‹ La comédie à la courChapitre 22 sur 84 · VOLTAIRE ET SON COMTE DE BOURSOUFLE A ANET · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET SON COMTE DE BOURSOUFLE A ANET

voir que demain sera vue aujourd'hui pour hâter le départ. Je vous rendrai compte du spectacle et des dernières circonstances du séjour ; mais, je vous prie, ne laissez pas traîner mes lettres sur votre cheminée. >' Le Comte de Boursoufle fut donc joue par la noble société d'Anet le jeudi 24 août 1747; et dans sa lettre du dimanche suivant, M"" de Staal apprécie ainsi le talent de chacun des interprètes :

Je vous ai mandé jeudi que nos du Chàtelet partaient le lendemain, et que la pièce se jouerait le soir : tout cela s'est lait. Je ne puis vous rendre Boursoufle que mincement. M"" de la Cochonnière a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle, que j'v ai pris un grand plaisir. Mais Vanture n'a mis que sa propre fatuité au personnage de Boursoufle, qui demandait au-delà ; il a joué naturellement dans une pièce où tout doit être aussi forcé que le sujet. Paris a joué en honnête homme le rôle de Maraudin, dont le nom exprime le caractère. Motel a bien fait le baron de la Cochonnière^ Destillac un chevalier^ Duplessis un valet. Tout cela n'a pas mal été^ et l'on peut dire que cette farce a été bien rendue; l'auteur l'a anoblie d'un prologue qu'il a joué lui-même et J.cès bien, avec notre Dutour, qui, sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'être M""" Barbe; elle n'a pas su se soumettre à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle, non plus que la principale actrice, qui. préférant les intérêts de sa figure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine, et lui l'esclave.

Le prologue ajouté par Voltaire en l'honneur de la duchesse, oii il qualifiait d'ailleurs sa comédie de k vieille rapsodie, » et où se trouvaient quatre vers élogieux à l'adresse de M"'" de Staal, se terminait par cette réplique du poète, dont l'intention est assez claire :

Allons, soumettons-nous : la résistance est vaine, Il faut bien s'immoler pour les plaisirs d'Anet. Vous n'êtes dans ces lieux, messieurs, qu'une centaine : Vous me garderez le secret.

L'auteur avait donc grand'peur que cette farce, qu'il regardait comme indigne de lui, ne vînt à transpirer dans le public et surtout h être repré-

sentée. Dans sa lettre du 30 août. M"" de Staal tourne en ridicule les minutieuses précautions qu'on lui recommande de prendre pour tenir secret ce fruit de la muse émancipée de Voltaire, mais elle s'eflforce auparavant de décider M'°" du DefFand à se rendre à Anet :

... On vous garde un bon appartement; c'est celui dont M"= du Chdtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis, car elle avait dévasté tous ceu.\ par où elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables; il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour lès pompons, pour les bijoux, et cette belle ordonnance ne l'a pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince; aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'État, et ce qu'on lui a b.u-bouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difticile à remettre au net.

En voilà trop sur le même sujet, qui doit être épuisé; je vous en dirai pourtant encore un mot et ce sera fini. Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre pages, de plus un billet dans le même paquet, qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait, de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor! J'ai bien et dûment exécuté les ordres reçus.

Voltaire n'avait que trop raison de craindre les ruses et les manœuvres des gens, libraires ou comédiens, intéressés à se procurer coûte que coûte cette pièce pour la publier à l'étranger ou pour la représenter; car toutes ces précautions dont M "'de Staal raillait si bien l'e.Kagération furent inutiles et n'empêchèrent pas que le manuscrit du Comte de Boursoufle ne fût soustrait à Voltaire ou copié à son insu. Il fut publié à Vienne, en 1 761, sous le titre supposé àe l' Echange ; et, — qui pis est, — le lundi 26 janvier de la même année, les Comédiens italiens le représentaient en plein Paris, sous le troisième titre de Quand est-ce qu'on nie marie f

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