DÉMISSION
DE Thiers, Mac-Mahox et Ducrot,
les rongeurs du peuple...
Défense d'y touclier!
Un gamin aperçut Lacouture et cria :
— Par ici la couronne !
Cassavoix s'arrêta :
— Prends garde à toi, crapoussin !
Un second gamin rassura le premier :
— Aie pas peur... C'est toujours pas celui-là qui t'allongera les oreilles.
Mais, dans le moment même quil avertissait son camarade, le pied de Cassavoix le frappa au bas des reins.
— Comment trouves-tu que je te trouve? dit le manchot.
Des passants applaudirent discrètement à la correction, tandis que les drôles, honteux, s'éclipsaient.
— La foule est avec nous, dit Gassavoix.
Mais Lapuchet, qui n'en pouvait plus, grommela :
— Avec nous, avec nous..., c'est tout de même étonnant que pas un de ces particuliers-là n'ait l'air de se demander où nous allons, avec notre couronne !
— C'est sans doute qu'ils le savent, observa Prophète.
— On a beau dire, reprit Lapuchet, les autres années, tu te sentais moins seul..., tu donnais à penser que tu allais à un rendez-vous plutôt qu'à un enterrement...
— Le fait est qu'on ne voit pas souvent poindre les schapskas, kolbachs, bonnets à poil et casques, des vieux de la vieille que le Prophète nous annonçait, dit Gassavoix en manière de plaisanterie.
— Peut-être qu'ils nous ont devancés...
Mais c'était déjà d'une voix moins assurée que Prophète émettait cette supposition. Depuis sa dernière visite à la Colonne, la physionomie du quartier avait un peu changé. A mesure qu'ils se rapprochaient de la place, des précautions puériles trahissaient l'émoi des habitants du boulevard et de la rue Neuve-des Capucines. Certains, ' pour se protéger personnellement, arboraient à leur fenêtre, comme pendant le siège, le drapeau de leur pays. Beaucoup de magasins étaient fermés. Et ceux qui restaient ouverts intriguaient d'abord. Des commerçants préoccupés de la commotion qui ébranlerait, pensaient-ils, les maisons les plus voisines, quand tomberait la Colonne, avaient collé sur les vitres et les panneaux de glaces de leurs boutiques, des bandes de papier préservatrices. C'était même, pour quelques-uns, l'occasion de montrer du goût. Le papier, de couleur et dentelé, dessinait des figures géométriques, des festons, des arabesques. On songeait aux personnes recherchées, qui se mettent du coton rose dans les oreilles. Sur le pas des portes, néanmoins,
les gens regardaient avec indifférence les invalides passer. Au coin de la rue Neuve-des-Capucines seulement, Lapuchet entendit un monsieur qui flânait devant les jouets de Giroux, dire en se retournant : c( Pourvu qu'ils n'aillent pas faire une imprudence. Il ne manquerait plus que ça! »
Alors le vieux soldat ressentit, dans ses pauvres pieds, des douleurs plus vives, qui semblaient lui reprocher de les avoir traînés là, contre toute raison.
Cependant, Gassavoix, qui marchait toujours en télo, dit :
— Attention ! nous y sommes.
Ils n'étaient plus, en effet, qu'à quelques pas des tas de pavés barrant la rue de la Paix. Une large ouverture avait été ménagée au milieu, mais les pavés qu'on en avait retirés formaient en arrière, à Tentrée de la Place, un second pan de mur peu élevé et dégradé. Une seule sentinelle gardait la brèche, appuyée sur son fusil. Gassavoix se dirigea vers elle, Féblouissant de la croix et des médailles commémoratives étalées sur sa poitrine.
— Eh bien ! factionnaire, on a donc les yeux dans sa poche ?
Gassavoix avait de la chance : le fédéré était un soldat de l'armée régulière passé à la Commune. Surpris, il rectifia machinalement la position, tandis que défilaient devant lui les quatre invalides. Mais ils n'allèrent pas loin. D'un groupe qui causait autour des faisceaux, derrière le second barrage, un officier se détacha et vint à la rencontre de la délégation quil rabroua.
— Vous avez un laissez-passer?
— Non, répondit Lacouture.
L'officier, un lieutenant, barbu, botté, une large ceinture rouge sous son ceinturon, gourmanda la sentinelle :
— A quoi sert votre consigne, vous, là-bas? Vous savez bien que personne d'étranger à la Place n'y peut pénétrer sans une autorisation spéciale?
— Nous ne croyions pas en avoir besoin aujourd'hui, dit Prophète.
— Ah !... Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que c'est un anniversaire que nous célébrons tous les ans sans permission.
Les quatre vieux en imposaient à Tofficier, quoi qu'il fil pour paraître important et dégagé. Il hésitait. A la fm, il dit :
— Vous êtes d'anciens soldats. Vous savez ce que c'est que la consigne. J'en ai reçu une, je l'observe. Arrangez-vous pour qu'on la lève en votre faveur, si vous voulez ; moi ça ne me regarde pas.
— A qui doit-on s'adresser pour cela? demanda Lacouture.
— Au major de la Place, le citoyen Simon Mayer.
— Faites-nous conduire auprès de lui.
Des gardes de sa compagnie entouraient le lieutenant; l'un d'eux, le dernier arrivé, la pipe à la bouche, dit tout haut, entre deux bouffées :
— Pas la peine. On est en train de le prévenir.
— Qui ça? interrogea l'officier.
— Quelqu'un qui connaît les citoyens.
— Ah ! Eh bien, attendez.
Le lieutenant s'éloigna un peu avec ses hommes. Les invalides se regardaient avec étonnement. Puis, la même pensée leur traversa l'esprit : Géran, le neveu de Lacouture, les avait aperçus et s'employait pour eux.
— 11 y a du bon ! fit Cassavoix, dont la collection de médailles et la mutilation, rivalisant de vertu attractive, défrayaient évidemment la conversation des gardes nationaux de service.
Et, de leur côté, les invalides prirent patience en satisfaisant leur curiosité. Elle avait d'abord pour objet un extraordinaire ragoût d'uniformes. Les défenseurs de la Commune semblaient s'être habillés au petit bonheur, avec la mise bas de plusieurs armées. Les souvenirs du second empire s'y mariaient aux souvenirs du
siège; il en résultait des combinaisons d'un effet cocasse et la chienlit militaire la plus propre à ridiculiser les accoutrements quelconques imaginés par des hommes pour se battre. Tantôt, c'était un garde national en chéchia, pantalon de toile bleue, ceinture bleue aussi et vareuse brune; tantôt un garibaldien rouge des pieds à la tète et la plume de coq au chapeau mou. D'autres portaient, avec le képi à pompon jaune, la capote de mobile relevée en triangle, sur un pantalon de velours à côtes; d'autres encore, au contraire, n'empruntaient de l'ancienne tenue de la ligne que le pantalon garance auquel ils avaient accommodé, qui un gilet en tricot à manches de lustrine, qui un paletot à boutons de cuivre, qui une chemise rouge, une veste soutachée ou bien une longue blouse galonnée et serrée à la taille par un ceinturon. Des francs tireurs, le pantalon dans les bottes, s'enveloppaient dans le manteau gris des chasseurs à pied jeté sur une tunique de grenadier de la garde. Les coiffures n'étaient pas moins variées : bérets de marin, chapeaux de feutre, toques, shakos à crinière, casquettes... ; et la même fantaisie présidait à l'armement où étaient représentés le chassepot, les fusils à piston et à tabatière, la carabine Enfield et même le Snider et le Remington, outre le revolver, privilège enviable des grades supérieurs, qui en reliaussaient leurs insignes.
Le délire du costume avait d'ailleurs détraqué jusqu'aux femmes. Trois ou quatre allaient et venaient sur la place; l'une, jeune et délurée, sous le chapeau tyrolien à plumes rouges, conservait avec le petit tonnelet et la veste à plastron des anciennes cantinières, la jupe et le tablier blanc qui obviaient à la démission de son sexe; mais les autres, .plus guerrières et plus mûres, affublées d'une vareuse et d'un sabre-baïonnette, renfermaient difficilement de gros derrières dans des pantalons à bande rouge et n'arrivaient pas à faire tenir, sous le képi, les galettes de cheveux que d'utiles filets leur plaquaient sur la nuque.
LE PÈLERINAGE DU 5 MAI l^^l
Les travaux de démolition, qui intéressaient davantage Prophète, ne lui parurent pas activement poussés. Autour du piédestal de la Colonne, les échafaudages commençaient, il est vrai, à s'élever, mais le petit nombre d'ouvriers qu'ils occupaient n'annonçait pas un désir très vif d'en finir.
Quant à la vieille et noble place, la place des revues, des triomphes et des apothéoses; la place somnolente, dont le repos n'était troublé, à de longs intervalles, que par de magnifiques fêtes militaires ; la place Vendôme, en voyant la Colonne près de tomber, semblait comprendre que l'heure de sa propre déchéance allait sonner aussi et que ses beaux jours étaient révolus. La disparition de la Colonne, de ce compagnon de sa vieillesse et de sa majesté, la frappait comme un avertissement. Elles vivaient en harmonie. L'une n'éclipsait pas l'autre; on ne les séparait plus; on avait pour toutes les deux la même vénération ; la pierre et le bronze recevaient du temps une patine pareille. La Colonne, d'abord accueillie comme une intruse turbulente, s'était fait aimer de la place pour la belle ordonnance de ses spectacles, dont elle n'abusait pas. La place et la Colonne confrontaient leur prestige. Deux siècles de splendeur considéraient soixante-dix ans de renommée et, dans ce concours d'immortalité, condescendaient parfois à leur laisser la palme. Tous les vieux hôtels se serraient autour de la Colonne, comme une famille indulgente aux jeux de l'enfant gâté et qui s'afflige de le voir s'en aller avant elle. Mais la vaste et froide place continuait à présenter aux barbares un front impassible. La tristesse et un deuil imminent s'ajustaient au caractère de sa grandeur. Du haut d'un fût de trente-quatre mètres, le César d'airain ne l'avait jamais dominée : il restait son pensionnaire. Sous les auspices de Mansart, la Colonne était bien, en vérité, le pensionnaire de la place, comme les invalides étaient, sur l'autre rive, les pensionnaires de l'Hôtel. Les victoires en bas-reliefs et en effigies, trouvaient le même
ttl LA COLONNE
asile que les victoires en chair et en os... Et voilà que le broaze durait moins longtemps que Ihomme! Ceci tuait cela. Des vétérans qui comptaient revivre dans le métal, assistaient à sa ruine et mourraient après lui ! Déjà l'ombre des anciennes demeures, descendue sur la place, préparait silencieusement le drap noir dans lequel la Colonne serait ensevelie...
Un planton de Tétat-major, tout jeune, imberbe, portant une vareuse de laine noire à boutons blancs, un pantalon noir à bande bleu clair, des liouseaux de cuir et un sabre de cavalerie, traversa la place, s'avança vers les invalides, un papier à la main, et demanda, en gavroche :
— Lequel de vous est le Prophète?
Cassavoix fit répéter :
— Qu'est-ce que tu dis, moucheron ?
— Lequel de vous s'appelle Prophète, Timothée?
— Moi.
— Eh ben, vlà un laissez-passer qu'on ma chargé de vous remettre.
— A moi personnellement?
— Dame !
— De la part de qui ?
— Pas du général Trochu, bien sur I
Et le planton tourna les talons, très fier du sabre dans lequel il avait peine à ne pas trébucher.
Timbré par le major commandant la Place et encadré entre deux piques, celle de gauche surmontée d'un bonnet phrygien et celle de droite formant la hampe d'un drapeau orné de cette inscription : République UnwersPÀlcy le titre de permission se libellait ainsi :