‹ La colonisation scientifique et les colonies françaisesChapitre 30 sur 122 · ESCLAVES · texte numérisé non relu

ESCLAVES

on pM oomme les années modernes sont suivies de maquignons, qui 8*emparent des chevaux échappés ou blessés et les revendent plus tard à gros bénéfices. C^est ainsi que Tesclavage se rencontre, comme un progrès, dans les premières étapes de révolution sociale; on voit alors, comme le dit Voltaire, € le très petit nombre enchainer le plus grand ». Encore aujourd'hui, dans la plupart des grands Etats de TAfrique, l'esclavage est la condition des quatre cinquièmes de la population; il est le sort non seulement des vaincus mais des coupables qui, voleurs ou adultères, rapportent ainsi au lieu de lui coûter, à la société qui les punit et se préserve de leurs méfaits. U est même permis de remarquer, que la race la moins industrieuse, celle qui semble la moins faite pour inventer des machines, est précisément celle qui a pris rhabitude d'employer le plus grand nombre de bras serviles. Ce que nous regardons aujourd'hui, à bon droit, comme la manifestation d'un état social inférieur, n'en a donc pas moins été un progrès à son heure; n admirons-nous pas l'institution de l'esclavage dans les si curieuses sociétés qu'ont su fonder les fourmis, ces Primates du monde des insectes? On sait que plusieurs espèces — F, rufescens^ F. sanguûiea^ F. strongylogiinihus, — sont esclavagistes; elles font accomplir leurs travaux, relativement immenses, par d'autres fourmis, qu'elles se procurent par la guerre, laquelle est leur constante occupation et n'a d'autre but que d'approvisionner la société de nombreux travailleurs.

L'esclavage a d'ailleurs été partout le point de départ d'une division favorable du travail; l'Egypte, l'Assyrie ne nous auraient pas laissé tant de monuments gigantesques, je parle de ceux de la pensée aussi bien que des pyramides, des obélisques et des temples, si des armées de travailleurs n'avaient permis i un plus petit nombre le culte exclusif de la p<'nsée. Aristote, comme Têlêcide, comme Cratt»s, rêvaient un âge d'or, où lf»s (esclaves seraient n»mplacés [>ar des machines agissant d'elles-mêmes: mais en réalité l'absence de machines

ne poavait être compensée que par Tesclavage et par un état où la société, faisant flèche de tout bois, ne songeait qu*à utiliser le coupable ou le vaincu, damnatus ad tnolam.

Par un singulier oubli de leurs intérêts les Européens, lorsqu'ils découvrirent rAmérique, n*euï^nt pas même le souci de servare^ conserver les Indiens et de les réduire en esclavage à la façon antique; tout en les utilisant et même en les gaspillant dans les mines, ils songèrent surtout à les détruire, moins soigneux que la prévoyante fourmi. C'est là une négligence, à laquelle le nom de philanthropie ne saurait assurément convenir, car l'esclavage méthodique eût mieux valu pour les Indiens que la destruction sauvage dont ils furent victimes. L'esclavage n'en vint pas moins d^ailleurs déshonorer cette société, qui avait déjà franchi l'étape où cette institution peut être considérée relativement comme un progrès; il s y infiltra, non plus comme manifestation d'une évolution qui amène chaque chose en son temps, mais comme une institution surannée, comme un anachronisme dicté par le plus bas des sentiments, l'appât du lucre.

Les Portugais s étaient d'ailleurs de longue date, dans leurs relations avec les Maures, familiarisés en Afrique avec la vente des esclaves nègres. Dès 1464 il se vendait même des esclaves noirs en Portugal, à Lagos. Il s'en vendait un peu plus tard à Séville, à Madère, aux Canaries. En 1510 on envoyait déjà des esclaves africains à Saint-Domingue , en 1521 à Cuba; en 1517 Charles-Quint avait conféré aux Flamands le privilège de ce négoce ; c'est même un navire hollandais qui, en 1620, amena le premier convoi de 20 nègres sur le continent même de l'Amérique, à James-Town.

Il est remarquable, et cela prouve bien quelle était la largeur d*esprit des fondateurs de la grande colonie américaine, que les États, qui devaient former plus tard les États- Unis, s'indignèrent d'abord de ce commerce et ne s'y prêtèrent que de mauvaise grâce. Jusqu'en 1749 la Virginie et la Géorgie refusent absolument d'acheter des esclaves; en

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1776, mAme, la convention de Williamsbourg reproche à GecHfpes III de se livrer à ce honteux trafic; mais les marchands anglais avaient trop d'intérêt à importer en Amérique on article, qui leur coûtait aussi peu cher que le n^re, pour ne pas insister; il est d'ailleurs si commode de se reposer, quand d'autres travaillent à votre place, que les colonies finirent par se laisser faire. Les deux Carolines devinrent le principal marché aux noirs. Enfin, tant est rapide la prise d'un mauvais pli, l'apport des nègres en Amérique prit une telle extension, que, dès 1790, le P. Dana estime à 1 601 302 le nombre des esclaves africains existant en ce moment en Amérique. Il n'ignorait pas que la mortalité des convois était énorme (environ 35 0/0) et que celle des nouveaux débarqués était encore de 25 0/0 ; il calculait donc que pour être arrivé à ce chiffre, il avait fallu en amener de 70000 à 80000 par an, soit, depuis l'origine, 20000 000, ce qui, à 30 livres sterling par tête, représentait, disait-il, un capital de 600 000 000 de livres, soit 15 000 000 000 de francs.

On ne saurait s'étonner de l'efl'royable mortalité des esclaves pendant la traversée, lorsqu'on songe aux conditions absolument contraires à l'hygiène, au milieu desquelles ils se trouvaient dans l'entrepont des navires négriers, ainsi qu'aux traitements barbares, que subissaient parfois les esclaves de la part même de ceux qui les vendaient, marchands aussi peu soigneux de leur cargaison, que ces camelots ambulants qui promènent dans les rues de Paris des cages basses et étroites, où sont empilés dos chardonnerets pris la veille au filet dans les champs et destinés à mourir le lendemain. Le capitaine Perron nous a laissé le récit de la façon dont, à la côte d'Angola, les marchands d'esclaves savaient écouler lour marchandise avariée : € S'agit-il d'une simple hernie, le marchand d'esclaves, avant d'ariver au comptoir, s'arrête dans quelque endroit écarté ; le malade est couché sur le dos; on le frappe sur le ventre à coups do baguette, jusqu'à ce que la hernie soit rentrée. Les femmes ne sont pas traitées

avec moins de rigueur. Malheur à elles si Tàge a flétri leurs attraits! Lorsque leur sein, fatigué par les ans, a perdu son élasticité première, on y introduit un chalumeau, à Taide duquel on souffle, jusqu'à ce qu'il ait repris ses formes arrondies. » Les conditions dans lesquelles se trouvaient les Africains ainsi transplantés constituaient au surplus pour eux un milieu spécial, qui vaut la peine d'être étudié, si l'on veut se rendre compte du rôle que l'esclavage a joué dans nos colonies. On compare souvent l'action de l'esclavage sur rhomme à celle de la domestication sur les animaux; c'est là une erreur profonde : tandis que nos animaux domestiques sont Tobjet de la part de l'homme de soins assidus qui, les faisant bénéficier de notre civilisation et de notre industrie, allongent la durée moyenne de leur vie, éloignent d'eux les maladies et augmentent surtout leur fécondité, les esclaves humains, soit qu'ils ne trouvent pas auprès du maitre commun la même sollicitude que l'animal domestique, soit que, comme certains animaux, l'homme ne soit pas domesticable, présentent une extrême mortalité et une très faible natalité : la vie moyenne d'un nègre esclave était de 10 ans à Cuba, de 16 ans à la Barbade anglaise; la décoloration de sa peau, qui perdait son beau noir, était constante et elle tenait à un état de soufirance et d'anémie, non i un commencement de blanchiment physiologique, comme le prétendaient ceux qui croient que le climat d'Afrique fait un nègre d'un blanc et que nos climats peuvent faire au contraire un blanc d'un nègre. La population noire en Amérique ne subsistait d'ailleurs pas par elle-même; d'après Bryan Edwards, sa décroissance annuelle à la Barbade était de 2,50 •/<>• Sur une population esclave de 80 000 têtes, la mort en prélevait chaque année 5 000. Il en était partout de même : à la Jamaïque le nombre des nègres, qui était 346000 en 1817, était devenu 322 000 en 1829. A la Trinité il était de 26 000 en 1816 et de 21 000 en 1831 ; à la Dominique de 18 000 en 1817 il était devenu 15 000 en 1826.

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L*€telaTe ert toujours un travailleur détestable, car un homme ne trayaille jamais bien, lorsqu'il n*a aucun intérêt au résultat de son travail ; mais l'esclavage eut pour les colonies une conséquence désastreuse : Tabondance des bras empêcha la recherche de tout progrès dans Toutillage industriel ou agricole. La charrue elle-même, que les colons français avaient importée dans nos colonies, disparut, lorsque Colbert eut autorisé la traite et ainsi réduit le prix de la maind'œuvre ; la présence de Tesclavage rendit en outre le blanc horriblement paresseux : les Boucaniers, lorsqu'au xvip siècle ils ravagèrent les côtes de TAmérique du sud, ne reconnaissaient plus les fiers Castillans dans ces hommes qui < se ruaient aux églises au moindre cri d'alarme ». Il était tellement rare, à Tépoque où florissait Tesclavage, de voir un Uaoc travailler, que Lallemand raconte avoir été témoin de la stupéfaction d'une négresse, au moment où elle débarquait à Bordeaux avec ses maîtres; en présence de ces hommes blancs qui déchargeaient les navires dans le port, elle ne pouvait croire ses yeux et ne cessait de répéter, comme si elle venait d'être témoin d'un phénomène miraculeux : Ah! H blancs qui travaillent! C'est qu'en effet le travail était devenu aussi impossible aux propriétaires d esclaves qu*à ces fourmis esclavagist^'s, dont j*ai déjà parlé. Hubert prit un jour une trentaine de ces animaux appartenant à l'espèce Polyergus ru/escens et les déposa seuls, privés de leurs esclaves, dans une boite al)ondamment pourvue de nourriture. Les malheureux insectes ne purent manger; plus de la moitié mourut de faim en deux jours. Il intro<luisit alors quelques esclaves, qui se mirent aussitôt en devoir de ranger les larves, de débarrasser plusieurs jeunes fourmis qui étaient sur le point de quitter l'état de puppes et d'alimenter leurs maîtresses survivantes : c'est qu'était survenue chez, les fourmis esclavagistes, comme chez tous les parasites, ladi.H{)arition des organes qui servent à l'individu à gagner sa vie. Que ferait de ces organes celui qui vit aux dépens d'autrui? Les man«

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dibules avaient perdu leurs dents et étaient devenues des pinces, qui n'étaient plus bonnes qu'à faire la guerre pour se procurer des esclaves. Il en est de même de beaucoup de créoles, qu'une longue habitude d'être servis par des esclaves a rendus incapables de faire œuvre de leurs bras et même de leurs doigts; c'est ainsi, d'une manière générale, que toute classe sociale, qui en exploite une autre, finit, par un juste châtiment, par subir le sort qui attend tous les parasites : la dégénérescence!

L'esclavage eut encore une autre conséquence dans nos colonies : il a empêché la division du sol en favorisant les grandes usines agricoles, qui ne demandent que des capitaux et des bras et où l'on cultive exclusivement la canne à sucre. La culture de plus en plus répandue de cette précieuse plante contribua du reste, à son tour, à donner à la traite une extension de plus en plus grande. L'étroite union entre la culture de la canne et l'esclavage est si évidente, que les Hollandais, qui, eux, n'avaient pas besoin de beaucoup de bras, puisqu'ils se spécialisèrent de bonne heure dans la récolte des épices, abolirent la traite dès 1638 dans leurs colonies.

L'esclavage, qui avait d'abord trouvé quelque résistance a ses débuts, avait fini par prendre dans les colonies des racines si solides, qu'il fut plus difficile de l'abolir, qu'il n'avait été de l'instituer : tout le monde sait que c'est dès 1773 que Wilberforce fit paraître son premier pamphlet contre la traite, tentative suivie d'une seconde due en 1780, devant le Parlement, à Thomas Clarkson, puis d'une troisième faite par Wilberforce lui-même en 1787; on sait que ce n'est qu'en 1812 que la traite fut abolie dans les colonies anglaises ; mais l'esclavage lui-même ne fut aboli en principe que le l*' août 1834. En France la Convention décréta d'enthousiasme son abolition, le 16 pluviôse an II, mais le navire qui apportait le décret aux colonies fut reçu à coups de canon. La traite ne fut abolie dans les colonies françaises qu'en 1830 et l'esclavage ne cessa qu'en 1848. La traite ne cessa au Brésil qu'en 1850,

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