‹ La comédie à la courChapitre 37 sur 84 · JANVIER — 18 MARS I · texte numérisé non relu

JANVIER — 18 MARS I

Ce fut Molière qui eut l'honneur d'inaugurer le théâtre des petits cabinets. Le mardi 17 janvier 1747, on y représenta Tartufe^ que l'on avait répété à Choisv dans un voyage organisé exprès pour pouvoir s'exercer à loisir. Le duc de Luynes a laissé un récit détaillé de cette première représentation.

Les actrices étaient : M""= de Pompadour, M""" de Sassenage, M"" la duchesse de Brancas et M™'^ de Pons. Les acteurs : AL de Nivernois, AL d"Ayen, NL de Meuse, M. de la Vallière, NL de Croissy, qui joua même fort bien; je crois que j'en oublie quelques-uns. Il y avait fort peu de spectateurs : le roi. M"" d'Estrades, M°"^ de Roure et M. le maréchal de Saxe, et, je crois, M. de Tournehem, M. de Vandières, Champcenetz et son filsj quelques autres domestiques du roi; en tout il n'y avait que quatorze personnes; il n'y avait point de musiciens de profession à l'orchestre, mais seulement M. de Chaulnes, NL de Sourches, avec quelques-uns de leurs domestiques qui sont musiciens, et outre cela M. de Dampierre, gentilhomme des Plaisirs. M. le maréchal de Noailles avait demandé avec instance à assister au petit spectacle ; il a été refusé; M. le prince de Conti a été aussi refusé; M. le comte de Noailles a extrêmement sollicité la même grâce sans l'obtenir, et comme il avait envie d'aller à Paris, il dit au roi qu'après un aussi grand dégoût il fallait bien qu'il prit le parti d'aller à Paris chercher à calmer sa douleur. Le roi lui répondit en badinant qu'il ferait fort bien. Il dit ensuite à M. le Dauphin : « Le comte de Noailles va à Paris se consoler entre les bras de sa femme d'un dégoût qu'il a eu à la cour. » M. le Dauphin voulut savoir ce que c'était que ce dégoût;

le roi lui dit : « C'est un secret. » Le théâtre, comme je l'ai déjà marqué, est dressé dans la petite galerie; ce ne sont point les Menus qui se sont mêlés de cet ouvrage, ce sont les Bâtiments. M. de Gesvres, quoiqu'en année, est censé l'ignorer et n'a pas eu permission d'assister au spectacle (i).

M""" du Hausset rapporte dans ses Mémoires un trait qui montre quel pri.x les courtisans attachaient au moindre rôle, et comment ils témoignaient leur reconnaissance i\ qui pouvait leur en faire obtenir un, même le plus insignifiant.

Dans le temps qu'on jouait la comédie aux petits appartements, j'obtins, par un singulier moyen, une lieutenance du roi pour un de mes parents; et cela prouve bien le prix que mettent les plus grands aux plus petits accès à la Cour. Madame n'aimait rien demander à M. d'Argenson; et pressée par ma famille qui ne pouvait concevoir qu'il me fût difficile, dans la position oti j'étais, d'obtenir pour un bon militaire un petit commandement, je pris le parti d'aller trouver M. le comte d'Argenson. Je lui exposai ma demande, et lui remis un mémoire. Il me reçut froidement, et me dit des choses vagues. Je sortis, et M. le marquis de V***, qui était dans son cabinet et qui avait entendu ma demande, me suivit : « 'Vous désirez, me dit-il, un commandement; il y en a un de vacant qui m'est promis pour un de mes protégés; mais si vous voulez faire un échange de grâce et m'en faire obtenir une, je vous le céderai. Je voudrais être exempt de police, et vous êtes à portée de me procurer cette place. « Je lui dis que je ne concevais pas la plaisanterie qu'il faisait. « Voici ce que c'est, dit-il, on va jouer Tartufe dans les cabinets, il y a un rôle d'exempt qui consiste en très peu de vers. Obtenez de M""" la marquise de me faire donner ce rôle, et le commandement est à vous. » Je ne promis rien, mais je racontai l'histoire à Madame qui me promit de s'en charger. La chose fut faite; j'obtins mon commandement, et M. de V*'* remercia Madame comme si elle l'eût fait faire duc.

Ce jeune seigneur si désireu.x de monter sur les jîlanches à côté de la marquise, n'était autre que le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, le ministre de la guerre, et neveu "du marquis d'Argenson, qui

(i) Nous aurons h citer souvent les Mémoires du duc de I.uyncs, ceux du marquis d'.\rgcnson et la notice de Laujon sur le théâtre des petits cabinets. Pour éviter la répétition de notes monotones, nous n'indiquerons la date ou le passage du volume que lorsque le lourde la représentation ne correspondra pas avec \\ date des Mémoires cités.

i56 MADAME DE POMPADOUR.

venait de donner sa démission de secrétaire d'État aux Affaires étrangères, et qui marquait un profond dédain pour les récréations dramatiques de Versailles. A coup sûr, le jeune marquis dut se passer, en cette circonstance, de l'approbation de son oncle.

Le mardi 24 du même mois, on joua deux pièces : h Préjuge à la mode (i), de La Chaussée, et l Esprit de contradiction (2), de Dufresny. M'"" de Pompadour, M. de Nivernois, M. de Duras et M. de Croissv jouèrent au mieux, mais M'"'" de Brancas, M""" de Pons et M. de Gontaut parurent fort médiocres. Un nouvel élu fut admis ce soir-là au nombre des spectateurs : M. de Grimberghen, que la marquise aimait beaucoup. Après le souper qui suivit le spectacle, il v eut un petit bal où le roi dansa plusieurs contredanses, et M"" de Pompadour un menuet avec M. de Clei'mont-d'Amboise.

Le lundi 27 février, le Dauphin et la Dauphine assistèrent pour la première fois à une de ces représentations : on donnait la comédie de Dancourt, les Trois Cousines, jouée à la Comédie-Française le 17 octobre 1700.

De Lorme. père

de Colette . . (Desmares) M. le duc de Villeroi.

Blaise M. le duc de Diras.

M.deLépine M. DE Luxembourg.

M. GiFLOT

Colette. . . . (M"" Desmares'i M""" de Pompadour.

La Meunière M""' de Brancas, douairière.

Marotte! . . (M"''Mimi Dancourt, la cadette) . M°" de Livry. :' ses filles.

LouisoN ) . . (M"" Dancourt l'aînée) M"^ de Pons.

(1-2) Ouvrages joués à la Comédie-Française le 3 février 1-35 et le 29 août 1700. Pour toute pièce jouée sur un théâtre public avant ou après son apparition sur le théâtre de la marquise, nous donnerons la date de cette représentation publique et — autant que possible —

I. K 1) r i: i)i; i. a \ \ i i i i- k l. D'après le portrait dessim; et^ravc par Cochin en 1757.

PREMIÈRE ANNÉE, 1747. • cSq

M'"" de Pompadour fut ravissante dans le rôle de Colette et fort bien secondée par les trois rôles d'hommes principaux ; M™" de Brancas parut jouer correctement, mais avec un peu de froideur. On représenta après un petit opéra en un acte, de Fuzelier pour les paroles et de Bourgeois pour la musique ; peut-être bien était-ce le ballet des Amours déguisés, dont la marquise avait un exemplaire dans sa riche collection de musique (i). Les jolies voix du duc d'Ayen, de la marquise et de M"" de Brancas ne purent pas le préserver d'un insuccès, non plus que les danses de MM. de Courtenvaux, de Luxembourg, de Villeroi et de Clermontd'Amboise, qui les avait imaginées.

Les divertissements reprirent quinze jours plus tard. Le lundi 13 mars, on rejoua les Trois Cousines, de Dancourt, avec deux acteurs nouveaux : le duc de Chartres et M. d'Argenson le fils. Ceux qui parurent les meilleurs furent toujours le duc de Villeroi dans les paysans, le duc de Duras et M"" de Pompadour. Puis vint la première représentation d'un opéra en un acte de La Bruère et Mondonville, Erigonc (2).

Érigone M"" la marquise de Pompadour.

Bacchus M. le duc d'Ayen.

Antonoé M"" la duchesse de Brancas.

Un suivant de Bacchus. ... M. le marquis de La Salle.

Danse : M. le marquis de Courtenvaux et M. le marquis de Langeron (Sylvains), et le corps de ballet.

la distribution des rôles. Nous indiquerons les acteurs de profession entre parenthèses ou en notes, selon que la représentation publique aura précédé ou suivi celle du théâtre des petits cabinets.

(1) L'opéra-ballet des Amours déguisés avait été joué il l'Opéra le 22 août 1713. Le prologue et les deux premiers actes ne comptaient que deux chanteuses et un chanteur. C'était juste ce qu'il fallait alors pour le théâtre de la marquise; il est donc assez probable que c'est l'un de ces trois fragments qu'on exécuta ce soir-là à Versailles.

(2) Cet opéra forma plus tard le deuxième acte de l'opéra-ballet : les Fêtes de Paphos, de Collé. La Bruèr; et Voisenon, musique de Mondonville, joué à l'Opéra le 9 mai 1758. Distribution des rôles à l'Opéra : Érigone, M"« Fel; Bacchus, Larrivée; Mercure, Pillot. Ballet : M"" Vestris, Lany, Asselin, les sieurs Vestris, Lany, Laval.

i6o • MADAME DE POMPADOUR.

Ce petit opéra parut extrêmement joli et obtint un tel succès que le roi le fit rejouer le samedi i8, devant la reine, qu'il avait priée de vouloir bien assister au spectacle des petits cabinets, en lui demandant de n'amener avec elle que M"" de Luynes et M. de la Mothe. On donna une deuxième représentation di Erigonc, précédée d'une reprise du Préjugé à la mode, ainsi distribué :

D'Urvai Le duc de Duras.

Dam'on Le comte dk Maillebois.

Argant M. DE CnoissY.

Clitandre M. d'Argenson le fils.

DaMIS M. DE COIGN Y le fils.

Henri Le marquis de Gontaut.

Constance. (M"'' G\ussin) . . M""' de Po.mpadour. Sophie M"" de Pons.

FlORINE M"""^ DE LiVRY.

Le duc de Duras et M"" de Pompadour montrèrent un réel talent dans leurs rôles si difficiles, MM. de Maillebois et de Croissy furent également fort applaudis, et le méritèrent, quoique le dernier jouât d'une manière un peu trop forcée. M"° de Livry s'en tira fort bien pour elle.

Après la comédie, on joua le petit opéra de Mondonville, écrit le duc de Luynes. Il n'y a, comme je l'ai dit, que trois acteurs. M"° de Pompadour chanta tout au mieux; elle n'a pas un grand corps de voix, mais un son fort agréable, de l'étendue même dans la voix; elle sait bien la musique, et chante avec beaucoup de goût; ellefoit Erigone. M"' de Brancas, qui fait Antonoé, joue assez bien; elle a une grande voix, mais elle ne chante pas avec la même grâce que M"" de Pompadour, et en tout sa voix n'est pas flexible. M. d'Ayen faisait Bacchus; sa voix est son ouvrage : il s'est formé une basse-taille assez étendue, mais déparée, parce qu'il parle gras et que ses cadences ne sont pas agréables; outre cela, quelquefois sa voix baisse un peu en chantant; d'ailleurs, il chante avec goût et en musicien. Les danses, qui sont faites par Deshayes, de la Comédie italienne, sont fort jolies; il n'y a de femme qui danse que M"'" de Pompadour. Les hommes sont M. le duc de Chartres, M. le duc de Villeroi, M. de Luxembourg, M. de Coigny le fils, M. de Guercliy, Champcenetz le fils, M. de Clermont-d'Amboise, le frère, et M. de Cour-

tenvaux; ces deux derniers pour les danses hautes et les entrées. M. de Courtenvaux, qui est grand musicien, danse avec une légèreté, une justesse et une précision admirables. M""" la Dauphine, qui était enrhumée, ne put pas venir à ce petit spectacle; ainsi il n'y avait que le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames, mais sans aucune représentation; le Roi et la Reine, sur des chaises à dos; M. le Dauphin et Mesdames, sur des pliants. Il n'y avait ni officier des gardes, ni capitaine des gardes derrière. M. le maréchal de Noailles y était comme amateur; M. le comte de Noailles, M. le maréchal de Saxe, M. de Grimberghen et moi, M. et M'"" de Bachi ; d'ailleurs M""" de Luvnes, M. de la Mothe, M"" la maréchale de Duras, M. d'Aumont.

Cette belle soirée termina la première saison théâtrale des petits cabinets. Les nobles acteurs avaient l'écolté de nombreux bravos ; ceux qui les avaient secondés en furent richement récompensés, à ce que rapporte le marquis d'Argenson dans ses Mémoires, à la date du 17 avril : a On a donné deux mille livres à chacun des auteurs pour les paroles et pour la musique d'un mauvais ballet qui s'est donné à la louange de M"" de Pompadoiir; on a donné deux mille écns à Deshaves, acteur italien qui fait les ballets des petites comédies du roi à Versailles. On crie de tout cela, et avouons que les dépenses ne sont guère en proportion avec les conjonctures du temps présent. »

La marquise avait été, à tous égards, l'héro'ine de ces divertissements. Elle était apparue au roi sous le double aspect d'une comédienne exquise et d'une habile cantatrice; tant de grâces réveillèrent l'amour un peu assoupi du monarque. M"" de Pompadour avait atteint son but et raffermi son pouvoir.

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