U LA LULu.NiNt
— Et reiinemi qui menaçait nos frontières?
— Ce n'est pas à vous d'en parler. Des quatre invasions qu'a subies la France depuis un siècle, une seule a été repoussée. Par qui ? Par des grognards? Non. Par des soldats improvisés. Au cri de : Vive l'Empereur? Non. Au cri de : Vive la Liberté!
— n y a vingt ans, dit l'invalide réduit à Timpuissance, vous ne seriez pas sorti dïci vivant.
— Il y a vingt ans, répondit Mazoudier, si vous m'aviez écouté, vous ne seriez pas sorti estropié d'un second empire.
— Je vous aurais écrasé comme une bête malfaisante que vous êtes.
^- Parbleu! Vous Pavez prouvé lorsque cette bète malfaisante était derrière des barricades pour empêcher Paigle de fondre sur vous.
— Je vous aurais renfoncé vos blasphèmes dans la gorge.
— Pendant que j'écartais le couteau de la vôtre.
— J'ai versé mon sang pour vous.
— Moi aussi. Nous sommes quittes.
— Félicitez-vous que je sois vieux.
— Félicitez-vous que j'aie au cœur la même flamme qu'autrefois.
— D'autres que moi sauront vous corriger.
— D'autres que nous vous plaindront.
— Vous êtes des misérables !
— Vous n'êtes qu'un monomane digne de pitié! Mazoudier lâcha son agresseur, et les trois hommes
quittèrent tranquillement la place.
Le gardien y resta une minute encore, enveloppant d'un regard qui se mouillait le décor profané. Puis il fit devant le Tombeau la génuflexion du prêtre devant l'autel et sortit à son tour de l'église, en refermant doucement la porte, comme sur quelqu'un de cher dont on a troublé le sommeil et qui se rendort.
Dehors, il faisait soleil. La chauve-souris éblouie se hâta de regagner son trou.
Ce dimanche matin, dernier jour d'avril, en entendant Rabouille refermer la porte de sa chambre et descendre Tescalier, madame Lhomme sortit elle-même sur le carré de l'étage inférieur et arrêta au passage son locataire.
<( J'aurais un service à vous demander...; mais voudrez-vous me le rendre? »
Elle était en camisole, les manches relevées jusqu'aux coudes, et de ses bras fermes et blancs s'exhalait une odeur de savon aux amandes et d'eau fraiche. Derrière elle, par la porte restée grande ouverte, on apercevait trois petites pièces en enfilade et, dans celle du fond, gaminant sur son lit, en chemise, le jeune Adrien qui venait de se réveiller.
A la question de Céline, Rabouille répondit : — Pourquoi pas? Est-ce que je ne suis pas toujours heureux de vous faire plaisir?
— Oui, reprit-elle, vous êtes un excellent ami, très obligeant, mais j'ai bien peur tout de même d'un refus. Vous avez un si drùle de caractère au'on ne peut guère
attendre de vous des concessions... On a Tair de vous demander la vie...
— On me la demande peut-être, en effet, quelquefois, dit-il, en ramenant par un geste qui lui était familier, la pointe de sa barbe entre ses lèvres.
Ils se regardèrent un long moment, comme des êtres déshabitués de la parole pour traduire leurs pensées; et Céline baissa les yeux la première.
— Oh! rassurez-vous... Ce n'estpas un grand sacrifice. L'oncle Prophète boude... J'ai appris par Lépouzé qu'il vous avait évité, jeudi dernier, aux Invalides, et cela ne m'étonne pas. Il est très susceptible ; il ne reviendra que si l'on va le chercher... Alors, je voudrais lui envoyer les enfants aujourd'hui... et que vous les accompagniez.
— Moi? s'écria Kabouille. C'est sérieux ?
— Très sérieux. Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous absenter, un dimanche surtout. Faites cela pour moi. En somme, c'est vous qui l'avez provoqué.'.. Il ne s'agit pas de lui porter des excuses. Vous lui tendrez la main et tout sera fini. Il n'a que de l'entêtement.
— Non, dit Kabouille, je ne me sens pas le moindre goût pour cette promenade. Tout nous sépare, votre oncle et moi... Il ne tient pas plus à ma rencontre que je ne désire la sienne.
Céline insista: — Mauvaises raisons. Vous avez assez de bon sens tous les deux pour vous interdire les sujets de conversation irritants.
— Il n'y a pas que des idées infranchissables entre nous.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Kabouille fut dispensé de répondre parle petit Adrien qui l'avait aperçu et qui, du fond de la cluimbre la plus reculée, cria, debout dans son lit : — Saint, mon capitaine ! Voilà vosétrennes !
Une seconde fois, les regards de Céline et de Kabouille s'accordèrent, et comme Adrien poursuivait: ««Viens
donc me dire bonjour », elle s'effaça un peu pour lui livrer passage et répéta Tinvitation de Tenfant : « Allez Tembrasser... »
Après une courte hésitation, il céda, traversa la chambre des Lhomme, puis celle où couchait Sophie, et atteignit le cabinet à Texiguïté duquels'ajustait unlit-cage déployé. Il prit Adrien dans ses bras etTenveloppa, des épaules aux jambes, d'une caresse silencieuse, où la main semblait jouer le rôle de l'oreille dans Tauscultation du médecin.
— Il devient robuste, dit-il, avec une sorte de fierté paternelle.
— Oui, il est fort dans ce qu ilest, dit Céline derrière lui ; il a de bons muscles.
Mais la turbulence de Tenfant rompit le charme : u Tu m'emmèneras tantôt, pas ? »
— Nous verrons, dit évasivement Rabouille.
— Où qu'on ira ?
-— Si vous êtes sages, ta sœur et toi, Rabouille aura lobligeance de vous conduire aux Invalides voir votre oncle Prophète.
La joie d'Adrien éclata : — Veine ! Je mettrai mon képi, pas, maman ? C'est lui qui sait des belles histoires, m' n' oncle Prophète ! Pif, paf, boum !
Et simulant la mort du soldat foudroyé, il se laissa tomber de toute sa hauteur sur le lit.
— 11 ne rêve que plaies et bosses, dit Céline en souriant.
— Parbleu: On lui a farci la tète de prodiges accomplis par la violence... Il faut croire qu'il n'y a plus assez d'enfants de troupe à dépraver dans les casernes, puisqu'on vient maintenant les racoler et les instruire à domicile.
— Allons ne recommencez pas, fit doucement Céline. Elle jugeait compromise satentative de réconciliation
et se reprochait presque une prévenance inutile. Mais du renfort lui arriva de sa fille, qui s'était levée sans bruit et qui s'appuya gentiment au bras de Rabouille en
disant : — J'ai entendu... Je suis bien contente de sortir avec toi...
Elle resta auprès de son frère, tandis que madame Lhomme etRabouille s'éloignaient. Ils s'arrêtèrent dans la première chambre un instant encore, devant le lit conjugal défait, Fintimité du ménage surprise... Et Céline dit : « C'est convenu, n'est-ce pas ? Vous ne voulez pas être la cause d'une brouille entre nous et mon oncle. Il est toute ma famille. »
— Vous n'avez pas l'embarras du choix, fit Rabouille, dont l'amertume se voilait d'ironie.
— Il n'est pas question de choisir. Vous êtes injuste. Je ne comprends pas votre jalousie. Il est vrai que mon oncle aime Adrien à sa façon, qui n'est pas la vôtre ; mais est-ce une raison pour jeter feu et flamme contre lui ? Comme si je n'avais pas assez de contrariétés sans celle-là.
— Quelles contrariétés avez-vous ?
— Ce nouveau siège... cette guerre civile et toutes les mauvaises passions qu'elle excite, pour aboutir à c[uoi ? à un règlement de comptes qui sera sans doute terrible... Si vous vous figurez que je vis tranquille !... Schramm, Jéricho et leurs pareils, commencent à s'étonner tout haut des exemptions accordées à Ferdinand. Et vous savez à quel prix nous les obtenons. Ils parlent défaveurs, de passe-droits..., d'autant plus que vous ne leur ùterez pas de l'esprit que tous les marchands de vins sont de la police. A présent que le service dans les compagnies de guerre est obligatoire pour tous les hommes de dix-neuf à quarante ans, mariés ou non, Ferdinand aura bien de la peine à échapper aux gardes, aux sorties, et alors...
— Vous avez peur pour lui...
— Pour lui... et pour tous ceux que j'affectionne, mais pour lui surtout, naturellement.
Naturellement... Le mot passa comme un nuage rapide sur le visage de Rabouille. Céline continuait : Dans ces conditions, vous comprenez le besoin que j'ai
de me sentir entourée d'amis dévoués comme vous, comme mon oncle.
— Oui, c'est ce qui s'appelle ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Vous pensez que votre oncle peut devenir, le cas échéant, une sauvegarde pour la maison et c'est un peu pour cela que vous souhaitez qu'il y revienne.
Madame Lhomme éluda la question : — J'aime beaucoup mon oncle, mon seul parent. .. Etpuis, lorsque des personnes raisonnables telles que monsieur ^Lépouzé m'approuvent...
— Tiens ! Il espère bien vous emprunter votre cocarde... Il la portait déjà l'autre jour, aux Invalides...
— Il a une femme. .. Tout le monde, mon pauvre Rabouille n'est pas indépendant ni convaincu comme vous. Il n'y a pas que des volontaires dans l'armée de la Commune. La plupart des commerçants du quartier...
— Sont tout prêts à renier les gens qui mourront pour eux. A qui le dites-vous ?
Depuis quelques instants germait en Rabouilleun sentiment dont la bassesse lui répugnait, au point qu'il n'hésitait pas à Tétouffer sous des paroles brutales et agressives, comme on entasse les pierres sur une mauvaise herbe envahissante. Un motdeCéline, unecrainte exprimée, la menace de Schramm et de Quélier entin, tombaient dans son cœur lal)Ouré, ainsi qu'une semence de convoitise et d'espoir. Il entrait, par une sourde impulsion, dans les vues intéressées de ceux qui réclamaient pour Ferdinand un service actif avec ses dangers. Il envisageait les conséquences d'un «ccirfen^ et l'avantage personnel qu'il pourrait en retirer G'étaitVers son cerveau un afflux d'idées misérables dont ses yeux durent refléter et trahir l'association, lorsqu'il considéra l'uniforme de garde national accroché au porte-manteau, puis, aussitôt après les bras nus de Céline, car celle-ci rougit légèrement et rabattit les manches de sa camisole. Il n'en fallut pas davantage pour amener Ra-
l'l{\ LA (ULUA.XL
])Oiiille, par résipiscence, au boa office que madame Lhomme attendait de lui.
— Ecoutez, dit-il, je vais demander à la mère Mazoudier si son mari est libre tantôt. Nous conduirons tous les deux les enfants aux Invalides, mais je resterai dehors le temps de leur visite au vieux. Croyez moi, c'est préférable ainsi.
— Il faut toujours finir par faire ce que vous voulez, dit-elle, jouant l'ordinaire comédie des femmes au caprice desquelles on s'est plié.
En bas, Rabouille trouva Ferdinand q\ii profitait d'une minute de répit pour prélever son premier repas sur un saucisson suspendu à une ficelle, entre les rayons des spiritueux.
— Casses-tu la croûte avec moi?
Il emplit de vin blanc deux verres épais et par-dessus le comptoir contre lequel Rabouille s'accotait de biais, Lhomme tendit à son ami un pain où le couteau avait fait une profonde entaille, si bien que le morceau en était presque détaché. Ensuite, il interrogea :
— Est-ce que Céline t'a dit. . . au sujet de loncle ? Oh ! nous avons bien pensé que tu irais là-bas comme un chien qu'on fouette: mais tu nous obligeras. C'est l'oncle des enfants, après tout: ils peuvent avoir besoin de lui.
— Toi aussi.
Ferdinand regarda son camarade. Il n'y avait personne dans le débit, Alexandre lavait la devanture ; le patron se déboutonna gaiement : — Moi..., toi..., tous les copains, parbleu !
— Merci, dit Rabouille, cet alibi nest pas pour moi.
Mais l'autre haussa les épaules : — Tu es bien toujours le même! Il n'y a pas de déshonneur à être prévoyant... L'oncle est un vieux pompon, d'accord... ; mais on serait bien content de le trouver si les choses tournaient mal pour nous, et je suis certain qu'il ne se ferait pas prier pour nous sauver la mise.
LES VISITEURS DU DIMANCHE l^iT
— Je n'ai pas rintention de lui donnercette peine.
— Tu en parles à ton aisel Si tu avais une femme, des enfants, un fonds de commerce, tu raisonnerais peut-être autrement. A la tienne, Etienne...
Ils trinquèrent, et en voyant la bonne figure de Ferdinand, rouge et pleine sous le képi à perpéluité et suant la joie de vivre, la cordialité, un souci sincère de la sécurité des siens, Rabouille se disait : « De nous deux, si Tun vraiment n'a pas changé, c'est lui. Il ne se doute pas que je lai détesté autant que je déteste aujourd'hui Tinvalide. Cependant, ma haine pour celui-là, j'ai réussi à l'éteindre et nous voilà trinquant ensemble ! Mes motifs d'aversion subsistent pourtant, mais je n'en conçois à présent que de la tristesse. Ma jalousie s'est épurée. Pourquoi ne surmonterais-je pas également, à force de patience, d'empire sur moi-même, l'antipathie que la personne de ce vieillard m'inspire? Ce qui m'est odieux en lui, c'est l'influence dont je le crois capable sur un esprit que j'avais fait le rêve de former. Cette influence, il doit suffire de la combattre sans relâche et de vouloir fermement la vaincre. Le temps n'est plus, heureusement, où les sens parlaient en moi plus haut que la raison. L'âge et la souffrance m'ont enseigné à voir des ennemis beaucoup moins dans les individus que dans les idées dont ils propagent le mensonge et l'ivraie. La paix que j'ai conclue, en mon for intérieur, avec le mari de Céline et Fanimosité que je nourris contre lascendant de son oncle, attestent surtout que j'ai quarante-trois ans et que je me suis amélioré en vieillissant... ce qui m'autorise à essayer d'améliorer les autres. »
La voix de Ferdinand : « Tu n'en reprends pas ? » abrégeait les réflexions de Rabouille, auxquelles, par surcroît, faisait trêve l'entrée de Ninie Bagarre dans le débit. Elle tenait à la main un cornet de cornichons achetés chez l'épicier, et tendit à Alexandre un litre pour qu'il allât le remplir d'une boisson trouble et glaireuse, qui n'avait du cidre que le nom. En attendant
son retour, la grande et maigre fille jeta à Rabouille :
— Bonjour, m'sieu Agricol!
— Pourquoi m'appelez-vous Agricol ?
— T'as donc pas lu le Juif Errant^ d'Eugène Transpire? dit Ferdinand.
— Si, répondit le mécanicien ; mais je ne vois pas le rapport... Je ne cultive pas la poésie sociale, comme les ouvriers de 18.30; je vis seul et je ne suis pas le fds de Dagobert, ah! non... Mon père était menuisier et avait les militaires en horreur. J'ai de qui tenir.
— Vous n'êtes pas plus AgricOl que je ne suis la Mayeux, bien sûr ! C'est façon de rire...
Elle arrêta son regard sur Rabouille, endimanché de coutil, et, d'humeur taquine, elle ajouta : — Je devine bien que vous n'avez pas fait non plus ces frais-là pour rendre visite à mademoiselle de Cardoville... Votre Dulcinée à vous n'est pas dans les grandeurs.
— Quelle Dulcinée?
— Celle avec qui vous sortirez tantôt,
— Ma Dulcinée n'aime pas la promenade, dit le mécanicien en riant.
— Alors, emmenez-moi à sa place, reprit-elle délibérément.
Il continua de plaisanter : — Non, elle ne serait pas contente.
— Avouez donc que je ne suis pas assez belle pour vous.
Elle montrait sa pauvre robe noire élimée, tachée, reprisée, aux manches trop courtes, desquelles sortaient, rouges et osseuses, deux mains aux longs doigts exténués de couture. Sur le corsage, à l'endroit des seins, pelotes imaginaires, des épingles étaient piquées et des aiguilles aussi, au chas encore traversé par des fils blancs... Sa tête inclinée laissait voir, dans le désordre des cheveux tombant en chignon sur la nuque, un peigne cassé, un ruban sale ; mais elle releva le front et ses larges yeux bleus, sa bouche aimable et fraîche, rachetèrent aussitôt des dehors poudreux,
comme deux fleurs et un fruit sauvages, à la crête d'un buisson, en font oublier la sécheresse et les ronces.
Indifférent à cette révélation, Rabouille s'excusait : — A mon âge, Ninie, on risque moins de se faire remarquer en promenant des enfants.
— Ah!... c'est avec les gosses d'ici que vous sortez, murmura-t-elle. Ma foi, c'est vrai que vous pourriez être leur père.
Mais tout de suite, au mouvement de Kabouille, elle regretta sa morsure et mit à l'effacer l'humble empressement du chien qui a une défaillance à se faire pardonner.
— Blague à part, c'est dommage que vous alliez vous balader. Moi qui comptais sur vous pour veiller au grain, c'est le mot ! Msieu Lhomme, lui, ne m'écoute pas, et ça se comprend... Le commerce avant tout. Mais vous, m'sieu Rabouille, qui avez quelquefois reconduit papa à la maison, vous savez la réjouissance que c'est!... Dimanche dernier encore, il a fallu le hisser à notre cinquième et le coucher... Il était resté au bas de 1 escalier et c'est en l'entendant geindre que m'sieu Schramm est sorti de son échoppe et l'a aidé à monter. Le refrain de tous les dimanches, quoi ! Il n'y a que vous qui ayez un peu d'autorité sur lui... Je vous en prie, si vous êtes là ce soir, renvoyez-le moi avant qu'il soye trop plein. Vous n'aurez pas affaire à une ingrate; je vouspromets un cadeau... qui ne sera pas du luxe I... Ce que vous êtes fagoté avec cette cravate-là!... Jevous en offrirai une de ma fabrication. Comme ça, quand vous la porterez, vous serez forcé de penser à moi. C'est ça qui va changer vos habitudes, hein ?
Elle était redevenue gaie, familière, heureuse de voir que Rabouille ne lui gardait pas rancune de son incartade. En effet, il déclinait bénévolement toute gratification, trouvait même, comme d'habitude, des mots très justes et très doux pour plaindre Ninie et l'assurer qu'il songeait à elle en évitant le plus possible au père
Bagarre les tentations auxquelles, malheureusement, son métier lexposait.
— C'est un brave homme, mais faible, sans défense...
— Oh ! méchant, pour sûr qu'il ne l'est pas, dit Ninie. Il ne m'a jamais ballue, quand j'étais petite. Il gagnait bien sa vie. C'est ce coup de pied qu'il a reçu en arrêtant une cheval emporté, qui est la cause de tous nos malheurs... On l'a félicité d'avoir sauvé trois personnes, mais la maladie lui a fait perdre sa place, la misère est venue, la mère en est morte de chagrin, et lui s'est mis à boire.
— Si, au lieu de sauver trois personnes, il les avait tuées à la guerre, une pension serait, avec la croix, sa récompense, observa Rabouille. Mais nous le constations l'autre jour, Mazoudier et moi: il n'y a pas d'Invalides pour les vieux ouvriers estropiés et les héros civils. Il en est de votre père comme des chevaux de fiacre qu'il soigne : il n'aura jamais été qu'à la peine; il sera au repos dans la terre seulement.
Elle l'écoutait avidement, consolée, bercée, ravie par ces mélancoliques propos même, ainsi que par ces romances qui montent des cours vers les chambres d'ouvrières et les ateliers où leur existence se dévide. Quand il se tut :
— Alors, c'est convenu? fit-elle. Une belle cravate si papa n'est pas poivre ce soir. Comment les aimezvous ?
Mais il s'obstinait à ne pas accepter le marché : — Allons donc ! Vous avez des commandes plus pressées.
— Des commandes? Ah ! ouiche... Vous voulez dire des loisirs. Je n'ai pas de travail depuis un mois ; ça m'occupera. Il me reste justement des morceaux d'étoffe. Votre Commune, vous savez, n'est pas plus avantageuse pour moi que pour papa. Il n'y a guère de fiacres dehors, et tout le monde à présent se promène en uniforme de garde national... Rien à frire pour les cravatières !
— Elle a raison, dit Ferdinand, qui ne se bornait au képi, derrière le comptoir, que pour ménager sa vareuse.
Ninie reprit, avec l'intention d'être agréable à Rabouille :
— Et Ton n'a même plus ce bon monsieur Flourens, qui nous procurait de Touvrage, lui! Vous vous rappelez, quand il a voulu que son bataillon soye habillé le premier, pendant le siège ?
— Oui, les ateliers improvisés... une façon de venir en aide aux femmes, à la famille des trente sous. Pauvre vieux ! Si désintéressé...
— Ça, on peut le dire ! confirma Ferdinand, interprétant l'éloge dans un sens grivois. Il n'y en a pas une à Belleville, ni ailleurs sans doute, qui puisse se vanter de lui avoir tourné la tête, n'est-ce pas, Jacques? Il est mort vierge et martyr. Et les suppôts de la réaction osent prétendre que les gens de la Commune sont sans moralité I Ils en auraient plutôt à revendre aux petits crevés de Versailles, hein ?
— Peut-être que monsieur Flourens était aimé tout de même, ditNinie, les yeux sur Habouiile. C'est quelquefois pour les hommes qui ne font pas attention à elles, que les femmes en tiennent le plus.
Elle prit son litre, qu'avait rapporté Alexandre, pour s'en aller enfin ; mais elle se heurta, à la porte, contre la mère Mazoudier qui arrivait, trottinante etproprette, la figure encore réduite au fond d'un bonnet blanc tuyauté, comme une pomme cuite dans un moule à pâtisserie.
Elle portait un grand panier à couvercle qui, plein ou vide, l'accompagnait toujours, et elle fronçait son museau de garenne.
— Savez-vous si Mazoudier est libre cette après-midi ? demanda Rabouille.
— Ma foi, répondit-elle, je l'ai entendu parler d'une cérémonie au Louvre, à laquelle il voudrait assister.
— Le meeting de l'Alliance républicaine des départements?
— Quelque chose dans ce genre-là, oui... Mais il vous dira ça lui-même ; il doit venir ici dans la matinée.
Et, diligemment, elle gagna la cuisine, comme un lapin son terrier.
Rabouille et Mazoudier accordèrent sans peine leurs projets respectifs.
u L'omnibus nous conduira au Louvre, décidèrent-ils, et de là, nous irons à pied aux Invalides ».
Ils partirent après déjeuner, avec Adrien et Sophie, et virent défiler, en descendant la rue de Paris, le 159^ bataillon qui se rendait boulevard Puébla pour y recevoir son drapeau. La tenue des hommes, en dépit de sa diversité, n'était pas mauvaise. Ils marchaient dun pas relevé et faisaient vraiment leur possible pour atténuer l'impression qu'ils produisaient d'une troupe éprouvée par les privations, une longue campagne, et condamnée à l'offensive dans les conditions les moins propres à la prendre.
— A l'aspect de ces bataillons, dit Rabouille, je songe toujours à une observation de Rossel, l'ex-capitaine du génie, aujourd'hui chef d'état-major de Cluseret. C'est Jaclard, son successeur à la tète de la 17^ légion, qui me l'a rapportée.
— Quelle observation ? demanda Mazoudier.
— Un jour que Rossel passait en revue ses bataillons composés en partie d'hommes dont l'uniforme faisait ressortir davantage le délabrement physique et même la difformité : « Ces malheureux ont raison de se battre, dit-il ; ils se battent pour que leurs enfants soient moins chétifs, moins scrofuleux, moins épuisés qu'ils ne sont eux-mêmes. »
Le beau temps de la veille ne s'était pas maintenu. Le ciel maussade vidait, par intervalles, ses réservoirs. Cependant, Paris, ce dimanche-là, réagissait contre l'inquiétude, les fâcheux présages, et s'étourdissait. Au bas du faubourg du Temple, l'omnibus s'arrêta pour laisser défiler encore, précédé de tambours et d'une cantinière qui portait une couronne d'immortelles, un autre bataillon de gardes nationaux, à la boutonnière desquels
la même fleur faisait profession de foi. Et, plus loin, Adrien, à genoux sur la banquette, signala un fiacre où s'entassaient des dignitaires de la franc-maçonnerie bariolés d'écharpes blanche, bleues, vertes, rouges et noires, liserées de soie ou frangées d'argent. Un porteétendard était assis sur le siège, à côté du cocher, et les passants se retournaient pour déchiffrer Tinscription : « Aimons-nous les uns les autres », qui s'enlevait en lettres rouges sur le fond bleu de la bannière. A pied, sur les boulevards, d'autres francs-maçons, en bourgeois ou sous l'uniforme de garde national, âgés pour la plupart, têtes de médecins, d'architectes et de photographes, promenaient en sautoir — en laisse — leur pélican emblématique... Et tous sortaient de la salle Dourlans, où les délégués à Versailles avaient rendu compte de leur échec auprès de Thiers. C'était le dernier écho de la manifestation de la veille. Quelques-uns, pour preuve de leur faction nocturne auprès des étendards, montraient à leur chaussure et à leur pantalon, la boue des remparts ; d'autres, chenus et méditatifs, paraissaient succomber sous le poids des secrets de leur Loge ; et il en était qu'embarrassaient visiblement, dans la foule narquoise, les insignes d'un grade, et qui se sentaient vaguement ridicules, comme les inutiles commissaires d'une fête décommandée.
Une fête locale mal organisée, c'était exactement l'idée que suggérait la physionomie de Paris le 30 avril. Aussi bien, des commissaires en fonctions, un nœud de rubans rouges à la boutonnière, trôlaient dans la cour du Louvre, pour recevoir les membres de l'Alliance républicaine des départements, qu'un meeting réunissait sous la présidence du citoyen Millière. On aurait cru plutôt assister à un concours d'orphéons et de fanfares. Des gens endimanchés, originaires de la province, trimbalant leurs femmes et leurs enfants, se frayaient un passage vers les écriteaux qu'arboraient, au bout d'un bâton ou sur leur casquette, les chefs de groupes désignés pour chaque département.
Certains s'abritaient sous un parapluie surmonté du signe de ralliement ; des femmes en bonnet blanc, qui avaient suivi la garde nationale avec les cantinières, déployaient de longues écharpes de laine rouge, ou bien, compagnes de francs-maçons, les brides du bonnet flottant sur le corsage, épinglaient à celui-ci des bouftettes de ruban rouge indiquant la part qu'elles prenaient à la manifestation. Cependant, les commissaires aflairés essayaient de procédera un classement alphabétique des départements autour de Testrade drapée de rouge élevée au milieu de la cour et destinée aux membres du bureau — ou du jury. Car il semblait qu'on allât distribuer des récompenses et que Paris poussât raffabilité jusqu'à offrir à ses hùles une fête leur rappelant le plus possible lanimation d'un chef-lieu de canton ouvert aux sociétés musicales et à leurs impédiments honoraires. L'illusion eût été complète siles fédérés de la compagnie de service s'étaient déguisés en sapeurs-pompiers et si les francs-macons, avec leurs bannières et leurs médailles, avaient rehaussé la cérémonie.
— J'ai peur, si nous restons, d'arriver trop tard aux Invalides, dit Rabouille que les deux enfants tiraient par la manche.
Mazoudier reconnut un commissaire et le questionna.
— Oh! fit celui-ci, nous en avons pour plus dune heure : lecture du manifeste de la Ligue, discours probables, adhésion de la Ligue républicaine à la Commune, adresse aux frères de province... ça durera au moins jusqu'à trois heures et demie. Après quoi, nous irons, porter à riiôtel-de-Ville le résultat de la délibération. Un beau cortège, si le temps le permet!
— Ma foi, dit Mazoudier, je suis de votre avis, liions. Puisque l'adhésion est prête, nous n'en aurions pas même la surprise. Quant au défilé...
— Que la récréation continue!
— Le fait est que ces démonstrations donnent assez l'impression d'une ville en vacances. L'habitude de vivre dehors contractée pendant le siège.
— Oui, dit Rabouille, mais Terreur, c'est d'imputer au siège également la cause occasionnelle de ces troubles nerveux et de cette fièvre éruptive, la fièvre galonnière, qui sont les symptômes ordinaires accompagnant une maladie chronique bien connue en France : le militarisme. Les gardes nationaux de Tordre, qui se moquent aujourd'hui des fédérés, ont été en proie au même délire, hérité de leurs pères. Nous Tavons dans le sang. C'est le cadeau des régimes qui ont fondé leur domination surlaforce brutale etsesattributsdécoratifs. Les revues, les défilés, les rentrées triomphales et théâtrales de TEmpire, nous éblouissent encore. Il ne suffit pas aux soldats-citoyens d'avoir des fusils et des munitions pour se défendre ou appuyer leurs revendications ; ils se croient tenus de ressembler en tout aux militaires professionnels. Ils ont besoin, comme les prétoriens, d'une livrée pour se battre. Ils ont l'honneur d'exercer un droit et ils aiment mieux se donner les airs dexercer le plus triste des métiers : celui des armes. Mais si fious sommes grotesques dans nos jeux, ces jeux ne sont pas différents, en somme, de ceux qu'on applaudit en France depuis soixante-dix ans. Le génie de Napoléon a surtout consisté à savoir disposer des draperies sur des automates. Ils ont pris le pli. Cest pourquoi Delescluze, s'étonnant de *la prédominance de Télément militaire sur Télément civil et des querelles de galons qui divisent les chefs, apparaît aussi naïf que Cluseret réprimant, par décret, la manie des broderies et des aiguillettes, ou que la commission executive supprimant, inutilement d'ailleurs, le grade de général, jugé par elle incompatible avec l'organisation démocratique de la garde nationale. Ce qui est incompatible avec les levées révolutionnaires, c'est le respect des traditions et de leurs formes extérieures. Les purgatifs bénins de Cluseret ou de la Commission executive, ne débarrasseront pas les Français du ver intestinal qu'ils rassasient et qui les épuise : le ténia militaire. Quand ils ne ch... pas du galon, ils admirent en
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bocal, dans nos musées, les tronçons évacués que Ton y conserve. Ils en sont fiers. Mais, encore une fois, le siège a seulement allongé le ruban. La tête est invétérée. C'est le fruit d'une enfance nourrie de viandes impures. Vous rappelez-vous, Mazoudier, le retour des troupes d'Italie?
— Je me rappelle même la proclamation dans laquelle l'homme qui avait dit à Bordeaux : « L'Empire, c'est la paix ! » exhortait les soldats à garder soigneusement les habitudes de la guerre. A la hauteur du cirque Napoléon, les artistes de l'endroit avaient construit un portique sous lequel défilèrent, conduits par trois aumôniers et précédant musiques et drapeaux, des blessés, des estropiés, des convalescents dans leurs linges d'ambulance...
Rabouille : — Jamais je n'ai mieux compris que devant cet étal ambulant et paré, les ravages que peut faire chez un peuple la charcuterie des batailles dont on le bourre à partir des bancs de fécole. Quelle conception veut-on quait de l'héroïsme ce peuple empoisonné? Le soin de faire avant tout table rase incombait à la Commune. Vous voyez comment elle s'en acquitte... Le nombre des déguisés a plutôt augmenté. C'est en vain que Cluseret, Rossel, Delescluze et quelques autres donnent l'exemple du naturel. Eudes et Bergeretont une maison militaire. Eudes porte fièrement le& vestes fourrées de Galliffet et s'est fait faire chez Dusautoy, le tailleur de l'empereur, un uniforme de drap fin chamarré sur toutes les coutures. Les francs-maçons ajoutent au burlesque. Il faut plus que du sens commun : du courage, pour s'abstenir de ces pitreries. Hier, un de nos camarades apercevant Vallès dans le cortège des francs-maçons, lui demanda ce qu'il portait, roulé dans un journal, sous son bras. Il répondit : « C'est mon écharpe ; je l'ai retirée, j'avais l'air d'un singe. » Car parmi les attributs maçonniques, compas, équerre et niveau, on s'étonne de ne pas voir aussi l'échelle, svmbole de la hiérarchie I
Mazoudier : — Proudhon a prophétisé le mardi gras révolutionnaire, et c'est Marat qui disait que, pour une grande partie du peuple, la révolution n'est qu'un opéra. Mais le moyen de remédier à ces mascarades?
Rabouille : — Oui, le moyen? L'expérience nous démontre une fois de plus que ne Ton ne guérit pas la masse du ridicule par le ridicule. Nous le savions. Il serait imprudent de crier à la chienlit sur les pas d'un blanchisseur déguisé en mousquetaire ou en seigneur de l'ancien régime. Il prendrait mal la plaisanterie, car son souci est précisément de ne pas paraître emprunté sous la défroque du personnage. L'esprit des carnavals est conservateur. Le peuple a le sens de l'imitation; il n'a pas le sens de la parodie, qui pourrait être mortelle à certains objets.
Mazoudier : — N'a-t-onpas vu, en 48, les ateliers nationaux organisés militairement, et les travaux de terrassement surveillés par des élèves de l'Ecole centrale portant le tricorne, l'épée et des galons sur leur habit bleu barbeau ! C'est ce que nous appelions l'égalité entre les hommes et la République universelle ! L'ouvrier se plaint de ses contremaîtres, et quand il en change, la première chose qu'il fait, c'est de les galonner !
Rabouille : — J'ai essayé d'utiliser les éléments de dérision que certains spectacles fournissent, pour entamer le prestige attaché à l'uniforme. J'ai conduit Adrien chez Gorvi, où des singes habillés en soldats et bien dressés font l'exercice, avec un ensemble et une docilité prouvant que, si nous descendons d'eux, ils nous le rendent bien !
Adrien, qui donnait la main à Rabouille, en entendant prononcer le nom de Corvi, se jeta dessus, comme une mouche sur un morceau de sucre.
— Mon oncle Prophète aussi m'a emmené chez Corvi ; il m'a expliqué pourquoi on fusillait le déserteur : c'est parce qu'il avait abandonné le drapeau.
— Comme quoi du même spectacle on peut tirer des enseignements différents, dit Mazoudier en souriant.
— Oui, fit tristement Rabouille, il est plus facile (i'al)oiir la conscription que de tuer les petits sauvages avides de plumes et de verroteries, qui sommeillent au fond des soi-disant civilisés que nous sommes. Dans le fait, comment des enfants seraient-ils sensibles à la vérité, lorsque les hommes ne la dégagent pas dos spectacles à leur intention et à leur portée ? La fusillade de la Ricamarie, pas plus que le coup d'Etat, ne les a éclairés sur le rôle et Tutilité des armées permanentes, qui n'ont jamais sauvé le pays, mais qui ont quelquefois sauvé le pouvoir et toujours protégé la propriété.
— Oh! dit Mazoudier, je sais, moi, ce qu'on attend d'elles. On attend quelles suppléent la guillotine ou qu'elles la sertissent.. En 1849, on allait exécuter Daix et Lhar, les meurtriers du général Bréa. Il y avait ce malin-là, au coin des bois de justice, vingt-cinq mille soldats et du canon... Voilà une parade éloquente ou je ne m'y connais pas!
— La Commune a brûlé la guillotine, reprit Rabouille, mais elle n'a pas répudié la peine capitale, et au magasin daccessoires du césarisme elle emprunte la cour Hâartiale, qui a condamné à mort Girot, le commandant du 74®.
— Il ne sera pas exécuté, fit vivement Mazoudier. La Commune, qui n'assume pas plus le drame de la rue des Rosiers, qu'un auteur n'est responsable du lever de rideau qu'on joue avant sa pièce, la Commune n'a assassiné personne. Il n'y a point de Galliffets ni de Vinoys chez nous.
— Aussi, n'est-ce pas notre modération que je blâme, observa Rabouille, mais le caractère qu'e-lle revêt. Ces révolutions, réputées destructives des croyances et de la société, c'est, en réalité, de respect qu'elles meurent.
— Proudhon a dit : « Les révolutions sont des conservations. »
— Non seulement le Journal Officiel continue de publier la cote des valeurs de Bourse, peut-être dans
Tespérance d'avoir à signaler une hausse, comme pendant le Siège ; mais la Commune, qui allège de deux millions les caisses des chemins de fer, n'ose pas planter le drapeau rouge sur la Banque de France, où sont enfermés des milliards. On parlemente avec le sousgouverneur du chàteau-fort delà bourgeoisie ; sa garnison d'employés nous délie, et la Commune qui trouverait là, en espèces, de quoi assurer le pain et le logement à ses défenseurs d'abord^ puis à deux cent mille familles indigentes, la Commune préfère glaner péniblement des ressources dans la perception des droits postaux et des octrois! Quand donc perdrons-nous îhabitude de ramasser les miettes sous la table?
Mais, sur ce point, Rabouille et xMazoudier n'étaient jamais d'accord. L'esprit du vieux relieur se fermait à la théorie formulée par Babeuf : « Le cynisme du vol autorise la brutalité de la reprise, aux cris de : Justice et bonheur commun I »
— En 48, dit-il, De Flotte soutenait, lui aussi, qu'il n'y aurait pas de République possible tant que le Grand Livre de la Dette publique ne serait point brûlé. On n'écouta pas de Flotte et l'on eut raison. Gardons-nous de tout ce qui peut ternir et vénaliser une belle cause.
— C'est avec de pareils scrupules que les révolutions s'anémient et meurent de consomption! s'écria Rabouille. Le peuple est un malade indigent ; il a besoin, lui aussi, pour se refaire, de vin de Bordeaux et de viandes saignantes. Quand il en aura sa suffisance, vous pourrez lui demander, sans ironie, de se montrer généreux et désintéressé.
— Soit, dit Mazoudier. Mais nous est-il permis, présentement, d'avoir moins de scrupules, sans fournir un prétexte à Tintervention des Allemands, pour qui la Banque représente la garantie de l'indemnité de guerre ? Voilà la question.
Rabouille répUqua :
— Alors, ce n'est point scrupule, mais lâcheté de notre part ! Le perspective d'un retour oiïensif des
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Prussiens devrait pourtant sourire à quiconque prosteslait, il y a deux mois, contre une capitulation honteuse et prétendait garder les canons pour prolonger la résistance. Le Gouvernement n'a jamais réussi qu'une sortie : celle qui Ta conduit à Versailles. La Commune pourrait montrer à ces braves de quelle défense est capable une ville libre décidée à vendre chèrement sa liberté. Malheureusement, nous aimons mieux singer la Convention dans les petites choses que dans les grandes. La Commune décrète propriété nationale les biens de mainmorte et autorise la réquisition des logements vacants ; mais elle ne va pas aussi loin que la Convention, qui frappait de mort civile les émigrés, ni même que la Législative, qui confisquait et mettait en vente leurs biens. Les révolutions devraient être un commencement ; la notre n'est qu'un recommencement.. Certains membres de la Commune ont pour les leçons de 93, mal apprises, le même respect que les professeurs pour l'antiquité. On dirait qu'ils aspirent à changer les sujets de pendule plutôt que la forme du gouvernement. Nous déblatérons contre les institutions, le nombre et la complication de leurs rouages, et voilà, au lieu d'en supprimer, que la Commune élève au rang de fonctionnaires les huissiers, les notaires, les commissaires-priseurs et les greffiers des tribunaux ! Enfin, brochant sur le tout, nous avons un procureur et nous sommes menacés d'un Comité de Salut PubUc!
— Le fait est, dit Mazoudier, que les jeunes membres de la Commune, en entendant, vendredi, la proposition du citoyen Miot relative à ce Comité, ont dû se croire entourés de revenants de 93, d'hébertistes sortant du tombeau comme les nonnes de Robert le Diable.
— Ou comme YHomme à Voreille cassée^ d'About. Mais ce n'est pas l'annuaire que demandent Miot et ses amis en se réveillant, c'est le Père Diichèneei sa grande colère! Il y a des révolutionnaires qui font songer aux
familles pauvres vivant pendant une semaine sur le même plat réchauffé : ils vivent des restes de 93.
Tout en causant, ils étaient arrivés aux Invalides. Rabouille dit à Mazoudier :
— Il est deux heures et demie ; je vais aller faire un tour aux baraquements du Champ-de-Mars, tandis que vous conduirez les enfants au vieux. A quatre heures je viendrai vous reprendre.
La grille d entrée franchie, Adrien et Sophie donnèrent un coup d'œil aux « canons », c'est-à-dire à l'emplacement naguère occupé par la batterie. Prophète, quand il attendait des visites, se tenait là quelquefois. Mais ils ne le reconnurent pas parmi les quelques invalides mêlés aux promeneurs du dimanche, moins nombreux que d'habitude.
— Votre oncle est peut-être dans son jardin, présuma le relieur, quoique le temps soit vraiment peu engageant aujourd'hui.
Etait-ce disposition d'esprit résultant précisément de cette circonstance, mais Mazoudier s'imagina qu'il pénétrait dans une nécropole. Tout concourait à lui en donner Tillusion. Au poste veillaient les gardiens, dans leur uniforme de drap bleu sombre ; on cherchait des couronnes aux mains des visiteurs ; les jardinets qui bordaient les deux allées latérales, resemblaient à des concessions temporaires, et les invalides qui revenaient, un arrosoir à la main, de la fontaine, avaient l'air de porter de Feauà leur tombe entourée de buis. Si l'on considérait la façade de l'Hôtel, cette impression persistait. L'architecte avait tout combiné pour approprier la décoration extérieure de l'établissement à la destination que lui prêtait Mazoudier. Les trophées de l'attique, avec leurs casques, leurs cuirasses défoncées, béantes, évidées comme des noyaux d'abricots, éveillaient d'autant plus l'idée de planches d'anatomie, que des barreaux aux lucarnes de ces ventres ouverts, rappelaient les flèches indicatrices qu'emploient les rédacteurs de traités spéciaux pour l'intelligence de
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leurs schémas. Cette évocation d'amphithéâtre, tous ces moulages de jambes et de bras coupés, de poitrines creuses et de corps sans tête, ne déparaient pas, en somme, FHôtel des Invalides, et Libéral Bruant s'était sans doute consolé de ne pouvoir peindre la Danse macabre sur ces murs de cimetière, en y sculptant les simulacres de la mort.
Adrien et Sophie, ayant aperçu de loin Toncle Prophète dans son jardin, coururent vers lui.
Ce jardin, qu'un mouton eût tondu en trois coups de langue, était encore diminué par la cabane que s'était construite, au fond, Tinvalide pour ranger ses outils. Elle avait remplacé une treille^, dont le souvenir n'était plus perpétué, sur une console extérieure, que par un Petit Caporal en plâtre, dans une guérite. Par une fantaisie singulière ou par souci, peut-être, d'utiliser le restant d'un pot de couleur, le Napoléon et la guérite avaient été, autrefois, peints en vert, un vert extraordinaire, cru, auquel les bancs des promenades eussent pu prétendre. Et Prophète poussait le culte des reliques jusqu'à rafraîchir cet enduit, lorsque les pluies de deux ou trois hivers l'avaient endommagé. Mais cette opération acquérait encore dans sa pensée la portée d'un exemple, d'un conseil discret de subalterne offusqué. Une seule fois il s'était entr'ouvert à son confident Lacouture. Devant le Petit Caporal rebadigeonné : « Qu'on en fasse autant pour le Dôme! » murmura-t-il, navré qu'on laissât pâlir et s'éteindre l'or répandu sur la coupole.
Son jardin n'était pas, d'ailleurs, l'objet de soins moins assidus. On le citait parmi les mieux entretenus, les plus attrayants. Il en était fier. Penché dessus des journées entières, il le réparait comme un vieux vêtement, le galonnaitdebuis,y pratiquait des boutonnières où s'épanouissaient, aux beaux jours, des myosotis, des marguerites, des giroflées, des tulipes et des dahhas. Il renouvelaitsouvent, comme un fond de culotte, les fleurs de la corbeille, autour de laquelle, dansune allée Jarge
,ui plus de cinquante centimètres, quelques petits cailloux laissaient des traînées de fil blanc. Il cultivait aussi des pensées en pot, pour sa nièce, et, en d'autres pots mystérieux, à l'alignement sur une planche, comme une escouade de recrues, des choses vai;;ues qui s'entêtaient à ne pas pousser. Il passait chaque jour de longs moments à les examiner, à les stimuler, ainsi qu'un sergent à la parade. Il scarifiait même la terre avec une aiguille à tricoter, afin de la « soulager», disait-il, et qu'elle respirât mieux. Le soldatlaboureur dégénérait en Jenny l'ouvrière.
Il avait pour voisins, à droite, Lacouture, à gauche, Lapuchet. Ils causaient par-dessus le treillage séparatif garni de capucines. Au milieu de son jardin, moins riant que celui de Prophète, Lacouture avait érigé un rocher de Sainte-Hélène surmonté dun petit Napoléon, les bras croisés, qui regardait, pensif, courir les fourmis dans le gazon.
Quant au vieux borgne Lapuchet, son jardin, depuis longtemps à l'abandon, n'avait pour parure qu'un lilas suffisant pour attirer, pendant trois semaines, sur son heureux propriétaire, l'envie des concessionnaires moins bien partagés. Mais Lapuchet n'y prétait point attention. Il avait aussi son icône, un médaillon en terre cuite à l'effigie de l'Empereur, dans une niche de lierre. Ce tableau de dévotion était complété par un éclat d'obus en forme de bénitier, suspendu à l'entrée de la niche et qui conservait un peu d'eau de pluie. Assez souvent y venait boire un moineau que l'arrivée du vieillard efl"rayait et qui s'envolait en secouant sur lui les branches humides du lilas.
La sympathie, d'ailleurs, sinon le hasard, semblait avoir réuni dans cette allée, comme sur une raie de côté, toutes les pellicules de la légende napoléonienne. Chez quelques-uns, l'instinct de la propriété, éveillé sur le tard, se manifestait par des rangées de clous, la pointe en l'air sur les treillages. Et Tégipan résidait dans presque tous les jardins, en plâtre,
en bronze, en bois, en fer, en grès, en biscuit, en images d'Epinal, en médaillons symboliques composés avec des coquillages, des cheveux, ou bien avec des pensées, dans le cadre à boudin d'un buis sombre et bien taillé.
— Ah! c'est gentil de mêles avoir amenés, dit Prophète en embrassant son neveu et sa nièce.
— C'est madame Lhomme qui vous les envoie, fit Mazoudier. Ils vous réclamaient.
Prophète était content de voir les enfants, mais il souhaitait et redoutait à la fois leur visite. Sous l'oncle Ilatté perçait le jardinier inquiet, qui ne cessait de surveiller, du coin de Fœil, des jeux pleins d'inconvénients. La turbulence d'Adrien surtout le faisait trembler continuellement. Sans aller aussi loin que Lesourdeur, la figure de cire d'en face, lequel montait la garde devant ses rosiers et jetait sur les promeneurs un regard où se mêlaient l'orgueil et l'intimidation; Prophète était assez jaloux de ses semis pour en appréhender la dévastation. Aussi songea-t-il tout de suite à éloigner Adrien, dont la présence dans le jardin n'annonçait rien de bon aux plates-bandes.
— Savez-vous ce qu'il faut faire, mes enfants? Aller me chercher de l'eau à la fontaine dans les deux arrosoirs que voici. Vous les déposerez à la porte, oi^i je les prendrai. Vous irez les remplir lorsque je les aurai vidés. J'espère que c'est un amusement, hein ?
Sophie et Adrien en convinrent et firent leur premier voyage, tandis que Prophète invitait Mazoudier à s'asseoir sous le Petit Caporal dans sa guérite verte.
— Vous avez le plus beau jardin de l'allée, dit Mazoudier.
— Oh ! non, dit l'autre modestement. Maispourm'en occuper, je m'en occupe, voilà lafïaire.
— C'est donc pourquoi on vous voit maintenant si
rarement.
— Je n'ai plus besoin daller à Belleville... maintenant que Belleville vient chez nous.
LES VISITEURS Dr DIMANCHE 145
Mazoudier saisit l'allusion aux tours de garde qui ramenaient les fédérés du XX' à THôtel, et il reprit rondement :
— Raison de plus, au contraire. Puisque, de toute façon, vous ne pouvez éviter leur rencontre, prenez-en carrément votre parti... et rendez-nous notre visite involontaire. L'altercation que vous avez eue Tautre jour ne se renouvellerapas. Il fautconsidérerTétat de surexcitation dans lequelles événements nous entretiennent.
— Justement, répliqua Prophète. Je ne me sens pas assez maître de moi pour retourner parmi ces énergumènes, aumomentoù ils s'apprêtent à outragerions les vieux soldats qui sont ici et ailleurs.
— Comment? dit Mazoudier.
— Allons, ne faites doncpas l'ignorant... Vous savez bien que les rouges vont mettre à exécution la menace de mossieu Rabouille.
Et comme le relieur haussait les épaules, Prophète tirade sa poche le Journal Officiel, qu'il achetait tous les jours, erra un instant à travers le compte-rendu analytique de la séance de la Commune du 27 avril et lut enfin :
— « Le citoyen Courbet demande que Ton exécute le décret de la Commune sur la démolition de la colonne Vendôme. On pourrait peut-être laisser subsister le soubassement de ce monument, dont les bas-reliefs ont trait à Thistoire de la République ; on remplacerait la Colonne impériale par un génie représentant la révolution du 18 Mars... »
— Un génie de la Bastille, quoi ! fit le bonhomme avec mépris. Et il continua :
« Le citoyen J. -B. Clément insiste pour que la Colonne soit entièrement brisée et détruite. Le citoyen Andrieu dit que la commission efxécutoire s'occupe del'exécution du décret. La colonne Vendôme sera démolie dans quelques jours. »
— Dans quelques jours... c'est clair.
— Le citoyen Gambon (le mot semblait vraiment
revenir exprès pour lui écorcher la bouche, d'àulant qu'il prononçait ciloiUiirn), le citoillien Gamboii demande que Ton adjoignelecitoillien Courbet aux citoilliens chargés de ces travaux... »
Une grimace plus àmère marqua lémoi du convive dont les dents s'ébrèchent successivement sur trois petits plombs de chasse, et qui n'est pas au bout de ses peines. En effet : « Le citoillien Grousset répond que la Commission executive a confié ces travaux à deux ingénieurs du plus grand mérite et qu'ils en prennent toute la responsabilité », acheva l'invalide.
Mazoudier souriait :
— Si vous n'avez que cette inquiétude...
Il était sincère. Il ne pensait pas que la Commune, accablée de préoccupations graves, perdrait son temps à s'acharner contre la Colonne : et il doutait, en outre, qu'on put la renverser aisément. La réclamation de Courbet et les assurances de ses collègues amusaient le tapis et leur gratuité n'avait point, malheureusement, le caractère dune exception.
— Pourtant, mossieu Courbet a fait de ce déboulonnement, comme il dit, une question personnelle...
— 11 se vante; il a simplement accommodé à son point de vue artistique un vieux projet que les positivistes ont trouvé dans l'héritage philosophique de leur chef d'école. Voilà bien comment naissent les légendes! il est vrai que, peu de jours après la proclamation de la République, Courbet demanda le déboulonnement de la Colonne. Mais il a déjà protesté contre les intentions qu'on lui jprètait, dans une lettre au maire de Paris, que les journaux ont publiée. Il y disait que, loin de préméditer la destruction de ce trophée, il ne voyait point d'inconvénient à ce que l'on vous en fît cadeau. Il pensait que les reliefs du monument seraient moins déplacés au milieu de vous, en panneaux, par exemple, sur les murs d'une cour des Invalides, iqu'au bout de la rue de la Paix, où leur exposition constitue pour le moins un stupide contre-sens.
LES YISiTELTRS DU DIMANCHE 147
— Alors, vous ne croyez pas qu'ils feront tomber la Colonne le o Mai ? Remarquez le choix provocateur de cette date, qui est celle de notre pèlerinage annuel...
— Pas plus le 5 mai qu'un autre jour, dit Mazoudier d'un tel accent convaincu que Tinvalide en fut, une minute, ébranlé et ne le fut pas seul, car d'autres oreilles que les siennes s'ouvraient à la conversation. Lapuchet n'en perdait pas un mot, devant son idole en terre cuite ; et dans le jardinet de droite, Lacouture et un visiteur en bourgeois n'échangeaient des paroles insignifiantes que pour mieux se permettre une indiscrétion pareille.
Prophète s'en aperçut et lit leur jeu en pressant Mazoudier.
— Et ça; est-ce aussi une fanfaronnade?
Et se référant à un nouveau journal déplié :
— C'est la lettre qu'un appelé Gesray a adressée à l'Hôtel de Ville. Vous la connaissez?
— Ma foi, non.
— Ecoutez donc : « 27 avril 1871. Citoyens. En présence de la pénurie où se trouve la République sociale et vu les besoins que comporte la nécessité de combattre la réaction, je viens proposer à la Commune, comme mesure révolutionnaire en rapport avec les circonstances, de dédorer le dùme des Invalides... »
— C'est inepte ! iiiterrompit le relieur.
— Attendez... « L'or tyrannique répandu sur une coupole qui domine les monuments et les habitations de la Capitale, est une insulte permanente aux misères du peuple. D'ailleurs, citoyens, ce n'est pas au moment où le pays se prépare à assister à cette œuvre de justice populaire : la démolition de la colonne Vendôme, que les restes du monstre qui a conduit la France à sa perte doivent continuer à s'abriter sous des lambris dorés. »
— S'il fallait examiner tous ces projets saugrenus, on n'en finirait pas, déclara Mazoudier. Ces exagérations même devraient vous rassurer. Les hommes à craindre
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ne sont pas ceux qui parlent, mais ceux qui agissent. ÎN'e vous plaignez pas de Fabondance des pétitions et des décrets ; cest le jour où Ton n'en publiera plus qu'il y aura peut-être lieu de s'alarmer.
Prophète fit un signe d'intelligence à Lacouture et poursuivit :
— Des projets saugrenus, vous dites bien, monsieur Mazoudier. C'en est-y pas encore un, de changer en rue du 31 Octobre, la rue portant le nom de Bonaparte, hein ?
— Il y a, en effet, des mesuresplus urgentes àprendre. dit le relieur conciliant.
— Parbleu ! Seront-ils beaucoup plus avancés quand la place Vendôme s'appellera place Internationale ; la place d'Italie, place Duval ; la rue Mac-Mahon, rue de la Commune et Tendroit où s'élève la chapelle Bréa, qu'ils veulent aussi démolir, place de Juin? Encore des idées à mossieu Courbet, tout ça!
— Oh! non. Elles ne lui sont pas davantage particulières, etquandÉiienne Arago, après le 4 Septembre, décida que le boulevard du Prince-Eugène deviendrait le boulevard Voltaire, il n'était lui-même qu'un faible écho des milliers de gens sollicitant le Gouvernement de perpétuer, dans la dénomination de nos rues, le souvenir des hommes utiles et pacifiques, plutôt que les souvenirs d'Eylau, de Sébastopol, de Malakoff, de Magenta, de Solférino, de Puébla, de Mexico, et des guerriers qui s'y démenèrent plus ou moins.
— Des enfantillages, quoi !
— Encore une fois, souhaitez qu'on s'amuse longtemps ainsi : vous n'y perdrez rien.
— Pas même nos sœurs? demanda Prophète.
— Vos sœurs ?
— Oui, celles qui nous soignent à l'infirmerie... C'est pas sûr que nous les conservions, du train que vous allez. En attendant qu'on transforme les églises en ateliers et en ambulances, les clubs y tiennentleurs séances; on y fume la bouffarde, les orgues jouent la Marseillahi' et le Chant du Départ^ en guise de can-
tiques. Un a descendu la croix qui surmontait le Panthéon, oii flotte à présent le drapeau rouge.
— N'exagérez rien, dit Mazoudier,
— J'exagère? Voyons, est-ce vrai que les sœurs expulsées du Val de Grâce y sont remplacées déjà par des laïques, les membres de la Commune aimant mieux payer des femmes deux francs cinquante par jour que de laisser aux sœurs « une parcelle d'autorité », comme ils disent? Est-ce vrai que, dans les hôpitaux où elles sont encore tolérées, THôtel-Dieu entre autres, on les oblige à porter sur leur costume Técharpe aux couleurs de la Ville de Paris? Est-ce vrai que le directeur a donné Tordre de faire disparaître les crucifix et les Saintes Vierges? Un de ces quatre matins, nous recevrons la visite de mossieu Rabouille et de ses compagnons, au nombre desquels vous serez peut-être, monsieur Mazoudier. Vous viendrez signifier leur congé aux sœurs, changer, comme à THôtel-Dieu, le nom de nos salles et de nos corridors et arrêter notre aumônier comme vous avez arrêté notre gouverneur et comme les gens de Belleville arrêtent chaque jour les curés de toutes les paroisses.
— C'est beaucoup de besogne pour nous, fit en riant Mazoudier. Heureusement vous nous calomniez. Belleville n'est pas si terrible. Belleville..., c'est Jéricho : plus de bruit que de besogne ; de la gueule et pas de méchanceté, au fond. La preuve, c'est que l'église du quartier, Saint-Jean-Baptiste, oui, est toujours ouverte et que l'on continue à y dire la messe, ainsi que vous pourrez vous en convaincre, lorsque vous viendrez chez votre nièce.
— Vous préférez opérer au loin, c'est moins compromettant. Enfin, était-ce des Bellevillois, oui ou non, qui perquisitionnaient, l'autre jour, dans l'église Saint- Honoré et mercredi dernier encore chez nos voisines, les Carmélites de l'avenue de Saxe?
— Je n'en sais rien, répondit le relieur ; je sais seulement que plus de cent mille familles, à Paris, habitent
des taudis infects et que la Commune, au lieu de se horner à visiter les établissements religieux, pourraity loger les indigents.
— Vous ne le voudriez pas! s'écria Tinvalide.
— Pourquoi cela?
— Dame! en 48, n avez-vous pas fait arroser d'eau bénite, par les prêtres, les arbres de la liberté que vous plantiez?
— C'est une raison pour que je ne m'étonne plus aujourd'liui qu'ils soient morts ou déracinés. D'ailleurs, si l'on interrogeait tous les pensionnaires de votre Hôtel, ètes-vous sur qu'ils se montreraient partisans du maintien des sœurs ?
— Qh ! parbleu, dit Prophète, il y a bien, par ci par là, quelques opposants qui ne les aiment pas. Mais qu'ils tombent malades et leur opinion se modifiera, voilà l'alTaire.
— Ce n'est pas la première fois que le cataplasme ferait des conversions ! s'écria gaiement le relieur.
Sous la menace d'une ondée imminente, les invalides quittaient leurs jardinets et clopinaient dans l'allée/ Klauss et Muller passèrent revenant des canons, puis Clavquin, dans sa petite voiture, et enfin le futile Cassavoix, redoublant d'ostentation, plus manchot encore que d'habitude, à cause des visiteurs du dimanche, aux yeux desquels il avait conscience de représenter la stérilité de la Victoire et le prestige de l'oisiveté acquise.
Prophète se leva :
— Allons nous mettre à l'abri à la cantine^ proposat-il.
Il appela Lapuchet :
— Hé! vieux, venez avec nous... C'est ma tournée.
— Pardon, la mienne, rectifia Mazoudier. Mais Prophète insista :
— Pas du tout! Vous êtes ici chez moi.
Adrien et Sophie abrégèrent l'assaut de politesse et le^. présentations. Hs rapportaient les arrosoirs qu'ils
LES VISIÏELRS Ltl DIMANCHE loi
semblaient avoir vidés sur eux. Ils rejetaient, d'ailleurs, l'un sur l'autre la responsabilité de l'accident.
— Ah! vous êtes propres! Si Céline vous voyait dans cet état-là... Enfin, vous direz que c'est de ma faute et monsieur Mazoudier aura la bonté de ne pas vous démentir.
11 donna la main à Adrien et, prenant les devants, rattrapa dans Tallée Lacouture et son neveu qui s'en allaient aussi vers la cour d'honneur.
— Celui-là est un brave honime, leur dit- il, parlant de Mazoudier qui les suivait à quelque distance avec Lapuchet et la petite Sophie. Je le connais depuis longtemps. Il n'est pas à craindre. Bon ouvrier, républicain sincère et modéré, je crois bien, au fond, qu'il n'est dans les bataillon fédérés que pour toucher les quarante-cinq sous avec lesquels ils vivent, sa femme et lui.
— Comme tant d'autres! dit Géran, le neveu de Lacouture, un garçon de trente-cinq ans environ, petit et nerveux, qui portait un binocle et des moustaches tombantes.
Il ajouta : — Si l'on retranche de l'effectif des légions ceux que la nécessité a fait entrer dans le mouvement et les intimidés, c'est pour la Commune un déchet de 75 7o. Restent à sa dévotion les individus sans aveu et les convaincus, dans une égale proportion. Des uns des autres^ l'armée régulière viendra vite à bout, si les honnêtes gens s'entendent pour lui mâcher la besogne, d'abord, et lui prêter la main ensuite. C'est à cette intention que des agents dévoués s'emploient.
Il paraissait bien renseigné, curieux et circonspect, ne citant des chiffres que pour les éplucher, avec la malignité d'un comptable infidèle qui prévoit la banqueroute de son patron et s'en réjouit. Il en établissait même le caractère frauduleux, d'après les rapports fournis par le colonel Mayer, organisateur de la garde nationale.
— Faire figurer sur les états de solde 169.000 hom-
mes, 88.000 appartenant aux bataillons de marche et 81.000 composant les légions sédentaires, c'est déjà si téméraire que Ton peut se demander si toutes les indemnités vont bien à leur destination. Mais la question la plus importante qui se pose est celle-ci : combien de combattants représentent réellement ces 169.000 hommes? Mettez cinquante mille et vous serez au-dessus de la vérité. Je sais ce que je dis. Des bataillons de marche de trois cents hommes au maximun, sont déjà réduits d'un tiers quand ils arrivent au lieu de rassemblement. De là aux fortifications, ils perdent encore une centaine d'hommes ; enfin c'est à peine si cinquante d'entre eux parviennent au Fort dont ils doivent relever la garnison.
— Dans ces conditions, je ne m'explique pas les hésitations de Versailles, observa Prophète. On n'y sait donc pas ce qui se passe à Paris? .
— Oh! si, répondit Géran avec assurance. Mais on veut sacrifier le moins de monde possible et saisir l'occasion que se chargent de faire naître des hommes d'action en train pour le moment de s'enquérir et de se concerter.
— Bon, dit à son tour Lacouture ; mais si la Commune, en attendant, se portait à des extrémités irréparables, comme le renversement de la Colonne ou l'exécution d'otages tels que Farchevèque de Paris et le curé de la Madeleine?...
— Tout ce qui peut déconsidérer la Commune, devant l'opinion publique, rend service au Gouvernement, déclara Géran.
— C'est donc pour ça que M. Thiers refuse d'échanger les otages contre Blanqui?
Le neveu louvoya :
— Je n'ai pas dit cela... quoiqu'il y ait, dans le rôle de sauveur, de quoi séduire le chef d'un pouvoir ébranlé. Les circonstances sont assez graves pour que l'on accueille tous les moyens de restaurer le principe d'autorité si afïaibli en France!
— Parfaitement, ratitia Lacouture, qui ne comprenait pas très bien, mais qui admirait chez son neveu la faculté d'exprimer ce qu'il sentait confusément.
Prophète renchérit :
— On voit même ici les effets de ce relâchement. Est-ce que nous sommes commandés? Qu'est-ce que font nos chefs? Ils écrivent aux journaux! L'autre jour, c'était monsieur le major qui se plaignait, dans VAnenir National, de l'enlèvement de l'argenterie des officiers. . . Il avait encore le courage de signer sa lettre ; mais j'en ai lu une autre, hier, dans laquelle un officier invahde qui se dispense de donner son nom, proteste contre l'arrestation de monsieur le Gouverneur. Voilà 011 nous en sommes! Et ce gouverneur lui-même, ancien chef de l'état-major de l'armée de Crimée, de l'armée d'Italie, quarante-cinq ans de services, vingt-neuf campagnes, une blessure..., le général de Martimprey enfin, qui file doux comme un conscrit!
Le nom de Martimprey venant à l'oreille de Mazoudier lui fournit une entrée en matière.
— Pourriez- vous me dire, demanda-t-il à Lapuchet, si ce Martimprey est le même qui marcha en 48 contre les Parisiens et, colonel du 27^ de ligne, en 51, présida la commission mixte chargée de condamner à mort ou à la déportation les républicains de la Nièvre?
Le vieillard borgne et bidenté n'eut pas l'air de comprendre ; il grommela :
— Sais pas... Jeune armée... Pas connu ce Martinlà, dans mon temps...
— Il n'y en a plus beaucoup, ici, de votre temps? reprit le relieur.
Lapuchet repondit :
— Il n'y a plus rien démon temps... Tout a foutu le camp... Çui qui n'a pas vu l'Hùtel autrefois, comme je l'ai vu, n'a rien vu... On avait bien de l'agrément qu'on n'a plus. On se réunissait dans la Cour de l'Amitié, sous de grands arbres, où l'on jouait à toute sorte de jeux. Tu étais là chez toi, en famille. C'est le maréchal
154 LA COLOK>E
Randon... pas Martin... Randoii..., c'est lui qui a tout saccagé pour faire une place d'armes. On a muré les arcades ouvertes, que c'est maintenant une infection dans le corridor... Il ne te reste plus, pour te promener, qu'une petite cour de prison entourée de bâtiments qui servaient de caserne aux voltigeurs de la garde. Personne ne s'occupe plus de toi, tu es oublié, rayé des contrôles, quoi! C'est pas l'Autre qui aurait laissé diminuer la population de l'Hôtel ! Il savait ce qu'on doit à d'anciens soldats... Il ne te tourmentait pas ; il n'aurait pas pris d'arrêté, lui, pour interdire la sortie des vivres et les travaux au dehors. Qu'y ait eu des abus, possible... Mais l'argent que tu gagnes, c'est-y pas juste que tu le dépenses à ta guise? Tu n'es pas un enfant ni un moine, p't'étre... Tas payé ta dette à la patrie, recta...
Il tira de sa poche et déplia le mouchoir du priseur, un vaste mouchoir à carreaux rouges et bleus dessinant des cours et des allées sablées de tabac. Et, s'étant mouché, il remit le mouchoir en pelote et continua :
— C'est la même chose à l'intérieur de l'Hôtel. On te mesure la place ; on te réléguera bientôt au troisième étage, dans les ^werme?'5... On n'a plus d'égards pour toi.... Le temps est passé où il y avait deux réferloires au lieu d'un... et des chaufToirs à part pour les fumeurs... Maintenant, monsieur, casent partout lapipe...
Mazoudier, bien décidé à ne pas contrarier le radoteur, ne recevait de ses plaintes qu'une impression de tristesse plus profonde. Ils avaient atteint les galeries couvertes qui encadrent la cour d'honneur ; ils y rencontraient, chassés des jardins par la pluie, d'autres invalides, d'autres vieux enfants, qui s'en allaient bégayant et trébuchant, comme toujours tenus en lisière par les noms de batailles et de vertus militaires donnés aux cours et aux corridors. De ceux-ci émanait une insupportable odeur de graillon, d'humidité et de goguenaux. Et, tout à coup, le relieur se rappela une visite aux Quinze- Vingts, oii s'était fait admettre un de ses
anciens camarades d'atelier. C'était, aux Invalides, le même petit village morne et sordide, aux rues étroites, traversées par des habitants engourdis tàtant le sol, les murs, du bout de leur canne. C'était le même village frappé tout entier de cécité, une humanité de rebut, errant, désœuvrée et méfiante, miteuse et rance, à travers le monument ironique de sa grandeur et de sa force passées. Mais ici les infirmes semblaient se complaire dans fétalage de leur disgrâce et la proposer pour exemple, sans prendre garde à Tobjection d'une fresque ambitieuse de reirdiCer Y F nrôlement des volontaires et qui restait inachevée, à Fétat d'ébauche, sous la poussière et la crasse du temps. Elle avait pourtant, dans ce musée des horreurs de la guerre, une signification haute. On pouvait croire que le peintre avait jeté ses pinceaux, discernant tout à coup les effets et les causes et répugnant à glorifier, sous le nom de volontaires sauvant le pays en danger, des hommes, des jeunes gens, dont l'exaltation patriotique, pervertie et déviée, avait fait ces vétérans aveugles au moral comme au physique, ces gagne-deniers réformés après une existence dissipée en courses, en commissions et en espérances de pourboires.
Tandis que Mazoudier s'abandonnait à ces réflexions, Lapuchet continuait à renifler ses griefs et son tabac.
— Et l'uniforme 1 = .. Est-ce que tu n'étais pas plus à ton aise dans le frac d'autrefois, que tu portais avec le chapeau en bataille?
Mais Lacouture, qu'il avait rejoint au seuil de la cantine, se retourna et dit :
— En tout cas, vieux, ce qu'il ne faut pas regretter, c'est le règlement qui défendait de s'asseoir à la cantine. Avec cela que c'était amusant d'emporter le vin et le schnick dans la chambre ou au chauffoir !
— On allait boire dehors, c'était meilleur.
— Ah! Vous n'êtes jamais content!
I^acouture, son neveu. Prophète, Mazoudier, Lapuchet et les ^eax enfants entrèrent dans le débit, une salle
exiguë, prolongée, à travers la porte vitrée de communication, par une petite cour où des tables et des bancs, sous des tonnelles festonnées, en été, de capucines, de liserons et de clématites, évoquaient les guinguettes suburbaines, les « bouchons » des bords de la Seine et des portes de Paris, le décor célébré par les chansonniers bachiques et les images oii mousse, entre deux carabiniers, la bonne bière de Mars.
Prophète demanda une bouteille de vin rouge cacheté, la déboucha lui-même et emplit les verres en s'y reprenant à deux fois, afin que la quantité de liquide versé fût dans chaque verre la même. Il les avait alignés pour mieux établir le niveau. Ensuite, il dit :
— Adrien boira dans mon verre.
— Et Sophie dans le mien, dit Mazoudier.
— A la vôtre !
— Puissons-nous en faire autant dans vingt-cinq ans, dit Lacouture, qui ramenait machinalement tous les toasts à cette innocente plaisanterie.
— Tout le monde n'aura pas cette chance-là, observa son neveu. 11 ne manque pas à Paris de gens à qui sans doute on fera bientôt passer le goût du vin.
— Et qui n'auront que ce qu'ils méritent, ajouta Prophète. Ils ont raison de remplir leur jabot : ils jouissent de leur reste.
— Après la danse, faudra payer les violons, dit Lacouture.
— Çui qui ne verra pas ça n'aura rien vu ! Mazoudier s'était promis de conserver son sang-froid ;
il dit, pour changer la conversation :
— Avez-vous demandé à votre oncle quel jour il viendra à Belleville ?
— Oui, quel jour que tu viendras, m'n'oncle ? Tu ne me racontes plus jamais d'histoires.
— Je n'en sais plus.
Mais Adrien insistait et Lacouture, Mazoudier, Géran lui-même, se conjuraient pour l'aider à vaincre une résistance qu'ils sentaient peu sérieuse. Ce fut le gamin
LES VISITEURS DU DIMA.NXUE 157
qui lâcha, à la fin, le mot décisif, dont Finconsciente ingratitude navra Mazoudier autant qu'elle réjouissait l'invalide.
— T'as pas peur de Rabouille... J'y dirai de s'en aller..., qu'il nous embête...
— Ton oncle, loup-garou, ne craint personne. Chien sur son fumier est hardi. Mais il trouve toujours son maître.
— Oh I je sais bien que c'est plutôt lui qu'a peur de toi... Aujourd'hui il n'a pas osé entrer.
a Pauvre Rabouille ! » pensait Mazoudier. Prophète fronçait les sourcils :
— Ah 1 mossieu Rabouille vous accompagnait? fit-il.
— Oui, répondit le relieur, gêné ; il avait affaire au Ghamp-de-Mars.
L'invalide rumina un instant. L'explication que lui donnait Tenfant de l'éloignement de Rabouille, même sans fondement, lui était agréable, flatteuse; et pourtant, en secret, sans se l'avouer, il regrettait la réserve de son ennemi, mais pour des raisons timides et obscures qu'il aimait mieux de ne pas approfondir. Il crut certainement les dominer lorsqu'il s'écria :
— Eh bien ! dis à ta mère que j'irai dîner avec vous mardi... après-demain.
Adrien battit des mains :
— Veine!... Viens de bonne heure pour avoir le temps de me raconter beaucoup d'histoires. Pif, paf, boum, padaboum !
« Pauvre Rabouille ! se répétait Mazoudier. Il a aussi bien fait de rester dehors. »
Mais l'heure de la fermeture avait sonné. Le débat relatif au règlement de la dépense allait recommencer entre Prophète et le relieur. Géran y coupa court en disant.
— C'est payé.
Et reconduits par les trois invalides, les visiteurs reprirent le chemin de l'Esplanade. A la grande porte, on se sépara.
LA COLOxNNE
— A bientôt, dit Mazoïidier.
— A mardi, réitéra loncle, en embrassant les enfants.
Géran et le relieur firent quelques pas ensemble sur le trottoir.
— Vous nallez pas du côté de Belleville, dit Mazoudier.
— Oh ! non, pas du tout! C'est dommage. Mais nous aurons Toccasion de nous revoir, j'espère.
— Je Fespère aussi.
Ils se serrèrent la main, et le neveu de Lacouture s'éloigna. Au même moment, Mazoudier aperçut Rabouille, exact au rendez-vous. Il avait l'air soucieux.
— Mauvaises nouvelles, dit-il. En vous attendant, j'ai été me promener autour des baraquements du Ghampde-Mars. On y rassemblait plusieurs bataillons qui sont partis pour réoccuper le fort d'issy.
— Il a donc été pris ?
— On ne sait pas au juste. Les uns disent qu'il a été abandonné, ce matin, par Mégy ; les autres, que Ménilmontant's'y est fait massacrer plutôt que de se rendre. La canonnade que nous entendons indique, en tout cas, la résistance que les Versaillais opposent à notre retour offensif. Naturellement, on crie à la trahison... encore une vieille habitude du siège ! Mais ce n'est pas tout. La Commission executive a révoqué Cluseret et, paraît-il, ordonné son arrestation. Par qui va-t-on le remplacer ? Mystère.
Dans la direction des forts du sud, le canon continuel imitait le bruit des tombereaux qu'on décharge.
— Il faut rentrer vivement, dit Mazoudier. Peut-être allons-nous marcher aussi.
— Oh ! oui, dépêchons-nous de rentrer, s'écria le petit Adrien. On vous verra défiler...
Et il sautait de joie autour de Rabouille, comme tout à l'heure sur les genoux de son oncle, à l'idée de bataille qu'ils incarnaient successivement à ses yeux.
— Avec qui donc causiez- vous en sortant des Invalides ? demanda Rabouille à Mazoudier.
Celui-ci répondit : — Avec le neveu d'un invalide ami du père Prophète... un jeune réac dans leur genre.
— C'est singulier, fit Rabouille, il me semble avoir vu cette figure-là quelque part.
ENTREPRENEURS DE DEMOLITIONS
A cette heure de raprès-midi, le débit de Ferdinand était désert. Céline s'occupait dans la cuisine, avec le plongeur Alexandre. Lhomme lisait Ze Cri du Peuple, à la porte, dans la cage du berceau sans feuillage. En face, à la station que pas un fiacre n'animait, le père Bagarre sommeillait, sur un tabouret Et à l'ombre de l'église paroissiale, la salle était fraîche où l'oncle Prophète, le petit Adrien entre ses genoux, le régalait de faits divers historiques.
— Cric ! dit le vieux soldat.
— Crac ! répond l'enfant, initié aux rubriques des camps et de la chambrée.
Et l'oncle commence : — Apprends donc, loup-garou, que nous avons enduré, C3tte année-là, en l'espace de cinq mois, les plus grands supplices auxquels la chaleur et le froid puissent condamner des hommes. C'est deux cercles de l'Enfer que nous avons traversés; dans l'un, nous avons cuit ; dans l'autre, nous avons gelé. Ça rétablissait l'équilibre pour ceux qui s'en tiraient.
ENTREPRENEURS DE DEMOLITIONS 161
Ils avaient le cuir tanné. Notre pain blanc, donc, nous l'avions mangé le premier, à Gallipoli et à Varna, oiil'on se sentait heureux de vivre, oii le temps se partageait gaiement entre les corvées, les exercices, la cantine, les armes, la danse, les chants, lesjeux : le loto, les boules ou bien la drogue^ qu'on jouait en cachette, à cause que les cartes étaient défendues. Nous nagions dans le beurre, quoil On avait toutpour bien gobeloter: légumes, fruits, etc.. Et le colonel, pour faire la sieste, était moins au frais sous sa tente, que nous dans le gourbi.
— Qu'est-ce que cest qu'un gourbi ?
— C'est quatre grands piquets fichés en terre, reliés entre eux par des traverses et recouverts de branches d'arbres garnies de leurs feuilles. Je t'en construirai un tantôt, si tu es sage... Bref, on avait l'air de coqs-en-pàte, on engraissait à vue d'œil. C'était trop beau, ça ne pouvait pas durer. Vers le milieu de juillet, les premiers cas de choléra se déclarèrent etaussitôt tout changea de face. Adieu la joie, les chansons, les primeurs et la bombance! C'est alors, pour nous distraire et nous éloigner du foyer de ce fléau, qu'une expédition fut décidée. Seulement, les chefsn'étaientpas d'accord. Les uns réclamaient une campagne vers le Danube ; les autres étaient partisans d'une descente en Crimée. Les troupiers disaient : « Ça débute bien, si on ne sait même pas où nous conduire ! » Ils ne croyaient pas si bien dire...
Prophète baissa la voix et jeta un coup d'œil du cùté de Ferdinand, pour s'assurer que celui-ci n'écoutaitpas. L'ancien soldat avait la pudeur des fautes commisespar ses chefs ; il évitait de les critiquer devant des esprits prévenus et disposés h renchérir. Mais comme après' vingt-sept ans, il avait parfois encore besoin de se soulager, d'ouvrir la soupape à d'impérieux griefs qui persévéraient en lui, il les confiait à l'enfant, comme il les eût dits à soi-même.
Lhomme s'absorbait dans la lecture du journalet un
bruit de vaisselle qu'on rangé venait de la cuisine...
— Cric!
— Crac :
Et Prophète reprit : — Enfin, le 20 juillet, Tordre qu'on nous lut au réveil, annonça aux 1'% 2' et 3^ divisions, qu'elles partiraient successivement pour la Dabrustscha, une province de la Bulgarie, qui est située entre la mer Noire et le Danube. Nous étions tous contents de quitter Varna, parce que nous nous figurions y laisser le choléra et aller à la rencontre des Russes. Trois jours après, on se mit en marche par quarantedeux degrés de chaleur, la 1'" brigade de notre division en tête, la 2"^ brigade dont faisait partie le 20^ léger, auquel j'appartenais, en arrière. Les jours suivants, la chaleur augmenta encore; elle atteignit cinquante degrés, et le choléra, rappelé par la fatigue^ le manque d'eau, reparut parmi nous, compliqué d'autres sacrées maladies nouvelles. On campait dans les broussailles rissolées, le désert, car les pauvres hameaux oij Ton aurait pu se reposer, avaient été ravagés et quasiment détruits par des bandes de brigands, les Bachi-Bouzouks.
— L'ennemi ? dit Adrien, dont l'attention s'excitait.
— Non. Les Bachi-Bouzouks étaient nos alliés d'occasion. Malheureusement, on les avait fait partir en avant. Nous trouvions partout des traces affreuses de leur passage. Ils ne s'étaient pas contentés de piller les villages et d'en massacrer les habitants; quand, par hasard, nous découvrions une source, une fontaine, nos officiers, avertis qu'elles étaient empoisonnées, devaient ^aire bonne garde autour pour nous empêcher d'en approcher. Malgré ça, on continuait à s'enfoncer dans la fournaise, sans voir une maison, un arbre, et sans avoir une goutte d'eau pour se rafraîchir, au milieu des nuages de poussière que la colonne soulevait. Aussi, laissions-nous des traînards et des malades tout le long du chemin. Une fois, nous sommes restés trente heures
sans manger, parce que les convois chargés de nous ravitailler n'arrivaient pas et que nous avions jeté, pout alléger nos sacs, les cinq jours de vivres distribués au départ. Une autre fois, aux environs dune ville appelée Bazardjick, qui n'était plus qu un cimetière où régnait la peste, depuis qu'elle avait reçu la visite.. .
— De Fennemi ?
■^ Non, des Bachi-Bouzouks, ...un orage épouvantable nous surprit, qui renversa nos tentes en un clin d'œil, dura cinq heures et fit passer, à la place de notre campement, un torrent roulant pèle-mèle des hommes, des chevaux, des caissons, des arbres, nos effets, nos armes et nos munitions. Jamais je n'ai vu pareil cataclysme, si ce n'est le 14 novembre, sur le plateau de Ghersonèse. Succédant à la chaleur insupportable, il acheva de nous démoraliser et de remplir les ambulances que le prince Napoléon, commandant la division, avait fait établir, et les fosses creusées d'avance, oii nous couchions chaque nuit plus de cent des nôtres. C'était effrayant, la rapidité avec laquelle le choléra les fauchait ! En quelques miaules on était nettoyé. Les hommes frappés portaient tout à coup les mains à leur ventre, puis à leur tête, tournaient sur eux-mêmes et tombaient. On les relevait tout noirs, grimaçants, les yeux sortis des orbites, l'écume à la bouche, avec des poignées de cheveux entre leurs doigts crispés. 11 faut tout dire : notre général, le prince Napoléon, quoique malade aussi, faisait ce qu'il pouvait pour nous remonter, et sans les guignols qui jouaient le soir, les uns après les autres, nous aurions perdu beaucoup plus de monde encore.
— Quels guignols, m' n' oncle?
— Des petits théâtres en plein vent, comme à la foire, loup-garou... Des loustics, des soldats de bonne humeur et de bonne volonté, improvisaient la représentation... Le prince y assistait, debout comme nous, entouré de son état-major etencourageantpar les applaudissements dont il donnait le signal, les artistes qui nous amusaient,
pour nous empêcher de penser aux camarades qu'on enterrait pendant ce temps-là. Le lendemain, c'était à recommencer. On avançait comme sur un gril ; on retournait dessus sa viande et ses os. Les clous des souliers enflammaient Therbe sous nos pieds: le soleil nous brûlait la tète, et le fusil, changé en barre de fer rougie, nous emportait la peau des mains. On suffoquait, aveuglé par la boursouQure des paupières, poussé par la surcharge du sac, épuisé par la fièvre, avec des yeux qui pendaient sur les joues, comme des grains de raisin. La cervelle flottait sous le crâne fumant... qu'on aurait dit une cervelle de mouton dans Teau bouillante. On seprécipitaitpour boire dans d'infects bourbiers... On n'était plus qu'un troupeau débandé, sourd à la voix des chefs. C'est alors que mon vieux Lacouture et moi, nous nous sommes sauvé la vie réciproquement.
— Ah ! s'écria l'enfant, épanoui déjà à la perspective d'un fait d'armes, d'une ardente tuerie : dis vite, m'n'oncle !...
— Eh bien ! voilà l'affaire. Comme nous avions observé que celui qui se couchait, cédant à la fatigue, au sommeil, à la souffrance, était un homme mort, nous nous soutenions l'un l'autre, nous nous forcions à marcher, malgré nos supplications. Pour être bien sur que mon camarade ne s'arrêterait pas, ne s'assoierait pas et résisterait même à l'envie de se prendre la tête dans les mains, je les lui attachai au bat d'un mulet qui le traînait. 11 me rendit la pareille subséquemmenten portant mon bazar et en m'obligeant à me cramponner à un fourgon. C'est des services qu'on n'oubliejamais, voistu, loup-garou.
Mais Adrien n'ayant pas dissimulé la déception que lui causait ce trait trop simple de dévouement fraternel, l'invalide toucha une plus grosse corde.
— Une nuit, celle du 1" au 2 août, si j'ai bonne mémoire, entre deux et trois heures du matin, une chose incroyable se passa. Nous eûmes peur. Oui, des vieux
soldats, des Africains, des lascars qui se fichaient de tout, qui en avaient vu de toutes les couleurs et qui étaient blasés sur toutes, ces braves eurent peur, ce qui s'appelle peur... Et peur de quoi, je vous le demande?
— De Fennemi, dit Adrien plein d'espoir.
— Non. Peur de rien, du silence, de Tombre, de rherbe, de la lune qui nous semblait avoir un visage humain à Timage du nôtre, c'est-à-dire tuméfie, pâle et douloureux. Et nous eûmes peur tous ensemble, sans exception. Une panique enveloppa le 20^ léger, le 19^ chasseurs, les hussards et Tartillerie, les jeta les uns sur les autres, confondus, élevant, contre un danger imaginaire, une barricade derrière laquelle nous nous préparions en tremblant à une résistance désespérée, sous le ciel bleu criblé d'étoiles. « Celui qui n'a pas vu ça n'a rien vu », dirait Lapuchet. Le lendemain, on rebroussait chemin. Il était temps. Les réchappes de ce supplice, qui dura quinze jours, auraient fini par se dévorer entre eux.
— Et l'ennemi? répéta Adrien, tenace, trop gâté par son oncle de batailles véritables, pour se contenter d'hallucinations et de luttes contre les éléments.
— L'ennemi..., on rentra à Varna sans l'avoir rencontré.
Prophète, ayant encore une constatation pénible à faire, l'exhala de façon que l'enfant pût seul l'entendre.
— Nous étions partis vingt-cinq mille... ; on revint seize mille. Nous perdions dans cette promenade militaire plus de neuf mille hommes. Il est vrai que les troupes laissées à Varna avaient souffert presque autant que nous. On évaluait à six mille le nombre des victimes du choléra. Bref, par la faute des dirigeants, l'armée d'Orient comptait quinze mille hommes de moins avant d'avoir tiré un coup de fusil. Voilà l'affaire.
Mais Adrien ne tenait pas quitte le conteur et, l'eau à la bouche, réclamait des épisodes du siège de Sébastopol, où le bonhomme excellait.
— C'est juste, dit celui-ci, je t"ai promis le supplice du froid après le supplice du soleil. Ah I c'étaient deux fameux bourreaux, autrement redoutables que les Russes 1
L'enfant marqua par une moue qu'il ne partageait pas cette opinion.
— J'aime mieux quand c'est les Russes qui vous font du mal.
Du fond de la cuisine, Céline intervint :
— Ne l'écoute pas, mon oncle. Quand tu lui racontes des histoires de batailles, il en rêve toute la nuit ou bien il martyrise les chiens, les chats, les mouches qu'il peut attraper. C'est un diable incarné.
L'invalide sourit, et feignant d'abonder dans le sens de sa nièce, reprit :
— Ta mère a raison, loup-garou... Je disais donc... Qu'est-ce que je disais? Ah !... que le prix des denrées, pendant le siège de Paris, n'était pas du nouveau pour les vieux Criméens comme moi. Sais-tu ce que les mercantis de Flibusteville nous faisaient payer, au mois de décembre, un pain de deux livres? Cinq francs.Un litre de schnick? ï)ix francs. Une bougie? Deux francs. Le sucre valait quatre ou cinq francs la livre et... une tète de mort, ah ! une tête de mort n'avait pas de prix ! Sois tranquille, Céline, c'est pas une tète de mort qui donnera des cauchemars au fiston, car il s'agit du fromage qu'on désigne sous ce nom.
Dans la cuisine, Alexandre se désopilait; Prophète, heureux du succès de sa plaisanterie, continua :
— La tète des vivants, en revanche, était pour rien. Un s'en aperçut quand Pélissier remplaça Canrobert. Le jour qu'il prit possession de son commandement, les vieux soldats d'Afrique l'accueillirent par des hou! houl en mémoire des grillades d'Arabes qui avaient fait sa réputation. Il se retourna vers nous et cria : « Tas de viande à canon, je vous en foutrai, moi, des hou ! hou ! Vous allez voir ça ! » Comme il avait notre confiance, il pouvait nous parler sur ce ton là... ; ça
ENTHKI'HENELRS DE DÉMOLITIONS 167
nous faisait même plaisir. Mais le canon n'était pas nécessaire pour nous décimer. L'hiver s'en chargeait avec son état-major de maladies : choléra, scorbut, dysenterie, bronchites, congélations, ophtalmies, le diable et son train, quoi! Pas une seule fois en cinq mois je ne me suis déshabillé. On était toujours sur le qui-vive. Quand on n'avait pas affaire aux tranchées, on était réveillé tout de même, chaque nuit, par le garde à vous ! le rappel, la générale, rassemblée... ou bien par le froid ou par la vermine. Parfaitement ! Les nuits qu'on n'était pas réveillé par les Russes, on l'était par les poux. De toutes les manières, pas moyen de prendre une bonne heure de repos. Notre ^O"" léger avait beau s'appeler maintenant 95® de ligne, nous étions toujours logés à la même enseigne : il n'y avait que le numéro de changé. Pendant que le thermomètre descendait à quinze, vingt, et jusqu'à vingt-deux degrés, nous n'avions rien, pas même un morceau de bois, pour nous chaufïer sous la tente. Et nous couchions par terre, dans vingt centimètres de neige, seulement protégés contre le froid par nos couvertures qui ressemblaient, tant elles étaient raides, aux draperies des statues qu'on met sur les tombeaux. Nous avions Tair d inaugurer le nùtre. Ce terrible hiver de 54-55 n'avait pas attendu, pour nous éprouver, l'arrivée du linge, des chaussures, des vêtements, qui ne nous furent distribués que vers le milieu de janvier. Depuis le commencement de l'année, c'était micmac sur terre, bastringue sur mer et remue ménage au ciel. Le tonnerre de Dieu et des hommes, quoi ! Il fallait scier la glace autour des nayires, dans le port de Kamiesch, poqr les empêcher 4'écl^^6r. Le plateau que nous occupions, à deux cent cinquante mètres d'altitude, tremblait constamment, ébranlé par la canonnade et les ouragans. Il y avait des nuits de vingt-quatre heures et des tourbillons qui ne permettaient pas de se reconnaître à trois pas. Dix-huit pouces de neige comblaient les batteries, effaçaient les chemins, bloquaient les
convois, ensevelissaient les sentinelles. Défense pour elles de s'asseoir, sous peine de mort naturelle. On était obligé d'ouvrir des tranchées pour aller les relever... vivantes outrepassées. On ramenait des malheureux dont on prolongeait lagonie en amputant leurs membres gelés. Chez ceux qui avaient le moins de dégâts, la peau des pieds et des mains s'en allait par lambeaux, formant des plaies qu'on laissait à vif, parce qu'il n'était plus possible de détacher les linges qu'on appliquait dessus, sinon à la pointe du couteau. Et qu'est-ce qu'on avait pour réparer ses forces? Du jus de chapeau, de la soupe à la neige fondue, du lard rance et du biscuit moisi ! Encore fallait-il ne pas être trop dégoûté pour y toucher, car les voitures servant au transport des vivres étaient les mêmes qui recevaient les débris d'amputation, les blessés et les morts. Mais c'était surtout pour les mangeurs de rats et pour les troupiers qui se nourrissaient de mulets et de chevaux abattus que tout faisait ventre. En réalité, nous couchions au milieu d'un cimetière, et nous étions tués autant par les morts qui nous empoisonnaient, que par les vivants qui nous fusillaient. On était devenu indifférent à tout et résigné, comme les chevaux enfouis dans la neige jusqu'au poitrail et qui n'avaient plus que la peau sur les os. Quelquefois, leur urine ayant détrempé le sol, leurs sabots y restaient soudés, et Ton n'en arrachaitquequatremoignonssurlesquels, n'est-ce pas? les pauvres bêtes ne pouvaient plus se tenir debout. Alors, on les achevait, on les dépeçait et on se partageait avidement leur squelette. Il y avait neuf mille hommes dans les hôpitaux et les ambulances. La discipline n'existait plus. On engueulait le général Forey en passant devant sa tente : on se disputait à coups de poing, et même les armes à la main, les dernières racines extraites d'un sol pelé, gratté, fouillé... D'aspect et d'instinct, on retournait à l'état sauvage, à la bestialité des temps primitifs. Aussi les combats étaient-ils des boucheries oîi, quand on avait épuisé
ses munitions, brisé ou perdu ses armes, on s'exterminait encore avec les ongles et avec les dents.
Adrien s'écria : — C'était bien fait pour les Russes. Ça leur apprenait!...
— Ça leur apprenait quoi? dit Mazoudier. Les causes de la guerre? Je parie, monsieur Prophète, que vous ne les saviez pas vous-même...
Le relieur était là depuis un moment, mais l'invalide lancé, glorieux, tout le sang de ses souvenirs lui montant à la tète, avait eu l'air de ne pas le voir entrer, afin de vider et de rincer à fond le vase d'héroïsme oii trempaient ses lauriers, comme on répand une eau croupie par quelque vieux bouquet.
A rinterpellation cordiale de Mazoudier, Prophète répondit :
— Vous croyez m'embarrasser... Je vais donc ajouter, loup-garou, pour ton instruction, que nous étions en Crimée afin de maintenir l'équilibre européen, en reprenant aux Russes la clef des Lieux Saints qu'ils avaient ravie.
— Mais pourquoi leur disputions-nous la possession de cette clef? Quel besoin en avions-nous? poursuivit Mazoudier gaiement.
— Vive la France ! jeta Adrien, que la controverse ennuyait.
Prophète n'eut pas mieux dit pour se dispenser d'explications; mais en portant la parole, son neveu lui permit de triompher sans modestie.
— La raison la meilleure sort de la bouche de l'innocence.
Le relieur tenait bon : — Vive la France !... et vivent, par conséquent, les Français! Car je ne crois pas tout de même que la richesse et la puissance d'un pays soient proportionnées au nombre d'hommes qu'il envoie à la mort. Sinon, le calcul serait juste du marchand qui perd sur l'article, mais qui se rattrape sur la quantité! Autre chose. Vous ètes-vous quelquefois demandé, monsieur Prophète, ce qu'on faisait en France, à Paris^
pendant que le choléra, Thiver et les Russes vous moissonnaient en Crimée?
— Tiens parbleu! Le soir, sous la tente, aux approches de Noël et du jour de Tan, par exemple, on pensait à la famille, aux amis du village ou du faubourg.
— Bien. Mais les autres... les dirigeants, ceux qui vous avaient expédié là-bas... vous n'y pensiez pas?
— Moi, personnellement, ma foi, non.
— C'est dommage. L'emploi de leur temps n'était pas dénué d'intérêt. Ça vous aurait peut-être réjoui le cœur d'apprendre que jamais, à Paris, la saison n'avait été plus brillante, plus gaie... Tandis que vous enduriez devant Sébastopol mille privations, la fête battait son plein. Le monde s'entretenait de Tenlèvement d'une danseuse, la CruveUi, par le jeune rival du ministre Fould, et les coulisses de l'Opéra présentaient une animation extraordinaire. Il y avait des bals costumés partout. Celui de la Cour était ouvert par l'impératric'C et le prince Napoléon, déguisé en général de division. Depuis son retour de Crimée, il avait laissé pousser sa barbe, la barbe de sa peur, comme on disait spirituellement...
— Oh î une légende, interrompit Prophète ; je l'ai vu au feu, à l'Aima, il ne saluait pas les balles.
Mazoudier continua : — A un autre bal masqué, vos souverains paraissaient en domino... On dansait, on s'amusait, on était tout au plaisir de vivre et à la vie de plaisirs. Le bœuf gras s'appelait Sébastopol, en mémoire probablement de la redoute de l'Abattoir, à Inkermann... Les membres de la famille impériale, tous gras aussi, mais sans goût pour les étals de Crimée, préféraient toucher tranquillement leur traitement dé sénateur. L'épargne française se saignait joyeusement, couvrait trois fois l'emprunt de cinq cents miUions. La Bourse faisait la petite folle. En baisse chaque fois que l'on réchauflait la nouvelle du départ de l'Empereur pour l'Orient...
— Il n'aurait plus manqué que cal murmura Prophète.
— Elle montait de deux francs cinquante à la mort du czar Nicolas. Au milieu des galas, cependant, on ne vous oubliait pas. Oh! non. On accordait, à titre de récompense nationale, vingt mille francs de pension à la veuve de Saint-Arnaud, le complice du coup d'Etat...
— Et le vainqueur de TAlma!
— Mettons, si vous voulez, le vainqueur du coup d'ptat et le complice de FAlma; ça m'est égal. On quêtait pour vous aussi. L'aflluence des dons patriotiques vous approvisionnait de douceurs : tabac, cigares, liqueurs...
— Parlons-en ! bougonna l'invalide. Je me rappelle seulement qu'on nous donna, un jour, une pipe d'un sou par escouade I
— Le reste parvenait aux blessés, n'en doutez pas.., à moins qu'il ne moisît à Kamiesch, ou ne profitât à d'autres... Je n'en sais rien, moi... L'essentiel, voyezvoyez, monsieur Prophète, c'était qu'on vous l'eût envoyé, qu'on eût montré par là que vous n'obligiez pas des ingrats. On trouvait seulement que ce siège s'éternisait; les lampions se morfondaient chez l'épicier, et les Te Deum dans les églises. L'empereur et le bourgeois de Paris étaient d'accord pour vous reprocher de faire durer le plaisir trop longtemps. Le bourgeois, surtout, s'impatientait. La guerre cessait de le distraire ou de l'enllammer, du moment qu'elle menaçait (le compromettre la réussite de l'exposition universelle et d'arrêter- les affaires. Il applaudissait au remplacement de Canrobert, qui vous faisait tuer en détail, par Pélissier, qui promettait de vous faire tuer en gros, pour en finir. Si l'on pensait à vous, monsieur Prophète? Je le crois tichtre bien ! L'empereur se promenait au camp de Boulogne, et puis après à \\^indsor, où il présentait sa femme à la reine d'Angleterre. L'impératrice pleurait aux adieux de la garde, et vos exploits nourrissaient tout le monde : dessinateurs, caricatu-
ristes, fournisseurs, intermédiaires de tout grade... C'est étonnant ce qu'une guerre fait vivre de gens ! Au moins autant qu'elle en fait mourir. Mais ceux-là n'ont plus besoin de rien, n'est-ce pas? Que demandiez-vous avant tout? Qu'on admirât votre dévouement, votre héroïsme. On l'admirait. Quand je dis qu'on l'admirait, j'exagère un peu. Les légitimistes, en effet, préféraient célébrer la valeur de Mentchikoff, et le faubourg Saint- Germain formait ouvertement des vœux pour le succès de vos adversaires. Mais c'était histoire de n'en pas perdre l'habitude, car le patriotisme de ce monde-là est coutumier du fait. Ce n'est point vous, monsieur Prophète, que j'en avertirai...
Sensible à la politesse de son interlocuteur, flatté même, l'invalide éleva son crochet de fer en signe d'assentiment, encore qu'il ne sût pas du tout à quels précédents se rapportait l'allusion. Mazoudier s'en rendit compte et reprit :
— Lorsque la société élégante et réactionnaire, réfugiée aujourd'hui à Versailles, nous reproche de donner à Lennemi victorieux le spectacle de nos querelles, il me semble qu'elle manque de mémoire, pas vrai? La priorité du scandale lui appartient et défie toute comparaison. Mon père, qui avait assisté à l'entrée des alliés dans Paris, le 31 mars 1814, me racontait les démonstrations enthousiastes des royalistes guidant l'étranger sur les boulevards, aux cris de : Vivent nos libérateurs! Tandis que les soldats qui avaient défendu la capitale gisaient sans secours dans la plaine de Pantin et ici même, au pied des collines de Belleville et de Chaumont, des Françaises riches et titrées jetaient des fleurs aux souverains alliés et leur baisaient les mains. La nièce de Talleyrand se mettait en croupe d'un cosaque et remportait la palme dans un concours d'infamie auquel pas une fille publique ne prit part. Car les filles de joie ont leurs jours de tristesse. Mais attendez... Des courtisans, rivalisant de bassesse, eurent l'idée d'enlever de la colonne Vendôme la statue de
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Tempereur, sous les yeux du grand-duc Constantin. Ils passèrent au cou de Napoléon une corde, et racolèrent des vagabonds pour tirer dessus. La statue résistait. Alors un La Rochefoucauld s'approcha du grand-duc et lui demanda Faide d'une compagnie de cosaques. Le Russe écœuré la refusa, avec le même mépris qu avait sans doute le czar Alexandre pour le baron Louis, disant de Napoléon, son dernier maître et bienfaiteur : « Cet homme n'est plus qu'un cadavre; seulement il ne pue pas encore ! » Et cinquante-sept ans après, lorsque nous jugeons la décomposition assez avancée pour prendre enfin des mesures de salubrité, ce sont les fils des démolisseurs de 1814 qui nous traitent de bandits! C'est le faubourg Saint-Germain qui incrimine le faubourg du Temple 1 Quelle différence entre eux, cependant! Pour faire sa besogne, le pauvre faubourg, du moins, n'a pas recours aux uhlans du prince Frédéric- Charles ; il ne se propose pas de renverser la statue de Napoléon pour la remplacer par celle d'Alexandre ou de Guillaume; mais en s'attaquant à la Colonne elle-même, comme au symbole de la force brutale qui opprime le droit, il prépare les voies à la fraternité universelle ; en abaissant l'orgueil national devant les Allemands, il diminue leur victoire, puisqu'elle est, comme autrefois la nôtre, exclusivement militaire, c'est-à-dire fragile et sujette aux retours de fortune. Enfin, le peuple du faubourg, exempt de reconnaissance, lui, a-t-il rien de commun avec ces royalistes comblés de faveurs par Napoléon et qui dégorgeaient à la fois, comme les sangsues, du sang, et comme les escargots, de la bave?
— Chaque époque a ses misérables, fit l'invalide. Heureusement que l'attachement des petits console de la trahison des grands. Les vieux soldats, monsieur Mazoudier, méritent qu'on les estime pour leur fidélité, même aveugle. Généreuse et désintéressée, une erreur est toujours respectable.
— Une erreur, vous dites bien, monsieur Prophète.
— Oui, mais je pense autant à la votre qu'à la leur.
— Eh! quoi, ne seriez-vous pas dynastique..., je veux dire bonapartiste ?
Le bonliomme hésita une seconde, sembla se consulter, puis, franchissant le pas : — Ecoutez... Avec vous qui n'êtes pas agressif ni injurieux comme... d'autres, on peut causer franchement. Expliquons-nous donc une bonne fois et dissipons un malentendu. Vous avez tort de vous imaginer qu il n'y avait, en Crimée, que des niquedouilles. Nous voyions très bien de quel miel pour prendre les mouches, était fait le gâteau impérial et ce qu'il y avait d'ambitions inavouables, de calculs odieux, sous ces grands mots : « Patrie menacée, équilibre européen, drapeau français humilié », et autres attrapes... Beaucoup d'entre nous professaient des opinions républicaines. 11 y avait, au ""2^ zouaves, un nommé Bridou qui, soit autour d'un brûlot, soit aux représentations de guignol, disait leur fait aux dirigeants et à ceux de nos chefs qui prenaient le mot d'ordre à Londres ou aux Tuileries. Mais Bridou n'était pas qu'une fine pratique, c'était aussi un brave, le premier à l'assaut comme à la maraude et à la critique. Avec lui, on comprenait qu'il n'y avait pas à reculer d'une semelle, du moment que l'honneur national était engagé et que le monde entier avait les yeux sur nous. On ne se battait plus pour la grandeur d'un homme, mais pour le prestige d'un pays, le nôtre !
— L'adresse des gouvernants consiste justement a identifier Tune et l'autre, dit Mazoudier. A son point de vue, votre Bridou avait raison. Un peuple, en se donnant des maîtres, se retire le droit de leur refuser tout ce qui peut assurer leur règne et accroître leur puissance. Mais reconnaissez alors qu'ils sont les premiers à profiter des circonstances atténuantes invoquées par votre abnégation. En servant ainsi votre pays, vous resserrez inconsciemment les liens de votre esclavage. Le despotisme est le résultat de votre complaisance et le salaire de votre sacrifice. Ce n'est pas la bravoure des hommes qui rend la guerre possible, c'est leur lâcheté.
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— Il faudrait prouver que les insurrections sont moins favorables au rétablissement de la tyrannie. Nous la fortifi(5ns par notre obéissance, mais vous la ramener par vos excès.
— Ces excès, en tout cas, ne furent jamais tournés contre vous, au contraire, car nous nous proposons votre affranchissement en même temps que le nôtre, et le bonheur commun.
— Je vous remercie. J'aime mieux écouter Bridou et voir dans la Colonne un monument consacré beaucoup moins à la gloire de Fempereur qu'à celle du soldat français. Voilà l'affaire.
— Bravo, mon oncle ! s'écria Ferdinand, qui avait quitté la tonnelle, et, par habitude, marquait les points des joueurs.
— Ce qui revient à dire, fit en riant Mazoudier, que vous laisseriez abattre la statue, pourvu qu'on respecte la Colonne, comme on mouche une chandelle pour qu'elle éclaire mieux.
— Ma foi...
Prophète suspendait sa réponse...
— Allons, un bon mouvement, mon oncle, dit Ferdinand. Lâchez votre entrepreneur de démolitions, et Mazoudier transigera avec les siens.
Mais l'invalide ne put se résoudre à cette concession : — Ma foi... traitez-moi de ratapoil si vous voulez, mais, toute réflexion faite, je suis d'avis qu'on ne touche ni à la statue, ni à la Colonne.
— Ah ! comme on voit bien que vous avez voté oui ! dit le relieur.
— C'est vrai. A chacun sa famille. La mienne est composée de tous les anciens au milieu desquels j'ai vécu, et de tous les camarades avec qui je vis. Nous sommes solidaires. J'ai épousé, comme eux, la Gloire, une belle femme qui nous a fait passer de bons moments et de fichus quarts d'heure... Leur mariage d'inclination ne ressemble pas à mon mariage de raison, sans doute. Mais quoi î Nos femmes sont tout de même cousines !
— A la mode des camps ! dit Ferdinand, incorrigible.
Et ravi du tour qu'avait pris la conversation, il offrit à boire, tandis que Toncle, pour racheter vis-à-vis d'Adrien la gravité de ces propos, lui confectionnait, avec des allumettes, un gourbi, et avec du carton, une tente en bonnet de police, rapetissant ainsi aux jeux de Tenfant les accessoires de la guerre.
— Pour ce qui est de la Colonne, ajouta Ferdinand tout à la conciliation, je crois que vous pouvez dormir tranquille, mon oncle.
— Oh I d'un œil seulement...
Prophète en convint pourtant : il avait poussé, la veille, une reconnaissance place Vendôme, et ce qu'il avait vu était plutôt rassurant. La place demeurait un camp retranché d'accès difficile. On avait, il est vrai, reculé la barricade qui le fermait du côté de la rue de la Paix, et laissé simplement debout, en deçà, un écroulement de pavés, comme si la chute prochaine de la Colonne avait conseillé le déblai ; mais l'intérieur de la place d armes, autour du monument, restait aussi encombré qu'aux derniers jours d'avril. Son armement s'était même augmenté d'une espèce de catapulte, d'une machine de guerre mobile, dite pare-bombes, composée d'un énorme sommier incliné sur lequel son inventeur comptait pour amortir le choc des projectiles.
— Des blagues, quoil fit l'invalide. On dirait une succursale des lits militaires. Il n'y a pas, en effet, que ce vaste sommier... ; leurs sacs à terre taillés dans des toiles à matelas et des étoffes à carreaux, je les ai pris de loin pour des traversins empilés. C'est comme une grande chambrée à ciel ouvert, la salle dhonneur d'un vieux château envahi par des Bachi-Bouzouks qui s'useraient installés après avoir fait sauter le plafond... Là-dedans, il n'y a que les cantines qui ne chôment pas. Ça sent le hareng-saur et la pomme de terre frite. Les pyramides de pains ont la hauteur d'une barricade et Ton a laissé de l'espace entre elles pour braquer les
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canons et former les faisceaux. Il y a de quoi rire'
— Non, dit Mazoudier. Du pain sous la protection des baïonnettes... il y a plutôt de quoi réfléchir.
— Puisque vous avez été vous promener place Vendôme, reprit Ferdinand, vous avez sans doute vu la barricade de la rue de Castiglione.' Paraît qu^elle est fameuse, qu'elle commande les deux côtés de la rue Saint-Honoré et qu'on a creusé devant un fossé qui tient toute la largeur de la chaussée.
— Celle de la rue Saint-Florentin est plus formidable encore, dit Mazoudier. On y va par curiosité. Le père Gaillard en est fier. Il s'est fait photographier dessus.
— Il prétend qu'elle est imprenable.
Prophète haussa les épaules : - Qu'on me donne une compagnie, et vos barricades, je les aurai vite retournées contre vousl
L'emballeur Jéricho et le concierge du 119 étaient entrés comme on prononçait le nom de Gaillard Jéricho, réveillé, la trompette luisante et sonore sous le kepi de garde national, s'écria d'une voix qui a^it sur les vitres : ^
— Gaillard? Avec lui, sûr que ca va marcher rondement ! Le citoyen Rossel a bien fait de le choisir pour construire de nouvelles barricades qui formeront une seconde enceinte en errière des fortifications Gaillard s'y entend. Cest un lapin. Si tu connais des terrassiers tu peux nous les envoyer. Nous manquons de bras '
Le mot était si comique dans la bouche de ce garçon a carrure de déménageur, qu'il invita à la rigolade jusquau concierge du 119, sinistre phvsionomie de procureur de quartier, d'accusateur local,^ dont les veux troubles pleuraient du sang.
- Jéricho manque de bras ! Et l'on dit que le commerce ne va pas ! -i i
- T'es donc passé sergent recruteur ? demanda Ferdinand.
- Tu blagues..., répondit l'emballeur qu'on appelait aussi : Petite Vitesse. Gaillard ne peut pas être partout.
Il n a pas le don d'ubéquité, c't'homme... 11 a besoin dètre secondé... Alors, comme le citoyen Rossel l'autorise à désigner ou à faire désigner par les municipalités, des ingénieurs, des délégués qui auront pour mission de surveiller les travaux..., je me suis fait désigner par Trinquet, pour le 20*. Je suis inspecteur du génie communal. Nous allons occuper plus de huit cents hommes. C'est de Touvrage !...
— Pour eux, glissa Mazoudier.
D'autres plaisanteries appuyèrent.
— Il y a toujours une qualité qu'on ne contestera pas à Jéricho : il a Forgane du commandement.
— Et c'est jamais lui qui confondra vitesse avec précipitation.
— Oh! ça dépend!... objecta un garde national averti par la maladresse de Jéricho, des risques qu'elle faisait courir beaucoup moins aux Versaillais qu'à ses camarades. Car, un jour d'alerte, aux avant-postes, l'emballeur, mal réveillé, éperdu, s'était mis à tirer à tort et à travers, si bien qu'on avait dû lui enlever son fusil, pour éviter un accident.
— Un grade dans le bataillon de barricadiers, en tout cas, ça s'arrose..., dit imprudemment Ferdinand.
Jéricho prit la balle au bond : — Parbleu! Mais c'est trop juste que tu sois l'arroseur, puisque je vais, en bon citoyen, payer de ma personne, pendant que tu verseras tranquillement des chopines. Allons, mon vieux mannezingue, un litre à seize et Irois verres... à la santé de Gaillard — et à la tienne !
Ferdinand, regrettant déjà sa maladresse, s'exécutait, lorsque l'emballeur aperçut dehors le cordonnier Schramm. Il le héla :
— Arrivez donc ! C'est le patron qui danse... Quatre glacis au lieu de trois, rouquin, et à la Sociale !
Ferdinand redoutait Schramm, sévère inquisiteur aussi, trop porté à prendre au pied delà lettre le décret de la Commune engageant les bons patriotes à faire
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eux-mêmes la police de leur arrondissement et à dénoncer les réfractaires ; il remplit un quatrième verre.
L'emballeur vida le sien d'un trait.
— Jéricho manque de bras, mais il ne manque pas de souffle, observa le concierge du 119. Au fait, vous né nous avez pas dit où vous alliez travailler. Dans lé quartier?
— Ohl non, répondit Temballeur .., loin d'ici... J'aime mieux ça, vous comprenez... On a plus d'autorité sur des gens qu'on ne connaît pas... Et puis, je n'ai pas eu le choix... Je vais oi^i l'on m'envoie.
La vérité, c'est qu'il avait intrigué pour être occupé à bonne distance de Belleville, attentif, sous des dehors insouciants, à se ménager un alibi.
Schramm parut discerner ces intentions. La tête penchée sur l'épaule , il consultait sa difformité, comme un colporteur son bagage d'imprimés, pour y chercher une citation en rapport avec les circonstances. Mais ne la trouvant pas, il grommela :
— Encore une belle invention que cette entreprise de barricades! Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu laisser aux habitants de chaque rue le soin de se fortifier, au lieu de distraire des combattants de leur devoir? Si tout le monde prend la pelle et la pioche, il n'y aura bientôt plus personne pour porter le fusil. Les réfractaires sont assez nombreux sans ça...
Jéricho se rebiffa : — Si c'est pour moi que vous dites ça, vous avez tort. Quand les barricades seront élevées, on ne vous attendra pas pour les défendre...
— Oh! bien sûr! Vous ne m'avez pas compris, mais vous faites tout 'de même explosion, comme toujours.
Schramm ne s'expliqua pas davantage, de sorte que Mazoudier démêlait dans son opposition line sourde et envieuse hostilité contre des cordonniers comme Gaillard et Trinquet, plus en vue que lui; tandis que Ferdinand croyait plutôt saisir une allusion tortueuse à
son cas personnel. Aussi, redoublant de prévenances, fit-il mine de remplir à nouveau le verre de Schramm. Mais celui-ci refusa, n^étant pas moins sobre qu^ncorruptible. Alors, le marchand de vins se rabattit sur Jéricho à qui ces vertus demeuraient étrangères et sur le concierge du 119, qui était également à choyer, aussi capable de dénoncer les réfractaires pendant la Commune, que les fédérés après.
A ce moment arriva, toujours absorbé, Adolphe, du théâtre de Belleville. On eut dit que les événements tarissaient en lui les dernières sources de comique. Il suivait une idée fixe, qui était d^aborder enfin les premiers rôles, en dépit d'un physique rédhibitoire. Il s'était, comme le coiffeur Lépouzé, composé une tète de situation. Il incarnait la devise : Sursum corda! Mais il n y avait point que le cœur qu il portait haut. Sa personne tout entière se réhabilitait au regard du public. Son derrière descendait moins bas sous sa vareuse, moins à la portée du pied, et son recueillement visait à inspirer le respect. Il avait corrigé jusqu'à un tic irrésistible : le coin de la bouche tiré vers l'œil, en coulisse aussi. De sa bouche assagie semblaient ne devoir sortir que des exhortations subhmes et des
vers.
Justement, il ruminait, pour une représentation de charité à laquelle il avait promis son concours, la pièce des Châtiments : Souvenir de la nuit du i. Mais il n'en avait encore parlé à personne; il mijotait son coup de théâtre, méconnaissable pour sa petite amie, qui le surveillait avec inquiétude et se demandait s'il n'avait pas l'esprit dérangé. Cependant, depuis quelques jours, le secret lui pesait, et après avoir passé mentalement en revue tous les gens dignes de le recevoir et de le garder, il avait jeté son dévolu sur Mazoudier. Il le découvrit, en entrant, dans le coin où il causait, à l'écart, avec l'invalide, et se dirigea vers eux.
— Est-ce que je pourrais vous dire deux mots en particulier, citoyen?
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— Quatre, si vous voulez, fit le relieur.
Prophète se recula; lacteur s'assit et profita, pour s'épancher, du bruit des conversations au comptoir.
— Voilà. J'ai besoin d'un conseil. On organise un concert au bénéfice des veuves et des orphelins de l'armée fédérée. Je dois y paraître et — ceci entre nous — faire mes débuts dans un rôle qui n'est pas habituellement de mon emploi. Mais je suis trop populaire à Belleville sous le nom d'Adolphe. Je voudrais, sans y renoncer positivement, l'approprier en quelque sorte à mon ambition légitime. Je m'appelle Bonnet. Adolphe Bonnet... non, hein? C'est sans caractère... Si l'on mettait simplement sur le programme : Adolphe B... Cette initiale ajoutée au nom d'Adolphe préparerait le public à ma transformation. Vous ne trouvez pas?
— Oui, en effet, dit Mazoudier, surpris de la confidence.
— J'ai aussi l'intention de réciter la pièce de Victor Hugo, vous savez...
L'enfant avait reçu deux balles dans la tête...
Ne pensez-vous pas que je produirais une impression plus profonde si je la récitais en uniforme ? J'aurais aussi désiré montrer le décor indiqué sur la brochure :
Le logis était propre, humble, paisible, honnête. On voyait un rameau bénit sous un portrait.
Enfin, jouer la scène, comprenez-vous? Si je n'arrive pas à faire pleurer avec ça...
— Vous ferez pleurer sans accessoires, dit Mazoudier complaisant.
— Vous croyez ? Merci.
Il prit la main du reiieur, la secoua comme on fait au théâtre, à tout bout de tirade, puis se tut, s'effaça pour
laisser passer rEmigrant qui gagnait sa place, au fond, sous rœil-de-bœuf. Il avait toujours sa casquette de voyage, mais il la portait légèrement en arrière et semblait moins appliqué à se cacher dessous. On remarquait, d'ailleurs, depuis quelque temps que monsieur Martin, au rebours d'Adolphe, devenait plus communicatif . Il jetait son mot, sa formule, dans les parlottes, et ce mot, cette formule, dénotaient assez souvent une telle expérience des hommes et des choses, qu'on finissait par ne plus douter qu'il ne Feùt acquise dans les voyages. Enfin, il s'était attiré des sympathies en répondant à Schranmi, curieux de savoir s'il invoquerait, pour se dispenser de soutenir la Commune, le bénétice de la limite d'âge :
— Non. Mais je déteste les parades et les dérangements inutiles. Le jour où vous aurez réellement besoin de moi, dites-le, et je serai des vôtres. Jusque-là, qu'on me fiche la paix!
Alexandre, toujours engoncé dans le foulard qui cachait un chapelet de clous douloureux, ne s'occupa pas de M. Martin, auquel on ne servait son gloria quotidien qu'au coup de six heures; mais il se précipita vers une autre table où s'étaient successivement assis l'ancien vétérinaire à qui son cauchemar des Prussiens avait valu le surnom de Père La Trouée, et le terrassier piémonlais, en ceinture rouge et coiffé d'un large feutre tyrolien. Auprès d'eux se tenait debout, sans rien prendre, un vieux cocher qui promenait partout son chapeau de cuir bouilli et son fouet, pour tromper le chômage. Tandis que le garçon versait aux deux premiers l'absinthe et le vin, le coiffeur Lépouzé traversant le débit, alla dire bonjour à Prophète et à Mazoudier ; et l'on voyait rôder à la porte le petit père Bagarre en quête dune aubaine, et humant, comme un acompte, l'odeur apéritive qui s'exhalait desa résidence de prédilection.
Laubaine, précisément, il la salua avec un peu d'obséquiosité dans la personne d'un cavalier qui débou-
chait de la rue de Paris, en se dandinant. C'était Quélier qui revenait de la place Vendôme. Il s'arrêta devant Téglise et descendit de son cheval dont il jeta la bride au bonhomme chargé de soigner la bète et payé de sa peine en consommations que le capitaine faisait mettre surTardoise par Ferdinand.
— Vous savez, dit Quélier, que j'ai encore failli me faire arracher les yeux par Ninie, à cause de vous, papa? Elle tient absolument à ce que ce soit moi qui vous débauche... Est-ce godiche, hein?
Le vieux garçon de place balbutia : — Faut l'excuser, m'sieu Quélier... J'y dirai de ne pas se mêler de ça.
Mais l'autre, bon prince : — Laissez donc ! Elle ne me mangera pas. J'en ai apprivoisé de plus farouches... Ce qui me contrarie surtout, c'est qu'elle ne veuille pas faire ma chambre... Vous devriez la décider...
— J'ai essayé, m'sieu Quélier, mais elle est butée... Faut dire qu'elle n'a guère le temps... La cravate reprend un peu... Enfin, moi, je suis toujours à votre disposition.
Quélier n'insista pas. En grande tenue, botté, éperonné, le sabre battant les talons, il hésitait, se deman. dant s'il devait monter se déshabiller avant dîner... Mais ayant aperçu Prophète dans le débit, il changea soudain d'avis et entra chez Ferdinand.
— Eh bien ! quelles nouvelles aujourd'hui, capitaine ? interrogea le concierge du 119, insatiable de renseignements.
Quélier scrutait la cuisine, avait l'air d'y chercher quelqu'un dont la présence contribuait à son dessein. Désappointé, il répondit négligemment :
— Des nouvelles? Aucune... Ah! si... La colonne Vendôme sera foutue par terre sans faute vendredi prochain, 5 mai..., jour anniversaire do la mort de Napoléon.
Mais, contre son attente, il ne recueillit qu'indifférence et qu'incrédulité. Prophète n'avait pas bronché,
continuait d'amuser Adrien ; des clients ricanèrent. — La petite fête attira moins de monde que les courses à Longctiamp, dit le vieux cocher, dans son collier de barbe.
— Si c'est tout ce que vous avez à nous apprendre, fit Schramm, nous en savons aussi long que vous.
— Je ne crois pas, reprit Quélier, car le marché entre la commission executive et les entrepreneurs a été passé hier seulement, à IHôtel de Ville. Si vous désirez des détails inédits, je peux vous en donner. Il est vrai que la chose, décidée en principe, restait en suspens...
— Parbleu ! s'écria Ferdinand. C'est pas tout de vouloir ; faut pouvoir.
— Justement ; mais, la semaine dernière, un ingénieur a offert d'entreprendre la démolition, après avoir démontré que rien n'était plus facile, ni moins dangereux.
— Oh ! plus facile !...
— Moins dangereux !...
— Oui. Enfin, il a son idée. Un traité a été alors discuté et conclu. Bref, l'ingénieur en question, au nom du Club positiviste de Paris, s'engage à coucher par terre Colonne et statue, moyennant vingt-huit mille francs, qui lui seront versés en espèces après l'opération. On ne touche pas au piédestal, que la Commune détruira ensuite, si bon lui semble. L'entrepreneur ne répond pas des détériorations que le monument lui même pourrait subir, mais il se déclare en mesure de préserver les immeubles avoisinants de toute dégradation.
— Et c'est le 5 mai Qu'on la déboulonnera, cette cheminée d'usine à soldats ? fît Jéricho.
— Vendredi prochain, oui, on sera prêt, affirma Quélier.
Des doutes s'élevèrent.
— C'est toi qui le dis !
— Comment qu'on s'y prendra?
— Ah ! s'écria l'officier, qui avait ménagé son effet, si vous voulez en savoir davantage, ma foi... adressezvous à Rabouille.
— Pourquoi à Rabouille ? demanda Mazoudier, qui flairait une perfidie.
Les doigts en bigoudis dans sa moustache, Quélier répondit :
— Parce que je Tai vu tantôt, place Vendôme, causant avec Fingénieur. Ils avaient Tair de prendre ensemble des dispositions de détail. Dame ! les travaux doivent commencer demain. Si Rabouille s'en mêle, ça ne traînera pas. On connaît sa marotte, n'est-ce pas? Il a un vieux compte à régler avec la Colonne. Il ne la ratera pas.
Il y eut un court silence. On observait Prophète. Les clients de Ferdinand, qui avaient assisté à la scène du 16 avril, s'attendaient à une nouvelle sortie de l'invalide. Mais il demeurait calme, et même un sourire plissait légèrement sa lèvre rase.
— Que ce qui vient des canons y retourne, c'est bien ! prononça Schramm.
iMonsieur Martin lâcha le mauvais cigare éteint qu'il suçait et dit avec douceur: — Ce vœu, une municipalité modérée, celle du 6^ arrondissement, l'exprimait déjà après le 4 septembre. La commission d'armement proposait de prendre dans la Colonne le bronze des canons nécessaires pour la défense nationale, et de débarrasser du même coup la France d'une image exécrable. Elle invitait les maires des dix-neuf autres arrondissements à s'associer à un souhait que Courbet et la Commune ont seulement transposé dans un autre ton.
Et cédant à la manie de définitions dont il s'excusait, après l'avoir satisfaite, en se retirant sous la visière de sa casquette et dans la pèlerine de son raglan vert, l'Émigrant ajouta :
— Courbet : tambour de village.
Quélier, que l'absence de Rabouille déferrait manifestement, s'était éclipsé. Le père La Trouée dit, en plein rêve : — Si l'on manque de canons pour marcher aux Prussiens, tant pis pour la Colonne, eiprès tout !
Une pareille démence ouvrit le champ aux attrapes.
iHh LA CuLU-N-NE
— A la bonne heure, citoyen ! Et quand les Prussiens auront été chassés, savez-vous ce que Ton fera des canons? Des ronds de serviette pour tous les gardes, à titre de souvenir. On mettra dessus, comme sur les ronds de serviette en ivoire : Pris dans la Défense 1...
— Dans la Défense nationale, ajouta Ferdinand, craignant qu'on n'eût pas compris.
Alexandre lui-même, bien que gêné par ses furoncles, se poussait de l'agrément ; et personne n'était plus à la question. Le concierge du 119 y revint insidieusement en interrogeant Prophète.
— C'est sans doute une craque de Quélier, son histoire de marché... Qu'est-ce que vous en pensez ?
— Moi? répondit l'invalide, goguenard, rien du tout... sinon qu'un bon averti en vaut toujours deux, pas vrai ?
— Bravo ! s'écria Jéricho. 11 est d'attaque, Tancien ! Tous approuvaient le renversement de la colonne
Vendôme, semblaient prêts à y concourir, et pourtant la crànerie du vieux soldat ne leur déplaisait pas ; sa manière de défi, au contraire, lui conciliait lestime de la plupart. Il avait eut le mot heureux qui détermine quelquefois une foule à porter en triomphe l'homme qu'elle allait écharper.
Il sentit le courant de sympathie et entrevit la possibilité de conjurer, le moment venu, par une attitude simplement ferme et décidée, l'attentat qu'il avait cru, jusque-là, ne pouvoir empêcher que par la force. Une poignée d'invalides, au pied de la Colonne, devait sufhre alors pour la protéger. Aussi renonça-t-il à l'intention qu'il avait de quitter ostensiblement la place quand Rabouille arriverait. Une fallait pas qu'on se méprît sur son mouvement de retraite ; il préférait voir si la faveur populaire le suivrait devant l'ennemi et tenter de battre celui-ci sur son terrain.
Rabouille parut, et la trompette de Jéricho donna aussitôt le signal des hostilités.
— Salut, déboulonneur!
Le mécanicien s'étonna : — Qu'est-ce que ca signifie ?
— Allons, ne faites donc pas .de cachotteries 1 On sait votre plan. Il n'estpasdéposé chez le notaire, comme le plan à Trochu. Et puis, à moi vous pouvez tout dire, on travaille presque dans la même partie. Si je manque de matériaux pour les barricades que je vais construire, vous m'en fournirez quand vous aurez cassé le mirliton, puisque vous prétendez qu'il est en pierre à l'intérieur.
^- Quel est le bavard qui vous a si vite renseigné? demanda Rabouilie, d'un ton de mauvaise humeur.
— Quélier.
— Il aurait mieux fait de tenir sa langue.
— Pourquoi ?
— Trop parler nuit.
L'indiscrétion de Quélier l'irritait comme toute forfanterie. Il s'était promis de ne mettre personne dans la confidence d'une proposition à laquelle il avait souscrit par rectitude d'opinion plutôt que dans un but de provocation puérile. Il voulait bien mériter la haine de l'invalide, mais il redoutait de s'acquérir son mépris par une fanfaronnade d autant plus ridicule qu'elle semblait préméditée. D'autre part, il répugnait aux dénégations, aux mensonges, qui eussent pu l'ùter d'embarras.
Mais Schramm, aigre-doux, riposta : — Mieux vaut passer de la parole aux actes, certainement..., mais à. la condition d'agir comme on parle : ouvertement. Tout ce qui peut amoindrir chez un républicain le sentiment de la responsabilité est indigne de lui.
Là-dessus, le Bombé ne plaisantait pas. Tare physique oblige. Désigné par la sienne aux représailles, partout reconnaissable, il avait l'air soucieux d'égaliser les risques, en exigeant que le dévouement pour la Commune s'affichât et que ses compagnons se fissent remarquer par de violents dehors, comme il se signalait par sa difformité.
— C'est mon avis, dit le concierge du 119, qui aimait
lui aussi, mais pour d'autres raisons inavouables, à voir les gens se compromettre à fond.
Rabouille négligea cet adversaire et ne répondit qu'au cordonnier.
— Vous vous trompez, Scliramm, si vous attribuez ma réserve à la peur des responsabilités. Vous savez bien que je ne prends pas de résolutions dont je n'aie envisagé toutes les conséquences, et vous savez aussi combien l'étalage et les vaines démonstrations me sont odieux. L'autre jour encore, j'ai refusé un grade dans les « Vengeurs de Flourens », qui s'organisent. Nul n'a été plus sensible que moi à la mort du vieux. Mais il n'y a pas besoin d'un uniforme ni de galons pour le témoigner, et je crois venger aussi bien et même mieux Flourens en tuant des idées qu'en tuant des hommes.
— Alors, c'est vrai que vous allez démolir la colonne vertébrale au Corse ? dit Jéricho.
— Oui, fit nettement Rabouille.
— Elle n'a qu'à bien se tenir, observa Schramm ironiquement.
— Je crois qu'elle se tiendra plutôt mal, reprit Rabouille.
Le concierge du 119, à son tour, questionna: —Alors, vous avez trouvé le moyen de l'ébranler?
— C'est un moyen qu'aurait indiqué le premier bûcheron venu. Si vous avez jamais vu abattre un arbre, c'est la même chose. Une entaille en biseau d'un côté, une seconde horizontale, rejoignant le bec du siftlet, et il n'y a plus qu'à tirer sur la corde.
— Bronze et bois, ça fait deux, dit Adolphe.
Et les autres hochaient la tète, ne se montraient ni moins ignorants, ni moins sceptiques.
— Il suffira de desceller quatre ou cinq plaques de bronze pour pouvoir entamer la pierre, expliqua Rabouille. Imaginez maintenant un système de câbles attachés, à l'aide de poulies, au-dessous du lanternon et reliés à des cabestans^ et je vous garantis qu'il sera
assez difficile à la Colonne, quand les câbles se tendront, de garder son équilibre.
Le Piémontais au profil estampillé déclara : — Faut pas être sorcier, en effet, pour avoir trouvé ça.
Son opinion ralliait quelques suffrages; mais Schramm, toujours épineux, insinua : — Ce que le citoyen Rabouille ne dit psrs, c'est si un bataillon de déboulonneurs sera employé à cette besogne. Nous avons déjà les barricadiers : autant faire tout de suite de Paris un vaste atelier municipal.
— Tranquillisez-vous, riposta Rabouille ; l'entrepreneur ne demande qu'une vingtaine d'hommes.
— J'en suis, postula le Piémontais.
— Soit, dit Rabouille. La paye allouée aux ouvriers est de cent sous, qu'ils toucheront chaque soir.
— Les fédérés n'ont que trente sous, ronchonna le cordonnier.
— Oui, fit Rabouille, et, personnellement, je m'en contente. J'abandonne le supplément à ceux qui attendent plus que moi après.
— Tout de même, il vaudrait mieux n'embaucher que les citoyens des bataillons sédentaires... ou bien les lignards casernes au Prince-Eugène et nourris aux frais de la Commune.
— Les lignards... bonne idée! opina le concierge du 119, toujours prêt à jeter de l'huile sur le feu. La jeune armée démolissant la Colonne élevée à la gloire de la vieille, c'est ca qui serait tapé, hein, citoyen Rabouille?
— Ils refuseraient de travailler, dit Ferdinand.
— Allons donc I Le 18 mars, vous savez bien que Clément Thomas et Lecomte ont été fusillés par des soldats.
Mais Rabouille ne s'enflammait pas. — Aux soldats restés dans Paris, qu'on fasse plutôt exécuter les travaux de terrassement. Notre justice à nous ignore les raffinements. Elle est une. Quant à notre indisponibilité, elle cessera bientôt. Dans quelques jours, leur tâche
terminée, ceux d'entre nous qui ont échangé le fusil contre une pioche reprendront le fusil.
— Oh! quelques jours..., si leur salaire n'invite pas les ouvriers à faire durer le plaisir plus longtemps, murmura le vieux cocher désœuvré.
Mais le Piémontais protesta contre cette supposition.
— Pensez-vous qu'on va laisser passer une occasion pareille de célébrer le fameux anniversaire ! Quand l'autre tombera de là-haut, faut que les vieux de la vieille soient là pour le recevoir dans leurs bras.
Prophète grattait, par contenance, la table du bout de son crochet, comme s'il eût voulu, en Ty enfonçant, détourner la tentation de s'en servir, en guise de baïonnette, pour charger la canaille. Mais lorsque le Piémontais eut parlé, il se leva, écarta Mazoudier et Lépouzé, qui cherchaient à le retenir, et s'approchant du terrassier, il lui posa la main sur l'épaule en disant :
— A la condition, mon ami, que vous ne manquiez pas de m'inviter à la cérémonie.
— Vous comme les autres, répondit le Piémontais tranchant.
Mais, une fois encore, les rieurs étaient du côté de Prophète et, naturellement,, le petit Adrien y était aussi, empourpré de plaisir à l'idée d'un conflit. — Tu m'emmèneras, pas, m'n'oncle!'*
Et l'invalide jouit de son succès si facilement obtenu et d'autant plus complet que rafl"ront se retournait non seulement contre le provocateur, mais contre Rabouille dont les partisans avaient, comme la mer et comme le peuple, leur flux et leur reflux.
Plus triste qu'humilié, le mécanicien allait attendre, en lisant le journal dans le cabinet attenant, l'heure du dîner, lorsque de la cuisine, où elle était seule, Céline l'appela :
— Vous me faites beaucoup de peine, dit-elle, à mivoix, quand Rabouille l'eut rejointe.
— Moi? Comment?
— Cette nouvelle histoire à propos de la Colonne...
Pourquoi vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas?
— J'ai accepté une proposition qui m'était faite ; je Tai acceptée avec empressement, c'est vrai, mais je n'ai rien sollicité, je vous assure...
— Peu importe. Vous m'aviez promis d'être raisonnable, de ne jamais m'attirer d'ennuis; vous ne remplissez pas vos engagements.
— Je remplis tous mes engagements, à commencer par ceux que j'ai pris vis-à-vis de moi-même.
— C'est encore à mon oncle que vous en avez au fond, avouez-le?
— Non. J'essaie de maintenir mes haines au-dessus des hommes.
— Mettons que c'est plus fort que vous. Toujours est-il que je tremble chaque fois que vous vous rencontrez. Mon oncle a ses idées, lui aussi, qu'il défend... Vous croyez donc que je ne devine pas votre pensée... Prendre une part active à cette démolition, c'est une façon détournée de donner rendez-vous à votre ennemi ailleurs qu'ici... dans un endroit où vous comptez bien qu'il ira et où ma présence ne vous gênera pas. Si c'est cela que vous appelez respecter nos conventions, vous me faites regretter ma confiance.
— En quoi mes opinions l'affaiblissent-elles ? Vous les connaissiez ; je n'en ai pas changé.
— Vous devriez au moins laisser Adrien en dehors de vos querelles. Il n'est pas en jeu.
— L'homme qu'il deviendra est en jeu.
— Son oncle est plus sensé que vous. Il ne s'applique pas, lui, à détruire l'enseignement que le petit recevait et continuera de recevoir chez les Frères de la rue Pelleport, quand l'ordre sera rétabli.
— Parbleu ! Leur programme est le même ! La peau d'âne convient aux tambours. Je rêvais pour Adrien une école plutôt qu'une tannerie.
— Parlez clairement. Je ne comprends pas.
— Ne vous ai-je pas offert, l'année dernière, de sub-
venir aux frais de son instruction, pourvu que vous me laissiez la diriger ?
— Vous êtes fou, Rabouille ! Adrien sera élevé comme Sophie, qui va chez les Sœurs. Il a été baptisé, il fera sa première communion : j'y tiens. A voir où mènent vos leçons, je n'ai pas envie qu'il en profite.
— Etes-vous certaine que celles de son oncle soient meilleures?
— Jusqu'à preuve du contraire, oui.
— Mais cette preuve du contraire, elle est précisément dans la proposition que je vous ai faite et que vous avez repoussée. Ferdinand ne demanderait pas mieux, lui...
— Ferdinand, loin du comptoir et de vos amis, n'est pas mécontent du tout que les Frères préparent Adrien à sa première communion. Il y a d'autres enfants que lui pour servir à vos expériences et dautres mères que moi pour s'y prêter.
Rabouille sentit un immense découragement l'envahir. La nuit tombait en lui, une nuit d'hiver, humide et hâtive.
— Ah ! dit-il, je ne sais pas, Céline, lequel de nous deux fait le plus de peine à l'autre !
Cependant, à côté, dans le débit, les choses se gâtaient. Irrité d'avoir eu le dessous, le Piémontais, séparé de Prophète par un groupe de clients, revenait à la charge.
— Le bonhomme de bronze peut numéroter ses abatis... Avant huit jours, il sera à la Monnaie, converti en gros sous à l'effigie de la Commune, pour nourrir les patriotes qui vont se faire larder le cuir aux avant-postes.
Et comme il parlait derrière Schramm, il avait l'air de feuilleter la collection du Père Duchêne, qui rentlait, disaient les mauvaises langues, l'épaule du cordonnier.
Prophète montrait toujours de la patience, mais Ferdinand, craignant qu'il n'en manquât, à la fm, si le
terrassier continuait à lui échauffer les oreilles, jugea opportun de détourner le grain.
— Est-ce vrai, citoyens, dit-il, dans le bruit, qu'un Anglais a offert un million des matériaux de démolition, et qu'un autre Anglais douillard payerait cher l'autorisation de monter le dernier sur la Colonne ? De la part des « Englichs », je suis sur, mon oncle, que ça ne vous étonne pas!
Il cligna de l'œil et ajouta, tendant ses filets : — C'est qu'il les connaît, lui, les « Englichs!... »
La ruse était bonne, éprouvée. Prophète détestait les Anglais. Quand on lui demandait si c'était depuis Sainte-Hélène : « Oh ! non, répondait-il, depuis la Crimée seulement». L'amener à rabâcher ses griefs contre eux, était l'expédient qu'employait Ferdinand chaque fois que la discussion devenait orageuse. Il était plus facile de faire prendre un autre cours à l'exaltation du vieux soldat que de la calmer. Une colère rentrée aboutissait chez lui à de longues bouderies auxquelles l'explosion de son anglophobie était, somme toute, préférable. Sur ce chapitre, il ne tarissait pas. Aussi arrivait-il que Ferdinand provoquât une sortie de son oncle, simplement pour gagner le pari de « faire aller » le bonhomme.
II y réussit ce jour-là encore. Encouragé par la complaisance d'un auditoire oii le clin d'œil du marchand de vins avait éveillé des complices, l'invalide donna dans, le panneau.
— Les Anglais ? Ah ! je crois bien que je les connais ! Partout les mêmes ! Figurez-vous qu'ils parcouraient nos camps de Crimée en touristes, comme au spectacle. Des ménages y venaient en voyage de noces, parole d'honneur ! Mais il y avait surtout, dans* le tas, des espions pour avertir les Russes de nos mouvements, si bien qu'ils nous recevaient avec toutes leurs forces et tous leurs canons, quand nous pensions les surprendre.
— De fichus alliés, quoi! s'écria Jéricho, poussant le conteur,
— A qui le dites-vous ! Pas au prince Napolron, qui s'en était tout de suite aperçu, lui... Mais la plupart des officiers ne partageaient pas sa méfiance, parce qu'ils acceptaient les politesses de ces cocos-là. « Vous verrez, leur disait-il, qu'ils finiront par vous faire laver leur cul, et que c'est encore vous qui les remercierez ! » Le prince était tout ce qu'on voudra, brutal, grossier, gueulard... mais pas aveugle... On dut le reconnaître plus tard. Dès l'entrée en campagne, à Gallipoli, les Anglais nous regardaient comme leurs domestiques Nous étions là pour leur tirer les marrons du feu, voilà l'affaire. Ils allèrent jusqu'à demander à notre quartier général de leur fournir, pour exécuter les travaux de siège, des terrassiers qu'ils auraient payés ni plus ni moins que les Tartares, les Grecs et les Arméniens par lesquels ils faisaient faire ordinairement les grosses besognes. C'est du toupet, hein? On les envoya à fours, naturellement. Ah! par exemple, après une tempête comme celle du 14 novembre, ils n'étaien-t plus si fiers! Ils venaient nous chercher pour remonter leurs tentes, car ils étaient adroits de leurs mains comme un cochon de sa queue. Enfin, n'ayant plus, comme au début de l'expédition, des femmes pour faire leur cuisine, on les voyait rôder autour de nos gamelles et mendier une part de « frichtis » qu'on ne leur refusait pas, à cause qu'ils nous emmenaient, pour farroser, dans les cantines, d'où on sortait ensemble avec Marianne dans fœil. Au vrai, nous les supportions par ordre, mais nous aurions tapé de plus bon cœur sur eux que sur les Russes. Vous n'avez pas idée de fégoïsme de ces paroissiens-là ! Ils ne nous étaient reconnaissants de rien, ni de leur donner à manger, ni de nous esquinter aux tranchées pendant qu'ils dormaient, ni de les avoir tirés d'affaire à f Aima, à Balaklava, à ïnkermann et ailleurs. Aussi les soldats disaient-ils: «C'est drôle tout de même de nous faire tuer pour des gens qui nous méprisent, et de frotter les côtes à des gens qui nous estiment / »
Alexandre avait servi à M. Martin son gloria, dans lequeli'Éinigrant se mit à tremper les mouillettes qui lui restaient de son déjeuner, en murmurant: « Preuve que les soldats sont clairvoyants et qu'aucune des contradictions de la guerre ne leur échappe. Alors, pourquoi la font-ils ? »
Mais l'invalide continuait à narrer comme un sourd .
— Et tristes avec ça ! Tristes jusqu'au suicide, jusqu'à la désertion. Tandis que nous faisions contre mauvaise fortune bon cœur et que nous nous entr'aidions le plus possible, ils vivaient isolés les uns des autres, abandonnés de leurs officiers, dans la boue et dans la vermine, sans un mouvement pour en sortir. Mais c'est après l'Aima et après Inkermann qu'ils nous dégoûtèrent le plus. De notre côté, on relevait indistinctement les Anglais, les Français et les Russes. Ces vilaines écrevisses, au contraire, ne s'occupaient que de leurs morts et de leurs blessés ; si bien qu'elles n'étaient pas plus en odeur de sainteté auprès des Russes qu'auprès de nous. Au résumé, c'est bien simple. Sans nous, les (( Goddems » seraient restés en Crimée jusqu'au dernier, et sans eux, qui n'étaient jamais prêts à marcher et qui dérangeaient tous nos plans, nous aurions enlevé Sébastopol un an plus tôt. Voilà l'aft'aire.
On l'écoutait ; il avait trouvé à la fois des partisans et des gobe-la-lune, pour qui son sempiternel réquisitoire avait encore l'agrément de la nouveauté. Ferdinand sourit à Mazoudier, à Jéricho, à Lépouzé, pour les prendre à témoin du succès de sa manœuvre ; mais Mazoudier, qu'elle laissait froid, vit passer Rabouille et le suivit dehors, et l'Émigrant s'étant levé à son tour, l'instant d'après, sortit sur leurs pas, qu'ils dirigeaient, en causant, vers la rue de Louvain, une petite rue déserte aboutissant à la rue Lassus, un peu plus haut que le débit.
Les deux amis aimaient à s'y promener. On n'y entendait que des cris de fillettes jouant dans le jardin d'un pensionnat. Voisine de Féglise, elle évoquait, dans
la journée, un coin de province perdu et tranquille. Mais, le samedi soir, des femmes à Taflùt y entraînaient leur homme, attardé chez Ferdinand, afin de lui arracher, au milieu des reproches, le restant de sa paye. Et, plus avant dans la soirée, des couples stationnaient, chuchotants et persuasifs, dans ce lieu écarté. C'était, au haut du faubourg, comme un corridor de maison ouvrière. A un an d'intervalle, on pouvait y rencontrer, tarabustant un ivrogne, la même femme qu'on y avait aperçue naguère défaillante entre ses bras. Et toute une histoire tenait en ces deux rendez-vous.
A cette heure la rue était vide. Rabouille et Mazoudier y croisèrent seulement la petite brunisseuse d'AdoN phe qui le cherchait.
— Il est chez Ferdinand, dirent-ils.
— Ah ! bien, je vous remercie.
Et toute noire, dans sa robe noire, avec ses cheveux noirs frisés sur le front, sa peau brune, le fidèle caniche de Facteur trotta vers son maître.
Cependant, les deux hommes, ayant arpenté la rue, rebroussaient chemin, lorsqu'ils virent venir à leur rencontre M.Martin, traînant sespieds goutteux dans des chaussons de feutre et portant, comme un fardeau hors de saison, son vaste raglan vert. Cette apparition les étonna un peu, car le mystérieux personnage ne quittait ordinairement le débit, après ses repas, que pour regagner la rue des Rigoles et remonter dans sa chambre où personne ne pénétrait.
— L'air du cabaret vous est malsain, aujourd'hui, citoyen? demanda Mazoudier.
L'Émigrant fit un geste d'indifférence et s'adressant à Rabouille :
— Excusez-moi... J'ai pris la liberté de vous relancer, parce que je ne veux pas plus que vous imiter ces bavards qui crient leurs projets sur les toits. Je ne suis pas bon à grand'chose, mais puisque vous avez entrepris de renverser la colonne, je rachèterais volontiers une erreur de ma vie, en vous aidant, moi
aussi, à tirer sur la corde. Voilà ce que je tenais à vous dire.
Embarrassé, redoutant Taveu, pénible à entendre, de quelque ancienne turpitude, Rabouille se taisait. M. Martin reprit :
— Je sais bien que vous ne me connaissez pas. . .Peutêtre croyez-vous, comme tout le monde dans le quartier, que je suis un caissier infidèle, un agent de Versailles, un forçat en rupture de ban, un espion allemand, un misérable enfin, cachant sa faute ou une mission honteuse. Aucune de ces suppositions n'est fondée, faitesmoi l'honneur d'en être convaincus. Mon aventure est infiniment plus simple, et ce que j'ai à me reprocher ne me rend pas indigne de votre estime. J'étais, avant la guerre, instituteur dans un département du Nord. J'y vivais seul avec maman, veuve, âgée et infirme. Pendant vingt-cinq ans, toutes les heures que me laissait ma classe lui ont appartenu. C'était comme un pensionnaire que j'avais, très délicat, très difficile, entier dans son affection, mais si tendre, si absorbé en moi! Chaque soir je couchais maman, je bordais son lit et puis, je lui racontais des histoires pour l'endormir. Je n'ai de souvenirs d'enfance que ceux-là. De son fauteuil, au coin de la fenêtre, ou poussé dehors, quand il faisait beau, .elle goûtait toutes les satisfactions que procure un dessein accompli à force de volonté et de sacrifices. Elle s'était juré que je serais maître d'école, et j'avais réalisé docilement un rêve de paysanne ambitieuse, contrariant ma propre inclination, afin de ne pas ajouter l'incurable chagrin d'une déception aux amertumes de l'infirmité. La mort de maman me rendit ma liberté, mais lorsqu'il était bien tard pour la faire fructifier. Néanmoins, grâce au petit héritage que je recueillis, trois mille francs, il me fut permis de quitter renseignement où je végétais. Je vins à Paris, avec l'idée d'augmenter, par un travail indépendant, des ressources trop faibles pour subvenir longtemps à des besoins, même modestes, comme les miens. Et, faute
de trouver une occupation à la fois dans mes moyens et dans mes goûts, je songeais à m'embarquer pour lAmérique, à rejoindre dans l'Etat de Flowa un ami de jeunesse qui poursuit là-bas, en compagnie d'Icariens dissidents, la vaine entreprise de Cabet ; j'avais déjà fait mes préparatifs de voyage et acheté cette casquette qui m'a valu mon surnom à Belleville, lorsque la guerre éclata. Je différai mon départ, parce qu'on n'a point tous les jours, n'est-ce pas? l'occasion d'assister à une tourmente pareille. Quand Paris eut capitulé, j'envisageai à nouveau les avantages de l'exil. Ils me parurent moins sérieux. Des lettres que je recevais de la communauté icarienne me dissuadaient d'y rentrer. Là pas plus qu'ailleurs, ne régnaient la justice et la concorde. Alors, à quoi bon s'expatrier? Vint la proclamation de la Commune, qui fit tomber mes dernières hésitations. J'étais curieux de vous voir à l'œuvre, bien que je n'eusse aucune illusion sur l'issue d'un mouvement trop entaché de politique pour avoir une grande portée sociale. Vous êtes en train de me donner raison, mais je n'ai pas tout de même perdu mon temps. Le spectacle d\ine expérience comme la vôtre est toujours intéressant. Ce n'est point que j'aime toutes les péripéties de la pièce, ni, encore une fois, que je conserve le moindre doute sur le dénouement. Mais la fatalité de ce dénouement est une raison de plus pour que je ne vous abandonne pas. Je veux encore voir ça... C'est au milieu de vous, somme toute, depuis le 18 mars, que j'ai passé les meilleurs moments de mon existence. Ce que j'ai entendu débiter de bêtises est inimaginable ! Mais j'en ai entendu débiter bien d'autres en province, et je suis certain que les émigrés de Versailles ne le cèdent à personne en absurdité. Cette absurdité est seulement plus vile, car elle aie caractère de l'égoïsme et de la réflexion. L'humanité est partout féroce, lâche et stupide, mais à des degrés différents. Entre le gras et le maigre, l'afïamé et le repu, l'oppresseur et l'opprimé, mon choix est fait, et puisque je dois
mourir quelque part, autant que ce soit chez vous, en famille. Je n'ai plus longtemps à attendre. Il est probable que mon compte sera réglé par les Versaillais quand ils prendront Paris... ce qui ne saurait tarder. Je suis à peu près sûr maintenant d'aller jusque-là..., car nous sommes, la Commune et moi, au bout de notre rouleau.
— Oh! on vit vieux avec des rhumatismes, dit Mazoudier, qui avait ralenti le pas, comme Rabouille, afin que le podagre pût les suivi^e.
Mais celui-ci reprit :
— Vous ne me comprenez pas. Ce n'est point de ma santé qu'il s'agit. En m'installant à Belleville, j'ai fait, de l'argent liquide m'appartenant, vingt-quatre parts égales. Je les dépense exactement, mois par mois, depuis deux ans. C'est vous dire que je suis arrivé à la dernière. Quand je n'aurai plus de quoi payer mon gloria chez Ferdinand, je saurai ce qui me reste à faire. Je ne veux pas qu'on me croie disposé à profiter de la situation, comme un Quélier ou un Jéricho. Je veux finir proprement, sans rien devoir à personne. C'était un principe de maman...
— Il a du bon, fitMazoudier, aussi pointilleux sur ce chapitre que l'Émigrant.
— Vous parliez tout à l'heure d'une erreur à racheter, dit Rabouille entraîné à la sympathie par l'accent sincère de ce vieil homme, confit, comme un gosse; en sa maman...
— Justement, répondit M. Martin. C'est l'erreur d'un enseignement funeste, répandu par moi, que je désire réparer. Quand je songe aux esprits que j'ai faussés, aux notions de justice que j'ai inculquées, à l'histoire que j'ai apprise aux enfants, à tout ce que j'ai proposé à leur respect, à leur admiration, pendant plus de vingt-cinq ans, je suis épouvanté de ma responsabiUté I Les événements m'ont ouvert les yeux ; à votre contact, je me suis décrassé moi-même. Tout ce que vous avez dit contre la Colonne, ce qu'elle re-
présente de fausse gloire, de mensonges entretenus, je le pense aujourd'hui. Et j'ai passé ma vie à professer le contraire !
— N'avez-vous donc jamais essayé de réagir? demanda Mazoudier,
— Au moindre écart, j'eusse été brisé comme verre et c'est, je le répète, un coup que maman n'aurait pas supporté. Mais, à présent qu'elle n'est plus, je puis brûler ce que j'ai fait adorer. J'offre mon repentir en expiation, étant trop vieux pour recommencer ma carrière et conformer mon enseignement à la haute vérité morale que vous m'avez révélée. Comprenezvous maintenant pourquoi je réclame une place parmi vous? Je voudrais qu'il fût dit plus tard, dans les fastes de la civilisation, qu'un instituteur était avec les ouvriers qui déracinèrent de leurs mains ce mat de cocagne odieux, savonné de sang et de larmes ; ce chêne dépouillé de ses branches et creux, dont l'humanité, par conséquent, ne saurait espérer ni fraîcheur ni ombrage. Pour pénétrer, parles yeux, dans les consciences qui s'éveillent, la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen a besoin d'images. En voici une : la Colonne abattue. C'est l'image la plus propre à illustrer l'article fondamental voté par la Convention : « Le but de la société est le bonheur commun. » Le jour où la chute de la Colonne consacrera ce principe, le vieil instituteur que je suis pourra disparaître : il aura fait réellement sa première classe et montré la voie aux maîtres d'école qui lui succéderont I
Rabouille prit la main de l'Émigrant et la serra; Mazoudier le regardait avec émotion .. Une cloche, derrière le mur de clôture d'un jardin, appelait des élèves à la récréation ; deux moineaux sautillaient dans la rue paisible, à quelques pas des promeneurs qui ne les effarouchaient point. Des inscriptions, gravées à la pointe du couteau, s'espaçaient sur la muraille, les unes toutes fraîches : Vive la Commune! M... j^our foutriquet! d'autres déjà presque effacées : A bas
Badinguet! Ducrot est un sot! Trochu est un cul!
Il y eut un silence pendant lequel les trois hommes éprouvèrent la joie de vivre en harmonie, bercés sur le cœur apaisé du faubourg. Puis, un tambour lointain les ramena à la réalité.
Alors, Rabouille achevant de rompre le charme, dit :
— Hélas ! Je ne demanderais pas mieux que de vous associer à notre besogne. Mais vous n'y êtes point préparé, tout au moins par vos aptitudes physiques. Ce sont des charpentiers, des terrassiers ou des mécaniciens comme moi qu'il faut. Nous viendrons plus vite à bout du monstre. Il n'y a pas de temps à perdre, car nous partageons vos appréhensions sur le sort de la Commune. Nous devons nous hâter, si nous voulons laisser un souvenir plus durable que la pierre et le bronze..., un souvenir qui défiera les balles, la défaite et les représailles.
L'Émigrant, las d'une promenade à laquelle ses pieds paresseux n'étaient plus accoutumés, s'arrêta au milieu de la chaussée et dit :
— Vous avez raison. Je ne suis pas capable d'un service actif..., je ne suis bon à rien..., à rien...
Rabouille protesta, et une espérance fugitive passait dans sa protestation, comme les moineaux descendus des branches dans la rue.
— Allons donc ! Vous le disiez vous-même tout à l'heure: c'est, pour votre conscience avertie, l'occasion de se libérer en libérant les autres. Laissez les jeunes et les valides apporter la main-d'œuvre à notre cause et gardez-lui, pour qu'elle nous survive, votre pensée mûre et lucide. 11 ne manque pas d'enfants... de l'âge d'Adrien... que l'on vous confiera volontiers pour les former. Ils apprendront de vous pourquoi nous sommes morts et ce qu'on attend d'eux. Votre rôle commencera quand le nôtre sera terminé. Vous cultiverez les germes que nous semons.
M. Martin secoua sa barbe grise : — Je me souviens d'une remarque de Proudhon... Je n'en garantis pas
les termes, j'en indique le sens : « L'Europe est grosse d'une révolution sociale. Mais ne mourra-t-elle pas avant d'accoucher? » On peut en dire autant de la Commune.
— 'Non, fit Mazoudier. A la Commune s'applique plutôt un autre mot de Proudhon : « Il faut tuer Fenfant pour sauver lanière. » Ils tueront la Commune, mais la République en réchappera.
— Oh ! la République..., reste à savoir ce que les républicains en feront... Rappelez-vous 48...
— Justement. Vous serez là pour la prémunir contre de nouvelles imprudences.
— Trop tard ! Plus bon à rien, je vous dis.. Si... bon tout au plus à me faire crever le casaquin derrière une barricade, à condition toutefois qu'elle ne soit pas trop loin d'ici, au bout de ma rue, et que je puisse y descendre au dernier moment, en chaussons, sans cérémonie. Et encore, ne suis-je pas sûr que mes sacrés pieds me porteront!... Enfin, j'aurai toujours la ressource de tirer de ma fenêtre et je serai fusillé dans mon lit, ce qui m'évitera au moins un dérangement.
— Écoutez, il me vient une idée, dit Mazoudier, qui voulait donner à son interlocuteur une preuve immédiate de confiance et d'estime. La Commission municipale m'a offert la place d'un de nos camarades, nommé Husson, qui a demandé bravement à être relevé de ses fonctions et incorporé dans un bataillon de marche. J'ai refusé, bien que cent sous par jour, au lieu de trente, ne soient pas à dédaigner par le temps qui court. Mais chacun son goût, n'est-ce pas ? J'ai encore bon pied, bon œil, un rond de cuir n'est pas mon affaire.
-— En effet, c'est plutùt la mienne, dit amèrement M. Martin.
— Vous m'entendez mal, fit vivement le relieur, qui craignait d'avoir désobligé l'impotent. Je voulais dire que les questions municipales vous sont moins qu'à moi étrangères, car vous avez été sans doute, comme la plupart des instituteurs de campagne, secrétaire de
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mairie. Vous pouvez donc, plus que tout autre, nous être d'un grand secours dans la réorganisation des services administratifs, qui laissent beaucoup à désirer. D'ailleurs, ne vous imaginez pas que l'emploi est sans danger. Si nous sommes vaincus, comme vous paraissez le croire, ne vous dissimulez pas que Tusurpation de fonctions vous expose à quelques petits désagréments.
— Eh bien, cela me décide, dit FÉmigrant en soulevant ses pieds pesants ; je vous autorise à poser ma candidature. Mais c'est tout de même humiliant, à mon âge et solitaire, de vous voir partir et d'être incapable de vous suivre. A qui ferais-je faute, pourtant, si je ne revenais pas? A personne. Ce n'est pas comme vous, monsieur iMazoudier, ni comme vous, monsieur Rabouille...
— Oh ! moi... fit celui-ci, d'un geste refusant le bénéfice des regrets.
Mais l'Émigrant et Mazoudier témoignaient de concert, imperceptiblement, qu'ils ne croyaient pas leur compagnon sur parole et qu^ils lui connaissaient un attachement valant la peine de vivre.
Ils retournaient encore une fois sur leurs pas, lorsqu'ils aperçurent de loin, à Tentrée de la rue, le petit père Bagarre et sa fille qui se disputaient. Ninie, très excitée, criait au vieux^ dans la figure :
— Je te dis que je n'irai pas, là, comprends-tu, à la fin ? Ah ! ça, tu n'es pas honteux de me proposer une chose pareille ? Tu ne devines donc pas son idée, en m'attirant chez lui, sous prétexte de faire son ménage? J'ai dit : Non, c'est non ! Et je ne lui conseille pas de rùder autour de moi, tout capitaine qu'il est...
Le garçon de place baissait la tête, balbutiait des raisons, de profil comique avec le gland de son bonnet de police et le gland de sa barbiche, qui remuaient ensemble. Il profita de l'approche des trois hommes pour s'esquiver, tandis que la cravatière prenait son parti de leur rencontre.
— Quoi donc, Ninie, dit le mécanicien, le torchon bi'ùle ?
Elle hésita une seconde, près d'avouer les causes de leur querelle ; puis, la présence de Mazoudier, de monsieur Martin, un sentiment confus de pudeur aussi^ la retinrent, et comme elle doutait qu'ils eussent tout entendu, elle crut pouvoir leur donner le change.
— C'est toujours la même chose I On fait boire papa..., rapport à ce que je ne suis plus là pour le surveiller. Alors, tous les soirs, quand je rentre...
— C'est vrai, dit Rabouille, on ne vous voit plus depuis quelques jours. Vous travaillez donc dehors?
— Oui, j'ai trouvé de l'ouvrage, de l'ouvrage pressé même. On veille. C'est rue des Terres-Fortes, dans le quartier des Quinze-Vingts... Ah! m'sieu Rabouille, vous devriez bien, pendant que je ne suis pas là, raisonner papa... Il vous écouterait peut-être, vous...
— Je ne demanderais pas mieux ; mais c'est que je suis moi-même occupé toute la journée maintenant.
— Ah!
Ninie surmonta un léger dépit et, forçant sa gaieté :
— Allons, tant mieux ! dit-elle. V'ià F commerce qui reprend !
YII
Le 4 mai, dans la matinée, Lacouture reçut de son neveu Géran la lettre suivante :
« Mon cher oncle,
« Je m'empresse de l'apprendre une nouvelle qui te sera agréable. Je comptais te la porter moi-même aujourd'hui, mais j'ai d'autres devoirs à remplir. La Commune, dans sa séance d'hier, s'est occupée de la Colonne Vendôme. Les ingénieurs ont dû s'avouer incapables de la faire tomber demain, comme c'était leur intention. Ils ajournent l'exécution au 8 mai. Le Journal Officiel doit publier une note à ce sujet. Tu liras d'autre part, sans doute, cette déclaration d'un membre de la Commune, savoir : que le Comité de Salut public désire faire tomber la Colonne au moment oiiron procédera à la démolition des statues de Paris; qu'il est aussi aisé de renverser la Colonne tout entière que la statue seule, etc., etc.. Mais rassure-toi et rassure tes vieux compagnons d'armes : on ne touchera
pns plus à la Colonne le 8 quels 5. Cest moi qui vous In dis. A bientôt, de vive voix, des renseignements plus complets.
(( Ton neveu affectionné.