‹ La comédie à la courChapitre 21 sur 84 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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nue simplement Tcglis, faisait son apparition à la Comédie-Française (19 septembre 1735) et n'y était jouée que onze fois (i). A quelque temps de là, M"" du Maine n'avait qu'à exprimer le désir de voir certaines comédies qui venaient d'être jouées avec grand succès au collège des Quatre-Nations, le 11 août 1738, et tout aussitôt les comédiens amateurs se transportaient à Sceaux pour souscrire à ses vœux. De ces deux pièces, la première était une comédie en trois actes, en vers, la Vie est lin songe, imitée de Calderon, comme la comédie héroïque de Boissy qui porte le même titre ; et la seconde, aussi en trois actes, était imitée de Plante et s'appelait les Captifs. Elles obtinrent un succès égal à la cour de Sceaux et « elles méritaient certainement cet honneur, dit Léris, par les beautés qui s'v trouvent répandues en grand nombre (2). )> L'auteur de ces ouvrages si vantés garda modestement l'anonyme et continua de composer pour le collège des Ouatre-Nations.

Mais au moment même où ces jeux dramatiques commençaient à reprendre un peu d'entrain, au moment où l'on ne feignait plus de s'amuser pour s'étourdir, mais où l'on s'amusait réellement, un nouveau deuil vint frapper la duchesse et sa joyeuse société : le 14 mai 1746, le duc du Maine mourut en chrétien, après avoir supporté courageusement, comme un long martyre, les douleurs atroces que lui faisait subir un horrible cancer au visage. Un long temps s'écoula avant que la duchesse ne songeât à reprendre ses délassements dramatiques; elle y revint cependant peu à peu, et ces fêtes théâtrales eurent surtout un grand regain de succès dans le courant de l'année 1747, d'abord au château d'Anet, où la duchesse alla passer une partie de l'été, puis à Sceaux.

Au mois de juillet, la duchesse s'étant rendue à Anet, toute sa compagnie alla l'y retrouver, et les jeux poétiques comme les divertissements dramatiques reprirent de plus belle. Voltaire et M""" du Châtelet lui ren-

(i) De I,L-ris, Diclunmahe des ihéàlrcs. p. 4i9 et 45i. (2) Ibid.

LA MARQUISE DU CHATELET D'après le portrait de Nattier, grave à la manière noire par J. J. Haid.

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dirent alors visite, et M""' de Staal, qui était en correspondance suivie avec M""" du Deffand, fait dans ses lettres le plus amusant récit du séjour des nouveaux visiteurs, qu'elle raille sans pitié. Son jugement se résume d'un mot : a Ils se sont fait détester, dit-elle, en n'ayant d'attentions pour personne. )> Ces lettres sont doublement curieuses parce qu'elles prouvent sans réplique que Voltaire^ malgré son démenti formel, est bien l'auteur de la comédie du Comte de Boursoufle, et que cette farce, donnée originairement à Cirey, en 1734, sur le théâtre de M°"' du Chàtelet, fut rejouée en 1747 au château d'Anet. Au surplus, cet incident dramatique est assez piquant et la correspondance de M"'" de Staal assez amusante pour que nous le racontions en détail. Voici donc ce que la femme de chambre de la duchesse écrivait à ]M'"" du Deffand, en juillet 1747 :

Le secret de la du Chàtelet est éventé^ mais on ne fera pas semblant de l'avoir découvert. Elle voulait jouer ici le petit Boursault (i)^ le jour de la Saint-Louis, impromptu; et pour que tout fût prêt, elle était convenue avec Vanture, de faire transcrire les rôles et de les lui envoyer. Ledit Vanture, peu pécunieux, est fort prudent, et considère qu'un tel paquet, par la poste, serait sa ruine. Il a fait demander par Gaya (2), que certains papiers qui devaient lui être envoyés fussent mis sous l'enveloppe de Son Altesse Sérénissime, ce qu'elle a accordé sans information ; mais le paquet étant arrivé, et le souvenir de la demande perdu, ces deux enveloppes ont été déchirées, et tout mis au jour. Cependant on ne pouvait comprendre le fond de ce mystère, que j'ai été obligée d'éclaircir, n'y ayant plus rien à ménager que la contenance de surprise qu'on se promet d'observer. La seconde enveloppe recachetée, le paquet a été remis secrètement à Vanture, qui s'applaudit d'avoir si heureusement concilié l'honnête et l'utile.

Dans sa lettre du mardi i ; août. M"" de Staal raconte ainsi la sinau- Hère arrivée des deu.x voyageurs à Anet :

(i) M""' de Staal veut dire : le Petit Boursoufle. Il pnraitrait qu'outre k- petit conte du Comte de Boursoufle, Voltaire avait compose pour le délassement de ses amis deux comédies, l'une en un acte, l'autre en trois, et qu'on les distinguait familièrement par les titres de Petit et Grand Boursoufle. Contrairement à l'indication de M""" de Staal, c'est la grande comédie en trois actes qui fut représentée à Anet et qui nous est parvenue sous différents titres.

(2) Le chevalier de Gaya, de la maison de la duchesse du .Maine.

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M"" du Chàtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui, et qu'on avait perdus de vue^ parurent hier sur le minuit^ comme deux spectres^ avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés; il leur fallut un souper, et qui plus est des lits qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut de... dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de Maillebois, qui s'en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps que nous, avec sa fille et sa belle-fille : l'une est jolie, l'autre laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà tout ce qui se peut tirer de là. Nos nouveaux hôtes fourniront plus abondamment; ils vont faire répéter leur comédie; c'est Vanture qui fait le comte de Boursoufle; on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus que M""" du Chàtelet faisant M"° de la Cochonnière, qui devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui.

Dès le lendemain mercredi, elle ajoutait un post-scriptum où elle ne traitait guère mieux les nouveaux arrivés : « ...Nos revenants ne se montrent point de jour, ils apparurent hier à dix heures du soir, je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui; l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton ; ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans ime société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. »

Cinq jours après, dans sa lettre du 20, M""" de Staal énumérant les allées et venues incessantes des hôtes qui partaient et de ceux qui arrivaient, écrivait à sa célèbre correspondante : « ...C'est le flux et reflux qui emporte nos compagnies et nous en ramène d'autres ; les Maillebois, les Villeneuve sont partis; est arrivée M""" du Tour, e.xprès pour jouer le rôle de M"' Barbe, gouvernante de IM'" de la Cochonnière, et, je crois,

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en même temps, servante de basse-cour du baron de la Cochonnière. )> Puis, reprenant le chapitre des deux revenants, elle poursuivait ainsi :

M""' du Chàtelet est d'hier à son troisième logement : elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée lil me semble que c'est son emblème'i. Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, de ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses principes; c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants, qui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée.

Les vers galants de Voltaire sont, sans doute, son épître à la duchesse sur la victoire de La\\'feld, remportée par le roi, ou plutôt par le maréchal de Saxe, et surtout ce couplet qui est aussi adressé à la duchesse, en date de cette année :

Vous en qui je vois respirer

Du grand Condé l'àme éclatante.

Dont l'esprit se fait admirer

Lorsque son aspect nous enchante.

Il faut que mes talents soient protégés par vous, Ou toutes les vertus auront lieu de se plaindre;

Et je dois être ù vos genoux, Puisque j'ai des vertus et des grâces à peindre.

Si M"" de Staal accentue et ridiculise un peu les traits de ce tableau, elle n'invente "pas, et l'abbé Le Blanc qui, il faut le dire, détestait franchement l'auteur de la Hciiriade et le déchirait à belles dents avec son ami La Chaussée, raconte de semblables bizarreries de la part de Voltaire et de sa charmante amie, lors d'une précédente visite qu'ils avaient faite à la duchesse en son château d'Anet. Il n'est pas du tout fâché de

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ne s'v être pas rencontré avec eux, écrit-il à La Chaussée le i8 septembre 1746, car « ils ont fait à leur ordinaire les philosophes et les fous, ils étoient toujours tête à tète. » Ce pauvre abbé Le Blanc, qui demeura toute sa vie abbé, malgré l'esprit et l'entregent qu'il montra, comme malgré les hautes protections qu'il avait su conquérir, était pour le moment secrétaire de la duchesse du Maine, après avoir appartenu à M. de Kocé comme chapelain, et avoir suivi en Angleterre lord Kingston. L'abbé était déjà homme de théâtre, ayant écrit une tragédie d'Abcn- Sûïd, jouée à la Comédie-Française en 1735, — il ne faut pas le confondre avec son homomane, l'auteur si souvent cité de Manco- Capac et des Druides, — mais d'auteur il se fit acteur pour se rendre utile en flattant les goûts de sa maîtresse, et il prit rapidement un vif plaisir à ce nouvel emploi. Dans cette même lettre à La Chaussée, l'abbé-comédien s'informe des débuts de M"' La Balle, qui venait de paraître à la Comédie-Française, et il reprend aussitôt : « Et cela, je puis vous l'assurer, uniquement par l'intérêt que vous pouvés y prendre. Vous croirez peutêtre que c'est à cause de son jolli visage ; mais je suis bien aise de vous avertir que quelque jolli qu'il soit, nous en avons ici qui vallent bien le sien. Je répète un rolle de comédie à une demoiselle qui ne fait que sortir de Saint-Cir ; si vous la voyiés, la tête vous en tourneroit, je vous en avertis... (i) »

Le 24 août, M"" de Staal adressait à la hâte à M""" du Deffand un petit billet où elle lui disait : a Vous n'aurez presque rien de moi, car le temps me manque. Vous saurez seulement que nos deux ombres, évoquées par M. de Richelieu, disparaîtront demain ; il ne peut aller à Gênes sans les avoir consultées : rien n'est si pressant. La comédie qu'on ne devait

(1) Lettre autographe notée dans le catalogue Leverdet du 3i janvier 1834 et publiée par M. Desnoiresterres dans le dernier chapitre de ses Cours galantes. Son excellent résumé nous a été d'un utile secours pour retrouver et raconter certains points de détail du séjour de Voltaire à Anet et h Sceaux, durant l'été et l'automne de 1747.

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