LE SAGE
Et le sylphe s'immortalise ?
GABALIS
N'en doutez point, mon fils.
Certes, il est heureux, La fille est bien faite et de mise, Et les peuples de l'air ont le goût merveilleux.
8o LA DUCHESSE DU MAINE.
Cette onzième grande nuit fut donnée dans le courant d'octobre 17 14, et précisément à cette époque Saint-Simon exprimait en termes de plus en plus amers l'indignation que lui causaient la dissipation et les goûts dramatiques de la duchesse : « Sceaux étoit plus que jamais le théâtre des folies de la duchesse du Maine, de la honte, de l'embarras, de la ruine de son mari, par l'immensité de ses dépenses, et le spectacle de la cour et de la ville qui y abondoit et s'en moquoit. Elle y jouoit elle-même AtJialic avec des comédiens et des comédiennes, et d'autres pièces, plusieurs fois la semaine : nuits blanches en loterie, jeux, fêtes, illuminations, feux d'artifice, en un mot fêtes et fantaisies de toutes les sortes et de tous les jours. Elle nageoit dans la joie de sa nouvelle grandeur, elle en redoubloit ses folies, et le duc du Maine, qui trembloit toujours devant elle et qui craignoit de plus que la moindre contradiction achevât entièrement de lui tourner la tête, souifroit tout cela, jusqu'à en faire piteusement les honneurs, autant que cela se pouvoit accorder avec son assiduité auprès du roi dans ses particuliers, sans s'en trop détourner. )i
La magnificence de ces divertissements allait toujours croissant, au point de soulever de justes réclamations parmi les ennemis de la duchesse ; la dépense qu'ils occasionnaient avait plus d'une fois paru exorbitante même au duc, qui avait bien risqué quelques observations, mais qui n'en avait pas moins continué de subir l'ascendant souverain de sa femme. Saint-Simon ne cessait pas de s'élever contre cette ardeur. Enumérant toutes les fêtes données en l'honneur du roi au commencement de l'année 1708, qui ne devait pas continuer longtemps ce train de joie et de plaisir, il ajoute : k Les ministres lui en donnèrent [des bals^. M"" la duchesse du Maine encore, laquelle se donna en spectacle tout l'hiver, et joua des comédies à Clagny en présence de toute la cour et de toute la ville. M"" la duchesse de Bourgogne les alla voir souvent, et M. du Maine, qui en sentoit tout le parfait ridicule et le poids de l'extrême dépense, ne laissoit pas d'être assis au coin de la porte et d'en faire les honneurs. »
LES NEUF' DERNIERES GRANDES N l IT S.
La duchesse avait d'abord bravé le concert de réclamations qui s'élevait à la cour contre ses folles prodigalités ; mais ces dépenses atteignirent bientôt des proportions telles qu'elle crut de bonne politique de les interrompre. Les grandes nuits subirent alors un temps d'arrêt prolongé, mais cette privation de plaisirs et de distractions nocturnes pesait beaucoup à la duchesse, qui, en désespoir de cause, imagina de les rétablir avec moins de luxe et moins d'éclat. Elle-même voulut, sans se faire connaître, organiser une fête qui pût servir désormais de modèle pour les divertissements à venir et bien indiquer jusqu'à quelle simplicité il convenait de descendre, — sans trop déroger. Cette reprise des grandes nuits montées sur un pied moindre fut solennellement annoncée par la lettre suivante qu'un Inconnu, connu de tous, adressa à <( l'assemblée des Noctambules. »
Un inconnu, justement frappé de la crainte de voir périr l'ordre fameux des Noctambules, qui par des progrès rapides s'est porté ù un point de grandeur qui annonce sa ruine, d'autant plus prochaine que ceux qui devraient lui servir d'appui, balancent, chancellent, en un mot, ne font nul effort pour le soutenir; celui donc qui ne veut ici se nommer, prévoyant les effets d'une négligence si funeste, et poussé par l'ardeur de son zèle, déclare à l'assemblée des Noctambules, présente à Sceaux^ le dessein qu'il a formé de rétablir les fêtes nocturnes dans une simplicité gracieuse et dépouillée d'ornements excessifs et superflus. C'est avec raison qu'il se cache jusqu'à ce que le succès ait justifié son entreprise. Si elle ne réussit pas, il se flatte qu'on en louera du moins les intentions, et qu'on lui saura gré d'abandonner sa gloire aux risques d'un événement douteux. Si l'illustre assemblée à qui il s'adresse veut concourir à ses desseins, il l'invite à se trouver en ce même lieu, mercredi vingt-unième du mois, et d'en interdire l'entrée à ceux qui s'en sont rendus indignes.
Le premier résultat de cette réforme économique fut de faire abolir la double royauté attribuée pour chaque nuit à im seigneur et à une dame de la société. A partir de ce jour, une seule personne, affublée d'un titre de fantaisie, présidera aux jeux de chaque nuit et en soldera la dépense. La duchesse du ^Lune, qui s'était chargée d'organiser cette
première nuit, ne s'ingénia pas à découvrir du nouveau, car les trois intermèdes réglementaires tendaient à célébrer la supériorité des plaisirs « simples, innocents, délicats, sur de trop éclatants et de trop magnifiques. » Le Mystère et ses suivants, puis Astrée accompagnée de ses nvmphes Aglaure et Cydippe et de jolis bergers, enfin Cérès et de nombreux moissonneurs venaient tour à tour chanter le même concert et célébrer l'innovation de l'Inconnu. C'était Destouches qui avait composé les vers de ces différentes scènes sur un canevas de la duchesse, tandis que Mouret avait mis en musique les deux premières et Marchand la troisième. Ce divertissement fut joué le jeudi 22 novembre 1714 et avait pour titre : le Mystère ou les fêtes de l'Iticunnii.
Avant cette représentation, la duchesse du Maine, toujours sous le masque de l'Inconnu, avait adressé à Malezieu une lettre en vers, — versifiée par Genest, — où elle vantait sur tous les tons les a mille talents de Malezieu, son goût exquis, son savoir sublime, » et s'excusait d'aller follement sur ses brisées en voulant organiser des jeux « dans lesquels brillait sa gloire et où l'on ne pouvait que l'imiter. » Ce compliment se terminait par cette fusée élogieuse :
Entre les grands acteurs qui par des traits si beaux Disputent les honneurs du théâtre de Sceaux,
Vous possédez la danse, la musique, Et la muse enjouée et la muse tragique. On dirait, en voyant tous ces prix en vos mains, Que, hors les Malézieux, il n'est point de Romains.
Malezieu ne voulut pas être en reste avec la princesse, et après la fête, il composa une chanson dont le premier couplet donne la note
générale.
Cet inconnu si généreux.
Me paroit trop aimable; Apollon préside à ses jeux.
Et Cornus à sa table.
Son art prévient les longs ennuis
Qui menaçaient ma vie; Par lui revit des grandes nuits
L'agréable manie.
L'abbé de Vaubrun, avant eu l'honneur d'être désigné pour organiser la treizième nuit, fixée au commencement de décembre, prit le double titre de bailli et procureur fiscal de Sceaux, mais il ne se contenta pas, comme ses devanciers, de combiner trois à quatre intermèdes héroïques ou pastoraux. Il voulut compenser la diminution du luxe et des splendeurs par l'intérêt et l'amusement d'une véritable pièce dramatique, et il chargea Destouches et Mouret de composer, dans le cadre obligé de trois actes, un petit opéra gai, amusant, grivois au besoin, mais avant tout comique et récréatif. Pour expliquer la raison et le but de cette innovation, le procureur fiscal et le bailli de Sceaux adressèrent en commun à Malezieu une spirituelle épître en vers, dans laquelle ils racontaient comment l'idée leur était venue d'écrire une « petite drôlerie qui surprît leur bonne maîtresse, une friperie qu'elle pût voir sans fâcherie, » et ils terminaient ainsi leur requête :
Daignez un peu, seigneur, pour nous vous entremettre; Nous vous supplions tous les deux : en foi de quoij
Nous avons signé cette lettre,
Le procureur fiscal et moi.
Destouches et Mouret, se piquant d'honneur, avaient composé pour cette nuit un opéra-ballet, les Amours de Ragonde, divisé en trois intermèdes intitulés : la Soirée de village, — les Lutins, — la Noce et le charivari. Ragonde, fermière très mûre, parvient, à force de ruses, à épouser Colin, berger très vert : telle était la donnée de cette pièce, vive d'allure, véritable farce de carnaval, soutenue par une musique pleine de gaieté et d'entrain, que termine un formidable chari-
vari (i). Cet ouvrage fut admis par la suite au répertoire de l'Opéra, où il fut donné le 30 janvier 1742; puis, le mardi gras de l'année 1748, M'"" de Pompadour et ses amis, alors dans tout le feu de leurs amusements dramatiques, le jouèrent à leur tour avec un plein succès. Il eût été curieux de mettre les noms des interprètes du théâtre de Sceau.x en regard de ceux de l'Opéra et du théâtre des Petits Cabinets, mais les documents contemporains sont muets à cet égard. Quoi qu'il en soit, cette pièce était d'autant plus divertissante qu'elle se prêtait aux travestissements, car le rôle de la vieille fermière devait être tenu par un homme, — témoin Cuvillier, puis le marquis de Sourches, — et celui de Colin pouvait être joué à volonté par un homme ou par une femme, comme il le fut par Jélyotte et par M°'° de Pompadour (2).
Ce fut encore un abbé, l'abbé d'Auvergne, qui présida la quatorzième nuit sous le titre ambitieux de l'Opéra. Le succès obtenu par les Amours de Ragonde le décida à demander à Lamotte et à Mouret trois tableaux différents, réunis aussi par une action commune , mais le fil dramatique imaginé par Lamotte était d'une ténuité extrême et absolument insignifiant. Le premier tableau, intitulé la Ceinture de Venus, montrait la mère de l'Amour qui se désespérait d'avoir perdu la ceinture prestigieuse qui lui assurait un souverain empire sur tous les cœurs des hommes et même des dieux : elle décidait de s'adresser à Apollon pour retrouver ce
(1) Destouches composa en outre pour la duchesse un divertissement en un acte, la Fête de la nymphe de Liitèce^ dont l'allégorie est facile à saisir (De Lévis. Dictionnaire des théâtres, p: igS). Les différentes pièces écrites par Destouches pour le théâtre de Sceaux se trouvent dans le troisième volume de ses Œuvres complètes (in-4'', 1757).
(2) Ces détails très précis infirment complètement les renseignements donnés nous ne savons où, et d'après lesquels la pièce des Amours de Ragonde n'était à l'origine qu'une suite de morceaux détachés parodiés sur différents morceaux de l'opéra d'Alcyon^ de Matho, de celui à' Ulysse, de Rebcl père, et que Rebel er Francœuren firent par la suite un véritable opéra en y ajoutant plusieurs morceaux de symphonie. Cet opéra a pu prendre peu à peu des développements nouveaux qu'il n'avait pas tout d'abord, mais Mouret est bel et bien, d'après le compte rendu officiel des fêtes de Sceaux, le seul et unique auteur de la musique des Amours de Ra fronde.
précieux trésor. Le second tableau, Apollon et les Muses, débutait par un divertissement chorégraphique, dans lequel, outre un pas tragique dont nous parlerons tout à l'heure, Melpomène présentait à la duchesse quatre des héroïnes de tragédie qu'elle avait représentées avec succès. Elle leur faisait danser à toutes quatre une sarabande, en gage d'hommage et de respect : c'étaient Andromaque, reconnaissable à ses vêtements de deuil, Iphigénie, sous son costume de prêtresse, puis Pénélope et Monime, portant comme signe distinctif, l'une de la toile, l'autre un diadème brisé. Après quoi l'action dramatique reprenait son cours. Apollon révélait à Vénus que sa ceinture divine avait été ravie par une princesse qui saurait la bien garder ; la déesse menaçait alors cette rivale inconnue de son courroux et de celui encore plus terrible de Jupiter, mais le dieu du soleil riait d'ime vaine colère et l'avertissait charitablement que « contre ce qui sait plaire, Jupiter même ne peut rien. » Au troisième tableau, des bergers et bergères, formant la suite d'Apollon, exprimaient par des danses « les désirs, les entretiens secrets, le tendre badinage ; » puis d'autres ballerins de la suite de Momus se livraient à de comiques ébats. Scaramouche donnait à Arlequin la ceinture de Vulcain, ornée de grelots, lui assurant que tant qu'il la porterait, il ne verrait pas les infidélités de sa femme. Ce bruit de sonnettes avertit de son approche Arlequine et Polichinelle, qui roucoulaient ensemble et qui se séparent dès qu'ils entendent le carillon marital, mais Arlequin a la mauvaise idée d'ôter sa ceinture. Il arrive en tapinois et surprend les amoureux enlacés : il tombe alors à tour de bras sur Polichinelle, et la scène finissait sans qu'on sût lequel rossait son rival, de l'amant ou du mari.
Cette quatorzième nuit a une importance capitale dans l'histoire de la danse dramatique, car elle marque le premier essor du ballet d'action qui devait être bientôt importé à l'Académie de musique et qui oOrait un large horizon à l'art chorégraphique : à la duchesse du Maine revient
l'honneur de cette heureuse innovation. Au commencement du second intermède, Apollon, à l'exemple de Melpomène, offrait à la princesse une <( danse caractérisée àQ Camille et d'Horace, le poignard à la main ; » on reconnaissait le héros au trophée de trois épées qu'on portait devant lui. La scène mise en pantomime était la dernière du quatrième acte ^Horace : l'orchestre exécutait la musique composée par Mouret sur ce fragment de tragédie, tandis que deux des meilleurs danseurs de l'Opéra, Balon et M"° Prévost, mimaient l'action et les sentiments qui agitaient les héros de Corneille. Il paraît même que ces deux artistes , pleins d'âme et de chaleur, mais novices en art mimique, s'incarnèrent si bien dans leurs personnages et s'animèrent tellement par leurs gestes et leurs jeu.x de physionomie, qu'ils en vinrent jusqu'à verser des larmes. Nous laissons à penser si une émotion aussi profonde et aussi sincère se communiqua rapidement à la noble assemblée : le poète et le chorégraphe obtinrent un véritable succès de larmes là oîi ils voulaient seulement distraire les yeux et charmer l'esprit, mais ils ne manquèrent sans doute pas de s'attribuer tout le mérite de cet effet qui revenait uniquement au.K danseurs (i).
La célèbre ballerine Françoise Prévost, qui excellait dans la danse gracieuse et légère, devait alors avoir passé la trentaine, car elle se retira de l'Opéra en 1730 après y avoir brillé pendant vingt-cinq années, et lorsqu'elle mourut, en 1741, elle avait près de soixante ans. C'est le président de Mesmes qui avait dû l'introduire à Sceaux, par égard pour son frère puîné, le bailli de Mesmes, qui, n'étant encore que chevalier, mais
(i) Pour prouver que la danse en action est possible et que la danse théâtrale peut exprimer tous les mouvements successifs qu'elle veut peindre, tandis que la peinture n'en peut retracer qu'un, Cahusac dit dans son traité historique de la danse : « Il n'y a pas trente ans que feu madame la duchesse du Maine fit composer des symphonies (par Mouret) sur la scène du quatrième acte des Horaces, dans laquelle le jeune Horace tue Camille. Un danseur et une danseuse représentèrent cette action à Sceaux, et leur danse la peignit avec toute la force et le pathétique dont elle est susceptible. » {La Danse ancienne et moderne. 1 754, 1. III, ch. vi.)
chevalier très inflammable, s'était violemment épris de la danseuse et était parvenu à lui faire agréer ses hommages. Après s'être accordé un assez long temps avec elle, le chevalier, devenu grand'croix de l'ordre de Malte, grand prieur d'Auvergne, et même ambassadeur de Malte en France, mais ambassadeur trompé, bafoué, berné pour quelque autre jeune chevalier, avait voulu punir tant d'infidélités et d'impudeur en coupant à la donzelle certaine pension de 6,000 bonnes livres qu'il s'était engagé ;\ lui paver en décharge d'un prêt imaginaire ; la rusée fille, alors, fit des pieds et des mains pour obliger son amant à remplir ses conventions pécuniaires, et de mauvais plaisants publièrent sous les noms des amants brouillés de joveux mémoires qui mirent la ville et la cour en belle humeur.
n ... Le bruit, et les conversations, et l'attention étaient autour de la danseuse Prévost demandant à M. le bailli de Mesmes le payement d'une rente qu'il s'était obligé de lui faire tant qu'il vivrait, lui représentant son billet, affirmant lui avoir prêté, maugréant à haute voix que la qualité de monsieur l'ambassadeur l'empêchât d'être appelé en justice. Et la' curieuse, et l'amusante, et la piquante discussion et confession du malheureux ambassadeur moqué ! Comme malignement le public suivait sur le mémoire les folies de M. le chevalier de Mesmes, son coup de cœur h voir danser et bondir la petite Fanchonnette ; sa rougeur lorsqu'il va la voir chez père et mère, et qu'il la surprend vêtue de calemande rayée, dans la chambre haute et obscure où errent une bergame et quatre chaises de tapisserie ; puis les conversations et le chevalier se chargeant du détail de la vie et des mémoires du rôtisseur et du cabaretier ; bientôt le chevalier fait bailli de Malte, ambassadeur, et la Fanchonnette de s'appeler la demoiselle Prévost ; alors cave et cuisine, et meubles, et bonne chère, et beaux habits, et bijoux, et vaisselle, et maison honorable à recevoir gens titrés, gens de robe et d'épée ; l'ambassadeur trompé, boudé, puis enfin pardonné, sous condition d'une rente de 6,000 livres
par an ; l'ambassadeur encore trompé, puis père, puis ruiné ou à peu près, puis enfin chassé du plus superbe geste, et du plus magnifique : k C'est à vous d'en sortir ! » Profitable histoire, dont tout Paris avait ri tout un an, l'an 1726 (i). »
En 1726, soit, mais onze ans plus tôt, le bailli de Mesmes, déjà sûrement ambassadeur et probablement trompé, applaudissait et larmoyait plus que personne en voyant sa déesse mimer le rôle de Camille aux doux accords de la musique de Mouret.
Le flatteur Lamotte nous a appris par son intermède : Apollon et les Muses, quels étaient les rôles tragiques dans lesquels la duchesse excellait ou, plus justement, ceux où elle était acceptable, car tant d'adulations ne doivent pas nous donner le change sur son talent dramatique, qui était à peu près nul. Ces quatre noms rapprochés : Andromaque, Iphigénie, Monime, Pénélope, suffisent à indiquer combien le vrai goût était incompatible avec ce train de vie tumultueux et quel singulier mélange de chefs-d'œuvre et de productions médiocres composait le répertoire du 'théâtre de Sceaux. Ici nul choix, nul discernement, rien que l'esprit naturel et le caprice du moment : la duchesse jouait indifféremment les héroïnes de Racine et d'Euripide ou celles de l'abbé Genest, elle tenait avec un égal plaisir le premier rôle dans Aiidioinaque et Mithrtdate, dans Athalîe et Iphigénie, traduite fidèlement du grec (2), ou bien dans Pénélope et Joseph.
(i) Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Ed. et .1. de Concourt (t. I, p. 81). — Le mémoire du bailli de Mesmes et la riposte de M"= Prévost ont été imprimés in extenso dans les Mélanges historiques de M. de Boisjourdain, publiés en 1807 (t. II, p. 340 à 369).
(2) Voltaire, dédiant à la duchesse du Maine la tragédie â'Oreste qu'il avait composée à Sceaux, lui dit dans son épîtrc : «...Vous engageâtes, madame, cet homme d'un esprit presque universel (Malezieu) à traduire, avec une fidélité pleine d'élégance et de force, V Iphigénie en Tauride d'Euripide. On Ja représenta dans une fètc qu'il eut l'honneur de donner à V. A. S., fête digne de celle qui la recevait et de celui qui en fesait les honneurs; vous y représentiez Iphigénie. Je fus témoin de ce spectacle... Ce fut là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie d'CEdipe, sans même avoir lu celle de Corneille. »
MADEMOISELLE PREVOST lîn costiimi; de baccliame.
IJ'apriîS le portrait original Je Raoux, au musée de Tours.
Dans ces pièces mêmes elle variait ses plaisirs et aimait à jouer tantôt un rôle, tantôt un autre : c'est ainsi que, dans Iphigéiiic, elle représentait tour fi tour la fille d'Agamemnon ou la grande prêtresse de Tauride. Certain jour qu'elle avait rempli ce dernier rôle, Malezieu composa ce couplet qui fut chanté par M'" Journet :
Grande prétresse de Tauride, Que vous sert l'acier homicide Pour trancher le sort des humains ; Vos yeux, ces tjTans légitimes.
Sans prophaner vos belles mains, Prendront tous les cœurs pour victimes.
Il ne faudrait pas croire que la muse tragique fût seule honorée des faveurs princières, car la duchesse partageait également ses préférences entre la tragédie et la comédie. C'est pour elle, en effet, que M'"" de Staal composa ses agréables comédies en trois actes : l Engoitct)ic)it et la Mode, qui obtinrent un vif succès sur le théâtre de Sceaux, et qui renferment de piquants détails, d'amusantes critiques sur les ridicules de la haute société. Cependant, la seconde de ces pièces n'affronta pas sans danger les feux d'un véritable théâtre ; elle fut médiocrement accueillie du public parisien quand elle fut jouée, le 22 octobre 1761, au Théâtre- Italien, sous le titre nouveau des Ridicules du jour, et Favart la jugea d'un mot sévèrement spirituel dans une lettre au comte Durazzo : k Quel bonheur seroit-ce pour notre nation, si nos ridicules réels avaient le même sort! Il n'en seroit bientôt plus question. )i
Outre ces pièces écrites e.xprès pour elle, la duchesse abordait aussi le grand répertoire classique et ne redoutait pas de jouer les premiers rôles de Quinault et de Molière, comme Laurette de Icx Mcrc coquette et Célimène du Misanthrope. On en trouve la preuve dans cette invitation versifiée que Genest adressait au duc de Nevers au nom de la duchesse :
Recevez l'avertissement
Que Sceaux, cette même semaine,
Verra Laurette, Célimène,
Qui désire avec passion
D'y trouver son docte Amphion,
Et Diane, et la nymphe aimable,
Seule à Diane comparable;
C'est pour le i8, samedi.
Songez-y donc, venez. Bondi.
Laurette-Célimène était la duchesse du Maine en personne ; le « docte Amphion » n'était autre que le duc de Nevers, et Diane, la duchesse de Nevers. Pour la <( nvmphe aimable, » c'était M"" de Nevers, devenue plus tard duchesse d'Estrées, qu'on appelait Api dans l'intimité et à qui Malezieu adressa un jour ce huitain qui dut bien la faire un peu
rougir :
Genest, la guerre des géans
Est digne de tes veilles; De la pucelle d'Orléans
Célèbre les merveilles.
Pour moi qui consacre mes vers
A l'Amour, à ses armes.
De la pucelle de Nevers
Je veux chanter les charmes.
La duchesse tenait encore d'autres grands rôles dans la haute comédie, comme le prouve ce quatrain :
Dame de toute beauté, Dorine, Elmire, Laurette, La plaideuse si parfaite.
Ont ravi ma liberté.
Mais ceux de Laurette et de Célimène paraissent avoir été de ses meilleurs, le premier surtout, car le surnom lui en était resté, et c'était
LES NEUF DERNIÈRES GRANDES NUITS. gS
lui faire un sensible plaisir que de l'aj^peler Laurette. Un jour même qu'elle avait joué ce rôle de soubrette, aimée du valet Champagne, le duc de Nevers lui adressa galamment ce couplet :
Que Laurette a de puissants charmes.
Que ses yeux ont de douces armeSj Qu'il est doux de suivre ses lois !
La reine des ris l'accompagne, A ces moments les plus grands rois Désireraient être Champagne.
A rapprocher de cette chanson que Malezieu composa certain jour des Rois qu'elle avait été nommée reine, en faisant une délicate allusion à ses trois rôles favoris :
Laurette, Azaneth, Célimène, Je vous ai fait ma souveraine Longtemps avant le jour des Rois; Pour devenir votre conquête Et ranger mon cœur sous vos lois Je n'ai pas attendu la fête.
A tout prendre, le compliment du grand seigneur est encore mieux tourné que celui du poète attitré.
Si la duchesse éprouvait une douce satisfaction à s'entendre appeler du nom des rôles tragiques ou comiques qu'elle croyait le mieu.x personnifier, elle n'était pas seule à posséder de bizarres sobriquets et tout le monde avait son nom de guerre à Sceau.x. Cette mode, que les sociétés élégantes de l'époque avaient empruntée au.x académies d'Italie, mode déjà (le date ancienne et qui devait faire encore longtemps l'amusement de ces réunions galantes, était alors dans toute sa force. C'est ainsi qu'à Fresnes, chez M"" de Guénégaud, les hôtes de ce séjour agréable se désignaient entre eu.x soit par des noms pris dans les romans ou dans la
mythologie, soit par des surnoms baroques. Dans telle autre société, chaque membre devait adopter un nom d'oiseau et s'appelait l'alouette ou le rossignol, la fauvette ou le pinson ; enfin tous les habitués de l'hôtel de Rambouillet se cachaient sous des surnoms dont le Dictionnaire des précieuses \\o\\% a transmis la clef. A Sceaux, les sobriquets étaient tous de fantaisie et n'étaient pas tenus de se renfermer dans telle ou telle catégorie locale, animale ou végétale ; certains étaient dus soit à quelque aventure, soit à quelque particularité de famille, de tournure physique ou de goût : la plupart provenaient simplement du hasard et étaient absolument inexplicables.
]\Ialezieu s'appelait le Curé; l'un de ses fils, le Cadet Favcresse, du nom de famille de sa mère (M"' de Malezieu étant une Fauvelle de Faveresse) ; Genest, Yabhé Pégase, lorsqu'un retour sur son nez ne le faisait pas dénommer Xabbé Rhinocéros ; le duc du Maine, le Garçon ; les princes ses fils, le prince de Bombes et le comte d'Eu, les Deux garçonnets; M. le duc, le baron de Stint-Maur ; le duc de Nevers, Ainphion ; M°" de Nevers, Diane ou la Sylphide de Damas ; M'" Adélaïde de Nevers, Api ; le duc d'Albemarle, fils naturel de Jacques II, le Major ; sa femme. M"" de Lussan, fille d'honneur de la duchesse, Geneviève ; M"" d'Artagnan, plus tard maréchale de Montesquiou, la Voisine, parce qu'elle demeurait à la porte de Sceaux ; le président de Mesmes, le Majordome ou le Grand artificier ; etc., etc., etc. Enfin, la société tout entière avait adopté le gracieux titre dont on avait surnommé l'essaim d'adorateurs qui se groupaient et tournoyaient autour de Ninon de Lenclos : les Oiseaux des Tournelles s'étaient dispersés aux quatre coins de l'horizon; aux Oiseaux de Sceaux de prendre leur volée (i).
La quinzième nuit fut précisément celle qui précéda l'éclipsé de soleil du 4 mai 1715. Malezieu, ayant été désigné pour imaginer les di-
(1) Desnoircstlirres, les Cours galantes, t. IV, p. 5o.
vertissements de cette nuit, ne manqua pas de mettre à profit cette singulière coïncidence, et il le fit avec toute l'insistance d'un savant et d'un astronome. Ses trois intermèdes, versifiés par lui-même et musiques par IMouret, présentaient — à trois reprises — différentes planètes : Saturne, Jupiter, Mars, Vénus, Mercure, qui se félicitaient à tour de rôle de la faveur que la duchesse accordait à la nuit sur le jour et qui fournissait enfin aux astres du ciel d'autres fidèles servants que les astronomes. Ce triple divertissement, intitulé la Grande Nuit de l'ccUpsc, devait être aussi peu divertissant que possible et distiller un ennui mortel.
Quinze jours après cette soporifique leçon d'astronomie eut lieu la seizième et dernière grande nuit de Sceau.x : elle fut célébrée sans roi ni reine, et même sans que personne en eût la présidence. Nous savons pourtant, par son propre témoignage, que c'était M"" de Launay qui avait composé et versifié les trois intermèdes dont elle se composait : la Toilette, le jfcu et la Comédie, mais elle n'en paya pas la dépense; c'est sans doute pour cela qu'elle n'en eut pas la présidence officielle.
La dernière de ces fêtes fut toute de moi, et donnée sous mon nomj quoique je n'en fisse pas les frais. C'étoit le bon Goût réfugié à Sceau.x, et présidant aux diverses occupations de la princesse. D'abord il amenoit les Grâces, qui, en dansant, préparoient une toilette; d'autres chantoient des airs dont les paroles convenoient au sujet. Cela faisoit le premier intermède. Le second, c'étoient les jeux personnifiés, qui apportoient des tables à jouer, et disposoient tout ce qu'il falloit pour le jeu; le tout mêlé de danses et de chants par les meilleurs acteurs de l'Opéra. Enfin le dernier intermède, après les reprises achevées, étoient les Ris, qui venoient dresser un théâtre sur lequel fut représentée une comédie en un acte, qu'on m'obligea de faire, faute de trouver aucun poète (car on la voulut en versj qui acceptât un pareil sujet. C'étoit la découverte que M"" la duchesse du Maine prétendoit faire du carré magique, auquel elle sappliquoit depuis quelque temps avec une ardeur incroyable. La pièce fut jouée par elle, chacun représentant sou propre personnage, ce qui la fit valoir malgré la sécheresse du sujet, et m'auroit fait valoir moi-même, si des événements sérieux n'avoicnt tout à coup interrompu les divertissements, et effacé jusqu'à leur souvenir (ij .
(i; Mémoires de .\1°" Je Staal.
Pour témoigner à M'" de Launay la reconnaissance qu'elle lui avait de cette prodigalité d'esprit, la duchesse lui fit cadeau de son portrait, 011 elle était représentée en Hébé, selon le goût du temps. La spirituelle femme de chambre remercia sa maîtresse de cette largesse par deux couplets et par un quatrain, qui n'est ni meilleur ni pire, mais plus
court :
Tous les trésors qu'enferme l'univers N'égalent point l'excès de ma richesse;
J'ai le portrait de ma maîtresse, .Te ne crains plus, Fortune, tes revers.
Et la duchesse, pour ne pas demeurer en reste d'esprit avec une de ses suivantes, lui répondit sur le même ton :
Vous me payez avec usure, Launay, d'un médiocre don; L'original et la peinture Ne valent pas votre chanson.
Si la duchesse avait véritablement pensé ce qu'elle écrivait, il aurait été difficile de pousser plus loin la modestie.
Les « événements sérieux » qui coupèrent court aux fêtes de Sceaux étaient tout simplement les funestes présages de la mort du grand roi, qui devait donner libre carrière à l'ambition des princes légitimés, et surtout du duc du Maine qui, en sa qualité d'aîné, pouvait être appelé à succéder à son père. « Le roi Louis XIV, dit plus loin M™" de Staal, commençoit à dépérir depuis quelque temps : l'on n'en vouloit rien dire et l'on affectoit de n'en vouloir rien croire. Cependant M"" la duchesse du Maine, au milieu des divertissements et des plaisirs qui sembloient l'occuper uniquement, toujours attentive à l'agrandissement de la maison dans laquelle elle étoit entrée, et à l'affermissement de cette grandeur, sentit, dans la conjoncture présente, de quelle importance il étoit
desavoir les dispositions que le roi avoit faites... Le roi, languissant, tomba enfin dangereusement malade. Sa perte annonçoit tant de malheurs à M. le duc du Maine et à sa famille, qu'on ne pensa plus h autre chose. M"" la duchesse du Maine courut à Versailles. La douleur et les inquiétudes succédèrent fi la joie et aux plaisirs qui l'avoient suivie jusque-là... »