‹ La comédie à la courChapitre 27 sur 84 · LA HAUTE COMÉDIE ET LE GRAND OPÉRA A SCEAUX · texte numérisé non relu

LA HAUTE COMÉDIE ET LE GRAND OPÉRA A SCEAUX

notre Académie de musique, et elle se tira, paraît-il, ;\ son honneur de cette redoutable épreuve. Voltaire, qui se tenait toujours prêt h chanter les louanges de sa belle maîtresse, — son témoignage ne suffirait pas à nous prouver le talent vocal et tragique de la marquise, — décocha deux compliments en vers, dont le premier était imité d'un charmant dizain de Marot à Diane de Poitiers, et le deuxième une amusante parodie de la célèbre sarabande d'/ssé :

Etre Phtibus aujourd'hui je désire Non pour régner sur la prose et les vers. Car à du Maine il remet cet empire; Non pour courir autour de l'univers.

Car vivre à Sceaux est le but où j'aspire; Non pour tirer des accords de sa lyre, De plus doux cliants font retentir ces lieux; Mais seulement pour voir et pour entendre La belle Is'sé qui pour lui fut si tendre^ Et qui le fit le plus heureux des dieux.

Charmante Issé, vous nous faites entendre Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;

Ils vont droit à nos cœurs :

Leibnitz n'a point de monade plus tendre. Newton n'a point d'xx plus enchanteurs, A vos attraits on les eût vus se rendre; Vous tourneriez la tête à nos docteurs :

Bernouilli dans vos bras.

Calculant vos appas,

Eût brisé son compas.

La chute est jolie, mais passablement indiscrète.

Il n'y avait rien \h cependant qui dût déplaire à M"'" du Châtelet, car la belle dame fut tellement enchantée de son succès dans le rôle d'Issé, qu'elle colporta par la suite cet opéra en province et alla le jouer dans différents châteaux. « On me mandait hier de Lunéville, écrit peu après

le duc de Luynes, que M"" du Châtelet, qui a déjà joué à Sceaux l'opéra dilssé, vient de rejouer ce même rôle à Lunéville av'ec M"" de Lutzelbourg. Elle est partie au commencement de cette année pour aller dans ses terres, en Champagne, avec M"" la marquise de Boufflers et ]M. de Voltaire, et de là elle est allée à la cour du roi de Pologne (i).

Après l'opéra vint la comédie, et l'on joua, le 15 décembre 1747, une nouvelle pièce de Voltaire, la Priide, imitée par lui ou plutôt esquissée d'après la fameuse comédie en vers, intitulée Plain dealer, T Homme an franc parler, que Wicherley avait dédiée sans difficulté à la plus fameuse appareilleuse de Londres, au temps de Charles II. Avant le commencement du spectacle, Voltaire parut sur le théâtre pour adresser à la châtelaine un prologue qui avait au moins le mérite de la brièveté et qui concluait ainsi :

On peut bien, sans effronterie.

Aux yeux de la raison jouer la pruderie-: Tout défaut dans les mœurs à Sceaux est combattu : Quand on fait devant vous la satire d'un vice, C'est un nouvel hommage, un nouveau sacrifice, Que l'on présente à la vertu (2).

(i) Mémoires du duc de Liiynes. iS février 1748.

(2) Malgré l'affirmation contraire de Longchamp, malgré ce qu'on lit dans beaucoup d'ouvrages et dans la plupart des éditions de Voltaire, il nous paraît certain que la Prude n'avait pas été jouée à Anet en août i 747 et que la représentation donnée à Sceaux en décembre fut réellement la première. D'abord Voltaire et son amie, pressés d'aller souhaiter bon voyage au duc de Richelieu qui partait pour Gènes, n'avaient pu rester que dix jours à Anet. Or c'eût été bien de la besogne pour des comédiens amateurs que d'apprendre et de jouer en si peu de temps deux nouveautés aussi considérables que la Prude et le Comte de Boursoufle . De plus, M"° de Staal n'aurait pas manqué de parler longuement à M™' du Defïand d'une pièce aussi importante, surtout qu'elle y jouait un rôle. Enfin, le prologue ou dialogue entre Voltaire etM""^ Dutour qu'on ajoute souvent au véritable prologue de la Prude lie monologue de Voltaire) convient aussi mal à la Prude qu'il convient bien h Boursoufle : Voltaire y demande, en effet, le secret aux auditeurs, et il n'avait aucune raison de cacher la Prude, tandis qu'il en avait d'excellentes pour tenir secret son Comte de Boursoufle. Toutes ces raisons réunies nous semblent détruire complètement l'erreur accréditée jusqu'ici, et permettent d'ass.irer que la Prude fut jouée pour la première fois h Sceaux le i5 décembre 1747.

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Les fossés, la grille i'koimeox, les ieux grands pavillons des girc attribués 1 Cqysevox, existent eacore aujourd'hui, ain

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t les denx petits. surmontés de Groupes d'animaux combattants, if l'oranéerie dont oa^/oit la dernière fenêtre snrk fauche.

^p. Sarai'jn,J'anj .

VOLTAIRE DISGRACIE ET GRACIÉ

Ce séjour d'automne ;\ Sceaux, commencé sous d'aussi heureux auspices pour Voltaire et la belle marquise du Châtelet, se termina brusquement par un fâcheux esclandre qui les contraignit de partir au plus vite, et c'est précisément cette représentation de la Pnide, donnée le 15 décembre, qui provoqua cet incident regrettable entre la duchesse et deux de ses hôtes les plus brillants. Le duc de Luynes s'est chargé de raconter, dans ses Mémoires, en date du 18 décembre 1747, la série des fêtes qui se donnèrent à cette époque au château de Sceaux et la singulière découverte qui les vint brusquement terminer.

Depuis environ trois semaines on a joué à Sceaux différentes comédies; on y a même )Oué deux fois un opéra qui est celui A'Issé. M"»' la duchesse du Maine a de tous les temps aimé qu'on lui donnât des fêtes chez elle. C'étoit M°"= de Malause (Maniban) qui s'étoit chargée de faire les frais de celle-ci pour l'opéra. Il n'y avoit de femmes qui jouassent que M""" du Châtelet et M°"= de Jaucourt, dont j'ai parlé ci-dessus à l'occasion de sa présentation. La prodigieuse affluence de monde qu'il y eut à la première représentation avoit déjà importuné M"' la duchesse du Maine^ et ce ne fut qu'avec peine qu'elle consentit à la seconde représentation. Dans ces deux représentations, M"" du Châtelet joua et chanta assez bien; mais l'importunité de la foule n'étant pas moins grande à la seconde qu'à la première, M"" la duchesse du Maine se détermina à ne plus laisser jouer que des comédies; ce dernier arrangement ne s'est pas soutenu longtemps. A la dernière comédie, il y a cinq ou six jours, il y eut un monde si affreux, que M""" la duchesse du Maine a été dégoûtée de pareils spectacles. Elle voulut voir les billets qui avoient été envoyés; elle trouva qu'ils étoient indécents par rapport à elle; on en jugera par la copie d'un de ces billets qui sera mis à la marge de cet article, si je peux l'avoir.

De Luynes put, en effet, se procurer une de ces invitations, et voici quelle en était la teneur :

De nouveaux acteurs reprcsenteront, vendredi i5 décembre, sur le thJâtre de Sceaux, une comédie nouvelle en vers et en cinq actes.

Entre qui veut, sans aucune cérémonie ; il faut y être à six heures précises et donner ordre que son carrosse soit dans la cour à sept heures et demie, huit heures. Passé six heures, la porte ne s'ouvre à personne.

Cette façon d'agir était vraiment singulière de la part de gens qui

étaient simplement reçus en amis à Sceaux et qui n'avaient aucun ordre à v donner ; mais il n'v a rien non plus dans ces billets qui puisse confirmer la nouvelle donnée par le marqtiis d'Argenson dans ses Mémoires avec son irascibilité et son aigreur habituelles.

« M°" la marquise du Chàtelet et Voltaire, écrit-il le 21 décembre 1747, ont été chassés de la cour de Sceaux à cause des invitations qu'ils faisaient à leurs pièces ; il v a cinq cents billets d'invitation où Voltaire offrait à ses amis, pour plus agréable engagement, qu'on ne verrait pas M"' la duchesse du Maine. »

Il n'v avait, comme on peut voir, rien de semblable dans ces lettres d'invitation, dont la rédaction marquait bien un sans-gêne incrovable, mais qui ne contenait rien de personnel contre la duchesse. Elle en dut être surprise, mais nullement mortifiée dans son amour-propre de femme ou de comédienne ; elle put dohc marquer à ses hôtes combien un semblable procédé l'avait froissée et leur faire entendre qu'ils feraient bien de quitter sa maison, mais elle ne dut pas les jeter brutalement à la porte. Mettons qu'elle s'arrangea pour les poliment congédier ; mais elle ne les chassa pas.

Voltaire était trop adroit courtisan pour demeurer longtemps en disgrâce, et moins d'un an après ce départ précipité, il s'efforçait de reconquérir les faveurs de la duchesse à force d'adulations. Il prenait pour cela le bon moven, en mettant à exécution certaine idée favorite de M""" du Maine, qu'il avait longtemps négligée comme inutile et qu'il accueillait avec empressement, alors qu'elle pouvait l'aider à rentrer en grâce. Il écrivit donc, sous l'inspiration de sa protectrice, une tragédie nouvelle, destinée à venger Cicéron, pour lequel elle nourrissait une profonde admiration, du mépris de Crébillon et des outrages qu'il lui avait adressés dans son Catilina. Deux ans n'étaient pas écoulés depuis sa fuite de Sceaux, que Voltaire prenait prétexte de l'achèvement de cette tragédie pour renouer correspondance avec celle qui l'avait congédié, et il écrivait

VOLTAIRli DISGRACIE ET GRACIE. laS

de Lunéville, en date du 14 août 1749, une lettre des plus adulatrices qui devait lui valoir un pardon entier et dctinitif.

MaJame,

Votre Altesse Séréiiissime est obéie, non pas aussi bien, mais du moins aussi promptement qu'elle mérite de l'être. Vous m'avez ordonne Catilina, et il est tait. La petite-tille du grand Condé, la conservatrice du bon goût et du bon sens, avait raison d'être indignée de voir la farce monstrueuse du Catilina de Crébillon trouver des approbateurs. Jamais Rome n'avait été plus avilie^ et jamais Paris plus ridicule. Votre belle àme voulait venger l'honneur de la France; mais j'ai bien peur qu'elle n'ait remis sa vengeance en d'indignes mains. Je ne réponds, madame, que de mon zèle, il a été peut-être trop prompt. Je me suis tellement rempli l'esprit de la lecture de Cicéron, de Salluste et de Plutarque, et mon cœur s'est si fort échauffé par le désir de vous plaire, que j'ai fait la pièce en huit jours; je suis épouvanté de cet etTort; il n'est pas croyable, mais il a été fait pour madame la duchesse du Maine.

Madame du Chàtelet me flatte que Votre Altesse trouvera Catilina le moins

mauvais de mes ouvrages; je n'ose m'en flatter. Je le souhaite pour l'honneur des lettres si indignement déshonorées; et il faut, de plus, qu'un ouvrage fait par vos ordres soit bon. Mais enfin que mon obéissance et mon zèle me tiennent lieu de quelque chose. Protégez donc, madame, ce que vous avez créé.

On m'apprend que votre protection nous donne l'abbé Le Blanc pour confrère ù l'Académie. Il vous est plus aisé, madame, de donner une place au mérite que de donner le talent nécessaire pour faire Catilina.

Le poète continue sur ce ton durant plusieurs lettres, entassant les louanges les plus hvperboliques et les éloges les plus prodigieux sans crainte de fatiguer sa protectrice dont il connaît l'incommensurable vanité, mais ce n'était pas sans de bonnes raisons à lui connues qu'il faisait une pareille dépense de flatterie et d'obséquiosité. Il l'explique

clairement à ses amis dans sa lettre du 28 du même mois : « Je n'ai

pu me dispenser d'instruire M"" la duchesse du Maine que j'ai fait ce Catilina qu'elle m'avait tant recommandé. C'était elle qui m'en avait donné la première idée longtemps rejetée, et je lui dois au moins l'iiouimage de la confidence. J'aiu"ai besoin de sa protection ; elle n'est pas

à négliger. M"" la duchesse du Maine, tant qu'elle vivra, disposera de bien des voix, et fera retentir la sienne. » Voilà la vérité vraie, celle qu'il n'est pas toujours bon de dire, mais que Voltaire pouvait dévoiler sans risque à un ami aussi dévoué que d'Argental.

Enfin, à l'automne de cette même année, il se retrouvait installé au château de Sceaux, — mais sans M"" du Châtelet qui était morte prématurément des suites de couches à Lunéville, — et il y avait repris d'emblée toutes ses aises, comme si nul refroidissement ne se fût jamais produit entre la duchesse et le poète qui faisait métier de la distraire. Dans un accès de rire et de galanterie, il souscrivait envers sa protectrice l'engagement suivant, dans lequel on ne sait quoi le plus admirer, de la recherche si précieusement flatteuse de l'expression ou de l'abaissement extrême auquel le poète se réduisait volontairement lorsque son intérêt le commandait.

Le 26 novembre.

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