PROMESSE
Je soussigné, en présence de mon génie et de ma protectrice^ jure de lui dédier, avec sa permissionj Electre et Catilina, et promets que la dédicace sera un long exposé de tout ce que j'ai appris dudit génie dans sa cour.
Fait au Palais des Arts et des Plaisirs.
Le Protégé.
Voltaire ne tint cette promesse qu'à demi, car s'il fit hommage à la duchesse de son Orcsic, — c'est le titre définitif d' Electre, — il ne fit précéder son Catilina d'aucune épître dédicatoire. En revanche, il donna à la châtelaine de Sceaux et à ses fidèles la primeur de cette tragédie, par une représentation où il joua en personne le rôle du véritable héros, de celui dont il avait voulu venger la gloire, comme il l'écrivait à d'Argental, de celui qui l'avait inspiré et qu'il avait tâché d'imiter, de Cicéron.
Cette représentation de Rome sauvée, que Voltaire projetait de don-
VOLTAIRE DISGRACIE ET GRACIE
ner à Sceaux, était en réalité la seconde, car il venait de faire jouer cette tragédie, en son propre logis de la rue Traversière-Saint-Honoré, le 8 juin de cette année 1750. Longchamp raconte cette première représentation, dans laquelle le rôle de Cicéron était tenu par Mandron, celui de César par Lekain, alors apprenti bijoutier chez son père et élève tragédien chez Voltaire, celui de Catilina par Heurtaux et celui d'Amélie par M"° Bâton. Le poète avait dirigé bien des répétitions à huis clos et s'était donné beaucoup de peine pour enseigner les acteurs et les bien remplir de l'esprit de leurs rôles, pour les faire agir et parler exactement comme il l'entendait. Quand tout fut prêt, il décida de donner chez lui une représentation devant une compagnie de personnes éclairées et de connaisseurs, afin, disait-il modestement, de savoir le jugement qu'ils en porteraient.
... Le jour où elle eut lieu, toute la salle se trouva remplie de bonne heure. Les dames n'y étaient qu'en très petit nombre. L'assemblée était principalement composée de gens de lettres : on voyait parmi eux MM. d'Alembert, Diderot, Marmontel, le président Hénault, les abbés de Voiscnon et Raynal, et plusieurs académiciens, tels que l'abbé d'Olivet, etc. Les ducs de Richelieu et de la Vallière y étaient, et quelques amis particuliers de l'auteur que j'avais été (sic) inviter de sa part. On y remarqua surtout le père de la Tour, principal du collège des jésuites et son compagnon. Ces pères n'assistaient jamais ù d'autres spectacles profanes que ceux qu'ils faisaient donner dans les collèges par leurs écoliers, mais M. de Voltaire, qui avait fait lire sa tragédie au père de la Tour et en avait reçu force compliments, le pressa tellement de la venir voir représenter, qu'il l'y détermina. Les acteurs, animés par la présence de tant de juges éclairés, mirent dans l'exécution de leurs rôles tout le zèle dont ils étaient capables. L'auditoire, en général, en parut très content, mais il le fut encore plus de la pièce: On admira la beauté de la poésie, la force et la vérité des caractères; et les connaisseurs convinrent que, sous ce rapport, Rome sauvée égalait ce que M. de Voltaire avait fait de mieux (i).
Si flatteurs que fussent ces éloges, ils ne suffisaient pas au poète qui voulait joindre le suffrage des gens de cour, des grands, à ceux des litté-
(i) Longchamp : Mémoires sur Voltaire^ art. xxvii.
rateurs et des critiques. Non qu'il attachât plus de prix aux uns qu'aux autres, mais parce qu'une représentation donnée devant la première noblesse du royaume devait avoir encore plus d'éclat et de retentissement : il méditait même, afin de provoquer plus grand tapage, de déposséder Mandron et de jouer en personne le rôle de Cicéron. C'est que Voltaire était alors en froid avec les Comédiens français auxquels il reprochait non sans raison leur arrogance, leur mauvais vouloir et leur ingratitude, car la Comédie n'avait guère attiré du monde et fait recette, depuis trente ans, qu'avec les ouvrages de l'auteur (ï Œdipe et de Mcrope. Il gardait bien à regret en portefeuille plusieurs tragédies qu'on le pressait de livrer au théâtre, et il était tout heureux d'avoir trouvé un moyen de satisfaire à la fois les supplications si flatteuses de ses admirateurs et le secret désir de son intraitable amour-propre, en faisant exécuter Rome sauvée devant un public d'élite, pensant bien que le bruyant succ-ès de cette représentation prouverait aux Comédiens qu'ils perdaient plus que lui à cette brouille momentanée. « Il fait jouer sa pièce chez lui et à Sceaux, écrit La Chaussée à l'abbé Le Blanc avec une méchanceté aussi perspicace que spirituelle; il joue lui-même le rôle de Cicéron. Il fait comme ces pâtissiers qui, ne pouvant vendre leurs pâtés, les mangent eux-mêmes (i). »
Mais cette représentation, à laquelle Voltaire attachait à juste titre une grande importance, n'alla pas sans rencontrer d'abord une résistance inattendue de la part de la duchesse. Elle se rappelait avec quel sansgêne il en avait usé trois ans auparavant pour convier tous ses amis à la représentation de la Prude, et elle ne voulait pas voir une foule aussi grande envahir de nouveau son domaine sous prétexte d'applaudir la tragédie après la comédie. Avant d'aller plus loin. Voltaire dut rassurer sa protectrice sur le chiffre des spectateurs qu'il désirait
(i) Catalogue d'autographes, de Laverdc-t. du 7 décembre 1S54.
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inviter et lui garantir qu'il n'excéderait pas un chiflfre raisonnable. C'est ce qu'il fit, nii-content, mi-fâché, moitié riant, moitié boudant, en adressant la lettre suivante à la marquise de Malause, lettre sans date aucune, mais qui se rapporte certainement h la représentation de Rome sauvée:
X Sceaux, ce dimaiiclie.
Aimable Colette, dites à Son Altesse Sérénissime qu'elle souffre nos hommages et notre empressement de lui plaire. Il n'y aura pas en tout cinquante personnes au delà de ce qui vient journellement à Sceau.K. Madame la duchesse du Maine est bien bonne de croire qu'il ne lui convienne plus de donner le ton à Paris; elle se connaît bien peu. Elle ne sait pas qu'un mérite aussi singulier que le sien n'a point d'âge; elle ne sait pas combien elle est supérieure même à son rang. .le veux bien qu'elle ne donne pas le bal; mais pour des comédies nouvelles jouées par des personnes que la seule envie de lui plaire a fait comédiens, il n'y a qu'un janséniste convulsionnaire qui puisse y trouver à redire. Tout Paris l'admire et la regarde comme le soutien du bon goût. Pour moi, qui en fais une divinité et qui regarde Sceaux comme le temple des arts, je serais au désespoir que la moindre tracasserie pût corrompre l'encens que nous lui offrons et que nous lui devons ( i ).
La duchesse, qui ne demandait qu'à être suppliée et adulée, se laissa facilement fléchir, et cette représentation solennelle de Rome sauvée à la cour de Sceaux fut donnée le dimanche 21 juin 1750. Voici ce qu'un des acteurs jouant dans ce spectacle et sans doute le meilleur, Lekain, rapporte dans ses propres Mémoires, insistant à la fois sur la prodigieuse facilité de composition que possédait Voltaire et sur la façon si vivante, si pathétique dont il rendait le personnage de Cicéron.
(i. Je lui ai vu faire un nouveau rôle de Cicéron dans le quatrième acte de Rome sauvée, lorsque nous jouâmes cette pièce au mois d'août (de juin) 1750, sur le théâtre de M^Ma duchesse du Maine au château de Sceaux. Je ne crois pas qu'il soit possible de rien entendre de plus vrai, de plus pathétique et de plus enthousiaste que M. de Voltaire dans ce
(i) Lettre citée par M. Dcsnoiresterres, dans ses Cours galantes.
rôle. C'était la vérité, Cicéron lui-même, tonnant à la tribune aux harangues contre le destructeur de la patrie, des lois, des mœurs et de la religion. Je me souviendrai toujours que M"" la duchesse du Maine, après lui avoir témoigné son étonnement et son admiration sur le nouveau rôle qu'il venait de composer, lui deinanda quel était celui qui avait joué le rôle de Lentulus Sura, et que M. de Voltaire lui répondit : « Madame, « c'est le meilleur de tous. » Ce pauvre hère qu'il traitait avec tant de bonté, c'était moi-même. »
Le protecteur et le protégé, Voltaire et Lekain, excellaient vraiment à s'envoyer la riposte élogieuse. L'intérêt d'une part, la reconnaissance de l'autre, faisaient que le poète n'avait pas de plus ardent défenseur que le tragédien auquel il avait ouvert les portes de la Comédie-Française et fourni ses meilleurs rôles, et que l'acteur n'avait pas de partisan plus chaleureux que l'auteur tragique dont il représentait les héros avec tant de véhémence et de passion. Il paraît pourtant avéré que Voltaire rendait avec un talent remarquable, presque avec génie, ce rôle de Cicéron qu'il aimait à jouer en petite société, et Lekain pourrait bien, au moins dans le cas présent, n'avoir point trop exagéré les mérites tragiques de son bienfaiteur.
« Rome sauvée fut représentée à Paris sur un théâtre particulier, disent de leur côté les éditeurs de Kehl (i). M. de Voltaire y jouait le rôle de Cicéron. Jamais, dans aucun rôle, aucun acteur n'a porté si loin l'illusion : on croyait voir le consul. Ce n'étaient pas des vers récités de mémoire qu'on entendait, mais un discours sortant de l'âme de l'orateur. Ceux qui ont assisté à ce spectacle, il y a plus de trente ans, se souviennent encore du moment où l'auteur de Rome sauvée s'écriait :
Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire^
(0 Cette deuxième représentation à Paris, la troisième en réalité, fut encore donnée chez Voltaire pour satisfaire l'ardente curiosité soulevée par les exécutions précédentes. Plus
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avec une vérité si frappante qu'on ne savait si ce noble aveu venait d'échapper h l'âme de Cicéron ou à celle de Voltaire. )>
A lire. le récit de Lekain tel qu'il est présenté, on pourrait croire que Rome sauvée avait été représentée à la Comédie-Française avant de l'être à Sceaux; il n'en est rien et c'est seulement deux ans plus tard que cette tragédie parut au Théâtre-Français. Dès l'année suivante, Voltaire reprit son Catilina pour le refondre en entier, et il mit beaucoup de soin et de persévérance à le corriger. Durant le long séjour qu'il fit alors auprès du roi de Prusse, il eut le courage de refaire les trois premiers actes qui furent sans doute essayés à la représentation donnée devant la cour le 21 septembre 1751; enfin, les corrections qu'il poursuivit sans relâche jusqu'au dernier moment et alors même que les répétitions de la Comédie-Française touchaient à leur terme, étaient tellement multipliées, que les acteurs reçurent trois fois de nouveaux rôles.
Rome saxivcc fut donnée pour la première fois, à Paris, le 24 février 1752, et elle reçut un accueil favorable, mais sans atteindre â l'éclatant succès de Zaïre ou de Mcrope ; elle réussit comme des conspirations et des tragédies pleines de politique peuvent réussir. C'est l'avis du Mercure et l'on n'y peut contredire, mais cela prouve au moins que cette tragédie fut loin d'obtenir devant un public véritable un accueil aussi flatteur que dans les salons de Paris ou à la cour de Sceaux. Lekain conservait bien le rôle de Lentulus Sura : pourquoi Voltaire n'avait-il pas gardé celui de Cicéron au lieu de le remettre à un tragédien de métier?
de cent vingt personnes y assistèrent, et l'on dut délivrer des billets à l'avance comme dans un vrai théâtre. Voltaire y joua en effet le rôle de Cicéron, comme il avait fait à Sceaux. (Longchamp, Mémoires, art. xxviii.)