MADAME DE STAAL
D'aprùs un porirait de Mignnrd. gravé par Robiii5oii.
VOLTAIRK ET SON COMTE DE BOURSOUFLE A ANKT. ii3
Les spectacles continuèrent ;\ Anet, même après le départ du poète et de la jeune première; car jM'"" de Staal mandait encore à M"" du Deffand le jeudi 6 septembre : « On a joué, la semaine passée, nos vieilles comédies; on nous en promet de toutes neuves, dont je vous rendrai compte, si compte il v a à rendre. » Et en effet, dix jours n'étaient pas écoulés qti'elle lui écrivait (dimanche 17) : « ... On joua hier la Mode (i), en vérité, fort bien, et à la suite une pièce de Senneterre assez bouffonne. Duplessis, habillé en vieille, joua très plaisamment la baronne du Goulay. La connaissez-vous? C'est une bonne figure : son ajustement, son chant, sa danse, la rendirent très comique. Les facéties ont un succès plus sûr et bien plus général que les choses plus travaillées; mais n'en fait pas qui veut : il me serait aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie. »
Ces jeux dramatiques furent interrompus tout à coup par la mort subite de M"' de Nevers, alors duchesse d'Estrées, Diane-Adélaïde-Philippe Mancini-Mazarini, cette spirituelle, gourmande et galante Api, l'une des plus charmantes actrices des Grandes Nuits, l'amie inséparable de la duchesse, et qui était devenue comme l'intendante de ses plaisirs, depuis le trépas irréparable de Malezieu (2). k On enterre ici, cette après-dînée,
(i) Cette Mode peut être la propre comédie de M"" de Staal, ou bien celle de Fuzclier, en un acte, en prose, jouée originairement à la Comédie italienne le 21 mai 17 19.
(2) Voici comment de Luynes annonce et cherche à expliquer cette mort presque foudroyante : « On apprit avant-hier la mort de M"" la duchesse d"Estrées (Mancini), sœur de M. le duc de Nevers; elle étoit intime amie de M°"^ la duchesse du Maine, et passoit la plus grande partie de sa vie h Sceaux et à Anet. C'est a Anet qu'elle est morte, la nuit du 27 au 28 ; elle se trouva extrêmement mal à minuit et perdit connoissance ; on vint avertir M""" la duchesse du Maine, qui y monta. La connoissance ne revint point; elle mourut à quatre heures du matin. Elle avoit fait une chute considérable trois semaines auparavant sur l'escalier d'Anct; quoiqu'elle crût que sa tète n'avoit point porté et que malgré cela elle eût cependant été saignée sur-le-champ, on a prétendu qu'elle pouvoit être morte des suites de cette chute. M"" la duchesse du Maine, dans la lettre qu'elle a écrite à M. de Lassay, parait ne pas douter que ce ne soit une apoplexie. M""= la duchesse d'Estrées étoit d'une taille qui pouvait lui donner lieu de craindre cet accident; d'ailleurs extrêmement gourmande et mangeant beaucoup; elle avoit au moins soixante ans; il est certain qu'elle avoit quelques années de moins
cette pauvre duchesse d'Estrées, écrit M"" de Staal le dimanche i" octobre ; et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus. » On en parla si peu que, moins de huit jours après, la duchesse n'aurait pas été fâchée de voir recommencer les spectacles.
M"" de Staal disait à ce propos, le 8 octobre : « J'ai bien cru, ma reine, que le remède de dissipation que nous croyions nécessaire pour tempérer nos frayeurs, ne serait pas généralement approuvé. Il est pourtant vrai qu'on n'a joué aucune comédie depuis l'affreux spectacle que nous avons vu; mais je ne vous réponds pas qu'avant notre départ nous ne revoyions la farce de M. de Senneterre. Heureusement pour moi, je n'y prends ni n'y mets : je gémis, je m'étonne encore, et ne puis remédier à rien. Il faut convenir que nous allons un peu au delà de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre : si le regret est plus grand, les ornements seront en proportion. Que nous importe? Il faut toujours bien faire, et ne s'embarrasser que de cela. » Mais deux jours après, elle s'empresse d'ajouter : <( Nous n'aurons point de comédies, j'en suis fort aise ; car j'adopte la leçon que fait Arnolphe à Alain et à Georgette. »
Cette fois, ce fut bien tout et le rideau tomba sur ce lugubre spectacle d'une femme expirant tout à coup, au milieu de la nuit, à moitié étendue sur son lit, entourée d'une brillante société que cette fatale nouvelle de mort a troublée au milieu du jeu et qui est montée du salon à la chambre mortuaire, tenant encore en main dés, cartes et cornets.
que son tViJre, et M. de Ncvers en a prés de soixante et onze. » [Mémoires du duc de Luynes, !<■'• octobre 1747.)