CHAPITRE VI
LA HAUTE COMEDIE ET LE GRAND OPERA A SCEAUX. VOLTAIRE DISGRACIÉ ET GRACIÉ.
La duchesse revint à Sceaux vers la iin d'octobre, et les fêtes y reprirent leur cours à l'approche de l'hiver, sans qu'on déplorât davantage la disparition subite de la malheureuse Api, encore si charmante malgré ses soixante ans. Voltaire et M"" du Chàtelet étaient toujours de la fête, mais leur séjour à Sceaux ne devait pas être de longue durée. Voltaire se trouvait cette fois occuper précisément l'ancien logement de Sainte- Aulaire, que la duchesse, dans ses goûts de galanterie pastorale, appelait son berger; or le berger, avant presque atteint la centaine, était mort depuis cinq ans (i). Ce simple rapprochement inspira ù Voltaire ce gracieux sixain :
J'ai la chambre de Sainte-Aulaire
Sans en avoir les agréments;
Peut-être à quatre-vingt-di.\ ans
J'aurai le cœur de sa bergère :
Il faut tout attendre du temps,
Et surtout du désir de plaire!
Le valet de chambre et secrétaire de Voltaire, Longchamp, après
(i) « M. de Sainte-AuIairc mourut lundi dernier, écrit Luvncs le jeudi 20 décembre 1742; il a reçu tous ses sacrements. M. de Vernagc étoit son médecin; il lui disoit qu'il ne songeât point à le guérir, qu'il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit las de vivre, qu'il n'étoit plus bon b rien ; cependant, quand on lui dit que la relif^ion demandoit que l'on fît ce qu'il étoit
ij6 la duchesse du MAINE.
avoir tenu compagnie à son maître pendant les deux grands mois qu'il était resté caché au château de Sceaux pour se soustraire au courroux des ennemis puissants que lui avaient faits sa clairvoyance et sa \-ivacité de langue au jeu de la reirie à Fontainebleau, raconte brièvement dans ses Mcinoircs le redoublement de mouvement et de plaisirs qui se produisit à Sceaux, lorsque M""" du Châtelet, ayant réussi à étouffer l'affaire et à apaiser les insultés en les désintéressant, vint retrouver Voltaire chez la duchesse et lui annonça qu'il pouvait enfin sortir au grand jour.
Cela nous réjouit fort^ dit Longchamp, mais ne nous permit pas de retourner encore à Paris. .M"^ du Maine exigea que M"" du Châtelet et M. de Voltaire restassent à Sceaux et y augmentassent la nombreuse et brillante compagnie qui s'y trouvait. Dès lorSj on ne s'occupa d'autre chose dans le château qu'à imaginer des fêtes pour M°"^ la duchesse du Maine. Chacun était jaloux d'y prendre part et de contribuer aux plaisirs de cette illustre protectrice des beaux-arts. On s'imagine bien que M""" du Châtelet et M. de "Voltaire ne furent pas les derniers à se distinguer dans ce concours. Les divertissements furent variés chaque jour. C'étaient la comédie, l'opéra, les bals, les concerts. Entre autres comédies, on joua la Prude, que M"° du Maine avait déjà vu représenter sur son théâtre d'Anet. M"" du Châtelet, M°" de Staal et M. de Voltaire y prirent des rôles. Avant la représentation, il vint sur la scène et y prononça un nouveau prologue analogue à la circonstance. Parmi les opéras, on vit quelques actes détachés de Rameau, la pastorale d'Issé, de M. de Lamotte, mise en musique par M. Destouches; l'acte de Zelindor, roi des sylphes, paroles de M. de Monter! f, musique de MM. Rebel et Francœur. Des seigneurs et des dames de la cour de M"" du Maine y remplissaient les principaux rôles; M"' du Châtelet, aussi bonne musicienne que bonne actrice, s'acquitta parfaitement du rôle d'Issé et de celui de Zerphi, dans Zelindor. Elle joua encore mieux, s'il est possible^ le rôle de Fanchon dans les Originaux, comédie de
possible pour prolonger ses jours, il prit les remodes qu'on lui donnoit. Il est mort d'une
petite fièvre, dans sa cent-unième année Il avoit beaucoup d'esprit, un caractère doux et
complaisant, un tour de galanterie fort aimable. Il faisoit de très jolis vers avec beaucoup de facilité. 11 étoit fort attaché à M°"^ la duchesse du Maine ; il l'appeloit sa bergère, clic l'appeloit son berger. Avec l'air toujours mourant, il avoit cependant une santé assez égale : il mangeoit à toutes les heures, veilhait tant qu'on vouloit. Il venoit d'arriver depuis peu de temps du Limousin, c'étoit le second voyage qu'il y faisoit depuis cinq ou six ans; il n'y a qu'un ou deux ans qu'il montoit encore à cheval et alloit à la chasse du lièvre. »