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CHAPITRE III

20 DÉCEMBRE I747 — 3o MARS I748.

Les spectacles ne recommencèrent qu'à l'hiver. Ce relâche fut employé à faire dans la salle quelques améliorations : on agrandit l'espace réservé pour le roi el les spectateurs, on plaça l'orchestre entre ceux-ci et la scène (disposition normale qui nuisit beaucoup aux acteurs et actrices qui avaient la voix faible), on construisit encore derrière le théâtre (salon C) un retranchement dans lequel deux dames pouvaient s'habiller, et plus loin, sur le palier de l'escalier de marbre ou des Ambassadeurs (Z), un autre cabinet volant assez grand, avec des poêles, pour que les hommes pussent s'habiller sans se refroidir. Enfin on attribua aux acteurs moins considérables le cabinet dit des Médailles (X) (i). On modifia aussi la composition de l'orchestre : il fut augmenté de deux violons, d'un basson, d'une flûte, d'un hautbois et d'un violoncelle joué par l'ancien maître à chanter de la marquise, le célèbre Jélyotte.

La réouverture du théâtre eut lieu le mercredi 20 décembre : le spectacle commença à cinq heures et demie, le roi étant revenu exprès de bonne heure de la chasse. Au moment où la toile se levait, MAL de

(1) Voir, pour les lettres de renvoi, le plan de la page 147.

DKUXIÈME ANNÉE, 1747-1748. i63

Nivernois et de la Vallière représentèrent le prologue suivant auquel le roi ne s'attendait en aucune façon.

M. D1-: NI VF.UNOISj à l'orchestre qui joue.

Un moment, s'il vous plait. (Appelant.) Monsieur le directeur!

(A l'orchestre qui continue.) Messieurs, arrêtez donc? (Appelant.) Monsieur de la Vallière!

M. DE LA V.VLLIÈRE , derrière le t'iéàtre.

Eh bien?

M. Dl-: NIVERXOIS.

Hé! venez donc.

M. DE LA VALLIÈRE

Que voulez-vûusj monsieur?

M. DE NIVERNOIS

Ce que je veux ? Question singulière.

M. DE LA VALLIÈRE

Mais expliquez-vous donc!

M. DE NIVERNOIS

Je ne vous conçois pas; Pour un gran.l directeur, la faute est bien grossière !

M. DE LA VALLIÈRE

Quelle faute?

M . D V. NIVERNOIS

Je veu.x VOUS le dire tout bas.

M. DE LA VALLIÈRE

Parlez, monsieur, criez, je meurs d'impatience.

M. DE NIVERNOIS

Seigneur, qu'est devenu' votre auguste prudence?

i64 MADAME DE POMPADOUR.

M. DE LA VALLIERE.

Quoi donc?

M. DE NIVERNOIS

Hél que vous sert ce maintien effaré ? Vous oubliez...

M. DE LA VALLIERE.

Quoi donc?

M. DE NI VERNOIS

Soyez désespéré.

M. DE LA VALLIERE.

Pourquoi ?

M. DE NIVERNOIS

Vous oubliez... distraction funeste!

M. DE LA VALLIERE.

J'oublie... Eh bien! j'oublie."..

M. DE NIVERNOIS

Un devoir manifeste.

M. DE LA VALLIERE.

Moi?

(Successivement, tous les acteurs viennent être spectateurs de cette scène entre M. le duc de la Vallière et M. le duc de Nivernois.)

M. DE NIVERNOIS

Rouvrant un théâtre, on doit premièrement Signaler ce grand jour par un beau compliment, Toujours le directeur, chargé de la harangue... Pensez, imaginez, déployez votre langue.

M. DE LA VALLIÈRE

Que dirois-je. Seigneur! mon tort est avéré.

DEUXIIÎME ANNÉE, .747-I-48.' ,55

M. DE NIVERNOIS

Commencez donc!

M. DE LA VALLIÈRE

Eh c]uoi! sans être préparc?

M. DE NIVERNOIS

N'importe, il faut du moins signaler Totre zèle.

M. DE LA VALLiÈREj aprcs un silence et de grandes révérences à rasseaibicc. Essayons, car...

M. DE NIVERNOIS

Fort bien !

M. DE LA VALLIÈRE

Ma frayeur est mortelle.

M. DE NIVERNOIS'

La troupe attend de vous un discours enchanteur.

M. DE LA VALLIÈRE, s'adressant au Roi.

Le désir de briller n'a rien qui nous inspire;

Ici, nous pouvons tous le dire.

Le zèle et les talents sont l'ouvrage du cœur.

(M. de la ^■allière et le reste de la troupe font la révérence, et le prologue finit.;

Ce compliment de Moncrif une fois débité, le spectacle commença. Le programme annonçait une comédie, le Mariage fait et rompu, de Dufresnv, jouée au Théâtre-Français le 14 février 1721, et une pastorale Isin'ciie, paroles de JMoncrif, musique de Rebel et Francœur.

Le Président. (Dangeville) ... Le comte de Maillebois.

La Présidente (M"° Champvallon) La duchesse de Brancas.

La Tante. . . (M"° Galtier) ... La marquise de Sassenage.

La Veuve. . . (M"" Jou venot) . . La comtesse de Pons(i).

(1) La comtesse de Pons no doit pas être confor 'ue avec la marquise de Pons, au mariage de laquelle se rattache le premier envoi de billets de mariage imprimés dans Paris. M"° de

i66 MADAME DE POMPADOUR.

Valère. . . .

Glacignac . .

Le faux Damis

LiGOURNOIS. .

L'Hôtesse . .

Le Notaire .

(Quixault-Dufresne). Le marquis de Voyeh.

(Poisson fils) Le duc de Nivernois.

(QuiNAULT l'aîné) ... Le duc de Duras.

(Duchemin) Le marquis de Croissy.

(M™° Deshayes) ... La comtesse de Livry.

(Du Boccage) Le marquisoECLERMONT-D'AMBOisE.

Les acteurs qui réussirent le mieux furent : M. de Clcrmont-d'Amboise, M. de Duras, à qui on reprocha cependant un débit trop précipité, et M. de Nivernois qui joua supérieurement son rôle de Gascon. Après que la comédie fût finie, l'orchestre joua quelque temps, pendant lequel M"" de Pompadour, qui avait été spectatrice, alla se préparer pour être actrice dans Ismenc, où Moncrif n'avait pas manqué de célébrer ses louanges dans des compliments tels que celui-ci :

Dans les jeux que pour vous on prend soin de former^ Vos talents enchanteurs vous font mille conquêtes; Ce fat pour couronner votre art de tout charmer Que l'Amour inventa nos fêtes.

Cette pièce parut extrêmement jolie et fut chantée à ravir par la marquise-Ismène, le duc d'Ayen-Daphnis, et M"" Trusson, femme de chambre de la Dauphine, qui remplaçait M"" de Marchais, fort enrhumée, dans le rôle de Chloé. M. de Courtenvaux dansa avec sa grâce habituelle, et l'on

Brosse, fille de la marquise de Castellane, avait épousé le marquis de Pons en 1734 et la Bibliothèque nationale conserve ces curieux spécimens de lettres de mariage au Cabinet des estampes {Collection de l'Histoire de France); mais ces deux lettres ne visent pas deux mariages distincts, comme on le croit généralement ; c'est la double lettre, une par famille, encore employée de nos jours. « On alloit autrefois, écrit Maurcpas en août 1734, donner avis soimême à toutes les personnes de sa famille, du mariage de ses enfans, et on faisoit en sorte de lus trouver et de leur parler. On s'est rallenti sur cet usage, et comme on prenoit plutôt le tems qu'on savoit qu'elles n'étoient point chez elles, que celui où on les trouvoit, on faisoit faire des billets manuscrits pour les laisser h leur porte, et leur donner avis du mariage qui s'alloit contracter. Cet usage des billets manuscrits a changé, et M. ut M"" de Pons, aussi bien que M'"'^ de Castellane, sont les premiers qui y ayent substitué les billets imprmiés. B (Mémoires de Maurcpas, 1702; t. IV, p. 235.)

approuva fort l'innovation de faire danser les ensembles par des jeunes gens et jeunes filles qui « remplissaient moins le théâtre. » Après la représentation, le roi adressa ses compliments à Rebel qui venait de conduire l'orchestre, et à Moncrif que le duc de la \"allière lui présenta; puis il sortit en disant : (( Voilà un charmant spectacle (i). »

Le public de Paris ne confirma pas le jugement royal, et lorsqu'on représenta Isiiiciie à l'Opéra, le 28 août 1750, avec Chassé, M"" Coupé, Jacquet, et le célèbre Vestris dans le rôle du faune, le mécontentement général se traduisit par ce médiocre couplet :

Ismène est toujours misérable,

L'Aurore nous a fait pitié.

Les actes s'en allaient au diable.

Sans Misis et la jeune Eglc

Hélas! si la fête lirique

N'offre plus qu'un triste tableau

Composé de platte musique,

C'est qu'on n'y trouve plus Rameau (2).

Le samedi 30 décembre, la troupe des petits cabinets représenta l'Enfant prodigue, de Voltaire, et une petite comédie de Cahusac, Zénéidc (3).

Acteurs dans l'Enfant prodigue :

Elphémon père Le duc de la Vam.ikri;.

EuPHÉMON fils . (Q,uinaui,t-Dli-iîl:snk . Le duc de Nivernois.

FiERENFAT Le marquis de Croissy.

RoNDON Le duc de Chartres.

Lise. . . . . (M"''Gaussin La marquise de Pompadour.

NL\uTHK .... (M"" Danoevu.li; jeune . . La comtesse de Livry.

(r) Laujon, Averlissemcnl d'Êglé.

(2) Bibliot. nationale; Manuscrit Clairambault, fdv. 1751.

(3i L'Kii/ant proJigueayait été jouéà la ComcJic-FrançaisL- L- 10 octobre 1736, et ZenéiJe le i3 mai 1743.

i68 MADAME DE POMPADOUR.

La b™'"' DE Croupignac. (M'" Quixault cadette). La duchesse de Brancas.

Jasmin Le marquis de Gontaut.

Un Laquais Le nV^ de Clermont-d'Amboise.

Dans Zcncide :

La Fée La duchesse de Brancas.

Zénéide La marquise de Pompadour.

Gnidie La comtesse de Livry.

Olinde Le duc de Nivernois.

Danse : MM. de Courtenvaux^ de Langeron, et le corps de ballet.

Le duc de Chartres, dans le rôle de Rondon, M. de Gontaut, dans celui de Jasmin, M. de Nivernois, dans les deux pièces, et la charmante marquise-Zénéide furent les plus remarqués de la soirée, ce Entre les deux pièces, — ajoute de Luvnes, — M. le marquis de la Salle, fils du maître de la garde-robe et qui a une charge dans les gendarmes, chanta un air du prologue des Éléments. Il a une basse-taille très belle. Il jouoit l'année passée chez M"" de la Mark, où il avoit fort bien réussi; hier c'étoit son début sur le théâtre des cabinets. )i

C'était M"* de Pompadour qui avait proposé et fait agréer la comédie de Voltaire.' Elle avait gardé un agréable souvenir des auteurs dont la célébrité répandait le plus d'éclat dans la société de M. de Tournehem, et n'était pas moins empressée que son oncle à leur prouver sa reconnaissance ; mais c'était chose assez difficile à l'égard de Voltaire qui avait contre lui toute la famille royale. La marquise tenta de faire cesser sa disgrâce et proposa de jouer l'Enfant prodigue. L'auteur n'apprit le succès de sa pièce que quelques jours après la représentation. En effet, les acteurs n'appelaient pas aux répétitions les auteurs dont les ouvrages avaient déjà paru sur des théâtres publics, mais la marquise trouva juste d'accorder leurs entrées dans le théâtre aux auteurs des pièces représentées (i). Le roi donna son consentement à cette proposition, et l'on se

(i) Laujon dit encore que Voltaire vint assister à la seconde représentation de son Enfant

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