‹ La comédie à la courChapitre 15 sur 84 · L'ACADEMIE ET MALEZIEU. G · texte numérisé non relu

L'ACADEMIE ET MALEZIEU. G

grande sensation, comme on s'en peut douter, et la réconciliation des deux camps ennemis fut encore célébrée en chansons :

Que la discorde ennemie Aille en des Estats nouveaux!

Entre les Quarante et Sceaux La paix vient d'être affermie; Elle l'est, n'en doutez pas!

J'ay vu dans l'Académie L'Apollon du mardi-gras.

II faut savoir, pour comprendre le trait final de ce couplet, qu'au mardi-gras de cette année 1705, Malezieu avait paru à la cour de Sceaux travesti en Apollon, tandis que la duchesse et les dames de sa cour figuraient les neuf Muses. Ainsi prit fin cette grande querelle, qui n'honore, à franchement parler, ni Malezieu ni l'Académie, et dont le résultat le plus clair fut d'affermir encore la faveur et la vogue dont les comédiens de bois jouissaient à la cour de Sceaux. Eux au moins n'avaient pas l'épiderme si sensible et ne se jetaient pas des injures à la face, comme faisaient publiquement les gens réputés les plus distingués et les plus instruits du royaume (i).

Ce n'était pas seulement dans son domaine seigneurial de Sceaux que

(1) Ce pauvre duc du Maine n'était guère préparé par les éloges de ses courtisans à recevoir un pareil déluge de quolibets. C'est à lui que M^' de Thianges avait offert, en 1085, certain cadeau d'étrennes des plus extraordinaires, qui avait soulevé une surprise et une admiration indicibles a la cour. Pareil chef-d'œuvre mérite une description. C'était une chambre mesurant un mètre de chaque côté, toute dorée. Au-dessus de la porte était écrit en grosses lettres : Chambre du Sublime. Au dedans, un lit et un balustrc avec un grand fauteuil dans lequel était assis le duc du Maine, fait de cire et d'une grande ressemblance; auprès de lui M. de La Rochcfoucault, auquel il donnait des vers à examiner; autour du fauteuil >L de Marcillac et Bossuet, à l'autre extrémité M""" de Lafayette, lisaient des vers. Au dehors du balustre, Boileau, armé d'une fourche, empêchait sept à huit mauvais poètes d'approcher. Racine était auprès de Boileau, et un peu plus loin La Fontaine, auquel il faisait signe d'avancer. Tant de flatteries pour un si pauvre rimailleur!

M™" du Maine se livrait à ces amusements dramatiques , mais aussi à la maison des champs qu'elle possédait près Versailles ; et le voisinage de la cour, qui procurait à la duchesse-comédienne les plus illustres auditeurs, excitait encore sa rage dramatique. Saint-Simon déplorait cet inconvenant oubli de l'étiquette princière et condamnait en termes sévères une pareille conduite qui compromettait gravement la dignité royale : « M""" du Maine depuis longtemps avoit secoué le joug de l'assiduité, de la complaisance et de tout ce qu'elle appeloit contrainte ; elle ne se soucioit ni du roi ni de M. le prince, qui n'auroit pas [été] bien reçu à contrarier là où le roi ne pouvoit plus rien, qui étoit entré dans les raisons de M. du Maine. A la plus légère représentation, il essuyoit toutes les hauteurs de l'inégalité du mariage, et souvent pour des riens, des humeurs et des vacarmes qui avec raison lui firent tout craindre pour sa tête. Il prit donc le parti de la laisser faire et de se laisser ruiner en fêtes, en feux d'artifice, en bals et en comédies qu'elle se mit à jouer elle-même en plein public et en habit de comédienne, presque tous les jours, à Clagny, maison près Versailles, et, comme dedans, superbement bâtie par M"" de Montespan, qui l'avoit donnée à M. du Maine depuis qu'elle n'approchoit plus de la cour. »

Saint-Simon écrivait cela dans le courant de 1705. Cette année-là, précisément, la duchesse, qui s'était, comme d'habitude, installée à Clagny lors du séjour de la cour à Marly, eut l'idée de représenter avec ses amis une tragédie de l'abbé Genest, Pénélope, ]o\xée naguère au Théâtre- Français. Mais l'auteur était absent, et il convenait de l'inviter à ce spectacle. L'abbé avait profité du court répit que lui laissaient les amusements de Sceaux pour se retirer et se reposer dans une petite maison qu'il s'était fait accommoder au Plessis-Piquet, près le couvent des Feuillants. C'est là qu'il reçut une triple invitation de se rendre à Clagny, invitation qui équivalait à un ordre, bien qu'elle fût faite dans la forme la plus aimable et qu'elle eût été versifiée par trois personnes du plus

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haut rang, par le duc et la duchesse d'abord, puis par la comtesse de Chambonas, dame d'honnerir de M""' du Maine.

Ton héroïne fut moins belle, Genest, que ce parfait modèle Qui va nous la représenter.

Crois-tu qu'en voyant tant de charmes, Son Ulysse eût pu la quitter Pour toute la gloire des armes?

Adieu, Genest, jusqu';\ mardi; Soyez ici sur le midi.

Cette épître était signée : la baronne de Sceaux, la Chambonas ; et portait pour suscription :

Soit rendu le présent billet Au reclus du Plessis-Piquet.

La duchesse s'était chargée de faire parvenir ce billet, où la dame d'honneur faisait un si bel éloge de ses charmes, et elle l'avait inclus dans une lettre en vers, longue et fade, dont nous nous dispenserons de citer le moindre fragment. Enfin le duc du Maine, en humeur de rire ce jour-là, avait joint à cette double missive une troisième pièce de vers oîi il plaisantait naturellement le pauvre abbé sur son énorme nez. Voici ce morceau, dont le vers final n'est pas d'une convenance parfaite :

En ce temps de dévotion.

Quand vous auriés un cœur de roche,

Genest, il faut songer à restitution,

Voici la fête qui s'approche.

Un grand de cet État se plaint publiquement

Que vous avez, par pratiques secrètes, Osté de son visage un certain instrument Dont on se sert à porter des lunettes. C'est bien malice à vous d'en porter un si long.

Pour au prochain faire un affront.

yo LA DUCHESSE DU MAINE.

Il espère que l'hermitage Pourra vous inspirer un juste repentir.

Et vous fera sur le champ consentir A clianger son c. en visage.

Il va sans dire que c'était Malezieu, leqtiel avait accompagné ses maîtres à Clagny, qtii avait rimé pour eux et M"" de Chambonas ce trio de poésies. Pendant qu'il était en train de rimer, il ne lui en coûtait pas plus de faire la réponse présumée de Genest ; il la composa en effet et la fit tenir à la duchesse :

Soit rendu ce paquet, avec son envelope, A la moderne Pénélope.

De son côté, Genest était aussitôt monté en voiture pour se rendre à cet appel si flatteur, et, chemin faisant, il avait composé une longue réponse en vers dont il fit hommage à la duchesse en arrivant à Clagny :

A celle dont l'esprit brille entre les plus beaux, Allez, épître, allez à la dame de Sceaux.

Cette tragédie de Pcnclopc avait été jouée en 1684 à la Comédie- Française, et n'avait obtenu alors que six représentations. L'auteur fut d'abord tellement découragé de cet insuccès qu'il n'osa pas en hasarder l'impression ; mais un libraire s'en procura par ruse le manuscrit et la fit paraître, sous le nom de La Fontaine, dans une édition des œuvres théâtrales du fabuliste, publiée en Hollande. Ce procédé peu délicat décida Genest à faire imprimer lui-même sa tragédie, qu'il dédia à la duchesse d'Orléans. Bossuet goûtait assez, au point de vue moral, cet ouvrage, qui fut repris vers le milieu du di.x-huitième siècle et qui obtint alors un certain succès, grâce au jeu muet de M"° Clairon dans la scène de la reconnaissance entre Ulysse et Pénélope. On ne se lassait pas d'admirer la gradation insensible par laquelle la tragédienne se tournait

LA TRAGEDIE A CLAGN Y-I.ES-V ERSAI LLES. 71

vers le prétendu étranger, à mesure qu'elle croyait reconnaître sa voix et que ses paroles la pénétraient jusqu'au cœur. Enfin Voltaire mettait avec indulgence cette tragédie « au nombre des pièces écrites d'un style lâche et prosaïque , que les situations font tolérer à la représentation >). L'éloge est mince, mais lorsqu'il formulait ce jugement, Genest n'était plus là pour l'entendre, non plus qu'il n'avait pu assister au triomphe de Clairon.

Pour témoigner à la duchesse toute sa reconnaissance de ce qu'elle avait exhumé cette malheureuse Pénélope, Genest composa en son honneur et lui dédia humblement une nouvelle tragédie. Dès les premiers mois de l'année suivante, la duchesse donnait à Clagny une des plus brillantes fêtes qu'on v dût voir et jouait solennellement cette pièce avec ses amis et même avec un comédien de profession. Des quatre tragédies qui forment le bagage dramatique de l'abbé, yoseph est la seule qui ait été écrite spécialement pour le théâtre ducal, et elle ne fut pas représentée moins de quatre fois à Clagny en 1706 : d'abord le 24 janvier et le i" février, puis le 8 du même mois devant le duc et la duchesse de Bourgogne et le duc de Berrv, enfin le 28 mars pour clore la saison, devant Monseigneur, plus la duchesse de Bourgogne et le duc de Berrv qui ne s'en lassaient pas (i).

Le seul rôle de femme important, Azaneth, épouse de Joseph, était réservé à la duchesse, tandis que le célèbre Baron jouait celui de Joseph. ÏNOL de Malezieu, le père et les deux fils, représentaient Juda, Ruben et Benjamin; M. de Vernonselles jouait Siméon, qu'il céda la troisième fois au marquis de Roquelaure, étant obligé de s'embarquer avec le comte de Toulouse ; le marquis de Gondrin représentait Pharaon, M'" de Mérus

(1) Contrairement à ce qu'on trouve dans toutes les biographies, les trois autres tragédies de Genest ne furent pas composées pour le théâtre de la duchesse du Maine, car elles sont bien antérieures à ces divertissements, Zéloniie datant de 1682, Pénélope de 1684, et Polytnnestor de 1696.

la confidente Thermasis et M. d'Erlach l'intendant ou majordome de Joseph; enfin, Rozeli, retiré du théâtre comme Baron, remplissait le rôle d'un vieil hébreu tiré d'esclavage par Joseph. Pour la remercier de l'honneur qu'elle lui avait fait d'interpréter en personne son ouvrage, Genest adressa à la duchesse, au jour de l'an suivant, un long compliment intitulé yacob à l'iUnstrc Azaneth, où il y avait beaucoup de vers pris ou parodiés delà tragédie. Le début suffira à en indiquer le ton général :

Ce n'est point par ses biens que TEgyple m'attire. Ni que je fuie un ciel brûlant et rigoureux, ■ Belle et sage Azaneth, le désir qui m'inspire.

C'est de vivre sous votre empire Et d'admirer en vous les dons les plus heureux.

Le chiffre des représentations dit assez quel succès cette tragédie obtint sur le théâtre de la duchesse ; on rapporte même à ce sujet l'anecdote suivante. Les seigneurs de la cour qui se piquaient d'avoir le plus de gotit et d'esprit ne pouvaient, paraît-il, la voir jouer ni même l'entendre lire sans verser des larmes d'émotion; mais M. le duc, qu'aucune tragédie n'avait encore fait pleurer, mit au défi Malezieu de lui faire partager ce sentiment général, qu'il ta.xait hardiment de faiblesse féminine. Il assista donc au spectacle de Clagny ; mais à peine eut-il entendu le premier acte que toute sa fermeté s'évanouit et qu'il se montra plus faible que l'assemblée entière. Il ne serait vraiment pas étonnant que cette belle histoire fût de l'invention de Genest en personne. Toujours est-il que cette émouvante tragédie, qui avait fait pleurer tant de grands seigneurs et de belles dames, ne parut au Théâtre-Français, le 19 décembre 1710, que pour y tombera plat, sans espoir de revanche. Elle ne put être jouée que onze fois ; le parterre parisien avait sans doute la fibre lacrymale moins sensible que le noble public de Clagny.

Entre la troisième et la quatrième représentation de J^oseph à Clagny,

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