LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ
Place Vendôme Laissez passer et circuler librement dans la place Ven-
(lôme^ le 5 mai seulement, le citoijen Prophète, Timo-
tJiée.
Paris, le "J mai 1871,
Le Major de la Place Vendôme, MAYER.
Signature du titulaire :
— C'est singulier que la permission soit à mon nom, dit Prophète.
— Oui, c'est drôle, dit Lacouture, avec un peu de dépit. Ce n'est pas mon neveu qui nous la procure, certainement, car, en supposant qu'il y ait fait mettre ton nom, il ne connaît pas ton prénom, que diable !
— Il ne le connaît pas, assurément, reprit Propliète. Quoi qu'il en soit, la permission doit être valable pour tous les quatre, je présume.
L'officier qui les avait arrêtés en arrivant se tenait à quelques pas ; Prophète le joignit et lui tendit le laissez-passer.
— Il nous donne droit de circuler tous les quatre, n'est-ce pas?
L'officier jeta un coup d'œil sur la permission et la rendit à l'invalide.
— Pas du tout. Elle est personnelle. Allez déposer la couronne où vous voudrez. Vos camarades vous attendront.
Les quatre délégués se consultèrent.
— Vas-y, dit Lacouture. Nous n'obtiendrons rien de plus et c'est humiliant pour nous d'insister.
Les autres étaient de cet avis ; Lacouture confia la couronne à Prophète, qui se dirigea vers la Colonne, à travers les faisceaux, les gardes désoeuvrés, les ustensiles de campement et les cantinières versant à boire. On le regardait passer sans trop d'étonnement, et son malaise, sa hâte vers le but, s'accroissaient de cette indifï'érence. Il eut préféré une attitude hostile pour la
braver. Il se sentait rapetissé par la tolérance de ses adversaires, et il ne croyait pas que la distance fût si grande de la rue de la Paix au pied de la Colonne.
Il y parvint enfin et accrocha la couronne aux fers de lance de la grille qui entourait le monument. Il ne pensait à rien, qu'à l'ennui de refaire, en sens inverse, le même chemin si long, si pénible... Il ne remarqua même pas, en cet instant, l'abandon du lieu de pèlerinage que pas une autre main n'avait fleuri. Il était, à l'autel, non plus le prêtre qui prie, mais le bedeau qui époussète. Il changeait la messe en corvée, du moment que son àme n'y participait pas. Il apportait dans l'acs complissement de son pieux devoir, les préoccupationdomestiques de ces veuves qui veulent le toipibeau de leur époux bien rangé, comme leur ménage, et perdent en soins futiles le temps de leur visite. Il était l'esclave d'une habitude, plutôt que celui d'un culte et d'une mémoire.
Comme il finissait d'accrocher la couronne à la grille, au moyen d'un fil de laiton qu'il avait pris la précaution d'emporter, il entendit une voix qui disait, au-dessus de lui :
— Puisque tu l' connais, c't'invalo, pourquoi que tu n\ dis pas bonjour?
Il leva la tête assez vite pour voir, sur l'échafaudage dont le plancher aftleurait le soubassement delà Colonne, Rabouille qui se retournait sans répondre.
Alors, il comprit.. , il comprit que la faveur accordée, il la devait à son pire ennemi, et son cœur en fut profondément ulcéré...
Mais il n'avait pas vidé le calice. L'ouvrier questionneur, lâchant Rabouille, s'adressait maintenant au pèlerin mortifié, pour le mortifier davantage. Il montrait la première plaque de bronze descellée au ras du fût, afin de permettre d'atta.quer la pierre en sifflet et il gouaillait, avec laccent du faubourg :
— Hé! vieux, vous vous trouvez là bien à point pour constater que le monteur en bronze nous a monté le
coup. Regardez-moi ça... A quoi que ça ressemble? Cinq millimètres de bronze et la pierre tout de suite par dessous ! Avions-nous raison de dire qu'il s'était toujours foutu du peuple? Douze cents canons làdedans? Allons donc! Aussi, ce que les grenadiers font une gueule! Il y en a qui ont le nez mangé... C'était bien la peine de leur promettre plus de bronze que de pain! Ah! là, là... Quel déchet, mon empereur! De loin, ces machines-là, c'est quelque chose... Mais faut voir ça de près. De la camelotte, je vous dis, de l'esbrouffe, un étui de cartouche à blanc, un tube en zinc ! Tout le bronze, le bonhomme qui est là-haut Ta gardé pour lui. Epluchez l'os, les grognards; ce qui reste après est pour vous ! Image de la gloire !..-
Tandis que l'ouvrier débitait ce boniment, Rabouille s'était éloigné davantage, puis avait disparu. Prophète se mit en retraite, comme un vaincu moins accablé par sa défaite que par la générosité du vainqueur.
Toujours isolés, à l'extrémité de la place, ses compagnons l'attendaient.
— Ehbien, demanda Lapuchet, yen avait-il d'autres?
— D'autres?
— Oui, d'autres couronnes, des bouquets?
— Non, répondit sèchement Prophète.
— On t'a contrarié? dit Lacouture, qui ne comprenait pas la mauvaise humeur de son camarade.
— Veux-tu que je te dise? fit Prophète. Si j'avais su à qui je devais la permission de circuler..., tu parles de quelqu'un qui ne serait pas ici !
Et, jusqu'à l'Esplanade, il ne desserra plus les dents. Lapuchet traînait ses pieds douloureux en causant avec lui-même ; Lacouture s'appuyait plus lourdement sur sa grosse canne à poignée de corne, et Cassavoix, absorbé, en oubliait d'appeler l'attention des passants sur ses médailles en montre. C'était bien l'impression d'une retraite que donnaient les quatre invalides, sur un rang, sans armes, décimés, impuissants... Ils illustraient le vers de Hugo :
Pour la première fois, l'aigle baissait la tête. ..
L'oiseau de proie ea eux mourait de ses blessures. L'œil unique de Lapuchet s'éteignait, dans un profil quelconque ; les ailes de Gassavoix, réellement cassées, n'avaient plus un battement, et le crochet de Prophète cessait d'affecter la forme d'une griffe qui a démesurépoussé...
Sur l'Esplanade ils hrent une pause.
— Passons-nous par l'avenue de La Motte-Piquet? demanda Gassavoix. Ghapelard et Bibroque y attendent des nouvelles.
— Moi, je rentre directement, dit Prophète.
— Moi aussi, dit Lacouture.
— Moi aussi, dit Lapuchet.
— J'irai donc seul, reprit Gassavoix.
Et ils se séparèrent.
Le retour de la délégation était guetté, sur l'avenue, par Glavquin dans sa petite voiture. De temps en temps, depuis une heure, il quittait le cabaret : An Voltigeur de la Garde et poussait une reconnaissance jusqu'au boulevard de la Tour-Maubourg. Get exercice lui procurait un certain soulagement. L'impatience lui rendait presque des jambes. Il se sentait revivre sous le tablier de cuir qui les recouvrait. Il se voyait déjà debout, cinglé par le coup de fouet d'une émotion intense. Aussi s'empressa-t-il à la rencontre de Gassavoix quand il l'aperçut. Seul?... Il eut une minute la pensée que les autres étaient retenus prisonniers ou bien avaient été massacrés, et que, réchappé du désastre, Gassavoix en apportait au moins le récit pathétique.
— Eh bien?
— Eh bien, dit tranquillement le manchot, je nai pas pu les décider à m'accampagner. Ils étaient fatigués.
— Tout s'est donc bien passé ?
— Mais, oui... à peu près.
— Gomment... à peu près? interrogea Glavquin soulevé à demi par un reste d'espoir.
— Le Prophète a eu un embêtement..., je ne sais pas lequel, par exemple. Enfin, nous avons pu déposer la couronne. Ils n'ont pas osé nous en empêcher, tout de même. C'est le principal, pas vrai ?
— Sans doute, dit Clavquin, sans conviction.
Il ajouta, songeant à des complications possibles :
— Croyez-vous que les journaux en parleront?
— Je le crois. J'ai obligé leur factionnaire à me saluer et le Prophète a traversé la place, comme à la parade.
— Prophète... seul ?
A cette question, le hâbleur reparut en Cassavoix :
— Parbleu 1 C'était pas besoin de quatre hommes pour la porter, cette couronne. On aurait eu l'air de caponner.
Ils arrivaient, Fun roulant à côté de l'autre, à la porte de la brocanteuse.
— Vous vous arrêtez là? dit Clavquin.
— Oui, fit Cassavoix, mais je n'entre pas. Allez m'attendre au Voltigeur de la Garde, où Feuillette doit être. Le temps de mettre au fait Chapelard et Bibroque, et je vous rejoins.
Le taudis de La Canapé, aussi bien,, justifiait, rien que par son aspect, la répugnance de l'invalide à conduire « se^ fillettes » dans un endroit mal famé. Etroite, basse, sordide et comme affaissée sous-le poids d'une maison obèse, à deux misérables étages et couverte en tuiles, la boutique de la brocanteuse disparaissait presque, au dehors, sous les sales défroques et le rebut de toute sorte qui lui servaient d'enseigne. Une vieille malle sans couvercle, parmi les clous, la ferraille, les tuyaux de poêle, les chenets, les outils, contenait des débris du premier Siège : aigles provenant des anciens shakos de la garde nationale, plaques de ceinturons ornées de grenades, boucles, aiguilles, ressorts et bouchons de fusils, gamelles, bidons et quarts, tout le petit équipement comme ramassé sur les traces dune compagnie en déroute. Il semblait même qu'on l'eût déshabillée
tout entière pour assortir cette succursale du carreau du Temple, ce décrochez-moi excentrique. Au mur éraillé, aux volets rabattus, pendaient, avec des blouses et des tricots usés, des pantalons à franges et des paletots décolorés, montrant la corde, des vareuses et des tuniques de gardes nationaux, des chaussures éculées, des guêtres déchirées, des buffleteries du règne de Louis-Philippe, des havresacs au poil galeux, des képis à pompon vert, des shakos et des casques de cuir bouilli ayant appartenu aux mobiles, et jusqu'à une schabraque de cent-garde, galonnée d'or éteint et trouvée le soir du 4 Septembre, dans la boue, à l'Ecole Militaire; tout cela sentant la crasse, la sueur, la vermine et le parapluie mouillé. Un devant de cheminée représentant Le retour du Conscrit s'accotait contre une table en bois blanc sur laquelle achevaient de moisir une demi-douzaine de vieux livres, des liasses de feuilletons d'Elie Berthet, de Pierre Zaccone et de Ponson du Terrail, des cadres piqués et vacants, des serrures et un porte-manteau oii manquaient des patères. Quant aux objets exposés à l'intérieur, il était difficile de s'en faire une idée, à un mètre de distance, tant la poussière avait opacifié les carreaux. On distinguait mal, comme à travers une épaisse gaze, des fragments de porcelaines à fleurs gagnées dans les fêtes, des chandeUers oxydés, des coffrets en coquillages... Enfin, en guise de rideaux interceptant davantage la lumière, le Siège avait fourni quelques images malpropres, sanie de la caricature et du pamphlet, arrêtées un moment dans leur course à l'égoùt. Mais, parmi ces images, Cassavoix eut la satisfaction de ne plus voir deux ordures qui l'avaient particulièrement indigné quelques jours auparavant. L'une montrait l'Impératrice nue, sur un billard autour duquel de vagues joueurs s'apprêtaient; l'autre image mettait cette légende : « M'sieu l'curé n'aime pas les os... » sous une charge dont la cousine de F Empereur, costumée en religieuse égrillarde, faisait les frais.
Pour la porte de Tignoble l)ric-à-brac, on n'eût pas su dire si elle était ouverte ou fermée, car elle se ca-. chait elle-même, honteuse, sous des débris sans nom de bois, de carton et de linge. Il fallait, pour pénétrer dans la boutique, soulever un vieux tapis déroulé, dont le soleil, les verset l'usure, avaient attaqué la trame. Enfin, la maison était numérotée par un souvenir de tirage au sort, qui surmontait le linteau et marquait un lien symbolique nécessaire entre la brocante civile et la brocante militaire, desquelles vivait La Canapé.
Cassavoix appela :
— Ghapelard ! . . . Bibroque ! . . .
Bibroque écarta le tapis qui tenait lieu à la fois de store et de portière, passa la tête et dit, comme s'il eût été chez lui :
— Vous n'entrez pas? Entrez donc.
— Non, fît Cassavoix, il est trop tard.
— Dommage! on aurait débouché une fiole... Et là-bas... pas d'avanie?
Brièvement, Cassavoix raconta le pèlerinage, le peu d'obstacles qu'il avait rencontré.
— Bono ! Bono, besef î Rô ! Rô ! béni Kelb ! interrompait de temps en temps Bibroque, à qui vingt-cinq mots d'arabe, jamais oubliés, permettaient de traduire pittoresquement une colère ou une joie excessives.
Il crut devoir, ensuite, revenir à la charge :
— Alors, vrai... c'est pas le jour de faire monter de la cave une jeune personne de haute volée?
Cassavoix refusa encore. Quatre heures moins le quart; il n'avait que le temps de rentrer...
— Pour le premier roulement de la gueule, dit Bibroque. C'est juste. Excusez-moi si nous ne vous accompagnons pas. On gobichonne en ville, aujourd'hui.
Il leur arrivait souvent, depuis un mois, de dîner en ville, Chapelard et lui. Tout leur était un prétexte à bombances depuis que La Canapé, l'amie de Bibroque, avait procuré une « moukère » à Chapelard, dit Fou d'amour. Les deux couples ne ' se quittaient plus, se
réunissaient chaque jour chez la brocanteuse, où ils improvisaient, en famille, de joyeux frichetis. Chapelard et Bibroque formés en Afrique, à Técole de Canrobert, étaient restés les dignes élèves de ce chef qui ordonnait à ses zouaves et à ses chasseurs d'Orléans, sous peine de prison, de ne jamais conserver un sou vaillant, fûtce leur sou de poche, de tout manger et de tout boire, le parfait militaire tenant d'autant moins à sa peau qu'il n'a qu'elle à défendre.
La Canapé était une forte femme d'nne cinquantaine d'années, qui n'avait pas froid aux yeux et en eût remontré, sur bien des chapitres, aux deux anciens soldats d'Afrique. Elle avait roulé autant qu'eux et son expérience se combinait avec la leur, pour le succès de trafics louches auxquels ils prêtaient la main et même la poche, car ils remplaçaient par les pans de leur capote, l'ancienne culotte-abîme des zouaves, parfaite receleuse de butin. Intermédiaires diligents et discrets, ils pilotaient aussi les invalides dans l'embarras, qui avaient une «. "lessive » à faire, quelque chose à bazarder. Sur les indications de Bibroque et de Chapelard, La Canapé allait enfin jusqu'à consentir de petits prêts usuraires à ceux de leurs compagnons dont les parents à leur aise pouvaient répondre. A cet égard, personne ne possédait de meilleurs renseignements que les deux compères et c'était à eux encore qu'elle se fiait pour avancer des sommes légères sur les pensions que comportent la médaille militaire et la croix.
La Canapé était dissolue, complaisante et gaie. On ne s'ennuyait pas avec elle. Peut-être avait elle été jolie; il n'y paraissait guère en tous cas. L'âge l'avait épaissie, couperosée, défaite, et elle était, en outre, détigurée d'une façon singulière par une enflure de la lèvre supérieure, qui faisait croire qu'une guêpe l'avait piquée.
Son amie (et celle de Chapelard depuis trois semaines), connue à Grenelle sous le nom de La Flotte, était la femme d'un marin de la Commune fait prisonnier le 4 avril, par les Versaillais, sur le plateau de
Chàtillon. L'absence de son homme risquant de se prolonger, elle y remédiait tant bien que mal. Petite et sèche, avec une ombre de moustaches, quelques poils au menton et des dents maladives, elle était un peu plus jeune que La Canapé et d'une humeur moins égale. La misère Tavait portée à Taigreur, à l'envie et à l'ingratitude. Mais Chapelard, par ses facéties, son entrain habituel, parvenait tout de même à la dérider.
« Au fond, disait La Canapé, se félicitant de son bon office, ils sont très bien assortis. »
L'arrivée de Cassavoix avait dérangé une partie de bezigue que faisaient les deux ménages dans la boutique, au milieu d'un extraordinaire amas de meubles boiteux, de literie éventrée, de paquets de chiffons et d'habits, d'ustensiles à tous usages.
— Qui cest? demanda La Canapé, quand Bibroque eut expédié Cassavoix.
Bibroque nomma son camarade.
— Ah ! oui, çui-là qui te fait le poil ! observa la brocanteuse, se rappelant que Cassavoix était manchot des deux bras, tandis que son amant n'en avait perdu qu'un. Elle ajouta : « Pourquoi qu'il n'est pas entré? »
— Merci! s'écria Chapelard. Il nous aurait rasés sans savon.
Bibroque révéla le sentiment de pudeur auquel il attribuait cette abstention. La Canapé s'en divertit, mais La Flotte s'en formalisa.
— Oii croyait-il donc venir? dit celle-ci.
— Où l'on ne va pas en famille, parbleu !
— Ma famille vaut bien la sienne...
— Paix, la moukère ! jeta Chapelard. Respect à l'innocence et aux principes! Nous marquons quatre-vingts de monarques, n'en déplaise à vos opinions avancées. A toi, fiston...
Quoique manchot, Bibroque jouait aux cartes aisément, les déployait en éventail dans son unique main, les posait sur la table et les y reprenait après chaque levée.
Chapelard fit claquer sa langue.
— La partie terminée, n'êtes- vous pas d'avis les petits agneaux, qu'on reniflerait bien quelque chose?
— Ma foi, un verre de chiendent ne serait pas de refus, dit Bibroque.
— Allons, vous serez servis, vieilles lames, dit La Canapé.
— Trempe-nous, l'armurière, trempe -nous !...
— Pour lors, on n'aura pas longtemps la pépie. Cinq cents! annonça Chapelard. Passe-toi ça entre les dents fiston, pour voir s'il y a un nœud !
Et, debout, il entonna sa chanson favorite, La Marseillaise des Zéphirs :
Le zt'pliir, armé de son verre
Fait la loi.
Au cabaret comme à la guerre,
C'est un roi.
Voilà du zéphir.
L'incroyable histoire, Enfant de la gloire.
Ami du plaisir...
A quoi, Bibroque, pour n'être pas en reste, répondit par Le Soldai d'Afrique:
Turcos! Blidah!
Bouffarick et Mascara,
Bas ta !
La Canapé s'était levée aussi ; elle alla chercher quatre verres et un litre d'eau-de-vie; et comme il était à moitié vide :
• — Il me semble qu'on a pas mal vendu, aujourd'hui, dil-elle. Ah! vous en êtes des pratiques! Pour un trou sous le nez, vous pouvez vous vanter d'en avoir un !
— Au bord du trou la culbute 1 s'écria Bibroque, le coude en l'air et la dalle en pente.
— Et puis c'est pas tous les jours anniversaire, hein, vieux? dit La Flotte à Chapelard.
Mais celui-ci, vaguant dans la boutique encombrée, avait découvert un tas de vieux souliers qui l'intriguait :
— Quoi donc ! On a fait une razzia?
— Ça vient de loin, répondit évasivement La Canapé.
— Les pieds qui étaient dedans venaient de loin aussi , dit Chapelard.
Il évoqua des souvenirs : — Hé I Bibroque, te rappelles-tu la marche de nuit des savetiers, le 3 janvier 55, au ravin des Carrières ?
— La nuit qu'on s'est rhabillé à l'œil, des pieds à la tête...
— Encore un de vos coups de chapardage, mauvais sujets, dit La Flotte, engageante. Contez-nous ça, si c'est pas abuser de vos instants.
Bibroque condescendit : — Çui qui n'a pas vu ça n'a rien vu ! comme dirait l'autre. Quelle débine ! Rien sous la dent, rien sur la peau..., par quinze degrés de froid ! Les sabots et les criméennes, expédiés de France aux troupes du siège, n'arrivaient toujours pas. On ne pouvait pourtant pas aller dans la neige comme des petits Saint-Jean... Alors, on décida de se requinquer aux Grands Magasins de l'Abattoir... C'est le nom d'une batterie autour de laquelle on s'était tué et retué au mois de novembre. Français, habits rouges et Moscos de la veste à Pol, avaient été enterrés là ensemble. On n'avait qu'à se baisser pour en prendre...
— Pour prendre quoi ?
— Du linge, des chaussures et des vêtements, parbleu! Nous n'étions pas les premiers. D'autres que nous avaient déjà eu la même idée, de sorte qu'on dérangeait quelquefois les morts pour rien. C'est par les bottes qu'on commençait. Celle des Russes nous convenaient le mieux; celles des Anglais étaient trop grandes. Prophète dit bien : Français et Goddems n'ont pas le même
pied. Dans les bottes, il y avait de tout : des os, de la gélatine, de la terre et des vers. On était obligé de les vider, comme des brocs. Mais c'était surtout pour avoir les capotes et les chemises qu'on peinait. Quand on avait coupé le tour des manches et le dessus des épaules, on tirait dessus, et elles venaient ni plus ni moins que des sacs. On n'avait plus qu'à les gratter, avec nos couteaux, pour enlever ce qui restait après. Enfin, on rapporta tout ce qu'il fallait pour doubler nos tentes, mettre des pièces à nos chemises, raccommoder nos effets et renouveler notre provision de chaussettes et de mouchoirs.
— Eh bien ! vous n'étiez pas dégoûtés ! dit La Flotte.
Chapelard fredonna un refrain du dernier siège, qu'il avait entendu chanter à Nénesse, le fils de La Canapé :
Je suis zouave et je sais bien Que tout n'est pas rose à la guerre ; Ma foi, tant pis, j'emplis mon verre En souvenir de ce...
Mais justement, on souleva du dehors le tapis-portière et Nénesse parut.
C'était un gamin d'une quinzaine d'années, assez grand, pâle, le nez épaté, la bouche trop fendue, l'air gouape. Il était vêtu d'un pantalon gris à raies noires, d'une blouse blanche et d'un béret rouge à gland l)leu. Les deux invalides avaient un faible pour lui, parce qu'il était, comme eux autrefois, souple, adroit et prompt aux expéditions. Ils complétaient son éducation en l'initiant à leurs bons tours d'Algérie et il excitait leurs regrets en racontant ses exploits dans le quartier. « C'est un petit zig... » disaient-ils.
On retrouvait, d'ailleurs, dans l'argot qu'il cultivait, quelques emprunts au vocabulaire des anciens zéphirs. Il avait longtemps appelé ses victimes les arbis, les arbicos... Et, de fait, il les traitait comme Chapelard et
Bibroque avaient traité les Arabes, en pays conquis. Ils lui trouvaient la vocation. Ils comprenaient même cette haine pour les cognards et les roussins, qui Tâvait jeté dans la Commune. Il brûlait de marcher sur Versailles, c'est-à-dire contre les gendarmes et les sergents de ville avec lesquels il croyait tout uniment qu'il se mesurerait.
— C'est moi qui Fai mis au port d'arme, disait Bibroque, avec quelque orgueil.
Mais le gamin avait échangé le fusil de paille contre une clarinette de six pieds dont il était très fier, car elle avait appartenu à un soldat du 88'^ désarmé par la foule le 18 mars, à Montmartre.
— Eh bien 1 on ne s'embête pas, ici ! dit-il, en entrant.
La présence des invalides, qui ne Tétonnait plus, ne lui était pas désagréable. Il y avait plus de familiarité que de dénigrement dans le sobriquet de ralapoih, qu'il employait pour parler d'eux à sa mère. Il n'oubliait pas les bonnes leçons de Bibroque et il était encore trop près de l'enfance pour mépriser tout ce qui avait distrait la sienne.
— D'où viens-tu? demanda La Canapé.
— Ah!... voilà...
Etalé dans un vieux fauteuil estropié, perdant sa bourre, il préparait l'effet.
— De 1 Hôtel du Louvre... rue de Rivoli... Les autres le regardaient sans (comprendre.
— L Hôtel du Louvre... Ah! ça, vous ne savez donc pas que c'est là qu'on reçoit les enrôlements volontaires pour le bataillon des Enfants du Père Duchêne ?
— Tu t'es fait inscrire ?
— Probable.
Tout de suite, Nénesse décrivit l'uniforme des volontaires : chemise de flanelle, pantalon de velours à côtes, képi orné du fourneau...
— Quel fourneau? questionna Chapelard.
— Le fourneau qui sert d'enseigne au Père Duchêne. Le Père Duchène esl marchand de fourneaux, c'est bien connu. Ça va chauffer !
— C'est lui qui vous commandera? dit Bibroque.
— Non, c'est le capitaine Pierre. Avec lui, on va f... une sacrée pile aux roussins de Versailleux. C'est un lapin !
— Tachez moyen qu'il ne détale pas comme un lièvre.
La Canapé se mit à rire : — Bibroque a raison. Prends garde de recevoir encore des coups de pieds dans le cul.
De voir que personne ne le prenait au sérieux, le gamin s'irritait. Le souvenir d'une correction ancienne, réveillé imprudemment par sa mère, le rendit agressif.
— Celui qui s'y frotterait maintenant serait sur de passer à la distribution.
La Canapé reprit : — Quoi qu'il soit, fais-moi le plaisir de ne pas équiper les Enfants du Père Duchêne à mes frais. C'est vrai, depuis quinze jours, toutes les plaques de ceinturon disparaissent...
— Pas toutes, fit Nénesse, effrontément : les plaques à grenade seulement. Celles avec un aigle dessus, c'est bon pour les ratapoils et les badingoins...
A ce trait qui voulait être désobligeant, la brocanteuse se fâcha :
— Je te prie de ne pas oublier devant qui tu parles, ou bien, gare à toi !... Les badingoins auraient vite fait de moucher un morveux de ton espèce.
— Oh! pas tant d'embarras... On sait ton béguin.
— Alors, raison de plus pour t'observer en jabotanl, petite peste... Et ce n'est pas tout. La première fois, tu entends bien, la première fois que tu te permettras de coller aux carreaux des inconvenances comme les images que tu as rapportées l'autre jour, c'est à moi que tu auras affaire.
— Oh! le mal n'était pas si grand, fit La Flotte, au
courant dune espièglerie dont elle se régalait par esprit de parti.
Mais La Canapé qui savait à quoi s'en tenir là-dessus, rembarra son fils de manière que la leçon ne fut perdue pour personne.
— Possible. Ce que je n'endurerai pas, en tout cas, c'est qu'un méchant garnement comme toi, manque de respect à une famille dans le malheur et change ma boutique en bureaux du Père Duchène. Si monsieur Clavquin, qui tlàne heureusement sur le boulevard et arrête quelquefois sa petite voiture à ma porte, pour me dire bonjour ; si monsieur Clavquin n'avait pas eu lobligeance, la délicatesse de m'avertir, ces sales caricatures seraient peut-être encore à la devanture, où je ne les avais pas aperçues... Et qu'est-ce qu'on penserait de tanière aux Invalides, petite fripouille?
Elle se tourna vers ses deux commensaux : — ^'e croyez pas, vous autres, que je parle ainsi pour ménager la chèvre et le chou, ni à cause du tort que cet étalage pouvait fairB à mon commerce. Je ne rougis pas de mes opinions, moi, et mes opinions, c'est pas un mystère : je suis pour l'empire et si j'étais sûre que monsieur Thiers nous ramène le petit prince, mon cœur volerait au devant de lui !
Du fond du fauteuil où il se prélassait, en roulant une cigarette, Nénesse improvisa :
Si ton cœur, mignonne, a des ailes, Faut lui donner un nom d'oiseau...
A cette dernière impertinence, La Canapé ne se contint plus et leva la main sur son fils. Mais il esquiva la gifle, et, gagnant la porte, cria avant de partir : — Rentrer pour recevoir des beignes, nisco ! Je reviendrai à la majorité du prince impérial. En attendant, mae hommages à Leurs Majestés !
Et on l'entendit, dehors, s'éloigner en chantant.
— 11 a de la platine, dit Bibroque.
— Celui qui lui a coupé le fil a bien gagné ses cinq sous, ajouta Chapelard.
Mais, moins indulgente qu'eux, La Canapé ne supportait pas ces plaisanteries. Elle était bonapartiste et aimait larmée. Marchande à la toilette de la Gloire, elle n'espérait rien de bon d'un gouvernement qui habillait mal ses régiments. Elle se sentait atteinte à la fois dans son commerce et dans son goût. L'avenir Tinquiétait. Elle identifiait la République avec la capote du mobile et la vareuse du garde national, et méprisait la République, sans prestige militaire. Elle regrettait les beaux défilés de la garde montante sortant de TEcole voisine par la grille de la cavalerie, et traversant lavenue de La Motte-Piquet pour se rendre aux Tuileries. En tête, marchaient les sapeurs, aux grands tabliers blancs; puis venaient la musique, les tambours, les clairons et les fifres, exécutant des pas redoublés qui émoustiliaient, le matin, comme un coup de vin blanc. Derrière la musique, caracolaient des grooms portant la livrée verte de la Cour et dressant des chevaux destinés au prince impérial. Enfin, c'étaient Finfanterie et la cavalerie de la garde, en brillants uniformes qu'échantillonnait, comme une gravure de mode, un immense tambour major, doré sur toutes les coutures, le plumet au colback et la canne haute... Reverrait-on jamais cela? Dans l'avenue consternée, ne passaient plus aujourd'hui que les bataillons en dèche et les ridicules estafettes de la Commune... ; et le quartier déchu en était réduit à se chauffer au Dôme des Invalides, soleil d'hiver, sans rayons !
— Si l'on n'a plus le respect de la belle tenue, dit La Canapé, de quoi vivrons-nous?
— La France est foutue, déclara Bibroque.
— Les pékins la conduiront au tombeau, dit Chape lard.
La Flotte les laissa, une minute, s'imbiber de souvenirs, puis :
— C'est pourtant pas les pékias qui l'ont menée à Sedan et à Metz, fit-elle.
— Honneur au courage malheureux I s'écria Bibroque.
— Au courage civil aussi, alors, répliqua La Flotte^ qui pensait à son homme et ne lui était infidèle que par nécessité.
Chapelard prit la mouche : — Silence, la moukère ! L'Empire, c'est l'Aima, Inkermann, Sébastopol, Magenta, et Solférino I
Mais l'autre, petite et hargneuse, ne se démontait pas.
— LEmpire, mon vieux, c'est le ventre de ta mère : tu n'y retourneras jamais. Fais-en ton deuil.
Ils s'échauffaient la bile ; La Canapé, bénévole, intervint :
— A propos de ventres, dites-donc, vieilles brides, j'attends toujours celui que vous m'avez annoncé.
— Si on était dedans, il va longtemps qu'il serait ici, ht Bibroque.
~ Mais on n'est pas dedans, fit Chapelard.
— Lapuchet est dur à la détente.
— 'Il ne le bazardera que contraint et forcé.
C'était une allusion, revenant sans cesse, à uneplaque compressive en argent que Lapuchet avait héritée, outre une croix de commandeur, d'un officier supérieur, son ancien colonel, mort aux Invalides. Depuis quinze ans, ces reliques étaient enfermées dans la malle du boniiomme, qui les conservait religieusement et faisait la sourde oreille aux invitations des deux rabatteurs.
— Il faudrait, pour le décider... ma foi, je ne sais pas ce qu'il faudrait..., dit Chapelard, rêveur.
— C'est difficile, tu comprends, dit Bibroque. Lapuchet n'a aucun besoin et pas de vices... Son prêt lui suffit. Preuve qu'un trou sous le front coûte moins cher qu'un trou sous le nez.
— Enfin, il n'a pas l'intention de se faire enterrer avec ces bibelots-là, dit La Flotte.
— Non... Il les laissera sans doute à un camarade... Lacouture ou Prophète.
— Voilà une bêtise que des fines pratiques comme vous devraient empêcher, reprit La Canapé. C'est donc pas engageant, la petite commission que je vous ai promise, si vous m'apportez Taflaire ?
— Si, répondit Bibroque. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'on se fait rincer la trente-deuxième...
— Et je mettrai un ornichon à la broche, en supplément.
— Chocnosof, Tornichon 1 s'écria Chapelard. C'est pas comme la dinde, qui me reste sur l'estomac.
Sentencieuse, La Flotte prononça : — Toutefois et quand on mange une chose avec plaisir, ça ne fait jamais de mal. Ainsi, moi, j'adore les haricots rouges au vin...; eh bien, pour en avoir trop mangé, l'autre soir, j'ai été malade comme un cheval.
— Vos propos manquent de logique, la moukère, dit Chapelard, égayé.
La femme se rebiffa : — C'est-y des Algériens qui vont m'apprendre le français, maintenant?
Mais il eut tut fait d'amadouer la rétive commère.
— Moi, le jour de la lessive, si nous en sommes chargés, je vous préparerai... Qu'est-ce que je vous préparerai ?...
La Flotte boudait. Il répondit, à sa place : — Je vous préparerai un moka comme vous n'en avez jamais bu, du cahoiia de première qualité...
C'était sa spécialité, et c'était aussi la gourmandise de sa compagne. L'arôme d'un café soigné par Chapelard, parfumait Forigine de leurs relations. Penché vers elle, il lui rappela à l'oreille ce détail et dut l'enjoliver de plaisanteries scabreuses, car elle se renversa sur sa chaise en gloussant.
— Avec un doigt de marc..., si peu que rien...
— Entendu. Et pour la peine, bigez papa, qui revient d'Afrique.
— C'est des moineaux! dit La Canapé, en contem-
LE PÈLERINAGE DU 5 MAI Ml
plant, avec Bibroque, ce tableau qui était leur œuvre. - Deux heures après, Chapelard et Bibroque rentraient à THôtel, lorsque le patron du Voltigeur de la garde, les voyant passer, les appela.
— Si vous étiez des zigs, vous m'aideriez à reconduire le père Feuillette, qui est encore dans un fichu état.
Les deux invalides s'arrêtèrent et jetèrent un coup d'œil à l'intérieur du cabaret. Dans la brouette, sa brouette, où il se couchait lui-même quand il avait son compte, Feuillette était ramassé, la tête sur la poitrine, jambes et bras ballants.
— Quoi donc, fiston, t'attends le départ de Tomnibus? dit Bibroque en essayant de le réveiller pour le mettre debout.
Mais le vieux bibard restait inerte.
— Nous allons faire comme d'habitude, dit le cambusier ; je le brouetterai jusqu'à la porte et vous le soutiendrez pour rentrer à l'Hôtel, afin qu'il ne soit pas puni.
— Oh ! pas de danger à présent, dit Chapelard. C'est toujours les rouges qui sont de service au poste. Ils nous donneront plutôt un coup de main.
Lui et Bibroque escortèrent la brouette que le cabaretier poussait. De temps en temps, il fallait redresser le pochard qui tombait; et Chapelard, en s'acquittant de ce soin, disait rondement :
— Eh ben ! Prêt-à-Boire, t'en as encore une façon de célébrer Tanniversaire, toi... Que cocarde, mon fiston, que cocarde !
Mère Picard, dit-on. dans son jeune àgo, Fut la Vénus, la perle du quartier.
Joli minois, appétissant corsage, Dieu ! quel trésor pour un cabaretier ! Les jeux, les ris, volaient sur ses traces ; Et constamment suivaient son étendard:
Mais plus de jeux, de ris ni de grâces, Ils sont couchés chez la mère Picard !
Ainsi chantait, trois jours après, Feuillette, dans la chambre qu'il partageait avec Prophète, au bout du corridor de Besançon. C'était une pièce succinctement meublée de deux couchettes, de deux armoires et de deux chaises, comme une chambre de sous-officier, à la caserne. Au-dessus du lit de Prophète, on voyait des photographies : celle de Ferdinand et de Céline, souriants, se donnant le bras, devant lobjectif, le jour de leur mariage ; puis celle de Sophie et d'Adrien, frisés au petit fer et appuyés Pun sur l'autre ; celle encore du prince impérial, en uniforme de pupille de la garde ;
d'autres portraits de familJe, enfin, parmi lesquels un daguerréotype de Prophète lui-même, en grande tenue, peu après son arrivée au corps.
Des gravures découpées dans les journaux illustrés et retraçant des épisodes des guerres d'Afrique, de Crimée et d'Italie, vieillissaient au mur, en même temps que ces intimités ; et, seule, restait fraîche au milieu, en belle place, une large image d'Epinal emblématique.
Elle représentait censément un épisode de la bataille d'Ulm, Napoléon jetant son manteau à un vieux grenadier grièvement blessé, en lui disant : « Tâche de me le rapporter et je te donnerai en échange la croix que tu viens de gagner. » Et le grenadier s'enveloppant, pour mourir, dans le manteau impérial, répondait : « Sire, ce linceul vaut bien la croix! »
C'était l'image de sainteté de Prophète, son cachet de première communion. Il ne rentrait jamais sans être sollicité par la figure sévère du grognard, son geste noble, sa parole stoïque, et sans dire amen à l'oraison. De temps en temps, Lapuchet venait aussi considérer la feuille coloriée. Il pensait: « J'étais là. Çui qm n'a pas vu ça, n'a rien vu... » Mais il ne le disait pas, il exprimait, d'un mouvement de la tête ou des lèvres, l'admiration du connaisseur et la piété du fidèle.
Quant à Feuillette, sa « galerie » le suivait partout, car elle consistait en tatouages qu'il s'était fait faire, autrefois, sur tout le corps. Il était illustré des épaules à la ceinture, et même plus bas. Il avait, autour du cou, une cravate de commandeur, avec sa croix ; au côté droit de la poitrine, un zouave croisant la baïonnette et semblant sortir, pour le défendre, d'un défilé broussailleux ; au côté gauche, un cœur traversé d'une flèche et d'un nom : Zulmé ; sur les bras, un papillon, une pensée, un croissant de lune et une tête de mort. Et ce n'était pas tout. Il montrait, en faisant volte-face réglementairement, un dos non moins orné. La colonne Vendôme s'y élevait, ayant les reins pour piédestal. A la hauteur des omoplates et de la statue de l'empereur
en petit caporal, l'artiste avait dessiné, à droite, deux canons avec des grenades, à gauclie, un tropliée formé d'un tambour, d'une cuirasse, d'un casque et d'un drapeau.
Au Volligeur de la Garde, les jours de brindezingues, ou chez le beau-frère de Montrouge, le nom de Feuillette avait la signification impérative du verbe feuilleter. L'invalide déboutonnait sa capote, entr'ouvrait sa chemise et commençait par faire voir « un brave à trois poils et plus », le fantassin surgi de son buisson et chargeant... Il gardait la colonne Vendôme pour la fin, en surprise, en apothéose. Quand il était trop saoul pour relever lui-même le rideau, comme il disait, on l'aidait, on le dépouillait ainsi qu'un lapin.
Au surplus, c'était cet héroïque tatouage, plutôt qu'une conviction profonde, qui l'avait déterminé à entrer dans le complot des invalides. Il se sentait menacé. En touchant à la Colonne, les rouges portaient la main sur lui, traîtreusement, par derrière... Mais ils n'avaient pas affaire à un pierrot. Demi-tour à droite!... et le zouave s'élançait de son embuscade touffue, pour les disperser !
Aussi bien Feuillette avait d'autres moyens de se rendre agréable en société. On s'amusait toujours avec lui. Adroit de ses mains et ingénieux, il fabriquait des objets variés pour les distribuer ensuite généreusement. Assis en tailleur sur son lit et sirotant une pipe courte, noire et juteuse, il sculptait au couteau d'étranges tabatières qui prenaient toutes les formes, ou bien des porte-cigarettes à rébus, des encriers en bois de thuya, des pommes de canne, des manches de parijpluie... D'une peau d'écureuil, il excellait aussi à faire une élégante blague à tabac. Il dédaignait le tour, mettait une sorte de coquetterie à ne se servir que d'un extraordinaire outil, à la fois couteau, briquet, scie, foret, tire-bouchon, canif... Il était inventif comme le camelot, dont il avait le bagout. Il n'arrivait jamais les mains vides chez sa sœur Emihe, bouchère à Montrouge.
Depuis le temps qu'il la carottait, il lui avait composé un étonnant bazar où les souvenirs d'Afrique, peaux de serpents apprêtées, œufs d'autruche décorés d'arabesques, oiseaux empaillés, babouches algériennes et cailloux-amulettes, voisinaient avec les produits plus récents de son industrie. La visite de Feuillette était une aubaine pour son beau frère et pour les garçons de celui-ci. 11 apportait la joie dans Tétai et son entrain lui faisait pardonner une incurable intempérance. Il rentrait rarement à l'Hôtel avant d'avoir laissé l'argent soutiré à sa famille, dans les cabarets qu'il appelait drôlement des « postes de secours contre la soif ». Sa sœur ne le sermonnait plus que par acquit de conscience. « Ça lui fait plaisir et ça n'engage à rien », disait-il en revenant. L'autre jour encore, est-ce que les recommandations de Texcellente femme l'avaient empêché de Unir la route dans la brouette du cambusier ? Jamais pourtant la pièce qu'elle lui glissait ne s'était empapillotée de plus belle morale. « Ce soir, encore, Denis, tu seras dans les vignes... Je te demande un peu si c'est raisonnable, à ton âgel ïu nachèteras donc jamais une conduite ? Je te rends un mauvais service... Tu manqueras l'appel et monsieur ton capitaine t'enverra coucher à l'ours... Couvre-toi bien, au moins... Veux-tu un cache-nez?... Ecris-nous un mot demain, pour nous tranquilliser... J'ai toujours peur, quand tu es dans cet état-là, que tu ne te fasses écraser ou que tu n'attrapes un refroidissement... »
Feuillette jouait, mimait la scène au camarade Prophète.
— Un enfant..., elle me traite positivement comme un enfant... J'ai beau lui dire que le coffre est bon, qu'il a seulement besoin d'être réchauffé depuis... là-bas... Sébastopol... la tranchée..., les nuits de garde; c'est une femme qui aime à se manger les sangs ; elle ne vivrait pas sans ça... Allons, vieux, est-ce que j'ai l'air d'un homme qui se décime, qui nest plus capable de former le carré ? Paie une chopine, colle-moi une car-
touche de huit dans le fusil et tu verras si Feuillette, dit Prèt-à-Boire, se rend ..
— Ta sœur finira par se lasser, disait Prophète.
— Ah ! on voit bien que tu ne connais pas Emilie ! Notre mère, à son lit de mort, m'a confié à elle. C'est un devoir sacré.
— Elle est pourtant ta cadette.
— Oh ! je crois bien..., de près de quinze ans... Mais ça ne fuit rien. On m'a toujours considéré comme le mauvais sujet de la famille... Alors, on a des égards pour moi... C'est Emilie qui tient la caisse. J'ai ma part de sa pelote.
— Et ton beau-frère ne s'aperçoit de rien?
— Lui? Ni vu, ni connu, j't'embrouille ! D'ailleurs, il m'aime bien aussi ; je le distrais ; c'est un bon zig qui se fend l'arche de son cùté, si bien que je reçois des deux mains... pour ma peine...
Et ce qu'il entendait par « sa peine », le vieux soiffard l'indiquait en exposant « son dessus de malle à surprises » comme il disait, et en attaquant le troisième couplet de La mcrp Picard :
Mère Picard, dit-on, a dans sa cave^ Force tonneaux d'un vin délicieux...
lorsqu'on frappa à la porte.
— Entrez ! cria Feuillette. L'entrée est libre, mais gratuite seulement pour messieurs les militaires.
Lacouture parut. Il tenait à la main un numéro du Vengeur.
— Voulez-vous rire ? demanda-t-il.
— C'est jamais de refus répondit Feuillette, qui passait une chemise blanche, comme en prévision d'une représentation à son bénéfice, au VoUigeur de la Garde.
— Eh bien ! écoutez...
Lacouture s'assit près de la fenêtre, entre les lits de ses camarades, mit ses lunettes et lut, comme les enfants, avec des hésitations, des arrêts sur les mots difficiles qu'il épelait.
« L'exécution de la Colonne. Le 5 mai, la Colonne devait être exécutée, au jour qui convenait. Mais le bourreau de cette gloire n'était pas prêt et a demandé vingt-quatre heures de plus pour réussir l'exécution sans faute. Il importait que la destruction eût lieu d'un seul coup. La Colonne tombera tout d'une pièce etpour qu'il n'y ait pas ébranlement am... am-bi-ant, pour que les maisons ne croulent pas dans ce tremblement de terre, pour que les égouts, caves et tuyaux de gaz et d'eau ne soient pas effondrés, ni crevés, on parle de précautions et de mesures prises, qui al-lé-ge-ront la secousse et préviendront les accidents. On parle de dix mètres de fumier pour amortir la chute. Quel lit pour César ! Il sera bien à sa place, sur la paille pourrie, comme son coquin de neveu. On parle...
— Encore ? dit Prophète.
— On parle trop, dit Feuillette.
— « On parle, continua Lacouture, d'un procédé ingénieux inventé par le machiniste pour dé... des-socler..., pour dessocler ce monument de honte, nul au point de vue de l'art, mais admirable sous le rapport de la solidité. Mais c'est là un secret que vous saurez. Qui vivra verra. On pourra voir le 8 mai sans danger L'archi... l'archi...
— L'architecte, souffla Feuillette.
— Non. L'ar-chi-mède...
— Mange !
— « L'archimède en répond sur sa tète... »
— Eh ben ! mon vieux Archimède, j'aime mieux que ta tète soit sur tes épaules que sur les miennes ! interrompit encore le joyeux sac à vin.
Lacouture reprit : « Il serait pourtant naturel que le bronze fût fatahà plusieurs en tombant... »
— Allons, dit Prophète à son tour, ils se rendent justice.
— «..., comme il l'a été en sélevant. Ce qu'il a coûté de vies humaines, l'historien national l'a raconté en vingt volumes, qu'il faudrait brûler au pied delà Colonne... »
248 LA COLUN-NE
— Cause toujours, tu m'intéresses.
— Les bataillons de la garde nationale et les membres de la Commune, assisteront, dit-on, à cette œuvre de justice internationale, et malgré sa solidité, cette colonne s'inclinera devant le vote de la Commune et la force populaire...
Feuillette se pencha en avant, releva sa chemise dans le dos et dit, les fesses tendues :
— Regarde voir la Colonne sincliner 1
— ^< Le 8 mai sera un jour mémorable dans Thistoire de la Révolution », acheva Lacouture.
— C'est gentil de nous prévenir que le jour d'aujourd'hui est mémorable, s'écria Feuillette ; on le célébrera, comptez là-dessus ! Le temps d'aller me ravitailler à Monlrouge... et je suis à vous.
— Inutile de vous déranger, fit Lacouture en rangeant ses lunettes dans leur étui. C'est encore une bonne blague des gazettes. Comme disait, la semaine dernière, un membre de la Commune : « Je sais bien que c'est voté, mais il ne sufht pas de voter une chose pour qu'elle soit exécutée ». Un autre ajoutait : « Si vous vous fiez aux ingénieurs, vous ne l'abattrez jamais ; ils feront traîner en longueur dans leur intérêt ». A quoi un compère répondait : « IN'ous avons traité à forfait ».' Mais la Commune propose, l'entrepreneur se dispose et les ouvriers...
— Font la pause !
— Tu l'as dit, Denis! Mon neveu avait de bonnes raisons pour m'écrire, l'autre jour, qu'ils ne seraient pas plus prêts le 8 que le o. Hier soir, j'ai diné aveclui et il m'a découvert le pot aux roses. Aussi ce que l'article du Vengeur nous a divertis I
A cheval sur son lit, Feuillette rhabillé sculptait un coquetier de bois ; il réclama des détails. Lacouture les donna sans se faire prier ; mais il suspendait de temps en temps l'intérêt de ses révélations en tirant de sa poche une queue de rat qu'il tapotait et en humant une prise.
— Je vous ai déjà dit que mon neveu Géran est courtier de Bourse et domicilié dans le deuxième arrondissement, où il a beaucoup de relations. Il a eu Tidée de les utiliser pour sauver la Colonne. Les commerçants du quartier, à commencer par les propriétaires des grands hôtels de la place Vendôme, ne demanderaient pas mieux, car ils ont peur d'être endommagés par la chute de la Colonne. Ils ont tous donné de Fargent que mon neveu emploie à débaucher les ouvriers. On les attire, sous un prétexte ou un autre, à THôtel Wilson, rue de la Paix. Ils sont payés cent sous par jour. On leur offre davantage s'ils consentent à ne plus travailler. Tous se laissent convaincre, naturellement, et chaque matin, Tentrepreneur constate de nouvelles absences. Dans ces conditions, vous comprenez bien que la besogne n'avance guère... Géran peut s'en rendre compte lui-même, grâce aux occasions qu'il a devenir, presque tous les jours, à la Place, où son grade lui donne accès. 11 hii est facile ainsi de s'assurer que les ouvriers soudoyés ne se représentent pas au chantier. Tout ce mondelà est à vendre, il ne s'agit que d'y mettre le prix.
Prophète, instruit déjà de la manigance, observa:
— Que ton neveu prenne garde... Il suffirait d'un gredin pour le perdre.
— Oh ! pas de danger ! affirma Lacouture. Le gaillard est un ancien sous-officier ; il a plus d'une malice dans son sac. Il va souvent à Versailles ; il en sera quitte pour y rester, quand il ne se sentira plus en sécurité ici.
— La question est de savoir si, le cas échéant, on le laisserait partir.
Feuillette avait fini de sculpter un aigle sur son coquetier ; il fit comme le maçon ciui plante 'un drapeau sur la maison construite, il chanta :
Sapristi, qu'est-ce qui paiera, La goutte à la pa, à la papa ..
loi) LA COLONNE
Deux coups secs frappés à la porte répondirent à son refrain.
— Serait-ce la baronne de FoUebiche elle-même ? dilil, en posture de réception.
Mais au lieu de la noble dame évoquée, ce fut Géran qui entra, en civil, un chapeau mou sur les yeux, le visage fripé.
— Qu'est-ce qu'il y a, mon garçon ? s'écria Lacouture.
— 11 y a que je suis flambé !
Géran s'assit au bord du lit de Feuillette, qui avait refermé la porte, et demeura un moment absorbé. Son oncle n'osait l'interroger ; les deux autres firent mine, par discrétion, de se retirer...
Mais Géran releva la tête et s'ouvrant aux trois invalides:
— Je viens de la Place ; la mèche est éventée.
— Là! Qu'est-ce que je disais ! fit Prophète. C'était fatal.
— Raconte-nous...
— Ce matin, je traversais comme d'habitude la place Vendôme, en jetant un coup d'œil sur le chantier où travaillaient seulement quelques ouvriers, quand l'un d'entre eux, m'apercevant, descendit vivement de son échafaudage et m'ayant abordé, me dit à mi-voix : « Je vous attendais. Je sais que vous débauchez nos hommes, j'en ai la preuve. Je veux bien ne pas vous dénoncer aujourd'hui, parce que... enfin, j'ai mes raisons... ; mais je vous engage à ne pas persister dans vos tentatives de corruption. Si elles continuent, je vous avertis que je n'hésiterai pas à vous faire arrêter et que plusieurs personnes sont prêtes à déposer contre vous... Je vous ai c'iiaritablement prévenu. A bon entendeur, salut ! » Et il retourna vers ses compagnons.
— Tu ne t'es pas rebiffé? Il fallait payer d'audace et faire toi-même empoigner cet individu, reprocha Lacouture.
Le neveu haussa les épaules :
— C'eut été sans doute d'autant plus maladroit de ma part que cet homme, certainement, ne menace pas à la légère ; qu'il est à même de produire des témoins contre moi ; que je ne suis pas seul en cause ; enfin, qu'une arrestation, avec ses conséquences, m'exposait, ce matin, à voir saisir, sur moi, entre autres papiers compromettants, le permis de circulation délivré par le général Valentin pour faciliter mes voyages à Versailles.
— Oui, mais endosser l'avertissement sans protester, c'était t'avouer coupable.
— Evidemment.
— Et vous ne connaissez pas cet homme? demanda Prophète. Ce n'est point un de ceux que vos amis auraient cherché à gagner ?
— Non, répondit Géran. Il nous était signalé, au con- Iraire, comme un enragé qu'on entreprendrait en vain Mais peut être avez-vous sur lui, monsieur Prophète, plus de renseignements que je n'en possède. C'est même un peu pour cela que je suis venu tout de suite
Devant Tébahissement de Prophète, l'agent de Versailles expliqua :
— Il y a huit jours..., le dimanche où nous nous sommes rencontrés aux jardins .., vous vous rappelez..., cet homme attendait sur TEsplanade la personne qui accompagnait les enfants de votre nièce. Ils sont partis ensemble.
— Vous en êtes sûr?
— Je l'ai parfaitement reconnu..., un grand gaillard d'une quarantaine d'années, barbe noire, cheveux grisonnants, l'air énergique... Il semblait, d'ailleurs, familier à votre petit neveu et à sa sœur...
Ce signalement ne laissait pas à l'invalide le moindre doute, mais la découverte provoquait dans son esprit une confusion d'idées qui ne permettait pas à l'irritation de prévaloir.
— C'est probablement, dit-il, un client de mon neveu,
qui est marchand de vins, et un ami de monsieur Mazoudier, qui m'amenait les enfants.
— C'est bien ce que je pensais, reprit Géran. Aussi peut-être vous serait-il possible...
— Oh ! protesta vivement Prophète, Dieu me préserve d'accointances avec ce monde-là !
Mais l'autre insista :
— Je comprends votre réserve..., pourtant... sans pressentir cet individu lui-même..., si vous pouviez... indirectement, par l'entremise de vos parents, savoir quelles sont au juste ses intentions...
— Il vous les a dites, répliqua Prophète, brusque.
— Oui, mais je n'en suis pas plus rassuré pour cela, au contraire. Ce misérable ne m'a pas ménagé sans motif. 11 me tend sans doute un piège et ne m'a épargné, cette fois, que pour mieux me ressaisir... Je vais être espionné, suivi... Je n'ose même plus rentrer chez moi...
— En elîet, ce serait imprudent, fit Lacouture. Mais Prophète eut un mouvement d'impatience. Dans
la bouche de Géran, le mot misérable, appliqué à Rabouille, lui avait déplu, sans qu'il démêlât d'ailleurs, les raisons précises de son mécontentement. C'est par impulsion, pour ainsi dire, qu'il les traduisit en déchirant, sur le même ton bourru :
— Je crois que vous avez tort de vous méfier... Cet homme me paraît sincère. Je ne le défends pas... Je présume seulement qu'il est honnête à sa façon, voilà l'afTaire. Pour moi, il tiendra parole, c'est-à-dire qu'il ne vous inquiétera pas si vous cessez de le contrecarrer, mais qu'il vous fera arrêter sans hésitation, s'il vous retrouve sur son chemin.
— Quelle garantie ai-je de sa loyauté? Ne puis-je pas aussi bien supposer qu'il ne me laisse libre que pour me surveiller et ramasser, dans un coup de filet, un plus grand nombre de conspirateurs ? Avec ces gens-là, on doit s'attendre à tout.
— Oui, dit Prophète, même à de la bonne foi.
UN CONSPIRATF.UR 253
— Toujours est-il que je suis flambé, répéta Géran .
— Flambé, non..., brûlé, dit Feuillette.
« Comme moi », pensait Prophète, en qui luttaient le dépit et les prémices d'une âpre estime pour l'homme ayant réussi, sans violence et sans fourberie, à écarter de la place Vendôme, Fun après l'autre, deux investigateurs dont il soupçonnait la connivence.
— Tant pis ! fit Lacouture, car enfin, c'est grâce à ta combinaison que la Colonne est encore debout, pas vrai ?
— Rien n'empêche un autre que monsieur de poursuivre l'entreprise, dit Feuillette. Peu importe l'intermédiaire, si les rouges sont toujours à vendre et le parti de l'ordre toujours disposé à les acheter.
Mais le courtier de Bourse secoua la tète :
— Le moyen qui était bon la semaine dernière, est malheureusement déprécié, en ce qui concerne la Colonne. J'ai pu tirer quelque chose des habitants du quartier, des commerçants notamment, tant qu'ils ont tremblé comme locataires des immeubles environnants ; mais depuis que le sieur Cavalier, dit P'qje en bois, le chef du service de la voirie, partageant cette appréhension et l'étendant même des maisons aux égouts, a prescrit de faire étayer le fût de la Colonne et de répandre, du côté de la rue de la Paix^ une couche épaisse de fumier et de fascines, pour amortir le choc, les voisins envisagent l'événement avec beaucoup plus de calme. Ils en ont pris leur parti. Sauf peut-être deux ou trois, ils ne donneront plus rien, lors même que les ouvriers ne seraient pas désormais recrutés avec plus de soin, pour empêcher les défections.
— Les honnêtes gens manquent de bravoure, dit Lacouture.
— Aussi ne demandait-on à ceux-là que de l'argent. Mais l'argent se cache, à Versailles, d'ailleurs, comme à Paris. Il y a un mois, on obtenait encore du gouvernement quelques subsides pour nouer des intelligences à l'Hôtel de Ville, à l'Etat-Major, au Comité central, dans
les légions, et organiser la résistance... On ne reçoit plus aujourcrinii que des réponses évasives. Il est vrai que les ministres de la Guerre et de Flntérieur, le préfet de police et rEtat-major de la garde nationale, sont assaillis de propositions plus ou moins sérieuses. C'est à qui se flattera d'acheter une porte, un membre de la Commune, un chef de légion, voire un Jiataillon... Ne sacliant auquel entendre, Versailles, ombrageux, hésite et temporise, d'autant plus que les divergences d'opinions sont les mêmes dans le gouvernement que parmi les communards. Les uns conseillent de rentrer dans Paris en s'appuyant sur la garde nationale épurée ; et les autres, au contraire, veulent laisser à Tarmée toute la peine et tout Thonneur de la répression. 11 en résulte des tiraillements que reproduisent les chargés de missions. Pendant que des commandants établissent dans certains arrondissements des centres de recrutement pour les gardes nationaux de l'ordre, nous continuons, de préférence, à fomenter la traliison chez les défenseurs de la Commune. Je sais bien que les deux systèmes ont leurs inconvénients. S'il est peut-être téméraire de compter sur l'initiative et l'énergie des honnêtes gens, commerçants, propriétaires, employés, fussent-ils quinze mille, comme on le prétend, prêts à marclier au premier signal et à s'emparer par surprise de l'Hôtel de Ville et de la place Vendôme ; il est à craindre, d'autre part, qu'un individu à vendre, ne soit à la merci d'une surenchère et n'émarge à rilotel de Ville, pour nous perdre, après avoir émargé à Versailles, pour nous sauver. Mais nous prenons des précautions et les négociations du Colonel aboutiraient avant peu malgré tout, si nous n'avions d'obstacles à surmonter que dans Paris.
Le « Colonel », dont Lacouture entendait souvent parler, était un personnage mystérieux que Géran ne désignait jamais autrement et dont il semblait exécuter les instructions. L'invalide, qui ne regardait qu'au grade, se contentait de ces renseignements vagues et
attribuait au chef de son neveu une influence occulte décisive. 11 savait que le Colonel réunissait ses lieutenants, tous les jours, mais chaque fois dans un endroit difl'érent : hôtel, brasserie ou maison à double issue ; il savait aussi que la Cause entretenait des espions dans certains cafés des boulevards, comme le café de Suède, lequel était, en outre, une sorte d'agence de trahison où les consciences débattaient leur prix autour des consommations, si bien que le racoleur payait ensemble, presque toujours, les unes et les autres. Et le Colonel, à travers les demi-confidences de son neveu, apparaissait à Lacouture comme Fhomme providentiel de qui dépendait, à Paris, le sort de la contre-révolution. Aussi ne pouvait-il admettre qu'une telle collaboration fût dédaignée.
— Qu'est-ce que tu chantes ? Versailles ne rend pas justice à ton Colonel?
— Loin de là! répondit Géran. J'ai bien vu la dernière fois que j'ai été là-bas, qu'on se méfiait de lui et que j'étais moi-même suspect. Il est certain qu'on nous fait surveiller, comme si nous n'avions pas assez des limiers de Raoul Rigault à nos trousses ! Mais ceux-fà c'est un jeu de les dépister; tandis que je ne m'attendais pas à ce que mes démarches pour préserver la colonne Vendôme, accréditassent à Versailles l'opinion que je travaille pour Chislehurst 1 Oui, je passe pour un agent de la police impériale, et le Colonel est également considéré par quelques-uns comme un conspirateur bonapartiste...
— Et quand cela serait? interrompit Lacouture. Si les généraux appelés à Versailles ne préparent pas le retour de l'empereur ou de son fils, ce sont des ingrats qui ne méritent pas qu'on leur tende la main.
— Je crois, plutôt, reprit Géran, que leur calcul est celui de M. Thiers par rapport aux otages et que les militaires ne seraient pas fâchés de voir renverser la Colonne, pour se rendre indispensables à sa réédification. Quoi qu'il en soit et au milieu des polices qui
s'observent et se gênent, il est fort difficile d'agir. Avec les gens de la Commune, du moins, on sait à quoi s'en tenir. Hier, les délégués de la municipalité du ±' arrondissement passaient, sur les boulevards, la revue de la 2'' légion, dont fait partie mon bataillon. J'étais donc là. Après le défilé, quelqu'un s'approcha du membre de la Commune Johannard et le complimenta sur notre tenue. Mais Johannard s'écria : « Eux? Tous réactionnaires ! Que voulez-vous? on ne débarbouille pas les nègres ! » Réponse qui nous présage à bref délai, un ordre de désarmement et de dissolution. Nous voilà avertis. Versailles aime mieux nous laisser dans le doute. Nous en sommes encore, après six semaines d'efforts, à ignorer si le gouvernement les approuve ou s'en désintéresse. Il a Fair de s'en remettre au hasard. Mais peu importe. Nous remplirons notre devoir jusqu'au bout et je puis. Dieu merci ! me rendre utile ailleurs que place Vendôme.
— Alors, conclut Prophète, nous n'avons plus rien à attendre que de nous?
— Comprenez-moi bien, répondit Géran. Il serait maintenant imprudent, sinon impossible, de chercher à corrompre les ouvriers. Les fonds nécessaires qui nous manquent, nous ne les trouverions pas plus à Versailles que parmi les Parisiens de ma connaissance. Encore une fois, ce sont, avant tout, des négociants. Voir proroger les échéances est, pour le moment, leur unique souci, et, pour n'en pas tenir compte, il faut être aussi bète que l'Assemblée de Bordeaux, à laquelle le commerce n'a pas encore pardonné les cent cinquante mille protêts du 13 au 17 mars. S'il avait le choix entre donner de l'argent tout de suite, pour qu'on ne démolisse pas la Colonne, et donner de l'argent dans un an, pour qu'on la relève, il n'hésiterait pas, allez! Il se raccrocherait à la combinaison qui relarde le paiement. Un an de crédit, c'est la peine d'en profiter! Mais soyez tranquilles, cette alternative ne lui est pas proposée. En gagnant du temps, en gagnant huit jours seulement,
démolition ou de Versailles qui resserre Finvestissenous avons sauvé la Colonne. Bientôt, les troupes seront dans Paris. Toute la zone, à FOuest, est dégarnie, presque abandonnée. Les soldats n'auront même pas à donner Tassant. Cette semaine, vous entendez bien, nous serons les maîtres d'un secteur que nous leur livrerons. D'ici là, notre rôle doit se borner à paralyser la résistance et à organiser le ralliement des gardes nationaux qui sont à nous. Par les soins du Colonel, qui dirige le mouvement, on est en train de fabriquer vingt mille brassards tricolores, pour permettre à Tarmée de discerner ses amis. Tout est prêt. C'est aujourd hui lundi. La semaine ne s'écoulera pas sans que Paris soit au pouvoir du Maréchal. Alors, il est bien indifférent que la Commune décrète, après la destruction de la Colonne et de la chapelle Bréa, la démolition de la Chapelle expiatoire. Elle n'aura pas le loisir de mettre ses projets à exécution et le drapeau rouge arboré depuis hier sur la maison de M. Thiers, également condamnée à disparaître, n'y flottera pas longtemps, je vous le promets.
— A moins que la Commune, se sentant perdue, ne passe sa colère sur les édifices, dit Prophète.
Mais Géran : — Oh ! elle aura, d'autre part, assez d'occupation sans cela !
— Au résumé, demanda Lacouture, qu'as-tu l'intention de faire ? J'aime à croire que tu ne vas pas rentrer chez toi.
— Non. Je risquerais trop d'y rencontrer le commissaire de police, muni d'un mandat d'arrêt.
— Réfugie-toi à Versailles.
— Sortir de Paris n'est guère facile. La Préfecture de police ne délivre plus de passeports qu'à bon escient. Il est vrai qu'une carte de circulation suffirait. On s'en procure aisément, grâce aux relations que nous avons avec des employés de l'Hôtel de Ville, des ministères et de l'Etat-Major même. Mais je préfère ne pas m'éloigner au moment où l'on a le plus besoin de moi ici. J'en
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serai quitte pour changer tous les jours de domicile. L'essentiel est que le Colonel conserve toute sa liberté d'action et que mon échec secondaire ne nuise pas au succès de sa mission principale. C'est pourquoi j'eusse voulu savoir si l'ouvrier en question possède des renseignements plus étendus et de nature à compromettre d'autres membres de notre ligue.
Lacouture regarda Prophète significativement. Mais celui-ci s'entêta dans son refus.
— Je ne peux pas..., réellement, je ne peux pas. Feuillette insista :
— Quoi ! Tu n'es pas forcé de l'adresser personnellement à ce particulier. Puisque c'est un client de ton neveu, il doit être possible de lui délier la langue, au comptoir, verre en main. C'est moi qui m'en chargerais !...
— C'est un liomme sobre... qui ne boit pas, dit Prophète.
— : Il a des camarades avec lesquels il se déboutonne.
— J'en doute. Ce n'est pas non plus un vantard.
— Ah ! ça, s'écria Feuillette, il a donc toutes les qualités, ce lascar-là?
— Les moyens honteux n'ont pas prise sur lui. Lacouture observa, sans malice :
— Dis donc...; tu me parais le connaître assez bien... Et Géran ajouta, moitié figue, moitié raisin :
— Je vous remercie de ces indications... ; c'est toujours cela.
Mais quand il fut seul avec son oncle, qui le reconduisait :
— Es-tu bien sûr de ton ami? demanda le courtier de Bourse.
— Quel ami?
— Celui que tu appelles Prophète.
— Gomment, si j'en suis sûr?
— Oui. Il s'est coupé. Il doit avoir une raison pour ménager le communard avec lequel j'ai eu allaire, place Vendôme.
— Allons, tu plaisantes ! Faut-il qu'il se déguise en gendarme pour t'inspirer confiance?
— Il nous cache quelque chose. Son ardeur à défendre cet homme qui lui était soi-disant étranger... tu trouves cela naturel?
— Tu es fou. Tu vois des traîtres partout. Je réponds de Prophète comme de moi-même. La cause de son hésitation, c'est la crainte d'attirer sur son neveu, sa nièce, une mauvaise affaire. Voilà tout.
Mais l'autre n'était pas satisfait de cette explication ; dans son esprit inquiet se glissait l'idée qu'il n'était pas plus en sécurité aux Invalides que partout ailleurs. Et, puéril comme la plupart des conspirateurs, son premier soin, en s'en allant, fut d'échanger le binocle qu'il portait habituellement, contre des lunettes bleues.
Le lendemain Ornai, après-midi, Prophète monta à Belleville.
Il sentait le besoin de réparer sa maladresse de la veille, mais il n'avait communiqué à personne cette intention, embarrassé qu'il était d'entrer, au sujet de Rabouille, dans des explications dont sa logique secrète ne se contentait pas.
Il avait pris le parti du communard contre Géran, poussé, en quelque sorte, par un instinct de vérité et de justice plus fort que sa volonté. Il évitait de réfléchir à ce mouvement spontané, de peur que Tanalyse n'en tournât davantage encore au profit de son ennemi et au détriment de son allié. Il s'en voulait moins de sa contradiction qu'il n'en voulait à Géran de l'avoir provoquée, et il différait son examen de conscience avec autant d'obstination qu'en mettaient les circonstances à le lui prescrire.
Son dépit s'exhala en diversions chicanières. « Ce Géran nous la baille belle î La question de savoir lequel ira le plus vite de l'ingénieur qui dirige les travaux de
ment, n'a qu un intérêt relatif. Les progrès modérés de l'armée régulière montrent assez que ses chefs se soucient fort peu d'arriver trop tarda notre gré. Au fond, j'avais raison; c'est sur nous seuls que nous devons compter, et je le ferai bien voir. »
Prophète ruminait ces choses en marchant. Il portait dans son bras gauche un pot de quarantaines qu'il destinait à CéHne.
Au bas du faubourg du Temple, des soldats restés à Paris le 18 mars et qui la coulaient douce depuis, à la caserne du Prince-Eugène, des gardes nationaux, des ouvriers et des bourgeois badauds, formaient un rassemblement autour d'une affiche fraîchement collée. Prophète s'approcha et prêta l'oreille. L'affiche n'en disait pas long. Un homme la déchiffra tout haut : « Midi et demi. Le drapeau tricolore flotte sur le fort d'issy, abandonné hier au soir par la garnison. — Le délégué à la guerre : Rossel. »
Dans le groupe mouvant, des sentiments de surprise, de colère et de doute éclataient. L'invalide s'éloigna légèrement en respirant ses giroflées. L'heureuse nouvelle de cette défaite des insurgés lui donnait des jambes pour gravir la côte. «Faut-il qu'ils aient reçu une frottée pour se résoudre à cet aveu ! » pensait-il.
Et comme il passait devant le coiffeur de la rue de Paris, l'idée lui vint tout à coup de s'y faire raser, en apercevant, dans la boutique, Mazoudier et l'Émigrant qui causaient, tandis que Lépouzé finissait de pommader un client. Prophète eut l'air d'hésiter à la porte ; mais, comme il y comptait, le perruquier se précipita :
— Entrez donc, monsieur Prophète, vous n'attendrez pas longtemps..., et je suis même sûr, si vous êtes pressé, que ces messieurs vous céderont volontiers leur tour.
— Parbleu ! fit Mazoudier, qui s'était levé, la main tendue.
L'invalide remercia : — Non, non, pas du tout...; chacun son tour.
El il s'assit auprès d'un petit comptoir sur lequel traînaient, entre le tronc aux pourboires et la brosse usée qui les sollicite, des journaux illustrés : la Caricature, de Pilotell, le Pilori des mouchards et le Fils du Père Duchêne, mêlés et poisseux. Derrière le comptoir, dans une vitrine dégarnie, on ne voyait plus que trois ou quatre flacons d'eaux de toilette, une demi-douzaine de savons poussiéreux, deux nattes de cheveux et de vieilles postiches de carnaval épinglées sur des cartons et sur deux masques, l'un de nègre, l'autre d'Anglais.
La boutique était obscure, pauvre et sale. Trois cuvettes de poupée, au fond, sous une glace fêlée, économisaient l'eau. Et, la tête renversée sur le dossier à crémaillère du fauteuil de torture, les clients suivaient des yeux un Mazeppa moins à plaindre que le cheval indompté dont les piqûres de mouches trop évidentes semblaient avoir déterminé la frénésie.
Prophète prit un journal et feignit de le parcourir, par contenance, pendant que monsieur Martin et Mazoudier continuaient de commenter la proclamation de Tliiers aux Parisiens, répandue la veille et dont la presse révolutionnaire faisait des gorges chaudes.
Toujours négligé, en chemise sans col ni cravate, sous son raglan déboutonné comme sa brayette, fidèle à sa tenue, de la casquette aux chaussons, l'ancien instituteur disait :
— Ah ! le vieux saltimbanque est habile aux travestissements ! Le voilà maintenant général, ni plus ni moins que les Mac-Mahon, les Ducrot, les Vinoy, les Ladmirault, les Cissey, les Bellemare, les Galliflet et les Yalentin, qui l'entourent. A force de se hausser, le petit homme leur vient à l'épaulette. Tous ces becs de rechange de l'aigle impérial retrouvent leur tranchant, à s'entendre répéter les paroles qui bercèrent leur avancement : u Que les méchants tremblent et que les bons se rassurent! La vie sauve à ceux qui déposeront les armes ; des subsides aux ouvriers nécessiteux, des récompenses aux Perrinets Leclercs... et le canon
pourles autres! » Un langage pareil rajeunit la France de dix-neuf ans. Il est vrai qu'on ne doit pas confondre canonnade et bombardement. Thiers se souvient d'autant plus de son projet de loi sur les fortifications, que la Commune s'est amusée à lui rafraîchir la mémoire, en faisant afficher dans Paris un extrait de ce projet fameux...
Et l'Émigrant, abaissant et relevant, comme le canon d'un revolver, l'index détaché de sa main fermée, lâcha les six coups d'une citation qu'il savait par cœur :
« C'est calomnier un gouvernement quel qu'il soit de supposer qu'il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale. Quoi! après avoir percé de ses bombes la voûte des Invalides ou du Panthéon ; après avoir inondé de ses feux la demeure de vos familles, il se présenterait à vous pour vous demander la confirmation de son existence ! Mais il serait cent fois plus impossible après la victoire qu'auparavant ! »
— Ohl cela dépend, murmura Mazoudier. Mais peu importe : on a bien fait aussi de rappeler au puffiste son discours de 48 contre le roi Bomba.
Monsieur Martin, à qui cette interruption avait donné le temps de recharger son arme, la braqua sur le coiffeur et pressa la détente :
« Vous savez, messieurs^ ce qui se passe à Palerme ; vous avez tous tressailli d'horreur en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande ville a été bombardée. Par qui? Etait-ce par un ennemi étranger exerçant les droits de la guerre? Non, messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi? Parce que cette ville infortunée demandait des droits ! Permettezmoi d'en appeler à l'opinion européenne. C'est rendre service à l'humanité, que de faire retentir quelques paroles d'indignation contre de tels actes ! »
A chaque coup, Lépouzé, les ciseaux en l'air, criait : (( Très bien ! Très bien 1 » comme il eût dit : Touché !
Monsieur Martin remit dans la poche de son raglan sa main vide de munitions, et reprit en souriant :
— Très bien! oui... C'est justement l'impression notée par les journaux du temps dans leurs comptes rendus. Mais il n'y faut pas attacher trop d'importance, car les déclarations contradictoires de Thiers reçoivent aujourd'hui d'une Chambre identique, les mêmes marques d'approbation. Le vieux drùle, d'ailleurs, ne veut pas que les Parisiens disent une fois de plus qu'ils sont pris en traîtres. Il les avertit.
Mazoidier : — Comme il les avertissait le 18 mars, quand il annonçait à la garde nationale qu'il allait reprendre ses canons.
A son tour, l'Émigrant dut essuyer le feu du relieur, qui tirait plus bas et d'une main moins sûre :
« Les coupables qui ont prétendu instituer un gouvernement vont être livrés à la justice militaire... Que les bons citoyens se séparent des mauvais... Hâtez le retour de l'aisance dans la cité..., sinon, vous n'aurez plus qu'à nous approuver de recourir à la force pour rétablir Tordre, condition du bien-être... »
Monsieur Martin : — L'ordre, l'aisance, le bien-être. . . Ah! cette cuisinière bourgeoise connaît les plats qu'aiment ses vieux maîtres et excelle à leur mettre l'eau à la bouche !
Mazoudier : — C'est vrai que le menu n'a pas changé ! En même temps qu'il couvre d'obus Passy et Grenelle, Thiers endoctrine les Parisiens, u Le meilleur des rois continue à faire régner l'ordre dans ses Etats », disait la légende d'une lithographie contemporaine du roi Bomba.
L'ÉMIGRANT : — Daumier: un crayon de feu.
Mazoudier : — Ayez pitié de la France ! adjure Tliiers. Les Prussiens n'attendent plus que votre soumission pour évacuer le territoire. Qui donc en sera le libérateur, si ce n'est moi? Capitulez... Vous n'êtes pas à une capitulation près... Il n'y a que la première qui coûte... et celle-là, l'Assemblée nationale la prend à son compte. Elle n'a été nommée que pour enlever les boues- Ce n'est pas une Assemblée, c'est un tombereau. Elle a
signé la paix, consenti la livraison de deux provinces et le paiement de cinq milliards, uniquement pour le bien et la propreté de la France. En prolongeant votre résistance, songez que vous faites concevoir des inquiétudes aux Allemands sur Texécution du traité. Si vous ne capitulez pas pour nous, capitulez pour eux, si dignes de ménagements ! N'est-ce pas assez, à vos yeux, de les avoir tenus en échec pendant cinq mois et, lorsqu'ils s'apprêtaient au viol, de les avoir réduits à coucher, dans les Champs-Elysées, comme qui dirait sur la descente de lit? Allez-vous m'obliger à leur montrer, au prix d'un inceste, que Paris n'est pas imprenable? Quelle honte et quel ridicule, pour moi qui l'ai fortifié!
— Je puis vous certifier, observa le coiffeur, que la sommation de Thiers laisse le quartier bien indifférent.
— Oui, dit Mazoudier, mais elle aura beaucoup de succès dans les départements et c'est à eux, en réalité, que le vieux renard s'adresse. Il faut que notre écrasement soit la revanche de la province et le gage de sa sécurité. Peu importe que l'armée de la défense national ait été vaincue, pourvu que l'armée de la répression soit victorieuse. Les départements sont impatients de savoir si la France possède encore une gendarmerie et si les débris de son armée permanente, rassemblés par Thiers, gardent les traditions de Brumaire et de Décembre. A cet égard, Paris a toujours été un merveilleux terrain d'expériences. C'est sur le pavé des barricades que se repasse le glaive de la loi. Paris saigné à blanc, c'est pour la province quinze à vingt ans de tranquilUté ; c'est Louis-Philippe après 1830, Louis-Napoléon Bonaparte après -48, et Napoléon 111 après 51. La province n'accorde sa confiance qu'au gouvernement qui a reçu le baptême du sang.
— Alors, ne put s'empêcher de dire Prophète, sans quitter son journal, vous êtes bien imprudents d'offrir une occasion de représailles.
— Ah! ça, vous croyez donc, vous aussi, que nous
Favons recherchée;, répondit Mazoudier ; vous croyez donc que le 18 mars nous aurait vus à THotel de Ville, si Thiers et sabande ne nous avaient pas invités à l'occuper en se retirant. Paris renfermait, au 18 mars, soixante bataillons révolutionnaires et quatre-vingt-dix bataillons conservateurs ayant sur les autres le triple avantage de l'ancienneté, de la discipline et de l'armement. C'est leur lâcheté qui a fait notre triomphe. L'étonnement de Thiers, s'il était sincère, fut bientôt dissipé : le nôtre dure encore.
— Parfaitement, déclara monsieur Martin. La Commune : un enfant trouvé.
Mazoudier poursuivit: — Mais, au fond, Thiers savait très bien à quoi l'engageait son mandat. Ses proclamations sont des remerciements et des excuses réitérées, au million d'électeurs ruraux et aux cent mille électeurs parisiens qui l'ont envoyé à l'Assemblée. Il est monsieur Thiers, une redingote provisoire. Ce qu'on attend de lui, c'est qu'il affaiblisse assez la République pour qu'une monarchie ou une restauration bonapartiste l'escamote ensuite aisément. Le choix, pour associés, des parvenus de l'opposition, des faillis du gouvernement de la Défense nationale réhabilités par le vote de la province, de tous ceux enfin qui ont trahi la cause du peuple après en avoir vécu ; un pareil choix est significatif. On peut compter sur ces pjétendus libéraux pour adopter toutes les mesures anti-libérales. Ils ont fait leurs preuves. La différence, en effet, n'est pas sensible, entre le gouvernement provisoire de 48 et le gouvernement du 4 Septembre, dont Thiers accueille les épluchures dans son ministère. J'y retrouve de vieilles connaissances et j'en fais de nouvelles qui valent les anciennes. La palinodie de Thiers, c'est leur histoire à tous. C'est l'histoire de Jules Simon...
— Cette vasehne..., murmura l'émigrant.
— De Jules Favre...
— Pleureuse aux funérailles de l'honneur.. .
— Ils ont joué en 48 le même rôle qu'à présent et
formé des élèves dont ils peuvent être fiers. Ernest ï'icard...
— Ventre législatif...
— ... Et derrière ce prélat, les chanoines Langlois, 'lirard, Brisson, Ferry, Dufraisse, tous ces démocrates à la petite semaine, flétrissent le mouvement du i8 mars, comme les Arago, les Garnier-Pagès, les Flocon, les Marrast, les Marie, les Corbon et tant d'autres renégats, condamnaient les insurgés de Juin. Périsse une forme de gouvernement, pourvu que les institutions maintenues nourrissent toujours des prébendiersl Si vraiment quelque chose me surprend aujourd'hui, c'est de ne pas voir auprès de Thiers un autre implacable ennemi des Parisiens, Tillustre Trochu. Il manque à cette collection de requins. La bourgeoisie aime davantage le sabre, quand il a un chapelet pour dragonne.
— Trochu : bénitier de caserne, jeta encore monsieur Martin, pour qui ces définitions concises étaient un exercice courant et la seule gymnastique dont il fût capable.
— Quel dommage que tout le monde n'ait pas votre mémoire et votre expérience! fît Lépouzé, acharné îi ranimer un client qui ne donnait point signe de vie, sous les lotions, les brosses, le peigne et les serviettes.
Mais Mazoudier secoua la tète : — Expérience laborieusement acquise! Une erreur de ma jeunesse fut de croire que la gauche parlementaire représentait les aspirations du peuple. Elle n'a jamais représenté que les intérêts et les ambitions de la bourgeoisie. Les Cinq n'étaient, comme les libéraux de 48, que les maîtres de poste chargés de préparer des relais à la bourgeoisie, sur le chemin que lui traçait le programme de Guizot : Enrichissez-vous. C'est le peuple qui fournit les chevaux qu'elle couronne, épuise et crève. Partie du 4 Septembre, dernier relais, elle en sacrifiera encore un certain nombre pour parcourir le siècle, son siècle ; mais les maîtres de poste seront largement indemnisés. En attendant, il
s'agit, pour les élus de Bordeaux, de témoigner leur gratitude à la clientèle de province qui les a choisis et de justifier la confiance dont elle les honore. C'est facile. La haine et la crédulité rurales s'accommodent de tous les mensonges et de toutes les facéties d'almanachs. Qui le sait mieux que Thiers? Cette séquelle lui a-t-elle reproché sa fuite à Versailles, alors qu'il n'avait affaire soi disant qu'à une poignée de factieux et de repris de Justice? Aujourd'hui qu'il est près de réaliser le dessein prémédité de revenir en sauveur, ce déguisement du bourreau, elle ajoutera également créance à la fable de Paris en proie à l'anarchie, au vol et à la débauche.
— Quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage, prononça Lépouzé, qui, d'un coup bien ajusté, venait de séparer en deux, par une raie sans reproche, les cheveux qu'il avait longuement ratisses.
— Cependant, remarqua monsieur Martin, les rues n'ont jamais été aussi sûres que depuis la disparition des sergents de ville. C'est étonnant, hein? comme ces flibustiers et ces boucanières, dénoncés par Thiers à la vindicte publique, profitent de l'occasion pour assouvir leurs mauvais instincts ! Il ne manque pas pourtant, dans Paris, de magasins pleins de marchandises et d'appartements somptueux abandonnés par leurs patrons et leurs locataires. Et les bandits, rebut de la population, restent néanmoins au faubourg, dans des taudis malsains ; leurs femmes continuent de ravauder des nippes et d'aller blanchir au lavoir un linge rare et usé ; ou bien, elles viennent timidement nous demander, à la mairie, si le décret de la Commune, relatif à la remise des loyers, leur permet d'emporter, sans payer les termes en retard, trois misérables meubles, avec une literie, grouillante de vermine. Toutes les caisses publiques n'ont pas été vidées par les administrateurs réfugiés à Versailles ; beaucoup sont encore aussi bien garnies que mal défendues ; et personne n'y touche ! Les fédérés se contentent de la maigre solde des gardes et ne cèdent pas à la tentation d'améliorer, ne
fût-ce que momentanément, Tordinaire de leur famille. Quant aux chefs, ils se dédommagent, eux aussi, pour la plupart, de dix-huit années de convoitise et de cinq mois de privations, en faisant des orgies à trois francs par tète à la porte de Romainville, au Lapin vengeur. Bref, ces vagabonds et ces forçats en rupture de ban, maîtres de Paris, où il leur serait aisé de bien vivre, quitte à se faire tuer au sortir de table, bouclent le ceinturon sur leur ventre creux et courent à la mort au lieu de courir au pillage. C'est tout de même un peu trop d'ingénuité, et Thiers mériterait que la Commune donnât un fondement à ses accusations gratuites.
— Est-ce qu'il n'y a pas un décret relatif à la réquisition de tous les appartements vacants, où seraient logés les habitants des quartiers bombardés? dit Lépou zé.
— Oui, mais ce décret reste lettre morte comme tant d'autres et n'a pas même reçu un commencement d'exécution, constata l'Émigrant. 11 y aurait pourtant un moyen si simple de répondre aux obus ! Rien qu'un décret de ce genre : « La Commune : considérant que le bombardement ordonné par Thiers rend les faubourgs inhabitables, décrète : la population de ces faubourgs est autorisée à chercher un abri dans les maisons et les appartements du centre que leurs locataires ont désertés. » Cette mesure aurait un autre avantage. Comme le peuple userait de la permission et n'en abuserait pas, il faudrait bien reconnaître aux miliciens défenseurs de la Commune, un niveau moral supérieur à celui des armées permanentes.
— Vous avez une façon d'arranger les choses ! s'écria Lépouzé, qui ne "reconnaissait plus monsieur Martin, d'habitude compendieux et modéré.
Celui-ci continua : — La Commune les arrange-t-elle mieux? Le décret du 6 avril, sur les otages, atteste son inconséquence. Thiers et ses généraux font moins de bruit et plus de besogne. Ils n'ont pas besoin de lois
exceptionnelles, eux, pour massacrer les prisonniers. Ils ont montré, d'ailleurs, l'intérêt qu'ils prenaient au sort des otages, le jour où ils ont refusé d'échanger rarchevêque contre Blanqui. L'existence de quelques mouchards et d'un sénateur importe peu à l'Assemblée nationale et à son président. Aussi en ont-ils fait légèrement le sacrifice, avec la secrète espérance que la Commune ne trompera pas leur attente. Songez donc ! Un martyr de cette qualité, une victime d'église, quel atout dans le jeu de la répression !
— Pourvu que l'on ne commette pas cette faute ! s'écria Mazoudier, envahi par les souvenirs de 48.
— Oui, fitrÉmigrant,nouslapaierionscher. Heureusement qu'on ne marque pas l'archevêque à tous les coups. Quoi qu'il en soit, tenez pour certain que l'Assemblée aurait déjà signifié son congé à Thiers, si la Co mmune avait par décret immédiatement appliqué, manifesté sa résolution de prendre, au lieu d'otages en chair et en os, des otages en biens meubles et immeubles, comme disent les notaires. Je vous promets que 1 exécution d'une pal'eille menace aurait ému Versailles et que les partisans du bonhomme ne lui eussent pas pardonné sa fuite entraînant la leur. D'autant que la Commune a sous la main tous les gages matériels désirables. Otages, les hôtels, les ateliers, les magasins, les caisses des émigrés ! Otages surtout la Banque de France et le Grand Livre de la Dette publique 1 Croyez-vous que la bourgeoisie et Thiers, son incarnation, qui ne tremblent pas pour M. Darboy, envisageraient avec la même indifférence la perte de la Banque de France, cet archevêché du Capital, et la destruction du Grand Livre, ce monument de la rente ? Allons donc 1 Aucune concession ne mettrait un prix trop élevé à la rançon di! veau d'or. Voilà pourquoi des décrets comme celui du 6 avril ne riment à rien. Le temps n'est plus des révolutions limitées. Si la Commune parvient à intimider ses adversaires, c'est encore plus en répandant l'argent des coffres, qu'en répandant le sang des banquiers et de leurs protecteurs-
Même aux yeux du relieur, M. Martin allait trop loin. En Mazoudier, Finsurgé sentimental de 48 eut encore un sursaut :
— Non ! Evitons à la Révolution tout ce qui pourrait la déshonorer !
— Très bien ! applaudit le coiffeur.
— Le drapeau rouge flotte sur les conquêtes du peuple ; il n'a jamais flotté sur ses déprédations.
— Pour la reconnaissance qu'on lui en a !... fit Tancien instituteur. Voyez la proclamation de Thiers...
— Il est vrai, avoua Mazoudier, qu'il n'y manque même pas l'insulte d'usage à Vinfâme drapeau rouge, pauvre insulte qui rapetisse à la taille de Thiers l'apostrophe célèbre de son aîné dans la carrière : « Le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple ; le drapeau rouge a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la Patrie ! » La liberté représentée par les ménageries que le dompteur Bonaparte a promenées partout !.,.
— Lamartine... vieil instrument à cordes..., nota l'Ëmigrant.
— La vérité, reprit Mazoudier, c'est qu'il y a moins de sang dans le drapeau rouge tout entier, que dans la bande rouge du drapeau tricolore, traîné, lui, dans le sang de tous les peuples, y compris le peuple' français.
— Vous n'oubliez toujours qu'une chose, c'est que ces peuples étaient nos ennemis, dit Prophète, qui consentait à discuter avec le relieur.
Celui-ci se retourna vers l'invalide, sans mettre dans sa riposte plus d'àpreté que le vieux soldat n'en avait apporté dans l'attaque.
— Vos ennemis? En êtes-vous bien sûr? Les Anglais étaient vos alliés en Crimée et pourtant peut-être avezvous encore, aux Invalides, des camarades mutilés par eux à WaterloQ... Vous avez combattu les Russes à Sébastopol, et vous trinquiez avec eux, aux avantpostes, pendant les armistices. Expliquez tout cela.
— On peut ne pas être d'accord momentanément...
^il"! LA COLONNE
et s'estimer tout de même. Ceux qui nous faisaient la guerre obéissaient... ; ils n'étaient pas libres...
— En quoi ces étrangers, qui n'étaient pas libres, sont-ils plus dignes d'estime que nous, qui défendons notre liberté ?
— La guerre civile est autre chose que la guerre.
— Naturellement ! Mais la distinction n'est même pas complète ainsi. On peut ajouter que la lutte est fratricide seulement quand le peuple irrité a le dessus. Elle est fratricide aujourd'hui ; elle ne l'était pas au 2 décembre ; elle ne le sera pas demain, si nous sommes les moins forts.
Lépouzé eut peur que le terrain ne devînt glissant et débarrassant vivement son client des serviettes qui Tenveloppaient :
— Le premier de ces messieurs! dit-il.
Mais il s'aperçut aussitôt de sa distraction et la corrigea en s'adressant à monsieur Martin :
— Je crois que c'est à vous, citoijen... L'Émigrant se leva péniblement: — Oh ! pas la peine
de vous reprendre, allez... C'est bon pour Schramm, ces enfantillages. Gomme disait autrefois quelqu'un de plus sensé : Appelons-nous messieurs et soyons citoyens.
Cependant, Prophète reconnaissait dans le chent sorti, rasé de frais, lotionné, pomponné, galonné, des mains du coiffeur, le beau Quéiier, en uniforme.
Une fois encore, Lépouzé crut devoir détourner l'attention de l'invalide :
— Excusez-moi, monsieur Prophète, je suis tout seul... mon garçon m'a quitté pour s'enrôler dans les Vengeurs de Flourens. Il hésitait entre plusieurs corps francs, mais l'uniforme des Vengeurs, qui n'est autre pourtant que celui des mobiles vendéens, l'a séduit... Il est parti avec sa compagnie pour une destination mystérieuse. Il m'est fort difficile, en ce moment, de le remplacer. Je ne trouve personne. Je suis obligé de me multiplier. Sans cela, je n'aurais plus qu'à fermer bou-
tique... et vous seriez sans doute les premiers à vous en plaindre, n'est-ce pas, Quélier ?
— Ne te gêne donc pas, répondit le capitaine, je suis là. On sait bien que tu ne cours pas après les exemptions.
— J'ai donné assez de preuves de patriotisme.
— Parbleu ! fît Quélier, qui plastronnait devant la glace fêlée. D'ailleurs, tu as eu raison de ne pas te déranger ce matin... pour ce qu'on nous voulait! Hein, citoyen Mazoudier? Encore une fausse alerte comme celle-là et Ton pourra battre le rappel pendant vingtquatre heures sans succès.
— Qu'est-ce qu'on vous voulait? demanda l'Émigrant en s'asseyant àlaplace vacante.
— On n'en sait rien, dit Quélier. Les chefs de légions s'étaient engagés à réunir, sur la place de la Concorde, vingt mille hommes dont le citoyen Rossel devait prendre le commandement pour marcher sur Vanves, Clamart ou pour secourir la garnison du fort d'Issy. Toute la nuit, nous avons trotté, afin de rassembler le plus de monde possible ; et ce matin, à midi, après avoir déclaré que nous n'étions pas assez nombreux, le citoyen délégué à la guerre nous a plantés là... Pourtant, il y avait bien au rendez-vous huit ou dix mille hommes.
— Oui, fit Mazoudier, mais c'est peu tout de même, comparativement à l'efi'ectif des vingt légions.
— Il y a trop de réfractaires, dit Quélier. Dans le premier arrondissement, les concierges ont été invités à afficher à la porte des maisons une liste complète de tous leurs locataires, avec indication de l'âge et de la profession de chacun d'eux. Le concierge du 119 a raison : la même mesure devrait être prise par toutes les municipalités.
— Les gens qu'on incorporera de force dans nos bataillons, feront de bien mauvais combattants, dit Mazoudier.
— Bah! en les encadrant convenablement.
TiA LA COLOGNE
— Merci ! s'écria Lépouzé. Pour qu'ils nous flanquent des coups de fusil, comme Jéricho, qui tirait à tort et à travers, sans nécessité, quand il était mal réveillé ou qu'il avait le trac I
— Eh bien, qu'on place au premier rang les maladroits, les peureux et les réfractaires; nous leur mettrons du cœur au ventre, dit le capitaine.
Lépouzé suivait des yeux Quélier ; en le voyant faire un mouvement vers la porte, il annonça : — Barbe et friction !
A ce signal, la petite femme du coiffeur sortit deTarrière-boutique; mais rofficier dit négligemment :
— Ma foi, je te paierai la prochaine fgis... Oublié ma bourse...
— A ton aise, fit Lépouzé, sans empressement.
Alors, n'ayant plus de raisons pour s'esquiver, Quélier revint devant la glace et sourit à son image, comme à une belle gravure de modes militaires... Tout à coup, son regard descendit de son képi aux manches de sa tunique et décela une légère contrariété.
— Tu connais le nouvel arrêté de la Commission de la guerre ?
— Non, répondit le coiffeur.
— Nous n'avons plus droit quau galon d argent; le galon d'or est réservé exclusivement à l'État-Major des généraux et du ministre delà guerre.
— Tu entends, femme ; il va falloir découdre les galons de ma tunique.
— Et s'en procurer d'autres.
— Sans doute, reprit le coifleur, avec moins de fermeté.
— Moi, dit Quélier, je ne suis pas pressé... Si l'on écoutait tous les délégués qui se succèdent à la Guerre, on changerait de tenue chaque semaine.
— Le citoyen Rossel ne plaisante pas, observa Mazoudier. On prétend qu'il voulait faire passer par les armes, hier, les chefs de légions qui lui apportaient leurs réclamations ?
— Le peloton crexécution était formé dans la cour (lu ministère... mais pour la frime. Somme toute, on n'a fusillé personne. Hossel a tort de faire le méchant. On le mettra au pas comme les autres.
— Rossel, dit l'Émigrant : une lame qui s'use au fourreau.
Mazoudier déclara : — Avec les troupes réunies ce matin place de la Concorde, c'est vrai qu il pouvait tenter quelque chose... de reprendre la gare de Clamait ou de débloquer le fort d'Issy, par exemple.
— Vous y seriez arrivés trop tard, dit Prophète.
— Ilein?
— Dame, puisque Farmée de Versailles y est entrée. Quélier et Mazoudier se regardèrent, béants.
— Qu'est-ce que c'est encore que cette invention-là?
— Elle n'est pas de moi, fit l'invalide. Il paraît que la garnison a abandonné le fort hier et que le drapeau tricolore Hotte dessus depuis ce matin. C'est votre Rossel lui-même qui en donne la nouvelle.
— Vous êtes sûr?...
— Je suis sûr qu'elle est affichée, voilà l'affaire. Je croyais ne rien vous apprendre.
— C'est impossible, s'écria Quélier, ou bien nous sommes trahis... comme nous l'avons été l'autre jour auMoulin-Saquet. Si le fort d'Issy était pris, nous le saurions, Rossel nous l'aurait dit ce matin.
— A moins qu'il ne nous ait renvoyés justement parce que notre intervention devenait par là inutile.
— Son devoir était de nous avertir quand même.
. — Il me semble qu'il n'y manque pas, insinua Prophète. Mais les mauvaises nouvelles s'ébruitent toujours assez tôt.
Mazoudier, très ému, s'était levé.
— On doit avoir des renseignements à la mairie, ditil, esclave des habitudes du premier sièao. Allons-y, voulez-vous, Quélier ?
Ils sortirent ensemble, tandis (jue rKimi^i .mi leur jetait :
27G LA CuLu.XNE
— Je vous rejoindrai dans dix minutes ; le temps de me faire rafraîchir un peu la barbe et les cheveux.
Il ajouta pour Lépouzé, qui s'apprêtait à l'émonder : — Avouez que cette coquetterie intempestive ne vous étonne pas moins, de ma part, que les extrémités auxquelles je me portais tout à l'heure, en paroles ?
— Mais non.
— Si, si... J'ai bien vu que vous regimbiez avec monsieur Mazoudier contre des tendances dont je ne fais pas ordinairement profession. La mue, chez un homme de mon âge, paraît toujours singulière. Je suis en train de parcourir les étapes d'une initiation. Je saisis nettement aujourd'hui ce que je ne comprenais que vaguement hier. 11 fautvous dire, monsieur Lépouzé, que j'ai passé mon existence au village... un village comme tant d'autres, où il y avait des pauvres, certes, mais en fort petit nombre, et où personne, en tout cas, ne mourait de faim, de privations, de fatigue, d'usure prématurée... Je ne connaissais pas la misère des villes, la misère de l'employé, de l'ouvrier, du déclassé, des familles enfermées au sixième sur la cour, en des taudis obscurs et sans air. C'est une révélation..., c'est une révélation pour moi que les doléances et les requêtes légitimes des femmes qui viennent, leur marmaille sur les bras, me confier leur détresse et me demander de les secourir, puisque la Commune est ou devrait être un soulèvement en faveur des faibles et des déshérités. Et vingt, trente, cinquante fois par jour, obligé de confesser notre impuissance, j'aperçois mieux l'écart qu'il y a entre un mouvement politique comme celui-ci et une révolution sociale qui pourrait seule affranchir et soulager tant de malheureux ! Vous pensez que je vais trop loin, lorsque je reste ici près, au contraire. Car c'est aux révolutionnaires surtout, j'en suis sur maintenant, que le poète a dit:
Tout bonheur que la main n'atteint pas, n'est qu'un rêve.
Il a dit : que la main n'atteint pas ! le poète... Méditez là-dessus, insurgés !
REAPPARITION SVMPTOMATIQUE DE CANROREKT 2'/
— Enfin, vous vous plaisez dans vos nouvelles fonctions, fît Lépouzé, que monsieur Martin n'avait pas converti, mais qui ne heurtait jamais de front les opinions de ses clients.
— Je ne peux pas dire que je m'y plais, le mot est impropre ; je m'y instruis et j'ai conscience de n'y être pas inutile. Vous ne vous faites guère une idée du désordre qu'il y a dans les services de la mairie. Cest une confusion inexprimable, à laquelle j'essaie de remédier. Déjà, j'y vois plus clair. Mais j'en ai encore pour un bon mois, en consacrant à la besogne quinze heures par jour. Toutefois, je vais accélérer ma tâche. Je voudrais avoir fini quand les Versaillais entreront, — puisqu'ils doivent entrer fatalement, — afin qu'ils trouvent tout débrouillé et ne triomphent pas, du moins, de Tincapacité des usurpateurs, comme ils nous appellent. 11 y a là une question d'honneur... ou d'amour-propre, si vous préférez. Pour perdre moins de temps, je ne rentre plus chez moi. Je couche sur mon matelas, que j'ai fait descendre à la mairie. Je travaille surtout le soir et la nuit Je suis plus tranquille. A chaque instant, on me dérange, on se trompe de porte ; il n'y a pas moyen d'avancer dans ces conditions-là.
— Ah ! s'écria le coiffeur, si tout le monde était aussi compétent que vous dans le choix et l'application des remèdes !
Mais monsieur Martin répliqua : — Oh ! n'exagérez pas mon mérite. Je n'ai pas l'esprit d'organisation. Je ne fais que renouveler le papier dans une chambre qui a changé de locataire. C'est insuffisant pour la nettoyer, la désinfecter, la rendre habitable en un mot. On reproche constamment aux révolutionnaires de n'être à peu près d'accord que sur la nécessité de détruire... Mais comment en serait-il autrement? Comment l'entrepreneur de démolitions pourrait-il savoir, avant d'avoir jeté bas la maison, quels matériaux il lui sera possible d'utiliser pour la rebâtir ? C'est encore un poète
qui a dit : « La maison ne vaut pas la réparation. » Elle ne la vaut pas, c'est certain. La charpente est pourrie. Cette maison fait le ventre, à l'image de son propriétaire. Elle est un danger public. Elle en sera un tant qu'on persistera à Tétayer, au lieu de la raser.
— Peut-être qu'elle s'écroulera d'elle-même, à la longue...
— Oui... peut-être ; mais en attendant, chaque pierre, qui se détache de sa façade lézardée, chaque tuile qui tombe de son toit vermoulu, écrase des passants..., et ces passants ne sont point ceux qui se promènent en voiture, hein ?
L'ancien instituteur arrêta le bras de Lépouzé, qui le menaçait de cosmétique et de pommade : — Non. merci... ; c'est bien, rien de plus, je vous prie... Juste ce qu'il faut pour n'avoir pas Tair d'un comptable de grands chemins, aux yeux de mes successeurs probables. Combien vous dois-je ?
Et, debout dans le raglan qui laissait à son corps l'illusion du peignoir, il mit six sous dans la main de madame Lépouzé, prompte à lui tendre sa légendaire casquette^ et sortit lentement en traînant dans leurs chaussons ses pieds alourdis.
Prophète avait pris sa place ; le coiffeur se taisait ; on entendit sa femme gronder^ dans l'arrière-boutique : « C'est à croire, ma parole 1 qu'ils sont tous devenus fous ! » Lépouzé alla fermer la porte, revint auprès de son client et lui noua la serviette au cou, dans un silence tellement inaccoutumé qu'il en était déjà impressionnant. Silence encore, pendant qu'il faisait mousser le savon ; enfin, au moment où, penché sur l'invalide, il approchait le blaireau de sa figure :
— Ça va mal, murmura Lépouzé, comme en confidence.
Prophète leva les yeux et s'aperçut alors d'un changement qu'il n'avait pas remarqué dans la physionomie du coiffeur. Celui-ci laissait repousser ses cheveux qui bouclaient et recommençait à cirer sa moustache, ma-
nifestement soucieux de rattraper la ressemblance perdue et de mériter à propos le surnom intercesseur de Canrobert.
— Qu'est-ce qui va mal? demanda Prophète.
— Les affaires de la Commune... et les miennes. Vous devinez sans peine qu'on ne fait pas bouillir la marmite avec des clients comme Quélier. Nous avions des petites économies ; elles sont loin ! Nous nous endettons. Il est temps que ça finisse.
— Vous avez la solde de votre grade dans la garde nationale, observa insidieusement le vieux soldat.
— Mon grade..., mon grade..., si vous croyez que j'y tiens, monsieur Prophète. Je dois plutôt songer aux ennuis qu'il me rapportera... si la Commune est vaincue. Et comment ne le serait-elle pas?
— Oui, comment? répéta Tinvalide, dont la barbe dure se plaignait sous le rasoir, comme des épis sous la faulx.
Une poignée de cheveux qui semblait arrachée du démêloir, déboucha de l'arrière-boutique, et madame Lépouzé prit part à la conversation.
— T'ai-je assez prévenu? Mais tu n'as pas voulu m'écouter... On n'écoute jamais les femmes... Des gens raisonnables comme monsieur Prophète, si tu les avais consultés, t'auraient pourtant donné les mêmes conseils que moi. Te voilà bien avancé, à présent. Tout le quartier t'a vu en uniforme...
— J'avais une clientèle à ménager, allégua le coiffeur, qui se défendait mollement contre le petit peigne aux dents ébréchées.
La femme se rebiffa : — Tu n'avais à ménager que la clientèle qui te fait vivre, et c'est précisément celle-là que tu mécontentes. Comme si c'était l'heure de contrarier le commerce ! Tout renchérit. La viande est hors de prix. Si ça continue, on va bientôt nous obliger à refaire la queue !
— Je n'ai accepté un grade que pour être plus libre de ne pas marcher, déclara naïvement Lépouzé. Simple
garde, il m'eut été bien plus difficile de ne pas répondre aux appels.
— Des bêtises ! Est-ce que le neveu de monsieur Prophète..., monsieur Lhomme, est dérangé plus souvent que toi? Non. Il sait s'arranger.
— Ça lui jouera un mauvais tour, dit Lépouzé.
— En attendant, il évite de se compromettre, et c'est le principal. Sois donc franc : tu étais enchanté de parader..., comme Quélier et les autres. Mais Quélier est seul ; il n'a pas une femme, une maison que son imprudence expose à la ruine. Le jour où les choses se gâteront, il en sera quitte pour s'éclipser. Et qu'est-ce qui paiera pour lui? Mon imbécile d'homme, pour n'en pas perdre l'habitude !
Le coiffeur humilié, repentant, cherchait encore, néanmoins, des excuses à son abjuration décidée.
— Est-ce que je pouvais prévoir ce qui arrive, un gouvernement d'incapables ne sachant pas ce qu'ils veulent? Au début, parbleu! j'étais pour la Commune, à peu près comme tout le monde à Paris. On croyait gagner au change. Il n'y a que les propriétaires qui pouvaient trouver l'Assemblée animée d'e bonnes intentions à leur égard... et je ne suis pas propriétaire... Et puis, pourquoi M. Thiers nous a-t-il lâchés le 18 mars? S'il était resté, on l'aurait soutenu... Aujourd'hui, c'est di-fférent... Attends une occasion, et tu verras si je me gène pour leur f... ma démission 1 C'est pas de sitôt que je le remettrai, mon uniforme!
— Il est bien temps... maintenant que le mal est fait!
Lépouzé abandonna Prophète, dont une joue seulement était, pour la seconde fois, rasée, et marchant sur sa femme, le rasoir ouvert, il s'écria :
— Ces femelles ont une langue! Je n'ai pas fait de mal... tu entends? au contraire.
Et saisissant la perche qui lui était tendue, il ajouta en revenant vers son cUent : — Monsieur Prophète est heureusement là pour l'attester... Quand j'étais de ser-
vice aux Invalides, est-ce que je n'ai pas donné des preuves de ma modération? On n'a rien à me reprocher. Je suis certain que monsieur Prophète, si son témoignage était invoqué, déposerait en ma faveur. Entre sa parole... la parole d'un soldat... et des commérages, qui donc hésiterait? J'ai, Dieu merci! la conscience tranquille. Dans l'exercice de mes fonctions, je n'ai fait tort à personne.
— Qu'à vous-même, dit Prophète.
— Alï! comme c'est vrai! s'écria madame Lépouzé. Quel malheur qu'il n'ait pas fréquenté que des personnes sages comme vous !
Elle s'empressait auprès de l'invalide qui s'ébrouait au-dessus de l'assiette à soupe qualifiée cuvette. Quand il fut essuyé, elle aspergea sans mesure de vinaigre de Bully un coin de sa serviette, puis demanda :
— Alors, vous pensez aussi, monsieur Prophète, qu'on ne l'inquiéterait pas, plus tard, si des hommes... dans votre genre, venaient dire qu'il était de la Commune plutôt pour empêcher les excès que pour en commettre ?
— Oh! moi, je ne sais pas... répondit le bonhomme, que cette comédie amusait.
Il ajouta, plaisantant : — D'ailleurs, si vous avez des craintes, vous pouvez toujours changer d'air pendant quelque temps... allez vous établir autre part, en France... ou à Tétranger... Avec un bon métier comme le sien, monsieur Lépouzé se tirera d'affaire partout.
Le coiffeur feignit d'abonder dans ce sens : — En Grimée, n'est-ce pas? Monsieur Prophète, racontez donc à la bourgeoise comment opèrent les perruquiers de là-bas.
Flatté dans sa manie, l'ancien soldat rectifia : — Pardon! C'est en Turquie, pendant notre séjour à Gallipoli, que j'ai vu les artistes auxquels vous faites allusion. Un volet relevé par deux perches forme auvent et protège leur boutique contre la pluie et le soleil. Une espèce de bouillote à robinet est suspendue, par une petite chaîne, à la devanture, et laisse tomber Feau
goutte à goutte sur la tête du client. Quant au savon, bernique I Ni vu ni connu. Le particulier pose sa tète sur les genoux du barbier, qui la lui rase à pleine main, comme on gratte des légumes pour le pot au feu. Le malheureux n'en mène pas large, allez! Monsieur Lépouzé, voilà un pays oii vous devriez porter la civilisation.
Le ménage se mit à rire, pour pénétrer plus avant dans les bonnes grâces du narrateur; puis la petite femme voulut lui donner elle-même le coup de. brossa d'usage. En se retournant, l'invalide se trouva en face de la vitrine dégarnie, où se morfondait le masque d'Anglais à favoris. Alors, Lépouzé le désignant, pour aciiever la conquête entreprise :
— Hein! les salauds! dit-il.
La femme, à qui échappaient les motifs de cette démonstration, regardait son mari, stupéfaite... Il ajouta : — C'est sur ceux-là qu'on aurait du plaisir à taper!
Prophète souriait, sensible à la prévenance ; le petit souillon, qui l'avait enfin comprise, redoubla.
— Oh ! les belles giroflées ! s'écria-t-elle, devant lo pot de fleurs posé sur le comptoir. Cest votre ouvrage?
— C'est d'abord l'ouvrage du bon Dieu... si j'ose m'exprimer ainsi, par le temps qui court .. tit l'invalide.
— Osez, monsieur Prophète, osez... Si l'on n'avait pas tant soit peu de religion, par quoi qu'on se distinguerait des animaux?
De son côté, cependant, l'invalide songeait à mettre à profit la complaisance du couple. Au moment de partir, il parut se raviser et, s'adressant au coifl'eur :
— Ne disiez-vous pas tout à l'heure que la négligence de mon neveu dans son service, lui jouerait un mauvais tour?
Lépouzé, ne sachant pas oii son interlocuteur voulait en venir, éluda la question.
— C'était une simple supposition de ma part .. Sans doute, des voisins jaloux peuvent toujours se plaindre
HKAPPAHITIUA SmPTO^lATIyUE DE CANROBEKl 2S3
(|ii'oii le favorise... ; mais Ferdinand, pour le défendre, ne manque pas d'amis à la légion et ailleurs.
— Monsieur Mazoudier, mossieu Habouille... cita Prophète, engageant.
— Ceux-là, oui, et d'autres.
— Mossieu Rabouille, notamment, est très influent? Le coiffeur, se rappelant Faversion du vieux pour le
mécanicien, tergiversa :
— Influent... je ne sais pas... Le père Mazoudier et lui, à la fin de l'Empire, fréquentaient beaucoup les réunions publiques, où la Commune s'est recrutée... De là leurs relations dans le Comité central et àTHotelde- Ville.
— Justement, C'est ce que je voulais dire.
— Seulement, ils n'en ont pas la bouche pleine, comme la plupart de leurs camarades. Et puis, ils n'ont voulu rien être ; ils se tiennent à l'écart.
— Oh! pas tant que cela ! fît TinvaUde.
Madame Lépouzé craignit que son mari ne se fût montré trop indulgeat pour Rabouille; elle eut à cœur d'efl'acer cette impression.
— Monsieur Prophète a raison. Cette rage contre la colonne Vendôme est incompréhensible..., surtout qu'il vous rencontre souvent chez Ferdinand. Moi, je ne trouve pas le procédé délicat. . . C'est même plus que de l'indélicatesse : une mauvaise action. La Colonne est un de nos plus beaux monuments. . . ; les monumentsattirent à Paris les étrangers; les étrangers font aller le commerce...; on n'a pas le droit de toucher à la colonne Vendôme-
— On n'a pas le droit, reprit le coiff'eur. Je l'ai dit à Habouille..., je crois même que vous étiez là, monsieur Prophète... Mais non 1 Suis-je bête! C'est vous-même qui Tavez rappelé aux convenances, avec la généreuse indignation d'un vieux soldat ofl'ensé. Ah! vous ne lui avez pas mâché la vérité ! C'était superbe ! Tout le monde vous approuvait, car il y a des bornes que les républicains honnêtes ne dépassent pas. Mais bah ! La Colonne est solide... Savez-vous à quoi me fait penser
racharnement de ces égarés contre elle? A la fable du serpent et de la lime...
L'invalide, pour qui ce rapprochement était de Tliébreu, se contenta de baisser la tête en signe d'assentiment et dit : — La haine les aveugle, les rend capables de tout, oui, de tout... même de la vile dénonciation qui menace mon neveu.
— Oh! de son ami Rabouille, lit Lépouzé vivement, Ferdinand n'a tout de même rien à redouter...
— Ou bien alors jamais personne n'aurait poussé l'ingratitude aussi loin que lui, ajouta la femme, dont un coup d'œil du coiffeur apaisa la démangeaison de parler.
Prophète, qui n'était attentif qu'à suivre son idée, insinua : — Ferdinand, non.., mais croyez-vous que ce mossieu épargnerait quelqu'un qui dérangerait ses combinaisons?
— Il ne faut jurer de rien, répondit évasivement Lépouzé.
— Supposez qu'il découvre un complot formé, si vous voulez, pour préserver la colonne Vendôme... Moi, je prétends qu'il serait sans pitié pour ceux de ses meilleurs amis qui tremperaient dans le complot... ; à plus forte raison pour les autres !
— Rabouille n'est pas méchant, mais il tient à ses opinions et ce n'est pas le premier sacrifice qu'il leur ferait, déclara le coiffeur, dans l'esprit duquel une faible lueur venait de pénétrer.
« Je n'en tirerai rien de plus aujourd'hui «, se dit Prophète. Et, prenant son pot de quarantaines des mains de la femme, il s'en alla, reconduit par le ménage avec force politesses.
Mais la porte refermée derrière lui, Lépouzé se retourna vers sa compagne :
— As-tu vu le vieux sondeur? Ses questions ne t'ont pas semblé drôles?
— Non.
— Eh bien! moi, j'apprendrais qu'on l'emploie
comme agent bonapartiste, que celanem'étonneraitpas.
— Moi, je crois plutôt qu'il voulait nous tirer les vers du nez, au sujet de Rabouille... de sa situation chez Ferdinand...
— C est bien pourquoi je t'ai coupé le sifflet... Ces aiïaires-là ne nous regardent pas... ; d'autant plus que le bonhomme en sait probablement aussi long que nous... La Commune est encore puissante. J'entends ne me brouiller avec personne...
Et, ce gage donné à Rabouille et à son parti, le coiffeur, campé devant la glace, se remit à cultiver une ressemblance éventuellement salutaire, en roulant, avec le fer, ses cheveux encore trop courts pour boucler, et en poissant ses moustaches, afin d'effiler leurs pointes.
Cependant, Belleville inquiet était dehors. Apportée par les affiches, la nouvelle de l'occupation du fort dissy était toutefois moins discutée que les termes dans lesquelsRossel l'annonçait. Cettebrutale franchise déconcertait. On n'y avait pas été habitué par les proclamations tortueuses de la guerre et du siège. Les plus ardents àse moquer, l'hiver dernier, de la phraséologie des Jules Favre, desTrochu et des Ducrot, semblaient regretter qu'on n'eût rien fait pour leur rendre la pilule moins amère. Le laconisme de Rossel soufflait la panique; aussi le lui reprochait-on àprement. Mais Tinstinct populaire protestait surtout contre l'injure gratuite faite à la garnison du fort; sous la dureté maladroite du mot : abandonné, perçait le geste nerveux du chef impatient de dégager sa responsabilité.
Il y avait un rassemblement devant la mairie. Celle-ci en retrait, entre de vieilles maisons, était comme une molaire noire et creuse dans la denture du faubourg. Les douleurs de cette dent gâtée se communiquaient à toute la mâchoire et faisaient crier le malade, qui ne se remettait d'un élancement que pour en éprouver un autre.
Dans le groupe, la Terreur du 119 se mon trait* particulièrement irrité.
— On serait moins pressé de nous apprendre une bonne nouvelle. Si le citoyen Rossel n'est pas content delà garde nationale, qu'il s'en aille ; on se passera de lui...
Un voisin observa : — C'est un soldat. 11 parle en soldat. Vous trouviez très crâne, il y a quinze jours, sa réponse à la sommation du major de tranchée versaillais : « Mon cher camarade. La première fois que vous vous permettrez de nous envoyer une sommation aussi insolente, je ferai fusiller votre parlementaire, conformément aux usages de la guerre. » C'est le même homme qui parle aujourd'hui.
Mais le concierge riposta : — Il a déshonoré injustement les défenseurs du fort. Je suis sûr, moi, qu'ils ne l'ont pas abandonné, qu'ils se sont retirés devant des forces supérieures, ce qui n'est pas la même chose.
Jéricho, l'emballeur, ratifia cette opinion, avec l'autorité que lui donnait toujours sa voix dominant le tumulte. Il revenait de « par-là... » ;il avait vu rentrer le colonel Lisbonne, avec les débris du 141^ décimé... Le Fort, un amas de ruines couvert de projectiles, n'était plus tenable. Mais il ne fallait pas s'exagérer l'importance de son évacuation. Elle ne signifiait rien. Les Prussiens de Versailles allaient rencontrer, pour arrêter leurs progrès, des ouvrages autrement sérieux !
Et pour en parler avec cette assurance, on devinait que Jéricho n'était pas étranger à leur construction, en qualité d'inspecteur des barricades.
— C'est là que nous les attendons. Paris sera leur tombeau !
— Parfaitement! dit une blouse. C'està l'abri des barricades que nous nous battrons le mieux. Savez-vous ce que je ferais, moi, si je commandais? Je dégarnirais Venceinte depuis le Point-du-Jour jusqn'àPassy... et je leur préparerais en arrière une réception aux petits oi-
RÉAPPARITION SYMPTOMATIQUE DE CANROBERT H^l
giions. Faudrait qu'ils enlèvent les maisons Func après r autre...
— On pourrait mieux faire... à moins de frais... Aux mots équivoques : Les Prussiens de Versailles...
le père La Trouée s'était embrasé. Il dit, de sa voix de fausset : « Comment? c'est bien simple. Il n'y a qu'à enduire de goudron saturé de potasse d'Amérique et de vert-de-gris, les arbres du Bois de Boulogne. L'ennemi ne manquerait pas de s'y frotter, quand il établira dans le bois son bivouac... Il se barbouillera les mains de goudron... et le vert-de-gris amènera une inflammation . . . Comprenez-vous ? Après , on pourra facilemen t incendier le bois, si on le juge à propos... »
Au milieu des rires saluant cette motion saugrenue, le concierge du 119 haussa les épaules, et revenant à ses moutons :
— Rossel est un traître. Il pactise avec Versailles. On devrait le faire arrêter. Il a calomnié la garde nationale...
Le rassemblement se dispersa. Jéricho en chercha des yeux un autre où s'épancher, puis n'en découvrant pas à proximité, il se dirigea vers le débit de Ferdinand, en compagnie du vieux cocher désœuvré, qui semblait aller là, en vêtements de travail et le fouet à la main, pour offrir au marchand de vins l'image affligeante de sa clientèle réduite à l'abstinence.
La réunion était tout de même nombreuse au comptoir. Les avis s'y partageaient, comme dans la rue, sur la prise du fort d'Issy, et Lhomme, conciliant, se rangeait aux uns et aux autres alternativement, en versant la jaune et la blanche.
Il y avait là, encore équipés et poussiéreux, des fédérés qui revenaient de la place de la Concorde, ne pardonnaient pas à Rossel de les avoir dérangés inutilement et dépensaient en propos belliqueux leur ardeur dédaignée. Mais sur ce point, Ferdinand gardait un silence prudent, car il avait, comme d'habitude, manqué à l'appel. Il se crut visé par Schramm, quand le cor-
donnier, exact au rendez-vous, lui, excusa Rossel en disant qu'il se serait mis sans doute à leur tête, si les bataillons avaient présenté un effectif convenable. Mais c'était à qui resterait chez soi ! A quoi bon un Comité de Salut public, s'il ne commençait pas par prendre des mesures rigoureuses contre les réfractaires ?
Schramm s'était accoté contre le comptoir, tribune fortuite. Le bras étendu, l'épaule altière, le regard impérieux, il poursuivit :
— Ecoutez bien ce que vais vous dire, citoyens... Il faut, comme en 93, que h grande et unique affaire des Français soit de sauver la République. Sinon, nous serons fusillés ou pendus, avec l'aide des Prussiens, par leurs amis de Versailles ! J'ajouterai que mes prophéties sont de celles qui s'accomplissent. Le 30avril 1847, jour de la fête de Louis-Philippe, à sept heures du soir, comme ce monarque paraissait à son balcon, j'osai lui crier, au milieu des vivats :
« Tu célèbres ta dernière fête ! » Et plus tard, le 5 mars 1804, Maximilien sortant des Tuileries, c'est encore moi qui, du sein de la foule, l'avertit qu'il serait fusillé comme Iturbide. Me suis-je trompé ?
Schramm avait la mémoire des dates et en abusait. Il était pareil à ces roues de loterie qui font sortir, à chaque tour, un numéro.
Il reprit donc : — Va-t-on caner au moment où la partie est presque gagnée ? Songez-y ! Que les élections de province nous soient favorables et nous l'emportons. Tous les corps constitués feront acte d'adhésion, oui, tous, magistrature, clergé, armée...
— N'en jetez plus, la République est pleine !
Mais l'interruption ne démonta pas Schramm qui avait des dates à placer et qui les plaça : — Je sais ce que je dis. C'est ainsi que les choses se sont passées au "iOJuillet 1830, au 2i Février 48, au 2 Décembre 51 et au 4 Septembre 70.
— Que les personnes possédant ces numéros veuillent
bien se faire connaître : elles ont gagné chacune un joli petit lapin, continua Tincorrigible titi.
Derrière le cordonnier, Ferdinand, mal à Taise sous son fallacieux képi, rachetait la tiédeur du citoyen par le zèle du débitant. Mais une heureuse diversion lui rendit bientôt son assurance. En couvrant facilement, dès qu'il tonna, la voix sourde de Schramm, Jéricho attira sur lui l'irritation du Bombé, qui n'admettait point les substitutions d'orateurs à son détriment, et celle-là moins que toute autre. On n'entendait plus que l'emballeur. Son organe despotique faisait trembler les vitres, les bouteilles, les verres et réduisait au silence les contradicteurs les plus résolus. Il remplaçait la qualité des arguments pas la violence des détonations. A la première décharge, Schramm se taisait et ravalait ses munitions d'éloquence avec sa bile. Il attendait, pour repartir, que le gueulard eût fini. Et il était àla fois, vis-à-vis de lui, plein de colère et plein d'envie. 11 regrettait de voir cette magnifique artillerie de réunion publique, si mal servie par un médiocre pointeur qui gaspillait son feu. Il lui arrivait de rêver qu'il avait, pour un soir, la jouissance de ce verbe éclatant et qu'il en usait pour foudroyer ses adversaires. Tandis que cette mazette tirait à blanc et faisait plus de bruit que de dégâts.
Jéricho, cependant, canonnait sans répit, si bien quil semblait plutôt raconter la prise du Fort que sa défense et que le petit Adrien, jouant au soldat, avait eu lieu de chercher un abri sous une table censément changée en casemate.
Et Schramm désespérait de reprendre la parole usurpée, lorsque le moyen de tourner la conversation sur un sujet dont il serait le maître, s'offritavec l'entrée du père Bagarre dans le débit.
Le Aàeux garçon de place guettait toujours, pour s'y glisser, le moment oi^i il y avait beaucoup de monde. Il se cachait mieux de sa fille, entre les jambes des consommateurs. On n'apercevait plus que par échappées
1\H) LA CnLONE
le gland de son bonnet de police et l'autre gland que formait sa barbiche. C'était le chien de la maison. Il attrapait souvent un Terre au passage, comme ces chiens de gargote que nourrissent les clients. On voyait son verre plein, on voyait son verre vide, mais on ne le voyait jamais vider son verre, tellement c'était vite fait, d'un coupsecquirejetaitenarrière, l'espace d'un éclair, la flamme de son bonnet. Sauf cette indication fugitive, rien ne le trahissait. Il n'y a^-ait qu'un sergent de ville rompu aux aubaines clandestines, pour exécuter le mouvement avec autant d'adresse et de célérité.
Schramm, profitant donc d'un arrêt dans le bombardement que Jéricho infligeait à son auditoire, interpella le vieux.
— Père Bagarre, j'ai les renseignements que vous m'avez demandés sur le Mont-de-Piété.
— Ah! oui... Vous êtes ben honnête..., répondit humblement le bonhomme, quittant, comme à regret, l'ombre de Jéricho.
— Le décret de la Commune autorisant la remise de tous les objets engagés pour une somme ne dépassant pas vingt francs, recevra son exécution cette semaine. Après demain, on procédera, en séance publique, salle Saint-Jean, à l'Hùtel de Ville, au tirage au sort des quatre premières séries d'articles à délivrer gratuitement aux porteurs de reconnaissances. Il y aura vingtliiiit tirages. On ne pense pas pouvoir, en effet, délivrer [dus (le quatre mille ol)jets par jour, et il y en a environ huit cent mille dans les trois bureaux du Mont-de-Piété.
— Alors, combien de temps croyez-vous qu'il faudra que j'attende mon tour? demanda le père Bagarre.
— Je vous dirai cela approximativement samedi, quand vous aurez retiré à la mairie le numéro que le sort vous attribuera.
— Vous êtes pressé, père Bagarre? dit Ferdinand. Le garçon de place répondit : — C'est Ninie surtout
qui est. pressée... Depuis si longtemps que nous couchons sur la paillasse... Dix-huit mois que nos matelas
sont là-bas !... J'aurais bien voulu les dégager plus tôt, mais comment? Il n'y a pas assez de voitures qui roulent en ce moment...
— J'en sais quelque chose, fit le vieux cocher nostalgique.
— Moi aussi, soupira Ferdinand. Il ajouta : — Mais Ninie travaille... On ne la voit plus.
— Oui, répondit le père Bagarre, elle a trouvé un peu d'ouvrage, mais pour quelques jours seulement... Et puis, elle n'arrive pas à se faire payer... Enfin, si elle peut ravoir son matelas pour rien, ça vaut mieux, pas vrai? Après, p't'ètre qu'on lui rendra sa machine à coudre...
— Parbleu! C'est qu'un commencement, dit Jéricho, en attendant la liquidation radicale des Monts-de-Piété...
Schramm rentra en scène : — Etablissement immoral..., protection humiliante accordée par l'ancien régime aux prêts usuraires, sous prétexte d'assistance... Qu'il existe une institution profitant du chômage de l'ouvrier et le prolongeant même en retenant jusqu'à ses instruments de travail, c'est la honte d'une société, et la Commune ne fait, en somme, que suivre l'exemple de la Convention nationale, qui soulagea la misère publique en abolissant ce scandaleux trafic. Déjà en 1869, au Vieux-Chène, j'appelais l'attention sur...
— Mais l'administration du Mont-de-Piété, qui la désintéressera? demanda Ferdinand.
— La Commune.
— Avec quoi ?
— C'est son affaire, déclara Schramm. Mais je sais bien, moi, si j'étais consulté, où je prendrais l'argent nécessaire : à la Banque. Il est trop juste que les dépôts des riches soient la rançon des malheureux, puisque la fortune des uns est faite de la misère des autres.
— Alors, dit timidement le père Bagarre, vous croyez qu'on me restituera aussi... oh! plus tard..., avec les matelas, d'autres choses auxquelles je tiens..., du linge, des souvenirs de ma pauvre femme?...
— Mais oui.
— Allons, père Bagarre, fit Jéricho, criez : Vive la Commune ! Vous lui devez bien ça...
— Vive la Commune ! consentit le vieux. Et, de son plein gré, il ajouta : — C'est un gouvernement ben honnête !
Il n'y avait plus personne dans le débit, vers huit heures, et les Lhomme allaient se mettre à table avec Toncle Prophète, dans la seconde salle, lorsque Rabouille arriva lui-même pour diner. Sur le pied d'amitié où ils étaient ensemble et bien que le mécanicien payât exactement sa pension, ils prenaient ordinairement les repas du soir en commun. C'était pour Rabouille le meilleur moment de la journée, au milieu d'une famille d'adoption. Entre Adrien et Sophie, il était comme un vieux tronc auquel il pousse des branches. A l'atelier, il se promettait la fête quotidienne de l'après-diner, quand il faisait répéter à Sophie ses leçons ou qu'il amusait son frère avec une histoire, des jeux improvisés. Ferdinand était souvent dérangé par des clients : Céline ahait et venait ; il restait seul à table avec les enfants, les servait, s'occupait d'eux, leur manquait autant qu'ils lui étaient devenus indispensables.
« Il n'y a que toi qu'ils écoutent », disait Ferdinand.
— S'ils vous ennuient, vous savez, renvoyez-les, disait Cécile.
Mais ils ne l'ennuyaient jamais et elle-même faisait cette observation par acquit de conscience.
La présence de l'invalide n'empêchait pas Rabouille de s'asseoir à sa place habituelle, mais l'heure délicieuse était gâtée par les avances de l'enfant à son oncle et par les soins de celui-ci pour son neveu. L'ouvrier eût déchu, à table, au rang d'étranger, si la charmante petite Sophie n'avait, alors, redoublé de gentillesses et de fidélité. Elle lui était douce comme un baume sur une blessure. Mais il en sentait le bienfait, tel un aveugle à qui reste invisible la main qui le ca-
resse; il ne remarquait, pour en souffrir, que les cajoleries réciproques des deux autres. Il se retirait tout de suite après dîner et montait s'enfermer et lire dans sa chambre.
Ce soir-là pourtant, c'est à peine s'il fit attention à son ennemi, qui accaparait Adrien. 11 paraissait absorbé. Il laissa Sophie ajouter son couvert, sur la petite table de marbre veiné où la soupe fumait et mangea en silence.
— Qu'est-ce que tu as? demanda Ferdinand, qui était assis à côté de lui.
— Rabouille leva les épaules sans répondre, d'abord, puis : — Tu as lu les journaux du soir ?
— Non. Je sais seulement que le fort d'issy est évacué.
— Et que Rossel a donné sa démission.
— Ah !... dit Ferdinand. Pourquoi?
Rabouille lui passa un journal qui publiait la lettre circonstanciée adressée à la Commune par le délégué à la g«erre. Ferdinand prit la chose gaiement :
— Eh bien ! mais il a raison, cet homme I On l'embête, il s'en va; c'est tout naturel.
— Tu trouves? Tu n'es pas difficile. Il pouvait partir sans faire claquer la porte ni instruire Thiers des difficultés au milieu desquelles la Commune se débat. II reproche au Comité central de délibérer et de ne pas agir, et lui-même paralyse la défense en la démoralisant. C'est la lettre d'un militaire moins ferme que vaniteux. La caque sent toujours le hareng. Rossel a été à la même école que les Ducrot et les Trochu. Il y a dans ses déclamations comme un écho des leurs. Ecoute ça : « L'ennemi enveloppait le fort d'issy d'attaques aventureuses et imprudentes dont je le punirais, si j'avais la moindre force militaire disponible... Hier, pendant que les chefs de légions discutaient, le peloton d'exécution les attendait dans la cour. Mais je ne veux pas prendre seul l'initiative d'une mesure énergique pour tirer de ce chaos l'organisation, l'obéissance et la vie-
toire... J'ai riionneiir de vous demander une cellule à Mazas. » C'est le coup de théâtre. Je m'étonne que Félix Pyat, qui s'y connaît, n'aime pas celui-là. Au fond, je ne me suis jamais fait d'illusion sur le personnage : Rossel est, dans son genre, un Adolphe, un acteur de province dévoré du désir de jouer les grands premiers rôles k Paris et qui n'admet pas qu'on le relègue au second plan. L'épaulette la marqué à l'endroit qui convient.
— Si on lui rend le commandement impossible tout de même, dit Fernand.
— Oh ! il est certain que le Comité central ne lui facilite pas sa tâche ! Celui-là est encore un sacrifié qui ne se console pas de son effacement. J'ai entendu dire qu'il voyait maintenant le salut dans une dictature mililaire offerte à Rossel, pour lequel on demanderait pleins pouvoirs à la Commune ; mais je doute qu'elle accepte cette proposition et je pense plutôt que la majorité obtiendra l'arrestation et la mise en accusation de Rossel, à qui l'on donnera un successeur civil.
— Qui serait?
— Okolowicz ou Delescluze. On ne sait pas. Je viens de l'Hôtel de Ville pour avoir des nouvelles, mais la Commune, qui s'est réunie à quatre heures, s'est formée, bientôt après, en Comité secret, et l'on ignore ce qu'elle a décidé.
— Qu'elle décide ce qu'elle voudra, elle est perdue, n'est-ce pas? dit Céline. Alors, le plus tôt sera le mieux. Si vous vous figurez que c'est une vie !
— Heureusement que toutes les femmes ne raisonnent pas comme vous, fit doucement Rabouille.
Mais Céline se mit à rire :
— Allons, traitez-moi aussi d'affreuse réactionnaire, comme disent les ouvrières de cette Union des femmes, dont la mère Mazoudier m'a lu le manifeste, avec des larmes dans la voix. Eh bien, moi c'est l'autre que j'aurais signé..., oui, celui qui fait appel à la générosité de Versailles et réclame la paix à tout prix. Vous
HÉAI'PARITIO.N S YMPTOMATIQUE DE CANHOBEKT 295
ne me ferez jamais croire que ce sont des travailleuses qui veulent la guerre à outrance et qui parlent d'arroser Tarbre de la liberté du sang de ses ennemis... Qu'est-ce qu'elle a fait pour la femme, leur république sociale et universelle ?
— Elle a inauguré son affranchissement en supprimant l'odieuse différence que le gouvernement de la Défense nationale établissait, pendant le siège, entre la femme légitime du garde national et sa compagne non mariée. Je me souviens de ces pauvres honteux, moins honteux de leur dénùment que d'une révélation (jui privait leur concubine des soixante-quinze cenliincs, faute desquels la malheureuse n'avait plus qu'à mourir de faim ou à se prostituer pour un morceau de pain. La Commune a vu le scandale et la honte où ils sont réellement. Elle accorde la même pension et les mêmes secours aux unes et aux autres, aux enfants reconnus ou non. Elle les adopte et les élève indistinctement, dans le cas où ils n'ont plus leur mère. Elle confère les mêmes droits à tous ceux dont la société exige les mêmes devoirs. Elle n'écrit pas sur les murs : Liberté, Egalité, Fraternité, au profit de l'homme seulement.
— A la bonne heure I Je m'explique à présent pourquoi certaines femmes soutiennent la Commune 1 Elles n'ont rien à y perdre et tout à y gagner.
— Vous êtes injuste. La mère Mazoudier, par exemple, est légitimement mariée.
— La mère Mazoudier est une vieille folle qui fait partie de l'Union des femmes, par amitié pour la citoyenne Lemel, l'une des fondatrices de la Société des relieurs et relieuses de Paris.
— Les Mazoudier sont de braves gens. Leur conviction est sincère. Et ce ne sont pas des folles, celles qui disent : « Malheur aux mères, si encore une fois le peuple succombait, ce sont leurs fils qui paieraient cette défaite ! » Si elles parlent dans les clubs, aujourd'hui, c'est parce que les courages ont besoin d'être
::>96 la colo.nne
relevés ; si elles sont ambulancières, c'est parce qu'il y a des blessés à soigner ; et si demain elles prennent le fusil derrière les barricades, c'est, hélas ! parce que leurs frères et leurs maris n'y suffiront pas.
— La mère Mazoudier en armes... derrière une barricade... il n'y a que vous, Rabouille, pour imaginer ça ! s'écria Céline en se levant pour débarrasser la table, tandis que, de les voir aux prises, Ferdinand et l'oncle Prophète s'amusaient. Ils s'amusaient même au point que Ninie avait pu entrer sans attirer l'attention du marchand de vins. De la première salle, oii elle demeurait immobile, afin de ne pas interrompre Rabouille, elle l'écoutait de toute son âme, heureuse qu'il parlât, qu'il parlât bien, mais heureuse surtout qu'une question divisât l'ouvrier et madame Lhomme, dont elle était secrètement jalouse.
Quand Géhne eut clos la discussion :
— Sans doute que ça serait plutôt la place des jeunes, dit Ninie en se montrant.
Rabouille se retourna :
— Tiens I vous étiez donc là? Vous cherchez votre père ?
— Xon, c'est vous que je cherchais, répondit la cravatière. J'ai peut-être un service à vous demander.
— A moi ?
— Oui, fit-elle en s'appuyant du coude contre la séparation. Oh! c'est pas un mystère... Voilà. Vous savez que je travaille depuis une huitaine... pas dans les cravates. J'ai pris de l'ouvrage où j'en trouvais. Je confectionne des brassards. C'est mal payé. Je gagne à peine trente sous par jour... Enfin, je m'en contenterais, à condition de les toucher. Mais la patronne se fait tirer l'oreille... Alors, je voudrais savoir si c'est vrai ce qu'elle dit... qu'elle travaille pour le compte de l'Hôtel de Ville... Dans ce cas-là, vous comprenez, on pourrait attendre...
— Des brassards... ce sont des brassards pour les ambulances que vous confectionnez ? interrogea Rabouille .
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— Je ne sais pas si on les destine aux ambulances... C'est des brassards tricolores. Il y en a des tas. Nous sommes après depuis huit jours. Paraît que la commande doit être livrée le 12. Mais tailler, rassembler et coudre ensemble des bandes de calicot et de percale, c'est pas la mer à boire. On arrivera. Le principal, c'est qu'on nous paye. Alors, j'ai pensé à vous. Vous connaissez du monde à l'Hôtel de Ville ; vous pourriez savoir si madame Legros ne nous conte pas des craques.
L'oncle Prophète et Rabouille s'intéressaient extraordinairement à cette histoire, mais Rabouille ne dissimulait pas sa curiosité, tandis que l'autre cherchait à cacher la sienne qui était inquiète, en jouant avec le petit Adrien. Il se rappelait la confidence de Géran relative aux vingt mille brassards tricolores -qui devaient servir de ralliement aux gardes nationaux de l'ordre, lorsque les troupes entreraient dans Paris... Il y avait évidemment une liaison entre les deux faits. Et il songeait aussi à la difficulté d'avertir le neveu de Lacouture, conspirateur errant, afin de dépister la police de la Commune.
Rabouille, cependant, poursuivait :
— • Legros... c'est le nom de l'entrepreneuse?
— Oui. C'est une dame qui a des amis dans la haute... On prétend qu'elle connaît intimement un ancien écuyer de l'empereur, M. Pacher... Pagerie...
— Tascher de la Pagerie.
— Oui, un nom dans ce genre-là.
— Voilà des choses qui méritent, en effet, d'être approfondies sans retard, dit Rabouille.
— Alors, bien vrai, je ne vous ennuie pas?
— Pas du tout. Avez-vous le temps de venir avec moi jusqu'à la Mairie? Nous verrons si Ranvier est là... ou Trinquet... et nous tâcherons d'éclaircir l'affaire. Quant à être payée, je vous réponds que vous le serez... et plutôt deux fois qu'une !
— Ah! merci, monsieur Rabouille! J'étais sûre
298 LA. COLONxXE
d'avoir un l)on conseil de vous. Vous êtes si complaisant I
Ils sortirent ensemble du débit. Il était neuf heures. Le printemps embaumait la soirée. Un couple traversa la chaussée et chercha dans la rue de Louvain plus de solitude encore qu'autour de Téglise. Il y avait dans Tair comme une odeur de violettes. Rabouille la respira avec étonnement.
— Ça vient de moi, dit la grande fille. Il crut qu'elle plaisantait.
— De vous ?
— Mais oui. Une de mes camarades d'atelier a un frère, qui se battait du côté de ce fort qu'on a pris. Pour y arriver, on monte un sentier, entre d(^s haies. C'est plein de violettes,.. Le frère de ma camarade lui en a rapporté, dans le canon de son fusil, un petit bouquet que nous avons partagé... Voulez-vous la moitié du mien ?
Il refusait ; elle insista :
— Si... vous me ferez plaisir.
Elle détacha le bouquet de sa ceinture et lui donna quelques violettes qui sentaient la violette et la poudre.
— Ne les jetez pas au moins, dit-elle. Vous n'aurez pas tous les jours les pareilles.
— Des fleurs sur lesquelles il y a peut-être du sang... je crois bien !
xMais elle avait le cœur gros dètre incomprise et de voir qu'il ne trouvait pas, sur son bouquet, autre chose quun souvenir de combat et un souffle de défaite.
Aussi bien, la rue n'était guère, ce soir-là, propice aux idylles et, de loin, la Mairie apparut à Rabouille et à Ninie, encore une fois enveloppée de rumeurs et comme enragée elle-même. En face de l'église assoupie, léthargique, l'ancienne Ile d'amour, siège à présent de la municipalité, du Conseil et de TEtat-major de la Légion, aboyait, hargneuse, comme un chien de garde à l'attache, tirant sur sa chaîne. Il semblait qu'on eût
RÉAPPARITION SYMPTOMATIQL E DE GANROBERT 299
changé sa destination sans changer son caractère et que celui-ci restât enclin au tumulte et au caprice. Dans la nuit, la petite Mairie faisait corps avec la foule qui Tinvestissait et avait l'air d'être son geste passionné. Des lumières couraient le long de la façade, s'éteignaient ici et se rallumaient plus loin ; les masses d'ombre grouillante se déplaçaient, refluaient, revenaient à Tassant, si bien qu'on eut dit, par moments, que le peuple continuait de danser, sans musique, sur les ruines du vieux restaurant désaffecté.
— Que sepasse-t-il encore ? murmura Rabouille.
Ils pressèrent le pas et virent, assis sur le bord du trottoir, devant Téglise, le père Bagarre qui causait tranquillement avec son ami, le cùtier de la pcllle monteuse, l'omnibus allant à Romainville. Le cheval de renfort était debout auprès d'eux, la tête penchée, les écoutant; et ils formaient tous les trois, à vingt mètres à peine du désordre, un groupe indilFérent et paisible.
— Ah ! il n'a pas la fièvre, papa ! constata gaiement Ninie.
Et elle suivit son compagnon dont les larges épaules lui frayraent un chemin à travers la cohue. Mais avant qu'ils eussent atteint la grille de la Mairie, ils furent arrêtés par Mazoudier et par M. Martin, qui sortaient de l'endroit.
— Y comprenez- vous quelque chose, vous? dit le relieur en apercevant Rabouille.
— J'arrive, répondit celui-ci, je ne suis pas au courant...
— .La Commune vient de faire afficher ce démenti à la dépêche de Rossel : « Il est faux que le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy. Les Versaillais ne l'occupent pas et ne l'occuperont pas. La Commune a pris les mesures énergiques que comporte la situation. » Quelles mesures énergiques y a-t-il à prendre, si la situation demeure la même? Nous ne saurons donc jamais toute la vérité?
— Il s'agit sans doute de la situation nouvelle créée par la démission de Rossel.
— Il fallait le dire.
Des voix fulminèrent :
— Rossel était vendu comme Cluseret !
— Il n'avait pas le droit de communiquer sa lettre de démission aux journaux, en même temps qu'il renvoyait à l'imprimerie nationale.
— ■ Si un civil en avait fait autant, Rossel l'aurait menacé du peloton d'exécution.
— Enfin, le fort dlssy est-il évacué, oui ou non ? demanda Rabouille.
— Il lest, hurla Jéricho. Je vous répète que j"ai vu revenir le 141% avec le colonel Lisbonne.
— C'est pas une raison. Il y avait d'autres troupes à Issy.
— Pourquoi Rossel aurait-il lancé cette fausse nouvelle ?
— Tiens I pour justifier sa démission.
— Alors, qu'on l'arrête.
— C'est l'histoire de la capitulation de Metz qui recommence : on dément ce soir ce qu'on sera obhgé d'avouer demain.
Bousculés, assourdis, Rabouille, Mazoudier, l'Émigrant et Ninie, parvinrent à se dégager.
— Je voudrais pourtant savoir si Ranvier est à la Mairie, dit le premier. J'ai des choses intéressantes à lui apprendre.
— Faisons le tour, dit monsieur Martin.
La Mairie avait une entrée latérale sur la rue des Rigoles ; les trois hommes et la jeune fille allèrent dans cette direction. Mais ils se heurtèrent, à la porto même, contre quelqu'un qui se hâtaitetavec lequel Rabouille et Mazoudier échangèrent des poignées de main.
— Ma foi, c'est de la chance, dit le mécanicien ; peux-tu m'accorder cinq minutes?
Grand, bon enfant, parole et tête chaudes, Ranvier, l'un des élus de Belleville, se déroba vivement.
HÉAPPARITIOX SVMPÏOMATIOUE DE CANROBEllT 3U1
— Impossible. Je suis déjà en retard. Nous avons une séance à dix heures ; j'ai juste le temps de redescendre à rilùtel de Ville.
— C'est fâcheux. Le renseignement que je t'apporte est des plus sérieux.
— Reviens demain matin, tu es sur de me trouver. Nous avons décidé tantôt que la Commune ne tiendrait plus que trois séances par semaine et que nous resterions en permanence dans nos arrondissements. La situation est grave.
— Quoi? interrogea Mazoudier. Le fort d'Issy est-il réellement occupé par les Versaillais?
Ranvier protesta mollement :
— Mais non. Le fait ne nous est pas confirmé.
— Alors, de quelles mesures énergiques parle votre affiche?
— De celles que nous avons prises cette après-midi : renouvellement du Comité de Salut public ; nomination d'un délégué civil à la guerre et d'une commission de trois membres chargée de rédiger immédiatement une proclamation; création d'une cour martiale nommée parla Commission militaire etpermanence du nouveau Comité de Salut public... C'est pour le constituer que nous nous réunissons ce soir. Il y aura du grabuge. Nous n'avons pas à nous défendre que contre les ennemis du dehors; ceux du dedans nous donnent aussi du fil à retordre. Nous sommes une majorité embêtée par une minorité factieuse, comme dit fort bien Chalain. 11 faut la mettre au pas. Pyat s'en charge. Il lui mijote un coup de sa façon. Je vous dirai demain s'il a réussi. Au revoir, mes amis.
Quand il eut tourné les talons, Rabouille, monsieur Martin et Mazoudier, s'entre-regardèrent avec découragement.
— Voilà oi^i nous en sommes! bougonna le relieur. Franchement, Rossel n'a pas tort de dire qu'ils ne sont capables que de délibérer. Le vertige du pouvoir les fait rouler dans la politique de parti; chère aux vieux
oU-i LA COLONNE
routiers du parlemeutarisme. Us ont beau se raccrocher à des Commissions militaires, des Comités de Salut public et des Cours martiales, ces touffes d'herbe sèche leur resteront dans la main et n'arrêteront pas leur chute. Ils sont au bord de Tabîme; demain, ils dégringoleront au fond.
— Quand on pense, s'écria Rabouille, que c'est à ce bourdon de Pyat que la Révolution est réduite à porter son miel !
L'Émigrant cessa de mâchonner son perpétuel cigare pour dire :
— Félix Pyat... Thomme à la carabine... Qu'est-ce que peut bien encore manigancer ce vieux Gastibelza ? Sa carabine... pas même une sarbacane! Elle n'est bonne qu'à lancer du papier mâché!...
— Hanté par une dictature militaire reprit Rabouille, il aspire à se débarrasser des vingt-trois de la minorité qui ne veulent pas d'une Commune faite avec les résidus (le 93 et le marc de la République une et indivisible. Les traditionnaires de la majorité à laquelle nous devons le Comité de Salut public réchauffé, ces gens-là cuisent encore dans leur jus de Jacobins et d'IIébertistes. Ils sentent le haillon et le graillon. Quelques-uns, comme Delescluze, Tridon et Gambon, malgré un goût décidé pour les conserves qui ont nourri leurs jeunes années, ne refuseraient pas de mordre à la grappe; mais les autres, les Pyat, les Miot...
— Ane chargé de reliques...
— Continuent de resuccr dans leurs barbes le brouet épais de la raison d'Etat.
— Il n'y a pas de raison d'Etat, nota encore l'Émigrant; il n'y a que des crimes d'Etat. Les blanquistes luent les révolutions, comme un Barbe-Bleue rural que j'ai connu tuait ses femmes : en leur communiquant la tuberculose insidieuse qui cariait à la fois ses poumons cl SCS organes génitaux. Il avait fait déjà trois victimes et il en guettait une quatrième, lorsqu'un médecin, moins béte ou moins timoré que les autres, avertit la
famille. C'est ce médecin qui manque à la Commune.
— Oui, dit Rabouiile. Comment ne s'aperçoit-elle pas qu'on la conduit à sa perte en adoptant pour article de foi le principe autoritaire mortel aux gouvernements antérieurs ? Comment ne comprend-on pas qu'à une situation sans précédent dans l'histoire, il faut des mesures nouvelles appropriées aux circonstances et au milieu, et que le Comité de Salut public ne nous fait pas prendre des vessies pour des lanternes, des conventions pour la Convention ?
— Parbleu ! s'écria monsieur Martin. Le Lapin vengeur, de Romainville, ne se demande pas à quelle sauce il lui convient d'être mangé ; il commence par abattre le cuisinier, pour n'être pas mangé du tout. L'enseignement est dans l'enseigne.
— L'heure des décrets de principes et des motions pohtiques est passée, ajouta Rabouiile. Le moment des décrets de combat est venu.
— Et il n'y en a qu'un dont l'urgence soit indiscutable, dit l'Émigrant, pour qui ce jeu alternait maintenant avec celui des définitions : « La Commune: considérant que Varmée de Versailles n'est plus qu'à quelques centaines de mètres de l'enceinte^ décrèle : il faut vaincre ou mourir ».
Mazoudier observa :
— J'ai bien peur, malheureusement, que la Commune ne s'entête dans ses préférences de tactique. Pour un Tridon, pour un Delescluze...
— Delescluze : Temple qui sortira de ses ruines, formula l'ancien instituteur.
— Pour ceux-là, capables d'abnégation, combien d'esprits bornés ne voient sans doute dans le Comité de Salut public qu'un instrument de rancune et de domination propre à les déUvrer non pas de leurs ennemis, mais, d'abord, de leurs contradicteurs ! Ces pions de la démocratie se conforment jusqu^au bout à la tradition, qui veut aussi que la Révolution dévore ses enfants.
oU4 LA CULU.NNE
— Ah ! fit Rabouille, Thiers a raison de ne pas se presser... Ils lui mâchent la besogne. Ils inquiètent avec des mots la bourgeoisie qu"il rassure avec des actes. Le Salut public, dont ils ont plein la bouche, il le met, lui, dans la cartouchière des soldats et dans le portefeuille des banquiers. Rétablir l'ordre et protéger le Capital, c'est sa fonction. Il va fonctionner à son aise et réaliser enfin le rêve de toute sa vie : le pouvoir. Il sera le libérateur du territoire et des propriétaires !
Mais, à monsieur Martin, le profil de Thomme d'Etat sur les monnaies et sur les timbres-poste, apparut sans doute comme une récompense excessive, car, répondant à cette pensée, il laissa tomber dans sa barbe, avec la cendre de son mauvais cigare, encore une fois éteint : Thiers... effigie pour timbres de quittance.
La conversation les avait ramenés devant féglise. II n'y avait plus, autour de la Mairie qu'une douzaine d'enragés attendant... ils ne savaient quoi, peut-être un démenti au démenti de la Commune.
Rabouille se tourna vers Ninie, qui ne les avait pas quittés :
— C'est inutile que vous maccoiiipagniez demain chezRanvier. Je lui expliquerai raffaire. Nous disons... Madame Legros... Son adresse?
— 12, rue des Terres-Fortes.
— Bon. Allez travailler comme d'habitude, mais surtout ne répétez à personne ce que vous m'avez confié.
— Oh ! fit la cravatière, pas de danger, monsieur Rabouille!... Pour une fois qu'il y a un secret entre nous!
Son père était toujours assis au bord du trottoir ; mais seul à présent, sans son ami le cùtier, il paraissait dormir, la tête sur les genoux... Ninie s'approcha de lui et le secoua :
— Hé ! papa, c'est-y que t'as l'intention de passer la nuit là?
Il se réveilla, se leva et, docile, la suivit.
Rabouille tira sa montre.
— A cette heure-ci; dit-il, la Commune délibère et nomme un nouveau Comité de Salut public. Il est possible que Ranvier en fasse encore partie... Le salut, le nôtre à tous, celui de la Commune, je le lui apportais peut-être, ce soir. Mais il n'avait pas le temps de m'écouter. Je le lui rapporterai demain ; espérons qu'il ne sera pas trop tard !
Et, mélancoliques, les trois hommes allaient se séparer, lorsqu'une ombre projetée sur le mur d'en face, provoqua cette exclamation de M. Martin :
— Oh ! voyez donc!...
Les deux autres regardèrent... L'ombre d'un homme qui filait, nu-tête, le long du mur, charbonnait dessus le profil historique de Canrobert, cheveux en rouleaux et moustaches en pointe.
Mazoudier sourit : u Gare au bateau que les rats abandonnent ! » dit-il.
Et Rabouille ajouta :
— Oui... mauvais signe !
Le samedi matin, 13 mai, la mère Mazoudier, son inséparable panier au bras, se hâtait, comme d'habitude, à pas menus et rasant les maisons, vers le débit de Ferdinand, lorsqu'une jeune femme chétive et pâle, en camisole, tenant un petit garçon par la main et portant une autre gamine, Tarréta au coin de la rue Lassus.
— Dites donc, madame Mazoudier, est-ce que vous avez des nouvelles de votre mari ?
La vieille releva la tête et répondit :
— Mais non, madame lïusson. C'est mercredi qu'ils sont partis. Je ne suis pas inquiète. On les aura oubliés... On voit bien que c'est la première fois que votre homme marche avec sa compagnie.
— Savez-vous seulement de quel coté ils se trouvent?
— Oui... du enté d'Issy, trop loin malheureusement pour qu'on puisse les soigner, ajouter quelque chose à leur fricot. C'est ce que je faisais, pendant le siège, quand Mazoudier était de garde aux remparts. Je lui portais
LES MKILLEUHS s'EN VONT 401
aussi du linge de rechange. Mais c'était l'hiver... Les nuits sont moins périlleuses à présent.
La jeune femme, qui suivait une autre pensée, demanda :
— Et du coté où ils se trouvent, on se bat, n'est-ce pas?
— Peut-être bien; mais faut pas vous tourmenter. Ils reviendront ce soir ou demain matin. Chacun son tour.
— C'est ce que Charles disait : chacun son tour. L'aîné des enfants la tirait par sa robe, tandis que
la fillette, âgée de deux ans à peine, tendait le bras vers la Mairie en criant avec obstination: « Papa! Papa !...))
— Elle croit que son père travaille toujours là, expliqua la maman ; alors, chaque fois que nous passons devant la Mairie, elle le réclame.
— Tu le reverras ton papa, ma mignonne, dit la mère Mazoudier, en agaçant du doigt le menton du bébé.
— Fais content, dit madame Ilusson.
Et la petite fille, blonde et riante, battit des menottes en criant plus fort.
— Est-ce gentil, à cet âge-là! reprit la vieille.
— Son père doit bien s'ennuyer d'elle, là-bas... Figurez-vous, madame Mazoudier, que cette morveuse a failli le retenir. A la Mairie, sitôt qu'il pouvait perdre cinq minutes, il rappliquait à la maison pour l'embrasser. J'en étais jalouse. Trois jours sans jouer avec elle... ce que le temps doit lui sembler long! Enfin, faut espérer qu'il ne tardera plus à rentrer.
— Oui, faut espérer...
Et la bonne femme disparut dans la boutique de Ferdinand, pendant que, plus lente, avec son fardeau sur les bras et son autre gosse qui se faisait traîner, madame Husson s'acheminait vers la rue des Rigoles, où elle demeurait.
Son mari était l'employé qu'avait remplacé monsieur
Martin à la Commission municipale. Comptable dans une maison de commerce qui remerciait, au mois de septembre 1870, une partie de son personnel, Husson, pendant le siège, avait rempli les fonctions de sergentmajor dans une compagnie démarche. Il ne tenait qu'à lui de les conserver au 114^ fédéré, qui appartenait à la :20'' légion ; mais sur les instances de Viard, un des délégués de la Commune àBelleville, il était entré dans la Commission municipale chargée d'assurer les services administratifs de Tarrondissement. Il y avait apporté son intelligence, son zèle et sa probité. La santé ébranlée par une bronchite attrapée sur les remparts et négligée, il continuait de traiter son mal par le mépris et de tousser. C'était un homme ardent et doux, scrupuleux et sobre. On ne le rencontrait jamais chez Ferdinand et il n'allait pas davantage au café. Le dimanche, il conduisait son petit garçon aux Buttes- Chaumont. Sa femme raccompagnait quelquefois avec la fdlette. Ils habitaient rue des Rigoles, au quatrième, un logement respirant une gène fière et la propreté. La femme lavait son linge elle-même et visitait si minutieusement les vêtements de son mari que jamais rien ne trahissait leur durée excessive. On estimait Husson pour sa politesse et la fermeté de ses convictions. Il parlait peu, sauf lorsqu'on amenait la conversation sur la capitulation de Paris et la paix déshonorante qui l'avait suivie. C'était sa corde sensible. Ses yeux de phthisique étincelaient dans sa face crispée. Il ne pardonnait pas au gouvernement d'avoir livré Paris et sauvé la société au détriment de la France. Il haïssait les gens de Versailles pour leur lâcheté, comme Mazoudier les détestait pour leur hypocrisie. La reddition de Paris et la paix de Bordeaux l'avaient jeté dans la Commune. C'était, à cet égard, une sorte de Rossel civil. Lorsqu'on avait offert à celui-ci la direction des opérations militaires, Husson réconforté, frémissant, s'était échappé des brancards dans lesquels il piaffait. 11 se sentait déplacé au milieu de ses collègues de la Com-
mission, des auxiliaires que leur âge éloignait des bataillons actifs. Partisan de la lutte à outrance, il lui semblait dérisoire, à trente ans et valide, de bénéficier de celte exemption et de végéter dans un bureau, sur des paperasses. Quant à l'avantage matériel qu'il tirait de rallocation de cinq francs par jour, au lieu de deux francs vingt-cinq, il ne s'en était pas un instant préoccupé et il avait fallu que monsieur Martin, son successeur agréé, insistât, pour que, sous ce rapport, il n'y eût rien de changé dans sa situation. C'était affaire entre eux. Madame Husson, de son côté, comprenant l'inutilité de ses représentations, s'en était abstenue. Elle avait seulement poussé vers leur père sa petite fille et son petit garçon... ; mais il les avait caressés en disant : « Un vieillard comme monsieur Mazoudier montre le cas que l'on doit faire des faveurs et des décrets, quand la patrie est en danger. » Et la jeune femme résignée, de répondre :
— Tu sais mieux que moi, Charles, quel est ton devoir.
Elle rentrait donc chez elle, ce matin-là, lorsqu'elle croisa, en traversant la rue de Paris, leur voisin, l'emballeur Jéricho. En l'apercevant, il fit un mouvement, comme pour lui parler, puis il passa, en se contentant de soulever sa casquette. Elle se retourna, saisie d'un pressentiment, et vit le géant hésiter encore à la porte de Ferdinand. Son parti fut vite pris, d'ailleurs; il resta sur le trottoir et invita, par gestes, à venir le rejoindre, quelqu'un qui se trouvait à l'intérieur du débit. C'était Rabouille, qui cassait la croûte au comptoir avant de partir. Il sortit. Alors, madame Husson, qui avait assisté au manège, pensa qu'elle y était étrangère et s'en alla.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rabouille. Pourquoi n'entrez-vous pas ?
— Parce que la mère Mazoudier est là. C'est comme un fait exprès; je n'ai pas de chance dans mes rencontres, ce matin.
Il avait éhDuffé son grelot et paraissait moins cramoisi qu'à Taccoutumée, comme si Témotion mettait un peu d'eau dans son teint.
— Qui donc avez-vous rencontré?
— Madame Hussonavec ses gosses.
— Eh bien ?
— Eh bien, des camarades qui reviennent de Vanves prétendent qu'une voiture d'ambulance a ramené cette nuit Husson et Mazoudier.
— Blessés?
— Oui, mais ayant leur compte tous les deux. Mazoudier serait mort en arrivant et lïusson n'en réchappera pas non plus. Pourtant, faudrait en avoir la certitude avant de prévenir les femmes, hein?
— Où sont-ils? dit Ilabouille atterré.
— A l'ambulances desFolies-Belleville... Moi, je n'ai pas le temps d'aller les reconnaître... j'ai mon service qui me réclame. On pousse les travaux des barricades ; il est question de doubler le nombre des ouvriers. Jai du coton.
Ce que n'avouait pas Jéricho, c'est qu'il avait une peur insurmontable de la mort et qu'il défaillait devant un cadavre.
— En [in, reprit-il, je tenais à vous avertir pour qu'on fasse le nécessaire, si la mauvaise nouvelle est contirmée.
Mais c'était maintenant Lépouzé ([ui accourait, consterné :
— Qu'est-ce qu'on me dit? Husson et Mazoudier... Les autres lui firent signe de se taire... Ferdinand,
intrigué avait quitté son comptoir, et les quatre hommes, bouchant la porte, jetaient dans le débit de maladroits regards qui eussent suffi pour attirer l'attention de lanière Mazoudier, si elle s'était laissé distraire de sa besogne.
Au moment où Uabouille et Ferdinand décidaient do descendre ensemble à l'ambiilance, le concierge du 119 arrivjià son tour :
— Pas la peine, j'en viens... C'est mallieureusement vrai. Ils étaient blessés mortellement tous les deux, ils n'ont pas supporté le retour. Maï:.oudier a reçu une balle dans la poitrine et Husson a une partie de la figure enlevée,
— Vous les avez vus? interrogea Jéricho, décomposé.
— Comme je vous vois. Le père Mazoudier n'a presque pas changé. Il a Tair de dormir. . Mais le petit Husson... ah! les cochons, Font-ils estampillé! Une bouilhe...
Personne ne remarqua la disparition de l'emballeur. Le rassemblement avait grossi ; une douzaine de voisins et de passants, mis au fait, parlaient bas, moins impressionnés par la mort des deux gardes nationaux que par la présence de la mère Mazoudier dans Larrièreboutique du marchand de vins. On la voyait aller et venir, silencieuse malgré son incessant remuement de lèvres ; elle n'avait, pour tout deviner, qu'à lever les yeux, et son ouvrage l'absorbait au point qu'elle ne remarquait même pas l'intérêt extraordinaire dont elle était l'objet de la part du plongeur Alexandre, qui rinçait des verres par contenance.
La blouse bleue et le bonnet de police du petit père Bagarre s'étaient faufilés dans le groupe où, la minute d'après, se fit place le cordonnier Schrainm, portant sa bosse ainsi qu'un marchand de coco sa fontaine.
— Deux bons bougres de moins, gronda-t-il. Il n'y en a déjà pas trop.
Il se pencha un peu à droite, comme pour tourner le robinet, et ajouta :
— C'est ce que je dirai demain, sur leur tombe. Cependant, la question de savoir par qui la mère Mazoudier connaîtrait son malheur était tranchée.
— Rabouille a raison, dit Ferdinand, c'est ma femme que cela regarde. Je vais l'avertir.
xMais justement comme il allait s'acquitter de ce soin, la vieille vint du fond de la boutique vider au ruisseau
une grande terrine. Il s'effaça pour la laisser passer et tous, à la porte, firent comme lui, subitement muets et avec des mines de circonstance.
Toujours aveugle, la mère Mazoudier répandit Feau de vaisselle et s'en retourna tranquillement, tandis que, derrière elle, le groupe se reformait.
— Il y a un accident? murmura une voix àForeille de Rabouille.
Ninie arrivait, ne savait rien... Quand elle fut au courant : « C'est triste », dit-elle.
Rabouille la tira un peu à part et baissant la voix :
— Je suis heureux de vous voir... Je me disposais à charger votre père d'une commission pour vous... en supposant que j'aie quelque chose à vous apprendre.
— A quel sujet?
— Au sujet de votre patronne. Elle a été arrêtée hier au soir.
— C'est pas de veine ! s'écria l'ouvrière. Elle devait nous payer aujourd'hui.
— Vous ne perdrez rien... Vous recevrez même des félicitations par-dessus le marché, car les brassards que vous confectionniez étaient destinés aux complices que les Vêrsaillais ont dans Paris.
— Ah! la drogue!
— - Sans vous en douter, vous nous ùtez une jolie épine du pied.
— Blague dans le coin... je vous ai rendu service?
— Certainement.
— Eh bien, ça m'est égal de ne pas voir la couleur de mon argent. L'argent? Ah! la la! C'est pas ce qui fait le bonheur. Ce matin, tenez, nous n'avons pas vingt sous à nous deux papa ; et c'est tout de même pour moi une belle journée qui commence ..
D'un geste, Rabouille éteignit sa joie.
— Pour vous seulement, Ninie...
Mais elle n'envisagea, en se reprenant, que sa peine à lui.
— Pauvre père Mazoudier, vous l'aimiez bien. Je parie
que vous le regrettez autant que monsieur Flourens. Ahl quand vous en tenez pour quelqu'un, vous, c'est sérieux. Mais vous n'avez pas tout le monde à la bonne... Moi, par exemple, c'est bien certain que vous auriez moins de chagrin si je claquais, que si c'était... une autre.
— Vous vous trompez. J'ai beaucoup d'affection pour vous.
— Allons donc ! Je ne vous suis rien. Vous n'êtes pas mon adorateur. Faites donc pas de cachotteries... Je le connais, votre béguin : il n'est pas loin d'ici.
Rabouille rompit, sèchement : — Ninie..., vous avez un genre de plaisanterie qui nous brouillera.
Elle essaya de se rattraper : — Ne vous fâchez pas... Si j'avais su vous être désagréable... Ou ne peut jamais s'amuser avec vous.
— Ce n'est guère le moment.
A côté d'eux, Schramm pérorait :
« Ils seront vengés.. . L'heure des résolutions viriles a sonné... Le conseil de légion, dont je fais partie, prend ses mesures pour obliger tous les lâches à marcher. Si la Commune et son Comité de salut public sont impuissants, le Comité central, lui, saura se faire obéir. A Popincourt, on a ouvert la chasse aux réfractaires... A demain le tour de Belleville et de Ménilmontant. »
— Belleville... Ménilmontant! répéta un apprenti, en balayant de bas en haut, puis de haut en bas, du plat de la main, la figure d'un camarade d'atelier.
On rit. Mais quelqu'un cria: — Silence, coteries!
Ferdinand revenait ; toutes les faces se tendirent vers lui. Il avait refermé la porte du débit, afin d'isoler davantage la mère Mazoudier et Céline. Il dit :
— La patronne est en train de la préparer...
— Et madame Husson, demanda Lépouzé, est-ce qu'on pense à elle?
Comme personne ne répondait, Rabouille se rapprocha et proposa son office, quoiqu'il connût à peine le jeune ménage.
— Est-ce que tu ne crois pas que monsieur Martin conviendrait mieux ? insinua Ferdinand.
C'était aussi l'avis de Lépouzé.
— Monsieur Martin a remplacé Husson à la mairie... 11 ne refusera pas. Je vais aller le trouver.
La voix de Ninie fit diversion : — Vous... làchezmoi le coude, hein? Ça finira par se gâter, vous verrez...
Sournoisement pincée par derrière, plus bas que la taille, elle s'était retournée et prenait à partie Quélier qui, descendu de sa chambre, serrait depuis un moment la cravatière de près.
— Chauffe qui peut! cria Tun des apprentis.
Le capitaine paya d'audace : — Qu'est-ce que je verrai ?
— Trente-six chandelles... Je vous l'ai déjà dit : avec moi, vous perdez votre temps.
Il fut impertinent : — La place est réservée?
Ninie allait répondre, mais Rabouille la prévint :
— Laisse-la donc tranquille, Quélier. Les circonstances ne prêtent guère au badinage.
L'officier se rebiffa, mais sans quitter le ton léger :
— Quoi donc? Défenseur du faible et de l'opprimé, on protège aussi la vertu? Il ne manque plus que la veuve et l'orphelin dans le tableau.
Les deux hommes se regardèrent dans les yeux^ mais ce fut Ninie qui releva le défi dont seule entre tous elle avait compris la méchanceté.
— Vous êtes une jolie fripouille, vous î
Il eut le dernier mot : — Tiens ! vous entendez l'apologue... On est de mèche, alors?...
Indifférents à la querelle, cependant, les autres s'intéressaient plutôt à ce qui se passait dans l'intérieur du débit. Ferdinand avait beau en barrer la porte, les deux apprentis, au premier rang et se faisant des œillères de leurs mains, fouillaient la boutique jusqu'au fond, jusqu'à la cuisine, où le drame se jouait. C'était comme un rassemblement devant le pharmacien, après un accident. Mais, de la blessée, que ca-
cliait madame Lhomme, on n'apercevait qu'un bout de jupe et un bout de bonnet, insuffisants pour reconstituer une scène aux détails de laquelle l'imagination suppléait, forçant les couleurs.
Car, au vrai, il n'en était pas de plus ternes. En voyant Céline entrer dans la cuisine, la mère Mazoudier, que n'étonnaient plus les attroupements, avait demandé sans quitter son ouvrage :
— Est-ce qu'il y a des nouvelles ?
Et, saisissant aussitôt le joint, madame Lhomme avait répondu :
— Oui... de mauvaises nouvelles, mère Mazoudier.
— Les Versaillais se rapprochent? Ils ont rétabli l'Empire, la monarchie? Mazoudier a toujours dit que ça finirait comme ça...
— Alors... il n'aura pas le chagrin d'assister à la déroule de son parti... C'est une consolation dans le malheur qui vous frappe. On ne peut pas, malheureusement, vous en offrir d'autres.
Le corps de la petite vieille, comme galvanisé, se redressa sous le coup.
— Quoi? Ils l'ont tué?
— Pauvre mère Mazoudier, dit simplement Céline, on ne vous abandonnera pas.
Et elle obligea la bonne femme à s'asseoir. Mais celle-ci réagissait contre Taccablement et couronnait, par sa fermeté dans cette épreuve dernière, quarante ans de luttes et d'opinions partagées.
— Vous avez raison, madame Lhomme, c'est peutêtre bien des chagrins qui lui sont épargnés... A son âge, les vaincus n'espèrent plus de revanche; ils n'ont qu'à disparaître. J'aime mieux le savoir mort que prisonnier... Il n'aurait pas supporté les pontons, l'exil encore une fois... Son heure était venue...
— C'est bien triste aussi pour madame Husson, qui perd comme vous son mari et qui reste avec dc'ux enfants, dit Céline.
— Ali 1 lit la vieille, monsieur Husson... Mazoudier
l'estimait beaucoup... Celui-là était jeune encore; il aurait pu voir des temps meilleurs...
Céline protesta doucement : — Ce qu'il faudrait tuer, pour avoir la paix, savez-vous, mère Mazoudier, c'est la politique... Tant que les hommes en feront, tout ira mal. Qu'est-ce qu'on gagne à changer de gouvernement ? Il y aura toujours des pauvres et des riches, des maîtres et des serviteurs...
— Ce sont les riches et les maîtres qui le disent...
— Et les révolutions qui le prouvent... Est-ce que la République, depuis qu'elle est proclamée, a supprimé la misère ?
— Oh ! la proclamer ne signifie rien ; autre chose est de la maintenir... Et puis, voyez- vous, madame Lhomme, on peut dire d'elle ce qu'on voudra... C'est comme un enfant longtemps désiré : il naîtrait disgracié qu'on l'aimerait et qu'on souhaiterait tout de même sa conservation.
Et l'on sentait chez la vieille une conviction si profonde, un attachement si sincère, que Céline n'osait plus reprocher à cet enfant d'avoir, en venant au monde, coûté la vie à son père.
Dehors, un des apprentis en observation s'écria : « Attention !... La v'ià qui s' lève pour sortir. »
La mère Mazoudier s'en allait, en effet, son panier vide au bras... Elle ne pleurait pas ; une émotion intérieure faisait seulement remuer ses lèvres davantage. Elle ne ravalait pas ses larmes, elle avait plutôt l'air de les grignoter.
Les hommes se découvrirent quand elle passa devant eux. A Céline, qui l'avait suivie jusqu'à la porte, Ferdinand demanda :
— Lui as-tu dit où elle le retrouverait? A l'ancienne ambulance du deuxième secteur, aux Folies-Belleville enfin.
— Oui, répondit madame Lhomme, c'est bien là qu'elle va.
— Toute seule? fit Rabouille.
LES MEILLEURS s'EN VONT 317
— Oh ! elle a du courage ; c'est pas une gniole, déclara Schramm. Nous Tavons vue, pendant le siège, aux remparts... Elle le soignait, son vieux... Et complaisante!... C'est étonnant ce que sonpanier peut contenir de choses! Elle aurait fait les commissions de toute la compagnie.
— Raison de plus pour lui rendre la pareille aujourd'hui, si elle a besoin de nous, dit Rabouille.
— On est à sa disposition, bien sûr.
Et les deux hommes, mécanicien et cordonnier, partirent sur les traces de la veuve.
L'enterrement de Mazoudier et de Husson eut lieu le lendemain dimanche. On devait se réunir à deux heures aux Folies-Belleville, pour accompagner les convois au Père-Lachaise ; mais la compagnie à laquelle appartenaient les victimes et qui était chargée de rendre les honneurs, se rassemblait, ainsi que la musique, devant la mairie. En attendant l'heure, les gardes nationaux emplissaient les débits d'alentour.
Celui de Ferdinand regorgeant, beaucoup restaient dehors, sous la tonnelle défeuillée. Ils avaient formé les faisceaux sur la chaussée et discouraient en^ buvant, mêlés aux camarades, aux voisins, qui tenaient à conduire les deux morts au cimetière. Des femmes, saisissant l'occasion trop rare de sortir avec leurs maris, avaient fait un bout de toilette et débouchaient sur la place, portant ou traînant des mioches. Quelques-unes s'asseyaient, parmi les fédérés, aux tables des débits, mais la plupart, évincées, s'éloignèrent bientôt et, prenant les devants, partirent pour l'ambulance. Ferdinand et Alexandre se prodiguaient, l'un au comptoir, l'autre à la « terrasse ». Le temps était doux et clair. On se félicitait d'une belle journée de printemps et d'un but de promenade. L'église, exclue de la cérémonie, continuait à ne point donner signe de vie, en face de la mairie sonore et mouvante. Leurs vieilles relations d'affaires étaient décidément rom-
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pues. On n'allait plus de Fune à Tautre ; la courroie de transmission était supprimée; le prix de la main d'œuvre funèbre avait diminué.
Successivement arrivèrent Lépouzé, Scliramm, le concierge du 119, Jéricho et sa compagne, madame Bourdin, matelassière, l'acteur Adolphe, M. Martin, dans son raglan vert et ses chaussons de feutre, le père La Trouée... Tous étaient en civils, sauf Adolphe et Schramm, qui avaient revêtu leur uniforme, sans armes.
Et d'abord, le fausset du père La Trouée perça un léger tumulte.
— Voulez-vous que je vous dise la vérité? Husson et Mazoudier ontété tués par des Prussiens déguisés en mobiles, enlignards, en chasseurs, en gendarmes et même en gardes nationnaux portant à leur képi le numéro de nos bataillons. Ils ne se méfiaient pas, vous comprenez... Je lésai pourtant prévenus. . Je préviens tout le monde ; mais personne ne m'écoute...
On fit le vide autour du vieux fou, qui continua de vaguer et de divaguer sur la place, en répétant : — Et Garibaldi qui ne vient pas! Si seulement Garibaldi était là!...
Madame Bourdin, très animée, et deux commères, déblatéraient contre la prêtraille en montrant l'église.
— Les Judas, c'est là qu'ils sont... Je Fai toujours dit. Tant qu'on n'aura pas fermé cette boîte-là, nous serons trahis.
— Cette nuit encore, il y avait de la lumière dans le clocher. C'est des signaux qu'ils font à leur amis de Versailles. Tous les monuments un peu élevés servent à ça: . .
— Encore deux enterrements qui leur passent devant tenez.
— C'est bien ça qui les embête, ces marchands de messes. Avec quoi qu'ils s'arrondiraient la bedaine, qu'ils bâtiraient sur le devant, comme on dit, si la naissance, le mariage et la mort ne rapportaient plus rien?
LES MEILLHIKS s'EN VONT iiS)
Ail petit père Bagarre, cependant, qui lavait et faisail hoirc deux chevaux, à la station de fiacres, tandis que les cochers déjeunaient chez Ferdinand, monsieur Martin demandait : — Ce sont les voitures que Rabouillc a retenues?
— Oui, citoyen, répondit lo bonhomme. Il y en a une pour vous et madame Husson, je crois, et l'autre pour madame Lhomme et madame Mazoudier.
— Est-ce assez désagréable de ne pas pouvoir aller jusqu'au cimetière, ni même jusqu'à l'ambulance, sur mes sacrées pattes !
Mais Jéricho et Lépouzé, apercevant TÉmigrant, le rejoignirent et l'interrogèrent. Comment madame llusson avait-elle pris la chose ?
Il le dit : très vaillamment. Quant à ses petits, ils ne comprenaient pas, ne cessaient de réclamer leur père, en passant devant la Mairie, où ils croyaient que celuici était retenu; La fillette surtout ne pouvait voir un garde national sans battre des mains, sans « faire content », comme disait la mère. C'était à fendre le cœur.
— La Commune les adopterai claironna Jéricho. M. Martin manifesta son incrédulité.
— Comptez là-dessus ! Enfin, tant que nous durerons et que je serai là, ils ne manqueront de rien. Ce que je gagne à la Mairie sera pour eux.
— Ils ont aussi la pension que la Commune alloue aux veuves et aux orphelins des soldats tombés pour sa défense, avança timidement le coiffeur.
— Bon! Mais encore faudrait-il savoir sur quelles recettes on prélèvera ces pensions... et si Versailles nous laissera le temps de les servir, fit Tancien instituteur.
— Paraît qu'on doit désarmer demain le bataillon de la Banque, dit Jéricho.
— Pas trop tôt ! grommela M. Martin. Mais le Capital, est-ce qu'on se décidera ensuite à le désarmer aussi?
Lépouzé avait de petites économies, dont personne ne soupçonnait l'existence ; il sabstint dexprimer son
sentiment et obliqua vers des gens résignés sur lesquels Schramm repassait, comme un rasoir, le discours qu'il comptait prononcer.
« Fils de 93, debout ! Que le sang de ces justes retombe sur les bourreaux de Versailles. CEil pour œil, dent pour dent! Songeons que nos femmes, nos enfants, nos vieux parents, sont marqués pour la mort si nos ennemis triomphent, et que M. de Transnonain ne nous fera pas de quartier. Tout ce qui n'est pas avec nous est contre nous. Vous serez vengés, ô morts ! et vos restes sacrés auront un jour leur place au Panthéon, auprès de Voltaire et de Rousseau! »
Autour de l'orateur et de son auditoire, rôdait le vieil albatros du 119, les mains dans son tablier noir à bavette, le cou tendu, le globe de lœil traversé de stries sanguines... Et les locataires de sa maison le saluaient très bas, aucun d'eux ne se risquant à retourner contre lui l'accusation d'être de la bande à Vidocq, accusation dont il se montrait prodigue, quitte à remplacer, si la Commune avait le dessous, Vidocq par Raoul Rigault.
L'acteur Adolphe, le front lourd de pensées, rêvait dans un groupe. Pour achever de se rendre méconnaissable et d'accommoder son physique à un nouvel emploi, il laissait pousser sa moustache qui, trop courte encore, dardait dans tous les sens de fâcheuses épines. Il avait eu, lui aussi, un instant, lintention de parler sur la tombe de Mazoudier ; mais il ne s'était pas arrêté à ce projet sans gloire. Il avait préféré offrir son concours au prochain concert des Tuileries, annoncé pour le jeudi suivant, jour de l'Ascension, et il comptait bien que cette faveur ne pourrait plus iui être refusée, après l'avatar qu'il méditait. Le lendemain de cette révélation, il ne serait plus possible aux journaux de taire son nom, car ni la salle des Maréchaux, aux Tuileries, ni le théâtre même de l'Opéra, où s'organisait justement une représentation extraordinaire au bénéfice des victimes delà guerre, n'eussent mis à sa dispo-
sition la scène incomparable qu'il avait choisie pour ses débuts. Il importait seulement que sa trouvaille de génie restât secrète encore, afin que le profit ne s'en égarât pas sur des concurrents éventuels. Mais lalangue lui démangeait. Il regrettait Mazoudier, homme sûr et de bon conseil. A qui se confier désormais?
Il vit Rabouille sortir de chez Ferdinand et fut conduit d'abord vers Fouvrier parle désir d'être exactement renseigné sur un point essentiel.
— Est-ce vrai ce qu'on dit, citoyen, que la Colonne tombera demain?
— Qui dit cela ? demanda Rabouille.
— Mais... une invitation, sous forme de laissez-passer, que m'a procurée le citoyen Ranvier.
— Je sais, en effet, que Mayer, le commandant de la place Vendôme, a répandu quelques centaines d'invitations en blanc et que rO/"//cie/ doit être averti aujourd'hui que nous sommes prêts. Mais ce n'est pas une raison pour que nous le soyons. Il y a encore bien des choses à régler... Enfin, vous ne perdrez rien pour attendre jusqu'à mardi, après-demain, au plus tard.
— A la bonne heure! s'écria Adolphe, ùté d'inquiétude.
— Vous n'êtes pas plus pressé 'que nous d'en finir, ajouta Rabouille qui s'illusionnait sur le motif d'une impatience égale à la sienne.
L'acteur devina la méprise, hésita une seconde, puis, découvrant soudain en Rabouille le confident souhaité, il l'entraîna le long de la grille entourant l'église et s'étant assuré qu'on ne les écoutait pas :
— A vous, dit-il, je ne cacherai rien : un puissant intérêt s'attache, pour moi, à cette journée historique. II y va de mon avenir... Je voudrais frapper un grand coup... Vous ne m'avez jamais entendu...
— Pardon, fit l'ouvrier. Vous m'avez souvent amusé... Dans Le Bosm, par exemple, vous étiez un Passepoil réjouissant.
— Oui, dit amèrement l'acteur, c'est un de mes bons
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rôles; mais Une s'ensuit pas que je jouerais Lagardère avec moins d'autorité. Eh bien, voilà ce que les directeurs ne comprennent pas. Ils m'ont condamné aux comiques à perpétuité. Ils s'obstinent à ne pas utiliser mon étoffe la plus solide. Si je laisse passer l'occasion qui se présente de leur ouvrir les yeux, c'en est fait de moi. Je végéterai dans les comiques jusqu'à la fin de ma vie... qu'ils abrégeront. Croyez-moi, citoyen... je n'ai pas l'habitude des jérémiades et je ne m'abuse pas sur mes faibles mérites... Questionnez la petite... qui n'est pas une bête, malgré sa jeunesse, son inexpérience, et que son affection pour moi n'aveugle pas. L'autre jour, chez nous (Rabouille évoqua la chambre dhotel meublé qu'habitaient facteur et la brunisseuse), quand j'ai essayé sur elle Yefïeide La nuit du 4... el qu'elle m'a dit, à la fm, les larmes aux yeux : « Vas-y... c'est un succès ! » elle ne se montait pas le coup plus que moi... Je l'ai bien vu, le lendemain, à la représentation du Grand Concert parisien, où j'ai paru en intermède. Tout le monde sanglotait. Bordas, après la quête qu'elle a faite et qui a rapporté plus de cent francs aux blessés ; Bordas m"a dit : ^ Mon vieux, c'est à toi qu'ils les doivent... » Elle exagérait : c'était à nous deux. Néanmoins, je suis prêt à renouveler la tentative mais dans des conditions qui appelleront définitivement l'attention sur moi et sur moi seul. J'ai appris V Idole, de Barbier. Connaissez-vous?
Allons, chauifeur, allons, du charbon, de la houille, Du fer, du cuivre et de f étain...
— Je connais, dit Rabouille.
— C'est une pièce magnifique et réellement de circonstance. J'ose prétendre que je la déclame avec l'envolée qu'il faut. J'en ai fait la surprise à la petite, aujourd'hui... Elle ne m'avait pas vu l'étudier.. Je la répétais aux Buttes-Chaumont, le matin... Quand j'ai lancé les vers fameux, vous savez...
Je n'aijamais chargé qu'un être de ma haine, Sois maudit, ô Napoléon!
Augustine m'a sauté au cou... Est-ce qu'elle ne s'imaginait pas que j'avais des rendez-vous avec une femme, aux Buttes!... Instruite de la véritable raison de mes absences, elle ne se sentait pas de joie. Elle m'aime bien. Il n'y a qu'elle et vous, citoyen, qui possédiez mon secret.
— Quel secret?
— Quoi; vous n'avez pas deviné que je me propose de réciter YJdole devant la foule qui se pressera autour de la Colonne, pour la voir renverser? C'est le jour — ou jamais, et l'endroit — ou nulle part. II ne s'agit que de choisir le moment convenable : avant ou après la chute ? Peut-être vaudrait-il mieux jeter au monument encore debout l'apostrophe que vous vous rappelez sans doute :
Et là, les bras chargés de palmes éphémères,
Inondant de bouquets de fleurs
Ce bronze que jamais ne regardent les mères,
Ce bronze grandi sous les pleurs...
Au geste de Rabouille, Adolphe s'arrêta : — Non ? Vous êtes d'avis qu'il serait préférable de dire son fait à l'Idole abattue?
Mais Rabouille répondit : — Ce n'est pas à cela que je pensais... Je pensais à la niaiserie de cette observation de poète : ce bronze que jamais ne regardent les mères... C'est exactement le contraire de la vérité. Soyez sûr que nombreuses sont les mères qui ne traversent pas la place Vendôme sans montrer pieusement à leurs enfants le dieu sur sa Colonne. C'est même pour empêcher cette honte, cette vénération maternelle, oui, maternelle, de la force et du carnage, que nous en détruisons le symbole. Non, ce bronze n'a pas grandi sous les pleurs : les pleurs l'eussent déjà emporté, comme une crue irrésistible emporte les digues. lia grandi sous l'admiration ou l'indifférence pire, des
mères, de tous les éducateurs de l'enfance ; il a grandi sous la lâcheté des parents qui ont permis et seraient prêts à permettre encore, qu'un homme nourrît son ambition des fruits qu'ils ont péniblement mûris.
Un peu déconcerté, Adolphe allégua : — C'est vrai..., mais le mouvement est si beau, si empoignant ! Il y a là un gros effet... Pensez-vous qu'on me laissera monter sur le piédestal? Je connais le citoyen Ranvier...
Rabouille, depuis un moment, n'écoutait plus Tactear. 11 répondit distraitement : « Oui, c'est possible... Adressez-vous à Ranvier... »
Alors Adolphe n'insista pas : — Je vous remercie toutde même... Excusez-moi... La petite me cherche...
Et il alla retrouver le petit caniche noir frisé qui rùdait, en quête de son maître, autour de la Mairie.
Cependant, Rabouille immobile, adossé contre la grille, assistait à la réception accoutumée, mais pour lui toujours douloureuse, qu'Adrien faisait à son oncle Prophète. Celui-ci, heureux de cet accueil, s'avançait, flatté, en outre, par le salut de quelques gardes empressés à jouer de tout point aux soldats, en témoignant qu'ils n'ignoraient pas les marques de respect dues à la croix d'honneur. Lépouzé enfin se signalait entre tous par sa déférence et faisait escorte à l'invalide, comme un adjudant à son capitaine. C'était de sa bouche que Prophète apprenait la mort de Mazoudier.
— Il ne faut pas demander du sens commun aux balles, dit le bonhomme. Celui-là ne méritait pas son sort.
— N'est-ce pas, monsieur Prophète? approuva le coiffeur. C'est ce que nous ne cessons de répéter depuis hier, ma femme et moi.
— A part ça, reprit l'invalide, rien de nouveau ? Cette question lui était suggérée par la vue de Ninie,
qui venait à l'enterrement de Mazoudier, certaine d'y
rencontrer Rabouille et dans l'espoir de lui complaire.
Pendant trois jours, Lacouture avait couru après son
neveu, sans pouvoir l'avertir du danger auquel peut-
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être Texposait rindiscrétion de la jeune fille relativement aux brassards tricolores. Géran n'avait pas reparu à son domicile. Sa retraite avait-elle été découverte? Etait-il arrêté? Cette dernière hypothèse semblait malheureusement vraisemblable. En lisant dans les journaux, Favant-veille, la proclamation qu'avait fait afficher le Comité de salut public : « Tous les fils de la trame ténébreuse dans laquelle la Révolution devait se trouver prise, sont, àTheure présente, entre nos mains. La plupart des coupables sont arrêtés. Si leur crime est effroyable, leur châtiment sera exemplaire. La Cour martiale siège en permanence. Justice sera faite » ; en lisant cela, Lacouture et Prophète avaient tremblé pour Géran, d'autant plus qu'aucune feuille ne publiait les noms des traîtres que la Commune s'apprêtait à punir. Mais il se pouvait que le coiffeur les connût, lui.
Pourtant, il répondit : — Ma foi non, monsieur Prophète, rien de nouveau.
— Cette conspiration des brassards..., encore une plaisanterie, hein?
— Je ne crois pas. Ninie, la cravatière, en fabriquait, c'est indubitable. Sa patronne est en prison. Mais voulez-vous que je vous dise mon sentiment sur cette afi*aire? On n'a arrêté que des comparses, les vrais coupables ont échappé. Si Ton savait que la trahison s'est glissée dans nos rangs, la démorahsation serait complète. On n'est déjà que trop porté à voir des suspects partout. La livraison d'une porte a été négociée, c'est exact. Par qui? Par ceux qui avaient toute facilité pour le faire, évidemment. Un hasard a déjoué le projet, un hasard le favorisera... une autre fois.
— La cause de l'ordre finit toujours par triompher, dit sentencieusement l'invalide.
Le coiffeur baissa la voix davantage et murmura, dolent : — Ah ! comme vous avez raison ! Mais on n'est pas esclave des grandeurs seulement... On est bien obligé de penser avec le quartier qu'on habite et avec les gens qui vous font vivre.
Et, se solidarisant avec le neveu pour se concilier rindulgence et l'appui de l'oncle^ il ajouta, malin : — Je suis dans la même situation que Ferdinand : révolutionnaire malgré moi!
Agrippé par Adrien, Prophète allait le suivre dans le débit, lorsque Céline en sortit. Elle était en noir, avec un chàle et un chapeau de cérémonie, sur lequel bougeait un oiseau du goût le plus détestable. Il avait Tair de s'être pris les pattes dans la paille et de s'épuiser en vains efforts pour s'envoler. Madame Lhomme embrassa le vieux. «Tu tombes bien... Tu vas garder les enfants, tandis que j'irai jusqu'au cimetière. Ferdinand aurait bien voulu y venir aussi, mais aujourd'liui, c'est guère possible, tu comprends... Ce pauvre père Mazoudier... Est-ce malheureux! »
Des tambours battant l'assemblée couvrirent sa voix. Du débit, des tables qui garnissaient la tonnelle, des fédérés s'élancèrent, rompant les faisceaux, rattachant leurs ceinturons, se bousculant. La compagnie se formait devant la Mairie, au commandement de Quélier, qui avait conservé ses avantages vocaux de sous-officier et les déployait avec complaisance. Il était vraiment à son aise sous les armes et les femmes ne laissaient pas que de le remarquer.
Le petit Adrien tira son oncle par la manche. « Allons les voir manœuvrer... »
Ils se rapprochèrent des gardes nationaux auxquels Quélier faisait exécuter quelques mouvements préparatoires, autant à son bénéfice qu'au leur. Prophète souriait ; à côté de lui, Lépouzé observa, peloleur : « Dame!... Ils n'ont pas l'expérience de vieux soldats comme vous, bien sûr... »
— Oui, c'est l'ensemble qui manque, critiqua l'invalide. Pas de discipline dans le service, pas de discipline dans les mouvements. Tout se tient. Voilà l'affaire.
Enfin le capitaine commanda : — Par le flanc droit... droit ! En avant... marche !
Et, précédée des tambours et de la musique, la com-
LES MEILLEURS s'Ei\ VONT 3^7
pognie s'ébranla. Presque aussitôt, Trinquet, ceint de Técharpe rouge à glands d'or des membres de la Commune, quitta la Mairie, avec un membre du Comité central portant la même écharpe rouge, mais à franges d'argent. Et derrière eux tout le faubourg descendit, femmes, enfants, retardataires, vidant les cabarets. La chaussée était noire de monde.
— Ils auront les funérailles d'un empereur, dit Adolphe.
— Et c'est bien leur tour ! dit bêtement Jéricho, déjà éméché par maintes stations chez lesmastroquets.
Depuis un quart d'heure, Ninie surveillait du coin de l'œil Rabouille qui causait maintenant avec des camarades. Elle attendait son départ pour l'aborder au passage et faire avec lui le chemin. Mais elle avait compté sans Céline que le mécanicien eut vite rattrapée lorsqu'elle s'en alla.
« Parbleu! murmura lacravatière. Faut-il que je sois dinde pour n'avoir pas prévu ce coup-là ! »
Et elle les suivit de loin, le cœur gros, les nerfs tendus.
La place était balayée ; Prophète allait proposer aux enfants une promenade aux Buttes-Chaumont, quand il vit le Piémontais, en pantalon de velours à côtes et ceinture rouge, sortir de chez Ferdinand, où il venait de déjeuner. Il n'avait pas l'air pressé et bourrait tranquillement une pipe.
L'invalide se rappelait l'algarade de Tltalien et rien, en somme, dans son attitude, n'en pouvait rendre douteuse la sincérité. C'était par conviction, manifestement, que cet homme travaillait à la démolition de la colonne Vendôme. Alors, pourquoi une idée folle traversa-t-elle, à ce moment, l'esprit de Prophète? Il n'eût pas su le dire, et pourtant il avait vaguement conscience de donner à Rabouille une nouvelle preuve d'estime, en faisant, même gratuitement, à celui de ses complices qui paraissait le moins corruptible, une injure dont le caractère du mécanicien écartait jusqu'à la tentation.
Affectant d"être sans rancune, Prophète s'avança donc vers le Piémontais.
— 'Tiens, vous n'assistez pas à renterrement?
— Pas le temps, répondit l'autre, brièvement.
— Vous êtes toujours très occupé place Vendôme.
— Toujours.
— Je croyais les travaux terminés.
— Nous finissons tantôt d'amarrer le cabestan, afin d'être prêts demain.
— Ah !... Vous devez être content.
Le terrassier regarda Prophète à travers le nuage de sa pipe : — Content de ne plus recevoir, comme garde national, que trente sous par jour, au lieu des cent sous qu'on nous donne là-bas ? Vous en avez de bonnes, vous!...
— Vous trouverez de l'ouvrage ailleurs.
— Pas sûr. Si seulement j'avais pu amasser de quoi retourner chez moi, vous parlez de quelqu'un qui ne ferait pas long feu ici!
— Et vous auriez raison. Ça se gâte.
— Juste.
Le Piémontais tit mine de s'éloigner, mais Prophète l'arrêta.
— Si nous prenions quelque chose en attendant ? Vous n'êtes pas aux pièces.
Le terrassier eut une courte hésitation, puis : — Tout de même, dit-il.
Et rentrant chez Ferdinand, oi^i, d'ailleurs, il n'y avait plus personne, ils allèrent s'asseoir dans la seconde salle.
Rabouille et Céline, cependant, descendaient la rue de Paris. Le gros de la foule était passé; néanmoins, pour aller plus vite, ils marchaient au milieu de la chaussée, car des groupes stagnaient sur le trottoir, au seuil des portes, obstruant les longs couloirs étroits et sombres qui s'enfonçaient, comme des tunnels, sous les maisons, et aboutissaient à d'autres maisons dont
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les premières n'étaient séparées que par des cours, des puits noirs aux parois desquels pendaient du linge et des vêtements. Des rues adjacentes et de toutes les issues de ces cités de misère, une marmaille bruyante s'épandait, à gros bouillons, comme une pluie abondante chassée des conduits et précipitée des gargouilles. La rue de Paris en était inondée. La rareté des voitures donnait licence aux jeux. Filles et garçons, mêlés, se poursuivaient, avec des crochets imprévus, qui les jetaient dans les jambes des passants ; du trottoir aux fenêtres du premier étage, ils se renvoyaient le volant, la balle ; et les plus petits, réchappes des rigueurs de l'hiver et du siège, semblaient s'étonner de vivre, aux bras qui les portaienc. Deux fiacres s'ouvrirent difficilement un chemina travers ce concours de gosses, dont le danger excitait l'imprudence plutôt qu'il ne la refrénait. Dans le premier fiacre, Rabouille et Céline reconnurent la mère Mazoudier, que sa voisine, madame Bourdin, accompagnait ; le second fiacre contenait M. Martin et madame Husson, avec ses enfants. Le plus jeune, penché à la portière, « faisait content o à tous les uniformes.
Céline s'apitoya : — Que vont devenir ces malheureux, sans leur père? Certes, je plains cette pauvre femme, mais elle est aussi bien coupable. Est-ce qu'elle n'aurait pas dû détourner son mari d'aller se faire tuer, lorsque rien ne l'y obligeait?
— Il a écouté sa conscience, dit Rabouille. C'est elle qui lui a indiqué son devoir.
Madame Lhomme s'emporta : — Son devoir, ayant des charges pareilles, c'était de ne pas les oublier. Que ceux qui n'en ont aucune, paient de leur personne, libre à eux; mais qu'un père de famille les imite, je n'admets pas ça.
— Il y a des charges qui sont les mêmes pour tous, dit encore Rabouille. Le célibataire n'a pas d'enfants dont l'avenir l'inquiète, mais le sort des enfants des autres le préoccupe autant que son propre sort et c'est
pour raméliorer qu'il se dévoue. Il a droit h la réciprocité, sinon Fégoïste ce n'est pas lui, mais le père qui s'absorbe dans sa famille.
— Il ne vous reste plus, après cette belle déclaration, reprit Céline, qu'à vous joindre à Quélier, à Schramm et aux enragés de leur espèce, pour dénoncer les réfractai res.
— Schramm et Quélier ont tort : il ne faut contraindre personne.
— Très bien. V^ous avez encore un grain de bon sens au moins, vous... Alors, vous m'obtiendrez ce que je vais vous demander : une exemption de la garde nationale pour Ferdinand, une exemption constante et régulière. Il doit vous être facile de me la procurer, par vos amis... L'entrée des troupes dans Paris n'est plus qu'une question de jours, hein ?
Rabouille ne protesta pas ; madame Lhomme continua :
— Je la redoute moins que la fureur des partisans de la Commune à ce moment-là. Il ne sera plus possible à Ferdinand de les amuser par des promesses, des tournées et du crédit.
— J'en ai peur aussi.
— Eh bien ! moi, je ne veux pas qu'il marche avec eux. Je n'ai pas l'héroïsme de madame Husson ou de la mère Mazoudier. Je songe au lendemain et à mes enfants. Ferdinand va donc disparaître, changer de quartier. En attendant la fm, l'exemption que je désire l'aidera à se tirer d'embarras, le cas échéant. Est-ce que je peux compter sur vous?
— Oui, dit Rabouille sans hésitation. Je pense que Cavalier, qui est chargé du service de la voirie, ne me refusera pas cette exemption, grâce à laquelle Ferdinand pourra circuler partout sans inconvénient. Mais êtes-vous sûre du refuge que vous lui avez assuré en dernier lieu?
— D'autant plus sure que c'est mon oncle qui l'a trouvé. La sœur d'un de ses camarades est établie bou-
chère à Montrouge. C'est chez elle que Ferdinand se cachera, si l'on doit se Lattre dans les rues.
Rabouille réfléchit une minute et dit simplement, pour toute objection : — Montrouge... le quartier n'est pas des mieux choisis pour se mettre en sûreté.
Mais Céline, loin de comprendre tout ce qu'il y avait de délicatesse et de renoncement dans cette appréhension, s'écria: — Oh! naturellement... L'idée venant de mon oncle, c'était certain qu'elle vous déplairait...
Un roulement de tambours voilés annonçant la levée des corps, leur fît presser le pas et ils arrivèrent, en effet, comme on hissait les cercueils sur les corbillards. La foule, compacte et recueillie, avait coulé jusqu'aux boulevards extérieurs, oii elle formait un champ mouvant parsemé d'immortelles. Les uns portaient la fleur à la boutonnière, d'autres l'arboraient au corsage, au chapeau ou bien au canon des fusils. C'était comme une moisson ambulante d'immortelles jaunis ou rouges. Et il y en avait encore, en couronnes, autour des capotes de Mazoudier et de Husson, qu'un croque-mort étendait sur leurs bières drapées de rouge. Aux quatre coins des corbillards, très simples, des drapeaux rouges en faisceaux flottaient, un crêpe à la hampe.
Alors, s'isolant dans le souvenir, Rabouille évoqua l'ami regretté, il l'évoqua naturellement, entre la salle Favié et cette salle des Folies, qui avait peut-être quelquefois mérité son nom, mais du temps qu'elle n'était pas encore une ambulance.
Ah ! quand ils venaient là ensemble, sous l'Empire, Mazoudier ne se doutait guère qu'on y ramènerait son cadavre 1 Et pourtant, n'était-ce pas le parcours inévitable de la théorie aux actes et l'exemple nécessaire pour un cœur ferme et pur comme le sien ? N'était-ce pas se tenir parole à soi-même que de donner à son corps étendu et sans vie, la place dont le geste et la voix avaient pris la mesure? La réaction affectait trop de ne voir dans ces lieux de réunions publiques comme la salle Favié, que des assommoirs politiques, des récep-
tacles d'insanités, de jactances et de poltronneries. La crasse et Técume n'étaient, en ces chaudières, qu'à la surface. Le métal de cloche, le métal révolutionnaire en fusion, remué et travaillé par des e:xhortations fougueuses, allait bientôt sortir de là pour sonner le glas de l'Empire, puis le tocsin de la République étouffée dans ses langes. Là, des serments avaient été prêtés ; là, des engagements avaient été pris, que remplissaient aujourd'hui le peuple et ses tribuns. L'heure n'était plus aux réunions publiques. L'ambulance était bien la nouvelle destination des clubs désaffectés. Après les Folies..., Favié, La Redoute, le Yaux-Hall, le Vieux- Chêne, le Pré-aux-Clercs, encore chauds et retentissants du verbe enflammé des Rriosne, des Lefrancais, des Tolain, des Millière, des Ranvier, des Chemalé, des Demay, des Camélinat, et des Amouroux, devaient se changer en chapelles ardentes. Il importait que la Révolution, si ses jours étaient comptés, revînt mourir dans son berceau.
Le cortège se mettait en marche. Derrière le premier corbillard s'avançaient, au bras d'une voisine, la mère Mazoudier, qui n'avait pas voulu monter en voiture pour accompagner le convoi; puis, représentant la municipalité. Trinquet, ordinairement peu communicatif, mais plus impénétrable encore, ce jour-là, dans la barbe noire qui finissait de l'habiller en deuil. Après lui, venaient ensemble le membre du Comité central, Schramm, délégué par le Conseil de légion et quelques officiers du bataillon de Mazoudier.
Mais la curiosité et la compassion étaient plutôt excitées par le second corbillard que suivait le petit Husson, un gamin de cinq ans, auquel madame Rourdin donnait la main.
Au moment de partir, la mère avait défailli, à bout de courage, et accepté que la matelassière la remplaçât. Quant à l'enfant, à qui la raison de ce spectacle demeurait inintelligible, il n'en remarquait que l'appareil et se laissait distraire, tantôt par la double haie de
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gardes nationaux entre laquelle les deux chars et la foule défilaient, tantôt par les tambours voilés qui ponctuaient la marche de sons brefs, pareils à des virgules, et de roulements sourds, points exclamatifs. Et la façon dont les gardes nationaux portaient leur fusil, la crosse renversée, était encore, pour le mioche, un sujet de surprise.
Sur le passage du cortège, tout le monde se découvrait; pourtant, boulevard de Belleville, un homme arrêté au bord du trottoir, ayant gardé son chapeau, un garde de l'escorte le lui enleva, d'un revers demain, en disant : «Eh bien! quoi, on a donc la teigne...? » Lhomme ramassa son chapeau et s'esquiva, sans répondre, dans les murmures.
Les tambours s'étaient tus ; la musique joua une marche funèbre, pendant que, détachées de la colonne, deux femmes profitaient de l'affluence plus grande pour tendre aux passants une sorte d'aumonière dans laquelle les sous tombèrent.
« Pour les veuves et les orphelins, citoyens... », disaient les quêteuses.
— Voilà ce qu'on ne devrait pas tolérer, observa Lépouzé. Cette mendicité par procuration est d'un mauvais effet. Elle donne à penser que la Commune oublie les promesses faites à ses défenseurs.
Mais Rabouille n'abonda pas dans ce scrupule : — La Commune ayant d'autres soucis pour le moment, aucune assistance provisoire n'est à dédaigner.
On atteignit bientôt lePère-Lachaise. Une large fosse avait été creusée, où l'on descendit les cercueils. Puis la foule forma le cercle, dans l'attente des discours. On pensait que Trinquet en prononcerait un ; mais le membre de la Commune restait perdu dans sa songerie... Alors, Schramm, érigeant en tribune les terres rejetées, commença :
«Salut, camarades, salutlNous vous vengerons. Tout ce qui n'est pas avec nous est contre nous... Plus de faux amis ni de témoins impassibles. Nous ne devons
permettre à personne de se dérober au devoir civique. La révolution a besoin de tous ses enfants. 11 faut qu'elle sache quels sont ceux qui la renient ou qui la paient de belles paroles. Pas de pitié pour eux! Poussons-les au premier rang. Honte et malheur aux réfractaires et aux tièdes I Honneur et secours aux vaillantes épouses des combattants et des riiartyrs ! »
C'était bien; c'était suffisant; malheureusement, Schramm, qui ne savait pas se borner, prit un temps et poursuivit :
« En 68, les juges delà sixième chambre, devant lesquels nous comparaissions pour avoir manifesté sur la tombe de Baudin, s'étonnaient — avec une ironie cruelle qui me déchira le cœur — s'étonnaient, dis-je, de ce réveil subit, après dix-sept années de silence ! 0 vous qui m'écoutez, ne méritez jamais cet opprobre ! Que chaque anniversaire vous retrouve autour des tombes de ces héros, morts, pas même pour vingt-cinq francs, mais pour trente sous! »
Ayant ouvert le tiroir aux souvenirs personnels, Schramm ne s'arrêta plus, le vida jusqu'au fond, rappela les condamnations qu'il avait subies, les sacrifices qu'il avait faits à la liberté, les gages qu'il avait donnés à la démocratie. Quand il n'y en avait plus, il y en avait encore : c'était une natte à rendre jaloux le coiffeur Lépouzé.
Enhn, soulagé, mais non pas tari, le cordonnier faisant trêve à ses états de service, on en profita pour lui remettre un des drapeaux rouges qui ornaient les corbillards et qu'il inclina devant les cercueils jumeaux. Puis, la mère Mazoudier se pencha dessus tellement qu'il fallut la tirer en arrière. Elle gémissait : « Mon pauvre homme..., mon pauvre homme... », et le mouvement de ses lèvres dessinait encore la plainte qu'elle n'exhalait plus.
Après la bonne femme, vint le petit Husson, toujours écarquillé, son chapeau d'une main, son bouquet de l'autre. Madame Bourdin qui le guidait, lui fit jeter les
tleurs et lui souffla : u Envoie un baiser à ton papa... que tu ne reverras plus... » L'enfant porta gauchement les doigts à sa bouche et se laissa emmener, les yeux clairs cTétonnement...
Ensuite, les assistants s'écoulèrent sans désordre. En passant devant la fosse, ils y jetaient leurs immortelles.
Rabouille et Céline gagnèrent ensemble la sortie du cimetière.
— Non, vous avez beau dire, s'écria madame Lhomme, la céréiftonie n'est pas complète.
— Qu'y manque-t-il donc? demanda le mécanicien.
— L'église..., des prières..., les consolations de la religion, toutes les choses auxquelles on est habitué, quoi... x\h 1 je ne voudrais pas pour moi ni pour les miens, d'un enterrement pareil, bien sûr!
Rabouille soupira. Il semblait vraiment qu'elle s'ingéniât pour élever entre eux, chaque jour, une barrière nouvelle. Tout, à présent, les séparait ; ils n'avaient plus une pensée commune ; leurs conversations étaient des déchirements : mais c'était toujours elle qui emportait le morceau.
Elle reprit, agressive : — Vous allez peut-être me dire que Schramm remplace avantageusement un prêtre.
— Oh! non, fit Rabouille. Ils sont aussi superflus l'un que l'autre : ils contrarient le recueillement et détrempent les regrets.
— Allons donc I Toutes vos singeries sont moins discrètes que le signe de la croix !
— Pourquoi l'Église, alors, y ajoute-t-elle ses solennités et les frais gradués qu'elles comportent?
— Enfin, vos amis reposent en terre sainte, bon gré, mal gré.
— Je ne sais pas si, bénite, cette terre leur sera plus légère ; mais je sais que leur exemple suffirait pour la sanctifier, si la terre tout entière n'était pas, à nos yeux^ consacrée par la longue souffrance de l'huma-
o35 LA COLONNE
nité. Les cimetières sont partout oii Fliomme a pleuré.
— J'aime déjà mieux cela que les excitations de Schramm. Vous Favez entendu. Vous voyez qu'il n'y a pas de temps à perdre et que j'ai raison de vouloir éloigner Ferdinand. Chacun son goût. Je ne me soucie pas, moi, d'être la vaillante épouse d'un martyr de la liberté. Je suis une femme de bon sens ; je ne comprendrai jamais qu'on soit plus utile à ses enfants en se faisant tuer qu'en vivant pour les élever.
— Ce que je ne comprendrai jamais, moi, cest que toutes les mères n'acclament pas la* Commune, qui a commencé par abolir la conscription. Ne devraientelles pas, au lieu de le retenir, encourager le père dont l'ambition, en mourant, est de leur conserver des fils? Quand ils auront vingt ans, on vous les prendra pour les déguiser en soldats et les envoyer à la boucherie... Alors, mères admirables, tout votre courage sétant dépensé contre nous, vous n'en aurez plus pour vous opposera l'appel et à Texécution des condamnés... de ces condamnés que la Commune était prête à racheter de son sang.
— Mon pauvre Rabouille, dit madame Lhomme, comme nous aurions été malheureux ensemble ! Nous ne sommes d'accord en rien. Mais c'est sans inconvénients maintenant, n'est-ce pas? puisque chacun agit à sa guise.
Une protestation motivée, montant du cœur aux lèvres de Rabouille, allait y crever, comme une bulle sur l'eau, mais il regarda Céline et toute son émotion tomba. Il ne la reconnaissait pas. Endimanchée, contre son habitude, affublée de l'oiseau empaillé qui s'éployait sur son chapeau, comme un symbole, elle semblait avoir changé de figure en même temps que de vêtements, et d'àme en même temps que de ligure.
Elle n'avait plus de la femme d'autrefois qu'un air de famille. Les traits étaient à peu près les mêmes dans la maturité que dans la jeunesse, mais l'expression en prenait un caractère de sécheresse inattendu.
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Loin des fourneaux, qui l'avaient légèrement bouffie, mais dont la flamme constante communiquait ordinairement à son teint une animation factice, elle apparaissait refroidie par une basse température intérieure secrètement entretenue et tout à coup sensible. Otée du cadre et de l'atmosphère où le meilleur d'elle s'était lentement consumé, elle affirmait le goût du petit commerce et de la petite épargne, pour la Loi, la Propriété, le Mariage, la Religion, les digestions paisibles. Elle haïssait, dans la Commune, la mortesaison et ne voyait pas plus loin que le plat et la recette du jour.
Aussi, arrivée à la porte du cimetière, lorsqu'elle dit : « Il faut que je me dépèche de rentrer, pour m'occuper du dîner... »
— Montez en voiture avec madame Mazoudier, vous perdrez moins de temps, répondit Rabouille, sans courage pour prolonger un entretien douloureux comme un arrachement.
11 la regarda partir... et il avait l'impression qu'il n'était pas venu enterrer Mazoudier seulement...