‹ La colonisation scientifique et les colonies françaisesChapitre 13 sur 122 · CHAPITRE H Émigration · texte numérisé non relu

CHAPITRE H Émigration

5 1. Action de Vèmigrntion sur le pays qui la fournil. — L'émigratioD est une fonctioa de l'iadividn social, puisqu'elle est SOD mode de reproduction ; c'est donc une fonction «norément atile à l'entretien de l'espèce, en donnant, pour le moment, le nom d'espèce à l'ensemble des peuples et des nations; maïs est-elle également nécessaire k la conservation de l'individu, en donnant ce nom à chaque peuple considéré isolément! Autrement dit, un peuple est-il toujours dans les conditions de constitation intérieure, de tempérament et surtout d'âge, qui rendent la reproduction utile pour luiî C'est ce que nous allons examiner.

J'ai déjà dit que la population d'un pays est réglée et maintennei un certain niveau par la quantité de subsistances disponibles, en vertu de la loi qu'Achille Guillard a formulée, ions le nom A'équation générale des subsistances, en disant : € La population moyenne d'un pays se proportionne aux sabstaoces disponibles » ; on traduit encore cette loi, en disant que « là où naît un pain, naît un homme », on peut ajuuter : là où un homme disparaît, le pain, que cet homme consommait, devient vacant.

Il suffit de consulter l'histoire pour acquérir la preuve que les choses se passent réellement ainsi et que toute place laissée vacante est aussitôt réoccupée.

Les guerres produisent ce résultat constant : ainsi, en Iftl-t, le nombre des décès fut, en France, considérable; on

en constata 98000 de plus qu'en 1813. Or, en 1815-1816. on enregistra 130000 naissances de plus qu'à l'ordinaire. Les places vacantes furent donc prises ; il y eut même plus de candidats que de places ; les pertes furent donc réparées et au delà par les naissances.

L'effet des épidémies est absolument le même : ainsi, de 1833 à 1835, le choléra avait tellement élevé le nombre des décès, qu'on en avait constaté 227 000 de plus que dans toote autre période de même durée; or, dans les trois années 1833-36, on enregistra 75000 naissances de plus que dans les trois années 1829-33; l'excédant fut moins grand que tout à l'heure, mais les naissances furent néanmoins provoquées par le grand nombre de morts.

Les famines agissent comme les guerres ou les épidémies : Jacques Bertillon a constaté, que la famine, qui a sévi ei Finlande en 1867-68, avait réduit la natalité dans ce pajs de 36 à 34, tandis que, lorsque la famine eut cessé et que l'abondance compensatrice lui succéda, la natalité s'élen brusquement au-dessus de 36. On pouvait vraiment, et sans métaphore, dire ici qu'avec les pains naissaient des hommes.

Que les habitants d'un pays en sortent par la porte noire que leur ouvrent les guerres, les épidémies ou les famines, ou qu'ils prennent volontairement la route de Témigratioiit le résultat est encore le même et, plus longue est la file de ces émigrés, plus nombreux sont les jeunes citoyens, qui s'empressent d'éclore, pour combler les vides laissés par les partants. Nous voyons toujours le nombre des naissances croître comme l'émigration : en Angleterre, à une époque où le nombre des émigrés était, chaque année, de 6 pour 1 000 habitants, le nombre des naissances annuelles était de 35 pour 1 000, mais le Palatinat qui comptait, dans le même temps, 7 émigrés, donnait 54 naissances, tandis que la France qui ne comptait que 1 émigré, donnait 26 naissances. Auiit exemple : en Irlande, nulle part l'émigration n'est aussi coo* sidérable que dans la province d'Ulster; or nulle part les

ACnOS SIK LA POPTLATM'N- 11*

aiÎMinces ne sont plu aboDdantes. La peui« lie df Skje. inr la oôte d'Ecosse, fooniil nue [•reoTc. en qoelqoe Bone ichématiqne, i l'appui Ae œ que je rifcs d« dire : «Ile comptait, aa débot da xnn* siècle. IIOOO habitaau: a 1755, elle en perdit 8000 qoi émîgrèrem: mais la itaialîtê l'éleTa tellement, sur les 3000 qoi restueot. qo'â la fia la xvui* siècle, la petite fie comptait 12000 babitaots; ion Mulement les 8 000 plues ab<mdoiiDées avaient été rêoccopées par de noavelles recmes. mais la natalité arait iDcore donné an excédant de 1 000 indiTidos. Encore deox ixemples empruntés i des pars différents : l'Angleterre a kmaé le spectacle d'oBcillations dans rémigratîon accompagnées d'oscillations parallèles dans le chiffre des naissances; ;ilaa lëmigratiOD s'éleTait. pins les naissances éuient nomt>reDse8:del$41 à 1851. l'émienition s'était un peu ralentie, l'accroissement de la population était tombé, pendant cette période,A3,2pourl00;delâ51 à 1861, l'émigration ayant pris ID plus grand déreloppement, l'accroissement de la population l'éleva au taux de 5,5 pour 100. D'une manière générale, l'Angleterre a montré, que l'émigration était loin d'amoindrir une population, car ce pays, qui, en dix ans, a perdu par l'émigration 2 000 000 de ses habitants, s'est cependant accru le lOOOOlH). La Suisse nous fournit enrore une autre preuve: ion gouvernement voulant mettre un terme à réroi{:ratioQ qu'elle avait longtemps pratiquée, défendit les engagemeuts militaires i l'étranger, qui étaient devenus une habitude; or. lie ce jour, la natalité diminua dans les pays helvétiques. Il n'est donc pas Juste de K-péter, avec Moiitt-squieu. que < le principal effet dos colonies est d'appauvrir le pays d'où an les tire »; elles ne l'appauvrisst'nt pas. du moins on hommes; cela no pourrait être vrai, que lorsqu'une émigratiun forcée prive la nation de l'élite intellectuelle et industrielle de tes citoyens, comme cela fut le cas après la révo- L-atiun de l'édit de Nantes.

Tout ce qui précède ne s'applique pas moins justement à la

France : les départements de Test et œux du midi, qui fou^ 1 nissent le plus fort contingent à sa faible émigration, donnent 1 aussi le plus de naissances; on a tu, au dernier recensement le département des Basses-Pyrénées, où Témigration, comme je Tai dit plus haut, se fait dans une proportion énorme, présenter un accroissement de 4 000 individus, tandis qu'au contraire la riche Normandie, qui ne donne rien à rémigration. présente chaque année un excédant des décès sur les naissances; en 1865, notamment, elle présenta 61 443 naissances pour 65 902 décès, soit un excédant de décès de 7 pour 100. L'émigration agit donc sur la population qui en fait les frais, à la façon d*un stimulant; ce courant de sortie des flots humains produit, sur le courant d'entrée, une yéritable aspiration, quelque chose de comparable à ce qui se passe dans un siphon, qu'on vient d'amorcer. La séparation d'un certain nombre d'individus d'avec le tronc de lenr patrie semble, en somme, être, pour elle, aussi favorable que l'émondation l'est pour un arbre; la sève n'en circule que mieux et cette sorte de saignée, que certains pays se pratiquent annuellement, augmente, en réalité, le nombre de leurs habitants, absolument comme une saignée pratiquée à un animal a pour résultat d'augmenter, en quelques jours, d'une manière compensatrice, la masse entière de son sang.

§ 2. Populations d'une densité considérable. — En présence de cet effet presque assuré de l'émigration, l'augmentation proportionnelle de la population de la mère patrie, il est permis de se demander, si un pays, qui abuse de la saignée. je veux dire de l'émigration, ne court pas risque, contrairement à ce qu'on aurait pu supposer tout d'abord, de marcher à la pléthore d'un pas d'autant plus rapide, que ses habitants émigrent, chaque année, en plus grand nombre.

Mais la pléthore n'est jamais que relative; tout dépend de la quantité des subsistances disponibles et cet état pathologique d'une population ne commence, qu'au moment où, pour

emplojer la métaphore consacrée, le nombre des hommes devient supérieur au nombre des pains. Malthus n'a pas dit autre chose; on l'a accusé d'immoralité, de cynisme et de dureté, alors qu'il n'a fait qu'exprimer la loi très dure, en effet, mais loi, qu'il avait constatée mais non inventée. Voici, an surpins, la phrase incriminée : € Un homme qui naît dans nn monde déji occupé, si sa famillen'a pas le moyen de le nourrir, on si la sociétén'a pas besoin de son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourritare et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la aatare, U n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui Dommande de s'en aller et elle ne tardera pas i mettre ellemême cet ordre i exécution. »

Cette phrase constate et exprime un fait, brntal comme tous les faits ; la loi de Gaillard, sur l'équation des subsistances, ne fait guère autre chose. Bacon, lui-même, avait déjà fait la même découverte, lorsqu'eu 1600, il écrivait à Jacques !■' : « Un effet de la paix dans les royaumes fertiles, où le peuple n'éprouvant aucun arrêt ou aucune diminution, par ■aile de guerres, ne cesse de s'accroître et de multiplier, doit être une exubérance et un superflu de population, si bien que le territoire puisse à peine nourrir les habitants. Il en résulte un état de misère et d'indigence. >

Malthus avait donc absolument raison, comme liacon, comme Guillard, comme tous les économistes qui se sont occupés du rapport entre le nombre des consommateurs et la quantité des subsistances ; mais où Malthus était dans l'erreur, c'étaitdans la manière purement théorique, abstraite, virtuelle, dont il appréciait la multiplication des hommes et celle des subsistances, ne tenant aucun compte de ces mille circonstances imprévues, qui sont précisément celles que, en biologie sociale, un doit le plus sûrement prévoir.

Tout le monde connaît son calcul basé sur la multiplication îles hommes, qui se fait suivant une progression géométrique, c'estrà-dire en passant de 1 à :i, à 4, à K. ù 10, à IÎ2, (H, 1^8,

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France : les départements de l'est et ceux du midi, qui îomnissent le plus fort contingent à sa faible émigration, donoenî aussi le plus de naissances; on a vu, au dernier recensement le département des Basses-Pyrénées, où Témigration, comne je Tai dit plus haut, se fait dans une proportion énorme, présenter un accroissement de 4 000 individus, tandis qu*au contraire la riche Normandie, qui ne donne rien à l*émigrati(Hi. I présente chaque année un excédant des décès sur les niiisances; en 1865, notamment, elle présenta 61 443 naissances pour 65 902 décès, soit un excédant de décès de 7 pour 100. L'émigration agit donc sur la population qui en fait h frais, à la façon d*un stimulant; ce courant de sortie des flots humains produit, sur le courant d'entrée, une Ycritable aspiration, quelque chose de comparable à ce qui se passe dans un siphon, qu'on vient d'amorcer. La sépamtioi d'un certain nombre d'individus d'avec le tronc de Iw patrie semble, en somme, être, pour elle, aussi favorable qne rémondation l'est pour un arbre; la sève n*en circule (flt mieux et cette sorte de saignée, que certains pays se pratiquent annuellement, augmente, en réalité, le nombre de leurs habitants, absolument comme une saignée pratiquée» un animal a pour résultat d'augmenter, en quelques joars. d'une manière compensatrice, la masse entière de son sang

§ 2. Populaiioyis (V une densité considérable.'-^ En pr^ sonce de cet effet presque assuré de l'émigration, Taugmentitioii proi>ortionnelle de la population de la mère patrie, il est permis de se demander, si un pays, qui abuse de la saignée. je veux dire de l'émigration, ne court pas risque, contraire ment à ce qu'on aurait pu supposer tout d'abord, de marcher à la pléthore d'un pas d'autant plus rapide, que ses habitants émigrent, chaque année, en plus grand nombre.

Mais la pléthore n'est jamais que relative; tout dépend de la quantité des subsistances disponibles et cet état patholotrique d'une population ne commence, qu'au moment où, pour

employer la métaphore consacrée, le nombre des hommes devient supérieur an nombre des pains. Malthus o'a pas dit antre chose; on l'a accasé d'immoralité, de cyaisme et de dureté, alors qu'il n'a fait qu'exprimer la loi très dure, en effet, mais loi, qu'il avait constatée mais non inventée. Voici, an surplus, la phrase incriminée: «Un homme qui nait dansun monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, oa si la société n'a pas besoin de son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture et il eet réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'eo aller et elle ne tardera pas à mettre ellemême cet ordre i exécution. »

Cette phrase constate et exprime un fait, brutal comme tous les faits ; la loi de Gaillard, sur l'équation des subsistances, ne fait guère autre chose. Bacon, lui-même, avait déjà fait la même découverte, lorsqu'ea IG06, il écrivait à Jacques I": « Un effet de la paix dans les royaumes fertiles, ou le peuple n'éprouvant aucun arrêt ou aucune diminution, par suite de guerres, ne cesse de s'accroître et de multiplier, doit être une exubérance et un superflu de population, si bien que le territoire puisse à peine nourrir les habitants. Il en résulte un état de misère et d'indigence. >

Malthus avait donc absolument raison, comme Bacon, comme Guillard, comme tous les économistes qui se sont occupés du rapport entre le nombre des consommateurs et la quantité des subsistances ; mais où Malthus était dans l'erreur, c'était dans la manière purement théorique, abstraite, virtuelle, dont il appréciait la multiplication des hommes et celle des subsistances, ne tenant aucun compte de ces mille circonstances imprévues, qui sont précisément celles que, en biologie sociale, un doit le plus sûrement prévoir.

Tout le monde connaît son calcul basé sur la multiplication des hommes, qui se fait suivant une progression géométrique, c'rat-i-dire eu pasaant de 1 à 2, À 4, à H, ù IC, ù 3:^, 04, \'^S.

256, 512, etc., et sur celle des subsistances qui se fait, an contraire, suivant une progression arithmétique, c*est-i-<lir« en passant par les chiffres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. En preseoœ de la multiplication des consommateurs bien autrement rapide . que celle des substances consommées, il prévoyait que deux I siècles après lui, la population serait aux subsistances, comme ! 256 est à 9 et que, trois siècles après lui, le rapport serait | devenu comme celui de 4 096 à 13. 4096 hommes devant se partager 13 pains sont évidemment destinés à s'entredévorer ou à périr.

Ce qui se passe dans l'Europe civilisée depuis un demisiècle, montre, contrairement à ce que prévoyait Malthus. que les subsistances se sont accrues beaucoup plus vite que la population ; les premières se sont accrues, en France, d'environ 40 pour 100, tandis qu'en 57 ans (1821-1878), la population s'est accrue d'environ 23 pour 100 seulement.

Nous n'avons donc pas à craindre la pléthore. La place manque même si peu à notre table, que beaucoup d^étrangen viennent s'y asseoir et mangent ainsi, en le gagnant je le reconnais, le pain que des Français gagneraient et mangeraient, car ils naîtraient tout exprès, si 750000 étrangers. surtout Belges, Italiens, même Allemands, n'occupaient, en France, 750 000 places. Il est bien évident, que si Témigration d'un certain nombre d'individus, qui quittent leur pajs, augmente proportionnellement le nombre des naissances dans ce pays, l'immigration d'étrangers en France présente un résultat tout contraire, puisque des hommes tout faits se substituent à des hommes à faire.

Malthus ne se contentait pas de supposer à la multipliestion des subsistances une lenteur qu'elle n'a pas toujours et quVlle a de moins en moins, à mesure que la science donne à rindustrie moderne un essor inoui jusqu'ici ; il supposait, par une erreur inverse, au peuplement humain, une rapidité qu'il aurait peut-être, si rien ne dérangeait les calculs, mais que les mille obstacles do la vie de chacun de nous l'empêchent

de présenter. Il calculait qu'une population se double en 25 ans ; Bastiat, par un calcul tout aussi conventionnel, arri- Tail même & trouver que ce donblement se devait faire en 12 ans ; la vérité est, qu'à l'heure actuelle, l'allure que présente la marche de la population est tout autre. La population s« double:

En Turquie, m 2S5 ans.

Suède, — 227 —

France, — 138 —

Espagne, — 106 —

Hollande. — 100 —

Allemagne, — 76 —

Russie. — 43 —

Anglelerre, — 25 —

ÉUls-Unis, — 2S —

Et encore les États-Unis doivont-ils cet accroissement rapide en grande partie à l'imniigration, dont ils sont le centre.

Nous n'avons donc pas à redouter encore la pléthore. Une augmentation de population, qui résulterait d'un accroissement dans notre nalalitc, amené lui-même par l'augmentation du courant d'émigration, n'aurait pas lieu de nous effrayer : les places ne manquent pas chez nous, puisque nous ne les occupons pas toutes et que nous en laissons pas mal & des étrangers. D'aillcur« arriverions-nous à cette pléthore, arriverions-nous  devenir trop nombreux pour nos subsistances disponibles, ce dont nous sommes fort éloignés, que nous aurions encore dans l'émigration une sorte de soupape de sûreté. Il peut pantitre étrange, au premier abord, qu'on donne l'émigration comme une panacée. Voulez-vous augmenter la population d'un pays ? poussez i l'émigration ! — Voulez-vous diminuer cette population J poussez encore i rémigration ! Cela est. en somme, ))enucoup moins conlradirtoire qu'un le pense pcutr^tre au premier abord ; c'est que plus un pays donne d'émigrés, plus il a d'enfants, parce que les places vides ne manquent pas; mais il est également vrai.

que plus un pays a d^enfants et plus il fournit d'émigrés, parce que les places sont trop rares dans ce pays. Tout cdi se résume en une balance d'entrée et de sortie, en une equatioB entre les subsistances disponibles et les habitants ; c'est ainsi que, selon la constitution d'un individu, selon le mouvement d'entrée et de sortie, d'assimilation et de dépense dont ses organes seront le théâtre, la gymnastique le fera maigrir ot le fera engraisser. Il en est de même de l'émigration : on peut compter sur elle pour stimuler la natalité, comme on doit compter sur elle pour soulager le pays accablé par une excessire natalité et pour débrider le faisceau social trop dense ou trop comprimé. Coloniser, disait Bacon à Jacques I«>^, c'est pour un prince « une situation analogue à celle d'un propriétaire qoi serait incommodé par l'abondance des eaux dans le lieu oi il aurait sa demeure et qui s'aviserait d'employer ce superfln en étangs, ruisseaux et canaux, pour l'utilité. »

§ 3. Populations (Tune faible densité. — Nous n'avoos donc, dans aucun cas, à craindre une augmentation trop considérable de notre population. Nous avons, au contraire, de bonnes raisons pour nous occuper de sa décroissance ou, ce qui revient au même, de son très lent accroissement.

On l'a dit depuis longtemps : nulle part la natalité n'est aussi faible que dans notre pays, ainsi qu'on peut en juger par le tableau suivant, qui donne, dans chacun des pays désignés, le nombre des naissances par an et par 1 000 habitants :

Bavière 40

Prusse 38

Suède 32

Belgique 31

Suisse 30

France 26

Sans doute, ce phénomène démographique, comme tous les phénomènes biologiques, résulte de causes multiples, dont l'ensemble est très complexe; mais, dans l'analyse de ces causes.

POPULATION FKANÇAIBE. 25

figarer en première ligne nn état social, qui nous est re et qui est caractérisé par l'extrême division de la <riété. Bcrtillon a constaté, en effet, que, dans nos divers trtements, les naissances sont d'autant moins nombreuses, la propriété est plus divisée. Dans les départements où compte 285 propriétaires et plus par 1 000 habitants, le Ve des naissances annuelles est de 34 pour 1 000 habis ; dans ceux où te nombre des propriétaires est en enne de 240, le chiffre des naissances s'élève à 26 ; dans : o4 il n'est qne de 177, ce chiffre monte à 28. 'est qu'en effet le père de famille, qui n'a qu'un petit lopin erre i partager entre ses enfanta, songe à en réduire le ibro, afin que ta part de chacun ne soit pas trop petite ; lis que cenx-là ne comptent pas, qui ont, comme en Anglee, de grands domaines à diviser ou qui, n'ayant rien à ler, n'ont pas à compter et se soucient peu du parUge. Qcoup d'économistes ne voient pas avec peine cette faible Jité, Sans aucun doute, de tontes les caases qui la limi-

chez nous, celle que je viens de signaler est la moins ettable; je dirai même qu'elle ne l'est pas du tout, car de PS les manifestations sociales < que l'Europe nous envie >, ivision de la propriété est certainement la plus précieuse. lat donc admettre ses conséquences forcées et ne pas rer que notre natalité s'élèvera, comme elle le fait sans ne, chez ceux qui no comptent pas, soit parce qu'ils ont , soit parce qu'ils n'ont rien. Il y a en France un équilibre en de la propriété, qu'il n'est pas à souhaiter de voir airo et qui, inhérent i notre constitution démocratique, •ra que s'accentuer davantage ; un chiffre assez restreint latalité est donc chez nous une conséquence forcée et fait ie de l'aisance moyenne, qui tend A se généralisrr chez i; mais il faut prendre garde de descendre trop bas, car si »• de population a son remède dans l'émigration, comme I venons de le voir, la diminution de notre population pré' », en revanche, des dangers, auxquels il est ditticile de

remédier. Voyons-en les conséquences : notre accroifiseiiMflt annuel est extrêmement faible ; il est par an et par I 000 hilitants :

En Saxe, de 16

Angleterre, — 12

Prusse, — 9

Ecosse, — 9

Russie, — 8

Autriche, — 8

Italie, — 7

France, — 3,5

de telle sorte que, dans 50 ans, en 1933, si l'allure avec laquelle chaque pays marche vers Taccroissement se cootinue, voici quelle sera la population respective des principaux Etats :

États-Unis 130 millions

Russie 158 —

Allemagne 83 —

Royaume-Uni 63 —

Autriche-Hongrie 51 —

France 44 —

Nous serons donc alors 6,9 pour 100 de la population driliséc du monde, alors qu*aujourd*hui nous en sommes encore 13 pour 100 avec nos 37 000000 d'habitants. Mais, en 1815, nous en étions le 20 pour 100 avec 29500000 habitants ; en 1789, nous en étions le 27 pour 100 avec 26000000 d'habitants et en 1698 nous en étions à peu près le 38 pour 100.

Ainsi aura successivement décru notre importance numérique et proportionnelle, ce qui ne serait rien, si ce mouvement décroissant ne signifiait diminution de Tinfluence intellectuelle, sociale, scientifique, commerciale, industrielle, diminution de richesse, de bien-être, de puissance, enfin, puisqu'il faut encore avoir des armées et sacrifier le meilleur do son sang et la plus grande partie de son argent à ce resU de sauvagerie qui a nom la guerre, diminution du nombre

UTILITE DBS COLONIES. 27

le* bras capables de défendre la patrie. Ainsi que l'a dit xoellemment Ch. Richet : « C'est un mauvais calcul pour un cys que d'avoir peu d'enfants. Il croit par là assurer sa ichesse, mais il n'y a qu'une seule garantie de sa richesse, 'est sa force ; or la force dépend de la population. Les lations très peuplées sont très puissantes. Les peuples faibles oDt destinés i être tôt ou tard asservis par les forts. »

Polybe avait raison, lorsqu'il disait que Sparte, qui visait i la qualité des hommes plus qu'à leur quantité et pratiquait à cet effet une rigoureuse sélection, avait péri par le manque d'hommes et J.-J. Rousseau ne faisait que constater le même fait, en disant : « Il n'y a pas, pour un pays, de pire disette que celle des hommes. >

§ 4. Utilité des colonies. — Nous sommes donc amenés i conclure que, dans l'état do décroissance numérique où se trouva acluellement la population française, en présence de l'accroissement rapide des autres nations et des mœurs encore ttarbares qui régissent les rapports internationaux, il est de Qotre intérêt de lutter contre notre tendance fâcheuse à la jécroissance numérique. Or nous avons vu précédemment que l'émigration était un moyen d'accroître la natalité dans un ;tays ; nous aurions donc tort de ne pas cliorcher à employer » remède.

Mais ici se présente une objection : « Le départ de cent mille émigranta par an, dit J.-B. Say, équivaut à la perte l'une armée de cent mille hommes, qui, tous les ans, seraient engloutis en passant la frontière, avec armes et bagages. » S'il en est ainsi, on ne voit pas trop où est le bénéfice, si ce n'est dans un n'nouvellomenl dos citoyens de la nation : on écoule les anciens, ceux qui sont tout faits, on en procrée un nombre égal et mémo plus considérable de jeunes ; mais on ne voit guère l'avantage d'une semblable pratique. Comment, cepeodanl, contester que la sortie annuelle d'un certain nombre de citoyens soit, en réalité, une émission d'argent

faite par leur pays? Aux Etats-Unis, on estime en moyenv à 4 000 francs par tète, la valeur d*an immigrant. L'Allemagi» envoie chaque année 100 000 de ses enfants en Amérique, c'est donc en réalité 400 000000 de francs quelle envoie dansa pays et cet argent est absolument perdu pour la mère patrie: les États-Unis seuls en profitent. On calcule que depuis 50 aiii TEurope leur a envoyé, en hommes, une valeur de 31 milliards de francs ; d'après le même compte, la France, qui n*enToic que 16 000 émigrés par an, jetterait ainsi tous les ans luie somme de 64 000000 de francs, qui est perdue pour elle.

La conséquence de ceci, c'est qu'un pays, qui a besoin d*éiiih gration, doit avoir des colonies à lui. C*est alors chez hl dans ses colonies, qu'il envoie ses hommes et son argent.

Un pays trouve, en outre, des avantages de toute sorte dans la possession de bonnes colonies, à la condition si^ie qui non de savoir les choisir et les administrer, deux choses que nous semblons ignorer en France ; cela augmente son influence. cela accrott pour ses habitants le commerce, les salaires, le bien-être, les jouissances de la vie et, si cela lui coûte as début, il rentre plus tard indirectement dans ses avances. à condition, je le répète, que la colonie soit bien choisie et bien administrée, c*estrà-dire le moins administrée possible; œ sont là des dépenses productives comme celles qu on fiit pour construire, chez soi, des routes et des canaux.

Elevons-nous plus haut que la conception de la série des citoyens qui composent un pays; considérons ce pays tout entier comme un seul individu : lorsque la colonie se sert émancipée par une évolution fatale, ne sera-ce pas une satisfaction pour le pays d*avoir fondé un état libre et industrieux? Il n'y a pas deux manières de comprendre le devoir. une pour les peuples, une pour les individus, et, comme l'i dit un orateur contemporain, « le devoir d'un pays c'est d être honnête homme. »

Plarons-nous à un point de vue plus général encore; pi^ nons Tintérèt de Thumanité et de la civilisation : cet intérêt

POLITIQUB COLONIALE. 29

que le plus grand nombre d'hommes possible vivent le

ipliis heureusement et le plus longtemps possible, en donnent

le plus grand rendement possible dans le commerce, dans Tin-

, dustrie, dans les arts, dans les sciences, dans tout ce qui peut

s hâter le progrès humain ; à ce point de vue il est d'utilité

= générale, que là ou 50 000 individus à un degré peu avancé

^ de civilisation, vivent, heureux peut-être, mais incapables de

mettre en valeur leur territoire et d*en répandre les fruits, un

million de civilisés vivent plus heureux encore et mettent en

valeur un pays dont les richesses rendront service de proche

en proche â Thumanité tout entière.

Je n'ignore pas que c'est une chose dangereuse pour

les autres, que celle qui consiste i exproprier ses voisins pour cause d'utilité générale ; il ne faut pas abuser de ce prétexte; il convient, en tout cas, de bannir toujours la force, de procéder par les moyens que dicte la morale la plus vulgaire et dont la science démontre l'utilité et la valeur. Aux armées je préfère toujours les commerçants, les cultivateurs ; à des conquérents qui prétendent s*imposer à une population inférieure ou réputée telle, il convient de préférer les civilisés, qui se donnent comme associés, comme collaborateurs, comme frères supérieurs et comme éducateurs mais non comme destructeurs. Malheureusement ce n'est pas une expérience qu'on rencontre fréquemment dans l'histoire : on la trouve cependant et toujours elle a été faite à l'avantage des deux populations ainsi mises en contact. Pourquoi la science n'entreprendrait-elle pas de démontrer que cette conduite est non seulement plus honnête, mais encore, ce qui s'associe plus souvent à l'honnêteté que le pensent les petits Machiavel, plus habile?

Ainsi comprise, mais non autrement, je crois que la />o/<ii'f/ur coloniale^ expression <iu*on va bientôt gâter et fausser par l'usage qu'on en fait, est pour un pays une politique bonne et sage. Mais la première condition, est que les citoyens de ce pays comprennent la valeur d*une colonie, le rùle qu'elle

peut jouer, les services qu'elle peut rendre et aussi, j'allà dire surtout, ceux qu'on lui doit. C'est jusqu'ici ce qui a été k plus méconnu. Peut-être Coligny eut-il réussi, si, comme il a avait le désir, il avait pu fonder dans l'Amérique du Sud uc France protestante; mais, déjà sous Louis XIII, Tutilitéda colonies était si peu comprise, que lorsque nous perdîmes vm première fois le Canada, en 1625, on faillit, dit Rajnal, nepv le redemander plus tard, tant la chose paraissait sans importance, lorsque, en 1631, fut signé le traitement de Saint* Germain en Laye. C'est toujours dans le même esprit qve Voltaire lui-même riait des Anglais assez fous pour disputer aux Français le Canada, « ces quelques lieues carrées de neige » et que Montesquieu, après avoir dit que le principal effet des colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, ajoutait : € sans peupler c-eux où on les envoie. »

§ 5. Classification des colonies. — Il importe, du reste. avant de s'occuper du choix et de l'administration des colonies, de se demander quel est le genre de colonies quiconrieat à un pays donné, à la France par exemple.

Je comparais la colonisation à un phénomène de reprodiKlion sociale : l'hygiène d'un peuple doit, en pareille matière. recommander les mêmes préceptes que l'hygiène individuelle. 11 faut qu'un peuple soit jeune, plein de vie, de sève, d'exubérance, plein d'hommes surtout, pour qu'on songe a lui conseiller de fonder une colonie de peuplement. La reproduction, à un certain âge, comporte plus de sagesse, plus de calme et moins d*ambition. A supposer, d'ailleurs, que rémigration, le jour où la France en voudra faire Texperience, augmente notablement sa natalité, ce qui semble assuré, nous ne devons pas néanmoins nous attendre i une prolifération tellement intense, que notre pays déborde jamais, comme un vase trop plein. La propriété est pour cela chex nous trop divisée, la fortune trop égalisée; les classes sont confondues et se confondront encore davantage, à mesure que

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