FAIT LE MIEUX ET LE NEUF
Et de ce que Schramm n'avait pas elFacé ce jeu de mots, on pouvait inférer qu'il en acceptait l'augure.
Il paraissait, ce dimanche, particulièrement excité.
A cette remarque d'un ouvrier qui sortait de la section de vote : « Il leur faudra moins de temps que le 26 mars pour dépouiller le scrutin », Schramm objecta vivement :
— Allons donc! dans les quartiers riches, je ne dis pas... Tant d'aristos en gants jaunes ont aujourd'hui gagné Versailles, qu'on n'aurait pas dû laisser partir ! Mais dans le vingtième, je suis bien sûr, moi, qu'il y aura peu d'abstentions.
— Ou bien Belleville ne serait plus le cratère de la Révolution î s'écria Ferdinand, qui débitait, avec ses spiritueux, laripopée des métaphores du broc.
— On a tout de même eu tort de rouvrir, ce matin, la porte de Romainville, fermée depuis le 30 mars. Le jour est mal choisi.
Cette critique émanait dun long et maigre diable chez lequel tout était circonflexe, les jambes, le corps, la bouche, le nez et jusqu'aux sourcils surmontant des yeux mobiles et bridés. Acteur au théâtre de Belleville, où il jouait les seconds comiques, Adolphe, hors du théâtre, fuyait sa destinée. Il était taciturne, transi et méconnu. La Commune, résultat imprévu! attisait en lui un feu d'ambition dévorant et il comptait sur elle pour sortir d'un emploi qu'il jugeait audessous de ses moyens. Il avait transporté dans l'art dramatique la folie de galon et d'avancement rapide qui sévissait alors, et, honteux de faire rire, il prétendait, à la faveur des circonstances, révéler ses aptitudes à faire pleurer. Il muait du canard à l'aigle.
Quoiqu'il ne fût plus jeune et n'eût rien d'un miroir à femmes, il vivait en garni avec une petite brunisseuse de dix-sept ans, férue de lui et qui proposait à résoudre le problème de savoir si elle était séduite par ses grimaces et ses contorsions ou bien par le regret sincère qu'il en avait après.
Le cordonnier méprisait Adolphe ; il le toisa pardessus l'épaule et dit :
— Vous calomniez Belleville, citoyen... Le peuple y fera son devoir, qui est d'affirmer, par un vote unanime, sa vie communale, sa foi dans l'avenir et sa capacité politique. Comme j'ai dit une fois chez Budaille : u Fils de 93, lève-toi ! Si tu es vaincu, c'est la fusillade, la déportation, un nouveau bail de tyrannie... Si tu es vainqueur, c'est la transformation complète de l'état de choses existant, c'est la liberté, c'est le bonheur! »
— Il n'y a pas à hésiter, dit un naïf.
Et les raquettes continuèrent l'échange de quelques
ÉLECTIONS AU FAUBOURG ol
noms : Viard, Trinquet, Gaillard, Lullior, Tavernier, Dumont, Mallet..., dont on discutait brièvement les chances de succès.
Au sujet des deux derniers, la recommandation du Père Duchéne n'était pas décisive. Mais comme quelqu'un attribuait Téchec probable de ses candidats à leur obscurité, un contradicteur assis sous Tœil-debœuf, à une petite table, et qui suçait des moustaches humides, jaunies par l'abus du tabac, combattit cette opinion.
— Obscurs..., obscurs..., qu'est-ce que cela signifie? C'est le reproche qu'on adressait déjà, le lendemain du 18 mars, aux membres du Comité central, qui ramassaient, pour vous en investir, un pouvoir abandonné. Quel besoin avons-nous de savoir d'où ils viennent? Etaient ils connus davantage, les hommes de 92 qui mûrissaient l'insurrection du 10 août, et ceux qui faisaient ensuite de la Commune, génératrice de la Convention, un corps exécutif auquel l'Assemblée nationale, tremblante, obéissait? Ce n'est pas quand le rebouteur a réduit convenablement une fracture, que je lui demande s'il est docteur en médecine... Félicitezvous plutôt qu'il ne le soit pas : il vous ferait payer ses soins plus cher et serait sans doute moins adroit. A une ère nouvelle, il faut des hommes nouveaux. Pour représenter le prolétariat, vivent ses enfants légitimes ! Et s'essuyant les moustaches, la barbe, à pleine main, il se remit à tirer sur son cigare d'un sou, qui s'était éteint.
Le personnage était mystérieux, solitaire et bizarre. 11 se faisait appeler M. Martin, mais on lui donnait plutôt, hors de sa présence, le surnom de TÉmigrant, h cause d'une casquette de voyage à visière en auvent non moins cocasse que le paletot à pèlerine et à boutons de corne autrefois baptisé raglan et dont l'ampleur conveirait au relâchement permanent d'une brayette désajustée et d'une chemise sans col ni cravate. Son apparition à Belleville remontait au mois de
mai 1870. C'était alors, en prévision, disait-il, d\in prochain départ pour TAmérique du Nord, qu'il avait acheté l'étonnante casquette de musicien aveugle sous laquelle il semblait vouloir passer inaperçu. A cet objet, s'étaient bornées, d'ailleurs, ses emplettes de voyage. Peu de temps après, la guerre éclatant : « Je reste pour voir ça, » déclarait-il. Comme il était à moitié podagre et traînait, la plupart du temps, ses pieds de plomb dans des chaussons, la garde nationale, même sédentaire, n'avait pu, pendant le siège, attendre aucun service de ses quarante-cinq ans approchant. C'était de sa place habituelle, dans un coin du débit, sous l'œil-de-bœuf, qu'il avait assisté aux convulsions de la défense nationale. L'armistice et la paix conclus, il s'était rappelé, un moment, ses projets d'émigration ; mais le 18 mars les avait de nouveau contrariés : il était resté a pour voir encore ça ». Et cet ajournement indéfini n'intriguait plus personne. On avait pris successivement ce M. Martin pour un notaire en fuite, un commerçant failli, un espion allemand et un agent de la police impériale .. Puis les suppositions, transparentes ou brutales, glissant sur sa placidité, on ne s'était plus occupé de lui.
Il habitait une chambre meublée, derrière la Mairie, rue des Rigoles, et ne faisait,- chez Ferdinand, qu'un modeste repas par jour, à midi. Il revenait à six heures et dinait invariablement d'un gloria dans lequel il trempait des mouillettes. Il lisait beaucoup, parlait peu, posément, et avait toujours à la bouche un mauvais cigare qu'il fumait pendant cinq minutes et mâchonnait ensuite pendant deux heures.
Le cordonnier Schramm, favorable aux gens dont l'oreille était ordinairement plus complaisante que la langue, approuva M. Martin.
— Le citoyen a raison. Assez d'avocats, de médecins, de journalistes et de propriétaires dans nos Conseils! Que le peuple cesse enfin de couver des œufs
qu'il n'a pas pondus! N'oublions pas ce que les aigles ont coûté à la France... Je Tai dit, en 69, à la salle Robert : « Les aigles sont des oiseaux pillards, cruels et gloutons. Je ne comprendrai jamais qu'un régime qui préconise le travail et veut le bien-être de tous, adopte l'aigle pour emblème. » Et cela m'a valu trois mois de prison et cent cinquante francs d'amende. C'est la condamnation dont je suis le plus fier.
Un terrassier piémontais au profil mince, agressif, et qui portait à la joue une cicatrice pareille à une marque de fabrique sur la lame d'un couteau, jeta dans le bruit :
— Des orateurs, c'est pas l'embarras!... Mais des hommes d'action comme Blanqui et Flourens, on ne les remplace pas facilement.
Un autre dit : — Si la mort de Flourens n'était pas vraie ?
— Allons donc ! Demandez plutôt au citoyen Rabouille, insinua le concierge du 119 de la rue de Paris, un vieil homme livide et calamiteux, avec des filets de sang dans ses prunelles mouillées. Il régnait en tyran sur la maison abdiquée par une loque de propriétaire et rendait l'existence insupportable aux locataires qui cherchaient à s'affranchir de son joug. On le savait capable de tout pour assouvir sa rancune ou simplement son antipathie. Il était suspendu à son cordon comme une araignée à son fil, et tous les secrets du voisinage tombaient dans sa toile. On le redoutait. On établissait tout bas sa participation à des drames de famille, de ménage, dénoués dans la honte et dans le sang. Il avait pu s'en laver les mains, il ne s'en était pas lavé les yeux. Il suait l'hypocrisie et la délation.
Appelé en témoignage par cet individu, Rabouille rentra et dit :
— Le doute, malheureusement, n'est pas possible. Flourens est bien mort. Défiguré, la tète fendue par un terrible coup de sabre, sa mère Fa tout de même reconnu, à Versailles... Elle a obtenu de Thiers l'autori-
o4 LA COLONNE
satioii de transporter le corps au Père-Lachaise, où l'inhumation a eu lieu, le 7, dès lé matin. La mère et les frères de Flourens y assistaient seuls avec moi, qui avais été prévenu... et une autre personne.
— Un corbeau, fit Schramm.
— Un prêtre amené par la famille, oui... C'était son droit.
Parmi les grognements, Schramm auquel on avait ravi l'occasion de s'ébrouer sur une tombe, proféra : a C'est à débattre. En tout cas, ils n'avaient pas le droi de l'enterrer furtivement. Sa famille, c'était noust c'était le peuple, qui lui aurait fait de magnifiques funérailles. »
— Justement ce c[ue Foutriquet I" n'a pas voulu, observaFerdinand.il a eu peur de voir tout Paris suivre le convoi.
— D abord... et puis marcher sur Versailles.
— Il ne perdra rien pour attendre.
— Flourens sera vengé !
— Duval aussi.
— Et tous les prisonniers que les roussins nous tuent après leur avoir promis la vie sauve.
— Œil pour œil I dent pour dent! On a des otages. C'est pas pour des prunes.
— C'est pour des pruneaux.,, des pruneaux de six livre, comme dit le Père Duchène.
Tout le monde parlait à la fois et piaffait d'impatience.
— Alors c'est sûr qu'on a attiré Flourens dans un guet-apens et que des gendarmes l'ont assassiné? questionna le concierge du 119.
— Assassiné, oui, répondit Rabouille. Pauvre vieux! Il y aura demain quinze jours que je l'ai vu pour la dernière fois. C'est un peu notre faute s'il a été pris. Quelques-uns d'entre nous n'ont pas été justes pour lui. Quand les obus du Mont-Valérien mettaient le désordre dans nos rangs, ils l'accusaient de nous avoir trahis et l'injuriaient. Tu étais là... tu t'en souviens, Quélier?
ELECTIONS AU FAUBOURCr
L'homme qu'interpellait Rabouille, intentionnellement, était un ouvrier d'environ vingt-huit ans, frisé, flambant et enclin aux conc|uète6. Ancien sous-officier, il réalisait, à la 20'' légion, une espérance que l'armée régulière avait trompée et, capitaine de fédérés, paradait dans le costume le plus propre à la double ambition de commander et de plaire. Mais il se signalait encore aux femmes par une taille élancée et surtout par une incomparable moustache blonde, soyeuse et si longue, qu'en nouer les pointes était pour lui un jeu auquel il aimait qu'on le provoquât.
C'était, comme Rabouille, le locataire de Ferdinand. 11 avait profité, naturellement, de la remise des loyers décrétée par la Commune le 29 mars; mais cet avantage lui semblait sans doute insuffisant, car Lhomme, qui le ménageait, s'était résigné à lui ouvrir en outre un compte démesuré.
Quélier avait été le 3 avril, à Chatou, parmi les plus hostiles à Flourens; il évita le regard de Rabouille et répondit : — Les mécontents étaient excusables. Bergeret et Flourens auraient du prévoir la canonnade du fort et de ne pas amener leurs bataillons sous son feu.
— Parbleu! dirent quelques gardes nationaux dont il plaidait la cause.
— Imprudence n'est pas trahison. Allons-nous retomber dans les paniques du Siège? Si le soupçon planait sur Flourens, si l'on traite à présent Dombrowsky de Prussien et Vermorel d'Jwmme à Rouhpr, à qui nous fierons-nous? Enfin, le coup était porté... Comment ne l'ai je pas compris quand il a renvoyé sOn cheval et sest éloigné de nous? Assez souvent, il répétait: « Bien mourir, comme Baudin, est le suprême honneur pour un républicain I » Pour moi, il a été au-devant de ses meurtriers, et s'il a vendu cher quelque chose, c'est sa vie.
— Por sur! déclarèrent les mêmes gardes nationaux, retournés par Rabouille.
Il continua : — Je ne me pardonnerai jamais de l'avoir aissé s'en aller tout seul. Dame! on ne s'était guère
o6 LA COLONNE
quitté depuis Tenterrement de Victor-Noir. Vous le rappelez-vous, ce jour-là, quand il voulait avec Ranvier nous entraîner vers Paris? Et la veille, son appel aux armes, à la réunion de Belleville?
Le Piémontais au profil acéré, dont les arêtes luisaient, dit :
— Celui-là passait de la parole à Faction ! Je le revois rue de Flandre, à la salle de la Marseillaise, lorsqu'on lui apprit l'arrestation de Rochefort. Il se dressa, le revolver d'une main, Tépée de Tautre et cria : « Je prononce la déchéance du gouvernement et je proclame la Révolution en permanence 1 »
Rabouille reprit :
— J'étais auprès de lui quand il arrêta le commissaire de police et lui ordonna de sortir avec nous. L'oiseau n'en menait pas large et, croyant sa dernière heure venue, réclamait sa femme, ses enfants... Flourens lui dit : (^ Vous les reverrez à la condition d'écarter vos agents. Les républicains n'assassinent pas ! » Et il emmena son prisonnier, qui agitait une écharpe pour empêcher les sergents de ville de se jeter sur nous.
— La barricade de la rue de Puebla, c'est moi qui l'ai commencée, dit le Piémontais.
Alors Rabouille s'échauffant :
— Et celle de la rue Saint-Maur, nous a-t-elle donné assez de mal! Les premières barricades depuis 51 !... Dix-neuf ansl... On ne savait plus s'y prendre... Les pavés résistaient; on aurait dit qu'ils boudaient. Mais ensuite, comme ils se laissèrent arracher, comme ils encourageaient nos efforts Mis montaient d'eux-mêmes les uns sur les autres. La rue se soulevait toute seule. La grande barricade du canal a été faite ainsi, sur un signe de Flourens. Ah 1 nous avions raison de l'appeler le Vieux..., comme Blanqui. Tous les deux parlaient aux pavés du faubourg, comme on ne leur parlera plus ! Ils reconnaissaient le langage, la voix de ces hommeslà, qui n'avaient qu'à frapper le sol du pied, pour en faire sortir le décor de l'émeute! Avec eux, avec nous
qui ne les valons pas, disparaîtront, sans doute, les derniers barricadiers !
Schramm, qu'on oubliait, revendiqua sa part de gloire :
— J'ai défié le premier les sicaires de Piétri. C'était en 68, au cimetière Montmartre, le jour des Morts... Quand la tombe de Baudin fut découverte, je dis au citoyen Delescluze : « Avec le montant des souscriptions que votre journal va recueillir, si l'on érige un monument commémoratif à Baudin, que ce soit une barricade! »
Là-dessus, chacun dit son mot.
Adolphe : — C'est à moi que Flourens a demandé s'il trouverait des armes dans les coulisses et le magasin d'accessoires du théâtre de Belleville, où il fit une perquisition.
Quélter: — Il était un peu naïf, le citoyen Flourens... N'espérait-il pas, ce même soir, que les sous-officiers du Prince-Eugène et de la Courtille allaient se joindre à nous?
L'Émigrant : — Pourquoi pas ? Au plébiscite du 8 mai, le scrutin, à la caserne du Prince-Eugène, donna presque autant de non que de otn, et, par les fenêtres, les soldats communiquaient ce résultat à la foule.
Un autre : — Parfaitement! Si nous avions eu, le 7 février, les armes que nous possédons maintenant, nous proclamions la République et la guerre était évitée. Fameuse économie d'hommes et de milliards !
Et Rabouille, à son tour, ressaisissant le fil de ses souvenirs :
— Depuis le jour où je me suis fait inscrire au 03% qui élut Flourens commandant, je peux dire que je l'ai suivi partout. C'est ensemble qu'on descendit à l'Hôtel de Ville le 29 septembre, puis le 5 octobre, pour réclamer lès élections municipales, la levée en masse, la sortie...
— La sortie torrentielle, interrompit Ferdinand.
— ... le rationnement et l'échange de nos vieux fusils
o8 LA COLONNE
à piston contre des chassepots. Lorsqu'il constitua son bataillon de tirailleurs, j'y entrai, et c'est encore au milieu de nous qu'il passa la soirée du 31 octobre...
— Quand c'est qu'on se chamailla avec le 106^...
— Le bataillon des Marguilliers...
— Et le 17^.. le bataillon des Sacristains.
— C'est la nuit suivante qu'on a bouffé le dîner des moblots à Saint-Trochu, dit en riant un garde national obèse.
Son voisin, dont les impressions venaient aussi du ventre, ajouta :
— Et le 21 janvier? C'est encore Belleville qui a fourni les trente-quatre hommes par lesquels Flourens fut enlevé de Mazas et ramené ici, à la Mairie... J'en étais, avec vous, citoyen Rabouille. A une heure du matin on n'avait rien dans le battant. C'est à moi que Flourens a donné vingt francs pour acheter de quoi béquiller. Mais tout était fermé. Même qu'on a réveillé Ferdinand... pas vrai. Rouquin?
Le marchand de vins répondit :
— Oui, c'est la nuit que Rabouille tapait aux volets en m'appelant. Je me suis levé; je croyais qu'on rassemblait le bataillon. Mais Jacques m'a dit : u ^'ous venons de délivrer le Vieux; il est à la Mairie, en train de composer le programme pour demain. En attendant, nous mourons de faim... As-tu quelque chose à manger, n'importe quoi? » Le lendemain, la mairie était reprise.
— Et l'on accusait Flourens d'avoir détourné à notre profit deux mille rations de pain, alors qu'il en avait été consommé tout au plus une centaine... Mais l'occasion était bonne pour exciter Belleville contre Flourens... et Ferry en a profité pour supprimer une distribution de pain chez les boulangers, dit Rabouille.
Les commentaires aussitôt pétillèrent de plus belle *
— Ferry?... Eh ben ! s'il n'avait jamais régalé son cochon plus que nous cette nuit-là, il serait moins gras !
— Il ne faisait pas tant d'esbroufle la dernière fois qu'il est monté à Belleville pour nous remettre un dra-
peau que uous n'avions pas demandé. Il a pu voir, ce jour-là, ce que nous pensions de lui, de sa platine et de son cadeau.
— Il nous envoyait aux avancées pour se débarrasser de nous.
— C'était un drapeau commandé spécialement pour désigner les républicains de Belleville aux coups des Prussiens. On me Ta dit : c'est la vérité.
— Si Ton voulait éprouver notre patriotisme et celui du Vieux, il ne fallait pas, comme a fait Clément Thomas, choisir, pour arrêter Flourens et dissoudre son bataillon de tirailleurs, le moment où il venait nous rejoindre à Maisons-Âlfort et combattre avec nous.
— Clément Thomas..., encore un qui n'a eu que ce qu'il méritait!
Rabouille était allé s'asseoir auprès de M. Martin; il poursuivit :
— Ces gens-là devaient forcément haïr l'homme dont la popularité se fondait sur des vertus qu'ils ne pratiquent pas. Brave, intègre et généreux, il était la coquetterie et l'honneur de la Révolution. Sans besoins personnels, méprisant Fargent et le luxe, il venait en aide aux malheureux. Il leur portait des secours à domicile, il les aimait dans leur misère, dans leur souffrance et dans leur révolte. Il avait pour eux du pain, des fusils et des cartouches. C'est à ses frais que beaucoup d'entre nous furent armés de chassepots. Pendant le Siège, lorsqu'on a formé le 63^, grâce à qui avonsnous été rapidement habillés, équipés, prêts à entrer en ligne? Grâce à lui, aux ateliers de couture improvisés où les femmes gagnaient leur vie en travaillant pour nous. Quant à son désintéressement, a-t-il jamais touché un sou des traitements auxquels il avait droit comme chef de bataillon de marche ou major des remparts, maire-adjoint du vingtième ou membre de la Commission des barricades? Il payait de sa poche, au contraire, la seule ambition qu'il eût : celle de servir le peuple et de l'affranchir. L'indépendance de la Crète
pour laquelle il avait lutté, lui était aussi chère que la nôtre. Il mourait et ressuscitait pour toutes les bonnes causes. Il conformait sa conduite à la belle parole de... je ne sais plus qui : « Tous les hommes sont mes frères, mais ceux qui souffrent sont mes enfants! »
— Lamennais... précisa monsieur Martin. Lamennais : cloche qui sonne le tocsin a.])rësï Angélus.
— Un jour que je demandais à Flourens, au sortir d'une réunion publique pourquoi il y venait en habit noir et cravate blanche et ganté comme Blanqui : (( Des vêtements d'ouvrier indiqueraient de ma part autant d'hypocrisie que de servilité, me répondit-il. Je ne suis pas, comme tant d'autres, un flagorneur de la blouse. Au lieu d'oublier ma condition sociale en allant dans le peuple, j'aime mieux lui en faire hommage >>. 11 appelait Belleville le cœur de Paris. 11 était, lui, le cœur de Belleville. Blanqui, toujours prisonnier, comme un arbre de la liberté enclos et sans feuillage, reverdissait en Flourens. Flourens était la jeunesse du Vieux, et nous exprimions cela dans le terme familier qui les identifiait. Nos ennemis eux-mêmes ne les séparaient plus, les condamnaient à mort ensemble, le 10 mars dernier. La protestation de Flourens, que nous arfichàmes alors dans Paris, relisez-la. « J'ai appris, par une longue expérience des choses humaines, que la liberté se fortifiait par le sang des martyrs. Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures et à cimenter l'union de la Patrie et de la Liberté, je l'offre volontiers aux assassins de mon pays et aux massacreurs de janvier ! » C'était sa fin qu'il annonçait... la fin qu'il a sans doute hâtée. Les plus purs s'en vont les premiers I
Rabouille avait prononcé cette oraison funèbre sans euqihase, en confidence presque, écouté seulement par M. Martin et par le coiffeur Lépouzé, dit Canrobert, qui les avait joints. Autour d'eux des voix discordantes s'escrimaient dans la fumée, les odeurs de cuisine, de
vin et de tabac, les allées et venues, les tournées offertes, acceptées, rendues et les expectorations diverses provoquées par un temps pluvieux et un jour d'élections, chez des gens dévorés de phthisie et de politique.
Et Lepouzé dit avec émotion : — Pauvre FlourensI C'est chez moi qu'il s'est fait couper la barbe, quelque temps avant le 18 mars...
— C'était peut-être pour que vous la portiez en souvenir de lui, insinua Schramm, qui avait remarqué que le coiffeur laissait pousser la sienne.
Schramm, l'oreille embusquée derrière sa batte, n'avaiLpas perdu un mot du panégyrique de Flourens par son ami; il l'entama de sa forte mâchoire.
— Si Flourens s'est fait tuer exprès, il a eu tort.
— Pourquoi? dit Rabouille. Quand on perd la croyance qui vous aidait à vivre, quel prix l'existence a-t-elle ? Est-ce bien à nous de lui reprocher sa lassitude et son découragement? Si sa mort atteste une infidélité, c'est la nôtre.
Le capitaine Quélier, qui avait sur le cœur l'allusion de Rabouille au désordre de Chatou, se rapprocha gouailleur :
— Moi, je conserve une espérance... Qui sait s'il ne suffirait pas de renommer Flourens pour le voir reparaître? On peut essayer...
— C'est bien inutile, répliqua Rabouille. Son souvenir est assez entraînant pour qu'on le préfère encore à la présence réelle des blagueurs et des poltrons.
Quelques bonnes pièces comptaient déjà que la querelle allait s'envenimer; mais Quélier souriait toujours en enroulant sa moustache autour d'un de ses doigts orné de bagues en toc.
L'attention, d'ailleurs, fut distraite de hii par un intermède comique. Un client falot, dont l'opinion ne s'était traduite jusque-là que par de petits cris approbatifs, la manifesta en fausset:
— Vrai de vrai ! Avec Flourens, on était sûr de la
i)'! LA COLONNE
trouée... iU'avaitpromise... Les candidats d'aujourd'hui n'en parlent pas...
Celui-là, un ancien vétérinaire, abêti par l'absinthe, vivait, depuis le siège, dans un rêve perpétuel. Le cerveau facilement dérangé par une succession d'événements considérables, il ne doutait pas qu'on ne prolongeât la guerre et la résistance. Il en était resté à la résolution prise au Vaux-Hall, le 24 février, de s'opposer à l'occupation allemande. Aussi, le 10 mars, avait-il marché avec les gardes nationaux de Belleville qui conjuraient la première tentative d'enlèvement des canons parqués place des Vosges et d'autant plus utiles que les Prussiens, à ses yeux, menaçaient toujours Paris. Maintenant encore, sa crédulité allait jusqu'à considérer chaque sortie des Légions comme une suprême entreprise contre les lignes d'investissement; et tout l'entretenait dans cette erreur, outre le plaisir que les mystificateurs avaient à la faire durer : la canonnade incessante, la garde nationale sur le qui-vive et la solde enfin que la Commune continuait à ses bataillons.
— Voilà sa fièvre obsidionale qui le reprend, dit Ferdinand, sur qui certains mots exerçaient la même fascination qu'un grelot sur des enfants en bas âge.
Mais le l)onhomme insista :
— Vrai devrai! On ne veut jamais m'écouter. J'ai écrit au citoyen Flourens ce que je savais : « Les Prussiens sont à Versailles, gare à vous ! S'ils vous font prisonnier, ils vous pendront ». A présent, ce qui va se passer, je peux vous le dire... Les Prussiens entreront une nuit dans Paris Ils se porteront en masse sur un point faible des fortifications, oi^i ils seront reçus par d'anciens sergents de ville munis de sifflets et de fusées pour se rallier.
Quélier feignit d'abonder dans le sens du toqué :
— Diable 1 Nous n'avons qu'à nous bien tenir... Ah ! ça, citoyen, pourquoi n'avez-vous pas posé votre can-
didature? Nous aurions tous voté pour vous, n'est-ce pas camarades ?
— Oui, oui... A bas les capitulards ! Vive le citoyen La Trouée?
A partir de ce moment, ce fut un jeu d"élire, par acclamation, tous ceux qui entraient et dont la surprise, les attitudes variées, assaisonnaient une plaisanterie sans cela bientôt fade. Mais nul n'obtint plus de succès qu'un bout d'homme décontenancé, à l'apparition de qui les cris redoublèrent.
Quélier en avait donné le signal :
— Moi, voilà celui qui me botte!...
— Bravo ! Nommons le petit père Bagarre !
Les clients de Ferdinand connaissaient tous le père Bagarre, le garçon de place de la station de fiacres voisine. Agé d'une soixantaine d'années, il donnait un peu l'impression d'une marionnette menue et ratatinée dans les vêtements de mise-bas qui ne s'ajustaient pas plus à sa taille, que ne convenait à sa besogne le bonnet de police qu'il portait sur l'oreille. Le gland de ce bonnet de police dédoublé, semblait avoir fourni au menton la barbichette qui s'y attachait; et rien n'était risible comme l'époussetage de la figure par ces deux petits balais.
Officiellement chargé de diriger sur l'établissement de Ferdinand les cochers qui l'employaient, le père Bagarre était, en retour, gratuitement nourri par le marchand de vins, bénéflce d'autant plus appréciable que la station, de médiocre importance, ne procurait pas au garçon de place de forts pourboires, sinon en nature. Aussi était-il, vers le soir, assez souvent plein.
L'ovation qui l'accueillait augmenta son effarement ordinaire.
— Voyons, citoyens', vous savez bien que je n'ai pas de titres...
Quélier protesta : ^
— Pas de titres I Fonctionnaire, est-ce que vous ne
pouviez pas, comme les autres, vous tirer les pieds à Versailles?
— Oh! fit le vieux, en songeant à sa pauvreté qui rendait cette latitude illusoire.
— Mais oui... Et pourtant vous êtes resté au service de la Commune. Ça mérite une récompense.
— Sont-ils drôles!., chevrota le pitoyable bardot. Je ne suis pas un orateur, moi, citoyens.
— Raison de plus! Des perroquets comme Favre, Trochu et tous les Jules de la Démence nationale, n'en faut plus !
— Enfin, père Bagarre, la Commune est contente de vous. Et vous, êtes-vous satisfait de la Commune?
— Oh! oui, citoyens, répondit le garçon de place, confus qu'on daignât le consulter. Elle a décidé que je ne paierais pas mes trois derniers termes... c'est ben honnête de sa part. J'ai lu aussi qu'elle avait suspendu la vente des objets déposés au Mont-de-Piété, et c'est encore bien, ça, parce que je pourrai peut-être retirer plus tard les objets que j'y ai mis...
— Vous n'aurez que la peine de les réclamer. On doit prochainement pi;oposer le dégagement gratuit du linge, des vêtements, de la literie et des instruments de travail.
— Ah! tant mieux... Nos matelas sont au clou depuis 69, à la mort de ma femme, et il y a la petite aussi qui voudrait ravoir sa machine à coudre... C'est un gouvernement ben honnête!...
— Acceptez d en faire partie...
— Ne vous moquez donc pas d'un pauvre bonhomme, monsieur Qaélier...
— En tout cas, vous trinquerez bien avec nous... C'est moi qui régale... Une tournée de sirop... à mon compte, Ferdinand, en l'honneur du petit père Bagarre.
Et le capitaine jouit d'une invitation qui, dans son esprit tourné à la malice, n'était pas seulement désagréable au débitant impayé.
Du fond de sa cuisine, madame Lhomme avait éventé
Fintention; elle vint dans le cadre de la porte de communication et dit :
— Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Quélier... Vous serez cause quil aura encore des histoires avec Ninie.
Mais le fringant officier repartit :
— Bah ! un jour d'élections... Elle ne nous mangera pas. A la votre, père Bagarre ! A la sociale ! Encore un canon que Thiers n'aura pas!...
Et le vieux ayant bu lâcha le ressort de sa barbiche, qui remonta du menton sous le nez.
Céline haussa les épaules, et, s'adressant à son oncle :
— Ils vont le mettre dans un bel état. On dirait vraiment que Quélier s'amuse à émécher le père pour faire endèver la fille. Qu'elle arrive... et tu verras la scène. J'aime mieux ne pas être là. Je monte me changer. Grois-lu que je n'en ai pas encore eu le temps depuis ce matin ? A tout à l'heure...
Le petit Adrien, qui s'était emparé de la canne de l'invalide, après Tavoir attentivement examinée, tirait sur la poignée.
— Qu'est ce que tu cherches ?
— L'épée, répondit l'enfant. C'est donc pas une canne à épée ? Moi, je croyais que toutes les cannes danciens soldats étaient à épée...
Et sous le coup de ce désappointement, il négligea son oncle pour aller se frotter, dans le débit, contre des uniformes.
Prophète, alors, passa dans la cuisine. La petite Sophie y lisait un livre de prix à couverture rouge rehaussée d'or, et la mère Mazoudier lavait, dans une grande terrine, les légumes épluchés pour le dîner. Elle avait un tic : la contraction de bouche continuelle des lapins, si bien que les gens inavertis prêtaient l'oreille à des paroles qui ne sortaient pas.
Prophète dit à la bonne femme :
— Je vous plains, maman Mazoudier, de vivre au
milieu de ces voyous el d'entendre toutes les sottises qu'ils débitent.
— Oh! répondit la vieille, vous les connaissez mal... Belleville ne mérite pas sa mauvaise réputation.
— Allons donc ! Pour un homme honnête et sincère comme votre mari, combien de farceurs et de scélérats?
— Pas tant que ça, monsieur Prophète. Vous les voyez surexcités, bavards, pas d'accord..., mais c'est la faute du Siège et des grands chefs qui les ont trompés et leur ont donné l'exemple des discours inutiles. Vous leur reprochez leur désœuvrement; mais beaucoup d"ateliers sont fermés, comme celui où travaillait Mazoudier, et les autres n"ont pas d'ouvrage pour tout le monde.
— En tout cas, l'argent ne leur manque pas pour boire.
— Oh ! réfléchissez, monsieur Prophète; c'est pas avec trente sous par jour qu'ils peuvent faire des balthazars.
— Ils prennent à crédit; ils vont s'endetter, et ils accuseront le gouvernement de leur misère.
— C'est d'abord la guerre et le Siège qui nous ont mis dans l'embarras. Nous avons moins à souffrir des gens qui ont proclamé la Commune pour sauver la République, allez, que des gens qui voulaient la rendre impossible en déclarant la guerre. Faut être juste.
— Qu'un républicain convaincu comme monsieur Mazoudier parle ainsi, je le comprends. Mais la canaille avec laquelle il se compromet n'est pas guidée par une idée sociale, ni même politique. Elle n'écoute que ses mauvais instincts et ses appétits. Son rêve est de jouir sans travailler.
— C'est le rêve de tous ceux qui travaillent indéfiniment sans jouir.
— Enfin, Commune, la Commune..., qu'est-ce que ça signifie? Tout en commun?
— Tout, c'est peut-être beaucoup dire... mais quelque chose de plus que la peine, le besoin et l'espérance éternelle.
ÉLECTIONS AU FAUHOURG 67
— Croyez-moi, ces insensés n'en onlpaspouriinmois.
— Tant pis, monsieur Prophète, car ils ont jeûné beaucoup plus longtemps que ça et un petit dédommagement leur était bien dû.
— Est-ce que vous seriez une ijarlageuse, maman iMazoudier ?
~ Je ne sais pas. Je suis du parti des bons cœurs, comme monsieur Rabouille et ce pauvre monsieur Flourens, qui était si sympathique!... Et pas fier malgré son instruction... Il est venu plusieurs fois chez nous. C'était un homme dans le genre de monsieur Rabouille, toujours disposé à rendre service et le nez dans les livres, quand il ne faisait pas de barricades. Mais monsieur Flourens lisait par plaisir, tandis que monsieur Rabouille, qui n'est qu'un ouvrier, lit pour apprendre : voilà laMifférence. N'empêche qu'ils s'entendaient bien et que la mort de monsieur Flourens a été un vrai chagrin pour son ami.
— Oh! oui alors! dit la petite Sophie, laissant de cùté l'histoire de Jeanne d'Arc.
— Vous le connaissez depuis longtemps, ce Rabouille ? demanda Prophète.
— Oh! je crois bien... près de dix ans, répondit la vieille. Nous habitions chaussée de Ménilmontant, où monsieur Lhomme a tenu son premier débit de vins, quand monsieur Rabouille est venu demeurer dans notre maison. C'était en 61.
— J'avais deux ans, dit Sophie.
— Oui, et ton frère n'était pas encore au monde, continua la mère Mazoudier. A la fin de l'hiver, monsieur Rabouille tomba gravement malade... une fluxion de poitrine, et comme il n'avait pas de famille, monsieur et madame Lhomme, chez qui il était en pension, le soignèrent avec beaucoup de dévouement. Madame Lhomme ne regardait pas à monter plusieurs fois par jour dans sa chambre, au sixième, pour lui porter ses potions. Mais vous devez vous en souvenir^, monsieur Prophète?
— Ma foi, non. Je venais, en ce temps là, beaucoup moins souvent qu'aujourdhui chez ma nièce. Je ne pouvais pas remarquer...
— C'est vrai. Un peu plus tard monsieur Rabouille, qui s'était remis, alla travailler en province. Il ne revint à Paris qu'en 67, pour l'Exposition. Dans cet intervalle, monsieur Lhomme avait vendu son fonds de la chaussée Ménilmontant pour s'établir ici oij, naturellement, monsieur Rabouille fut encore le pensionnaire de ses amis. Ils n'ont pas obligé un ingrat. Il se jetterait au feu pour les enfants, qu'il a vus tout petits...
— Il est si bon! s'écria Sophie. Nous l'aimons bien aussi. Mais pourquoi qu'il a toujours été triste? Le savez-vous, maman Mazoudier?
— Non. Il gagnait bien sa vie dans une fabrique de machines-outils, à Ménilmontant. Il a tort de ne pas se marier. Il s'ennuie, célibataire... J'en connais une au moins pourtant qui ne se ferait pas prier pour entrer en ménage avec lui.
— Qui? interrogea vivement la gamine.
— Ninie..., la cravatière, la fille au père Bagarre...
— Ahl ben merci! dit Sophie, sans explications.
— C'est pas difhcile à deviner; elle est constamment sur ses talons. Il n'y a que lui qui ne s'aperçoive de rien. Il a l'esprit ailleurs. Il était moins indifférent aux avances, dans le temps... Un si beau gars, et si doux, si incapable de faire de la peine à quelqu'un ! C'est après son retour seulement, en 68, qu'il a commencé à s'occuper de politique. Il accompagnait souvent Mazoudier dans les clubs, à la fin de l'Empire. Ils ont connu là tout le personnel à peu près de la Commune. 11 ne tiendrait qu'à eux d'avoir un grade, de remplir des fonctions... Mais chacun sert la République à sa manière, n'est-ce pas? et il y a des manières pour tous les goûts. Lorsque monsieur Rabouille fréquentait les réunions publiques, avant la guerre, je me rappelle que Mazoudier disait : « C'est pour lui comme un moyen de s'étourdir... » Mais il a changé d'avis quand il a vu
monsieur Rahouille agir pendant que les autres parlaient. Je vous le répète, monsieur Prophète, il n'y a pas d'iiomme plus estimable que lui, cachant davantage le bien qu'il fait. Il déprécie l'argent en montrant qu'on n'en a pas besoin pour être charitable. Ah! si tout le monde était partageux à sa façon, il y aurait moins de malheureux, pour sur!
Ces éloges finissaient par agacer l'invalide, qui saisit l'occasion d'y couper court en répondant à une question du petit Adrien rentré dans la cuisine et regardant la mère Mazoudier mettre le pot-au-feu.
— N'est-ce pas, m'n'oncle, qu'il y a chez toi une marmite où tiendrait un bœuf tout entier et un gril à roulettes pour des masses de côtelettes?
— Il y a belle lurette qu'on ne les utilise plus.
— Pourquoi?
— Parce que nos cuisiniers n'ont plus, comme autrefois, deux mille bouches à nourrir.
— Combien vous êtes à présent?
— Environ sept cents.
Le gamin réfléchit un instant et dit :
— Alors, c'est assez d'une marmite pour un veau.
A ce moment, une grosse femme qui portait une boîte à lait entra dans la cuisine et demanda trois sous de bouillon.
— C'est tout ce qu'il vous faut, m'ame Bourdin? dit la mère Mazoudier, après avoir servi la nouvelle venue-
— Oui, fit celle-ci. 11 n'y a pas moyen de décider mon homme à se lever, même pour aller voter. Qui dort dine. Il n'a pas quitté le lit depuis deux jours.
— 11 est malade?
— Malade comme vous et moi... Il a ce que les autres appellent la flemme morhus. Ça le prend tous les mois. On ne peut plus l'arracher du lit. C'est pas possible de trouver un homme qui dorme comme celui-là des quarante-huit heures d'enfilée, et qui ne se réveille que
pour se rendormir. Rien n'y fait. On a beau le bourrer de coups de poing, le pincer, lui tlanquer des potées deau dans la figure, il ne bouge pas plus qu'une souche. Tant qu'il n'a pas son compte de sommeil, des navets! Et son compte, il ne Ta qu'au bout de trois jours. Ah! ranimai!... C'est i)as à dire qu'il soit méchant, mais quel tas !
Et elle s'en alla.
A la question de Prophète : Qui est-ce?
— Marne Bourdin, la matelassière qui vit avec Jéricho... l'emballeur... Vous savez bien? répondit la mère Mazoudier.
— Non, je ne sais pas.
— C'est étonnant. Tout le monde dans le quartier connaît Jéricho... Jéricho, c'est un surnom qu'on lui a donné parce qu'il est gueulard. Quand il se réveillera, on Ten tendra d'ici. On croirait qu'il va tout avaler, mais il n'avale rien; il est plutôt taffeur. La matelassière et lui sont ensemble depuis cinq ans. Us. demeurent en face, rue du Jourdain. C'est la misère en deux volumes. Quoique ça, ils ont été encore plus malheureux. Pendant le siège, comme ils ne sont pas mariés, ils n'avaient guère pour vivre que les trente sous de Jéricho. La Commune est moins sévère : elle ne reconnaît pas qu'aux femmes légitimes le droit d'avoir faim.
— Parbleu! son rùle est d'encourager la débauche, après la fainéantise.
Mais la mère Mazoudier, toujours indulgente :
— La paresse de Jéricho ne fait de tort qu'à luimême, tandis qu'elle serait nuisible aux autres, si les parents de Jéricho lui avaient laissé des rentes et s'il dormait dessus. Dans ce cas-là, pourtant, personne ne lui adresserait de reproches et il jouirait de l'estime générale. .
Quelqu'un frappa sur l'épaule de Prophète, qui tournait le dos à la porte.
— Ah î ça, vous vous cachez donc? Je vous cherchais partout, dit le coiffeur Lépouzé. Il n y a pas foule à la section de vote... L"élan n'y est plus et je doute qu'on or^qanise, ce soir, une retraite aux lampions comme le :26 mars. Faut dire que le temps ne s'y prête guère. Je suis tout trempé pour avoir traversé la rue. Venez donc avec moi réchauffer le four, monsieur Prophète. Il n'v a là que des amis.
Chassés de la tonnelle par la pluie, les clients étaient plus nombreux au comptoir, si bien qu'on ne voyait plus du petit père Bagarre, délaissé, que le bonnet de police secoué par la houle et quelquefois chavirant... A cliaque instant, l'éclair d'un litre, au bout des bras de Ferdinand ou dAlexandre, fendait le nuage amoncelé sur les consommateurs, et la foudre tombait du haut de Schramm : « Comme j'ai dit en 69, à Ménilmontant : le modérantisme, c'est la mort !... Comme j'ai dit aux jésuites apostés qui m'interrompaient, un soir, à la Belle Moissonneuse : Appelez-moi citoyen !... >>
Prophète et Lépouzé allèrent s'asseoir au fond de la salle, non loin de la table où causaient Rabouille et l'Émigrant; mais à peine y étaient-ils installés que le concierge du 119 se dirigeant vers eux, dit :
— Monsieur Prophète doit savoir ça, lui... N'est-ce pas qu'on a trouvé dans le tombeau de Napoléon, aux Invalides, des matières faciles à monnayer?
— Je n'en ai pas entendu parler, répondit un peu sèchement l'ancien soldat.
— Mais non. Ce qu'on a pris pour la faire fondre, c'est l'argenterie des ministères.
D'autres grains de sel relevèrent ce thème fourni par l'acteur Adolphe sur la foi des journaux.
— Que l'on commence donc par déboulonner la Colonne et par en remettre le bronze dans la circulation...
— Sous forme de canons...
— Ou de gros sous à l'effigie de la Commune.
— Pour payer leur solde aux gardes nationaux.
It LA COLONNE
Rabouillle sourit et ne put s'empêcher dédire :
— Si vous ne comptez que là-dessus!... Est-ce que vous vous imaginez, par hasard, que la Colonne tout entière est en bronze ? La bonne blague !
— C'est un monobronze, déclara Ferdinand, qui eût été, d'ailleurs, embarrassé de donner au mot une signification précise.
Rabouille reprit :
— Le fut est en pierre de taille et il n'y a que les plaques de revêtement qui soient en bronze.
Les corneilles de cabaret qui Técoutaient s'entre-regardèrent avec une surprise mêlée d'incrédulité, et Prophète lui-même, ignorant comme eux, soupçonnait Rabouille démystification.
Un ouvrier trancha :
— Bronze ou maçonnerie, qu'on la renverse d'abord, on verra après.
— Ce n'est pas tout I s'écria Schramm. En attendant qu'elle entraîne dans sa chute le chef d'une race de loups et de bandits, je demande qu'on mette à Bonaparte une chemise rouge sur le corps et un voile noir sur la tête, comme aux assassins etaux parricides qui marchent àl'échafaud !
Quélier haussa les épaules :
— La Colonne... qu'on la vende tout simplement à un entrepreneur de démolitions.
Mais deux blouses protestèrent :
— Merci. Pour qu'on en promène les débris, plus tard, comme des rehques...
— Ou pour qu'on en retrouve le bronze au clocher des églises...
Rabouille, qu'ennuyaient les paroles inutiles, demeurait étranger au débat et Prophète n'y prêtait attention que dans l'espoir d'être édifié sur les projets delà Commune. Mais le petit Adrien choisit justement cette minute pour accabler son oncle de démonstrations d'amitié ; et l'ouvrier mécanicien, à qui ce tableau était insupportable, dit, tout cà coup, de sa place :
ELECTIONS AU FAUBOURfr lô
— Vous attachez beaucoup trop d'importance aux avantages matériels de cette destruction et vous n'en considérez pas assez TefTet moral, qui est seul intéres-' sant. Que la Colonne soit un monument dénué de valeur artistique ou bien que la Commune retire un bénéfice plus ou moins grand de la conversion du bronze en monnaie, la question n'est pas là. Il s'agit, avant tout, de mettre d'accord nos principes et nos actes, en faisant disparaître un odieux symbole incompatible avec nos idées de fraternité universelle et avec le dégoût que nous inspirent tous les malfaiteurs de l'humanité. Il ne suffit pas de jeter bas la statue du berger : le troupeau et les chiens, dont on a prétendu perpétuer la mémoire, sont aussi méprisables. Pas d'équivoque. Nous commettons sciemment un attentat à la gloire avilie. Nous rappelons la France à la raison. Nous n'estimons pas le souvenir de ses égarements respectable. Nous nous refusons à immortaliser l'aveugle soumission d'un pays qui sest laissé confisquer sonénergie par un aventurier. Nous brisons ensemble l'idole et ceux qui l'ont adorée ou soufferte. La gloire d'un peuple c'est tout ce qui l'améliore ou le fortifie. Cet idéal correspond-il à la définition du conquérant : un homme qui, généralement, à sa chute ou à sa mort, laisse son pays affaibli et diminué ?
Prophète faisait la sourde oreille et affectait déjouer avec le petit Adrien.
Rabouille redoubla :
— Voilà le résultat cependant que la Colonne propose à notre admiration, pas autre chose.
Monsieur Martin, dont l'approbation cherchait une formule, essaya discrètement celle-ci :
— La Colonne... seringue nationale pour injections d'héroïsme et de servitude.
Rabouille continuait :
— Le magnifique réveil de 92, la France se levant à l'appel de la Convention pour défendre contre l'Europe coalisée, l'intégrité de son territoire, est-ce gravé dans
le bronze de la Colonne ? Ce bronze lui-même provientil de canons pris sur renvaliisseur àYalmy, Jemmapes, * Hondschoote, Wissembourg, Wattignies, Fleurus ?... Pas du tout. Dédié par Napoléon à la Grande Armée, comme on abandonne à des complices une pari de butin, ce monument éternise une légende militaire de meurtre, de pillage et de rigolade... Oui, de rigolade... Les campagnes du i^remier Empire évoquent pour moi des promenades d'orphéons allant, bannières déployées, gagner de nouvelles médailles en des concours internationaux. Napoléon ne fut qu'un chef de fanfare habile à procurer des distractions et des récompenses à une troupe de vieux drilles.
— Proudhon a déhni Napoléon : un entrepreneur de roulage, notaTEmigrant.
— Et quelles récompenses ? Celle que la Convention avait promise par décret aux défenseurs de la Patrie, c'est-à-dire un milliard de biens nationaux à partager entre eux? Celle que Bonaparte faisait encore briller aux yeux de Farmée d'Egypte ? « Chaque soldat, au retour de cette expédition, aura de quoi acheter six arpents déterre. » Quelle plaisanterie ! La vérité, c'est qu'il songeait surtout à purger la France et à débarrasser les nobles et la haute bourgeoisie de créanciers menaçants, en lâchant les sans-culottes dans les plaines de la Lombardie, où les généraux seuls trouvèrent honneurs et richesses ; en embarquant les patriotes pour l'Egypte et, plus tard, en envoyant à Saint-Domingue, sous un climat implacable, les débris des armées d'Allemagne, que le souvenir de Marceau, de Hoche, de Jourdan et de Kléber, hantait comme un reproche. La vérité, c'est qu'aux citoyens bernés et baladés, rien ne fut distribué des biens d'église acquis par l'escroquerie et la mendicité, des biens nationaux, ni de la réserve territoriale que devait assurer la Belgique. Tout alla aux tripoteurs, fournisseurs, accapareurs, banquiers et capitalistes. Les soldats ne reçurent, à la fin, pour amuser leur vieil-
lesse, que ces hochets de l'enfance : des croix; et les plus abîmés, en fait de prétention à la terre, n'eurent droit qu'à un jardin auxinvalides! Il n'y a pas là de quoi les glorifier. Dupés, ils chérissaient encore le spoliateur ; aveugles, ils se félicitaient d'avoir fondé la fortune des voleurs et garanti à la propriété un siècle d'accroissement et de respect ; ruinés, bons à rien, ils étaient fiers d'être Français, parce que leur image dégouline de la Colonne, comme du suif refroidi le long d'une bougie éteinte !
A demi-voix, en parenthèse, M. Martin rappela répigraphe de Proudhon : Delebo eum de memoria liominum, qu'un garde national prit sans doute pour du latin d'église, car il se pencha vers son voisin et grasseya :
— Qu'est-ce qu'y dit l'autre : la messe?
Prophète jouait toujours avec Adrien ; Uabouille, ('chauffé, poursuivit :
— Quant à la moralité de leurs chefs, la moralité des Murât, Bernadotte, Masséna, Lannes, Macdonald, Marmont, Soult, Berthier, pour ne citer que les plus fameux, ah! parlons-en... Ou plutôt, écoutons Thiers, oui, le même Thiers qui s'entoure aujourd'hui de généraux bonapartistes..., écoutons Thiers en parler, dans son Histoire du Consulat et de i Empire. « Toutes les dilapidations, ce sont les généraux qui les ont commises et en ont bénéficié ; ils ont pillé les pays conquis, fait le profit sur la solde et partagé avec les compagnies de fournisseurs le produit de leurs vols. » Il n'y a pas d'erreur: un désastre dont les suites furent épouvantables : la capitulation de Baylen, est dû à la cupidité des chefs et la division Dupont se rendit parce que ses bagages s'encombraient de toutes les dépouilles de Cordoue. De même, la retraite de Russie fut retardée, au début, par le désir qu'avaient nos vieux guerriers de rapporter des souvenirs de leur passage à Moscou... A cet égard, l'armée du second Empire est restée fidèle à la tradition : le sac du Palais d'Eté le témoigne.
/b LA COLONNE
« Décidément, ce n'est pas de ces rapaces que Ton peut dire ce que Ségur disait des volontaires de la République, parmi lesquels il avait servi : « Ils demeurèrent pauvres au milieu de tous les biens qu'offre la victoire. » Pour ceux-ci, en effet, la guerre n'était pas un métier, mais une nécessité; ils s'y pliaient par devoir et non par ambition ; ce n'était pas en conquérants qu'ils passaient le Rhin, mais en libérateurs. L'armée de Sambre-et-Meuse mourait de faim, lorsqu'elle eut pu vivre de rapines. Quant à des récompenses, nul n'en attendait et, moins que tous les autres, ces grenadiers de Hoche qui pacifiaient la Bretagne et n'eussent pas voulu d'un avancement obtenu dans la guerre civile. Nous voilà loin, n'est-ce pas ? de l'armée du Coup d'Etat, des officiers de 48 et de 51, ramassant des croix et des galons dans le sang des Parisiens. Et pourtant, le jour oii la reconnaissance nationale eut à s'exprimer, est-ce aux quatorze armées qui défendirent le pays et sauvèrent la République en 93, qu'elle laissa ériger un trophée ? Non, mais à cette armée vagabonde qui traînait à travers l'Europe la France à bout de forces, en la parant de lauriers, comme de fleurs une victime avant l'immolation. »
Schramm, qui trouvait longs les discours qu'il ne prononçait pas, interrompit :
— Il est temps que Paris se purifie de celte grotesque parodie du trophée romain et renvoie à Sainte-Hélène la charogne du premier Bonaparte, pour mettre à sa place, dans le tombeau des Invalides, les restes du général Malet I
Mais l'Émigrant observa doucement, sous la visière de sa casquette :
— Quelqu'un a dit cela avant vous, mon ami : le fondateur du Positivisme, cet Auguste Comte...
Le Piémontais s'écria : — A bas la noblesse! 11 n'y a d'auguste que le peuple souverain !
Et M. Martin, souriant, rentra sous sa casquette et dans son raglan vert, tandis que Rabouille reprenait :
— Thiers et ses épaves d'empire, sont vraiment en bonne posture de reprocher à la Commune ses excès, au bout d'un mois à peine de pouvoir et de difficultés ! Ils affirment que nous ne sommes que des batteurs d'estrade recherchant avant tous les émotions de la lutte et la satisfaction des plus basses convoitises. N'est-ce pas plutôt ce qu'on peut dire de ces hordes frénétiques dont la Colonne symbolise les cent coups? On nous objecte que les grognards d'autrefois achetaient au prix de leur vie ou tout au moins au prix de fatigues et de privations inouïes, quelques heures de désordre et de plaisir... Leur excuse, alors, serait la votre, prolétaires las et meurtris, qui êtes prêts à payer de votre sang aussi une joie même passagère! Mais cette excuse vous- n'avez pas à l'invoquer. Vous êtes les soldats d'une cause juste et non des prétoriens; c'est ahn que vos hls soient libres que vous consentez à mourir, et non plus, au contraire, par amour pour le fouet et la chaîne; et comment vos fautes mêmes ne mériteraientelles pas l'indulgence, quand on les compare avec la longue suite de scandales et de crimes enroulés, comme des images de piété, autour du mirliton de la place Vendôme?
— Rabelais disait : « Ce que les Sarrazins et barbares jadis appelaient prouesses, maintenant, appelons briganderies et meschancetez », murmura M. Martin.
Rabouille avait quitté sa place ; il conclut, debout, au milieu de la salle :
— Je ne regrette qu'une chose... J'aurais voulu montrer un plus profond détachement des préjugés qui nous oppriment, en leur sacrifiant, moi aussi, jusqu'à des souvenirs de famille ordinairement vénérés. Au bas du décret de la Commune, aucune signature ne vaut celle du vieux Delescluze, dont le père, ancien sergent de la Grande Armée, est mort aux Invalides.
Depuis cinq minutes, Ferdinand adressait à son ami des signaux de détresse auxquels Rabouille, emballé, hors de lui-même, ne prenait point garde. La voix du
78 LA COLONXE
marchand de vins appuya ses instances télégraphiques inutiles.
— Jacques I
Mais Prophète, qui se contenait encore, leva les yeux et coupa la communication.
— Laisse donc monsieur s'amuser ; ça n'est pas son turlututu qui usera le « mirliton », comme il dit.
— En effet. Aussi ne sagit-il pas de Fuser, mais de le mettre au rebut tout de suite.
— Eh! bien! tonnerre de Dieu! je serais curieux de voir ça !
Prophète, écartant Adrien, s'était dressé, à bout de patience. Les deux hommes, en face Tun de Tau Ire, tremblaient de colère et de défi.
Ferdinand se précipita : — Allons, c'est pour rire, mon oncle... Vous interprétez mal les paroles de Jacques. Il s'élève au-dessus des personnahtés.
— C'est donc à moi d'en faire et de lui dire qu'il vient de tenir le langage d'un...
Le mot ne fut pas prononcé ou se perdit dans le tumulte. Au moment où Prophète accompagnait son invective d'un geste de menace, quelqu'un se glissa entre les deux adversaires, une femme dont Fépais chignon se prit au crochet qui terminait le bras de l'invalide. Elle se dégagea et dit, comme si son intervention était accidentelle :
— Après qui donc en a-t-il, ce vieux-là?
D'autres qu'elle, d'ailleurs, s'interposaient ; Ferdinand répétait : « C'est un malentendu... »; la petite Sophie, tout émue, courait chercher sa mère, tandis qu'Adrien jubilait et que l'insidieux Quélier, auquel la scène était, par certain côté, désagréable, goguenardait : « Heureusement que Ninie est arrivée... Un peu plus, on lui chiffonnait son béguin. »
Mais celle-ci se retournant brusquement : — Vous, mêlez-vous de vos affaires, n'est-ce pas? Je ne vous demande pas Fheure qu'il est. . Ah ! c'est toi . . .
Arrêté au passage, son père qui cherchait à gagner
subrepticement la porte, cacha sa confusion sous le honnet de police dont le gland désolé pendait...
— J'étais bien sûre de te rencontrer ici. On t'a encore fait boire. C'est du propre !...
Justement, Céline entrait, s'informait. Ninie la rembarra à son tour : — Ce qu'il y a? 11 y a que les po" • hards finissent toujours par se cogner, parbleu! Mais
est bien égal à l'empoisonneur, pourvu qu'il y trouve -on compte. Allons viens, papa. A.ssez godailler...
Et la grande fille, brune, plate, aux jolis yeux gris et aux lèvres rouges, dans un visage long et pâle, emmena le vieux garçon de place qui plaidait mollement les circonstances atténuantes : la pluie, les élections, la politesse des citoyens qui l'avaient invité...
— En voilà du chabanais pour- un petit grain! dit Quélier.
— Elle t'a tout de même envoyé dinguer, fit un camarade narquois.
— Oh! il ne faut pas juger sur les apparences, insinua le beau capitaine, dont la fatuité se ménageait les J»énéfîces du doute.
Cependant, Ferdinand, Céline, Lépouzé et quelques clients s'entremettaient pour réconcilier Rabouille et Prophète.
Le marchand de vins disait à son ami : — Ah ! ça, qu'est-ce qui t'a pris? Je ne t'ai jamais vu comme ça... C'est pas sérieux... Laisse-moi arranger les choses. L'oncle est un brave homme au fond. Mais tu l'as provoqué... C'est un vieux soldat; il a la tête près du bonnet, quand on touche à ses reliques.
Rabouille répondit ; — Si j'ai eu tort, sois tranquille...; pareille altercation ne se renouvellera pas. Bonsoir.
Mais calmé, étonné de lui-même de son algarade, il était triste dans son cœur, oii se rouvrait une blessure «aicienne faite par l'absence.
Céline, mise au courant de la querelle, s'eft'orçait également d'en atténuer les conséquences et d'apai-
ser son oncle qu'elle avait entraîné dans la cuisine.
— Nous connaissons Rabouille. Bien sûr, il n'a pas eu rintention de t'offenser. Il regrette déjà son emportement. Il faut qu'on Tait excité... car il ne boit pas, il ne boit jamais, et rien que la crainte de nous désobliger Faurait bridé...
Prophète bougonna : — Peu importe. Je ne lui disputerai pas le terrain, voilà Faffaire. Si vous voulez me voir, vous viendrez à THôtel.
Mais la résolution coûtait à son âge, à ses affections, à ses habitudes; il songeait aussi que ses débuts dans le rôle d'investigateur n'étaient pas heureux et qu'il avait tari la source de renseignements à laquelle il espérait puiser. Et sa résistance en arrivait à s'irriter de ce qu'on ne trouvait pas d'arguments pour la vaincre.
Ferdinand accrut encore ce dépit en présentant maladroitement la défense de Rabouille qu'il n'avait pu, dit-il, retenir.
— C'est préférable, du reste, car vous n'êtes, ni l'un ni l'autre, des gaillards qu'on fait changer d'idée, hein? Mais la première fois que vous vous rencontrerez, tout sera oublié et vous en serez quittes pour éviter certains sujets de conversation. Je ne comprends rien à l'exaltation de Rabouille aujourd'hui... C'est l'atmosphère, l'entourage, qui lui ont tapé sur la coloquinte. J'ai déjà observé ce phénomène. Depuis la mort de Flourens, d'ailleurs, Jacques est très agité et tout ce qui lui rappelle son ami le rend agressif. Faut pas lui en vouloir, mon oncle. On vous rabibochera.
— Je ne m'en soucie pas, dit Prophète.
Et Céline, les enfants eux-mêmes insistèrent vainement pour qu'il ne s'en allât qu'après dîner. Toutefois, il finit par promettre de revenir, et sur l'assurance qu'il ne tarderait pas, sa nièce et son neveu le laissèrent enfin partir.
Alors, autour du comptoir, les commentaires que sa présence étouffait, crépitèrent.
ÉLECTIONS AU FAUBOURf, 81
— As-tQ VU comme il s'est rebifïé l'ancien? Il a du poil au cœur.
— Sans la fille au père Bagarre, il te harponnait mon Rabouillé!
— Un fameux outil, son crochet.
— Ça vaut mieux qu'un nez d'argent.
— Aussi Rabouillé a-t-il prudemment levé l'ancre, dit Quélier.
— Le vieux bras de fer aussi.
— Oui, mais après...
— Il n'avait pas de permission, expliqua Ferdinand. Et vous savez le tarif, pour les manquants à Tappel du soir : huit jours de salle de police avec privation de vin.
— C'est dur, pour des hommes de cet àge-là de coucher encore à la boîte et d'être traités comme des conscrits I
— L'Hùtel des Invalides tout entier n'est pas autre chose qu'une vaste prison. C'est Dubois de Crancé qui le disait en 1791, murmura l'Emigrant, dans son coin.
— Ils seraient mieux chez eux qu'à l'Hôtel.
— C'est pourquoi on leur a doré la pilule.
Cette allusion au Dùme des Invalides érgaya les buveurs jusqu'à ce que le cordonnier Schramm s'écriât : — Le fait, pour un invalide, de monter la garde, est moins pénible que ridicule. Depuis quand est-il nécessaire de déguiser en soldats les portiers des musées et les pensionnaires d'hospices? Les fédérés en cheveux blancs qui quittent une femme et des enfants pour se rendre aux remparts, sont d'autres modèles de dévouement et d'abnégation.
Lépouzé saisit l'occasion de faire oublier qu'il avait été Canrobert.
— Le service intérieur, aux Invalides, comporte une sujétion plus révoltante encore. L'oncle de Ferdinand m'a raconté qu'un piquet de pensionnaires en armes, est commandé, chaque dimanche, pour assister à la messe qu'on célèbre dans la chapelle.
Des dénégations, des rires et des huées accueillirent cette information. Mais Ferdinand en ayant certifié Texactitude, Schramm fit encore explosion :
— Vous entendez, citoyens! Je répéterai donc simplement ce que j"ai dit, un soir, au Vieux-Chêne : Que devient la liberté de conscience, sous un régime qui oblige le peuple à passer de Técole, oi^i Ton apprend à adorer un Dieu en trois personnes, à la caserne, où cette Trinité s'adjoint, pour la renforcer et la défendre, un compère couronné? »
La nuit était venue, hâtée par le mauvais temps, le recul de la maison et le voisinage de Féglise, coutumier d'ombre... Une guitare s'accorda, grêle et plaintive, et la clianteuse ambulante de Taprès-midi, essorant sa chanson trempée de pluie, commo ses vêtements, son visage et sa voix, commença :
Pourquoi gémir, cela n'avance guèrt-.
Un homme a dit : l'Empire c'est la paix! Depuis ce temps, on fit vingt fois la guerre, Il est trop tard pour le trouver mauvais..
Alexandre, le plongeur, monta sur un ta])0urei et alluma, entre les branches de la lyre suspendue au plafond, une petite étoile tremblante sous laquelle roulaient toujours, dans le vent de la porte, d'épais nuages traversés d'éclairs et de grondements que perçait, par intervalles, l'ironique refrain de la chanteuse à mentonnière :
Vous vous plaignez, Français, vous avez ((tri !
Les deux semaines qui suivirent, du 17 au 29 avril, virent fondre sensiblement la petite troupe de volontaires sur laquelle Philibert Lacouture et Timothée Prophète avaient cru pouvoir compter. Chaque jour leur enlevait des partisans et les événements les plus propres à entretenir leur indignation semblaient être ceux, au contraire, qui éclaircissaient les rangs des mécontents. Les défections, à dire vrai, ne se produisaient pas franchement, mais Lacouture et son ami (Missent peut-être préféré un abandon brutal et motivé à la tiédeur et au relâchement qu'ils constataient.
— Il y a quinze jours, gémissait Prophète, je me serais fait fort d'entraîner au moins deux cents hommes... C'est à peine, maintenant, si nous en déciderions cent cinquante à marcher avec nous.
— Bah ! répondait Lacouture, dont les gros yeux blancs riboulaient dans une face vultueuse, cent cinquante hommes déterminés suffisent pour mettre à la raison ces bandits... d'autant plus que nous n'irons pas il eux les mains vides et la bouche en cœur, comme les
^4 l'A COLONNE
pékins qu'ils ont fusillés place Vendôme, le mois dernier.
Il avait fallu renoncer presque tout de suite aux réunions régulières du soir, où les invalides devaient apporter leur glane quotidienne. Outre la difficulté de les rassembler avant ou après Tappel, maints locataires grincheux des salles d'Hautpoul et Louvois, s'étaient plaints qu'on les empêchât de dormir et qu'on bousculât leurs habitudes. Des observations analogues, de la même part, avaient fait négliger, comme lieu de rendez-vous, le chaufïoir situé au bout du corridor de Grenoble et commun aux pensionnaires des deux salles.
C'était une grande pièce que garnissaient un poêle, des tables et des lavabos. Bien qu'elle ne fût guère fréquentée que le matin, à l'heure des soins de propreté et du frater qui rasait les invalides, ceux-ci avaient vu d'un œil assez peu favorable l'envahissement du chauffoir, pour que Prophète ne persistât pas à les y convoquer. C'était convenu, d'ailleurs : hors le cas de force majeure, on ne tiendrait plus conseil.
— Cela vaut mieux, dit Lacouture ; nous n'userons pas leur zèle. Il serait imprudent d'imiter le berger qui criait : au loup I pour se distraire et qui fut mangé, faute de secours, le jour qu'il en réclama pour de bon.
Mais Prophète n'était pas de cet avis.
— Je crois, moi, qu'ils vont se détacher de nous davantage, et que nous avons tort de les laisser se refroidir. Ils prennent déjà beaucoup moins au sérieux les menaces des rouges... Mon idée d'envoyer, à lourde rôle, quelques-uns des nôtres en éclaireurs, place Vendôme, n'était pas si bête... Leurs rapports auraient tenu les camarades en haleine.
— Ben oui, vieux, mais puisque la place n'est plus approchable, c'est les déranger inutilement, et ils te Font bien dit.
— Excellent prétexte pour se défiler 1
FAISONS LA CHALNE
~ Quoiqiril en soit, nous avons pu nous convaincre qu'ils ne nous en contaient pas.
En effet, induits en méfiance par les renseignements du couple alsacien Klauss-MuUer, Prophète et Lacouture avaient eux-mêmes, au commencement de la seconde quinzaine d'avril, poussé une reconnaissance place Vendôme.
Des sentinelles en défendaient Taccès, aussi bien du côté de la rue de la Paix que du côté de la rue de Castiglione, et les deux invalides avaient dû se borner à jeter un coup d'œil dans l'enceinte, par-dessus les barricades ébauchées qui la fortifiaient.
La place, entièrement dépavée, offrait l'aspect d'un vaste camp retranché où des bataillons bivouaquaient. On voyait des tentes qui avaient été blanches et d'où sortaient de la paille et des pieds, quoique les gardes nationaux désœuvrés fussent plutôt étendus dehors, au soleil. D'autres jouaient aux cartes, au bouchon ou bien plaisantaient avec des marchands de café et des bouquetières ambulantes ; d'autres encore étaient attablés auprès de cantines improvisées qui débitaient du vin en pots et de l'eau-de-vie ; et la fumée qui s'élevait des cuisines en plein vent installées autour de la Colonne, en noircissait le piédestal. Un drapeau rouge à franges d'or reposait sur les faisceaux, parmi les pains embrochés ; sur la barricade de la rue de Castiglione, des fédérés pittoresquement groupés par un photographe, attendaient, devant l'objectif, un surcroît de prestige de deux petits canons dont la bouche et le cou étincelaient dans les embrasures. Et les vieilles façades dessinées par Mansard, les anciennes et nobles demeures de la place des Conquêtes, regardaient et respiraient cela avec stupeur, ainsi que des personnes âgées et moroses, dans le salon desquelles traîneraient tout à coup leurs jouets, des enfants dissipés, insolents et malpropres.
Aussi bien, Klauss et Muller, dont les impressions étaient plus ingénues, avaient concentré toute leur
Si) LA COLONNE
altention sur un événement capital : le remisage dans la cour de TEtat-Majoi' de deux voitures de gala saisies par la Commune.
— C'est les foidures de Mac-Mahon et Ganropert, disait Klauss.
— Non, de Ganropert et de Murât, rectifiait Muller ; rabelle-toi pien.
Il n'y eut pas moyen d'en tirer autre chose. De la Colonne même, ilsne savaient rien : ils ne lavaientpas vue.
Lacouture et Prophète, eux, se plurent à constater qu'elle était toujours intacte. On avait seulement cravaté ses aigles d'immortelles, et un double drapeau rouge flottait au sommet du monument.
— Il n'y a pas de mal à ça, dit Prophète. C'est un éventail dont l'Empereur avait besoin, au milieu de ce grouillement et de cette ordure.
Lacouture ajouta : — Allons, ce n'est pas encore demain qu'ils l'avaleront ! L'arête est trop grosse pour eux ; ils ont compris qu'elle les étranglerait.
Et, rassurés, ils prirent en pitié les deux barricades à l'état d'indication et vraiment moins imposantes que ne le donnaient à entendre les journaux dévoués à la Commune.
L'affiche même qu'ils lurent, ce jour-là, en rentrant aux Invalides, n'ébranla pas leur confiance. Le citoyen Gaillard, chargé de construire des barricades dans les 1"'' et ^O*^ arrondissements, faisait appel aux travailleurs de bonne volonté et leur allouait une solde de quatre francs par jour.
— Belleville-Louvre ! s'écria Prophète. Du moins, voilà un malin qui ne met pas tous ses pavés dans le même quartier î
Le lendemain, d'ailleurs, une nouvelle insérée dans le Bien public, qu'ils se repassaient, entretint leur gaieté. Le citoyen délégué à la Guerre apprenant qu'on faisait des barricades sans l'avoir consulté, avertissait les ouvriers embauchés qu'ils ne toucheraient pas la haute paye promise.
— Patatras ! dit Lacouture. Pas cVargent, pas de Suisse ! Attrape, mon Gaillard !
Cette bisbille, au fond, était de bon augure. S'ils ne trouvaient pas de bras pour construire des barricades, raison de plus pour renoncer à leur dessein de renverser la Colonne. Ils n'allaient pas, parbleu ! criercela sur les toits, mais leur impuissance était évidente.
— D'ailleurs, fit Lacouture, nous serons toujours suflisamment renseignés par mon neveu Géran.
Il avait expliqué à Prophète le concours qu'on pouvait attendre de ce neveu. Lieutenant de la garde nationale pendant le siège, s'il avait conservé son grade dans un bataillon fédéré, c'était afin de mieux nuire à la Commune. Un mystérieux personnage, son supérieur, chargé par le gouvernement d'organiser la contre-révolution 'dans Paris et en communication constante avec Versailles, associait Géran à ses menées.
— Grâce à une carte de circulation qu'il s'est procurée et aux relations qu'il a dans les deux camps, il peut nous être aussi utile qu'à ses chefs, tu comprends... Par lui, nous saurons exactement ce qui se passe place Vendôme : il y va tous les jours. Entre nous, il se flatterait même de faire échouer le projet des communeux relativement à la Colonne, dans le cas oi^i leur menace serait suivie d'un commencementd'exécution. Mais làdessus, ?no/t/s.' d'au'ant plus que mon neveu est aussi d'avis qu'ils n'en viendrontpaslà, et que nous n'aurons pas l'occasion de leur tricoterlescôtes... Comme ditCassavoix : c'estdommagel Et pourtant, quoi qu'il arrive, le camarade n'en sera pas pour ses frais, lui...
— Est-ce qu'il s'imagine, par hasard, observa Prophète, que le spectacle d'une infirmité contractée au service de la patrie, agit sur ces misérables et leur fait honte?
— Oh! non, répliqua Lacouture entre deux prises. Tu connais Cassavoix... Il serait humilié d'attendrir les communards, tandis qu'il se vante de les fasciner. C'est un homme, tu sais, qui cherche toujours à produire de feffet.
88 LA COLONxXE
Gassavoix, par le rôle un peu théâtral qu'il s'attribuait ordinairement, vérifiait cette critique. Il avait perdu les deux bras au Mexique, et personne n'excellait comme lui à tenir l'emploi d'invalide sur la scène idéale qu'il transportait partout. Ses promenades étaient des représentations. Il avait l'air d'une enseigne animée de la Gloire. Prophète, en le voyant partir, disait : (dl emporte le Dôme ! »
Gassavoix avait toujours énergiquement refusé les brasartiticiels dont on lui conseillait l'usage. Il jugeait un pareil simulacre indigne de lui. Mais cette répugnance pour le maquillage s'arrêtait au physique, et sa vanité lui fournissait les mauvaises couleurs qu'il donnait à sa résolution.
— Avec un bras artificiel, articulé ou non, comment rendrais-je, sans être ridicule, le salut que les soldats doivent à ma croix ? Et si je m'abstenais de le rendre, que penseraient-ils de moi? Tandis qu'ils voient tout de suite que je ne leur rends pas le salut, parce que je n'ai plus de bras.
La vérité, c'était que, manchot, il excitait bien davantage la curiosité des militaires et l'admiration des civils, à laquelle il se montrait encore moins insensible. Il portait les manches repliées sous ses bras, comme les femmes portent une toilette qui leur vabien et leur attire des compliments. Il réalisait le type de l'invalide professionnel : il mendiait l'hommage.
— J'irai toutes les semaines, et plutôt trois fois qu'une, place Vendôme, avait-il dit. lime semble que si quelqu'un n'a rien à redouter de ces gens-là, c'est moi. Ils voient àquiils ont affaire. Figurez-vous, que j'obtiensles honneurs de leurs factionnaires... Il y a une façon de les regarder. Ah ! je n'engagerais pas un de ces voyous à me manquer de respect ! Pas besoin de bras pour le corriger... ; c'est à coups de pied dans le cul qu'il faut leurz'apprendre la civilité !
Il appelait ses médailles, au nombre de six, sans compter la croix, ses « fillettes ». Il disait au servant
qui Tassistait : « Mettez-moi mes fillettes ; nous allons prendre Fair. » 11 avait pour elles des attentions de père et ne les galvaudait jamais dans les mauvais lieux, comme s'il eût craint qu'elles n'y perdissent leurs vertus. Il ne manquait pas de les consignera la chambre, une l'ois par mois, quand il se débauchait dans une des maisons du boulevard de Grenelle.
— Ah 1 vieux tendeur, je vois ce que c'est! s'écriait le servant, familier. Papa soulage la nature, aujourd'hui!...
Et l'invalide répondait : — Juste, Auguste !
Aux six fillettes et à leur sœur aînée, il devait bien, d'ailleurs, de tels soins : elles le nourrissaient, en somme, et des œillades qu'elles récoltaient dehors, la meilleure part était pour lui.
Aces deuxjours d'accalmie, le 17 et le 18, succédèrent des coups de foudre.
Le 19 avril, Lacoutureet Prophète, après leur petit tour quotidien sur l'Esplanade rentraient àl'Hùtel, lorsqu'ils virent s'éloigner deux fiacres paraissant lourdement chargés et dont chacun des cochers avait, à côté de lui, sur le siège, un garde national.
Ghapelard était, ce jour-là, de service au poste. Ses camarades n'eurent pas besoin de l'interroger; il les arrêta au passage avec fempressement aux confidences que montrent les portiers vis-à vis de leurs locataires de prédilection.
— Arrivez donc! Il yen a du nouveau !...
— Quoi donc ?
Un fonctionnaire de la Commune accompagné d'un commissaire de police et d'une bande d'argousins, s'est présenté tantôt avec un ordre du délégué aux F'inances, lui prescrivant d'enlever l'argenterie des Invalides et de la transporter à la Monnaie.
— L'argenterie... quelle argenterie ? demanda Prophète interdit.
— Pas la nôtre, parbleu ! Le couvert des officiers.
— Mais c'est leur propriété î s'écria Lacoiilure. Un présent de Timpératrice Marie Louise. Cette arLi,enterie n'appartient ni à l'État, ni à la Ville, ni même à l'Hôtel.
— C'est sans doute ce qu'a fait observer monsieur l'officier principal, auprès de qui j'ai conduit ce mondelà. Mais, naturellement, on ne l'a pas écouté. Alors, il a réclamé un ordre écrit sii^né du Gouverneur.
— Et le général de Martimprey ne l'a pas refusé?
— Faut croire, puisqu'après deux heures de pourparlers, ils viennent d'emporter l'argenterie pour la monnayer. Peut-être qu'ils ont dit, comme leur Père Duchène, lautre jour : « Est-ce que les patriotes mangent dans de l'argenterie? »
Chapelard plaisantait. La satisfaction d'édifier ses amis éteignait en lui toute indignation et l'on sentait, en outre, que le vieux chapardeur d'Afrique trouvait intérieurement des excuses à cette razzia audacieuse.
Mais Prophète regarda Lacouture et dit amèrement.: — N'avais-je pas raison? Nos chefs doivent déjà se repentir de n'avoir pas fait cause commune avec nous. Ce sont les premières victimes de leur faiblesse et de leur hésitation. Aujourd'hui, c'est leur argenterie qu'ils endurent qu'on fasse fondre ; demain, ce sera le bronze de la Colonne. Tout s' enchaîne. Un affront en amène un autre. Il est vraiment bien heureux que le tombeau de FEmpereur ne soit pas en or, en métal précieux... ; ils l'auraient laissé convertir aussi en espèces sonnantes destinées à prolonger la résistance de Fennemi. Voilà Fafïaire.
— Eh bien! on se passera d'eux, fit Lacouture, réagissant contre le découragement auquel son compagnon inclinait.
Le surlendemain, dans la matinée, Prophète qui traversait, pour sortir, le corridor de Rayonne, entendit un grand bruit de voix exaspérées. Dans la cour de la Valeur, sur laquelle donnent les fenêtres de la salle
Moncey, une dizaine d'aveugles entouraient en gesticulant le fauteuil roulant de Glavquin, le vieil ataxique, dont les jambes étaient de laine sous le tablier de cuir et les couvertures.
Depuis quinze jours, on le rencontrait à chaque instant au bas des escaliers, au bout des corridors, à toutes les issues, dans la posture oîi le capitaine Colin Favait trouvé, à la première heure, attendant la descente des invalides pour se joindre à eux. C'était devenu pour lui plus qu'une distraction providentielle: une perspective de guérison. 11 avait lu , autrefois, dans un roman, qu'un paralytique avait recouvré Tusage de ses membres sous le coup d'une émotion violente, et il recherchait passionnément celle qui le mettrait debout. Il voyait moins, dans le renversement de la Colonne, un acte de vandalisme à prévenir qu'un remède à essayer. Il se raccrochait à ce dernier espoir de n'être pas incurable. Sa santé ruinée s'astreignait au régime du chauvinisme.
La fréquentation des aveugles, si excités, si vibrants, si prompts aux résolutions extrêmes, lui avait semblé tout de suite éminemment thérapeutique et, pour s'assurer un bain d'électricité quotidien, il avait proposé à son ami Archin, le chef de chambrée des aveugles, de venir chaque matin leur lire le journal, les tenir au courant des événements. Leur salle, d'ailleurs, était voisine de la sienne, mais la difficulté de manœuvrer son fauteuil lui faisait préférer, par le beau temps, l'une des petites cours plantées de maigres jardins, correspondant aux quatre salles occupées par les moines-lais.
— Quelle mouche les a piqués? se demandait Prophète en considérant de loin le groupe véhément que formaient les aveugles et leur lecteur.
Mais celui-ci, apercevant un camarade clairvoyant, l'appela, requit son témoignage.
— Hé! le Prophète... Approche un peu, et dis-leur si je mens Ils ne veulent pas me croire.
Clavquin avait sur les genoux un journal déplié ; il le tendit à Prophète.
— As-tu connaissance de ça, toi ? Lis tout haut.
L'autre obéit : u Les matériaux qui composent la Colonne de la place Vendôme sont mis en vente. Ils sont divisés en quatre lots. Deux lots, matériaux de construction ; deux lots, métaux. Ils seront adjugés par lots séparés, par voie de soumissions cachetées adressées à la direction du génie, 84, rue Saint-Dominique-Saint- Germain. »
— Et c'est à l'Officiel, n'est-ce pas?
— Oui, dit Prophète, mais qu'est-ce que cela signifie, après tout?
Un aveugle, dont les paupières étaient des blessures toujours fraîches, s'écria :
— Comment, ce que ça signifie I Ça signifie qu'on s'est foutu de nous et que la Colonne est démolie, puisqu'on en vend les morceaux.
— C'est bien clair, reprit un autre aveugle exalté. On nous cache la vérité.
— Nous sommes trahis par les nôtres, fit un troisième, qui avait sur l'œil une rondelle de drap noir.
— Mais non, déclara Prophète. Je puis vous affirmer, moi, après Clavquin, que les communeux vendent la pierre et le bronze de la Colonne avant de l'avoir jetée par terre. Je l'ai vue hier encore comme je vous vois. J'ajouterai même qu'on n'a rien entrepris contre elle. Autrement, vous en seriez avertis, non seulement par Clavquin, mais par tous ceux d'entre nous qui ont juré de ne pas laisser s'accomplir cette profanation. Vous pouvez dormir tranquilles, nous veillons.
Appuyé sur son bâton, le visage perdu au fond de sa barbe en friche et ses orbites pareilles, sous l'arcade sourcilière buissonneuse, à des nids désertés où s'avilissaient deux petits œufs tiquetés et vides, Archin, le vieux chef de chambrée qui avait participé à la sédition de 48, donna son approbation à ce langage.
Allons, suffit... On ne s'avisera pas de nous tenir
tA[5U.N> LA lHAÎ.NE 9;j
à l'écart, parce que nous montrerions de quoi nous sommes encore capables.
— Oui, qu'on le montrerait! dirent en écho les aveugles.
Et, réintrégrant Glavquin dans leur confiance un moment alarmée, ils l'invitèrent à continuer sa lecture.
Quelques jours après, d'ailleurs, le même journal lui fournit une preuve de véracité dont il prit avantage. C'était le compte rendu succinct de la séance de la Commune du 22 avril. Un citoyen Blanchet y reprochait à ses collègues déparier beaucoup et de ne pas agir assez. Il leur demandait àprement où en étaient le décret sur le jury d'accusation et la loi des réfractaires, et pourquoi enfin la Colonne Vendôme n'était pas encore abattue.
— Qu'est-ce qu'ils ont répondu? interrogea le doyen des aveugles.
Clavquin lut la suite du compte rendu : il n'y était plus question de la Colonne.
— Vous voyez bien, dit l'ataxique. Ils amusent le tapis.
— A moins qu'ils ne cachent leur jeu, fit l'aveugle qui avait un pochon de drap noir.
Mais Clavquin : — H y a toujours une chose qu'il leur serait difficile de cacher : ce sont les échafaudages, les travaux préparatoires... Or, Cassavoix, Lacouture et le Prophète, qui vont flâner par là presque tous les jours, ne signalent rien dans ce genre-là.
— Peu importe, dit Archin. Ouvrez l'œil. Un mauvais coup est bientôt fait.
— Allons, reprit Clavquin, c'est pas des escamoteurs, que diable ! Ils ne manquent pas de bonne volonté, parbleu ! Mais on ne vient pas à bout d'un monument comme d'une margoton.
Trois ou quatre aveugles que la comparaison chatouillait, renchérirent :
— La Colonne ne se laissera pas coucher par terre...
— C'est pas ces pierrots-là qui la culbuteront...
^)4 LA CuLONMi
— Trop petits liVuraieiit besoin d'un tabourol.
— Ils ne savent pas comment s'y prendre !
— Lever la patte contre le socle, c'est bon pour ces roquets !
Dans Taprès-midi, néanmoins, Clavquin, au lieu de battre les corridors, fit rouler son fauteuil vers « les canons », où; sur des bancs, le long du fossé d"enceinte, des sociétés dinvalides devisaient, en jouissant des premiers rayons d'un soleil déjà chaud. Sous le ciel clair, TEsplanade étrennait sa toilette de feuillage, encore légère, d'un vert tendre et neuf. Le Dùme étincelait comme un casque à pointe. Des oiseaux sautillaient, en fourriers de la belle saison, dans les allées bordées de jardinets, où quelques pensionnaires arrosaient leurs semis et respiraient le printemps.
Clavquin arrêta son fauteuil devant un banc autour duquel une demi-douzaine d'invalides rassemblés, nourrissaient la conversation de trois de leurs camarades assis. Ils n'avaient plus sous les yeux, comme avant la guerre, la batterie triomphale composée de bouches à feu sur affûts de siège, ressource des fêtes nationales annoncées par des salves ; ni la batterietrophée, dont les pièces orgueilleuses reposaient sur chantiers, à droite et à gauche de la grille d'entrée. Les deux batteries, envoyées à Brest en 1870, étaient maintenant remplacées par de modiques tas de boulets, dont les fédérés eux-mêmes n'avaient pas voulu.
Les invalides n'en persistaient pas moins à dire, par habitude, qu'ils allaient « aux canons », pour désigner cet endroit devenu vacant et, ce jour-là, l'expression pouvait ne point paraître dénuée de sens, eu égard aux détonations lointaines que l'on entendait à intervalles assez courts, du coté de Malakoff et d'Issy.
Clavquin en fit la remarque : — Ça chauffe, làbas...
A tour de rôle alors, les autres eurent la parole.
— Oui ; les soldats de l'Assemblée se rapprochent tous les jours. Ils occupent maintenant Bois-Colombes,
rAts">.- La ..liAlNL A.)
AsmciL-b et Bagneiix. La semaino proclifiinc ils seront dans Paris.
— De notre temps, on y aurait mis moins de façons.
— Les anciens ne sont pas encore revenus de captivité. 11 n'y a que de la jeunesse à Tarmée. C'est pourquoi elle avance si lentement.
— J'étais voltif^eur au 2^ bataillon du 51% au coup de chien de 1851. Le soir du A décembre, on partit de la pointe Sainte-Eustache pour enlever au pas de course cinq barricades, dans la rue Montorgueil et la rue Montmartre.- Fallait voir ça!... C'était un plaisir de travailler à la baïonnette... r»n ramassait les fusils par l)rassées.
Un invalide s'emberlificota dans une histoire de cheminements, de tranchées, de parallèles et de gabionnades, exécutés ou utilisés par l'armée de Versailles, et qui lui rappelaient le siège de Sébastopol.
— Mac-Mahon prendra une seconde fois Malakoff, dit son voisin, qui traçait par terre des figures, du l)Out de sa canne.
Un autre ajouta : — C'est pas sorcier. 11 n'y a qu'à suivre le plan de l'État-major prussien et qu'à s'établir dans les ouvrages abandonnés par les Allemands. C'est de la besogne toute faite. Aussi le second siège durera-il moins longtemps que le premier.
— C'est pas dommage ! Revoir Paris affamé quand nous sommes dedans, merci bien! Enfin, toi qui lis les gazettes, qu'est-ce qu'elles disent?
Clavquin interpellé répondit :
— Si l'on doutait des progrès de Versailles, il n y aurait qu'à écouter les rouges se féliciter de leurs succès : « Attaque énergiquement repoussée... L'ennemi s'est retiré en désordre sur toute la ligne... Pas de pertes de notre côté. » Voilà les mensonges qu'ils répandent. C"est-y bon signe, oui ou non?
Tous convinrent que c'était bon signe et s'amusèrent, un moment, <le cp'^ rodomontades, sans s'aperce-
yt) LA COLONNE
voir que les mêmes proclamations avaient traduit Timpuissance des assiégés de la veille, qui étaient les assiégeants d'aujourd'hui, et que la Commune imitait la Défense nationale.
— Et de la Colonne, pas de nouvelles? demanda ironiquement un vieux.
— Non, dit Ciavquin. Ils n'y touchent pas.
— Parbleu! s'écria un invalide revenu de son élan et ravi de Tévénement qui changeait sa tiédeur en perspicacité. C'était pas la peine de faire tant de bousin. Le Prophète a perdu une belle occasion de se taire.
Mais Ciavquin défendit Tabsent :
— Hél hé I Etes-vous bien sûrs que notre manifestation de l'autre jour, rapportée aux chefs de la Commune, ne les a pas fait réfléchir?
— C'est vrai... c'est vrai... dirent les hésitants que ralliait cette hypothèse flatteuse pour leur amourpropre.
Le combat d'artillerie, cependant, continuait au loin et chaque décharge nouvelle provoquait les coups de tête elles bêlements des vieilles biques au piquet.
Ciavquin les quitta et se dirigea vers un banc de pierre, à droite de la grille, oi^i Klauss et Muller étaient assis cote à côte, l'un tricotant ses éternels bas et l'autre reprisant les siens à l'aide d'un œuf rouge. Leur entretien, aussi invariable que leur occupation, roulait sur les avantages et les inconvénients de leur résidence à l'Hùtel. Ceux-ci, naturellement, l'euiportaient et les deux vieux soufflets s'épuisaient sur ces maigres tisons.
C'était presque toujours après les repas qu'ils ressassaient leurs griefs auxquels l'insuffisance ou la mauvaise qualité de la nourriture donnaient ainsi plus d'ampleur.
— Grois-du que nous ne serions bas mieux gez nous ? disait Klauss. Un beu blus te teux vrancs, c'est ce que nous goûdons bar chour au coufernenient ; avec ça, on serait heureux au fillache.
— Oui, disait Muiler, et l'Edat il verait encore une égonomie, n'ayant blus à bayer le glerché, les religieuses, les invirmiers, les serfants, le serfice métigal et la baberasse de ratminisdrasion, tout ça qui tévore le diers te nodre putchet, quoi!
— Malheureusement, reprenait Klauss, si nous retemantions nodre bension te redraide, c'est bas même avec drende sous bar chour qu'il vaudrait fivre.
— Maindenant surdon t qu'on ne beut blus gomder sur un subblément de la liste cifile, buisqu'elle est subbrimée.
— Benses-tu un beu que leur Rébublique, si elle ture, améliorerait nodre siduation?
— Ah ! là, là! Adents foir! C'est bas de nous qu'elle s'ogube, la Rébuplique ! Elle a ses brévérés : les gartes nationaux, la mopile et les cidoyens plessés bentant le sièche, a qui qu'elle a agorté les mêmes troits qu'à l'armée agdife, sous le rabbort des bensions et tes tégorations. Si c'est bas une bidié :
— C'en est une, là! gémit Klauss, qui s'élevait contre la libre concurrence, avec l'aveuglement du militaire professionnel.
— T'ailleurs, une noufelle loi, reprit MuUer, à qui qu'elle broviderait? Aux ambudés? Il n'y en a chamais que bour eux, gomme si un lasgar brifé d'un pras et qui beut engore vaire un vacteur, s'embloyer à quelque chose envin, édait blus indéressant qu'un fieux soltat avliché t'une malatie inguraple gondractée tans le serfice. C'est bas chuste ! Tout le monde n'a bas la chance d'èdre plessé !
— Tout le monte ne l'a bas! répéta Klauss qui, lui aussi, certains jours, ne pardonnait pas à la guerre de l'avoir laissé intact.
Clavquin, ayant écouté les Alsaciens, paya son écot pour les amadouer.
— Parlez-moi de la Commune! Vous savez ce qu'on gagne à se dévouer pour elle?
— Non, dirent ensemble les deux chicots de caserne.
Clavquiii récita de mémoire : « Tout citoyen blessé à Fennemi pour la défense des Droits de Paris recevra, si sa blessure entraîne une incapacité de travail partielle ou absolue, une pension annuelle et viagère dont une commission spéciale fixera le chiffre, dans la limite de 300 à 1,200 francs. »
— C'est te goi rire! fît un des deux jumeaux.
— Oui, car il en sera de ce décret comme de Fautre... relatif à la Colonne et qui ne sera jamais exécuté.
— Che Faurais barié, dit Klauss.
— Moi aussi, ditMuller.
— Mieux vaut ne bas adirer Faddention sur nous et laisser basser Forache.
— Beut-être même que le couferneur aurait bien vait de consigner la carnison... pour éfiter les imbrutences, les brofogations...
Clavquin, qui regardait la paire darais s'épancher dans la paire d'étuis qu'ils tricotaient et reprisaient, dit tout à coup :
— Je ne serais pas fâché d'avoir là-dessus l'avis de Prophète et de Lacouture. Les voici, nous allons les interroger.
Les deux meneurs, en effet, débouchaient des jardins ; Clavquin leur fit signe d'approcher, tandis que Klauss et MuUer, effarés, poussaient Faiguille, dans le désordre d'un changement de front.
— Nous -parlions de vous, camarades... Klauss et Muller disaient que c'est bien heureux qu'il ne vienne pas au Gouverneur l'idée de nous consigner, car on en serait réduit à la lecture des gazettes, ce qui n'aurait pas d'inconvénients que pour les aveugles, hein?
— Oh! nous avons d'autres moyens dinformation, répondit Prophète, et des communications avec le dehors plus sûres que celles-là.
— Sans doute, c'est bien là-dessus que nous comptons, pas vrai? reprit malicieusement l'ataxique, en invitant le ménage d'Alsace à chanter Ja palinodie.
FAISONS LA CilAlXE 99
— On fa louchours en abbrenant, dit évasivement Klauss.
— A chaque chour suvvit sa beine, dit Muller, avec non moins d'ambiguïté.
Tous les deux se levèrent à la fois.
— Che n'ai blus assez de laine, dit Klauss.
— Ch'ai gassé mon aiguille, dit Muller.
Et les deux tricoteurs obliquement déguerpirent.
— Avez-vous vu votre neveu, hier? demanda Clavquin à Lacouture. Celui-ci répondit :
— Oui. Il ny a rien à craindre pour le moment. Place Vendôme, les communeux ne s'occupent que de leurs barricades.
— Bon. J'étais inquiet pour lui. Les feuilles ont annoncé que le désarmement des bataillons suspects à la Commune se poursuivait, notamment dans les l"'" et 0' arrondissements. Qu'il prenne des précautions.
— Soyez tranquille, il en prend.
Quant à Prophète, il n'était point sorti la veille et n'avait reçu aucune visite. C'était même la raison secrète de sa mauvaise humeur et de son dépit. Il avait encore sur le cœur ce long dimanche d'attente et de déception. Depuis une huitaine il boudait. Il s'était promis de ne retourner à Belleville que sur une démarche de Céline et de son mari ; il avait espéré qu'ils lui enverraient au moins les enfants, et le dimanche s'était écoulé dans l'impatience et l'isolement. « Ils ne me verront pas de sitôt », grommelait-il; et la pensée qu'il était sacrifié à Rabouille l'aigrissait davantage et le confirmait dans ses résolutions.
Le surlendemain, qui était le 26 avril, un peu après quatre heures, lesinvalides du premier service achevaient leur repas et se disposaient à céder la place aux dîneurs de la seconde, série, lorsque Lapuchet faisant feu de son œil unique et des deux dents qui lui restaient, entra dans le réfectoire en criant :
lui) LA COLONIE
— Hé! le Prophète... Lacouture... les autres... savez- Yous qu'on arrête votre général?
Il y eut quelque remue-ménage autour des tables. Les pensionnaires se répétaient entre eux : a Quoi ? qu'est-ce qu'il dit?... Quel général? »
— Le Gouverneur, oui... Les rouges remmènent comme otage. J'étais là. Cui qui n"a pas vu ca n"a rien vu ! ' '
Les invalides en qui toute initiative était morte, baissèrent la tête sous le coup. La vieillesse et la discipline leur avaient fait Fàme calleuse. La nouvelle déchargée sur eux tandis qu'ils ruminaient, ne les atteignait pas au défaut de leur cuirasse d'égoïsme. Le soulèvement excité, par surprise, le 13 avril, semblait trop récent pour qu'on pût se flatter de le reproduire. La plupart des vieilles patraques n'étaient plus capables d"ardeur à des intervalles aussi rapprochés. L^àge espaçait leurs dépenses d'énergie et leur héroïsme avait besoin de longues préparations pour répandre encore quelques lueurs. Le culte même de l'Empereur élait pour beaucoup un aphrodisiaque sans vertus et certains, sourds à l'aj^pel de Lapuchet, continuaient déjà d'empaqueter, comme d'habitude, leur épargne de nourriture.
Mais Prophète qui savait mieux que Lapuchet le faible du troupeau, dit ce qu'il fallait pour en ramener la partie indécise.
— J"espère que vous êtes tixés sur les intentions de la canaille. Aujourd'hui, c'est le Gouverneur qu'ils arrêtent; demain, c'est nous qu'ils chasseront d'ici. Ensuite, tout leur sera permis. Voilà l'affaire.
Lacouture appuya :
— Pourquoi n'a t -on pas fait battre l'assemblée? Nous n'aurions pas laiss(? enlever notre général ; n'est-ce pas, camarades?
— Non, non, répondit une poignée de copeaux que la certitude du fait accompli rendait inflammables.
Prophète vint au milieu d'eux :
— Avais-je raison quand je disais que ces misérables ne reculeraient devant aucune infamie? En s'emparant du général qui était avec nous en Crimée et en Italie, d'un vieillard paralysé qui a servi son pays pendant quarante-cinq ans, la racaille montre qu'elle est prête à jeter dehors jusqu'aux malades arrachés de leur lit... Allez donc faire vos malles, il n'est que temps ; et estimez-vous encore heureux si la bande rouge consent à ce que vous les emportiez:
— C'est pas sùrl
Tous se retournèrent vers Lapuchet immobile dans le cadre de la porte. Et Témotion, aux adroites paroles de Prophète soulignées par Texclamation du grand aigle borgne et chenu, gagnait maintenant les Klausset les Muller, jusque-là sourds. Ils songeaient à leur malle, à leur armoire, du contenu desquelles ils risquaient d'être dépossédés, et Tétincelle que la religion de la gloire n'avait pu tirer de ces vieux cailloux, le plus mince intérêt Tallumaità Tinstant. Les deux Alsaciens portèrent instinctivement la main aux anneaux d'or pareils qui leur perçaient les oreilles...
— Pas sûr? C'est à voir !
— C'est tout vu, repartit Lapuchet. Les Parisiens occupent les deux postes.
Il ajouta pour lui-même et dans la forme à son usage : « Tu es leur prisonnier^ quoi! »
Les Parisiens... Dans la bouche démeublée du vieillard, cette désignation avait un sens trop clair pour que l'on s'y méprît. Cinquante ans de séjour à l'Hôtel, au cœur de Paris, laissaient entière l'aversion de l'ancien soldat pour le Parisien, fauteur de troubles traditionnel et moqueur redoutable. Et le même sentiment inné chez tant d'autres vieilles bonnes hors de service, que la province envoyait à l'Hôtel pour y finir leurs jours, constituait, aux Invalides aussi, cette majorité rurale dont la jalousie et la haine avaient éclaté à Bordeaux contre les représentants de Paris, dès la première séance de l'Assemblée.
— Ah ! vraiment, ils sont au Grand poste, s'écria Lacouture. Eh! bien, que ceux qui veulent venir leur causer du pays me suivent!
Et Prophète : — Quelques hommes de bonne volonté seulement, pour f... ça dans les fossés!
11 y eut vers la porte une poussée d'invalides, moins pressés peut-être de réaliser ce projet que d'aller faire un rempart de leur corps aux armoires et aux malles menacées d'effraction. Mais ils se heurtèrent, à la porte, contre les pensionnaires du deuxième service, qui arrivaient pour dîner à leur tour. Il en résulta un moment de confusion que mirent à profit les adjudants accourus au bruit et secondés par plusieurs surveillants. Le refroidissement de ceux-ci était complet ; Lesourdeur, l'invalide en cire jaune et rabat-joie, se départit même, ayant réfléchi, de la neutralité que son groupe gardait.
— Du calme, du calme, dit-il. L'occupation n'est pas définitive... Ne faisons pas le jeu de ces gens-là, qui nous tendent peut-être un piège.
L'adjudant de semaine eut une inspiration :
— Lesourdeur a raison. Que deux ou trois d'entre vous aillent trouver le capitaine de service. lien sait là-dessus certainement plus long que nous.
Cette motion obtint l'assentiment presque général. Seuls Prophète et Lacouture comprenaient la tactique, voyaient l'effort brisé, l'occasion perdue encore une fois. Mais déjà sur leurs noms et sur celui de Lapuchet, les électeurs s'accordaient, prompts à saisir le biais qui les était d'embarras. Et les trois délégués, accablés d'une préférence perfide, n'avaient plus qu'à remplir leur mission, tandis que le gros de la compagnie séclipsait.
Ils se rendirent donc incontinent chez le capitaine de service dont le bureau était au rez-de-chaussée.
Averti de leur démarche, l'officier les attendait. Il les prit encore par la douceur, ayant éprouvé sur eux l'efficacité de ce moyen.
— Allons, mes enfants, n'augmentez pas nos diffi-
FAISONS LA en Ai NI-: 103
ciillés. Il me paraît impossible que l'arrestalion de M. le Gouverneur soit maintenue. Il y a là sans doute un malentendu qui nous oblige à d'autant plus de précautions que votre général devient, pour Finsurrection, un otage responsable de notre conduite. Songez-y... et patientez.
— La patience échappe, mon capitaine, quand on voit ces brigands à nos portes, déclara nettement Lacouture. Leur présence ici est un détL
— Il n\v a pas qu'une façon de relever la garde! dit Lapuchet entre ses deux dents.
— Cétait pas la peine de nous éviter, le mois dernier, la visite des Prussiens, si on nous laisse à présent envahir par les rouges, ajouta Prophète.
L'officier répondit, toujours posément :
— Cette généreuse indignation ne m'étonne pas de vous, mes braves... La garnison de l'Hôtel n'en est pas. Dieu merci, à donner des gages de dévouement ; aussi, serions-nous coupables de l'engager inconsidérément. La violence et la précipitation échoueraient peut-être, où l'adresse réussira. Demain, je l'espère, la Commune reconnaîtra son erreur et retirera ses partisans, sans que nous ayons à négocier à la fois leur départ et la mise en liberté de M. le Gouverneur.
— Il ne manquerait plus que de parlementer avec cette clique! bougonna Lacouture.
Le capitaine reprit :
— Voyons, mon ami, vous êtes chef de chambrée... ; je compte sur vous, sur votre influence, pour ne pas compliquer la situation. La discipline est notre force.
— Nous aurions voulu le montrer en défendant notre général, qu'on est venu prendre au milieu de nous, dit Prophète.
L'officier rompit les chiens :
— Le devoir du soldat est aussi d'obéir aux ordres de ses chefs sans les discuter.
Les invalides saluèrent et sortirent lentement, penauds.
Mais dans le corridor, Prophète éclata :
lOi LA COLONNE
— .Après tout, le général a bien pu signer sa capitulation : il n'a que le cùté gauche de paralysé ! Il Ta bien fait voir, Tautre jour, en donnant par écrit aux communeux Tautorisation d'emporter largenterie des officiers.
— Tout de même, dit Lacouture, quand nos chefs, autrefois, conservaient Fusage d'un bras, c'était pour s'en servir dune autre manière !
Et Lapuchet les suivait en marmottant à lui-même : « Tu nas que ce que tu mérites, si, quand les voleurs s'introduisent chez toi, tu leur offres les clefs de tes armoires... »
Lacouture et Prophète, en rentrant dans la salle dllautpoul, trouvèrent les invalides en sentinelle au pied de leur lit. Klauss et Muller avaient ùté leurs boucles d'oreilles. Trois ou quatre pensionnaires étaient même assis sur leurs malles cadenassées. En apprenant la déconvenue de leurs délégués, ils ne cachèrent pas leur soulagement. Quelques-uns pourtant firent mine de ccHitenir la colère qui grondait en eux.
— Si c'était pas qu'ils ont le général pour otage, on leur ferait une conduite de Grenoble.
— Moi, j'aime mieux me coucher... Je ne pourrais pas passer devant ces voyous-là sans leur dire deux mots.
— Un seul suffirait.
— S'ils sont encore là demain, on verra!...
Mais il s'exhalait de ces fanfaronnades une odeur de cellule, de baquet et de pain moisi.
Le lendemain dans la matinée, un grand nombre d'invalides, sous couleur de narguer leurs remplaçants, contentèrent la curiosité qu'ils en avaient. Ils sortaient par une porte et rentraient par l'autre en affectant, visà-vis des fédérés, une indifférence qui sauvegardait leur dignité. Ils n'échangeaient leurs impressions qu'à distance. Mais au réfectoire, ils s'accordèrent pleine licence, surtout lorsque Chapelard et Bibroque, le man-
chot et la jambe de bois, racontèrent qu'ils venaient de voir relever la garde. Ils ne tarissaient point de plaisanteries sur raccontrement et la gaucherie de ces soldats improvisés.
— Ils tiennent leur fusil comme un manche à balai, dit Chapelard.
— On a envie de leur demander le cordon, dit Bibroque.
— Ceux-là ont Tair plus bêtes que méchants. Le lieutenant qui les commande nous a salués. Il a même essayé de lier conversation. « Vous avez bien gagné le repos, qu'il a dit ; profitez-en. » C'est pourtant un détachement de Belleville.
— Des vengeurs deflorencp^ alors?...
Prophète avait dressé Toreille. Après déjeuner, Tidée lui vint d'aller flâner du côté de l'Esplanade ; et il traversait Tavant-cour, lorsqu'il se trouva face à face avec Lépouzé, dit Canrobert, en uniforme de lieutenant de la garde nationale.
Le coiff'eur s'écria :
— Ah! c'est une chance... Je vous cherchais... Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, hein?
— Ma foi, non, répondit froidement l'autre. C'est vous, avec vos gens du faubourg, qui occupez nos postes?
— C'est moi.
Et Lépouzé, jaloux de ramener l'invalide qu'il sentait nerveux, allégua :
— Voyons, est-ce que cela ne vaut pas mieux ainsi? Avec moi, aucun danger... Je serais plutôt un frein, le cas échéant... On m'écoute, dans la compagnie... Mais la Commune ne vous veut pas de mal. C'est une question de service déplace, voilà tout. En ce qui concerne votre Hôtel, elle révoquerait ses ordres demain que je n'en serais pas autrement surpris. Dombrowsky, succédant à Bergeret, peut avoir lui-même un successeur animé d'intentions difl"érentes. En tou t cas, j'ai choisi mes hommes et je réponds d'eux comme de moimême. Tout le monde sait les égards qu'on vous doit...
lOG
Si je VOUS disais que j'ai fait exempter Fei-rlinancl de service... à cause de vous.... 11 m'en a été bien reconnaissant, car il vous respecte et vous aime... Quant aux autres,^ c'est Jéricho, c'est Adolphe, c'est Mazoudier, qui, j'en suis sûr, vous serreraient la main avec plaisir...
— Merci, fit sèchement Prophète, qui rebroussa chemin pour accentuer sa répugnance.
Mais Lépouzé ne le lâchait pas :
— J espère bien que vous ne pensez plus à la scène de l'autre jour... A Beileville on l'a oubliée... On est étonné de ne plus vous voir. Madame Lhomme et Ferdinand vous attendent... Ils m'ont chargé de vous le dire. Les enfants aussi s'ennuient de vous.
— Je ne m'en aperçois pas, déclara l'oncle susceptible.
— Ferdinand et sa femme ont un commerce si absorbant. Il ne faut pas leur en vouloir. Avez-vous une commission pour eux?
— Non. Souhaitez-leur le bonjour.
Depuis quelques instants, le coiffeur était aux prises avec lui-même. Lépouzé et Canrobert se combattaient dans son esprit. Canrobert, lieutenant de la garde nationale, savourait les joies du com mandement dans un décor à souhait ; et Lépouzé, honteux, lui repro chait d'étaler cette usurpation de grade et de fonctions aux yeux d'un vieux soldat qui en montrait, avec raison, de l'humeur. Mais, par-dessus tout, une vague appréhension des retours de fortune et des responsabilités qui s'ensuivent, l'incitait à la condescendance. Aussi finit-il par poser le masque.
— Vous êtes fâché, monsieur Prophète? Mon Dieu, je sais bien que ce rùle ne me convient guère. Mais je suis obligé de le remphr. Je ne suis pas indépendant, moi, j'ai une clientèle aménager. Si j habitais un quartier riche, dans le centre, parbleu ! je ne consulterais que mon cœur, qui est avec vous... Car je déplore tous les excès, vous ne l'ignorez pas : j'aime Tordre, la
sécurité, la force qui fait respecter le pouvoir... Mais quoi!... Je dois me plier aux circonstances, et, je vous le répète, si je vous semble déplacé ici, du moins êtesvous sûr que j'y serai inoffensif... Je m'en ronds bien compte, allez, le sabre est un rasoir trop long pour moi.
— Chacun son arme et son métier, dit Prophète radouci.
— Alors... sans rancune ?
— Sans rancune, fit Tancien soldat, sensible aux excuses.
Tandis qu il .s'éloignait, Lépouzé s'en alla vers In grille. Et le sabre sur les talons, jarret tendu, poing sur la hanche, il redevenait Canrobert.
Rabouille et Mazoudier, qui fumaient sur un banc, devant le poste, à côté de Jéricho et d'Adolphe, échangèrent des sourires. Ils, avaient vu leur lieutenant causer avec Prophète; ils demandèrent à celui-là si le bonhomme prenait son parti de leur présence.
— Hum! répondit le coiffeur, elle lui est plutôt dure à digérer. Mettez-vous à sa place.
— Ma foi, non, fit Mazoudier. Nous n'avons pas gardé le Capitole ensemble.
— Vous voulez dire le Capital, rectifia Rabouille en souriant.
Mazoudier, le relieur, barbe blanche et regard loyal, restait, à soixante-cinq ans bientôt, plein de vigueur et d'illusions. Combattant de Juillet en 1830, de Février et de Juin en 1848, de Décembre en 1851, contraint de se réfugier en Angleterre après le coup d'Etat, c'était contre une restauration mijotée, disait-il, à Versailles, qu'il avait repris les armes. Remboursé par le 4 Septembre des avances de sa. jeunesse et de sa maturité, il était d'autant plus âpre à ce gain, qu'il avait trop vécu pour en jouir longtemps.
Il partageait l'irrévérence de Rabouille à Tendroit du déchet des guerres impériales. Le spectacle de ces invalides suant sous le harnais, sabre au baudrier et co-
carde à la casquette, Findisposait comme une forme de chantage, une extorsion de consentement, un abus de gratitude. Pourquoi tant de cérémonies, puisqu'ils étaient retirés des batailles? Qu'avaient-ils encore à conquérir tous ces tisaniers belliqueux, tous ces tronçons d'épées ? L'uniforme et la discipline mêlaient à leur infirmité le regret qu'elle ne fût pas plus complète. Ils avaient un pied dans la tombe etl'autre dans le tombeau de l'Empereur ; enterrés jusqu'à la ceinture, ils tournaient encore vers Lui des yeux implorant la permission de dix heures. Ils étaient les enfants gâtés dont la turbulence prolongée fait dire aux gens paisibles : « A quelle heure les couche-t-on ? » Leur dortoir : une salle du Muséum d'histoire naturelle. Sur l'étiquette d'identité suspendue au chevet de ces ébranchés, on eût pu, en effet, inscrire : Legs de Napoléon^ et ajouter même : Rapporté dans son petit chapeau, comme le cèdre du Liban offert au Jardin des Plantes, par M. de Jussieu.
— Ils jouent encore aux soldats, sans doute, dit Rabouille, mais nous y jouons aussi. Notre déguisement militaire est même une concession dont ils devraient nous savoir gré, car si j'avais voix au chapitre, c'est dans nos vêtements de travail que nous monterions la garde et ferions le coup de feu. C'est au fusil qu'on connaît le combattant.
— Parfaitement, dit Mazoudier. Cluseret ne fut jamais mieux inspiré que le jour oii il blâma en ces termes la manie du galon et des broderies : « Ne renions pas notre origine et surtout n'en rougissons pas. Travailleurs nous étions ; travailleurs nous sommes : travailleurs nous restons. »
Mais Lépouzé, Adolphe et Jéricho ne se rangeaient pas à cette opinion. Ils aimaient l'uniforme et l'endossaient par gloriole. Pourtant Jéricho était plutôt ridicule dans le sien, trop petit pour sa taille, trop étroit pour sa carrure, et craquant de partout.
Il dit néanmoins, en forçant sa voix, comme pour se
FAISO.NS LA CUAÎXE 109
réveiller et en écartant le plus possible de lourdcb' paupières oij du sommeil s'amassait :
— Oh! c'est pas au costume qu'on tient, c'est à montrer qu'on le porte aussi bien qu'un autre.
— Qu'on n'est pas une bande de paysans, dit l'acteur Adolphe.
— Et qu'on est capable de distinguer unoflicier d'un sous-officier, dit le coiffeur, abattant son jeu.
Mais Jéricho brouilla les cartes : — Moi, ce que je reproche à Gluseret, c'est de ne pas avoir décrété que la paye serait la même pour tous, officiers et gardes, puisque les uns et les autres risquent également leur peau. Cette mesure démocratique aurait dégoûté des grades pas mal de citoyens.
— Oui, dit Rabouille, mais elle ne les aurait pas tous dégoûtés.
— Qui sait ? fit Mazoudier, dontroptimisme était robuste. En 48, le peuple en blouse, en haillons, occupa les Tuileries. J'y étais. Nous avions écrit sur les murs du palais : Mort aux voleurs! et Hôtel des Invalides civils... Et nous ne prenions la consigne que de nousmêmes.
Rabouille : — Ça n'engageait à rien le gouvernement provisoire, d'ailleurs, et pas plus que les Tuileries, le château de Meudon ne fut approprié à la destination qu'il reçut seulement dans les discours de Lamartine. Quant à l'Empire, vous savez ce qu'il en a fait, du château de Meudon : la résidence d'été de Jérôme et de son fils! Voilà pour les InvaUdes civils... Et pourtant, il n'y a pas de fondation plus utile ni plus morale que celle-là. Si morale que j'accepterais, pour un temps, la fusion des deux éléments de retraite, le militaire et le civil, le premier régénéré par l'autre. Mieux vaut tard que jamais. Cet établissement a été construit pour six mille hommes ; il en abrite combien, aujourd'hui? Sept à huit cents. Qu'on les y laisse, mais il y a place, à côté d'eux, pour les ouvriers, les victimes des métiers meurtriers, tant d'invalides du travail dont l'incessant la-
beiir, la longue fatigue, l'indigence, la vieillesse etTinfirmité, méritent bien, après tout, les honneurs que Ton rend à des hommes dont Théroïsme est uniquement d'avoir été blessés, par hasard. Demandez donc aux derniers locataires de cette maison, par exemple, pourquoi ils se sont battus en Crimée, en Italie, au Mexique ou en Chine. Ils seraient bien embarrassés pour répondre autrement qu'en tirant des mots vides comme des cartouches à blanc. Vous ne leur ferez jamais comprendre quïl y a autant de champs d'honneur que de professions où les hommes meurent à la peine. C'est pour leur inculquer cette vérité qu'il serait bon d^admettre ici, dans leur compagnie, les mutilés de l'industrie, les estropiés des mines, ceux qui ont sans trêve soufflé le verre, manipulé le phosphore, le mercure, la céruse, absorbé des poussières dures ou molles, des poisons végétaux, suffoqué devant une fournaise, contracté dans les ateliers, les fabriques, les carrières, la phtisie, la nécrose, l'ophthalmie, les fièvres, toutes les maladies deTappareilrespiratoire et delà circulation; les ouvriers sans nombre, enfin, pour lesquels dix ans d'usine et de lutte quotidienne contre une atmosphère malsaine et l'action pernicieuse des produits chimiques et des matières premières, équivalent bien, je présume, à trente ans de service militaire et à plusieurs campagnes avec leurs risques et périls. Le soldat ne meurt qu'une fois; l'ouvrier, dont l'existence est une perpétuelle agonie, meurt autant de fois qu'il travaille de jours dans Tannée. Oui, la réunion, sous le même toit, des débris de la guerre et de l'industrie, serait instructive et moralisatrice. Ils s'édifieraient entre eux, car ils sont faits pour s'entendre et se guérir mutuellement de leur aberration.
Mazoudier entra dans la pensée de son ami : — L'ouvrier des batailles dirait au serviteur du Capital : «T'es-tu demandé ce que représentent de cadavres les dividendes que distribuent à leurs actionnaires les gens qui t'emploient et t'épuisent? »
h.Mjoi iLLE : — Et l'autre répondait : « T'es-tu demandé
lAl-u.\.- LA (.UALNE lii
pareillement, toi, combien d'hommes doivent mourir pour qu'un Napoléon. distribue àsa famille, à sa Cour, à ses maréchaux, en grades, croix, titres, dotations, parts debutin de toute sorte, les dividendes des victoires que tu as remportées ? »
Mazoudier : — L'ouvrier des batailles dirait : « Pauvre dupe! Nevois-iupas que tu t'exténues pour qu'une noblesse nouvelle, plus opprimante et plus acharnée que l'ancienne à ton exploitation, continue de substituer au despotisme de la naissance et des titres, la tyrannie du parvenu et de l'argent? »
Rabouille : — Et la victime du Capital répliquerait : ;( Malheureux! c'est à toi que remonte la responsabilité de cette mutation ! Tu en as été le premier et l'inconscient artisan en répandant ton sang pour enrichir à la Bourse les grands bourgeois, tes maîtres à présent, (jui réalisèrent ce miracle de changer en lingots d'or le plomb des balles et le fer fondu des boulets ramassés sur les charniers de Leipzig et de Waterloo ! C'est toi qui as le plus puissamment aidé la féodalité industrielle et linancière à remplacer, en France, une aristocratie affaiblie et mortifiée ! >^
Mazoudier : — L'ouvrier des batailles dirait : <( Soit ! Mais de belles prouesses et la mort violente qui les couronne quelquefois, ne sont-elles pas préférables à la vie obscure, ta médiocrité assidue et ta hn honteuse? H n'est pas jusqu'aux infirmités, aux accidents vulgaires auxquels tu es réservé, qui ne nous consolent des nôtres, environnés d'éclat et de lauriers! »
Rabouille : — Et l'autre s'écrierait : « Allons, les misérables affections qui déciment le commun des mortels, tu n'en es pas exempt non plus. Souviens-toi. Sans parler de la retraite de Russie et de tous ceux qui succombèrent à la fatigue, à la misère, aux privations, à la rigueur du climat ; sans parler de ce bivouac d'Ochmania où, dans une seule nuit de décembre, six mille soldats se couchèrent dans la neige pour ne plus se relever ; aurais-tu déjà oublié
cette guerre de Crimée qui a coûté près de 800.000 hommes à l'Europe? Mais comptons nos morts seulement : 95.000. Apprends donc, puisque tu parais l'ignorer, que si 20.000 hommes ont péri sur le coup ou des suites de leurs blessures, le reste a été la proie des fièvres, du choléra qui frappait surtout les jeunes, du scorbut plus funeste aux vieux, et du typhus qui, moins exclusif, ne choisissait pas ses victimes. Mais oui, 75.000 de tes camarades sont morts de maladie, mort sans gloire, dans la boue, Fordure, le vomissement et Tinfection ; morts sans avoir vu les Russes, ni peut-être fait une marche ; morts faute de soins, de médicaments, d"eau... En Italie, la proportion fut la même. Encore convient-il de remarquer que la campagne ne dura que deux mois, et que Tarmée, éprouvée en Algérie et en Crimée, y avait subi ce que les spécialistes appellent des épurations. Qu'en pensestu, vieille brisque? »
Mazoudier : — La vieille brisque répondrait : « Ce sont les résultats qu'il faut considérer : la grandeur de la Patrie et tout ce qui rejaillit de gloire sur les survivants. Qu'as-tu amassé, au bout d'une vie de travail et de sacrifices? Rien. Le dédain a suivi tes efforts et l'hôpital t'en rémunère... Thôpital où personne ne vient t'admirer ni même te voir. Tandis que j'ai connu l'encens des retours, les défilés sous des arcs de triomphe, l'orgueil des récompenses, et qu'on admet les foules avides à me contempler, comme une galantine de vaillance tremblant dans sa gelée. »
Rabouille : — Et l'ouvrier, notre frère, dirait : « Je sais. Tout érige en vertus dignes d'encouragement, ton égoïsme et ta stérilité. Tu es le petit rentier de l'armée ; tu te contentes des miettes que les grands spéculateurs fabandonnent ; tu es lépargne française en petites coupures humaines de vingt francs ; tu remercies le tondeur qui t'a laissé, ù brave, ton bouquet de trois poils!
Mazoudier : — « Le tondeur, non, protesterait fou-
vrier des batailles, mais le tondu, le petit tondu qui nous a fait entrer avec lui dans l'Histoire. »
Rabouille : — « Mais l'Histoire aussi te dindonne! répliquerait le contradicteur en blouse. Comment ne tV percois-tu pas, triple dupe, qu'il en est du fruit de tes victoires comme du produit de notre travail, qui n'est pas pour nous? C'est afin que le maître et ses associés prospèrent que tu as répandu ton sang, ton sang anonyme, comme a dit quelqu'un. Ta boutade sous la pluie : « Que chacun en prenne pour son grade » est devenue une vérité appliquée à l'héroïsme : chacun en prend suivant son grade. La citation des historiens se mesure ordinairement au nombre de galons que le chef a sur sa manche et sur son képi. C'était bien la peine d'abolir les titres et privilèges! Les degrés de la hiérarchie ont remplacé les quartiers de noblesse ; un colonel en a moins qu'un général et c'est là-dessus que se règlent les honneurs, les pensions, les prérogatives, les statues, la reconnaissance nationale. A défaut de sujets d'exaltation dans les batailles que les princes gagnèrent ou perdirent, l'Histoire se rabat sur les actions d'éclat dont elle partage le revenu entre les grades les plus élevés. Si bien que la gloire militaire, dans les livres, a aussi ses capitalistes et ses accapareurs. » Ainsi rassemblés et confondus, les prolétaires du camp et de l'usine s'exhorteraient utilement à la haine des patrons civils et militaires pour lesquels ils triment, — et crèvent!
Ainsi d'autre part, Rabouille et Mazoudier dialoguaient cordialement, en levant parfois les yeux, pour se stimuler, sur le Melon mùr, symbolique et bien exposé, dont les côtes distinctes, frappées par le soleil, jaunissaient.
— Nous sommes dans une excellente disposition d'esprit pour visiter le tombeau d'en face, dit tout à coup le relieur.
— Ma foi, oui, répondit Rabouille. Dommage qu'il soit fermé.
— Voulez-vous que je vous le fasse ouvrir? proposa avec empressement Lépouzé, dont Tautorité passagère était heureuse dune occasion de s'affirmer.
Les deux amis et Tacteur Adolphe ayant acquiescé, allèrent avec leur lieutenant trouver le gardien du tombeau. C'était une vieille chauve-souris qui habitait, dans la petite cour du Dôme, un réduit au flanc de 1 église. Entre des murs humides, près de la fenêtre qui économisait le jour, assis dans un fauteuil, la jambe allongée sur une chaise, Thomme des ténèbres était en train d'arroser, de soigner ses pieds malades, et d'en isoler les doigts les uns des autres, au moyen de petites rondelles où s'enchâssaient des œils-de-perdrix.
Il avait l'air d'insérer des jetons dans des marques de bésigue.
Depuis les perquisitions, l'enlèvement de l'argenterie et l'arrestation du Gouverneur, le gardien résigné s'attendait atout.
11 se rechaussa en bougonnant, décrocha un trousseau de clefs et dit :
— C'est bon... Venez avec moi.
Mais Rabouille, Mazoudier et Adolphe seuls le suivirent, Lépouzé appréhendant pour son personnage une confrontation qui pouvait, même aux yeux des insurgés, tourner à sa confusion.
En entrant dans l'église du Dùme, oi^i les mensonges temporels et divins exercent conjointement leur funeste prestige, Rabouille se sentit pourtant, d'abord, enclin à contrarier, par une dérision plus subversive que la colère, la profonde impression à laquelle concourent d'habitude les proportions de l'édihce, sa destination, un éclairage truqué et le faste funéraire déployé par l'architecte, les sculpteurs et les marbriers.
C'était moins un Panthéon militaire, en somme, qu'une annexe de ce Père-Lachaise où la mort même ne nivelle point les conditions et n'abaisse point l'orgueil, puisque d'altières sépultures et d'ambitieux mausolées continuent à porter le témoignage de la fortune et du
FAISONS LA CHAINE llo
rang social dont se prévalaient sur terre ceux qui dorment à présent dessous.
Des allégories s'éploraient dans la solitude des chapelles latérales et des revenants pétrifiés, assis sur leur tombeau, écoutaient, à la lueur entretenue des lampes, Téloge que faisaient d'eux des bas-reliefs en bronze. Quelques-uns s'exprimaient clairement, et d'autres employaient, pour refroidir plutôt que pour frapper limagination, les circonlocutions de l'attribut et le latin du symljole. Duroc et Bertrand, absents de leur seuil, semblaient, comme autrefois, occupés à Toffice. Turenne et Vauban, scrupuleux, demeuraient à la disposition du public ; et les autres chapelles, vacantes encore mais parées, attendaient le Militaire, lent à venir, qui les posséderait.
Les trois hommes en firent le tour, et Mazoudier observa :
— C'est vraiment ici un des endroits où se vérifie le mieux la parole que Joseph Ferrari prête à ses Philosophes salariés : « Notre puissance est dans l'armée et dans le clergé : le soldat arrête le bras ; le prêtre arrête l'intelligence de nos adversaires. Canonisons donc le soldat et le prêtre. Ecrivons l'apologie de la propriété et de la religion : la première qui paie les soldats, la seconde qui paie les prêtres. Peu importe quelle religion, pourvu qu'elle empêche de raisonner. »
— Oui, tout ici dénonce le pacte mutuel, dit Rabouille ; mais nous le verrons tout à Theure plus formellement encore inscrit dans la pierre.
Derrière eux, Adolphe s'était arrêté, pour se recueillir un moment... Soudain, il releva la tête, mesura trois pas et déclama :
Charlemagne, pardon ! . . .
...Comment sépulcre sombre?
Peux-tu, sans éclater, contenir si grande ombre?
Mais le gardien s'approcha de lui, l'invita à se taire... ;
etracleur, docile, obéit, s'excusa, entreprit d'expliquer au bonhomme qu'il s'agissait d'une expérience d'acoustique à laquelle il avait cru pouvoir se livrer.
Rabouille et Mazoudier, cependant, accoudés sur la margelle du vaste puits creusé au-dessous du Dôme, songeaient. Au souvenir d'une lecture, le vieux relieur évoquait le Temple de Salomon, à Jérusalem, et près de ce Temple, le réservoir deau où, paraît-il, on plongeait, avant de les purifier, les animaux destinés aux sacrifices. L'Eglise des Invalides était le Temple de Napoléon, et cette crypte béante, la piscine probatique où les serviteurs d'une religion atroce lavaient le bétail militaire marqué pour l'abattoir. Debout dans leur peignoir de bain, douze prêtresses du dieu attendaient leurs victimes pour les immerger, et l'on voyait, suspendus à des bâtons, sécher quelques linges où s'étaient essuyées la main de justice et Tépée que portaient, sur un coussin, deux sacrificatrices. Enfin les mosaïques elles-mêmes rappelaient les traces affreuses qu'égoutte derrière lui le bétail égorgé, et l'autel était là, taillé comme il convient, dans ce porphyre qu'on dirait rougi par d'ineffaçables flaques de sang.
Rabouille tira Mazoudier de sa méditation : — Quel souffle fade s'exhale de ce puits sur lequel nous sommes penchés!... Les notices mentionnent généralement l'effort considérable que coûta la forme sépulcrale donnée à ce pesant monolithe, à ce presse-cadavres inébranlable... Je crois bien! Il a faliu pour le tailler quatre millions et demi d'hommes morts à la peine ; il a fallu, pour le polir, comme le flot polit le galet, la marée de sang dont nous respirons l'odeur nauséabonde. Quant à la croix au centre de laquelle le Tombeau s'érige, elle est éloquente, significative. Il manquait à ce fléau la sanction de l'Eglise : il l'a. Cette croix est ici à sa place, puisqu'elle accompagne partout les bourreaux militaires. Derrière lépée qui commet le crime, le prêtre porte la croix qui l'absout. L'une est comme l'ombre allongée de l'autre. Il n'y a pas d'exé-
cution capitale, en gros et en détail, où la présence tranquille du prêtre ne soit un scandale. On dirait qu'il fait le guet pour mériter sa part de butin. Que penser, en effet, du rôle de l'ecclésiastique assistant, sans protester jamais, aux derniers moments du déserteur que la loi humaine assassine parce qu'il a refusé de transgresser la loi divine en ôtant la vie à son prochain? Que penser de ce sacerdoce qui condescend aux Te Deum chantés par ordre pour remercier Tarmée prétorienne de son concours fratricide ? Que penser du Sibour qui, lorsque l'expédition de Crimée fut décidée, conviait ses ouailles à implorer, dans les églises, le Dieu des combats? « La guerre est une nécessité ; il en sortira assurément quelque bien », bredouillait, en se pourléchant, le courtisan prosterné devant une couronne qui n'était pas d'épines! Et ces autres ministres chargés de répandre les commandements réitérés de leur maître : « Tu ne tueras point ; homicide point ne seras ; » qui, le dimanche, devant Sébastopol, disaient la messe, tandis que se ruaient à la boucherie et aux honneurs, des meurtriers innocen tés d'avance! Est-il, en vérité, plus basse complaisance que celle de l'acolyte s'appliquant à concilier, au sermon, la parole chrétienne: «Les premiers seront les derniers», et Tencouragement impie à se distinguer dans les batailles : « Chaque soldat a le bâton de maréchal dans sa giberne! » Cette connivence du goupillon et du sabre éclate ici. Voici les deux forces jumelles, inséparables, qui se complètent, opèrent ensemble et confondent leurs troupeaux de victimes crédules. Chassés du temple, dit-on, les marchands n'y sont pas revenus seuls : ils y ont ramené les guerriers, qui protègent leurs trafics et en profitent!
— Sans doute, reprit Mazoudier, et cependant au lieu de le détruire, ne vaut-il pas mieux conserver tel quel ce monument de gloire et de superstition, que de vieux soldats ébréchés, des canons de rebut et des reliques stupides, ornent des ex-voto qu'il comporte?
118 LA CULU^'NE
Il n'est point de leçon de choses meilleure que cellelà. Le peuple, comme l'enfant, comme l'aveugle, a besoin de loucher du doigt les objets pour en acquérir la notion. On ne supprime pas de la botanique, par exemple, l'étude des plantes parasites, nuisibles. Il est bon de faire connaître leurs propriétés, au contraire, pour en inspirer la méfiance et Ihorreur. L'Hôtel des Invalides, avec ses jardins pleins de fleurs humaines rissolées sur leur tige et avec les serres magnifiques oi^i Ion entretient à grands frais les plus monstrueux échantillons des plantes vampires, l'Hôtel des Invalides est l'endroit entre tous propice aux herborisations et aux pèlerinages de haine qu'il faudrait organiser. Ici se succéderaient les mères et leurs enfants, les professeurs et leurs élèves, l'industrie et ses ouvriers, la science et ses savants, l'art et son génie. Ils sonderaient après nous ce puits pestilentiel au fond duquel pourrit la charogne d'une béte enragée, et leur promenade ensuite ne serait pas moins instructive à travers les lichens, le lierre et les mousses qui ont tout envahi et nourrissent encore les vieux lézards endormis au soleil et les gros rats établis dans ces ruines.
— Oui, continua Rabouille, refaire l'éducation du peuple, réformer sa conception de la morale et de rhéroïsme, c'est la tâche à remplir. Le peuple ne persévère dans son erreur que parce qu'il est mal élevé, élevé dans la religion du meurtre et de l'obéissance passive aux forbans qui l'ordonnent et fondent dessus leur autorité. Dire que le peuple montre l'instinct de la vraie grandeur et des intérêts supérieurs de la race en acclamant les guerriers, les capitaines célèbres, tous ceux qui le pervertissent et le fouaillent, c'est le ravaler aux bêtes dont rappétit n'a pas le choix entre les moyens de se satisfaire. Mais peut-être les conseillers de proie qui disent cela n'admirent-ils tant eux-mêmes le crochet au bout du bras de l'invalide que parce que c'est un crochet de boucher et qu'il y a de la viande après. Le bàlon de maréchal n'est également qu'un tibia ma-
quille. Tout respire ici Tétai du mardi gras. Les boeufs sont parés, on a lavé les dalles, essuyé les couteaux; un arrangement coquet invite à s'arrêter. Les invalides sont au dortoir et les défroques au Musée : la viande d'un côté, les peaux de l'autre ; et il n'est pas jusqu'aux médailles et aux cocardes, qui ne rappellent cette habitude qu'ont les bouchers d'afficher leurs récompenses dans les concours, de piquer des roses dans les beaux morceaux et d'enguirlander la fressure !
Mazoudier étendit le bras vers l'orgueilleux sarcophage qui semblait avoir été entraîné par son poids même au fond de la crypte et s'écria : — Voilà le mort qu'il faut qu'on tue, la légende à détruire, le culte à déraciner. Voilà le puits dont les émanations ont corrompu l'air d'un siècle et l'âme d'un peuple. Mais ce n'est pas la terre qui doit combler ce trou, chacun y contribuant dans la mesure de son deuil et de son mépris. Il s'agit beaucoup moins de disperser les cendres de cet homme que d'éteindre le feu qui couve dessous. Et il n'y a pas mille façons d'éteindre un feu qui couve : la plus simple est encore de jeter de l'eau dessus. Soyons de bon exemple, camarade, faisons la chaîne !
Et Mazoudier cracha sur le tombeau, et Rabouille, après, y cracha aussi.
— Quoi donc! dit Adolphe, qui les observait, vous faites des ronds dans le bassin?
Le gardien se précipita. Il se précipita sur Mazoudier, dont il pensait avoir plus facilement raison. Mais d'une poigne encore solide, le vieux relieur contint l'assaillant; et les deux hommes se parlèrent les yeux dans les yeux, la barbe de l'ouvrier touchant le menton glabre de l'ancien soldat.
— Savez-vous qui vous insultez? Celui qui a conduit nos aînés des centaines de fois à la victoire !
— Cent victoires remportées sur un ennemi incertain, n'en valent pas une remportée sur soi-même. Le seul ennemi à vaincre est en nous.