés, habités par plus de 16 millions d'hommes, on ne peut s'empêcher d'admirer l'œuvre si rapidement accomplie.
■» Cette œuvre est due, en grande partie, à l'initiative
privée. Ce sont des aventuriers hardis et sans scrupules, <les conquistadores à l'ancienne mode, des marchands de Hambourg et de Brème, des épiciers ou des caoutchoutiers, des planteurs de cacao ou de café, qui ont inauguré la plupart de ces entreprises. Plusieurs des nouvelles colonies ont été la propriété d'une grande compagnie avant de devenir un protectorat impérial, et l'une d'elles, la Nouvelle Guinée, n'est rentrée que d'hier dans te droit commun des Schutzgehiete. Les efforts de ces diverses sociétés étaient décuplés par celui d'un véritable parti colonial qui su forma vers 1880. »
Nous ne devons pas perdre de vue que ce peuple allemand qui jusque dans la dernière partie du siècle qui vient de disparaître, n'avait montré aucune velléité, ni aucune tendance colonisatrice, se passionne maintenant pour tout ce qui touche à la colonisation. Des revues, des journaux se sont fondés, sont lus avec curiosité et avidemment ; chacune des colonies étrangères est un objet d'étude et des commentaires suivent chaque mouvement international en dehors de l'Europe. Donc le peuple allemand se jette lui aussi dans l'étude de la question coloniale et 3apporte son élément personnel.
Ne perdons pas de vue non plus que la polit ijue de Bismarck est pratiquée plus largement que jamais. A l'heure présente, les événements du Sud-Afrii-^nn ont éveillé dans le peuple allemand des discussions que vous avez dû suivre de près ; je ne puis en parler ici. Ct |t'ndant, vous devez savoir que dernièrement un haut fonctionnaire déclarait qui lui était impossible, suivant le désir du peuple, d'envoyer en Afrique des ambulances en dehors du hon vouloir de l'Angleterre. Ceci nous prouve qu'il existe à l'heure présente deux courante diRerents dans la nation allemande : le courant gouvernemental et le courant sei;-
timental qui est entraîné vers le peuple vaincu. Si quelques sacrifices sont faits, ou doivent être faits de la part du gouvernement impérial contre ce sentiment public, c'est qu'il est certain d'une compensation évidemment avantageuse, et qu'il cherche toujours un agrandissement prochain. C'est pourquoi, quand on met la question de la . colonisation allemande ù l'étude, il ne faut pas se dissimuler ([ue cette question devient de plus en plus importante, de plus en plus sérieuse, et qu'il serait imprudent de ne pas y apporter tout l'intérêt qu'elle réclame.
Ne négligeons donc pas cette question aussi bien économique que politique ; suivons avec attention toutes les transformations extérieures allemandes , surtout cette colonisation spontanée qui réserve peut-être de grandes surprises dans l'avenir.
Sachons nous dire qu'une nation qui depuis 1883 a su taire croître ses possessions, les a augmenté en si peu de temps et en si grande proportion, ne s'arrêtera pas en si beau chemin. L'Angleterre comprend très bien le danger ; ne négligeons pas toutes les questions diplomatiques qui, (le sa part, tendent à l'amoindrir.
Etudions et examinons, imitons même l'Allemagne dansce qu'elle a de bon et qui, dès maintenant, peut prendre place parmi les premières grandes puissances coloniales.
DOUXIEME LEÇON
24 Mars 1902
Les colonies de l'Empire russe en Asie. — Colonisation
DIHECTE SANS SOLUTION-SE CONTINUITÉ. — La RuSSIE EX- TRA-EUROPÉENNE ET POLAIRE : SlHÉRIE, CaUCASE, AsIE CENTRALE, ExTRÊME-NoRD. — LeS 18 GOUVERNEMENTS OU PROVINCES DU TERKITOIBE, SOIT 9 POUR LA SiBÉRIE ET 9
POUR l'Asie centrale.
Mesdames, Messieurs, '
Nous allons nous occuper aujourd'hui des colonies de l'empire russe en Asie. Nous pouvons dire, dès maintenant, que la Russie, depuis qu'elle a vendu ce que l'on appelait l'Amérique Russe, c'est-à-dire les territoires audelà de l'Alaska, que les Etats-Unis lui ont achetés pour 60 millious, que depuis ce temps, dis-je, la Russie ne possède plus de colonies qu'en Asie.
Nous allons, avec cet état européen, nous trouver en face d'une colonisation particulière, spéciale, sur laquelle je vais attirer votre attention, parce qu'elle est le seul exemple de la colonisation vraiment directe, à travers le monde ; elle est, par le fait, une colonisation sans solution de continuité. C'est, entre la mère patrie et ses colonies, une extension territoriale, et non une colonisation dans le sens que généralement on donne à ce mot.
La Russie extra-européenne et polaire comprend, dans ses grandes lignes : la Sibérie, le Caucause, l'Asie centrale.
On compte eo fout 18 gouvernements ou provinces du territoire, soit 9 pour la Sibérie, et 9 pour l'Asie centrale.
Aujourd'hui, nous allons nous occuper seulement des 9 gouvernements de la Sibérie. Je regrette d'être obligé de vous donner des explications purement techniques et telles qu'on les retrouve dans tous les manuels géographiques;, je crois cependant que cela est nécessaire pour vous faire comprendre les idées générales qu'on doit retirer de cette étude.
La Russie d'Asie couvre tout le nord de l'Asie. Elle est boniée k l'ouest, par l'Oural et la Mer Caspienne qui la séparent de l'Europe ; au nord, par l'Océan Arctique, à l'est, par la Mer de Behring, la Mer d'Okhotsk, la Mer du Japon ; au sud, par la Chine (Mongolie et Turkestan oriental), l'Afghanistan et la Perse.
Nous aurons l'occasion de nous occuper d'une manière toute particulière de cette trontière du sud.
La superficie est, en chiffre rond, de 17 millions de kilomètres carrés, et sa population d'environ 22 à 25 millions d'habitants. Vons voyez d'ici quelle contrée cela évoque en votre esprit; ce n'est pas une contrée seulement, c'est une superficie égale à celle d'un continent. Nous chercherons à retirer toute la philosophie que comportent ces 17 millions de kilomètres carrés au point de vue colonial, etnographique, historique et économique. Nous trouverons, dans cette surface et dans les 25 millions d'habitants qui la couvrent, la démonstration même de l'avenir réservé à la Russie. Cet immense territoire est divisé en 18 gouvernements, soit neuf pour la Sibérie et neuf pour l'Asie Centrale.
Les neuf provinces ou gouvernements qui forment la Sibérie sont : la province de l'Amour à l'est, sur la rive gauche de l'Amour qui la sépare de la Chine ; la province
d'Irkoutsk, à, Touest du lac Daïkal et au nord de la Mongolie ; la province maritime et d' Anadyr qui occupe tout le littoral depuis Vladivostock, sur la Mer du .lapon, jusqu'au détroit de Behring ; la province de Sak]ialin>; au sud de la Mer d'Okhotsk et séparée de la Sibérie par la Tartarie ; la province de Tobolsk à l'est de la chaîne de l'Oural ; ta province de Tomsk au nord-ouest à^ la province de Mongolie, entre la provhice du Transbaîkal, au nord de la Mongolie, enlre la province de l'Amour et la province d'irkoutsk qui occupe le nord-est de la Sibérie, et enfin la province d'Yenisseisk entre celles de Tobolsk et de Tomsk et à l'ouest de la Mongolie.
A propos de la province de l'Amour, sur ce fleuve dont les rives ont été teintes du sang chinois, au moment où l'on se battait pour conquérir ces frontières, c'est-à-dire, il n'y a pas longtemps, il me revient & l'esprit un incident qui s'est déroulé sur le bord de ce fleuve Amour, incident assez intéressant à rappeler, puisqu'il marque le degré de civilisation de ces pays et les mœurs générales qui y sont admises. C'était au lendemain de la pacification, après la signature du traité entre la Chine et la Russie, à propos de cette nouvelle frontière réalisée par l'Amour, dans ces contrées où les Chinois, tirant parti de la richesse aurifère de la rivière, ramassaient les paillettes avec l'écuelle percée de trous. Il y a là, en efl'et, des gisements alluvionnaires et d'une façon modeste, très primitive, à l'aide de leur écuelle de bois, les chinois ramassent l'or qu'ils séparent ensuite du sable, pour en faire un très petit commerce, pour ainsi dire, rudimentaire.
Ces régions, qui étaient à peu près inconnues il y a \ingtans, sont maintenant destinées à être fouillées, ex-* plorées, habitées, grâce aux chemins de fer asiatiques.
Pour en revenir à mon anecdote, je vous dirai donc
qu'il s'est trouvé un jeune et brillant aventurier Yvan Yvjiiiowistch qui, avec les autres aventuriers russes et autres, ayant bien voulu se grouper autour de lui, était venu s'installer dans ces contrées. Quand je prononce le mot ^J'aventuriers, je veux^arler de la classe flottante, formée de ces hommes qui, par les hasards de la vie, par chagrin, par misère, ou par une exubérance de leurs forces et leur besoin de aéplacement, sont appelés à courir le monde. Il y a tlans ces hommes l'étoffe de héros, de vainqueurs de toutes les diflicultés, aussi bien que de bandits, de malfaiteurs. Ce sont eux que l'on retrouve au Klondîke aussi bien qu'au centre de l'Afrique, dans les glaces polaires, comme en plein désert.
Nos aventuriers russes, sous la conduite d'Yvan Yvanowisth, avaient formé une espèce de petite colonie ; ils avaient (onde une véritable ville peuplée de près de 2.000 habitants et ces bourgades, en petit nombre sans doute, étaient prospères. Les hommes, qui pour la plupart étaient intelligents et industrieux, révèrent de mener à bien, d'agrandir, de donner de l'extension à l'exploitation de l'or faite si primitivement jusqu'alors; ils tirent venir quelques mgichines, et cette récolte aurifère fut perfectionnée. Yvan, suivant les traditions de ces peuples, de ces agglomérations qui toujours cherchent un appui, suivant la manière antique et simple qui vise le plus fort, fut nommé le chef. le maire, le général de cette petite population qui lui obéissait ; il créa des lois, il punissait, sévissait quand on les enfreignait ; il pouvait rendre la justice, faire tuer ou pendre les coupables. Il tenait son rôle avec une énergie incroyable ; il s'était entouré d'un conseil extraordinaire qui représentait comme son Sénat, et, à la fin du XIX* siècle on assistait à ce phénomène étrange de cet état constitué librement, de ce petit peuple ayant, de par
sa volonté, créé un clief suprême, clabli dos lois, fondé des villages et même une ville.
Mais un jour, le gouvernement russe prit ombrage de cette colonisation non ollicielle qui, h mon avis aurait dû le charmer au eontrairo, car il y avait li une installation merveilleuse, une contrée en pleine voie de progrès et de civilisation.
Que a'est-il passé dans les conseils secrets et obscurs ^e ces gens? Est-ce par préoccupation religieuse ou politique que le gouvernement, en plein cœur d'hiver, lança des ordres qui vinrent disperser Yvan Yvanowisth et ses compagnons, et les chassèrent des villages qu'ils avaient fait prospérer. Alors ces malheureux commencèrent un exode à travers l'Asie ; le temps rigoureux — car on était en hiver — , la fatigue, les privations semaient des cadavres sur les routes; peu arrivèrent jusqu'au terme de leur voyage, et ainsi périt lamentablement une vingtaine de mille hommes, femmes et enfants, qui concourraient cependant à la fortune de l'empire, mais avaient un jour déplu à ce gouvernement encore en état de barbarie. II n'est pas étonnant, lorsqu'on va dans ces plaines inclémentes de la Sibérie, dans les steppes sauvages, de se heurter à ces drames poignants.
Toute la Russie d'Asie est très riche en minéraux ; on trouve des mines d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de charbon, des pierres précieuses, surtout dans les montagnes de l'Altaï et la Transbaïkalie; on trouve des minerais ■de plomb, de cuivre, dans les provinces d'Amour et d'Akmolinsk— cette dernière en Asie centrale. Dansles provinces d'Irkoustk et d'Iénisseisk on trouve les plus riches dépôts de graphite du monde entier. C'est là une matière très rare qui donne naissance à un commerce intéressant.
Le graphite ne se trouve plus guère aujourd'hui que
dans ces contrées. Si les mines de Sibérie étaient épuisées, on devrait s'ingénier à. lui trouver des succédanés. Cela tend à disparaître comme plusieurs matières naturellesqui s'épuisent peu à peu. De ce nombre était ie jais qui, autrefois, entrait en grande quantité dans les toilettes féminines et qu'on trouvait en assez belles masses en France, en Prusse, en Kspagne ; ce lignite tend à disparaître, les carrières en sont épuisées, ce qui le met à un très haut prix quand il est véritable, car on en fait de très nombreuses imitations. Les mines de graphite, pour en revenir à elles, sont donc une source de richesse pour les rares pays qui les possèdent et du nombre est la Russie d'Asie.
Les productions agricoles sont relativement peu importantes ; cependant la partie méridionale de cette Russie d'Asie produit du seigle, du blé, de l'orge, deravoine^du millet,du sarrasin, à peu près toutes nos céréales d'Europe.
Le commerce d'exportation se fait surtout en métaux, en pétroles, en pelleteries et en peaux. Il se fait une grande exportation de fourrures très chères et très belles et j'insiste sur ces qualilicatifs, car c'est seulement en Sibérie que l'on peut trouver des fourrures du prîx'très élevés, car elles sont aussi rares que belles. C'est là seulement que Ton peut trouver le renard bleu, inestimable, se payant dea sommes folles, puisque l'on en a vu, chez nos fourreurs «n renom, que les connaisseurs n'estimaient pas moins de soixante mille francs. Celles de la Sibérie sont en quelque sorte supérieures à celles mêmes qui se trouvent dansle nord de l'Amérique, à l'extrémité nord du Canada.
Maintenant.au-dessous du commerce desfourrures, nous voyons celui des peaux plus communes qui acependant son importance ; puis vient le pétrole avec tous ses sous-pro» duits. C'est l'Asie Méridionale qui, en grande partie, approvisionne l'Europe de son pétrole.
Si nous regardons la forme administrative et politique de ces contrées, nous remarquerons d'abord que les villes y s'ont encore peu nombreuses et commencent à peine à. être connues ; il y a même des centres qui relativement ont une certaine importance commerciale et dont les noms ne figurent pas sur nos cartes et nos traités géographiques, de sorte que nous ignorons pour la plupart leur existence, leurs mœurs, leurs commerae. Pour ne vous parler que des plus connues, je commencerai par la province de l'Amour dont le chef-lieu est Blagowietachensk ; c'est une très belle ville qui, depuis quelques années, a pris un grand développement. Très bien située, puisqu'elle est près de la Chine, ce qui a activé son commerce, cette ville est déjà peuplée de 40.000 habitants. Ne croyez pas que nous soyons en plein pays inculte et dans lequel nulle civilisation n'a pu pénétré. C'est au contraire un centre intellectuel qui possèd» de grands établissements scientifiques, collèges ou plutôt gymnases comme on a tà-bas la coutume de dénommer les groupes scolaires supérieurs ; nous y voyons k côté de fortes et importantes maisons de commerce, des cercles politiques, desbanques. J'insiste sur cette description, car nous retrouverons cet état de choses dans toutes les villes sibériennes, oii nous remarquerons une fort belle installation . Contrairement à notre attente nous y verrons introduits les derniers perfectionnements du luxe et du confort européens; leprogrèsasupénétrerdansces contrées asiatiques et y pénètre de plus en plus chaque jour. C'est le fait de la création et de la mise en valeur du chemin de fer transsibérien, presque achevé et d'un autre chemin de fer central qui va jusqu'à Samarkand, dans le Turkestau russe, dont nous nous occuperons la semaine prochaine. Depuis que cette double ligne transsibérienne et transcaspienne existe, il semble- que la distance entre nos centres
européens et ces villes de l'Asie Russe ait relativement disparu, et la plupart de nos usages modernes ont pu pénétrer dans ces contrées éloignées.
Irkoutsk, clicl-lieu de la province de ce nom, sur l'Angara, est une grande ville commerçante, à 8.500 kilomcires de Paris. Avec une population de 50.000 habitants elle est très animée ; autrefois c'était le rendez-vous de toutes les caravanes qui se rendaient en Chine. On y remarque de nombreuses fabriques de drap, de toiles, de savon, de chapeaux , on y compte aussi des distilleries, des fonderies d'or, des fabriques de porcelaine et de faïence. Vous voyez que cette capitale au centre de la vieille Asie est appelée à se passer petit à petit de l'industrie de notre Europe.
Tobolsk, chef-lieu du gouvernement de même nom, est situé au confluent du Tobol et de l'Irtisch ; il y a environ 25.000 habitants, dont la plupart se livrent à un commerce de pelleteries très actif.
Tomsk, sur le Tom, fait, outre le commerce des fourrures, celui des conserves. Au printemps surtout, après la fonte des glaces, il s'y tient de grandes foires, car cette ville est aussi le rendez-vous des caravanes, qui, lorsque les fleuves sont gelés, se servent des traîneaux. Ces foires étaient la source de grands bénéflces pour les habitants de ces villes que faisaient vivre en partie le passage de ces caravanes qui, de jour en jour, au fur et à mesure que deviennent plus répandues les voies ferrées, vont se faire de plus en plus rares. Cn n'a pas idée du mouvement qui était provoqué par ces foires, comparables à celles de la Russie d'Europe, à celles de Nijni-Novogorod, et supérieures à celle dont la renommée a si longtemps illustré Beaucaire. D'ici un siècle il n'y aura plus de caravanes qu'à l'état de .légendes.
Dans ces deux contrées nous voyons, outre les fabriques de drap, des tanneries, des fabriques d'instruments de chirurgie pour l'armée et la flotte. Gr*âce aux traîneaui, les communications entre ces villes ne sont jamais interrompues. Mais le jour où tous les chemins de fer seront terminés, toutes les, anciennes mœurs asiaîi^es vont tendre à disparaître. En attendant nous nous trouvons en face de pays ayant une vie particulière, vie à moitié chinoise et à demi européennes, car la population très clairsemée, se compose surtout de russes fonctionnaires qui, pour une raison politique, intéressée ou autre, ont quitté leur patrie,, d'exilés envoyés dans ces contrées et de tribus appartenant à la race mongole.
Cette vaste et immense colonie de l'empire russe forme vraiment la colonisation directe et sans solution de continuité, elle a pour nom ofTiciel celui de Russie Extra Européenne.
Pour arriver à comprendre le rôle de la Russie et deson gouvernement en face de cet immense territoire de 17 millions de kilomètres carrés, en face de ces provinces organisées, it est nécessaire de ne pas perdre ie vue une foule de grandes idées générales qui sont extrêmement simples, qui sont, je dirai presque mathématiques et qui pourtant sont trop souvent oubliées.
En Europe, on a généralement des idées préconçues et fausses, quand il s'agit de cet immense territoire russe asiatique. On ne comprend pas assez qu'avec ces lignes de chemins de fer, avec ces gouvernements organisés, la Russie a là non pas une colonie, mais simplement une extension de son propre territoire et que toujours, pour n'importe quelle'natîon, c'est le meilleur mode de colonisation. Quand on vient à s'entretenir de la grandeur et de l'immensité de ce territoire, vons entendez souvent cette ob-
Oui, mais la Sibérie est un pay? abolament glacé, e ressource, n'étaDt bon qu'à la déportation, à u'aucun européen, librement, n'anrait l'idée d'ba-
b, une grosse erreur. Quand on parle du con-
asiatique, on semble terrifié par ses dimensions, nande quel est l'avenir réservé à ce vaste domaine, {ue ce sont tes pays qui un jour seront destinés • le trop plein de notre population européenne ; ont effrayés de cette immensité et se figurent que i est appelée à englober le monde eniîer.
comme étendue, l'Asie semble occuper la plus e de notre globe terrestre. Mais, il ne faut pas I que je vous disais quand ensemble nous avons Lngleterre coloniale et que nous nous sommes aguement sur Mnde ; je vous faisais observer À it que le continent asiatique, si grand soit-il sur nonde, n'est pas colonisable dans les deux tiers ;endue. Quand vous aurez retiré tout le toit du est-à-dire le haut plateau central, le Pamir, plus e de la région sibérienne exposée à des froids aent rigoureux, la presqu'île du Kamtchatka, érile, vous aurez singulièrement restreint le
colonisation russe.
côté de cela, vous rencontrez des gens s'occunomie politique et internationale, qui prétendent ent que sur ces 17 millions de kilomètres carrés jssible de faire aucune exploitation agricole ou st encore une grosse erreur que la nomenclature lotions asiatiques vient détruire. Nous voyons :e3 colonies russes on arrive à faire toutes les cul- Europe, blé, avoine, seigle, ce qui prouve qu'on ■e en valeur une partie de ce continent, et qu'on
peut diriger de ce côté la colonisation du paysan russe. 'Quand au reste du territoire, il fournit la base de vaste« exploitations, puisqu'on dehors du commerce des fourrures et des pelleteries — commerce assezimportant— ,ily a des mines de charbon, de pétrole qui sollicitent les gros capitaux et sont la base de vastes entreprises. Ce sont là des faits généraux qu'il faut bien connaître avant de juger la valeur de la colonisation russe.
Ces faits généraux étant bien établis, ce n'est pas tout ; il y a dautres constatations générales qui sont très intéressantes à faire et à exposer d'une façon claire. Il ne faut pas j)erdre de vue que je ne suis ici que pour faire de la colonisation comparée et non pas de la colonisation politique; j'expose après avoir étudié, mais sans commenter ni conclure en faveur ou contre les gouvernements dont les colonies forment le thème de mes cours. II me faut vous démontrer quel rôla chacun d'eux joue, a joué, ou joùra dans le partage du monde, il faut ensemble que nous puissions prévoir l'avenir de la colonisation universelle.
C'est pourquoi, à propos de la Russie, je tiens à attirer tout particulièrement votre attention sur le sud du continent asiatique.
Dans cette partie du monde, si nous examinons la plus grande des colonies anglaises, l'Inde, nous nous trouvons en face d'une population énorme qui s'élève à près de 300 millions d'habitants ; si, allant vers l'est, nous considérons la Chine nous comptons plus 400 millions d'habitants. Nous avons donc, rien qu'avec ces deux parties de l'Asie,, une population de près de 700 millions d'habitants.
L'Asie, qui représente en somme presque la moite du globe terrestre, a relativement une population clairsemée, car si ces deux parties, Indo et Chine sont très peuplées, nous ne retrouvons pas dans les autres états asiatiqnes
— ViQ —
des chiffres analogues. Le continent asiatique esf, en quelque sorte beaucoup moins habité que l'Europe, que l'Amérique, dans l'ensemble de sa surface ; la répartition n'est pas égale ; si le Nord, la Sibérie, l'Asie centrale ne contiennent qu'environ 22 à 25 millions d'habitants, en revanche nous voyons dans les Indes et dans la Chine une population tellement dense que souvent la poignée de riz qui, pour chaque individu constitue une nourriture suffisante, vient à manquer et qu'on assiste à de terribles famines où près de 4 ou 500.000 chinois ou hindous meurent en quelques mois.
Si la même densité de population se trouvait dans la colonie russe, l'immense Asie Russe, l'histoire du monde changerait de face. Ce serait là un territoire qui ne pourrait pas être compté seulement comme prolongation de la mère patrie, car il s'agit là, non pas d'une horde de barbares plus ou moins dégrossis, mais d'une population civilisée, avancée, parfois aussi civilisée que notre vieille population européenne et plus civilisée que la Russie même, parce que les déportés politiques, dans ce pays de pouvoir absolu, forment l'élite même de la nation. La dépopulation, l'absence d'individus en Sibérie n'est pas autre chose que le fait même du mauvais climat ; s'il avait été plus clément, si le nombre d'habitants avait été plus dense, la Russie se serait trouvée en face de pays à coloniser dans le sens même dont nous comprenons ce mot dans nos appellations françaises.
Il eut été possible à la Russie de se fondre avec cet immense territoire, de le rendre russe véritablement en mêlant les deux éléments européens et asiatiques, en mariant et unissant les races, en apportant ses mœurs qui, peu A peu, auraient su adopter les mœurs asiatiques ou lestransformer complètement.
Pourquoi en Australie etdans les deux Amériques avonsnous vu, peu h peu, la race européenne se substituer aux races primitives qui disparaissent tous les jours? C'est que ces races primitives n'ayant, au moment de l'arrivée de nos navires français, espagnols ou anglais, que peu de représentants, n'a pu se perpétuer et que bientôt il ne restera plus un seul individu rappelant par sa présence les premières races qui ont habité ce sul australien ou américain.
Eb bien, c'est ce qui se produira en Sibérie avec le temps. Au lieu de se mélanger à la race occupante, les russes, petit à petit, tendent k l'absorber, ce qui arrivera complètement dans un avenir relativement prochain, car, je vous le répète, si dans le sud et l'est de l'Asie il y a une population très dense, dans les 17 millions de kilomètres carrés qui appartiennent à la Russie on peut dire que la densité disparait totalement. Les russes s'instailant là en maîtres, avec leurs armées, leur système de colonisation particulière, militaire et administrative, qu'il s'agisse des cosaques du Don ou de la colonisation purement industrielle et commerciale, d'exploitation minière ou autres, noua pouvons présumer sûrement, grâce aux lignes de chemin de fer qui sillonnent cette immense colonie, que les Russes vont peupler autant que possible les territoires vides, faire un nouveau continent russe au-delà de l'Europe, changer complètement la race asiatique et la transformer en ur.e race de colons européens, plus même, de russes. Et cela se fera d'autant plus brutalement que la colonisation est en grande partie militaire.
Alors, ce jour-là, non-seulement la Russie sera un état, mais elle deviendra un monde, une immensité avec laquelle nulle autre nation ne sera comparable comme étendue.
Ce n'est pas tout ce qu'il faut envisager. 11 reste encoro
un aatre facteur d'une importance capitale; facteur qui intéresse l'empire russe au plus haut degré, qui vient s'imposer à son esprit, faire naître ses préoccupations coloniales depuis de longues années. C'est le désir que manifeste toute nation d'aller vers te pays du soleil, vers la lumière, vers la chaleur; je pourrai dire en quelque sorte que c'est là un désir historique, ethnographique d'une race en général ; toujours les peuples se sont portés vers le sud, ils y ont été poussés en masse comme par la volonté, le besoin instinctit de tout être vivant. Pour répondre & ce désir, la Russie a procédé de deux manières différentes, elle a cherché à s'assurer des débouchés et des ports relavement libres; elle a imité dans cet ordre d'idées — je prends encore une comparaison bien que je croîs vous l'avoir citée bien des fois — >aiais dans des milieux différents, la politique des Etats-Unis. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils cherché à s'emparer des provinces limitrophes de la République du Mexique, et pourquoi désiraient -ils s'emparer de vive force si ce ne pouvait être d'une manière pacifique, de l'immense Texas et des territoires nouveaux, pourquoi semblaient-ils en avoir un tel besoin au point de vue de leurs intérêts généraux? Et sijedonne des explications sur ces grandsmouvements plus ou moins diplomatiques qui, souvent, sont plus importants que des changements survenus après des guerres ou des conquêtes, c'est parce qu'ils semblent être véritablement des mouvements historiques, des phases marquant dans l'évolution des races.
Si les Etats-Unis ont agi ainsi, c'est qu'ils éprouvaient simplement le désir de faire de la politique d'échange général chez eux ; ils désirent aussi, posséder dans leurs territoires propres tous les climats, ce qui leur facilitera un commerce national intérieur dont le bénéfice ne se fera pas en faveur d'un antre peuple.
Voilà leur raisonnement : < Le jour où nous aurons k notre disposition, dans nos états, toutes les zoues, tous les climats, celui des tropiques, de l'équateur et des pôles, nos produits s'échangeront à l'intérieur sans frais de douanes ; nous posséderons des moyens de commerce incomparables sans sortir de chez nous >.
C'étaitleraisonnementéconomique le plus parfait que l'on })uisse faire; aussitôt ce plan conçu, ils se sont mis à l'œuvre, ■et la réalisation de ce programme avance tous les jours. Eh bien, pour en revenir à la Russie, c'est le même but qu'elle semble poursuivre, c'est le même raisonnement qu'elle paraît se tenir depuis cinquante ans, depuis qu'elle fait delà politique régulière, méthodique, raisonnée et qu'elle l'applique en Asie.
Ce but, le gouvernement russe le poursuit sous deux formes différentes, le premier désir manifesté a été celui de prouver des débouchés,etpoury arriver, et c'est là où il est intéressant de suivre pas à pas la politique russe dans ces vingt dernières années, on remarque que la Russie a semblé prendre pour parallèle le système anglais en Afrique ; on ne peut établir de comparaison plus saisissante.
Le plus grand désir du gouvernement russe était d'avoir ■en Asie une tête de ligne de chemin de fer sur le point extrême de son continent touchant au Pacifique, et il a réalisé ce désir en faisant partir une grande voie ferrée de Vladivostock.
Ce chemin de fer a demandé une énergie incroyable, aucun obstacle n'a semblé insurmontable, il a été entrepris et bientôt mené abonne fin, et il semble maintenant qu'il n'existe aucune distance énorme entre Paris et cette ville de Vladivostock dont le nom même nous était complètement inconnu il y a une trentaine d'années. Et pourtant il se présentant avant les travaux deux grandes ditG-
cqIMs ; d'abord il tallait contourner l'empire chinois pour arriver en ligne droite au bout du continent asiatique, et cela se passait bien avant la guerre de Chine, c'est-à-dire depuis plus de quinze ans. Le gouvernement chinois peutêtre un peu forcé, permettait à la Russie de faire passer son chemio de fer à travers laMandchourie, et îln'ctait nullement question de guerre entre ces deux pays en présence; U Chine avait seulement dit, employant son expression favorite : c Sauvez-nous la face, promettez-nous que ce chemin de fer restera, sur notre territoire une ligne chinoise, ayant des administrateurs chinois en nombre égal aux administrateurs russes dans le conseil d'administration, et nous vous concéderons alors tout ce que vous nous demanderez, tout droit de passage vous sera laissé. > Voici comment la Russie a su, d'une manière toute calme et simplement diplomatique, ri'mporter une grande victoire en extrême- Asie, alors qu'il n'était nullement question des ambitions que plus tard manifesta le Japon, ni de l'intervention de l'Angleterre qui n'était pas à prévoir, alors que la question de la Corée n'était pas soulevée. En quelque sorte la Russie, avec adresse, avait su faire de la Chine un état tant soit peu feudataire. (I)
La Russie, contente de ses premiers sucré», s'était cependant aperçu, pendant les longues années de négocialions nécessitées par ce désir, que pendant la plus grande partie de la mauvaise saison, le port de Wladivostock était impropre à tout espèce de commerce, étant gelé; on pouvait (aire quelques échanges grâce aux traîneaux, mais c'était relativement restreint. Ce n'était donc pas là un très bon dr-bouché, et la Russie poussée, non plus par l'intérêt di-
1) Un sait comiiipnl di^puis la Llussio a abantlonni' cMte poliiinuc sage et l<: iidciite, sans pi-olh pour ])crsonnc, cl coniniciit In guerre russo-japonaise a 'S poui- loiit'iciiips ; iiiitis ji' n'ai |)o:iil à en parler ici.
plomatique, mais par l'instinct de la Race, chercha à aller Ters le sud, vers la chaleur.
C'est alors qu'on arriva à avoir une autre tête de ligne à Samarkand ; c'était le salut économique pour la Sibérie ■dans une certaine mesure. Il faut voir les choses comme ■elle sont pour s'en rendre un compte exact. Voilà une nation européenne qui se trouve maîtresse d'une immense •colonie comme la Sibérie, la plus grande col'^nie du monde, laquelle se trouve enfermée en somme d'une façon absolue vers le Nord ; quelle préoccupation doit s'imposer ■à l'espritde la Russie? c'est, fauie de débouchés sur le Pacifiqued'en trouver d'autres vers le sud, vers l'Océan Indien.
Un état se trouvait sur le passage de la Russie portant ses vues sur l'Océan Indien ; c'était l'Afghanistan. La question de l'Aghanistan est en somme vieille comme le monde ; c'est le petit Etat qui peut empêcher le grand gouvernement, c'est le petit état qui, au moment où les problèmes coloniaux se présentent en masse dans l'esprit de l'Europe, a soulevédes questions économiques que l'on ne comprenait pas il y a cinquante ans. Un Emir de l'Afghanistan disait un jour avec orgueil : « L'Afghanistan est le sabre de l'Asie, Hérat en est la poignée, quiconque les possédera tous deux possédera la domination du inonde, n
Permettez-moi de vous dire que quelque soit l'avenir réservé à ce petit pays, je doute fort qu'il puisse jouer un rôle pareil. Ce que je prévois, c'est qu'il est destiné à être absorbé, cette absorption se fera-t-elle au profit de la Russie ou au bénéfice de l'Angleterre? L'avenir répondra. Cequi €st certain, c'estque la Russie, poursuivant son plan, tentera tout pour avoir un débouché sur l'Océan Indien.
J'ai sous les yeux une revue qui semble intéressante à consulter, car il est toujours bon de se tenir au courant de
ce qui se passe et de ce que l'on pense à l'étranger. Donc ua des organes qui passe pour assez indépendant fait paraîtra un article que j'abrège car Theure s'avance, mais dont voici le résumé :
f Nous constatons les obstacles que l'Angleterre et le Japon ont levé contre la Russie pressée de s'assurer une base d'action sur les ports du Pacifique. La Russie devait s'efforcer, en effet, de s'ouvrir une voie de ce côté. > Passant aux rudes moyens, voilà qu'on donne un conseil : « Quelques régiments de cosaques suffiraient pour cette conquête; la Russie ne peut toujours rester enchaînée entre l'Océan Glacial arctique, la Chine et l'Inde.
La Russie a fait beaucoup pour rester en de bon termes avec l'Angleterre, mais elle se trouve toujours arrêtée et ne peut même pas sortir de sa colonie par la mer Noire, ce qui est à la fois pour elle une humiliation, maintenant que par un accord commun la ligne peut de Vladirostock aboutir è. Samarkand.
Parlant de l'Afghanistan ce journal ajoute : a La Russie devrait en amener la question dans une issue favorable et convertir cette région en pays civilisé ».
Je lis sans commenter. Mais au point de vue de la tena- <*ité, la race slave étant destinée El coloniser la moitié du continent asiatique, est destinée aussi par la force des choses, a avoir un débouché sur l'Océan Indien. Ce jourli.nous nous trouverons en face delà colonisation parfaite, sans solution de continuité, en face du plus grand territoire et du plus grand peuple du monde. Nous verrons, la. semaine prochaine, en poursuivant lïitude de cette colonisation russe, qu'elle est destinée à jouer le plus grand rôle dans le continent asiatique.