JEUX ET PROPOS INTERROMPUS
Revenons avec la duchesse de Clagny à Sceaux et reprenons le cours des Grandes Nuits.
Le duc de la Force et la marquise de Charost présidèrent la huitième nuit, qui ne fut pas des plus brillantes, bien qu'elle comprit quatre intermèdes. C'était d'abord une scène entre Minerve et les hiboux, qui n'avait rien de récréatif, — poésie de M. de la Force et musique de Bernier ; — puis une scène jouée par les acteurs de l'Opéra, une parodie de Rov sur les amours de Thétis et de Pelée, et une autre petite pièce exécutée par les acteurs de la Comédie italienne. La fête se terminait par une cantate de Roy, musiquée par Bernier et dans laquelle figuraient Mercure, l'Aurore et les Muses. Pas n'est besoin de beaucoup chercher pour savoir ce qu'ils pouvaient dire.
A mesure que ces Jiiiits se prolongeaient, les formules d'éloge à l'adresse de la duchesse diminuaient, et il devenait de plus en plus difficile, pour ceux qui acceptaient de présider et de combiner ces divertissements, de trouver quelque formule originale, quelque allégorie nouvelle pour célébrer les mérites éclatants de la princesse. Aussi M. de Caumont, qui devait présider la neuvième nuit avec la duchesse de Brissac, prit-il le parti le plus simple, qui était de mettre en scène ses propres embar-
ras et de peindre lui-même, — Destouches l'aida bien un peu et Mouret fit la musique, — tous les tracas qu'il éprouvait pour organiser cette nouvelle nuit. Il se représentait d'abord prenant conseil d'un magicien, puis descendant aux Champs-Elysées pour consulter diverses ombres : Archimède. Descartes, Euripide, Corneille, Térence , et en dernier lieu Anacréon, qui lui inspire l'idée de faire une scène sur l'Amour piqué par une abeille. Sitôt dit, sitôt fait. Après un concert organisé par Orphée et Arion, on voyait l'Amour endormi se réveiller en sursaut piqué par une mouche à miel. Il jurait de les exterminer toutes, mais Vénus lui apprenait que « la divinité adorée en ce pays, respectée de toute la terre et crainte même des dieux, avait fait de la mouche un ordre nobiliaire ; » et tout aussitôt le bambin ailé prenait les mouches sous sa protection et appelait une joyeuse troupe d'Amours pour (( divertir la reine de ces lieux. » Tous ces Amours paraissaient déguisés en personnages de la Comédie italienne, Octave, Pierrot, Mezzetin, etc., et les trois Grâces figuraient Isabelle, Marinette et Colombine. Ce prologue mythologique amenait une petite pièce italienne ordinaire, laquelle était encore suivie d'un épilogue à la louange de « l'auguste Ludovise. )i
La royauté fut dévolue pour la dixième nuit à M. de Castelblanque et à M""" de Chambonas. Rov et Marchand avaient composé les paroles et la musique du premier intermède. Trois Egyptiennes arrivaient en chantant, en dansant, et pour paver l'asile qu'on leur accordait, offraient de dire la bonne aventure à la châtelaine et à ses hôtes, qui acceptaient sans fausse modestie. Après avoir vanté sur tous les tons la noblesse de la duchesse, sa grâce, son esprit insensible à l'éloge, la profondeur de ses pensées, sa postérité brillante, sa figure belle à rendre les déesses jalouses, et enfin le triomphe remporté par elle sur le dieu du sommeil, les Eg)^ptiennes louaient tour à tour Malezieu, « nouveau Géryon, nouveau géant à trois têtes, l'une réservée aux emplois graves et sérieux, l'autre aux arts, la troisième aux fêtes; » M. de Gavaudun, «: échappé de la tour de Babel
et n'avant retenu qu'un seul langage pour lui ; » M"'° de Nevers, une Diane in\-incible ; M. de la Ferté, qui prodigue sa fortune en magnifiques constructions et h mériterait d'avoir pour architectes Neptune et Apollon-; )i puis enfin M"" de Langeron, l'intrépide amazone « qui fournit une course rapide jusqu'aux mines du Potose. » Comprenne qui pourra toutes ces fines et galantes allusions. Les deux intermèdes suivants étaient de Roy pour les paroles et de Mouret pour la m.usique. L'un représentait une scène entre certain alchimiste et des gens qui viennent le consulter sans apprendre de lui ce qu ils désirent; l'autre mettait en scène la princesse L'rgande et les chevaliers ennemis de la Lune et du Soleil. Cette dernière action, jouée par les principaux acteurs de l'Opéra revêtus d'habillements magnifiques faits à neuf pour cette fête, était toujours l'éternelle allusion louangeuse aux préférences de la princesse pour les heures nocturnes. Le chevalier de la Lune ou Noctambule recevait un cartel du chevalier du Soleil ; il lui suffisait pour vaincre son rival de lui montrer '( le portrait de la princesse, » et tout aussitôt le chevalier ébloui implorait de son vainqueur la grâce de « vivre sous les lois de cette fille du Soleil. » Cette flatterie, comme on voit, était d'une rare platitude.
La rovauté pour la onzième nuit fut attribuée au président de Romanet et à la duchesse de Nevers. On y représenta un grand divertissement en deux actes, /t; Comte de Gabalis elles peuples élc)nciitaiics. Beauchamps en avait composé les vers, Bourgeois écrit la musique et Balon réglé les ballets. C'était une singulière idée que de prendre pour sujet d'une pièce les étranges conceptions des Cabalistes, dût-on même les tourner en ridicule; et cet examen prétendu comique d'idées philosophiques émises par l'abbé de Villars dans son Comte de Gahalis devait médiocrement charmer les nobles auditeurs de la cour de Sceaux. Outre le comte de Gabalis, le premier intermède comprenait seulement comme personnages les peuples des deux sexes qui, d'après les théories des Cabalistes, habitaient les quatre éléments et avaient en leur puissance
tous les trésors de ces éléments : les gnomes pour la terre, les ondins et les nvmphes pour l'eau, les sylphes pour l'air et les salamandres pour le feu (i). Au lever du rideau, Gabalis s'entretenait de ses idées philosophiques dans les jardins de Sceaux, — ce monologue de soixante vers devait être particulièrement récréatif ; — puis il invitait les peuples élémentaires à rendre hommage à la duchesse et à lui offrir leurs trésors : tous obéissaient à cet ordre du maître. Alors paraissaient les salamandres, habillées de taffetas couleur feu, qui offraient à la duchesse des cœurs enflammés; les gnomes, vêtus d'habits jaune et argent, qui apportaient des pierreries et de l'or ; les sylphes, vêtus de bleu, qui présentaient de jolis oiseaux ; puis les ondines et les nymphes, qui apportaient des perles, de l'ambre, du corail dans des corbeilles de nacre.
Le second acte offrait une parodie de cette idée que les peuples élémentaires, bien que mortels, pouvaient acquérir l'immortalité en s'alliant aux Sages, auxquels la loi du monde les soumettait. Dans son ardeur à faire des prosélvtes à la religion de ses pères les philosophes, Gabalis achève de troubler la cervelle d'un visionnaire que les théories de la Cabale ont rendu fou et qui veut à tout prix s'élever au rang de Sage. Arrivait ensuite une \dcomtesse extravagante, à laquelle la lecture des livres cabalistiques a complètement tourné la tête ; puis, quand le comte s'était débarrassé de la vieille folle, il procédait solennellement au mariage du Sage avec une sylphide qui acquérait ainsi l'immortalité. Cette cérémonie était célébrée avec une grande magnificence : les salamandres, svlphes, gnomes et ondins se rangeaient autour du Sage et lui marquaient toute leur reconnaissance de ce qu'il condescendait à choisir une femme parmi les peuples élémentaires ; puis ils formaient des danses, le revêtaient d'habits pompeux et lui mettaient une couronne sur la tête. A
(li Nous renvovons \c lecteur, désireux de connaître les mystères et les théories de la Cabale, aux Thèses d'histoire et nouvelles historiques de M. B. Jullien (chez Hachette), dans la nouvelle intitulée l'Abbé de Villars.
la lin de l'intermède, le Sage descendait du théâtre et déposait le diadème aux pieds de la duchesse.
Ce long divertissement ne renfermait qu'un fragment de dialogue assez amusant dans la scène entre le Sage et Gabalis :