VOLTAIRE ET SON COMTE DE BOURSOUFLE A ANET
L'abbé Aubert et Meiisnier de Ouerlon n'en parlent pas dans leurs join-naux, mais /e Mercure juge ainsi cette pièce qualifiée de facétie nouvelle sur l'affiche : « Le premier acte de cette pièce disposait les spectateurs au jugement le plus avantageux. A l'exception de la burlesque analogie des noms de tous les personnages, au lieu d'une facétie, tout annonçait une bonne comédie, écrite du meilleur ton et remplie de ces traits heureux qui, sous le masque de la plaisanterie, produisent d'excellentes maximes de morale, et peignent des vices et des ridicules bien vus. Mais, dans les deux autres actes, il semble que l'esprit de l'auteur (quel qu'il soit) trop accoutumé au bon genre, se soit refusé à remplir le titre de facétie ; quelques efforts qu'on ait faits pour l'y contraindre. Au moyen de quoi, rien n'a paru moins facétieux au public que le reste de cette pièce, dont le mérite du premier acte lui faisait regretter la chute, et que l'on serait fondé à croire de deux mains différentes. )>
Dès qu'il apprit que la Comédie italienne se préparait à jouer son Comte de Boursoufle, Voltaire sortit des gonds et ressentit ou simula la plus vive indignation, — car, avec lui, on ne savait jamais à quoi s'en tenir, — et le jour même où avait lieu la première représentation , le 26 janvier, il écrivait de Ferney à d'Argental : ■( Est-il vrai qu'on joue aux Italiens une parade intitulée le Comte de Boursoufle, sous mon nom? Justice ! Justice ! Puissances célestes, empêchez cette profanation, ne souffrez pas qu'un nom que vous avez toujours daigné aimer soit prostitué dans une affiche de la Comédie italienne ! J'imagine qu'il est aisé de leur défendre d'imputer, dans les carrefours de Paris, à un pauvre auteur, une pièce dont il n'est pas coupable. ^1
Voltaire ne s'en tint pas là et adressa au Mercure un démenti formel, dans lequel il osait bien dire : k Je suis le contraire du geai de la fable qui se parait des plumes du paon. Beaucoup d'oiseaux qui n'ont peutêtre du paon que la voix, prennent plaisir à me couvrir de leurs propres plume >, je ne puis que les secouer et faire mes protestations que je con-
signe dans votre grefte de littérature. )j Nous savons aujourd'hui ce que valent ces protestations indignées, dont Voltaire était coutumier : témoin la PiiccUc, Candide, et tant d'autres écrits qu'il démentit avec une égale ardeur.
Du reste, Quand est-ce qu'on me inaric? reçut un très médiocre accueil à la Comédie italienne et disparut rapidement de l'affiche. Un siècle et un an plus tard, le 28 janvier 1862, le théâtre de l'Odéon fit une reprise très heureuse de cette comédie sous le double titre de le Comte de Boursoufle ou M'^" de la Cochonnicrc (i). A défaut des comédiens italiens de 1761, que nous n'avons pas pu retrouver, nous mettrons en regard les interprètes de Cirey (1734)^ ceux d'i^net (1747), et enfin ceux de l'Odéon : on verra que les premiers ne sont pas les moins illustres.
Le comte de Boursolflk . . Vanture. • Thiron.
Le Chevalier, son frère. . . Destillac. Fassier.
Le baron de la Cochonnière. Motel. Saint-Léon. M"" Thérèse, sa fille. . . . M°"'duChatelet(2i. M"'"'duChatelet. M"° Delahaye.
Maraidin, intrigant. .... Paris. Romanville.
M'""' Barbe, gouvernante. . . M'"' Dutoir. M°"^ Beuzeville.
Le Bailli Fréville.
P.vsQuiN, valet du chevalier. Voltaire. Dlplessis. Roger.
Colin, valet du baron .... Brizard.
(1) Outre ces quatru titres : le Comte de Boursoufle, l'Echange, Quand est-ce qu'on me marie? et Af^" de la Cochonnière, cette come'die reçut, en 1826, le nouveau sous-titre : les Agréments du droit d'aînesse. C'était le libraire RenouarJ qui avait eu cette idée pour combattre les tentatives acharnées dos esprits rétrogrades, qui voulaient remettre en honneur le droit ou plutôt le privilège d'aînesse, aboli par la Révolution. Certains commentateurs de Voltaire disent ou laiss.'nt croire que la Thérèse dont il parle dans une lettre à M"« Dumesnil, serait M""= Thérèse de la Cochonnière, qu'il aurait présentée aux Français et retirée avant la représentation d'après le conseil de d'Argental. Cela ne peut pas être, d'abord parce qu'on a retrouvé un court fragment de cette comédie de Thérèse qui n'a aucun rapport avec le Comte de Boursoufle, e: ensuite parce que, cette lettre à M"'' Dumesnil étant du 4 juillet 1743 Voltaire n'aurait eu aucune raison de demander le secret aux spectateurs d'Anet, alors que tous les Comédiens français auraient connu sa pièce et en auraient pu parler.
(2) La marquise du Chàtelet joua iM"" de la C ichonnière comme une vraie comédienne s'il faut en croire ce que Voltaire écrit au duc de Richelieu.